Quelques connaissances de jazz suffiront pour avoir une idée de qui est Thelonious Monk. Pianiste hors pair, créateur d'un style nouveau grâce à un jeu terriblement libre qu'il développait dans les cabarets new-yorkais, ce génie a révolutionné le jazz en même temps qu'il a repoussé les limites de l'improvisation.
J'espère qu'un lecteur ne connaissant pas vraiment l'artiste réussira quand même à apprécier cette biographie, qui se lit très facilement (le jazz est accessible à tous). Mais peut-être que cette BD aura quelque chose d'opaque pour celui qui découvre. L'auteur parle beaucoup de l'individu bien sûr, mais il aborde beaucoup sa musique, son style. Ainsi, celui qui n'a pas écouté quelques morceaux avant de bouquiner risque de trouver pas mal de passages superficiels. Par contre, et c'est là qu'est la réussite de cette oeuvre, le lecteur peut tout à fait ressentir la musique, et ça c'est fort! J'écoute cet artiste depuis pas si longtemps que ça mais je l'avais souvent en fond quand j'était petit. Pour ceux qui ont déjà un intérêt pour ce drôle d'oiseau, vous serez forcément conquis. Par ailleurs, cette BD se complète très bien avec la biographie de Laurent de Wilde (Monk, édition Folio).
A part ça, on pourra apprécier à fond toute cette ambiance folle d'âge d'or du jazz (année 40-50) dans les rues et surtout dans les terribles cabarets de New-York, lieux de liberté absolu où tous les géants du jazz et bebop ont dû passer et se surpasser pour gagner leur vie et devenir célèbre! Quelle intensité cela a dû être.
Si Monk est mis en avant, Pannonica est le fil directeur choisi de l'auteur. Cela donne un nouvel angle d'approche pour retracer son parcours, et c'est bien vu ! Au niveau de la biographie, je ne sais que ce que je lis et dans celle écrite par Laurent de Wilde, le jazzman est décrit comme quelqu'un de tout à fait ordinaire derrière ses excentricités. Il gardait un lien familial très fort et il restait régulièrement dans son appartement, en solitaire. En tout cas, il était loin d'avoir le nez dehors tous les jours. Et dans cette BD, je ne vois pas ce trait de personnalité. On nous fait savoir quelques timides fois que sa femme faisait partie de son équilibre vital, mais pas vraiment plus. Je pense que c'est volontaire de la part de Youssef Daoudi puisque son récit est orienté par la relation de Monk avec la "Baronne du jazz", Pannonica. Mais quand même, je trouve dommage de ne pas avoir montré cette autre facette, bien plus intimiste et humble que ce qui est présenté ici. Il y a de la bipolarité dans l'air avec Monk, aussi j'aurais aimé trouver un peu plus d'équilibre dans les contradictions.
Et sinon, on parle d'un musicien donc que faut-il voir et faire entendre ? De la musique pardi! Ben oui!
Alors là, le rendu est époustouflant : ça swingue, ça transpire, ça chante, ça tape du pied, ça claque des doigts! J'ai rarement ressenti ça. Le mouvement est incroyablement bien représenté, c'est très vivant ! Le dessin permet vraiment de traduire toute la liberté du jazz bebop et de l'improvisation de Monk. En dehors des scènes musicales, j'ai été parfois déçu par le rendu de certains visages, qui n'ont pas toujours le crayonné esquissé bien fourni. Quant à la bichromie, au même titre que la couleur de notre site marron Bdthèque, on finit par s'y faire très très bien !! :). Mais là encore on trouvera quelques irrégularités (ou des choix que je ne défendrais pas) : des visages ou des corps tout blanc, sans ce jeu de duo de couleurs, comme si l'auteur avait oublié de remplir un peu de marron/beige pour harmoniser l'ensemble. Ou bien a-t-il voulu mettre en avant la peau blanche de Pannonica au milieu de tout ces amis noirs, je ne sais pas...
Aussi, je fais rarement de commentaire à ce sujet, mais je trouve cette couverture absolument superbe!
En bref, écoutez un petit "Evidence" pour vous mettre en appétit, écouter du Monk en même temps que vous lisez sa biographie, et je n'aurai plus qu'à vous souhaiter bon voyage à New-York !
Avec cette série, je suis plus que comblé. Ces cinq albums haletants illuminent mon été pluvieux. Tout est bon. L’histoire est originale et trépidante avec un suspens à couper le souffle qui évolue crescendo vers l’horreur d’album en album. Le graphisme est juste sublime. Je dis haut et fort que le duo Rodolphe et Léo sont à leur paroxysme de leur art. Laissez vous aller et laissez vous transporter sur les contreforts du Kilimandjaro avec la jolie Kathy Austin. Les animaux dessinés sont étonnants mais admirables. L’ambiance énigmatique et mystérieuse font que le lecteur que je suis plonge immédiatement dans cette aventure singulière. Que c’est bon !
Voilà donc un cycle abouti avec de belles surprises qui ne peut que ravir les adeptes de Conan Doyle et son monde perdu. Voilà de la BD 5 étoiles !
PS. Évidemment beaucoup de personnes vont juger cet avis trop dithyrambique. Peu importe. Je salue la qualité et l’esthétisme de tous les albums de Léo. C’est ma came à moi. J’estime que ce dessinateur devrait rentrer au panthéon de la BD. Par vent et marée, je défendrais son travail même si certains vont trouver mes appétences un peu surprenantes. C’est comme ça. Et puis tous les goûts sont dans la nature.
Toujours difficile pour moi de noter une autobiographie. Je ne comprendrai jamais les réelles motivations des auteurs de se mettre à nus devant des dizaines ou des millions de lecteurs anonymes. Cette incompréhension m'attire quand même un peu, et il y a quelque chose qui me soulage quand je trouve ça bien réalisé, comme si j'avais l'impression qu'on était tous à peu près pareil et qu'on voudrait tous la même chose, au fond.
