C'est toujours un autoportrait qu'on fait.
-
Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s'agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s'ouvre avec une page d'introduction. le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu'elle était en dernière année d'une école d'art et qu'il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d'études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l'environnement où elle a grandi.
Dans l'atelier d'Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu'il est en train de la peindre. Elle lui demande d'arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n'est pas celui qu'elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l'envers, c'est du cinéma. Il sait qu'elle aime les mots à l'endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c'est ces traces qui le fascinent. de sa banlieue, il ne reste aujourd'hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd'hui, elle veut des choses qui n'existent pas.
L'esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d'une coupure de presse sur le décès de quelqu'un, le succès d'un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l'instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu'il a les yeux d'un fou, le visage d'un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d'abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu'il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu'on puisse l'aimer. Il demande s'il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l'a regardé longtemps. Il n'a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu'elle est si belle. Céline répond qu'il lui fout l'angoisse.
S'il n'a jamais lu de bande dessinée de d'Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu'il va trouver, s'il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l'auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S'il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu'il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n'est simpliste qu'en apparence. Il s'interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l'artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple le portrait ou L'Arleri. D'un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d'une suite d'échanges entre l'artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d'une promenade sur les quais, d'un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d'une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C'est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot.
Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c'est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d'une page, l'usage de la couleur s'éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d'émotion ressortant contre l'intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n'est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d'une case, comme la rémanence fugace et incomplète d'un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu'elle ne peut pas se sortir de l'esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n'utilise pas. Il s'agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle.
Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d'études d'école d'art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d'âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l'expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu'il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d'un bateau à la surface, en se disant qu'il ne dispose que de ça pour essayer d'aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l'unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l'eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec le portrait et L'Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu'elle est également autrice de cette oeuvre. le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l'artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu'il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment.
Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu'il est parti pour essayer de comprendre, qu'il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu'elle l'a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l'habiller d'une légende alors qu'il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c'est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l'objectif de rendre compte de la personnalité profonde d'un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l'eau, d'aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l'autre reste toujours l'autre. C'est toujours un autoportrait qu'on fait. En planche 40, dans l'atelier, elle lui fait observer qu'il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu'elle lui montre le portrait d'elle qu'il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème.
Puis le lecteur se dit qu'il manque d'honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l'histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L'autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n'est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s'il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l'introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu'il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d'élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait.
Une bande dessinée de plus d'Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n'appartient qu'à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c'est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s'exprimer.
Tiens, une nouvelle série qui me semble très intéressante chez Ki-oon.
Elle émarge dans le genre fantastique, avec ces jeunes gens dont les mutations leur confèrent des pouvoirs extra-ordinaires qui ont leur utilité dans un contexte de guerre, comme dans ce monde pseudo-médiéval qui nous est proposé. Le cheminement est classique : un garçon qui découvre ses pouvoirs est repéré par une entité ou un personnage puissant qui le prend à son service pour en faire une arme, changeant sa condition, mais la rendant à peine plus enviable. Ce qui m'a plu, c'est la représentation graphique des sons, comme les perçoit Luka, et l'utilisation qui en est faite par l'entremise de son clairon. C'est à la fois inattendu et très dynamique. Ce premier tome pose un peu les bases de l'univers, sans qu'on en sache beaucoup sur l'origine des pouvoirs des "Branchus". J'aime bien également le casque arboré par le Pape, dont le design n'est certainement pas anodin.
Dans le tome 2 on voit enfin les Branchus du groupe de Luka en action pendant une bataille, et la façon dont ils peuvent interagir. C'est assez bien vu, même si cela mérite d'être revu ultérieurement. ET tout à la fin, une déclinaison intéressante mettant en œuvre de la magie, je suis curieux de voir ce que le scénariste va en faire par la suite. Cela reste toujours de bonne facture au niveau graphique, je n'ai pas vu le temps passer pendant ma lecture.
Graphiquement, sans que le trait de Toumori se démarque d'autres mangas du même genre, il y a de l'énergie, de la recherche, sans toutefois se montrer m'as-tu vu dans les détails ou les mouvements. C'est lisible, c'est intéressant.
Je valide et je veux lire la suite.
Un acmé ?
-
Ce tome fait suite à la première saison Harbinger et la deuxième saison Imperium, toutes les 2 écrites par Joshua Dysart. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Joshua Dysart, dessinés et encrés par Carlos Alberto Fernandez Urbano (CAFU), avec une mise en couleurs réalisée par Andrew Dalhouse. Les scènes du passé ont été illustrées par Mico Suayan pour l'épisode 1, par Butch Guice pour l'épisode 2, par Adam Pollina pour l'épisode 3, par Diego Yapur pour l'épisode 4, par Kano pour l'épisode 5, et par Doug Braithwaite pour l'épisode 6. Ce tome contient également les couvertures alternatives réalisées par David Mack, CAFU, Mike Choi, Jeffrey Veregge, Ben Harvey, Dean Haspiel, Ken Lashley, Nen Chang, Jack Herbert, Dan Brereton, 12 pages de crayonnés et d'encrage, et 2 pages extraites de la proposition initiale de Joshua Dysart pour la série Harbinger.
Qu'est-ce qui existait avant la connaissance ou la compréhension ? D'où est venue l'étincelle qui a tout enflammé ? L'explosion qui a suivi l'étincelle contenait toute l'information qui a jamais été et qui sera jamais. L'explosion a inventé le temps. 400 millions d'années après l'étincelle, la lumière fut enfin. En 1938, Toyo Harada voit le jour à Hiroshima au Japon. En 1941; lorsque le Japon entre en guerre, le père de Toyo Harada s'engage dans l'armée. En 1943, il meurt au combat. En 1945, la bombe atomique Petit Garçon (Little Boy) s'abat sur Hiroshima. le jeune Toyo voit sa mère être consumée par le feu atomique et lui survit. En 1948, se tient le festival pour la paix à Hiroshima au cours duquel un Lieutenant général des forces alliées s'adresse à la foule. Il s'interrompt en voyant arriver un jeune garçon devant qui la foule s'écarte et se prosterne. Il reprend connaissance dans un hangar abritant des armes et des munitions. Toyo Harada ordonne au général de distribuer les ressources présentes dans le hangar aux populations les plus faibles. Il ajoute qu'il est le promoteur d'une nouvelle ère de paix.
Au temps présent, les informations annoncent que 9 pays se sont alliés à Toyo Harada, que des guerres civiles impliquant des manifestants pro-Harada se sont déclenchées dans 19 états. Morris Kozol donne une conférence en Chine : c'est le président directeur général de la multinationale Rising Spirit, spécialisée dans la fabrication de dispositif anti-psiotiques. Il explique que l'objectif de Toyo Harada est de fomenter des insurrections contre les gouvernements en place, afin de s'installer comme dictateur de la Terre entière. Il dispose d'un petit groupe d'individus dotés de capacités extraordinaires : Angela Vessel, Gravedog, Seigneur LV-99, Law, Darpan, Orchid, Mech Major et Ingrid Hillcraft. À côté de sa base Fondation (une ville de réfugiés en Somalie), il a fait construire un ascenseur spatial proche d'être terminé et opérationnel, pour aller récupérer la technologie de la race extraterrestres des Vine, en orbite proche de la Terre. Actuellement, Toyo Harada est à la tête d'une équipe (Gravedog, LV-99, Law, Darpan et Orchid) pour stopper une attaque contre l'ascenseur spatial et neutraliser les soldats des forces alliées.
Ce récit vient constitue une forme de troisième saison après Harbinger (26 épisodes) et Imperium (16 épisodes), l'un et l'autre écrits par Joshua Dysart. Ce dernier dispose de 6 épisodes pour terminer son histoire, et il n'a pas le temps d'effectuer des rappels sur les personnages ou sur la situation de départ. du coup, ce tome s'adresse essentiellement aux lecteurs ayant lu au moins Imperium, et au mieux Harbinger + Imperium. Les autres risquent de n'avoir aucune idée de qui sont tous ces personnages, quels sont leurs pouvoirs, quelle est l'histoire qui les unit, ce que représente Rising Spirit, ou encore pourquoi ce moine qui saigne revêt une importance particulière. Ceux qui ont lu les deux premières saisons sourient d'aise en voyant Mech-Major reprendre son nom de Sunlight on Snow, éprouve un grand plaisir à retrouver Ingrid Hillcraft, et à reconnaître les différents alliés de Toyo Harada, y compris les plus dangereux comme Angela Vessel et LV-99. Chaque épisode comprend 30 pages, sauf le sixième qui comprend 15 pages de récit. C'est à la fois plus qu'un épisode habituel de comics (20 pages), et à la fois trop peu. Joshua Dysart souhaite apporter une conclusion satisfaisante à son récit sur plusieurs plans : la vie (et la mort, c'est dans le titre) de Toyo Harada, le conflit qui oppose la Fondation et les nations constituées, le sort de plusieurs personnages secondaires. Malgré la pagination, il doit faire des choix : il n'a pas la place de développer autant de personnages, et il s'appuie donc sur ce qu'il en a déjà dit dans les 2 premières saisons, sans pouvoir en dire beaucoup plus. En particulier, Darpan, Law et Orchid sont réduits au rôle de pions, d'artifices narratifs, sans personnalité propre.
