L'empathie est un handicap.
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il contient les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019/2020, écrits, dessinés, encrés et mis en couleurs par Stjepan Šeji?. Seul le lettrage a été réalisé par quelqu'un d'autre, en l'occurrence Grabriella Downie. Cette histoire est parue dans la branche Black Label de DC Comics, ce qui permet un ton plus adulte, et induit un format plus grand que celui des comics habituels.
Dans son rêve, Harleen Frances Quinzel est en train de marcher dans une rue de Gotham dont la chaussée semble flotter dans les airs, les gratte-ciels sont étrangement inclinés, sur le ciel se détache le Batsignal. Tout d'un coup une nuée de chauves-souris passe au-dessus d'elle, et devant elle se tient un individu recroquevillé sur le sol, harcelé par les chauves-souris. Elle s'en approche le protège avec son corps et repousse une énorme chauve-souris anthropomorphe. Elle aide Joker à se redresser, lui annonce qu'elle est son docteur pour l'aider, et ils se mettent tranquillement à rire de concert. Un peu plus tard, elle interroge Morris, un soldat incarcéré, en tant que psychologue. Il évoque son service en temps de guerre, son amitié avec un autre soldat, la manière dont celui-ci est mort assassiné par une prostituée en pays étranger, la façon dont ça a changé sa façon de voir les choses : en territoire ennemi, chaque personne (homme femme, enfant) est un ennemi potentiel. Deux ans plus tard, elle présente sa thèse au cours d'un symposium à Gotham : pour elle la phrase clé prononcée par Morris est que l'empathie devient un handicap. Elle estime qu'en temps de guerre, ou de situation de stress prolongée, l'organisme passe en mode réponse combat-fuite, et que cela se transforme en maladie auto-immune si cet état se prolonge trop longtemps. Elle commence à s'empêtrer dans ses explications lorsqu'elle s'aperçoit que plusieurs personnes dans l'auditoire regardent leur montre et commencent à partir avant la fin.
Après cet exposé peu réussi, Harleen Quinzel va prendre un verre avec sa copine Shondra, médecin, mais avec une carrière plus prometteuse, car son projet consiste en des solutions médicamenteuses pour le traitement de certaines formes de dépression. Sa présentation à elle s'est très bien passée, et elle conseille à Harleen de se souvenir que ce qu'attendent les investisseurs, c'est des prévisions de bénéfices. Un peu rassérénée par les propos de Shondra, Harleen Quinzel rentre chez elle à pied en pensant à sa situation de célibataire, d'une trentaine d'années, sans attache. Tout d'un coup, une violente explosion se produit dans la rue transversale qu'elle s'apprêtait à traverser. Joker en sort, accompagné par 4 hommes de main. Il dégaine son revolver et le braque sur Harleen. D'un seul coup, elle repense à tous les choix qui l'ont amenée là, en fermant les yeux. À sa grande surprise, Joker a décidé de ne pas faire feu, et de monter dans la voiture qui l'attend. Mais le conducteur ne démarre pas car ils sont entourés par des fumigènes rendant la conduite impossible. La voix de Batman se fait entendre et il intervient physiquement.
Stjepan Šeji? est un auteur complet qui a commencé a travaillé pour Top Cow, en particulier des épisodes magnifiques de Witchblade, puis a créé sa propre série Ravine (2 tomes avec l'aide Ron Marz), et d'autres comme Death Vigil et Sunstone. L'éditeur DC Comics lui a donc offert la possibilité de réaliser une histoire sur Harleen Quinzel (créée par Paul Dini & Bruce Timm pour le dessin animé Batman, en 1993) qui soit hors continuité. En plongeant dans cette histoire, le lecteur ressent rapidement la force de l'immersion générée par la narration. Il a accès au flux de pensées d'Harleen Quinzel, sa réaction suite à ses entretiens avec ses chefs, avec ses patients, à la fois sur le plan thérapeutique, à la fois sur le plan émotionnel. Ensuite, l'artiste maîtrise parfaitement la construction des pages, la réalisation des cases. Il travaille à l'infographie avec un rendu s'apparentant à de la peinture, les traits de contours étant assez simples, parfois donnant l'impression d'avoir été tracés à la va-vite pour certains éléments comme les poils sous les aisselles de Joker. La peinture infographique apporte des textures réalistes pour la peau, les vêtements. Šeji? maîtrise parfaitement l'intégration de photographies retouchées, simplifiées en arrière-plan (par exemple pour certaines cases en extérieur), tout dosant savamment le degré de simplification : de faible, à uniquement de grands traits structurants. Il utilise les effets spéciaux de l'infographie avec retenue et pertinence, par exemple pour les flammes de l'explosion dans la rue.
Tout en ressentant la force de l'immersion, le lecteur se dit aussi que l'auteur s'attaque à une histoire difficile à rendre intéressante car il la connaît probablement déjà : Harleen Quinzel, psychologue, tombe sous le charme de Joker et devient une criminelle costumée foldingue. Stjepan Šeji? dispose d'un atout : cette histoire est hors continuité, ce qui veut dire qu'il peut prendre des libertés avec la mythologie de Batman et ses ennemis. le lecteur ne peut donc pas être sûr et certain de ce qu'il va advenir d'un personnage qu'il connaît déjà. Par exemple, il découvre qu'Hugo Strange dirige l'asile d'Arkham lorsque Harleen Quinzel commence à y exercer. Par contre, la transformation d'Harvey Dent en Two-face est conforme au canon en vigueur. En fonction de sa connaissance des ennemis de Batman, il va se demander s'il peut tenir pour un fait établi que leur histoire personnelle est identique ou non, ce qui introduit des incertitudes dans le déroulement de l'histoire. Pour autant l'intrigue est bien celle-là : la jeune psychologue (30 ans) Harleen Quinzel va devenir Harley Quinn (c'est annoncé dès la séquence de rêve) au contact de Joker incarcéré à Arkham.
Néanmoins, il y a déjà le plaisir de voir Stjepan Šeji? dessiner les personnages de la série Batman. Harleen Quinzel est à la fois très mignonne en jeune femme bonde, toujours bien mise, avec un sourire craquant, et un caractère bien trempé qui lui permet d'interroger les pires criminels sans être intimidée ou apeurée, et qui permet de tenir tête à ses collègues pas toujours animés de bonnes intentions. L'artiste évite de la sexualiser, même si la taille de sa poitrine a bizarrement augmenté dans le troisième épisode. Il a choisi de faire de Joker un individu d'une trentaine d'années également bien bâti, musclé sans être bodybuildé, avec des cicatrices dans le dos suite à ses différents combats. le lecteur peut être un peu déstabilisé par ce choix de montrer Joker comme un individu normal, plutôt séduisant, à part pour sa peau blanche, ses cheveux verts et son caractère volatil. Il faut attendre le troisième épisode pour découvrir une particularité physique qui constitue un manque ayant une forte incidence sur la psyché d'un individu. Stjepan Šeji? dessine Batman à trois reprises (plus une case), comme un individu grand et fort, mais sans sa mystique de créature de la nuit. Il a l'occasion de représenter plusieurs ennemis emblématiques de Batman, certains de manière très convenue (Two-Face), d'autres magnifiques (Poison Ivy).
Au fil du récit, le lecteur peut apprécier le découpage des planches, d'une page avec 19 cases, à un dessin en double page ou en pleine page, mais sans abuser de ces derniers. Il se régale régulièrement de magnifiques images : un dessin en pleine page d'Harleen Quinzel prenant des notes sur son calepin, Joker et 4 hommes de main avançant avec le feu de l'explosion derrière eux, Harvey Dent et Quinzel discutant à une table sous un arbre en bordure de rivière, l'image d'Harleen Quinzel marchant sur une route reprise à deux fois, la mise en scène des entretiens entre Harleen Quinzel et les patients d'Arkham avec les expressions de visage et les postures corporelles, le motif des losanges du futur costume d'Harley Quinn, etc. D'une manière générale, Stjepan Šeji? privilégie plus la narration que les images choc. Ce choix participe à positionner le récit dans le domaine du suspense psychologique. Si le sort d'Harleen Quinzel ne fait pas de doute, il reste à suivre le cheminement qui l'y conduit. En tant que thérapeute, elle est convaincue qu'il est possible de soigner les patients pour les réinsérer dans la société. En tant que citoyenne, elle a assisté au premier rang au déchaînement de la violence chaotique de Joker. Elle confronte donc ses convictions professionnelles à la réalité de la rencontre avec ces criminels endurcis. Elle confronte également ses convictions à ceux qui les côtoient comme James Gordon, d'autres psychologues (Hugo Strange par exemple), et même Batman.
Tout au long du récit, revient les deux questions suivantes. Faut-il croire en une possibilité de rédemption pour ces criminels endurcis ? Faut-il cautionner des méthodes d'intervention de type vigilant / superhéros pour pouvoir neutraliser ces supercriminels ? Stjepan Šeji? n'est pas le premier à développer ces deux thématiques. Il entremêle plusieurs points de vue dont celui de Joker, ce qui sort de l'ordinaire pour ce dernier. Les convictions d'Harleen Quinzel évoluent donc en fonction des différents entretiens, mais aussi des événements extérieurs comme l'agression dont est victime Harvey Dent. de temps à autre, le lecteur éprouve la sensation que l'auteur a placé un développement à cet endroit juste parce que ça lui tenait à cœur d'exposer cette idée et que ça permet de faire avancer l'état de Quinzel, mais sans plus y revenir par la suite, comme si finalement cette idée particulière n'avait pas plus d'importance que ça, qu'elle aurait pu être remplacée par une autre. Cela introduit une sensation d'arbitraire qui culmine avec le geste impulsif d'Harleen Quinzel à la fin de l'épisode 2, un passage à l'acte qui apparaît très soudain. de la même manière la concomitance de la transformation d'Harvey Dent apparaît bien pratique pour pouvoir permettre l'évasion du dernier chapitre.