Alors je commence toujours par évaluer l'orgueil ou la prétention de l'auteur. Pour moi, l'oeuvre me paraît sincère et Frederik semble réellement paumé au moment d'écrire ce roman graphique: il ne nous badigeonne jamais de leçons de vie, il ne juge pas sa compagne parce-qu'il ne peut pas vraiment comprendre ce qu'elle ressent, il ignore plein de choses et dépend des autres pour vivre pleinement et avec une certaine sérénité (l'amour de sa femme et de "son" enfant, le médecin, le mammouth). Comme il a pu l'expliquer dans son récit, peut être que son ambition principale était d'exorciser un truc en lui ou de se trouver des réponses au fur et à mesure qu'il retraçait sa vie à travers la BD. Mais vous ne trouverez aucun sentimentalisme insupportable. Bref : j'adhère !
Concernant le sujet, eh bien d'abord je me sens navré d'apprendre seulement aujourd'hui certains "détails" quant aux facteurs de transmission du virus... Jusqu'à ce qu'une vérité nous tombe dessus, on reste avec nos à prioris sans crier gare, sans penser à les remettre en cause. En ce qui me concerne, je remercie donc le discours du médecin, en 2021... Aïe aïe aïe comme le chemin est encore long...
Plus globalement, le quotidien m'intéresse beaucoup, le cheminement du couple est très intéressant, leurs réflexions sont concrètes ... Tout ça est humainement riche aussi parce que, encore une fois, je pense que Frederik Peeters est honnête avec lui-même quand il écrit/retranscrit son histoire.
Si j'osais, je dirais qu'il réussit ce petit coup de maître, ce petit pas pour l'Homme, à redonner une vraie valeur à l'existence "normale", à la chance que nous avons de ne pas être victime de discrimination permanente (en ce qui me concerne en tout cas), et à rappeler que l'accès inégale à cette "normalité" peut entraîner isolement et injustice.
Pourquoi pas culte ? Peut être le dessin ? Il me plaît pourtant beaucoup, certaines scènes me resteront en tête et il y a des idées de cadrage vraiment bien montées (épilogue, juste après le mammouth). Il y a bien sûr toutes ces cases vides qui ouvrent la porte aux silences que je chéris tant. La tête du héros normal me plaît, celle de sa femme aussi... Je sais pas, peut être qu'il n'a pas été jusqu'à me transporter pleinement.
En tout cas, je conseillerais bien cette BD à un lecteur qui souhaite démarrer le genre autobiographique ! Cette BD est tout a fait possédable :), bonne lecture !
Le Loup est une très belle histoire dans un environnement qui donne envie de bivouaquer. Surtout, cette BD sait ouvrir les questions (et donner son opinion finalement) sur le rapport entre l’homme et l’environnement sauvage, sans jamais tomber dans des raccourcis moralisateurs.
Gaspard est très intéressant : attaché à ses montagnes, il y a construit son propre refuge et n’a pour seule relation sincère que celle avec son chien de berger. Il a des idées toutes faites sur la société et à cause d'une catastrophe liée au métier et d'un traumatisme familial, le Loup deviendra pour lui une rivalité obsessionnelle. Chez Gaspard, on ressent aussi son attachement naturel à l’environnement sauvage, qu’il comprend bien mieux que nous tous (et mieux que bon nombre des membres de E.E.L.V. soit dit en passant). Il sait être respectueux et appliquer les règles de coexistence. L’auteur a vraiment su mettre en avant cette contradiction, ce dualisme, avec intelligence. Et alors que l’histoire se veut réaliste tout du long, l’épilogue prend un tournant quasi-improbable pour que l’auteur puisse dégager toute la puissance de son idée. Je ne crois pas en avoir trop dit mais je ne vais pas en dire plus, à vous de découvrir.
En tout cas, je vous invite vraiment à lire l’analyse de l’œuvre en postface pour prendre connaissance du sens que l’auteur a voulu apporter. Si tout le développement est construit à partir du métier de berger alpin, je trouve que le périmètre de la question peut tout à fait s’étendre à la chasse ou la pêche, on serait étonné des similitudes quant à la complexité du rapport entre l’Homme et la « Bête sauvage ».
Je reviens à l'histoire. Le texte est loin d’être omniprésent, logique pour suivre l’histoire d’un homme solitaire et peu loquace au milieu d’un environnement sauvage. La narration est bien dosée, bien utilisée. Assez descriptive, elle est essentielle pour embarquer le lecteur dans le décor et les mises en scènes.
Enfin, il faut bien aborder ce magnifique dessin. J’ai pu lire « charbonneux » dans les commentaires, et c’est le terme qui me convient bien pour qualifier les contours. Personnellement j’adore ce style, et les couleurs associées rendent l’ensemble extrêmement beau esthétiquement. Il y a certaines fois où j’ai trouvé les loups trop anguleux, ou bien il y avait du détail, mais pas comme je le voudrais… Par contre le décor, les montagnes, Gaspard… que c’est beau ! Méditatif, on plonge dans l’environnement sans peine.
Je vous invite vraiment à parcourir ce récit. S'il est rapide à parcourir en soi, il n'empêche pas de proposer des thèmes profondément actuels de façon intelligente et sans conclusion hâtive.
Gil Jourdan est le fils assez sage de Félix, dont il reprend la structure : un trio piloté par Gil, avec deux ressorts plutôt comiques.
Des intrigues policières souvent très élaborées.
Il y a cependant quelques différences, Félix s'adressait à un public adulte ou adolescent, Gil Jourdan qui est publié chez Spirou s'adresse à un public bien plus jeune.
Du coup, il n'y a presque jamais de morts de la main directe de Gil, les rares morts proviennent de reprises d'anciennes histoires de Félix, et souvent sans intervention directe du personnage. De même que si Gil a parfois une arme à feu entre les mains, il ne s'en sert que contre le décor. C'est pour moi la grosse faiblesse de Gil Jourdan, ce côté un peu aseptisé, inoffensif, avec en plus un personnage principal assez peu expressif et qui semble même avoir les yeux bridés.