L'une des caractéristiques initiales des deux premières saisons était leur proximité avec le monde réel, plus forte que celle des univers partagés de DC ou de Marvel. C'est encore le cas ici avec CAFU qui réalise des planches descriptives et réalistes, soignées et détaillées. Il investit du temps pour représenter les décors avec une très grande régularité dans plus de 80?s cases, niveau beaucoup plus élevé que dans un comics de superhéros traditionnel. Il en découle que le lecteur peut aisément se projeter dans chaque environnement : à l'extérieur du bâtiment qui abrite les bureaux du projet appliqué Harada, au-dessus d'une mine de cobalt dans la République Démocratique du Congo, dans l'espace juste au-dessus de l'atmosphère terrestre, dans la grande cité de la Zone Fondation en Somalie, sur le porte-avions USS Bush, etc. L'artiste apporte le même soin à la représentation des personnages : des êtres humains élancés avec une musculature normale sans exagération, un robot métallique et froid, un monstre extraterrestre qui fait peur, des civils banals, des militaires compétents, etc. Ces choix graphiques contribuent de manière essentielle à rendre le récit proche de la réalité du lecteur.
L'auteur et les responsables éditoriaux ont fait le choix de confier les scènes du passé de chaque épisode, à un dessinateur différent, ce qui fait sens à la fois pour marquer la distinction entre le passé et le présent, à la fois entre les différentes décennies. En termes de réalisme, Mico Suayan est plus impressionnant que CAFU, avec des dessins plus détaillés, plus précis, tout en restant aussi lisibles. Andrew Dallhouse adapte sa mise en couleurs pour chacun des artistes de manière à accroître la distinction entre les différents plans dans chaque case, à souligner les reliefs, sans surcharger les dessins. Butch Guice reste lui aussi dans un registre réaliste, avec un encrage plus appuyé qui rend bien compte de la rigueur des éléments déchaînés pendant une tempête. de prime abord, les dessins d'Adam Pollina semblent trancher fortement avec les autres. le lecteur se rend compte que cela est dû à la mise en couleurs avec des teintes plus vives, et que ce parti pris est adapté à la nature des souvenirs qui comprend une dimension spirituelle. Les dessins de Diego Yapur reviennent dans un registre plus réaliste, avec une mise en couleurs naturaliste, légèrement plus doux que ceux de CAFU. Les dessins de Kano donnent l'impression d'être plus simples et plus crus que les précédents, ce qui peut se voir comme la vision du jeune homme qui accompagne Toyo Harada dans ces moments. Enfin, Doug Braithwaite réalise des planches impressionnantes pour rendre compte d'une séquence se déroulant dans une autre dimension.
Le lecteur se plonge avec facilité et avec délice dans cette bande dessinée soignée pour découvrir ce qui arrive à ce personnage à l'aura magnétique, animé de bonnes intentions, mais utilisant des moyens douteux, ou pour le moins discutables. le lecteur s'en souvient vite en retrouvant ses alliés comme LV-99 et Angela Vessel. Il retrouve également des moments de la vie de Toyo Harada qu'il connaissait déjà : la mort de son père, la mort de sa mère, et d'autres qu'il découvre. Joshua Dysart se montre habile à montrer le cheminement de la vie d'Harada qui fait qu'il lui a fallu du temps pour arriver à bâtir sa multinationale et que sa création d'état indépendant s'est faite dans le chaos. S'il peut regretter que certains personnages secondaires ne puissent pas être développés (à commencer par Ingrid Hillcraft), le lecteur voit que l'auteur tient bien sa promesse du titre : raconter la vie et la mort de Toyo Harada. Il retrouve la thématique principale d'Imperium : un être doté de pouvoirs extraordinaires fait tout ce qu'il peut pour améliorer le sort de l'humanité, pour initier le changement et vaincre l'inertie incroyable de la population mondiale. Même avec la durée de vie allongée de Toyo Harada, il est obligé d'user de la force et de s'allier à des individus peu recommandables. Encore adolescent, il utilise des méthodes expéditives dont il paye le prix. Plus mature, il est confronté à l'absurdité de la vie, à son absence de sens, ce qui provoque en lui une période de doute.
Indubitablement, le lecteur éprouve une grande satisfaction à voir ainsi se dérouler la vie de Toyo Harada, à comprendre ce qui a façonné sa personnalité et ses choix de vie, à voir ses plans mis à l'épreuve de la réalité. Il est un peu surpris de voir réapparaître le moine qui saigne, et dans le même temps comblé que le mystère qui l'entoure soit levé. Il ne s'attend pas à la conclusion, ni dans le fond, ni dans sa forme, même si ce dénouement apporte une fin cohérente et satisfaisante. En termes de confection, le lecteur trouve tout ce qu'il était en droit d'attendre : un récit qui évoque la vie et la mort de Toyo Harada, qui bénéficie d'une narration visuelle soignée et minutieuse, ainsi qu'une dimension mythologique rattachant Harada à l'étincelle originelle de l'univers. Pourtant il est possible qu'il subsiste un goût de trop peu. Il faut un peu de temps au lecteur pour trouver d'où provient cette touche de frustration. Finalement, ce tome n'est pas l'apogée du récit, mais sa conclusion logique. Joshua Dysart a pris le risque de placer la culmination du récit dans Imperium, plutôt qu'à la fin, dans le dernier tome. C'est un déroulement qui ne va pas crescendo, en décalage avec 99,99?s récits de ce genre, ce qui déroute.
Du superhéros servi bien noir
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de la continuité de Batman. Une connaissance superficielle de Batman suffit pour l'apprécier. Il comprend les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Brian Azzarello, magnifiquement illustrés par Lee Bermejo, pour les dessins et la mise en couleurs. le lettrage a été réalisé par Jared K. Fleicher.
Après un trait plat, le cardiogramme reprend un tracé normal. Une voix intérieure pense à la ligne qui sépare le blanc et le noir, ou la vie et la mort, puis à la chute d'une blague sur la santé mentale et un rayon de lumière. Batman reprend connaissance sur une civière dans une ambulance, avec 2 personnels soignants et un policier à ses côtés. L'infirmier prend des ciseaux pour découper le masque. Batman réagit violemment en le repoussant contre la paroi de l'habitacle, écarte le médecin et se jette sur le policier. Sous le choc, la porte arrière de l'ambulance s'ouvre et les deux hommes se retrouvent sur la chaussée. Ce n'est pas la chute qui fait mal, c'est l'atterrissage. Batman se relève et fonce dans le tas de quatre personnes regroupées pour regarder ce qui se passe. Il court se mettre à l'abri dans une ruelle, personne n'ayant envie de le suivre. Il se souvient de sa chute dans la rivière depuis un pont métallique de Gotham. En reprenant une bouffée d'air, il avait aperçu la silhouette de ses parents sur la rive, avant de reglisser sous la surface de l'eau. Batman reprend un instant conscience dans la ruelle : devant lui se tient John Constantine, menteur professionnel.
Ayant reperdu connaissance, Bruce Wayne se souvient d'un moment de son enfance, quand il était sur un jeu d'enfant, un plateau circulaire en train de tourner. Il avait appelé ses parents pour attirer leur attention. Son esprit d'enfant avait remarqué le regard que son père jetait à une autre femme, sans en saisir le sens. Il avait également remarqué une femme aux cheveux filasse sales, habillée gothique, se tenant derrière un arbre, dans le dos de sa mère. L'Enchanteresse lui avait parlé dans son esprit, lui indiquant qu'elle est à la fois le désir et la peur du désir, lui demandant s'il serait à elle. le jeune Bruce avait chuté du manège. Batman se réveille sur un lit dans un petit appartement. John Constantine est dans la pièce d'à côté en train de regarder les nouvelles à la télé : les informations rapportent la mort de Joker dont le corps a été retrouvé sur la berge de la rivière de Gotham. Invisible aux yeux de Batman, se tient Deadman (un spectre) juste aux cotés de John Constantine. Batman file à l'anglaise, Constantine ne s'en rendant compte qu'après avoir fini sa phrase. Batman se jette entre les buildings, et il se laisse tomber en chute libre le long d'une façade, tout en se souvenant d'un moment avec son père et une femme en robe verte, sur un pont métallique de Gotham.