Ce récit sort de l'ordinaire et mérite sa place au sein du Black Label. Stjepan Šeji? se montre un auteur complet maîtrisant bien sa narration et la construction de son récit, avec des planches au service de l'histoire. Alors que le lecteur connaît déjà l'histoire, l'auteur parvient à l'y intéresser en donnant une épaisseur remarquable au personnage principal. Il montre que le sort d'Harleen Quinzel est directement lié à l'existence de ces criminels sans remords, la mettant au pied du mur quant à ses pratiques thérapeutiques. En fonction de ses attentes, le lecteur est alors pleinement satisfait de cette évolution progressive d'une personne se heurtant à la réalité, ou reste un peu sur sa fin du fait que la thématique de la sécurité et de la transgression ne soit pas tout à fait assez développée.
Mettre en œuvre des réformes
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Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable de Batman. Il comprend les 8 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits, dessinés et encrés par Sean Murphy, avec une mise en couleurs réalisée par Matt Hollingsworth. Murphy a réalisé une deuxième saison Batman: Curse of the White Knight.
La Batmobile arrive devant la grille de l'asile d'Arkham et va se garer devant la porte d'entrée. Jack Napier en sort et se rend à la cellule de Batman, accompagné par les gardes. Napier indique à Batman enchaîné, qu'il a besoin de son aide. Il y a un an, Joker est en train de fuir comme un malade, sur un hoverboard, en pleine voie, talonné par Batman dans sa Batmobile, avec Batgirl (Barbara Gordon) sur le siège passager. Joker se joue des obstacles alors que Batman donne l'impression de foncer dans le tas : sur le toit d'un immeuble, au milieu d'un chantier sans faire attention aux ouvriers. La course-poursuite se termine dans un entrepôt où Joker se retrouve acculé par Batman, essayant de se défendre avec une hache. Batman commence à frapper Joker pour le maîtriser, pendant que Joker développe un argumentaire dans lequel il prouve que les méthodes de Batman n'ont jamais rien résolu, qu'elles ne servent qu'à assouvir son besoin de contrôler les choses, et que lui, Joker, comprend mieux Gotham que lui. Excédé, Batman finit par faire avaler à Joker les comprimés contenus dans le flacon qu'il lui agite sous le nez, sous les yeux de James Gordon, Renee Montoya, Harvey Bullock, Batgirl, Nightwing et plusieurs autres témoins dont un filme la scène avec son téléphone.
Les informations à la télé sont partagées sur la séquence, entre la preuve d'un individu en maltraitant un autre sous le regard de la police qui regarde sans rien faire, et ce que l'on sait des exactions de Joker (mais qui n'a jamais été prouvé). Gordon, Montoya et Bullock regardent Joker allongé dans son lit dans l'unité de soins intensifs. Bullock est satisfait qu'enfin le public se rende compte que Batman est un vigilant qui abuse de la violence, et qui s'il avait été un policier aurait été renvoyé depuis longtemps pour faute grave. Barbara Gordon et Dick Grayson vont rendre visite à Bruce Wayne qui accepte de leur confier ce qui le mine : Alfred Pennyworth se meurt et est dans le coma. Jack Napier confie à son psychothérapeute ce qui le mine : sa fascination pour Batman qui confine à une forme d'adoration, Gordon se trouve dans le bureau du maire Hamilton Hill quand la docteure Leslie Thompson lui apporte le rapport sur Jack Napier : il est guéri et sain d'esprit et il a décidé de porter plainte contre la police de Gotham (GCPD, Gotham City Police Department), contre Batman et contre la ville de Gotham.
En 2019, l'éditeur DC Comics met officiellement un terme à sa branche Vertigo destinée à des récits pour des adultes, et se réorganise un peu avant en 3 branches de publication dont le Label Noir (Black Label) pour accueillir des récits plus sombres, adultes. C'est dans cette branche qu'est publié le présent récit. Sean Murphy a déjà réalisé plusieurs bandes dessinées avant celle-ci : entre autres Joe L aventure intérieure (2010/2011, avec Grant Morrison), Punk Rock Jesus (2012), The Wake (2013/2014, avec Scott Snyder), Tokyo Ghost (2015/2016, avec Rick Remender). En entamant le récit, le lecteur se demande comment il se situe par rapport à la continuité. Il comprend vite qu'il s'agit d'un récit hors continuité : le coma d'Alfred, la rémission de Joker, le sort de Jason Todd. L'auteur a donc les coudées franches pour raconter une histoire de Batman comme il l'entend, en réinterprétant les personnages récurrents comme il le souhaite. du coup, le lecteur se retrouve régulièrement en train de se demander si Sean Murphy s'écarte volontairement du statu quo pour mieux y revenir, ou s'il s'agit d'une prise de liberté durable, rendant ainsi le scénario beaucoup moins prévisible.
Il est possible aussi que le lecteur soit avant tout venu pour les dessins de Sean Murphy. Il retrouve ces éléments détourés avec des traits fins, voire très fins, et secs, parfois rectilignes y compris pour des contours anatomiques, et des aplats de noir copieux aux formes irrégulières mangeant de nombreuses cases. Il retrouve également l'influence des mangas, en particulier dans les traits de puissance ou de vitesse servant également à intensifier les perspectives, et dans les visages plus jeunes (en particulier celui de Barbara) avec des expressions traduisant une émotion non filtrée, souvent un enthousiasme communicatif. Par contre, l'artiste a mis la pédale douce sur les nez pointus : ces appendices ont retrouvé une forme plus conventionnelle. Dès la première page, le lecteur plonge avec délice dans une atmosphère gothique et noire : l'asile d'Arkham dans le noir de la nuit, avec sa grille en fer forgé, et ses chauves-souris. Par la suite, Sean Murphy excelle à capturer et à faire ressentir la noirceur de Gotham et de certains personnages : Batman comme une bête en cage dans sa cellule, la collection obsessionnelle de produits dérivés de Batman dans la chambre de Joker, la pose romantique de Victor Fries devant sa femme Nora cryogénisée, l'effondrement d'un pont de Gotham, l'immense canon rétro-futuriste dont va se servir Neo Joker.
Très vite, le lecteur se retrouve plongé dans Gotham à côté des protagonistes, éprouvant la sensation que son état d'esprit est influencé par les grands bâtiments effilés, par les longues perspectives, par les quartiers plus resserrés, par le riche mobilier du manoir des Wayne, par la décoration insensée de l'appartement de la première Harley Quinn, par la pénombre de la Batcave, par l'espace ouvert sur la place où Jack Napier fait un discours, par l'aménagement purement fonctionnel des bureaux de la police et du parking au sous-sol. Il côtoie, plutôt qu'il n'observe, des individus à la forte personnalité graphique : le maintien droit et strict de Jack Napier et son sourire, le maintien droit et rigide de Batman attestant de sa psychorigidité, les postures plus souples de Batgirl, le comportement très formel de James Gordon pétri de la responsabilité de sa fonction. Sans ostentation, Sean Murphy se montre un chef décorateur de talent, un costumier attentif aux détails, et un directeur d'acteurs avec une vraie vision, dramatisant un petit peu leur jeu pour rendre compte de l'ampleur des enjeux, du degré d'implication des différentes personnes. le lecteur reste également bouche bée devant de nombreuses séquences échevelées : l'improbable course-poursuite entre la Batmobile et Joker en hoverboard, la violence du combat à main nue entre Batman et Joker, les clins d'œil à Batman Mad Love de Paul Dini & Bruce Timm et à Batman the animated series, l'apparition horrifique de Clayface (Matthew Hagen) chez Mad Hatter (Jervis Tetch), la soirée en amoureux entre Jack Napier et Harley Quinzel, une autre course-poursuite cette fois-ci entre 2 modèles différents de Batmobile, etc.
Déstabilisé par la possibilité pour le scénariste de modifier les éléments canoniques comme bon lui semble, le lecteur se montre plus attentif à l'intrigue pour ne pas laisser échapper un détail, ou pour ne pas se tromper sur le sens d'une scène qu'il peut avoir l'impression d'avoir déjà vue. Sean Murphy développe la relation entre Batman et Joker, essentiellement du point de vue de Joker, sur une dynamique d'amour & haine. Suite au traitement administré de force par Batman, Joker voit sa personnalité revenir à son état antérieur, quand il était un individu très ordinaire appelé Jack Napier. Or ce dernier a conservé toute l'expérience qu'il a acquise en tant que Joker, en particulier sa familiarité avec Batman. Il décide à la fois de se réformer, et de prouver que les méthodes de Batman sont plus néfastes à Gotham que bénéfiques. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur développe ce thème, mais là Sean Murphy le prouve par l'exemple : Jack Napier se lance en campagne, tout en initiant des actions pour résoudre les problèmes de fond de la ville, plutôt que de s'en tenir à faire disparaître temporairement les symptômes que sont les supercriminels. La longueur du récit et son déroulement en dehors de la continuité font que Sean Murphy se montre assez convaincant pour que le lecteur y croit. Il montre d'un côté Batman qui ne fait confiance à personne, ce qui sous-entend un ego surdimensionné, un individu persuadé d'avoir raison mieux que tout le monde. de l'autre côté, Jack Napier n'agit pas par altruisme ou par bonté de cœur : il a quelque chose à prouver, une forme de vengeance contre Batman en montrant que d'autres méthodes peuvent réussir durablement, et ainsi gagner sa rédemption.
Emporté par la narration visuelle, le lecteur se laisse progressivement convaincre de la nocivité de Batman pour l'organisme qu'est la ville de Gotham, et par le bienfondé des méthodes démocratiques de Jack Napier. La narration de Sean Murphy n'a pas la force de conviction de celle de Frank Miller pour Dark Knight Returns : c'est la somme de réflexions diverses qui finissent par saper les a priori du lecteur et par retourner ses convictions. C'est une façon de procéder parfois un peu fragile quand un argument reste superficiel, presque spécieux, et ne vaut que parce qu'il s'intègre bien dans la tapisserie dessinée par les autres. Cette sensation de fragilité est renforcée par les éléments incidents de l'intrigue : la maladie d'Alfred et sa lettre, la scène d'explication à la fin sur le rôle d'un des personnages, comme si l'auteur avait estimé qu'il fallait consolider l'intrigue principale avec des éléments périphériques.
Avec cette histoire, Sean Murphy réussit le pari de réaliser une histoire personnelle et originale de Batman, ce qui est déjà une grande réussite en soi. Il met en œuvre une narration visuelle acérée et consistante : Gotham s'incarne avec une personnalité inquiétante, les personnages existent et il y a de nombreuses scènes visuellement mémorables. L'auteur parvient à écrire un récit qui utilise les conventions du genre superhéros (costumes et masques, superpouvoirs des ennemis de Batman, confrontations physiques, et une touche de technologie d'anticipation pour les Batmobiles), tout en racontant une histoire adulte, où un individu met Batman à mal en utilisant les outils de la démocratie.