Félix est un journaliste, Gil Jourdan un détective privé...au grand coeur si je puis dire car on se demande comment il peut manger à sa faim : si Félix se retrouve souvent dans des situations étonnantes, c'est avant tout pour apporter des bons reportages à son journal (contrairement à Tintin on le voit taper à la machine ou faire allusion à ses missions). Gil Jourdan est beaucoup moins crédible : dans les deux premiers tomes il agit pour s'établir une réputation (soit), dans le troisième il est effectivement mandaté (et payé).. Mais par la suite il agira avant tout pour la beauté du geste, rendre service ou pour satisfaire sa curiosité, n'hésitant pas à faire des actions plus ou moins légales à cet effet. Cela laisse rêveur dans certains tomes exotiques : il se rend dans une dictature pour ramener un français kidnappé sur fonds propres, ou bien dans un émirat pour jouer aux agents secrets sans filet au service de la France (comme si il n'y avait personne à la DGSE).
Par contre, tout comme chez Félix, la grande force ce sont certains scénarios, qui comme indiqué sont au départ très élaborés, voire passionnants, on se demande fébrilement comment l'intrigue sera résolue.
Autre gros point fort : Tillieux ayant 4 fois plus de pages sur Gil Jourdan, il peut poser des décors extrêmement réalistes avec une atmosphère extrêmement vivante. C'est le Paris, voire la France des années 50-60 qui renaît littéralement, on peut presque sentir les odeurs. Rares sont les BD de cette époque à avoir réussi cet exploit.
Gil Jourdan aura connu 16 tomes, assez inégaux : les deux premiers servent avant tout à poser les personnages et sont relativement oubliables (et reprennent partiellement des scénarios de Félix, mais conservent leur propre identité). Les tomes 3 à 4 sont les meilleurs de la série des purs polars extrêmement bien écrits avec un côté relativement sombre. Les tomes 5 à 9 sont un cran en-dessous, et marquent un changement de ton vers l'exotisme ou l'humour pur et dur, les 7 derniers tomes deviennent quant à eux de plus en plus mauvais et sans réel intérêt... Certains sont des reprises de Félix donc tiennent à peu près la route, mais "Sur la piste d'un 33 tours" ou "Pâtée explosive" sont carrément mauvais. On peut mettre cela sur le compte du fait que Tillieux était accaparé par son travail de scénariste sur d'autres séries (Tif et Tondu, Natacha), et avait tendance à négliger Gil Jourdan, dont il avait confié les dessins à Gos vers la fin.
Tillieux avait commencé à travailler sur un 17ème tome qu'il avait l'intention de dessiner lui-même après presque 10 ans d'inactivité, sa mort tragique tuera le projet dans l'oeuf.
Félix est effectivement un prototype de Gil Jourdan. On retrouve la plupart des ingrédients de ce dernier, à savoir des intrigues policières solides et imaginatives, ainsi qu'un humour présent sans pour autant être pesant.
Le personnage est né dans la revue "Heroic albums", qui s'adressait à un public relativement mûr, plutôt adolescent ou adulte.
Il y a de fait de grosses différences avec Gil Jourdan: les intrigues de Jourdan tiennent sur un album de BD d'une quarantaine de pages, tandis que celles de Félix sont des histoires relativement courtes n'excédant pas la dizaine, à quelques exceptions près (chaque histoire de Félix devant trouver sa résolution dans le même album de Heroic, le format devait être relativement court).
Ensuite la série évolue grandement, graphiquement tout d'abord, le style assez brouillon au départ s'affine au fur et à mesure pour se rapprocher de Gil Jourdan justement, tandis que les personnages principaux évoluent dans le même sens.
Scénaristiquement ensuite, on passe d'intrigues relativement simples à des mystères policiers ou guerriers de plus en plus élaborés.
Félix commence comme simple vagabond en recherche de travail, pour devenir grand reporter, son journal finançant ses déplacements (quand ce ne sont pas des récompenses inattendues).
Félix, bien que surveillé de près par la censure, détonne également par son côté adulte, parfois très sombre : les morts sont nombreuses, et Félix lui-même n'a aucune hésitation à éliminer son adversaire au besoin. C'est probablement pour contrebalancer la noirceur de certaines intrigues que Tillieux introduit des gags ici ou là, fruits de l'interaction de Félix avec ses deux compères, Allume-gaz et Cabarez, annonçant fidèlement Libellule et Crouton de Gil Jourdan. Ou bien tout simplement par des remarques sarcastiques qui font souvent mouche (un exemple : Félix se retrouve face à un valet qui le toise avec arrogance, et lui rétorque "ne lève pas le nez si haut gamin, il n'est pas très beau"...Félix ne cessera par la suite de lui adresser des remarques plus que désobligeantes histoire de bien le remettre à sa place).
Au passage le premier compagnon de Félix, Fil-de-zinc, disparait sans explications après quelques tomes, remplacé par l'inénarrable Cabarez, justement pour son ressort comique (au départ il ressemble même énormément à Groucho Marx, cette ressemblance physique ira en s'atténuant).
Autre différence avec Jourdan, le personnage de Félix a sa propre personnalité et est assez expressif, tandis que Jourdan est totalement figé.
Par contre, Tillieux passe moins de temps sur les décors, se focalisant sur l'intrigue, ce qui n'est pas forcément un mal.
En résumé, une très bonne série qui sera hélas stoppée nette au moment où elle atteignait sa perfection, la continuation étant impossible chez Spirou que Tillieux venait de rejoindre. Gil Jourdan prendra sa place, qui n'est rien d'autre qu'un Félix plus figé, plus consensuel et s'adressant à un public bien plus jeune.