Difficile de résister à une promesse aussi alléchante : le scénariste de 100 Bullets (avec Eduardo Risso) et l'artiste de Suiciders. En fonction de ses goûts, le lecteur a plus ou moins apprécié leur précédente collaboration à Gotham : Joker (2008). Il garde par contre un excellent souvenir de Batman: Noel (2011) réalisé par Bermejo tout seul. Il s'agit du premier projet original publié par la branche Black Label de DC Comics, un label spécialisé dans des histoires plus adultes des superhéros de l'éditeur. La présentation est soignée avec une jaquette de type papier calque, et un format carré sortant de l'ordinaire. le lecteur ouvre le tome au hasard et est immédiatement impressionné par la qualité des dessins : hyper-réalistes, quasi photographiques, avec une mise en couleurs extraordinaire, combinant une approche naturaliste avec une approche impressionniste. le lecteur sait que, quel que soient ses a priori, il a déjà succombé à la séduction de ces planches. Il peut effectivement éprouver un moment de recul en voyant une voix désincarnée se lancer dans un soliloque peu clair et emphatique. Il peut s'inquiéter de voir intervenir John Constantine, signalant que le récit baigne dans le surnaturel. Il peut se crisper en voyant Enchanteresse traitée comme une gothique, et Deadman comme un spectre, c'est-à-dire que les auteurs effectuent une forme de transposition de ces personnages costumés de l'univers partagé DC pour les rendre plus réalistes, plus plausibles dans un univers réel. D'ailleurs c'est exactement ce que Bermejo et Azzarello font subir à deux autres personnages dans un club de magie. Par contre, ils n'essayent même pas avec la dernière créature horrifique à intervenir dans le récit.
Dans le même temps, cette hypothèse d'une velléité de tout ramener au réel vole en éclat dès la première scène. Batman est couché sur une civière et son corps dégage une telle présence que le récit s'inscrit d'office dans le registre superhéros, ce qui ne se produisait pas pour le récit Joker. Lee Bermejo réalise des planches d'une minutie hallucinante. Il a repris le postulat du récit Noël : Bruce Wayne a réalisé son costume de Batman à partir d'éléments du commerce. le lecteur peut les identifier en regardant le personnage. Il voit les coutures renforcées, les bottes de combat, la ceinture à sacoche, la protection ventrale en kevlar, les gants bien rembourrés, les protections aux épaules. du début jusqu'à la fin, l'artiste soigne ses planches avec le même niveau d'investissement, attestant qu'il a disposé du temps nécessaire pour fignoler chaque page. Tout du long, le lecteur obsessionnel peut contempler à loisir les décors, les tenues vestimentaires jusqu'aux boutons des habits, les façades des bâtiments, la texture de la peau des êtres humains comme des animaux, la texture de la pierre dans la grotte ou des pierres taillées de l'église, les sculptures sur les bancs de l'église, les gargouilles, le cuir des banquettes du bar, etc. C'est une qualité tactile qui en devient sensuelle.
Tout du long également, le lecteur baigne dans une ambiance unique, réaliste avec un soupçon d'onirisme grâce à une mise en couleurs sophistiquée et palpable. Il suffit de regarder Batman perché sur un câble d'un pont à hauban pour être bouche bée devant la manière dont chaque détail ressort, alors que tout baigne dans une lumière bleu acier / gris. Il est possible de distinguer les buildings en arrière-plan, tous les câbles partant du hauban, le courant du fleuve, la rive au pied des buildings, la file de circulation en contrebas avec les voitures de police, les 4 policiers, le commissaire Gordon, un témoin en train d'être interrogé, les draps sur les corps, et Batman des petits éperons sur ses gants, jusqu'aux boucles sur ses bottes. Chaque case de chaque page bénéficie de ce degré finition, de cette clarté à la lecture, de cette mise en couleurs. du coup, le lecteur se retrouve au départ pris entre 2 niveaux un peu contradictoire. D'un côté, la narration visuelle l'incite à se placer dans un mode réaliste, où tout ce qui est montré est à prendre au premier degré, comme une description authentique. À partir de ce point de vue, il recommence à se crisper un peu à la vue des personnages habituels de l'univers Batman traités comme de simples individus plus ou moins détraqués, ce qui les appauvrit. En outre ce point de vue réaliste ne fait pas toujours sens. de ce point de vue, l'apparition d'Enchanteresse donne l'impression d'un film de série de Z, John Constantine est une collection de clichés ambulante, et Deadman reste un personnage de comics de superhéros, sans aucun espoir de ne jamais pouvoir lui donner un sens dans un environnement réel. Tous les éléments surnaturels deviennent kitchs et ridicules.
Du coup, le lecteur se dit qu'il ne doit pas être dans le bon mode de lecture. Il revient à son impression première : aussi réalistes que soient les dessins, ils ne parviennent pas à faire croire à l'existence de Batman comme personne réelle. Il reste un fantasme urbain, un alpha-mâle à la résistance impossible, aux capacités trop viriles, à l'apparence trop kitch. du coup, il repasse en mode superhéros dans sa lecture, avec e degré de suspension consentie d'incrédulité qui va avec. L'histoire passe beaucoup mieux ainsi, même si les dessins deviennent presque trop précieux pour un simple récit de superhéros. Comme à son habitude, Brian Azzarrelo ne se gêne pas pour employer un langage fleuri, pour inclure une scène de sexe entre Batman et une ennemie, ni pour augmenter la dose superhéros au-delà de Deadman. Comme à son habitude il joue avec les clichés du polar et ses conventions, les utilisant au premier degré. Comme le récit se déroule en dehors de la continuité, il en ajoute aussi une couche avec les coucheries de papa Wayne. Mais en cours de route, ces éléments hétéroclites finissent par s'agréger dans une narration cohérente, en phase également avec les choix graphiques. Cette plongée de Batman dans un monde plus sombre que d'habitude, très tangible, avec John Constantine sur les talons, en croisant des gugusses aux pouvoirs impossible devient une quête, une expression métaphorique d'autre chose. Ce monde de cauchemar à la logique étrange est tellement incarné que le héros ne peut pas s'en échapper, qu'il doit toujours avancer et se confronter à ses souvenirs et à des vérités, dans une quête spirituelle. En poussant Batman dans ses derniers retranchements réalistes, Brian Azzarello et Lee Bermejo confrontent le personnage à l'absurdité d'un type qui s'habille en chauve-souris pour lutter contre le crime de rue. Ils contentent le lecteur de superhéros en incluant des personnages aux pouvoirs tellement impossibles que le récit rebascule dans le registre superhéros. Dans le même temps, l'enquête de Batman prend une dimension de métaphore, rappelant que quand il est bien maîtrisé le genre superhéros peut s'avérer aussi riche que n'importe quel autre genre littéraire, et servir de support à n'importe quel type de récit.
L'éditeur DC Comics est spécialisé dans le genre superhéros. Quand il publie ce récit, le lecteur part avec le présupposé que l'objectif est de proposer un récit de Batman le plus réaliste possible, surtout avec un scénariste maître du polar urbain, et un dessinateur maître de la représentation hyperréaliste, un peu inquiet d'une perte de saveur de personnages plus grands que nature. Le début donne l'impression que cette volonté de réalisme est incompatible avec le concept d'un individu qui s'habille en chauve-souris. Petit à petit, l'évidence se fait : Azzarello & Bermejo ne renient rien des conventions de superhéros, et au contraire les utilisent avec leur touche personnelle, pour un récit qui est avant tout un récit de superhéros, mais aussi un polar urbain agissant comme le révélateur de la psyché du héros. Remarque : pour cette édition complète, les responsables éditoriaux ont pris le parti de faire disparaître dans les ombres, le sexe de Bruce Wayne, nu après être sorti de la Batmobile dans la Batcave.
Sortie il y a quelques mois déjà, cette bande dessinée semble être un peu passée sous les radars. Pourtant, il s’agit d’une des meilleures bandes dessinées parues en 2024 qu’il m’a été donné de lire (jusqu’à présent, mais je pense qu’elle restera dans le haut du panier, quoiqu’il advienne).
Carcajou tient autant de la fable que du récit d’aventure, son assise historique est intéressante tandis que la grande galerie de personnages lui apporte tout son sel.
L’histoire se découpe en trois parties :
- un long crescendo dans l’horreur, la convoitise, le meurtre, le sordide ;
- une descente ensuite marquée par le sentiment de culpabilité de différents personnages. Sentiment qui les fait progressivement sombrer dans la paranoïa, la folie, en quête d’un pardon qui ne viendra pas ;
- une conclusion, enfin, marquée par l’acceptation, le renoncement et la réconciliation sinon avec le genre humain du moins avec une terre nourricière.