Où est le magot ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1997, écrits par Steven Grant, dessinés et encrés par Mike Zeck, avec une mise en couleurs réalisée par Kurt Goldzung. Les couvertures ont également été réalisées par Zeck, et peintes à l'aérographe.
Ce jour, Mike Thorne vient d'achever de purger sa peine de prison de 4 ans au centre de détention de Runacre. Il se présente au guichet de sortie pour récupérer ses effets personnels. le fonctionnaire pénitentiaire lui dit qu'il peut garder les affaires de Thorne s'il le souhaite, parce qu'il pense qu'il sera bientôt de retour derrière les barreaux. Thorne franchit la porte de sortie, et le directeur lui enjoint de profiter de cette seconde chance qui lui est offerte, car beaucoup d'autres aimeraient pouvoir en bénéficier. Thorne sort enfin à l'air libre, sans s'être jamais plaint une seul fois, sans avoir demandé pardon, sans avoir nié sa culpabilité. Il entend quelqu'un appeler son nom : il s'agit de Cliff Farage, son agent de probation. Celui-ci le conduit à la ville voisine et lui énonce les règles du jeu : pas de voyage dans une grande ville comme New Covenant, pas de télé, pas d'alcool, pas de femme, pas de drogue, pas de crime, le rendez-vous hebdomadaire avec lui, un boulot au salaire minimum dans le diner du coin, tenu par Slim un ancien détenu de Runacre. Mike Thorn se plie aux règles, supportant les remarques de sa collègue au Diner, mangeant des conserves à même la boîte, écoutant la radio, et se disant que les autres prisonniers avaient raison : à l'intérieur comme à l'extérieur il y a toujours quelqu'un pour diriger ta vie.
Un jour, Mike Thorne prend sa pause à l'arrière du diner, et Slim le prévient : il a déjà vu ce regard chez d'autres ex détenus, et il lui déconseille d'essayer de prendre la poudre d'escampette. Mike Thorne lui explique qu'il n'a besoin que de 2 ou 3 jours pour se rendre à New Covenant et tenir la promesse qu'il a faite à Douglas Orton, un autre prisonnier, mort en prison. Il lui a demandé d'aller transmettre un message. Slim pose quelques questions sur Orton, et lui dit qu'il va lui avancer l'argent pour prendre le bus jusqu'à New Covenant, et le couvrir vis-à-vis de Farage, sous réserve que Thorne soit de retour avant son prochain rendez-vous avec Farage. Thorne le remercie en se demandant ce qui lui vaut cette gentillesse. Slim est déjà rentré dans le diner et il passe un coup de fil : il demande à parler à King Silver car il connaît le codétenu de Doug Orton. le lendemain, Mike Thorne prend le bus et se rend à New Covenant. Il doit retrouver la sœur d'Orton pour lui transmettre son message. Il se rend dans le quartier chaud, et demande son chemin pour se rendre à l'Orphelinat Sainte Bernadette à un grand balaise qui lui cherche des noises, mais qu'il remet sans peine à sa place. Il est accueilli par une sœur qui le fait rentrer. Il dit qu'il vient de la part de Doug Orton pour retrouver sa sœur Camille Orton.
Un petit récit de polar tordu en 4 épisodes : sympathique, mais quel intérêt ? En 1986, Steven Grant & Mike Zeck collabore pour la première fois pour un récit passé dans les annales (malgré le dernier épisode sabordé par la politique éditoriale) : The Punisher : Cercle de sang. Avec cette histoire, ils font franchir un palier au personnage, l'extrayant du monde des superhéros pour en faire un exécuteur faillible et sans pitié. Quelques années plus tard, l'éditeur Marvel leur donne la possibilité de réaliser une histoire complète sans interférence : Punisher, retour vers nulle part (1989). Aussi en voyant arriver ce récit 8 ans plus tard, le lecteur ne peut qu'être alléché par l'idée d'une nouvelle collaboration entre ces 2 créateurs. Effectivement, l'histoire navigue entre polar et histoire de gangsters. Mike Thorne a fait une bêtise qui l'a envoyé au mitard pour 4 ans. Il sort avec une promesse faite à un autre détenu, et il ne faut longtemps pour qu'il se retrouve le centre d'attention d'un parrain qui cherche à mettre la main sur de l'argent qui a disparu. Bien sûr la somme en question attire la convoitise de 2 ou 3 autres personnes, elles aussi prêtes à faire usage de la violence pour apprendre ce que sait Mike Thorne. Steven Grant met en scène des personnages traditionnels : l'ex-taulard avec des principes moraux, le parrain qui n'hésite à se salir les mains et à qui on ne la fait pas, l'agent de probation qui connaît bien les ficelles et à qui on ne la fait pas non plus, la jeune femme dessalée et intéressée, le bras droit du parrain qui a sa propre ambition, le comptable timoré, et une officier de probation d'état jolie et efficace.
Pour ceux qui ont lu Cercle de sang, il est indéniable que c'est un plaisir de retrouver Mike Zeck en bonne forme. Bien sûr, il est possible de remarquer des effets déjà présents dans cette aventure de Punisher : les yeux mi-clos avec un pourtour à l'encrage un peu appuyé, la tête à demi tournée vers l'arrière pour guetter un assaillant, faire feu sur un ennemi en en utilisant un autre comme bouclier humain, visage en train de transpirer en très gros plan, corps en mouvement dans une forte perspective, une très grande largeur d'épaule pour Thorne. Mais Mike Thorne n'est pas Frank Caste, et ni Zeck, ni Grant n'effectuent un décalque du Punisher. le dessinateur le représente comme un vrai sportif, sans être un culturiste, avec une certaine grâce dans ses mouvements, et une capacité de frappe très rapide. Il sait sourire, mais le plus souvent son visage affiche une intensité qui fait comprendre à son interlocuteur sa détermination. Les autres personnages présentent une forte personnalité graphique : la belle et fine Cam, le frêle Bobby avec ses très grosses lunettes, l'homme de main massif et taciturne, l'étrange parrain à l'air souvent narquois, voire rigolard. le lecteur s'aperçoit que Mike Zeck insère régulièrement une pointe d'humour visuel : les regards en coin de Mike Thorn, la dramatisation appuyée de certains visages, le calme vaguement désabusé de King Silver, les doigts d'honneur du mort dans le cercueil, la fausse soumission de Cam, Thorne en slip, etc. Ce n'est pas que le dessinateur se moque de ses personnages ou introduit de la dérision, c'est qu'il est conscient des conventions narratives du polar et qu'il les met en œuvre en sachant que les lecteurs les attendent sans être dupes.
S'il a déjà lu des comics de superhéros illustrés par Mike Zeck (par exemple Marvel Secret Wars ou Captain America), le lecteur voit bien les gestes, les postures qui sont importés directement des conventions visuelles de ce genre. Toutefois ces réminiscences sont intégrées de manière cohérente dans la narration visuelle globale. Mike Thorne est effectivement un dur à cuir, à la fois suite à ses 4 ans passés en prison, mais également pour son passé de marine et de boxeur. Il doit défendre sa vie contre des truands qui n'hésitent pas à cogner. Ce polar met également en scène une femme fatale, 2 parrains, des hommes de main, personnages souvent présents dans les comics également. Zeck a trouvé le bon dosage dans la représentation des décors. Il n'hésite pas à utiliser les trucs et astuces habituels dans les comics pour avoir à éviter de les représenter, parfois une page durant. Mais il prend soin de les décrire en ouverture de chaque scène et il le fait avec assez de détails pour qu'ils ne donnent pas l'impression d'être en carton-pâte. le lecteur se laisse donc prendre à cette narration visuelle énergique et virile, avec une saveur de genre assumée, et des clins d'œil discrets.
De son côté, Steven Grant a lui aussi baissé d'un cran et mêmes de plusieurs crans les caractéristiques nihilistes de son écriture pour Punisher. Mike Thorne n'est pas revenu de tout : il n'est pas en train de mener une guerre qu'il sait perdue d'avance. Il n'a pas renoncé à la possibilité d'un avenir meilleur. Il est animé par une forme d'absolu qui lui a fait refuser toute facilité ou tout compromis pour les conséquences d'avoir donné la mort par accident. de la même manière que ce personnage participe d'un archétype du polar, ceux qu'il rencontre sont aussi dérivés d'archétypes : le parrain du crime organisé, la femme de mauvaise vie, le second qui rêve d'être parrain à la place du parrain, etc. le lecteur qui est venu chercher un polar en a donc pour son argent, et Steven Grant sait utiliser les conventions du genre avec élégance, avec le bon équilibre entre les clichés attendus et l'originalité nécessaire pour donner de la saveur au récit. Il a conçu une intrigue tordue comme il faut, avec un bon suspense, même si la résolution reste classique. Il sait insuffler une réelle personnalité à chaque protagoniste en un minimum de dialogues. Par contre cette histoire ne constitue pas un révélateur d'une réalité sociale, ou d'une classe sociale. Elle dessine le portrait d'un individu qui sort de l'ordinaire, avec un système de valeurs personnel, et une capacité d'adaptation aux personnes en face de lui.
Il s'agit bien d'un petit polar tordu en 4 épisodes, sans velléité d'être un révélateur social, mais exécuté de main de maître, avec un scénariste dosant parfaitement ses dialogues, et ayant bâti une intrigue ludique, et un dessinateur dosant lui parfaitement ses effets pour une narration divertissante.
Je suis un fan de Michel Bussi. J'ai donc lu le roman il y a quelques années. J'avais beaucoup aimé la construction du récit avec cette ambiance si particulière de la Réunion. Par contre je n'avais pas accroché plus que cela à un final à la narration assez compliquée dans le roman.
Dns la série j'ai retrouvé les points forts que j'avais appréciés et j'ai trouvé le final bien plus lisible et accrocheur que lors de ma première lecture.
C'est dire si j'ai trouvé cette lecture polar très divertissante malgré ma connaissance de l'intrigue. C'était déjà le cas dans Nymphéas noirs avec une adaptation de F. Duval vraiment au top.