Beaucoup d'intrigues de Félix ont ensuite été effectivement reprises presque telles quelles dans de nombreuses séries où Tillieux était scénariste : Tif et Tondu, Natacha, Gil Jourdan justement (une série d'histoires de Félix se déroulant en pleine guerre de Corée se retrouvent reprise presque à l'identique, à la case près, dans deux Gil Jourdan, mais très largement réécrites et aseptisées pour éviter la censure : par exemple, "maintenant Joe tu peux les liquider, nous ne risquons plus de trouer nos uniformes" devient "maintenant vous allez partir sans vous retourner sinon pan pan" ), ce qui prouve l'empreinte durable que ce petit journaliste roux à lunettes aura laissé dans le monde de la BD franco-belge.
Je recommande fortement!
Adaptation du roman de Stefan Wul.
Dans un monde post apocalyptique, un enfant noir est le seul survivant de sa tribu. Il veut atteindre Niourk, la ville des dieux.
A partir de là, un long périple commence avec de surprenantes révélations.
C'est de la science fiction qui ne révolutione pas le genre mais bougrement efficace.
Tout le long des trois tomes, on va de surprises en surprises.
Le trait fin et dépouillé de Vatine est très beau. Il a cette qualité à donner du mouvement aux corps. Il a aussi cette faculté à pouvoir tout dessiner que se soit le désert, une ville en ruine ou la jungle. Toujours avec réalisme.
Le tout avec une magnifique mise en couleur.
La meilleure adaptation de Wul.
A lire et relire.
Je viens de finir de regarder "Hugo Pratt trait pour trait" et cette expression m'est restée en tête : le plaisir de se perdre.
C'est effectivement comme ça que je résumerais Corto Maltese, ou comme une BD qui incarne parfaitement l'aventure de la lecture. Car pour moi son étiquette de BD d'aventure va bien au-delà des péripéties, faites de piraterie, de mythes, ou de guerres : c'est même inhérent au traitement qu'en fait Pratt (d'ailleurs, les Corto plus éloignés des clichés exotiques conservent cette qualité). C'est-à-dire qu'on ouvre un Corto comme on ouvrirait les yeux sur le monde, partant à l'aventure : avec curiosité, sans trop anticiper ni chercher le contrôle sur l'histoire, en acceptant de ne pas la maîtriser de bout en bout, en acceptant ce qui peut nous échapper, des références ésotériques obscures jusqu'aux motivations parfois floues du marin.
Ce qui favorise cet égarement, ce sont toutes les zones d'ombre à investir : les silences sur deux cases, où les regards en disent long ; Corto qui songe, libre à nous de deviner à quoi ; une réplique intrigante, au sens profond ; ou simplement le trait de Pratt, contrasté, aérien, qui parfois confine à l'abstraction. Ce sont tous ces espaces, ainsi que les petites bizarreries qui à mon sens font le sel de cette BD : Bouche dorée vieille de plusieurs siècles, des années plus longues à Venise, deux lunes dans le ciel de Buenos Aires... Alors, à mesure qu'on lit, on ne s'interroge plus seulement sur les mécaniques de l'intrigue (aussi intéressante soit-elle), mais on s'attache à des symboles, à des thèmes récurrents, on lie les histoires les unes aux autres, et on dégage un maximum de sens sur ce que tout ça nous dit du monde, de la vision qu'en a Pratt.
Et c'est une vision que je trouve plutôt séduisante, dominée par la curiosité, où le trajet vaut toujours plus que la destination. Corto nous le montre bien, lui qui si souvent ne trouve pas de trésor voire le détruit, mais sourit, car le jeu lui a plu. Le plaisir de se perdre, pour lui comme pour nous.
Jamais inutilement toutefois, car en chemin, telle cause ou telle amie auront été aidées, d'autres auront trouvé la résolution qui manque à Corto (ou qu'il ne cherche pas). Son implication partielle dans l'Histoire, de même que le juste dosage de Pratt entre fiction pure et réalité historique, empêchent cette BD de n'être qu'une échappatoire. Ici, la fiction ne prévaut pas sur le réel mais a vocation à le rendre plus intense. Après avoir fini un Corto, je n'ai pas juste envie de le relire ou d'en relire d'autres, mais aussi d'élargir ma culture géopolitique, d'explorer le monde, et, pourquoi pas, de marcher sur les traces du marin. Donc, se perdre, oui, mais activement.
Si vous aimez la fantasy pure et dure, avec toutes sortes d'étranges créatures, des combats épiques et sanguinolents.
Alors Broz est fait pour vous.
Un scénario classique fait de guerres, de trahisons et de luttes de pouvoir, le tout avec un soupçon d'humour.
Le dessin, le point fort de la série, c'est une tuerie. Le découpage, parfois très singulier, aide à la fluidité du récit. Le trait est précis avec une multitude de détails. Et surtout la mise en couleur directe dans les tons mates donnent une âme à l'histoire.
Bien que le tome trois ne soit pas sorti, il est pourtant réalisé, je vous en conseille la lecture ou l'achat au détour d'une brocante.
Si vous aimez le dessin d'Adrian Smith, je vous conseille de jeter un œil ou même les deux à Hate - Chroniques de la haine.
Yiu fait partie de ces bd qui ne laisseront personne indifférent...en général soit on adore, soit on déteste.
Le scénario n'est pas le plus original ni le plus élaboré du 9e art mais il est bien exploité et ce qui retient tout de suite l'attention c'est le dessin éboustiflant (mix d'ébouriffant et époustouflant). Des cadrages somptueux, un grand dynamisme et une esthétique vraiment réussie, le dessin rehausse le niveau de la bd en renforçant nettement la cohérence de son univers et l'impact du récit.
Car même si le scénario est assez simple, le déroulement de l'histoire est bien mené et on se prend d'affection pour ce personnage (pourtant une tueuse!) puis on souhaite la voir réussir dans sa quête pour libérer son frêre du joug de l'oppression religieuse.
Bref, un très beau dessin qui sert admirablement un scénario convenu mais efficace et riche en rebondissements (et en explosions).
Une belle aventure et un sacré voyage dans une dystopie religieuse qui nous fait nous dire que, finalement, notre époque n'est pas si mal...