Vous l’aurez sans doute compris : la trame générale de ce récit n’a rien de drôle. Pourtant le ton oscille constamment entre la farce et l’horreur. C’est à la fois très noir et enjoué, grave et jouissif. Et c’est dû à une galerie de personnages hauts en couleurs, à des dialogues vifs et percutants, à une intrigue finement ciselée, à un dessin expressif et à une colorisation franche. On est clairement proche du sans-faute même si le récit n’est pas dépourvu de certaines petites facilités.
Franchement bien à mes yeux, un achat que je ne regrette vraiment pas !
En vacances dans le Finistère, et sur les conseils d’un libraire local, j’ai acheté la version de cet album parue chez Locus Solus. Une version augmentée qui vaut autant le coup d’œil pour les trois récits de Bruno Le Floc’h que pour les nombreux ajouts qui constituent près de la moitié du livre.
Les trois récits de le Floc’h sont clairement des œuvres de jeunesse. Elles ne proposent pas la même densité dans le contenu qu’un album comme « Trois éclats blancs » mais j’ai vraiment beaucoup aimé l’authenticité qui s’en dégage. L’auteur nous plonge littéralement dans cet univers à la fois marin et paysan (un univers dont je me sens très proche de par mes ancêtres qui, à défaut d’être bretons n’en étaient pas moins marins et paysans), entre histoires locales et légendes, marqué par les superstitions et la religion, par la rudesse de la vie, du travail, du climat. A défaut de développer des intrigues implacables, ces récits ont une âme, une sincérité à laquelle je suis très sensible.
Par ailleurs, il y a le trait de l’auteur, influencé par Pratt. Un trait cinglant, qui va à l’essentiel sans pour autant oublier les détails (comme par exemple les tenues des personnages). C’est pur, brutal et envoutant… comme la mer.
Les ajouts qui constituent la seconde moitié de l’album permettent de revenir sur le parcours de l’auteur, ses influences, son attachement au pays bigouden, ses recherches graphiques, sa « patte » si personnelle. Là encore, j’ai senti beaucoup de sincérité et de respect. Non plus d'un auteur vis-à-vis d’un peuple mais des proches vis-à-vis d’un auteur, cette fois.
Au final, même si je trouve l’objet un peu cher, je ne regrette pas mon achat. Sans doute mon attachement au Finistère y est-il pour beaucoup. Très certainement mes antécédents familiaux jouent-ils aussi un rôle. Mais je me sens proche de cet auteur trop tôt disparu et ses histoires me parlent particulièrement, même dans le cas présent où ils tiennent plus de l’anecdote et de la légende locale que de l’évocation historique.
Un album qui marquera à coup sûr 2024.
Des auteurs, je ne connaissais que Savoia … Alors que je ramenais ma fraise, j’ai eu l’air d’un ignare devant mon bibliothécaire, il m’apprend donc que Petit pays est d’abord un roman d’un rappeur/écrivain et qu’il a même déjà fait l’objet d’une adaptation au cinéma.
Je découvre donc ce récit via le médium BD, et bah franchement je le conseille à tout le monde. C’est assez magistral dans le rendu, j’ai été complètement happé de la première à la dernière case.
Le style du dessinateur a encore évolué de belle manière, tout est parfait pour nous immerger : trait, couleurs, narration…
L’histoire est très dure et remplie d’horreurs. Gaël Faye, alors enfant, nous relate sa vie pendant le conflit Rwandais. De l’insouciance à la perte de l’innocence, à travers ses yeux d’enfant et ses questionnements, nous assistons à cette aberration qui chamboulera à jamais sa vie. Ses parents m’ont beaucoup touché.
Un témoignage rare et utile, parfaitement construit. Remarquable.
Eh beh, ça tire à boulet rouge ici ! Le dernier arc de la trilogie du moi enfonce encore plus loin le clou des précédents en peignant d'un noir désespéré notre société occidentale. Après le rouge sang du meurtre, le jaune de la folie, voici le vert du mensonge. Mais cette fois-ci une planche finale liera les trois couleurs, dans un triptyque qui allie le meurtre, la folie et le mensonge, se finissant sur ce dernier, créant le politicien parfait. Merveilleux !
Cet album (comme les autres d'ailleurs) est lourdement chargé en symbolique. Que ce soit dans le dessin, avec par exemple une reprise évidente de la Cène, dans le propos et la symbolique des lieux (la cathédrale), que ce soit dans la liaison thématique (le faux dans l'art et en politique), dans les personnages (le tueur artistique tué par des tueurs politiques), etc ... C'est rempli de détails qui font le sel de la lecture et l'intérêt de la relecture, parce qu'une telle BD nécessite sans doute deux lectures pour tout assimiler.
Le cœur du récit est le mensonge politique (avec un type qui fait diablement penser à Macron d'ailleurs ...) autour de ce communicant en langage qui va vite se révéler apolitique, ou au moins hors des clivages traditionnels (ça me rappelle quelqu'un ça ...) et qui mangera à tout les râteliers dans l'ombre, gagnant en pouvoir parce qu'il est indispensable. Et qu'il est nécessaire ! Le volume va pousser jusqu'au bout la logique du menteur, enfoncé dans un océan de mensonges qui servent à maintenir une façade de respectabilité au parti le plus corrompu d'Europe. Et la BD reste dans un cynisme atroce jusqu'à l'arrivée à Bruxelles, où l'Europe maintient le statut quo tout en faisant croire à une respectabilité. Si je ne pense pas que la BD est parfaitement vraie, elle tape sacrément juste au regard des innombrables affaires de corruption ou de cabinet de conseil, jusqu'en France.
La série "moi, ..." pose vraiment des scénarios riches, denses et complexes mêlant les questionnements sur la nature humaine, l'art et les problématiques sociétales. A travers les trois tomes, c'est une société malade qui est méticuleusement décortiquée, le tout dans une ville espagnole qui semble chère à l'auteur. C'est tragique mais terriblement vrai, malheureusement, de voir comment notre monde est. Et le rappel est sordide mais salutaire : cet Adrian qui n'a plus de volonté politique, détaché des sentiments humains, juste tendu vers son travail qu'il accomplit au mieux sans se soucier des conséquences autre que son pouvoir et l'argent. La réunion des partis d'extrême-droite est glaçante, à ce niveau-là.
Honnêtement, on est pas loin d'un petite chef-d’œuvre en terme de série. C'est puissant dans le propos, dérangeant dans le fond et sublimé par des dessins qui sont à mi-chemin entre une horreur quotidienne qui ferait penser à Lovecraft et un polar noir qui joue sur les bas-fond sordide de l'être humain. Je recommande clairement la lecture !
Surpris des notes moyennes.
Moi, je me suis régalé à la lecture des 2 albums concoctés par fabcaro et erré.
Mission remplie : faire rire, c'est réussi.
Dessin cartoonesque, gags absurdes car décalé entre la transposition de notre période et celle du western.
Bd humoristique bien au dessus des albums Solos de fabcaro pour lequel je n'accroche vraiment pas ( open bar, ....).
Le même régal qu'avec z comme Diego des mêmes auteurs.
Bd bien meilleure que certaines qui ont pourtant un succès que je ne comprends pas du tout, tant c'est plat, ennuyeux, je pense à riad satouf ( cahiers d'esther, arabe du futur, jamais réussi à finir un album !) ou silex and thé city, mon dieu, horrible à lire)
Alors, si vous voulez passer du bon temps avec une BD qui vous fait rire, n'hésitez pas !!
J'ai vraiment été enthousiasmé par cette lecture. Je suis fan de théâtre et Antigone d'Anouilh reste un must du répertoire. Je ne connais pas le roman de Sorj Chalandon mais j'ai trouvé cette thématique de la liberté proposée par Anouilh appliquée à la guerre du Liban dans son épisode le plus tragique très saisissante.
Evidemment les événements relatés dans le récit de Corbeyran sont encore très présents dans ma mémoire. De plus le fait d'être assez familier avec les différentes composantes du puzzle libanais est un atout pour suivre facilement le déroulé du scénario. Contrairement à Ju j'ai bien aimé l'équilibre entre la partie française et la partie libanaise de la série. Cela permet de bien installer les personnalités de Georges et de Samuel dans leur quête de justice. Cela crédibilise aussi l'action de Georges qui devient malgré lui un Hémon prêt à tout perdre. Corbeyran travaille son scénario de façon très intelligente pour nous donner un éclairage moderne de la pièce de Jean Anouilh. C'est très rythmé et sans aucune facilité.
J'ai trouvé le graphisme de Horne bien adapté à l'esprit du récit. Son N&B très grisé s'adapte particulièrement bien à la partie libanaise faite de poussière de la route ou des bombes. Cependant l'univers sans nuance, en N&B de la jeunesse de Georges correspond aussi à ce graphisme. Si les extérieurs sont rares le dessin travaille le contraste des expressions entre Georges et Samuel.