Le scénariste travaille avec une grande finesse sur le trio Purvi/Christos/Martial pour fournir une narration très construite, fluide et dynamique. Duval respecte très bien le déroulé et l'esprit du roman. Comme souvent avec Bussi il faut aller au delà des premières apparences et les choix de Duval laissent à entendre sans dévoiler le pourquoi du comment. Ensuite c'est un roman d'ambiance. Bussi nous emporte loin de sa Normandie chérie dans un contexte exotique très dépaysant.
Le roman insistait sur l'envers du décor d'une société rongée par la violence, la drogue ou le chômage derrière le clinquant des hôtels pour touristes Ici c'est juste suggéré grâce au personnage d'Imelda. Cela n'enlève rien à la cohérence du récit qui chante avec les incursions de phrases créoles dans la narration.
J'ai été un peu désorienté au début par le graphisme de Cassegrain. J'ai trouvé les visages de ses personnages avec un manque de volume et une forme allongée un peu trop prononcée. De plus les auteurs respectent le parti pris de ne pas faire de la série une carte postale de l'île.
On est assez loin des images sublimes proposées par les nombreux reportages sur l'île. Les extérieurs sont même un peu effacés par rapport à la dynamique des personnages. Une fois cela accepté cela reste un visuel très agréable qui soutient bien l'intrigue.
Une excellente lecture détente pour le bord de plage en gardant toutefois un œil sur ses bambins.
C'est une belle surprise que j'ai eu en dévorant cette série de Nicolas Juncker. Sa fiction basée sur deux sources qui ont vécu les événements traite avec tact et doigté une thématique longtemps taboue.
En effet les viols indénombrables dont sont victimes les femmes en temps de guerre a rencontré un déni partagé par toutes les armées modernes.
Comme le montre le récit, les autorités se sont souvent cachées derrière un règlement impossible à faire respecter. L'auteur nous plonge dans l'enfer de la prise de Berlin par l'Armée Rouge. Enfer partagé par les deux camps d'ailleurs car si les civils allemands avaient une survie de rats comme le montre la BD, les soldats russes eurent à se battre contre les derniers ados fanatisés du régime et a essuyé de nombreuses pertes de tirs "amis".
Cette tension et les souvenirs des monstruosités allemandes de 41 et 42 expliquent le sort peu enviable des femmes prises dans cet enfer.
La force de la narration est d'éviter tout manichéisme. Ingrid porte une part de culpabilité avec ses sympathies pour les SS et Evguenia appartient à un Corps, le NKVD, qui ne compte plus ses injustices meurtrières.
C'est au milieu de ce contexte que Juncker fait grandir un germe d'humanité qui donne espoir en un futur paisible. Futur encore utopique qui passe par les femmes bien proches des souffrances des combats et toujours éloignées des honneurs de la représentation du héros guerrier.
Le graphisme est un peu surprenant au début de la lecture mais au fil des planches, le dessin nous immerge de plus en plus dans ce gris poussiéreux des combats et du quotidien des uns et des autres.
Seule notre sympathique traductrice russe présente quelques rondeurs naïves et enfantines sur lesquelles on peut reprendre son souffle.
Une très belle lecture pleine de dignité.
Sur une île du Japon, un étrange brouillard est apparu du jour au lendemain duquel surgissent des créatures monstrueuses capables de ravager les villes et populations. L'armée Japonaise n'a pas réussi à les éliminer et a préféré mettre l'île en quarantaine, bloquant sur place une partie de la population. Une organisation armée non gouvernementale a toutefois décidé de rester sur place pour protéger les humains mais aussi étudier et combattre les monstres. Pour cela, elle a créé des humains hybrides dotés d'une force phénoménale proche de celle des monstres. Le héros, psychologique recruté par l'organisation, est amené à découvrir la situation sur l'île et à prendre la tête d'une section de ces hybrides qui ont besoin de son support psychologique pour pouvoir appréhender leur esprit mi humain mi bestial.
Ce manga reprend le thème des kaijus, monstres titanesques façon Godzilla, et le mélange à la trame du film The Mist pour en faire une série d'action avec un message de fond plus ou moins écologique, comme une revanche monstrueuse de la Nature envers les hommes.
C'est une série à grand spectacle, avec un excellent dessin de la part de Nykken. Il maîtrise parfaitement son art pour offrir des personnages soignés, vivants et bien reconnaissables, des décors détaillés, et des monstres qui se démarquent du reste par un style graphique légèrement différent qui accentue leur étrangeté et la menace qu'ils représentent. Créatures gigantesques, décors urbains qui se font pulvériser et action à tout va se mêlent à d'autres scènes plus posées où les héros analysent la situation et apprennent à se connaitre.
C'est le cas en particulier de la jolie Miko, membre de la section dont le héros prend la tête, et dont le caractère hybride témoigne de son étrangeté, ni vraiment humaine, ni vraiment monstrueuse. A travers elle, on essaie de comprendre ces créatures qui surgissent du brouillard, leur état d'esprit et leurs mystérieuses motivations.
Le ton de la série est très sérieux, privilégiant le suspens et l'action. Il présente heureusement une petite part d'humour pour contrebalancer, essentiellement centré sur les réactions autistiques de Miko régulièrement en décalage avec la situation tant elle est étrangère aux émotions humaines classiques.
Très bien dessinée et très bien rythmée, cette série est accrocheuse et donne envie de parcourir ses pages pour voir où elle va nous mener et comment l'Humanité va réussir à gérer cette menace titanesque qui s'en prend à elle.
Incroyable, une histoire palpitante avec une mise en page parfaitement maîtrisée. Je l'ai lue il y a deux ans et j'avais trouvé ça très très bon. Pour être au plus juste dans ma note, j'ai décidé de le relire et j'en ressors tout autant fasciné.
Le contraste de dessin entre la vie réelle et les événements passés (qui viennent essentiellement du livre d'Adam si j'ai bien compris) est très bien pensé. J'ai adoré le style dans les deux cas : détaillé dans un style proche d'une photographie réelle et une ambiance particulière pour l'un, et propre, haut en couleur pour l'autre. Le découpage des cases que j'ai particulièrement apprécié. Ça change des comics que j'ai lus jusqu'ici. Rien de chaotique, chaque planche est une véritable oeuvre de mise en page. Ce découpage horizontal en 3 parties j'en suis fan, parfois en 9 cases homogènes, parfois en 1:3.... bref, chaque mise en page est superbement réalisée.
L'intrigue m'a tenu en haleine tout du long. On y suit les aventures d'Adam Strange, qui ont fait de lui ce héros des deux mondes . Avec une enquête en premier plan menée par un personnage emblématique comme Batman (pour ne pas trop en dévoiler). Il y a tout ce qu'il faut pour ne pas s'ennuyer. La force du récit réside dans l'originalité de la présentation des événements et dans sa mise en page, qui, à mon sens, joue un rôle crucial dans l'appréciation de cette lecture.
Je trouve en générale les histoires classiques de super-héros redondantes, c'est pourquoi je ne lis que celles mettant en scène des personnages déjantés ou bien sombres. Heureusement, ici, on échappe au scénar classique de super-héros pour savourer une intrigue vraiment originale.
Tous les personnages, qu'ils soient secondaires ou même tertiaires, ont un charme indéniable, que ce soit par le style visuel ou par leur caractère, impossible de rester indifférent. Franchement, je ne trouve aucun point négatif à ce comics.
Si je devais vraiment chercher un bémol, ce serait l'explication finale, qui aurait pu en dire un peu plus sur un événement majeur passé. À part ça, rien à redire. C'est un petit pavé de comics que j'ai dévoré en une soirée (lors de mes 2 lectures) et que je recommande vivement à l'achat et à la lecture !
Honnêtement, c'est sans doute le meilleur Western que j'ai jamais lu. Et Neyef a sans doute fait une œuvre qui mérite autant lecture, relecture que contemplation.
Je ne connaissais de l'auteur que Mutafukaz - Puta Madre que j'ai beaucoup apprécié, et malgré un coup de crayon qui reste assez spécifique mais aisément reconnaissable (nez petit et pointu, décors chargés) je trouve qu'il a fait un travail colossal ici. C'est beau, dans les décors et les environnements, c'est riche, immersif ! On se croirait traverser soi-même les vallées américaines, les grandes plaines et les collines. Je ne pensais pas que ce serait aussi immersif, mais qu'est-ce que j'étais dedans ! A entendre les cris d'oiseaux et à sentir l'odeur des bois qu'on traverse.
Mais ce dessin que je loue n'est pas le seul atout, et l'histoire convient tout à fait. Déjà parce que l'auteur a décidé, pour une œuvre aussi longue, de ne pas innover : le canevas est tout ce qu'il y a de plus classique, mais efficace. On est sur du déjà vu dans les grandes lignes, mais c'est typiquement la BD qui nous rappelle que ce n'est pas la nouveauté qui importe, puisque toutes les histoires existent déjà. C'est la façon de la raconter et ce que l'histoire nous dit réellement qui compte. Ici une question d'héritage, de vengeance, de violence aveugle, dans une ambiance de fin des temps pour l'amérindien. Une vraie histoire sordide, dont les ressorts scénaristiques m'ont parfois surpris et qui se finit sur une grande tristesse, du genre qu'on ne peut consoler juste en pleurant. La fin donne des airs de tragédie et j'accepte volontiers le coup du hasard qui fait recroiser les personnages. Nous sommes dans les rouages d'une tragédie antique, où le hasard n'est que la forme prise par la fatalité pour jouer le dernier tour de la pièce. Fortune, nous sommes tous des jouets entre tes mains !
Une telle BD, c'est presque un petit miracle. Une histoire simple pour traiter de divers sujets tous aussi pertinents les uns que les autres, un dessin qui sublime la nature et les paysages pour nous entrainer dans cette longue balade vengeresse, une tragédie que n'auraient pas renié les grecs pour motif final et l'ensemble dans un ouvrage où l'édition a choisi la qualité. Sans rire, je crois bien qu'on est sur un sans-faute ou presque !