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Monk ! - Thelonious, Pannonica... Une Amitié, Une Révolution Musicale
Quelques connaissances de jazz suffiront pour avoir une idée de qui est Thelonious Monk. Pianiste hors pair, créateur d'un style nouveau grâce à un jeu terriblement libre qu'il développait dans les cabarets new-yorkais, ce génie a révolutionné le jazz en même temps qu'il a repoussé les limites de l'improvisation. J'espère qu'un lecteur ne connaissant pas vraiment l'artiste réussira quand même à apprécier cette biographie, qui se lit très facilement (le jazz est accessible à tous). Mais peut-être que cette BD aura quelque chose d'opaque pour celui qui découvre. L'auteur parle beaucoup de l'individu bien sûr, mais il aborde beaucoup sa musique, son style. Ainsi, celui qui n'a pas écouté quelques morceaux avant de bouquiner risque de trouver pas mal de passages superficiels. Par contre, et c'est là qu'est la réussite de cette oeuvre, le lecteur peut tout à fait ressentir la musique, et ça c'est fort! J'écoute cet artiste depuis pas si longtemps que ça mais je l'avais souvent en fond quand j'était petit. Pour ceux qui ont déjà un intérêt pour ce drôle d'oiseau, vous serez forcément conquis. Par ailleurs, cette BD se complète très bien avec la biographie de Laurent de Wilde (Monk, édition Folio). A part ça, on pourra apprécier à fond toute cette ambiance folle d'âge d'or du jazz (année 40-50) dans les rues et surtout dans les terribles cabarets de New-York, lieux de liberté absolu où tous les géants du jazz et bebop ont dû passer et se surpasser pour gagner leur vie et devenir célèbre! Quelle intensité cela a dû être. Si Monk est mis en avant, Pannonica est le fil directeur choisi de l'auteur. Cela donne un nouvel angle d'approche pour retracer son parcours, et c'est bien vu ! Au niveau de la biographie, je ne sais que ce que je lis et dans celle écrite par Laurent de Wilde, le jazzman est décrit comme quelqu'un de tout à fait ordinaire derrière ses excentricités. Il gardait un lien familial très fort et il restait régulièrement dans son appartement, en solitaire. En tout cas, il était loin d'avoir le nez dehors tous les jours. Et dans cette BD, je ne vois pas ce trait de personnalité. On nous fait savoir quelques timides fois que sa femme faisait partie de son équilibre vital, mais pas vraiment plus. Je pense que c'est volontaire de la part de Youssef Daoudi puisque son récit est orienté par la relation de Monk avec la "Baronne du jazz", Pannonica. Mais quand même, je trouve dommage de ne pas avoir montré cette autre facette, bien plus intimiste et humble que ce qui est présenté ici. Il y a de la bipolarité dans l'air avec Monk, aussi j'aurais aimé trouver un peu plus d'équilibre dans les contradictions. Et sinon, on parle d'un musicien donc que faut-il voir et faire entendre ? De la musique pardi! Ben oui! Alors là, le rendu est époustouflant : ça swingue, ça transpire, ça chante, ça tape du pied, ça claque des doigts! J'ai rarement ressenti ça. Le mouvement est incroyablement bien représenté, c'est très vivant ! Le dessin permet vraiment de traduire toute la liberté du jazz bebop et de l'improvisation de Monk. En dehors des scènes musicales, j'ai été parfois déçu par le rendu de certains visages, qui n'ont pas toujours le crayonné esquissé bien fourni. Quant à la bichromie, au même titre que la couleur de notre site marron Bdthèque, on finit par s'y faire très très bien !! :). Mais là encore on trouvera quelques irrégularités (ou des choix que je ne défendrais pas) : des visages ou des corps tout blanc, sans ce jeu de duo de couleurs, comme si l'auteur avait oublié de remplir un peu de marron/beige pour harmoniser l'ensemble. Ou bien a-t-il voulu mettre en avant la peau blanche de Pannonica au milieu de tout ces amis noirs, je ne sais pas... Aussi, je fais rarement de commentaire à ce sujet, mais je trouve cette couverture absolument superbe! En bref, écoutez un petit "Evidence" pour vous mettre en appétit, écouter du Monk en même temps que vous lisez sa biographie, et je n'aurai plus qu'à vous souhaiter bon voyage à New-York !
Kenya
Avec cette série, je suis plus que comblé. Ces cinq albums haletants illuminent mon été pluvieux. Tout est bon. L’histoire est originale et trépidante avec un suspens à couper le souffle qui évolue crescendo vers l’horreur d’album en album. Le graphisme est juste sublime. Je dis haut et fort que le duo Rodolphe et Léo sont à leur paroxysme de leur art. Laissez vous aller et laissez vous transporter sur les contreforts du Kilimandjaro avec la jolie Kathy Austin. Les animaux dessinés sont étonnants mais admirables. L’ambiance énigmatique et mystérieuse font que le lecteur que je suis plonge immédiatement dans cette aventure singulière. Que c’est bon ! Voilà donc un cycle abouti avec de belles surprises qui ne peut que ravir les adeptes de Conan Doyle et son monde perdu. Voilà de la BD 5 étoiles ! PS. Évidemment beaucoup de personnes vont juger cet avis trop dithyrambique. Peu importe. Je salue la qualité et l’esthétisme de tous les albums de Léo. C’est ma came à moi. J’estime que ce dessinateur devrait rentrer au panthéon de la BD. Par vent et marée, je défendrais son travail même si certains vont trouver mes appétences un peu surprenantes. C’est comme ça. Et puis tous les goûts sont dans la nature.