Une très bonne lecture qui touche par la justesse de ses propositions sur les thématiques de liberté et de justice.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Les Yeux dans le mur
C'est toujours un autoportrait qu'on fait. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s'agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s'ouvre avec une page d'introduction. le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu'elle était en dernière année d'une école d'art et qu'il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d'études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l'environnement où elle a grandi. Dans l'atelier d'Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu'il est en train de la peindre. Elle lui demande d'arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n'est pas celui qu'elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l'envers, c'est du cinéma. Il sait qu'elle aime les mots à l'endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c'est ces traces qui le fascinent. de sa banlieue, il ne reste aujourd'hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd'hui, elle veut des choses qui n'existent pas. L'esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d'une coupure de presse sur le décès de quelqu'un, le succès d'un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l'instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu'il a les yeux d'un fou, le visage d'un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d'abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu'il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu'on puisse l'aimer. Il demande s'il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l'a regardé longtemps. Il n'a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu'elle est si belle. Céline répond qu'il lui fout l'angoisse. S'il n'a jamais lu de bande dessinée de d'Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu'il va trouver, s'il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l'auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S'il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu'il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n'est simpliste qu'en apparence. Il s'interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l'artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple le portrait ou L'Arleri. D'un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d'une suite d'échanges entre l'artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d'une promenade sur les quais, d'un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d'une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C'est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot. Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c'est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d'une page, l'usage de la couleur s'éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d'émotion ressortant contre l'intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n'est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d'une case, comme la rémanence fugace et incomplète d'un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu'elle ne peut pas se sortir de l'esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n'utilise pas. Il s'agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle. Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d'études d'école d'art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d'âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l'expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu'il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d'un bateau à la surface, en se disant qu'il ne dispose que de ça pour essayer d'aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l'unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l'eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec le portrait et L'Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu'elle est également autrice de cette oeuvre. le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l'artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu'il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment. Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu'il est parti pour essayer de comprendre, qu'il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu'elle l'a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l'habiller d'une légende alors qu'il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c'est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l'objectif de rendre compte de la personnalité profonde d'un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l'eau, d'aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l'autre reste toujours l'autre. C'est toujours un autoportrait qu'on fait. En planche 40, dans l'atelier, elle lui fait observer qu'il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu'elle lui montre le portrait d'elle qu'il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème. Puis le lecteur se dit qu'il manque d'honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l'histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L'autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n'est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s'il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l'introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu'il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d'élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait. Une bande dessinée de plus d'Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n'appartient qu'à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c'est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s'exprimer.
The Bugle Call
Tiens, une nouvelle série qui me semble très intéressante chez Ki-oon. Elle émarge dans le genre fantastique, avec ces jeunes gens dont les mutations leur confèrent des pouvoirs extra-ordinaires qui ont leur utilité dans un contexte de guerre, comme dans ce monde pseudo-médiéval qui nous est proposé. Le cheminement est classique : un garçon qui découvre ses pouvoirs est repéré par une entité ou un personnage puissant qui le prend à son service pour en faire une arme, changeant sa condition, mais la rendant à peine plus enviable. Ce qui m'a plu, c'est la représentation graphique des sons, comme les perçoit Luka, et l'utilisation qui en est faite par l'entremise de son clairon. C'est à la fois inattendu et très dynamique. Ce premier tome pose un peu les bases de l'univers, sans qu'on en sache beaucoup sur l'origine des pouvoirs des "Branchus". J'aime bien également le casque arboré par le Pape, dont le design n'est certainement pas anodin. Dans le tome 2 on voit enfin les Branchus du groupe de Luka en action pendant une bataille, et la façon dont ils peuvent interagir. C'est assez bien vu, même si cela mérite d'être revu ultérieurement. ET tout à la fin, une déclinaison intéressante mettant en œuvre de la magie, je suis curieux de voir ce que le scénariste va en faire par la suite. Cela reste toujours de bonne facture au niveau graphique, je n'ai pas vu le temps passer pendant ma lecture. Graphiquement, sans que le trait de Toumori se démarque d'autres mangas du même genre, il y a de l'énergie, de la recherche, sans toutefois se montrer m'as-tu vu dans les détails ou les mouvements. C'est lisible, c'est intéressant. Je valide et je veux lire la suite.
La vie et la mort de Toyo Harada
Un acmé ? - Ce tome fait suite à la première saison Harbinger et la deuxième saison Imperium, toutes les 2 écrites par Joshua Dysart. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Joshua Dysart, dessinés et encrés par Carlos Alberto Fernandez Urbano (CAFU), avec une mise en couleurs réalisée par Andrew Dalhouse. Les scènes du passé ont été illustrées par Mico Suayan pour l'épisode 1, par Butch Guice pour l'épisode 2, par Adam Pollina pour l'épisode 3, par Diego Yapur pour l'épisode 4, par Kano pour l'épisode 5, et par Doug Braithwaite pour l'épisode 6. Ce tome contient également les couvertures alternatives réalisées par David Mack, CAFU, Mike Choi, Jeffrey Veregge, Ben Harvey, Dean Haspiel, Ken Lashley, Nen Chang, Jack Herbert, Dan Brereton, 12 pages de crayonnés et d'encrage, et 2 pages extraites de la proposition initiale de Joshua Dysart pour la série Harbinger. Qu'est-ce qui existait avant la connaissance ou la compréhension ? D'où est venue l'étincelle qui a tout enflammé ? L'explosion qui a suivi l'étincelle contenait toute l'information qui a jamais été et qui sera jamais. L'explosion a inventé le temps. 