Pour ma part, je suis sous le charme comme je l'ai peu été pour des westerns. C'est l'un des genres que je lis le moins en BD, mais quelle découverte ! Incontournable des sorties 2022, à mon sens. Pour dire à quel point cette BD m'a parlé, j'ai depuis très longtemps l'idée de faire un jour une traversée des États-Unis à cheval pour profiter au mieux, pleinement, de ces grands paysages qui me font de l’œil. Cette BD m'a donnée l'impression de pouvoir vivre un peu ce rêve, mais surtout me l'a remis en mémoire alors que je n'y ai plus pensé depuis des années.
Je ne peux que vous conseiller de la lire !
Voilà un album plutôt étonnant, dans lequel je suis rentré un peu à reculons, et qui, petit à petit, m’a convaincu.
Je ne suis pas fan du dessin, hésitant, souvent brouillon – mais il est lisible quand même. Autre frein au départ, ça part dans tous les sens, ça parait hautement décousu, avec moult digression qui, de prime abord, semblent s’éloigner du sujet – la forêt donc.
Mais plus j’avançais dans cette lecture, et tous ces « pas de côté » (sur la chasse, les gitans, une philosophe chrétienne allemande, la biodiversité et la gestion de la forêt), plus j’étais convaincu que tout ça formait un tout. Claire Braud, sous des airs de « Colombo » documentariste, réussit son pari je trouve, en nous faisant voir la complexité du sujet, mais aussi les moyens d’action de chacun, les piste de réflexion.
Un album intéressant donc.
Note réelle 3,5/5.
C'est toujours un autoportrait qu'on fait.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s'agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s'ouvre avec une page d'introduction. le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu'elle était en dernière année d'une école d'art et qu'il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d'études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l'environnement où elle a grandi.
Dans l'atelier d'Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu'il est en train de la peindre. Elle lui demande d'arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n'est pas celui qu'elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l'envers, c'est du cinéma. Il sait qu'elle aime les mots à l'endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c'est ces traces qui le fascinent. de sa banlieue, il ne reste aujourd'hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd'hui, elle veut des choses qui n'existent pas.
L'esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d'une coupure de presse sur le décès de quelqu'un, le succès d'un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l'instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu'il a les yeux d'un fou, le visage d'un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d'abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu'il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu'on puisse l'aimer. Il demande s'il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l'a regardé longtemps. Il n'a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu'elle est si belle. Céline répond qu'il lui fout l'angoisse.
S'il n'a jamais lu de bande dessinée de d'Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu'il va trouver, s'il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l'auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S'il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu'il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n'est simpliste qu'en apparence. Il s'interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l'artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple le portrait ou L'Arleri. D'un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d'une suite d'échanges entre l'artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d'une promenade sur les quais, d'un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d'une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C'est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot.
Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c'est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d'une page, l'usage de la couleur s'éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d'émotion ressortant contre l'intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n'est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d'une case, comme la rémanence fugace et incomplète d'un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu'elle ne peut pas se sortir de l'esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n'utilise pas. Il s'agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle.
Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d'études d'école d'art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d'âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l'expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu'il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d'un bateau à la surface, en se disant qu'il ne dispose que de ça pour essayer d'aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l'unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l'eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec le portrait et L'Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu'elle est également autrice de cette oeuvre. le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l'artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu'il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment.
Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu'il est parti pour essayer de comprendre, qu'il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu'elle l'a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l'habiller d'une légende alors qu'il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c'est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l'objectif de rendre compte de la personnalité profonde d'un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l'eau, d'aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l'autre reste toujours l'autre. C'est toujours un autoportrait qu'on fait. En planche 40, dans l'atelier, elle lui fait observer qu'il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu'elle lui montre le portrait d'elle qu'il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème.
Puis le lecteur se dit qu'il manque d'honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l'histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L'autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n'est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s'il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l'introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu'il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d'élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait.
Une bande dessinée de plus d'Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n'appartient qu'à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c'est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s'exprimer.
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Harleen
L'empathie est un handicap. - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il contient les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019/2020, écrits, dessinés, encrés et mis en couleurs par Stjepan Šeji?. Seul le lettrage a été réalisé par quelqu'un d'autre, en l'occurrence Grabriella Downie. Cette histoire est parue dans la branche Black Label de DC Comics, ce qui permet un ton plus adulte, et induit un format plus grand que celui des comics habituels. Dans son rêve, Harleen Frances Quinzel est en train de marcher dans une rue de Gotham dont la chaussée semble flotter dans les airs, les gratte-ciels sont étrangement inclinés, sur le ciel se détache le Batsignal. Tout d'un coup une nuée de chauves-souris passe au-dessus d'elle, et devant elle se tient un individu recroquevillé sur le sol, harcelé par les chauves-souris. Elle s'en approche le protège avec son corps et repousse une énorme chauve-souris anthropomorphe. Elle aide Joker à se redresser, lui annonce qu'elle est son docteur pour l'aider, et ils se mettent tranquillement à rire de concert. Un peu plus tard, elle interroge Morris, un soldat incarcéré, en tant que psychologue. Il évoque son service en temps de guerre, son amitié avec un autre soldat, la manière dont celui-ci est mort assassiné par une prostituée en pays étranger, la façon dont ça a changé sa façon de voir les choses : en territoire ennemi, chaque personne (homme femme, enfant) est un ennemi potentiel. Deux ans plus tard, elle présente sa thèse au cours d'un symposium à Gotham : pour elle la phrase clé prononcée par Morris est que l'empathie devient un handicap. Elle estime qu'en temps de guerre, ou de situation de stress prolongée, l'organisme passe en mode réponse combat-fuite, et que cela se transforme en maladie auto-immune si cet état se prolonge trop longtemps. Elle commence à s'empêtrer dans ses explications lorsqu'elle s'aperçoit que plusieurs personnes dans l'auditoire regardent leur montre et commencent à partir avant la fin. Après cet exposé peu réussi, Harleen Quinzel va prendre un verre avec sa copine Shondra, médecin, mais avec une carrière plus prometteuse, car son projet consiste en des solutions médicamenteuses pour le traitement de certaines formes de dépression. Sa présentation à elle s'est très bien passée, et elle conseille à Harleen de se souvenir que ce qu'attendent les investisseurs, c'est des prévisions de bénéfices. Un peu rassérénée par les propos de Shondra, Harleen Quinzel rentre chez elle à pied en pensant à sa situation de célibataire, d'une trentaine d'années, sans attache. Tout d'un coup, une violente explosion se produit dans la rue transversale qu'elle s'apprêtait à traverser. Joker en sort, accompagné par 4 hommes de main. Il dégaine son revolver et le braque sur Harleen. D'un seul coup, elle repense à tous les choix qui l'ont amenée là, en fermant les yeux. À sa grande surprise, Joker a décidé de ne pas faire feu, et de monter dans la voiture qui l'attend. Mais le conducteur ne démarre pas car ils sont entourés par des fumigènes rendant la conduite impossible. La voix de Batman se fait entendre et il intervient physiquement. Stjepan Šeji? est un auteur complet qui a commencé a travaillé pour Top Cow, en particulier des épisodes magnifiques de Witchblade, puis a créé sa propre série Ravine (2 tomes avec l'aide Ron Marz), et d'autres comme Death Vigil et Sunstone. L'éditeur DC Comics lui a donc offert la possibilité de réaliser une histoire sur Harleen Quinzel (créée par Paul Dini & Bruce Timm pour le dessin animé Batman, en 1993) qui soit hors continuité. En plongeant dans cette histoire, le lecteur ressent rapidement la force de l'immersion générée par la narration. Il a accès au flux de pensées d'Harleen Quinzel, sa réaction suite à ses entretiens avec ses chefs, avec ses patients, à la fois sur le plan thérapeutique, à la fois sur le plan émotionnel. Ensuite, l'artiste maîtrise parfaitement la construction des pages, la réalisation des cases. Il travaille à l'infographie avec un rendu s'apparentant à de la peinture, les traits de contours étant assez simples, parfois donnant l'impression d'avoir été tracés à la va-vite pour certains éléments comme les poils sous les aisselles de Joker. La peinture infographique apporte des textures réalistes pour la peau, les vêtements. Šeji? maîtrise parfaitement l'intégration de photographies retouchées, simplifiées en arrière-plan (par exemple pour certaines cases en extérieur), tout dosant savamment le degré de simplification : de faible, à uniquement de grands traits structurants. Il utilise les effets spéciaux de l'infographie avec retenue et pertinence, par exemple pour les flammes de l'explosion dans la rue. Tout en ressentant la force de l'immersion, le lecteur se dit aussi que l'auteur s'attaque à une histoire difficile à rendre intéressante car il la connaît probablement déjà : Harleen Quinzel, psychologue, tombe sous le charme de Joker et devient une criminelle costumée foldingue. Stjepan Šeji? dispose d'un atout : cette histoire est hors continuité, ce qui veut dire qu'il peut prendre des libertés avec la mythologie de Batman et ses ennemis. le lecteur ne peut donc pas être sûr et certain de ce qu'il va advenir d'un personnage qu'il connaît déjà. Par exemple, il découvre qu'Hugo Strange dirige l'asile d'Arkham lorsque Harleen Quinzel commence à y exercer. Par contre, la transformation d'Harvey Dent en Two-face est conforme au