Pilules bleues
Toujours difficile pour moi de noter une autobiographie. Je ne comprendrai jamais les réelles motivations des auteurs de se mettre à nus devant des dizaines ou des millions de lecteurs anonymes. Cette incompréhension m'attire quand même un peu, et il y a quelque chose qui me soulage quand je trouve ça bien réalisé, comme si j'avais l'impression qu'on était tous à peu près pareil et qu'on voudrait tous la même chose, au fond. Alors je commence toujours par évaluer l'orgueil ou la prétention de l'auteur. Pour moi, l'oeuvre me paraît sincère et Frederik semble réellement paumé au moment d'écrire ce roman graphique: il ne nous badigeonne jamais de leçons de vie, il ne juge pas sa compagne parce-qu'il ne peut pas vraiment comprendre ce qu'elle ressent, il ignore plein de choses et dépend des autres pour vivre pleinement et avec une certaine sérénité (l'amour de sa femme et de "son" enfant, le médecin, le mammouth). Comme il a pu l'expliquer dans son récit, peut être que son ambition principale était d'exorciser un truc en lui ou de se trouver des réponses au fur et à mesure qu'il retraçait sa vie à travers la BD. Mais vous ne trouverez aucun sentimentalisme insupportable. Bref : j'adhère ! Concernant le sujet, eh bien d'abord je me sens navré d'apprendre seulement aujourd'hui certains "détails" quant aux facteurs de transmission du virus... Jusqu'à ce qu'une vérité nous tombe dessus, on reste avec nos à prioris sans crier gare, sans penser à les remettre en cause. En ce qui me concerne, je remercie donc le discours du médecin, en 2021... Aïe aïe aïe comme le chemin est encore long... Plus globalement, le quotidien m'intéresse beaucoup, le cheminement du couple est très intéressant, leurs réflexions sont concrètes ... Tout ça est humainement riche aussi parce que, encore une fois, je pense que Frederik Peeters est honnête avec lui-même quand il écrit/retranscrit son histoire. Si j'osais, je dirais qu'il réussit ce petit coup de maître, ce petit pas pour l'Homme, à redonner une vraie valeur à l'existence "normale", à la chance que nous avons de ne pas être victime de discrimination permanente (en ce qui me concerne en tout cas), et à rappeler que l'accès inégale à cette "normalité" peut entraîner isolement et injustice. Pourquoi pas culte ? Peut être le dessin ? Il me plaît pourtant beaucoup, certaines scènes me resteront en tête et il y a des idées de cadrage vraiment bien montées (épilogue, juste après le mammouth). Il y a bien sûr toutes ces cases vides qui ouvrent la porte aux silences que je chéris tant. La tête du héros normal me plaît, celle de sa femme aussi... Je sais pas, peut être qu'il n'a pas été jusqu'à me transporter pleinement. En tout cas, je conseillerais bien cette BD à un lecteur qui souhaite démarrer le genre autobiographique ! Cette BD est tout a fait possédable :), bonne lecture !
Le Loup
Le Loup est une très belle histoire dans un environnement qui donne envie de bivouaquer. Surtout, cette BD sait ouvrir les questions (et donner son opinion finalement) sur le rapport entre l’homme et l’environnement sauvage, sans jamais tomber dans des raccourcis moralisateurs. Gaspard est très intéressant : attaché à ses montagnes, il y a construit son propre refuge et n’a pour seule relation sincère que celle avec son chien de berger. Il a des idées toutes faites sur la société et à cause d'une catastrophe liée au métier et d'un traumatisme familial, le Loup deviendra pour lui une rivalité obsessionnelle. Chez Gaspard, on ressent aussi son attachement naturel à l’environnement sauvage, qu’il comprend bien mieux que nous tous (et mieux que bon nombre des membres de E.E.L.V. soit dit en passant). Il sait être respectueux et appliquer les règles de coexistence. L’auteur a vraiment su mettre en avant cette contradiction, ce dualisme, avec intelligence. Et alors que l’histoire se veut réaliste tout du long, l’épilogue prend un tournant quasi-improbable pour que l’auteur puisse dégager toute la puissance de son idée. Je ne crois pas en avoir trop dit mais je ne vais pas en dire plus, à vous de découvrir. En tout cas, je vous invite vraiment à lire l’analyse de l’œuvre en postface pour prendre connaissance du sens que l’auteur a voulu apporter. Si tout le développement est construit à partir du métier de berger alpin, je trouve que le périmètre de la question peut tout à fait s’étendre à la chasse ou la pêche, on serait étonné des similitudes quant à la complexité du rapport entre l’Homme et la « Bête sauvage ». Je reviens à l'histoire. Le texte est loin d’être omniprésent, logique pour suivre l’histoire d’un homme solitaire et peu loquace au milieu d’un environnement sauvage. La narration est bien dosée, bien utilisée. Assez descriptive, elle est essentielle pour embarquer le lecteur dans le décor et les mises en scènes. Enfin, il faut bien aborder ce magnifique dessin. J’ai pu lire « charbonneux » dans les commentaires, et c’est le terme qui me convient bien pour qualifier les contours. Personnellement j’adore ce style, et les couleurs associées rendent l’ensemble extrêmement beau esthétiquement. Il y a certaines fois où j’ai trouvé les loups trop anguleux, ou bien il y avait du détail, mais pas comme je le voudrais… Par contre le décor, les montagnes, Gaspard… que c’est beau ! Méditatif, on plonge dans l’environnement sans peine. Je vous invite vraiment à parcourir ce récit. S'il est rapide à parcourir en soi, il n'empêche pas de proposer des thèmes profondément actuels de façon intelligente et sans conclusion hâtive.