400 millions d'années après l'étincelle, la lumière fut enfin. En 1938, Toyo Harada voit le jour à Hiroshima au Japon. En 1941; lorsque le Japon entre en guerre, le père de Toyo Harada s'engage dans l'armée. En 1943, il meurt au combat. En 1945, la bombe atomique Petit Garçon (Little Boy) s'abat sur Hiroshima. le jeune Toyo voit sa mère être consumée par le feu atomique et lui survit. En 1948, se tient le festival pour la paix à Hiroshima au cours duquel un Lieutenant général des forces alliées s'adresse à la foule. Il s'interrompt en voyant arriver un jeune garçon devant qui la foule s'écarte et se prosterne. Il reprend connaissance dans un hangar abritant des armes et des munitions. Toyo Harada ordonne au général de distribuer les ressources présentes dans le hangar aux populations les plus faibles. Il ajoute qu'il est le promoteur d'une nouvelle ère de paix. Au temps présent, les informations annoncent que 9 pays se sont alliés à Toyo Harada, que des guerres civiles impliquant des manifestants pro-Harada se sont déclenchées dans 19 états. Morris Kozol donne une conférence en Chine : c'est le président directeur général de la multinationale Rising Spirit, spécialisée dans la fabrication de dispositif anti-psiotiques. Il explique que l'objectif de Toyo Harada est de fomenter des insurrections contre les gouvernements en place, afin de s'installer comme dictateur de la Terre entière. Il dispose d'un petit groupe d'individus dotés de capacités extraordinaires : Angela Vessel, Gravedog, Seigneur LV-99, Law, Darpan, Orchid, Mech Major et Ingrid Hillcraft. À côté de sa base Fondation (une ville de réfugiés en Somalie), il a fait construire un ascenseur spatial proche d'être terminé et opérationnel, pour aller récupérer la technologie de la race extraterrestres des Vine, en orbite proche de la Terre. Actuellement, Toyo Harada est à la tête d'une équipe (Gravedog, LV-99, Law, Darpan et Orchid) pour stopper une attaque contre l'ascenseur spatial et neutraliser les soldats des forces alliées. Ce récit vient constitue une forme de troisième saison après Harbinger (26 épisodes) et Imperium (16 épisodes), l'un et l'autre écrits par Joshua Dysart. Ce dernier dispose de 6 épisodes pour terminer son histoire, et il n'a pas le temps d'effectuer des rappels sur les personnages ou sur la situation de départ. du coup, ce tome s'adresse essentiellement aux lecteurs ayant lu au moins Imperium, et au mieux Harbinger + Imperium. Les autres risquent de n'avoir aucune idée de qui sont tous ces personnages, quels sont leurs pouvoirs, quelle est l'histoire qui les unit, ce que représente Rising Spirit, ou encore pourquoi ce moine qui saigne revêt une importance particulière. Ceux qui ont lu les deux premières saisons sourient d'aise en voyant Mech-Major reprendre son nom de Sunlight on Snow, éprouve un grand plaisir à retrouver Ingrid Hillcraft, et à reconnaître les différents alliés de Toyo Harada, y compris les plus dangereux comme Angela Vessel et LV-99. Chaque épisode comprend 30 pages, sauf le sixième qui comprend 15 pages de récit. C'est à la fois plus qu'un épisode habituel de comics (20 pages), et à la fois trop peu. Joshua Dysart souhaite apporter une conclusion satisfaisante à son récit sur plusieurs plans : la vie (et la mort, c'est dans le titre) de Toyo Harada, le conflit qui oppose la Fondation et les nations constituées, le sort de plusieurs personnages secondaires. Malgré la pagination, il doit faire des choix : il n'a pas la place de développer autant de personnages, et il s'appuie donc sur ce qu'il en a déjà dit dans les 2 premières saisons, sans pouvoir en dire beaucoup plus. En particulier, Darpan, Law et Orchid sont réduits au rôle de pions, d'artifices narratifs, sans personnalité propre. L'une des caractéristiques initiales des deux premières saisons était leur proximité avec le monde réel, plus forte que celle des univers partagés de DC ou de Marvel. C'est encore le cas ici avec CAFU qui réalise des planches descriptives et réalistes, soignées et détaillées. Il investit du temps pour représenter les décors avec une très grande régularité dans plus de 80?s cases, niveau beaucoup plus élevé que dans un comics de superhéros traditionnel. Il en découle que le lecteur peut aisément se projeter dans chaque environnement : à l'extérieur du bâtiment qui abrite les bureaux du projet appliqué Harada, au-dessus d'une mine de cobalt dans la République Démocratique du Congo, dans l'espace juste au-dessus de l'atmosphère terrestre, dans la grande cité de la Zone Fondation en Somalie, sur le porte-avions USS Bush, etc. L'artiste apporte le même soin à la représentation des personnages : des êtres humains élancés avec une musculature normale sans exagération, un robot métallique et froid, un monstre extraterrestre qui fait peur, des civils banals, des militaires compétents, etc. Ces choix graphiques contribuent de manière essentielle à rendre le récit proche de la réalité du lecteur. L'auteur et les responsables éditoriaux ont fait le choix de confier les scènes du passé de chaque épisode, à un dessinateur différent, ce qui fait sens à la fois pour marquer la distinction entre le passé et le présent, à la fois entre les différentes décennies. En termes de réalisme, Mico Suayan est plus impressionnant que CAFU, avec des dessins plus détaillés, plus précis, tout en restant aussi lisibles. Andrew Dallhouse adapte sa mise en couleurs pour chacun des artistes de manière à accroître la distinction entre les différents plans dans chaque case, à souligner les reliefs, sans surcharger les dessins. Butch Guice reste lui aussi dans un registre réaliste, avec un encrage plus appuyé qui rend bien compte de la rigueur des éléments déchaînés pendant une tempête. de prime abord, les dessins d'Adam Pollina semblent trancher fortement avec les autres. le lecteur se rend compte que cela est dû à la mise en couleurs avec des teintes plus vives, et que ce parti pris est adapté à la nature des souvenirs qui comprend une dimension spirituelle. Les dessins de Diego Yapur reviennent dans un registre plus réaliste, avec une mise en couleurs naturaliste, légèrement plus doux que ceux de CAFU. Les dessins de Kano donnent l'impression d'être plus simples et plus crus que les précédents, ce qui peut se voir comme la vision du jeune homme qui accompagne Toyo Harada dans ces moments. Enfin, Doug Braithwaite réalise des planches impressionnantes pour rendre compte d'une séquence se déroulant dans une autre dimension. Le lecteur se plonge avec facilité et avec délice dans cette bande dessinée soignée pour découvrir ce qui arrive à ce personnage à l'aura magnétique, animé de bonnes intentions, mais utilisant des moyens douteux, ou pour le moins discutables. le lecteur s'en souvient vite en retrouvant ses alliés comme LV-99 et Angela Vessel. Il retrouve également des moments de la vie de Toyo Harada qu'il connaissait déjà : la mort de son père, la mort de sa mère, et d'autres qu'il découvre. Joshua Dysart se montre habile à montrer le cheminement de la vie d'Harada qui fait qu'il lui a fallu du temps pour arriver à bâtir sa multinationale et que sa création d'état indépendant s'est faite dans le chaos. S'il peut regretter que certains personnages secondaires ne puissent pas être développés (à commencer par Ingrid Hillcraft), le lecteur voit que l'auteur tient bien sa promesse du titre : raconter la vie et la mort de Toyo Harada. Il retrouve la thématique principale d'Imperium : un être doté de pouvoirs extraordinaires fait tout ce qu'il peut pour améliorer le sort de l'humanité, pour initier le changement et vaincre l'inertie incroyable de la population mondiale. Même avec la durée de vie allongée de Toyo Harada, il est obligé d'user de la force et de s'allier à des individus peu recommandables. Encore adolescent, il utilise des méthodes expéditives dont il paye le prix. Plus mature, il est confronté à l'absurdité de la vie, à son absence de sens, ce qui provoque en lui une période de doute. Indubitablement, le lecteur éprouve une grande satisfaction à voir ainsi se dérouler la vie de Toyo Harada, à comprendre ce qui a façonné sa personnalité et ses choix de vie, à voir ses plans mis à l'épreuve de la réalité. Il est un peu surpris de voir réapparaître le moine qui saigne, et dans le même temps comblé que le mystère qui l'entoure soit levé. Il ne s'attend pas à la conclusion, ni dans le fond, ni dans sa forme, même si ce dénouement apporte une fin cohérente et satisfaisante. En termes de confection, le lecteur trouve tout ce qu'il était en droit d'attendre : un récit qui évoque la vie et la mort de Toyo Harada, qui bénéficie d'une narration visuelle soignée et minutieuse, ainsi qu'une dimension mythologique rattachant Harada à l'étincelle originelle de l'univers. Pourtant il est possible qu'il subsiste un goût de trop peu. Il faut un peu de temps au lecteur pour trouver d'où provient cette touche de frustration. Finalement, ce tome n'est pas l'apogée du récit, mais sa conclusion logique. Joshua Dysart a pris le risque de placer la culmination du récit dans Imperium, plutôt qu'à la fin, dans le dernier tome. C'est un déroulement qui ne va pas crescendo, en décalage avec 99,99?s récits de ce genre, ce qui déroute.
Batman - Damned
Du superhéros servi bien noir - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de la continuité de Batman. Une connaissance superficielle de Batman suffit pour l'apprécier. Il comprend les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Brian Azzarello, magnifiquement illustrés par Lee Bermejo, pour les dessins et la mise en couleurs. le lettrage a été réalisé par Jared K. Fleicher. Après un trait plat, le cardiogramme reprend un tracé normal. Une voix intérieure pense à la ligne qui sépare le blanc et le noir, ou la vie et la mort, puis à la chute d'une blague sur la santé mentale et un rayon de lumière. Batman reprend connaissance sur une civière dans une ambulance, avec 2 personnels soignants et un policier à ses côtés. L'infirmier prend des ciseaux pour découper le masque. Batman réagit violemment en le repoussant contre la paroi de l'habitacle, écarte le médecin et se jette sur le policier. Sous le choc, la porte arrière de l'ambulance s'ouvre et les deux hommes se retrouvent sur la chaussée. Ce n'est pas la chute qui fait mal, c'est l'atterrissage. Batman se relève et fonce dans le tas de quatre personnes regroupées pour regarder ce qui se passe. Il court se mettre à l'abri dans une ruelle, personne n'ayant envie de le suivre. Il se souvient de sa chute dans la rivière depuis un pont métallique de Gotham. En reprenant une bouffée d'air, il avait aperçu la silhouette de ses parents sur la rive, avant de reglisser sous la surface de l'eau. Batman reprend un instant conscience dans la ruelle : devant lui se tient John Constantine, menteur professionnel. Ayant reperdu connaissance, Bruce Wayne se souvient d'un moment de son enfance, quand il était sur un jeu d'enfant, un plateau circulaire en train de tourner. Il avait appelé ses parents pour attirer leur attention. Son esprit d'enfant avait remarqué le regard que son père jetait à une autre femme, sans en saisir le sens. Il avait également remarqué une femme aux cheveux filasse sales, habillée gothique, se tenant derrière un arbre, dans le dos de sa mère. L'Enchanteresse lui avait parlé dans son esprit, lui indiquant qu'elle est à la fois le désir et la peur du désir, lui demandant s'il serait à elle. le jeune Bruce avait chuté du manège. Batman se réveille sur un lit dans un petit appartement. John Constantine est dans la pièce d'à côté en train