canon en vigueur. En fonction de sa connaissance des ennemis de Batman, il va se demander s'il peut tenir pour un fait établi que leur histoire personnelle est identique ou non, ce qui introduit des incertitudes dans le déroulement de l'histoire. Pour autant l'intrigue est bien celle-là : la jeune psychologue (30 ans) Harleen Quinzel va devenir Harley Quinn (c'est annoncé dès la séquence de rêve) au contact de Joker incarcéré à Arkham. Néanmoins, il y a déjà le plaisir de voir Stjepan Šeji? dessiner les personnages de la série Batman. Harleen Quinzel est à la fois très mignonne en jeune femme bonde, toujours bien mise, avec un sourire craquant, et un caractère bien trempé qui lui permet d'interroger les pires criminels sans être intimidée ou apeurée, et qui permet de tenir tête à ses collègues pas toujours animés de bonnes intentions. L'artiste évite de la sexualiser, même si la taille de sa poitrine a bizarrement augmenté dans le troisième épisode. Il a choisi de faire de Joker un individu d'une trentaine d'années également bien bâti, musclé sans être bodybuildé, avec des cicatrices dans le dos suite à ses différents combats. le lecteur peut être un peu déstabilisé par ce choix de montrer Joker comme un individu normal, plutôt séduisant, à part pour sa peau blanche, ses cheveux verts et son caractère volatil. Il faut attendre le troisième épisode pour découvrir une particularité physique qui constitue un manque ayant une forte incidence sur la psyché d'un individu. Stjepan Šeji? dessine Batman à trois reprises (plus une case), comme un individu grand et fort, mais sans sa mystique de créature de la nuit. Il a l'occasion de représenter plusieurs ennemis emblématiques de Batman, certains de manière très convenue (Two-Face), d'autres magnifiques (Poison Ivy). Au fil du récit, le lecteur peut apprécier le découpage des planches, d'une page avec 19 cases, à un dessin en double page ou en pleine page, mais sans abuser de ces derniers. Il se régale régulièrement de magnifiques images : un dessin en pleine page d'Harleen Quinzel prenant des notes sur son calepin, Joker et 4 hommes de main avançant avec le feu de l'explosion derrière eux, Harvey Dent et Quinzel discutant à une table sous un arbre en bordure de rivière, l'image d'Harleen Quinzel marchant sur une route reprise à deux fois, la mise en scène des entretiens entre Harleen Quinzel et les patients d'Arkham avec les expressions de visage et les postures corporelles, le motif des losanges du futur costume d'Harley Quinn, etc. D'une manière générale, Stjepan Šeji? privilégie plus la narration que les images choc. Ce choix participe à positionner le récit dans le domaine du suspense psychologique. Si le sort d'Harleen Quinzel ne fait pas de doute, il reste à suivre le cheminement qui l'y conduit. En tant que thérapeute, elle est convaincue qu'il est possible de soigner les patients pour les réinsérer dans la société. En tant que citoyenne, elle a assisté au premier rang au déchaînement de la violence chaotique de Joker. Elle confronte donc ses convictions professionnelles à la réalité de la rencontre avec ces criminels endurcis. Elle confronte également ses convictions à ceux qui les côtoient comme James Gordon, d'autres psychologues (Hugo Strange par exemple), et même Batman. Tout au long du récit, revient les deux questions suivantes. Faut-il croire en une possibilité de rédemption pour ces criminels endurcis ? Faut-il cautionner des méthodes d'intervention de type vigilant / superhéros pour pouvoir neutraliser ces supercriminels ? Stjepan Šeji? n'est pas le premier à développer ces deux thématiques. Il entremêle plusieurs points de vue dont celui de Joker, ce qui sort de l'ordinaire pour ce dernier. Les convictions d'Harleen Quinzel évoluent donc en fonction des différents entretiens, mais aussi des événements extérieurs comme l'agression dont est victime Harvey Dent. de temps à autre, le lecteur éprouve la sensation que l'auteur a placé un développement à cet endroit juste parce que ça lui tenait à cœur d'exposer cette idée et que ça permet de faire avancer l'état de Quinzel, mais sans plus y revenir par la suite, comme si finalement cette idée particulière n'avait pas plus d'importance que ça, qu'elle aurait pu être remplacée par une autre. Cela introduit une sensation d'arbitraire qui culmine avec le geste impulsif d'Harleen Quinzel à la fin de l'épisode 2, un passage à l'acte qui apparaît très soudain. de la même manière la concomitance de la transformation d'Harvey Dent apparaît bien pratique pour pouvoir permettre l'évasion du dernier chapitre. Ce récit sort de l'ordinaire et mérite sa place au sein du Black Label. Stjepan Šeji? se montre un auteur complet maîtrisant bien sa narration et la construction de son récit, avec des planches au service de l'histoire. Alors que le lecteur connaît déjà l'histoire, l'auteur parvient à l'y intéresser en donnant une épaisseur remarquable au personnage principal. Il montre que le sort d'Harleen Quinzel est directement lié à l'existence de ces criminels sans remords, la mettant au pied du mur quant à ses pratiques thérapeutiques. En fonction de ses attentes, le lecteur est alors pleinement satisfait de cette évolution progressive d'une personne se heurtant à la réalité, ou reste un peu sur sa fin du fait que la thématique de la sécurité et de la transgression ne soit pas tout à fait assez développée.
Batman - White Knight
Mettre en œuvre des réformes - Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable de Batman. Il comprend les 8 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits, dessinés et encrés par Sean Murphy, avec une mise en couleurs réalisée par Matt Hollingsworth. Murphy a réalisé une deuxième saison Batman: Curse of the White Knight. La Batmobile arrive devant la grille de l'asile d'Arkham et va se garer devant la porte d'entrée. Jack Napier en sort et se rend à la cellule de Batman, accompagné par les gardes. Napier indique à Batman enchaîné, qu'il a besoin de son aide. Il y a un an, Joker est en train de fuir comme un malade, sur un hoverboard, en pleine voie, talonné par Batman dans sa Batmobile, avec Batgirl (Barbara Gordon) sur le siège passager. Joker se joue des obstacles alors que Batman donne l'impression de foncer dans le tas : sur le toit d'un immeuble, au milieu d'un chantier sans faire attention aux ouvriers. La course-poursuite se termine dans un entrepôt où Joker se retrouve acculé par Batman, essayant de se défendre avec une hache. Batman commence à frapper Joker pour le maîtriser, pendant que Joker développe un argumentaire dans lequel il prouve que les méthodes de Batman n'ont jamais rien résolu, qu'elles ne servent qu'à assouvir son besoin de contrôler les choses, et que lui, Joker, comprend mieux Gotham que lui. Excédé, Batman finit par faire avaler à Joker les comprimés contenus dans le flacon qu'il lui agite sous le nez, sous les yeux de James Gordon, Renee Montoya, Harvey Bullock, Batgirl, Nightwing et plusieurs autres témoins dont un filme la scène avec son téléphone. Les informations à la télé sont partagées sur la séquence, entre la preuve d'un individu en maltraitant un autre sous le regard de la police qui regarde sans rien faire, et ce que l'on sait des exactions de Joker (mais qui n'a jamais été prouvé). Gordon, Montoya et Bullock regardent Joker allongé dans son lit dans l'unité de soins intensifs. Bullock est satisfait qu'enfin le public se rende compte que Batman est un vigilant qui abuse de la violence, et qui s'il avait été un policier aurait été renvoyé depuis longtemps pour faute grave. Barbara Gordon et Dick Grayson vont rendre visite à Bruce Wayne qui accepte de leur confier ce qui le mine : Alfred Pennyworth se meurt et est dans le coma. Jack Napier confie à son psychothérapeute ce qui le mine : sa fascination pour Batman qui confine à une forme d'adoration, Gordon se trouve dans le bureau du maire Hamilton Hill quand la docteure Leslie Thompson lui apporte le rapport sur Jack Napier : il est guéri et sain d'esprit et il a décidé de porter plainte contre la police de Gotham (GCPD, Gotham City Police Department), contre Batman et contre la ville de Gotham. En 2019, l'éditeur DC Comics met officiellement un terme à sa branche Vertigo destinée à des récits pour des adultes, et se réorganise un peu avant en 3 branches de publication dont le Label Noir (Black Label) pour accueillir des récits plus sombres, adultes. C'est dans cette branche qu'est publié le présent récit. Sean Murphy a déjà réalisé plusieurs bandes dessinées avant celle-ci : entre autres Joe L aventure intérieure (2010/2011, avec Grant Morrison), Punk Rock Jesus (2012), The Wake (2013/2014, avec Scott Snyder), Tokyo Ghost (2015/2016, avec Rick Remender). En entamant le récit, le lecteur se demande comment il se situe par rapport à la continuité. Il comprend vite qu'il s'agit d'un récit hors continuité : le coma d'Alfred, la rémission de Joker, le sort de Jason Todd. L'auteur a donc les coudées franches pour raconter une histoire de Batman comme il l'entend, en réinterprétant les personnages récurrents comme il le souhaite. du coup, le lecteur se retrouve régulièrement en train de se demander si Sean Murphy s'écarte volontairement du statu quo pour mieux y revenir, ou s'il s'agit d'une prise de liberté durable, rendant ainsi le scénario beaucoup moins prévisible. Il est possible aussi que le lecteur soit avant tout venu pour les dessins de Sean Murphy. Il retrouve ces éléments détourés avec des traits fins, voire très fins, et secs, parfois rectilignes y compris pour des contours anatomiques, et des aplats de noir copieux aux formes irrégulières mangeant de nombreuses cases. Il retrouve également l'influence des mangas, en particulier dans les traits de puissance ou de vitesse servant également à intensifier les perspectives, et dans les visages plus jeunes (en particulier celui de Barbara) avec des expressions traduisant une émotion non filtrée, souvent un enthousiasme communicatif. Par contre, l'artiste a mis la pédale douce sur les nez pointus : ces appendices ont retrouvé une forme plus conventionnelle. Dès la première page, le lecteur plonge avec délice dans une atmosphère gothique et noire : l'asile d'Arkham dans le noir de la nuit, avec sa grille en fer forgé, et ses chauves-souris. Par la suite, Sean Murphy excelle à capturer et à faire ressentir la noirceur de Gotham et de certains personnages : Batman comme une bête en cage dans sa cellule, la collection obsessionnelle de produits dérivés de Batman dans la chambre de Joker, la pose romantique de Victor Fries devant sa femme Nora cryogénisée, l'effondrement d'un pont de Gotham, l'immense canon rétro-futuriste dont va se servir Neo Joker. Très vite, le lecteur se retrouve plongé dans Gotham à côté des protagonistes, éprouvant la sensation que son état d'esprit est influencé par les grands bâtiments effilés, par les longues perspectives, par les quartiers plus resserrés, par le riche mobilier du manoir des Wayne, par la décoration insensée de l'appartement de la première Harley Quinn, par la pénombre de la Batcave, par l'espace ouvert sur la place où Jack Napier fait un discours, par l'aménagement purement fonctionnel des bureaux de la police et du parking au sous-sol. Il côtoie, plutôt qu'il n'observe, des individus à la forte personnalité graphique : le maintien droit et strict de Jack Napier et son sourire, le maintien droit et rigide de Batman attestant de sa psychorigidité, les postures plus souples de Batgirl, le comportement très formel de James Gordon pétri de la responsabilité de sa fonction. Sans ostentation, Sean Murphy se montre un chef décorateur de talent, un costumier attentif aux détails, et un directeur d'acteurs avec une vraie vision, dramatisant un petit peu leur jeu pour rendre compte de l'ampleur des enjeux, du degré d'implication des différentes personnes. le lecteur reste également bouche bée devant de nombreuses séquences échevelées : l'improbable course-poursuite entre la Batmobile et Joker en hoverboard, la violence du combat à main nue entre Batman et Joker, les clins d'œil à Batman Mad Love de Paul Dini & Bruce Timm et à Batman the animated series, l'apparition horrifique de Clayface (Matthew Hagen) chez Mad Hatter (Jervis Tetch), la soirée en amoureux entre Jack Napier et Harley Quinzel, une autre course-poursuite cette fois-ci entre 2 modèles différents de Batmobile, etc. Déstabilisé par la possibilité pour le scénariste de modifier les éléments canoniques comme bon lui semble, le lecteur se montre plus attentif à l'intrigue pour ne pas laisser échapper un détail, ou pour ne pas se tromper sur le sens d'une scène qu'il peut avoir l'impression d'avoir déjà vue. Sean Murphy développe la relation entre Batman et Joker, essentiellement du point de vue de Joker, sur une dynamique d'amour & haine. Suite au traitement administré de force par Batman, Joker voit sa personnalité revenir à son état antérieur, quand il était un individu très ordinaire appelé Jack Napier. Or ce dernier a conservé toute l'expérience qu'il a acquise en tant que Joker, en particulier sa familiarité avec Batman. Il décide à la fois de se réformer, et de prouver que les méthodes de Batman sont plus néfastes à Gotham que bénéfiques. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur développe ce thème, mais là Sean Murphy le prouve par l'exemple : Jack Napier se lance en campagne, tout en initiant des actions pour résoudre les problèmes de fond de la ville, plutôt que de s'en tenir à faire disparaître temporairement les symptômes que sont les supercriminels. La longueur du récit et son déroulement en dehors de la continuité font que Sean Murphy se montre assez convaincant pour que le lecteur y croit. Il montre d'un côté Batman qui ne fait confiance à personne, ce qui sous-entend un ego surdimensionné, un individu persuadé d'avoir raison mieux que tout le monde. de l'autre côté, Jack Napier n'agit pas par altruisme ou par bonté de cœur : il a quelque chose à prouver, une forme de vengeance contre Batman en montrant que d'autres méthodes peuvent réussir durablement, et ainsi gagner sa rédemption. Emporté par la narration visuelle, le lecteur se laisse progressivement convaincre de la nocivité de Batman pour l'organisme qu'est la ville de Gotham, et par le bienfondé des méthodes démocratiques de Jack Napier. La narration de Sean Murphy n'a pas la force de conviction de celle de Frank Miller pour Dark Knight Returns : c'est la somme de réflexions diverses qui finissent par saper les a priori du lecteur et par retourner ses convictions. C'est une façon de procéder parfois un peu fragile quand un argument reste superficiel, presque spécieux, et ne vaut que parce qu'il s'intègre bien dans la tapisserie dessinée par les autres. Cette sensation de fragilité est renforcée par les éléments incidents de l'intrigue : la maladie d'Alfred et sa lettre, la scène d'explication à la fin sur le rôle d'un des personnages, comme si l'auteur avait estimé qu'il fallait consolider l'intrigue principale avec des éléments périphériques. Avec cette histoire, Sean Murphy réussit le pari de réaliser une histoire personnelle et originale de Batman, ce qui est déjà une grande réussite en soi. Il met en œuvre une narration visuelle acérée et consistante : Gotham s'incarne avec une personnalité inquiétante, les personnages existent et il y a de nombreuses scènes visuellement mémorables. L'auteur parvient à écrire un récit qui utilise les conventions du genre superhéros (costumes et masques, superpouvoirs des ennemis de Batman, confrontations physiques, et une touche de technologie d'anticipation pour les Batmobiles), tout en racontant une histoire adulte, où un individu met Batman à mal en utilisant les outils de la démocratie.
Damned
Où est le magot ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1997, écrits par Steven Grant, dessinés et encrés par Mike Zeck, avec une mise en couleurs réalisée par Kurt Goldzung. Les couvertures ont également été réalisées par Zeck, et peintes à l'aérographe. Ce jour, Mike Thorne vient d'achever de purger sa peine de prison de 4 ans au centre de détention de Runacre. Il se présente au guichet de sortie pour récupérer ses effets personnels. le fonctionnaire pénitentiaire lui dit qu'il peut garder les affaires de Thorne s'il le souhaite, parce qu'il pense qu'il sera bientôt de retour derrière les barreaux. Thorne franchit la porte de sortie, et le directeur lui enjoint de profiter de cette seconde chance qui lui est offerte, car beaucoup d'autres aimeraient pouvoir en bénéficier. Thorne sort enfin à l'air libre, sans s'être jamais plaint une seul fois, sans avoir demandé pardon, sans avoir nié sa culpabilité. Il entend quelqu'un appeler son nom : il s'agit de Cliff Farage, son agent de probation. Celui-ci le conduit à la ville voisine et lui énonce les règles du jeu : pas de voyage dans une grande ville comme New Covenant, pas de télé, pas d'alcool, pas de femme, pas de drogue, pas de crime, le rendez-vous hebdomadaire avec lui, un boulot au salaire minimum dans le diner du coin, tenu par Slim un ancien détenu de Runacre. Mike Thorn se plie aux règles, supportant les remarques de sa collègue au Diner, mangeant des conserves à même la boîte, écoutant la radio, et se disant que les autres prisonniers avaient raison : à l'intérieur comme à l'extérieur il y a toujours quelqu'un pour diriger ta vie. Un jour, Mike Thorne prend sa pause à l'arrière du diner, et Slim le prévient : il a déjà vu ce regard chez d'autres ex détenus, et il lui déconseille d'essayer de prendre la poudre d'escampette. Mike Thorne lui explique qu'il n'a besoin que de 2 ou 3 jours pour se rendre à New Covenant et tenir la promesse qu'il a faite à Douglas Orton, un autre prisonnier, mort en prison. Il lui a demandé d'aller transmettre un message. Slim pose quelques questions sur Orton, et lui dit qu'il va lui avancer l'argent pour prendre le bus jusqu'à New Covenant, et le couvrir vis-à-vis de Farage, sous réserve que Thorne soit de retour avant son prochain rendez-vous avec Farage. Thorne le remercie en se demandant ce qui lui vaut cette gentillesse. Slim est déjà rentré dans le diner et il passe un coup de fil : il demande à parler à King Silver car il connaît le codétenu de Doug Orton. le lendemain, Mike Thorne prend le bus et se rend à New Covenant. Il doit retrouver la sœur d'Orton pour lui transmettre son message. Il se rend dans le quartier chaud, et demande son chemin pour se rendre à l'Orphelinat Sainte Bernadette à un grand balaise qui lui cherche des noises, mais qu'il remet sans peine à sa place. Il est accueilli par une sœur qui le fait rentrer. Il dit qu'il vient de la part de Doug Orton pour retrouver sa sœur Camille Orton. Un petit récit de polar tordu en 4 épisodes : sympathique, mais quel intérêt ? En 1986, Steven Grant & Mike Zeck collabore pour la première fois pour un récit passé dans les annales (malgré le dernier épisode sabordé par la politique éditoriale) : The Punisher : Cercle de sang. Avec cette histoire, ils font franchir un palier au personnage, l'extrayant du monde des superhéros pour en faire un exécuteur faillible et sans pitié. Quelques années plus tard, l'éditeur Marvel leur donne la possibilité de réaliser une histoire complète sans interférence : Punisher, retour vers nulle part (1989). Aussi en voyant arriver ce récit 8 ans plus tard, le lecteur ne peut qu'être alléché par l'idée d'une nouvelle collaboration entre ces 2 créateurs. Effectivement, l'histoire navigue entre polar et histoire de gangsters. Mike Thorne a fait une bêtise qui l'a envoyé au mitard pour 4 ans. Il sort avec une promesse faite à un autre détenu, et il ne faut longtemps pour qu'il se retrouve le centre d'attention d'un parrain qui cherche à mettre la main sur de l'argent qui a disparu. Bien sûr la somme en question attire la convoitise de 2 ou 3 autres personnes, elles aussi prêtes à faire usage de la violence pour apprendre ce que sait Mike Thorne. Steven Grant met en scène des personnages traditionnels : l'ex-taulard avec des principes moraux, le parrain qui n'hésite à se salir les mains et à qui on ne la fait pas, l'agent de probation qui connaît bien les ficelles et à qui on ne la fait pas non plus, la jeune femme dessalée et intéressée, le bras droit du parrain qui a sa propre ambition, le comptable timoré, et une officier de probation d'état jolie et efficace. Pour ceux qui ont lu Cercle de sang, il est indéniable que c'est un plaisir de retrouver Mike Zeck en bonne forme. Bien sûr, il est possible de remarquer des effets déjà présents dans cette aventure de Punisher : les yeux mi-clos avec un pourtour à l'encrage un peu appuyé, la tête à demi tournée vers l'arrière pour guetter un assaillant, faire feu sur un ennemi en en utilisant un autre comme bouclier humain, visage en train de transpirer en très gros plan, corps en mouvement dans une forte perspective, une très grande largeur d'épaule pour Thorne. Mais Mike Thorne n'est pas Frank Caste, et ni Zeck, ni Grant n'effectuent un décalque du Punisher. le dessinateur le représente comme un vrai sportif, sans être un culturiste, avec une certaine grâce dans ses mouvements, et une capacité de frappe très rapide. Il sait sourire, mais le plus souvent son visage affiche une intensité qui fait comprendre à son interlocuteur sa détermination. Les autres personnages présentent une forte personnalité graphique : la belle et fine Cam, le frêle Bobby avec ses très grosses lunettes, l'homme de main massif et taciturne, l'étrange parrain à l'air souvent narquois, voire rigolard. le lecteur s'aperçoit que Mike Zeck insère régulièrement une pointe d'humour visuel : les regards en coin de Mike Thorn, la dramatisation appuyée de certains visages, le calme vaguement désabusé de King Silver, les doigts d'honneur du mort dans le cercueil, la fausse soumission de Cam, Thorne en slip, etc. Ce n'est pas que le dessinateur se moque de ses personnages ou introduit de la dérision, c'est qu'il est conscient des conventions narratives du polar et qu'il les met en œuvre en sachant que les lecteurs les attendent sans être dupes. S'il a déjà lu des comics de superhéros illustrés par Mike Zeck (par exemple Marvel Secret Wars ou Captain America), le lecteur voit bien les gestes, les postures qui sont importés directement des conventions visuelles de ce genre. Toutefois ces réminiscences sont intégrées de manière cohérente dans la narration visuelle globale. Mike Thorne est effectivement un dur à cuir, à la fois suite à ses 4 ans passés en prison, mais également pour son passé de marine et de boxeur. Il doit défendre sa vie contre des truands qui n'hésitent pas à cogner. Ce polar met également en scène une femme fatale, 2 parrains, des hommes de main, personnages souvent présents dans les comics également. Zeck a trouvé le bon dosage dans la représentation des décors. Il n'hésite pas à utiliser les trucs et astuces habituels dans les comics pour avoir à éviter de les représenter, parfois une page durant. Mais il prend soin de les décrire en ouverture de chaque scène et il le fait avec assez de détails pour qu'ils ne donnent pas l'impression d'être en carton-pâte. le lecteur se laisse donc prendre à cette narration visuelle énergique et virile, avec une saveur de genre assumée, et des clins d'œil discrets. De son côté, Steven Grant a lui aussi baissé d'un cran et mêmes de plusieurs crans les caractéristiques nihilistes de son écriture pour Punisher. Mike Thorne n'est pas revenu de tout : il n'est pas en train de mener une guerre qu'il sait perdue d'avance. Il n'a pas renoncé à la possibilité d'un avenir meilleur. Il est animé par une forme d'absolu qui lui a fait refuser toute facilité ou tout compromis pour les conséquences d'avoir donné la mort par accident. de la même manière que ce personnage participe d'un archétype du polar, ceux qu'il rencontre sont aussi dérivés d'archétypes : le parrain du crime organisé, la femme de mauvaise vie, le second qui rêve d'être parrain à la place du parrain, etc. le lecteur qui est venu chercher un polar en a donc pour son argent, et Steven Grant sait utiliser les conventions du genre avec élégance, avec le bon équilibre entre les clichés attendus et l'originalité nécessaire pour donner de la saveur au récit. Il a conçu une intrigue tordue comme il faut, avec un bon suspense, même si la résolution reste classique. Il sait insuffler une réelle personnalité à chaque protagoniste en un minimum de dialogues. Par contre cette histoire ne constitue pas un révélateur d'une réalité sociale, ou d'une classe sociale. Elle dessine le portrait d'un individu qui sort de l'ordinaire, avec un système de valeurs personnel, et une capacité d'adaptation aux personnes en face de lui. Il s'agit bien d'un petit polar tordu en 4 épisodes, sans velléité d'être un révélateur social, mais exécuté de main de maître, avec un scénariste dosant parfaitement ses dialogues, et ayant bâti une intrigue ludique, et un dessinateur dosant lui parfaitement ses effets pour une narration divertissante.