Gil Jourdan
Gil Jourdan est le fils assez sage de Félix, dont il reprend la structure : un trio piloté par Gil, avec deux ressorts plutôt comiques. Des intrigues policières souvent très élaborées. Il y a cependant quelques différences, Félix s'adressait à un public adulte ou adolescent, Gil Jourdan qui est publié chez Spirou s'adresse à un public bien plus jeune. Du coup, il n'y a presque jamais de morts de la main directe de Gil, les rares morts proviennent de reprises d'anciennes histoires de Félix, et souvent sans intervention directe du personnage. De même que si Gil a parfois une arme à feu entre les mains, il ne s'en sert que contre le décor. C'est pour moi la grosse faiblesse de Gil Jourdan, ce côté un peu aseptisé, inoffensif, avec en plus un personnage principal assez peu expressif et qui semble même avoir les yeux bridés. Félix est un journaliste, Gil Jourdan un détective privé...au grand coeur si je puis dire car on se demande comment il peut manger à sa faim : si Félix se retrouve souvent dans des situations étonnantes, c'est avant tout pour apporter des bons reportages à son journal (contrairement à Tintin on le voit taper à la machine ou faire allusion à ses missions). Gil Jourdan est beaucoup moins crédible : dans les deux premiers tomes il agit pour s'établir une réputation (soit), dans le troisième il est effectivement mandaté (et payé).. Mais par la suite il agira avant tout pour la beauté du geste, rendre service ou pour satisfaire sa curiosité, n'hésitant pas à faire des actions plus ou moins légales à cet effet. Cela laisse rêveur dans certains tomes exotiques : il se rend dans une dictature pour ramener un français kidnappé sur fonds propres, ou bien dans un émirat pour jouer aux agents secrets sans filet au service de la France (comme si il n'y avait personne à la DGSE). Par contre, tout comme chez Félix, la grande force ce sont certains scénarios, qui comme indiqué sont au départ très élaborés, voire passionnants, on se demande fébrilement comment l'intrigue sera résolue. Autre gros point fort : Tillieux ayant 4 fois plus de pages sur Gil Jourdan, il peut poser des décors extrêmement réalistes avec une atmosphère extrêmement vivante. C'est le Paris, voire la France des années 50-60 qui renaît littéralement, on peut presque sentir les odeurs. Rares sont les BD de cette époque à avoir réussi cet exploit. Gil Jourdan aura connu 16 tomes, assez inégaux : les deux premiers servent avant tout à poser les personnages et sont relativement oubliables (et reprennent partiellement des scénarios de Félix, mais conservent leur propre identité). Les tomes 3 à 4 sont les meilleurs de la série des purs polars extrêmement bien écrits avec un côté relativement sombre. Les tomes 5 à 9 sont un cran en-dessous, et marquent un changement de ton vers l'exotisme ou l'humour pur et dur, les 7 derniers tomes deviennent quant à eux de plus en plus mauvais et sans réel intérêt... Certains sont des reprises de Félix donc tiennent à peu près la route, mais "Sur la piste d'un 33 tours" ou "Pâtée explosive" sont carrément mauvais. On peut mettre cela sur le compte du fait que Tillieux était accaparé par son travail de scénariste sur d'autres séries (Tif et Tondu, Natacha), et avait tendance à négliger Gil Jourdan, dont il avait confié les dessins à Gos vers la fin. Tillieux avait commencé à travailler sur un 17ème tome qu'il avait l'intention de dessiner lui-même après presque 10 ans d'inactivité, sa mort tragique tuera le projet dans l'oeuf.
Félix (Tillieux)
Félix est effectivement un prototype de Gil Jourdan. On retrouve la plupart des ingrédients de ce dernier, à savoir des intrigues policières solides et imaginatives, ainsi qu'un humour présent sans pour autant être pesant. Le personnage est né dans la revue "Heroic albums", qui s'adressait à un public relativement mûr, plutôt adolescent ou adulte. Il y a de fait de grosses différences avec Gil Jourdan: les intrigues de Jourdan tiennent sur un album de BD d'une quarantaine de pages, tandis que celles de Félix sont des histoires relativement courtes n'excédant pas la dizaine, à quelques exceptions près (chaque histoire de Félix devant trouver sa résolution dans le même album de Heroic, le format devait être relativement court). Ensuite la série évolue grandement, graphiquement tout d'abord, le style assez brouillon au départ s'affine au fur et à mesure pour se rapprocher de Gil Jourdan justement, tandis que les personnages principaux évoluent dans le même sens. Scénaristiquement ensuite, on passe d'intrigues relativement simples à des mystères policiers ou guerriers de plus en plus élaborés. Félix commence comme simple vagabond en recherche de travail, pour devenir grand reporter, son journal finançant ses déplacements (quand ce ne sont pas des récompenses inattendues). Félix, bien que surveillé de près par la censure, détonne également par son côté adulte, parfois très sombre : les morts sont nombreuses, et Félix lui-même n'a aucune hésitation à éliminer son adversaire au besoin. C'est probablement pour contrebalancer la noirceur de certaines intrigues que Tillieux introduit des gags ici ou là, fruits de l'interaction de Félix avec ses deux compères, Allume-gaz et Cabarez, annonçant fidèlement Libellule et Crouton de Gil Jourdan. Ou bien tout simplement par des remarques sarcastiques qui font souvent mouche (un exemple : Félix se retrouve face à un valet qui le toise avec arrogance, et lui rétorque "ne lève pas le nez si haut gamin, il n'est pas très beau"...Félix ne cessera par la suite de lui adresser des remarques plus que désobligeantes histoire de bien le remettre à sa place). Au passage le premier compagnon de Félix, Fil-de-zinc, disparait sans explications après quelques tomes, remplacé par l'inénarrable Cabarez, justement pour son ressort comique (au départ il ressemble même énormément à Groucho Marx, cette ressemblance physique ira en s'atténuant). Autre différence avec Jourdan, le personnage de Félix a sa propre personnalité et est assez expressif, tandis que Jourdan est totalement figé. Par contre, Tillieux passe moins de temps sur les décors, se focalisant sur l'intrigue, ce qui n'est pas forcément un mal. En résumé, une très bonne série qui sera hélas stoppée nette au moment où elle atteignait sa perfection, la continuation étant impossible chez Spirou que Tillieux venait de rejoindre. Gil Jourdan prendra sa place, qui n'est rien d'autre qu'un Félix plus figé, plus consensuel et s'adressant à un public bien plus jeune. Beaucoup d'intrigues de Félix ont ensuite été effectivement reprises presque telles quelles dans de nombreuses séries où Tillieux était scénariste : Tif et Tondu, Natacha, Gil Jourdan justement (une série d'histoires de Félix se déroulant en pleine guerre de Corée se retrouvent reprise presque à l'identique, à la case près, dans deux Gil Jourdan, mais très largement réécrites et aseptisées pour éviter la censure : par exemple, "maintenant Joe tu peux les liquider, nous ne risquons plus de trouer nos uniformes" devient "maintenant vous allez partir sans vous retourner sinon pan pan" ), ce qui prouve l'empreinte durable que ce petit journaliste roux à lunettes aura laissé dans le monde de la BD franco-belge. Je recommande fortement!