de regarder les nouvelles à la télé : les informations rapportent la mort de Joker dont le corps a été retrouvé sur la berge de la rivière de Gotham. Invisible aux yeux de Batman, se tient Deadman (un spectre) juste aux cotés de John Constantine. Batman file à l'anglaise, Constantine ne s'en rendant compte qu'après avoir fini sa phrase. Batman se jette entre les buildings, et il se laisse tomber en chute libre le long d'une façade, tout en se souvenant d'un moment avec son père et une femme en robe verte, sur un pont métallique de Gotham. Difficile de résister à une promesse aussi alléchante : le scénariste de 100 Bullets (avec Eduardo Risso) et l'artiste de Suiciders. En fonction de ses goûts, le lecteur a plus ou moins apprécié leur précédente collaboration à Gotham : Joker (2008). Il garde par contre un excellent souvenir de Batman: Noel (2011) réalisé par Bermejo tout seul. Il s'agit du premier projet original publié par la branche Black Label de DC Comics, un label spécialisé dans des histoires plus adultes des superhéros de l'éditeur. La présentation est soignée avec une jaquette de type papier calque, et un format carré sortant de l'ordinaire. le lecteur ouvre le tome au hasard et est immédiatement impressionné par la qualité des dessins : hyper-réalistes, quasi photographiques, avec une mise en couleurs extraordinaire, combinant une approche naturaliste avec une approche impressionniste. le lecteur sait que, quel que soient ses a priori, il a déjà succombé à la séduction de ces planches. Il peut effectivement éprouver un moment de recul en voyant une voix désincarnée se lancer dans un soliloque peu clair et emphatique. Il peut s'inquiéter de voir intervenir John Constantine, signalant que le récit baigne dans le surnaturel. Il peut se crisper en voyant Enchanteresse traitée comme une gothique, et Deadman comme un spectre, c'est-à-dire que les auteurs effectuent une forme de transposition de ces personnages costumés de l'univers partagé DC pour les rendre plus réalistes, plus plausibles dans un univers réel. D'ailleurs c'est exactement ce que Bermejo et Azzarello font subir à deux autres personnages dans un club de magie. Par contre, ils n'essayent même pas avec la dernière créature horrifique à intervenir dans le récit. Dans le même temps, cette hypothèse d'une velléité de tout ramener au réel vole en éclat dès la première scène. Batman est couché sur une civière et son corps dégage une telle présence que le récit s'inscrit d'office dans le registre superhéros, ce qui ne se produisait pas pour le récit Joker. Lee Bermejo réalise des planches d'une minutie hallucinante. Il a repris le postulat du récit Noël : Bruce Wayne a réalisé son costume de Batman à partir d'éléments du commerce. le lecteur peut les identifier en regardant le personnage. Il voit les coutures renforcées, les bottes de combat, la ceinture à sacoche, la protection ventrale en kevlar, les gants bien rembourrés, les protections aux épaules. du début jusqu'à la fin, l'artiste soigne ses planches avec le même niveau d'investissement, attestant qu'il a disposé du temps nécessaire pour fignoler chaque page. Tout du long, le lecteur obsessionnel peut contempler à loisir les décors, les tenues vestimentaires jusqu'aux boutons des habits, les façades des bâtiments, la texture de la peau des êtres humains comme des animaux, la texture de la pierre dans la grotte ou des pierres taillées de l'église, les sculptures sur les bancs de l'église, les gargouilles, le cuir des banquettes du bar, etc. C'est une qualité tactile qui en devient sensuelle. Tout du long également, le lecteur baigne dans une ambiance unique, réaliste avec un soupçon d'onirisme grâce à une mise en couleurs sophistiquée et palpable. Il suffit de regarder Batman perché sur un câble d'un pont à hauban pour être bouche bée devant la manière dont chaque détail ressort, alors que tout baigne dans une lumière bleu acier / gris. Il est possible de distinguer les buildings en arrière-plan, tous les câbles partant du hauban, le courant du fleuve, la rive au pied des buildings, la file de circulation en contrebas avec les voitures de police, les 4 policiers, le commissaire Gordon, un témoin en train d'être interrogé, les draps sur les corps, et Batman des petits éperons sur ses gants, jusqu'aux boucles sur ses bottes. Chaque case de chaque page bénéficie de ce degré finition, de cette clarté à la lecture, de cette mise en couleurs. du coup, le lecteur se retrouve au départ pris entre 2 niveaux un peu contradictoire. D'un côté, la narration visuelle l'incite à se placer dans un mode réaliste, où tout ce qui est montré est à prendre au premier degré, comme une description authentique. À partir de ce point de vue, il recommence à se crisper un peu à la vue des personnages habituels de l'univers Batman traités comme de simples individus plus ou moins détraqués, ce qui les appauvrit. En outre ce point de vue réaliste ne fait pas toujours sens. de ce point de vue, l'apparition d'Enchanteresse donne l'impression d'un film de série de Z, John Constantine est une collection de clichés ambulante, et Deadman reste un personnage de comics de superhéros, sans aucun espoir de ne jamais pouvoir lui donner un sens dans un environnement réel. Tous les éléments surnaturels deviennent kitchs et ridicules. Du coup, le lecteur se dit qu'il ne doit pas être dans le bon mode de lecture. Il revient à son impression première : aussi réalistes que soient les dessins, ils ne parviennent pas à faire croire à l'existence de Batman comme personne réelle. Il reste un fantasme urbain, un alpha-mâle à la résistance impossible, aux capacités trop viriles, à l'apparence trop kitch. du coup, il repasse en mode superhéros dans sa lecture, avec e degré de suspension consentie d'incrédulité qui va avec. L'histoire passe beaucoup mieux ainsi, même si les dessins deviennent presque trop précieux pour un simple récit de superhéros. Comme à son habitude, Brian Azzarrelo ne se gêne pas pour employer un langage fleuri, pour inclure une scène de sexe entre Batman et une ennemie, ni pour augmenter la dose superhéros au-delà de Deadman. Comme à son habitude il joue avec les clichés du polar et ses conventions, les utilisant au premier degré. Comme le récit se déroule en dehors de la continuité, il en ajoute aussi une couche avec les coucheries de papa Wayne. Mais en cours de route, ces éléments hétéroclites finissent par s'agréger dans une narration cohérente, en phase également avec les choix graphiques. Cette plongée de Batman dans un monde plus sombre que d'habitude, très tangible, avec John Constantine sur les talons, en croisant des gugusses aux pouvoirs impossible devient une quête, une expression métaphorique d'autre chose. Ce monde de cauchemar à la logique étrange est tellement incarné que le héros ne peut pas s'en échapper, qu'il doit toujours avancer et se confronter à ses souvenirs et à des vérités, dans une quête spirituelle. En poussant Batman dans ses derniers retranchements réalistes, Brian Azzarello et Lee Bermejo confrontent le personnage à l'absurdité d'un type qui s'habille en chauve-souris pour lutter contre le crime de rue. Ils contentent le lecteur de superhéros en incluant des personnages aux pouvoirs tellement impossibles que le récit rebascule dans le registre superhéros. Dans le même temps, l'enquête de Batman prend une dimension de métaphore, rappelant que quand il est bien maîtrisé le genre superhéros peut s'avérer aussi riche que n'importe quel autre genre littéraire, et servir de support à n'importe quel type de récit. L'éditeur DC Comics est spécialisé dans le genre superhéros. Quand il publie ce récit, le lecteur part avec le présupposé que l'objectif est de proposer un récit de Batman le plus réaliste possible, surtout avec un scénariste maître du polar urbain, et un dessinateur maître de la représentation hyperréaliste, un peu inquiet d'une perte de saveur de personnages plus grands que nature. Le début donne l'impression que cette volonté de réalisme est incompatible avec le concept d'un individu qui s'habille en chauve-souris. Petit à petit, l'évidence se fait : Azzarello & Bermejo ne renient rien des conventions de superhéros, et au contraire les utilisent avec leur touche personnelle, pour un récit qui est avant tout un récit de superhéros, mais aussi un polar urbain agissant comme le révélateur de la psyché du héros. Remarque : pour cette édition complète, les responsables éditoriaux ont pris le parti de faire disparaître dans les ombres, le sexe de Bruce Wayne, nu après être sorti de la Batmobile dans la Batcave.
Carcajou
Sortie il y a quelques mois déjà, cette bande dessinée semble être un peu passée sous les radars. Pourtant, il s’agit d’une des meilleures bandes dessinées parues en 2024 qu’il m’a été donné de lire (jusqu’à présent, mais je pense qu’elle restera dans le haut du panier, quoiqu’il advienne). Carcajou tient autant de la fable que du récit d’aventure, son assise historique est intéressante tandis que la grande galerie de personnages lui apporte tout son sel. L’histoire se découpe en trois parties : - un long crescendo dans l’horreur, la convoitise, le meurtre, le sordide ; - une descente ensuite marquée par le sentiment de culpabilité de différents personnages. Sentiment qui les fait progressivement sombrer dans la paranoïa, la folie, en quête d’un pardon qui ne viendra pas ; - une conclusion, enfin, marquée par l’acceptation, le renoncement et la réconciliation sinon avec le genre humain du moins avec une terre nourricière. Vous l’aurez sans doute compris : la trame générale de ce récit n’a rien de drôle. Pourtant le ton oscille constamment entre la farce et l’horreur. C’est à la fois très noir et enjoué, grave et jouissif. Et c’est dû à une galerie de personnages hauts en couleurs, à des dialogues vifs et percutants, à une intrigue finement ciselée, à un dessin expressif et à une colorisation franche. On est clairement proche du sans-faute même si le récit n’est pas dépourvu de certaines petites facilités. Franchement bien à mes yeux, un achat que je ne regrette vraiment pas !
Au bord du monde
En vacances dans le Finistère, et sur les conseils d’un libraire local, j’ai acheté la version de cet album parue chez Locus Solus. Une version augmentée qui vaut autant le coup d’œil pour les trois récits de Bruno Le Floc’h que pour les nombreux ajouts qui constituent près de la moitié du livre. Les trois récits de le Floc’h sont clairement des œuvres de jeunesse. Elles ne proposent pas la même densité dans le contenu qu’un album comme « Trois éclats blancs » mais j’ai vraiment beaucoup aimé l’authenticité qui s’en dégage. L’auteur nous plonge littéralement dans cet univers à la fois marin et paysan (un univers dont je me sens très proche de par mes ancêtres qui, à défaut d’être bretons n’en étaient pas moins marins et paysans), entre histoires locales et légendes, marqué par les superstitions et la religion, par la rudesse de la vie, du travail, du climat. A défaut de développer des intrigues implacables, ces récits ont une âme, une sincérité à laquelle je suis très sensible. Par ailleurs, il y a le trait de l’auteur, influencé par Pratt. Un trait cinglant, qui va à l’essentiel sans pour autant oublier les détails (comme par exemple les tenues des personnages). C’est pur, brutal et envoutant… comme la mer. Les ajouts qui constituent la seconde moitié de l’album permettent de revenir sur le parcours de l’auteur, ses influences, son attachement au pays bigouden, ses recherches graphiques, sa « patte » si personnelle. Là encore, j’ai senti beaucoup de sincérité et de respect. Non plus d'un auteur vis-à-vis d’un peuple mais des proches vis-à-vis d’un auteur, cette fois. Au final, même si je trouve l’objet un peu cher, je ne regrette pas mon achat. Sans doute mon attachement au Finistère y est-il pour beaucoup. Très certainement mes antécédents familiaux jouent-ils aussi un rôle. Mais je me sens proche de cet auteur trop tôt disparu et ses histoires me parlent particulièrement, même dans le cas présent où ils tiennent plus de l’anecdote et de la légende locale que de l’évocation historique.
Petit pays
Un album qui marquera à coup sûr 2024. Des auteurs, je ne connaissais que Savoia … Alors que je ramenais ma fraise, j’ai eu l’air d’un ignare devant mon bibliothécaire, il m’apprend donc que Petit pays est d’abord un roman d’un rappeur/écrivain et qu’il a même déjà fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Je découvre donc ce récit via le médium BD, et bah franchement je le conseille à tout le monde. C’est assez magistral dans le rendu, j’ai été complètement happé de la première à la dernière case. Le style du dessinateur a encore évolué de belle manière, tout est parfait pour nous immerger : trait, couleurs, narration… L’histoire est très dure et remplie d’horreurs. Gaël Faye, alors enfant, nous relate sa vie pendant le conflit Rwandais. De l’insouciance à la perte de l’innocence, à travers ses yeux d’enfant et ses questionnements, nous assistons à cette aberration qui chamboulera à jamais sa vie. Ses parents m’ont beaucoup touché. Un témoignage rare et utile, parfaitement construit. Remarquable.
Moi, menteur
Eh beh, ça tire à boulet rouge ici ! Le dernier arc de la trilogie du moi enfonce encore plus loin le clou des précédents en peignant d'un noir désespéré notre société occidentale. Après le rouge sang du meurtre, le jaune de la folie, voici le vert du mensonge. Mais cette fois-ci une planche finale liera les trois couleurs, dans un triptyque qui allie le meurtre, la folie et le mensonge, se finissant sur ce dernier, créant le politicien parfait. Merveilleux ! Cet album (comme les autres d'ailleurs) est lourdement chargé en symbolique. Que ce soit dans le dessin, avec par exemple une reprise évidente de la Cène, dans le propos et la symbolique des lieux (la cathédrale), que ce soit dans la liaison thématique (le faux dans l'art et en politique), dans les personnages (le tueur artistique tué par des tueurs politiques), etc ... C'est rempli de détails qui font le sel de la lecture et l'intérêt de la relecture, parce qu'une telle BD nécessite sans doute deux lectures pour tout assimiler. Le cœur du récit est le mensonge politique (avec un type qui fait diablement penser à Macron d'ailleurs ...) autour de ce communicant en langage qui va vite se révéler apolitique, ou au moins hors des clivages traditionnels (ça me rappelle quelqu'un ça ...) et qui mangera à tout les râteliers dans l'ombre, gagnant en pouvoir parce qu'il est indispensable. Et qu'il est nécessaire ! Le volume va pousser jusqu'au bout la logique du menteur, enfoncé dans un océan de mensonges qui servent à maintenir une façade de respectabilité au parti le plus corrompu d'Europe. Et la BD reste dans un cynisme atroce jusqu'à l'arrivée à Bruxelles, où l'Europe maintient le statut quo tout en faisant croire à une respectabilité. Si je ne pense pas que la BD est parfaitement vraie, elle tape sacrément juste au regard des innombrables affaires de corruption ou de cabinet de conseil, jusqu'en France. La série "moi, ..." pose vraiment des scénarios riches, denses et complexes mêlant les questionnements sur la nature humaine, l'art et les problématiques sociétales. A travers les trois tomes, c'est une société malade qui est méticuleusement décortiquée, le tout dans une ville espagnole qui semble chère à l'auteur. C'est tragique mais terriblement vrai, malheureusement, de voir comment notre monde est. Et le rappel est sordide mais salutaire : cet Adrian qui n'a plus de volonté politique, détaché des sentiments humains, juste tendu vers son travail qu'il accomplit au mieux sans se soucier des conséquences autre que son pouvoir et l'argent. La réunion des partis d'extrême-droite est glaçante, à ce niveau-là. Honnêtement, on est pas loin d'un petite chef-d’œuvre en terme de série. C'est puissant dans le propos, dérangeant dans le fond et sublimé par des dessins qui sont à mi-chemin entre une horreur quotidienne qui ferait penser à Lovecraft et un polar noir qui joue sur les bas-fond sordide de l'être humain. Je recommande clairement la lecture !
Walter Appleduck
Surpris des notes moyennes. Moi, je me suis régalé à la lecture des 2 albums concoctés par fabcaro et erré. Mission remplie : faire rire, c'est réussi. Dessin cartoonesque, gags absurdes car décalé entre la transposition de notre période et celle du western. Bd humoristique bien au dessus des albums Solos de fabcaro pour lequel je n'accroche vraiment pas ( open bar, ....). Le même régal qu'avec z comme Diego des mêmes auteurs. Bd bien meilleure que certaines qui ont pourtant un succès que je ne comprends pas du tout, tant c'est plat, ennuyeux, je pense à riad satouf ( cahiers d'esther, arabe du futur, jamais réussi à finir un album !) ou silex and thé city, mon dieu, horrible à lire) Alors, si vous voulez passer du bon temps avec une BD qui vous fait rire, n'hésitez pas !!
Le Quatrième Mur
J'ai vraiment été enthousiasmé par cette lecture. Je suis fan de théâtre et Antigone d'Anouilh reste un must du répertoire. Je ne connais pas le roman de Sorj Chalandon mais j'ai trouvé cette thématique de la liberté proposée par Anouilh appliquée à la guerre du Liban dans son épisode le plus tragique très saisissante. Evidemment les événements relatés dans le récit de Corbeyran sont encore très présents dans ma mémoire. De plus le fait d'être assez familier avec les différentes composantes du puzzle libanais est un atout pour suivre facilement le déroulé du scénario. Contrairement à Ju j'ai bien aimé l'équilibre entre la partie française et la partie libanaise de la série. Cela permet de bien installer les personnalités de Georges et de Samuel dans leur quête de justice. Cela crédibilise aussi l'action de Georges qui devient malgré lui un Hémon prêt à tout perdre. Corbeyran travaille son scénario de façon très intelligente pour nous donner un éclairage moderne de la pièce de Jean Anouilh. C'est très rythmé et sans aucune facilité. J'ai trouvé le graphisme de Horne bien adapté à l'esprit du récit. Son N&B très grisé s'adapte particulièrement bien à la partie libanaise faite de poussière de la route ou des bombes. Cependant l'univers sans nuance, en N&B de la jeunesse de Georges correspond aussi à ce graphisme. Si les extérieurs sont rares le dessin travaille le contraste des expressions entre Georges et Samuel. Une très bonne lecture qui touche par la justesse de ses propositions sur les thématiques de liberté et de justice.