Niourk
Adaptation du roman de Stefan Wul. Dans un monde post apocalyptique, un enfant noir est le seul survivant de sa tribu. Il veut atteindre Niourk, la ville des dieux. A partir de là, un long périple commence avec de surprenantes révélations. C'est de la science fiction qui ne révolutione pas le genre mais bougrement efficace. Tout le long des trois tomes, on va de surprises en surprises. Le trait fin et dépouillé de Vatine est très beau. Il a cette qualité à donner du mouvement aux corps. Il a aussi cette faculté à pouvoir tout dessiner que se soit le désert, une ville en ruine ou la jungle. Toujours avec réalisme. Le tout avec une magnifique mise en couleur. La meilleure adaptation de Wul. A lire et relire.
Corto Maltese
Je viens de finir de regarder "Hugo Pratt trait pour trait" et cette expression m'est restée en tête : le plaisir de se perdre. C'est effectivement comme ça que je résumerais Corto Maltese, ou comme une BD qui incarne parfaitement l'aventure de la lecture. Car pour moi son étiquette de BD d'aventure va bien au-delà des péripéties, faites de piraterie, de mythes, ou de guerres : c'est même inhérent au traitement qu'en fait Pratt (d'ailleurs, les Corto plus éloignés des clichés exotiques conservent cette qualité). C'est-à-dire qu'on ouvre un Corto comme on ouvrirait les yeux sur le monde, partant à l'aventure : avec curiosité, sans trop anticiper ni chercher le contrôle sur l'histoire, en acceptant de ne pas la maîtriser de bout en bout, en acceptant ce qui peut nous échapper, des références ésotériques obscures jusqu'aux motivations parfois floues du marin. Ce qui favorise cet égarement, ce sont toutes les zones d'ombre à investir : les silences sur deux cases, où les regards en disent long ; Corto qui songe, libre à nous de deviner à quoi ; une réplique intrigante, au sens profond ; ou simplement le trait de Pratt, contrasté, aérien, qui parfois confine à l'abstraction. Ce sont tous ces espaces, ainsi que les petites bizarreries qui à mon sens font le sel de cette BD : Bouche dorée vieille de plusieurs siècles, des années plus longues à Venise, deux lunes dans le ciel de Buenos Aires... Alors, à mesure qu'on lit, on ne s'interroge plus seulement sur les mécaniques de l'intrigue (aussi intéressante soit-elle), mais on s'attache à des symboles, à des thèmes récurrents, on lie les histoires les unes aux autres, et on dégage un maximum de sens sur ce que tout ça nous dit du monde, de la vision qu'en a Pratt. Et c'est une vision que je trouve plutôt séduisante, dominée par la curiosité, où le trajet vaut toujours plus que la destination. Corto nous le montre bien, lui qui si souvent ne trouve pas de trésor voire le détruit, mais sourit, car le jeu lui a plu. Le plaisir de se perdre, pour lui comme pour nous. Jamais inutilement toutefois, car en chemin, telle cause ou telle amie auront été aidées, d'autres auront trouvé la résolution qui manque à Corto (ou qu'il ne cherche pas). Son implication partielle dans l'Histoire, de même que le juste dosage de Pratt entre fiction pure et réalité historique, empêchent cette BD de n'être qu'une échappatoire. Ici, la fiction ne prévaut pas sur le réel mais a vocation à le rendre plus intense. Après avoir fini un Corto, je n'ai pas juste envie de le relire ou d'en relire d'autres, mais aussi d'élargir ma culture géopolitique, d'explorer le monde, et, pourquoi pas, de marcher sur les traces du marin. Donc, se perdre, oui, mais activement.
Broz
Si vous aimez la fantasy pure et dure, avec toutes sortes d'étranges créatures, des combats épiques et sanguinolents. Alors Broz est fait pour vous. Un scénario classique fait de guerres, de trahisons et de luttes de pouvoir, le tout avec un soupçon d'humour. Le dessin, le point fort de la série, c'est une tuerie. Le découpage, parfois très singulier, aide à la fluidité du récit. Le trait est précis avec une multitude de détails. Et surtout la mise en couleur directe dans les tons mates donnent une âme à l'histoire. Bien que le tome trois ne soit pas sorti, il est pourtant réalisé, je vous en conseille la lecture ou l'achat au détour d'une brocante. Si vous aimez le dessin d'Adrian Smith, je vous conseille de jeter un œil ou même les deux à Hate - Chroniques de la haine.
Yiu
Yiu fait partie de ces bd qui ne laisseront personne indifférent...en général soit on adore, soit on déteste. Le scénario n'est pas le plus original ni le plus élaboré du 9e art mais il est bien exploité et ce qui retient tout de suite l'attention c'est le dessin éboustiflant (mix d'ébouriffant et époustouflant). Des cadrages somptueux, un grand dynamisme et une esthétique vraiment réussie, le dessin rehausse le niveau de la bd en renforçant nettement la cohérence de son univers et l'impact du récit. Car même si le scénario est assez simple, le déroulement de l'histoire est bien mené et on se prend d'affection pour ce personnage (pourtant une tueuse!) puis on souhaite la voir réussir dans sa quête pour libérer son frêre du joug de l'oppression religieuse. Bref, un très beau dessin qui sert admirablement un scénario convenu mais efficace et riche en rebondissements (et en explosions). Une belle aventure et un sacré voyage dans une dystopie religieuse qui nous fait nous dire que, finalement, notre époque n'est pas si mal...