Ne lâche pas ma main
Je suis un fan de Michel Bussi. J'ai donc lu le roman il y a quelques années. J'avais beaucoup aimé la construction du récit avec cette ambiance si particulière de la Réunion. Par contre je n'avais pas accroché plus que cela à un final à la narration assez compliquée dans le roman. Dns la série j'ai retrouvé les points forts que j'avais appréciés et j'ai trouvé le final bien plus lisible et accrocheur que lors de ma première lecture. C'est dire si j'ai trouvé cette lecture polar très divertissante malgré ma connaissance de l'intrigue. C'était déjà le cas dans Nymphéas noirs avec une adaptation de F. Duval vraiment au top. Le scénariste travaille avec une grande finesse sur le trio Purvi/Christos/Martial pour fournir une narration très construite, fluide et dynamique. Duval respecte très bien le déroulé et l'esprit du roman. Comme souvent avec Bussi il faut aller au delà des premières apparences et les choix de Duval laissent à entendre sans dévoiler le pourquoi du comment. Ensuite c'est un roman d'ambiance. Bussi nous emporte loin de sa Normandie chérie dans un contexte exotique très dépaysant. Le roman insistait sur l'envers du décor d'une société rongée par la violence, la drogue ou le chômage derrière le clinquant des hôtels pour touristes Ici c'est juste suggéré grâce au personnage d'Imelda. Cela n'enlève rien à la cohérence du récit qui chante avec les incursions de phrases créoles dans la narration. J'ai été un peu désorienté au début par le graphisme de Cassegrain. J'ai trouvé les visages de ses personnages avec un manque de volume et une forme allongée un peu trop prononcée. De plus les auteurs respectent le parti pris de ne pas faire de la série une carte postale de l'île. On est assez loin des images sublimes proposées par les nombreux reportages sur l'île. Les extérieurs sont même un peu effacés par rapport à la dynamique des personnages. Une fois cela accepté cela reste un visuel très agréable qui soutient bien l'intrigue. Une excellente lecture détente pour le bord de plage en gardant toutefois un œil sur ses bambins.
Seules à Berlin
C'est une belle surprise que j'ai eu en dévorant cette série de Nicolas Juncker. Sa fiction basée sur deux sources qui ont vécu les événements traite avec tact et doigté une thématique longtemps taboue. En effet les viols indénombrables dont sont victimes les femmes en temps de guerre a rencontré un déni partagé par toutes les armées modernes. Comme le montre le récit, les autorités se sont souvent cachées derrière un règlement impossible à faire respecter. L'auteur nous plonge dans l'enfer de la prise de Berlin par l'Armée Rouge. Enfer partagé par les deux camps d'ailleurs car si les civils allemands avaient une survie de rats comme le montre la BD, les soldats russes eurent à se battre contre les derniers ados fanatisés du régime et a essuyé de nombreuses pertes de tirs "amis". Cette tension et les souvenirs des monstruosités allemandes de 41 et 42 expliquent le sort peu enviable des femmes prises dans cet enfer. La force de la narration est d'éviter tout manichéisme. Ingrid porte une part de culpabilité avec ses sympathies pour les SS et Evguenia appartient à un Corps, le NKVD, qui ne compte plus ses injustices meurtrières. C'est au milieu de ce contexte que Juncker fait grandir un germe d'humanité qui donne espoir en un futur paisible. Futur encore utopique qui passe par les femmes bien proches des souffrances des combats et toujours éloignées des honneurs de la représentation du héros guerrier. Le graphisme est un peu surprenant au début de la lecture mais au fil des planches, le dessin nous immerge de plus en plus dans ce gris poussiéreux des combats et du quotidien des uns et des autres. Seule notre sympathique traductrice russe présente quelques rondeurs naïves et enfantines sur lesquelles on peut reprendre son souffle. Une très belle lecture pleine de dignité.
Superbeasts
Sur une île du Japon, un étrange brouillard est apparu du jour au lendemain duquel surgissent des créatures monstrueuses capables de ravager les villes et populations. L'armée Japonaise n'a pas réussi à les éliminer et a préféré mettre l'île en quarantaine, bloquant sur place une partie de la population. Une organisation armée non gouvernementale a toutefois décidé de rester sur place pour protéger les humains mais aussi étudier et combattre les monstres. Pour cela, elle a créé des humains hybrides dotés d'une force phénoménale proche de celle des monstres. Le héros, psychologique recruté par l'organisation, est amené à découvrir la situation sur l'île et à prendre la tête d'une section de ces hybrides qui ont besoin de son support psychologique pour pouvoir appréhender leur esprit mi humain mi bestial. Ce manga reprend le thème des kaijus, monstres titanesques façon Godzilla, et le mélange à la trame du film The Mist pour en faire une série d'action avec un message de fond plus ou moins écologique, comme une revanche monstrueuse de la Nature envers les hommes. C'est une série à grand spectacle, avec un excellent dessin de la part de Nykken. Il maîtrise parfaitement son art pour offrir des personnages soignés, vivants et bien reconnaissables, des décors détaillés, et des monstres qui se démarquent du reste par un style graphique légèrement différent qui accentue leur étrangeté et la menace qu'ils représentent. Créatures gigantesques, décors urbains qui se font pulvériser et action à tout va se mêlent à d'autres scènes plus posées où les héros analysent la situation et apprennent à se connaitre. C'est le cas en particulier de la jolie Miko, membre de la section dont le héros prend la tête, et dont le caractère hybride témoigne de son étrangeté, ni vraiment humaine, ni vraiment monstrueuse. A travers elle, on essaie de comprendre ces créatures qui surgissent du brouillard, leur état d'esprit et leurs mystérieuses motivations. Le ton de la série est très sérieux, privilégiant le suspens et l'action. Il présente heureusement une petite part d'humour pour contrebalancer, essentiellement centré sur les réactions autistiques de Miko régulièrement en décalage avec la situation tant elle est étrangère aux émotions humaines classiques. Très bien dessinée et très bien rythmée, cette série est accrocheuse et donne envie de parcourir ses pages pour voir où elle va nous mener et comment l'Humanité va réussir à gérer cette menace titanesque qui s'en prend à elle.
Strange adventures
Incroyable, une histoire palpitante avec une mise en page parfaitement maîtrisée. Je l'ai lue il y a deux ans et j'avais trouvé ça très très bon. Pour être au plus juste dans ma note, j'ai décidé de le relire et j'en ressors tout autant fasciné. Le contraste de dessin entre la vie réelle et les événements passés (qui viennent essentiellement du livre d'Adam si j'ai bien compris) est très bien pensé. J'ai adoré le style dans les deux cas : détaillé dans un style proche d'une photographie réelle et une ambiance particulière pour l'un, et propre, haut en couleur pour l'autre. Le découpage des cases que j'ai particulièrement apprécié. Ça change des comics que j'ai lus jusqu'ici. Rien de chaotique, chaque planche est une véritable oeuvre de mise en page. Ce découpage horizontal en 3 parties j'en suis fan, parfois en 9 cases homogènes, parfois en 1:3.... bref, chaque mise en page est superbement réalisée. L'intrigue m'a tenu en haleine tout du long. On y suit les aventures d'Adam Strange, qui ont fait de lui ce héros des deux mondes . Avec une enquête en premier plan menée par un personnage emblématique comme Batman (pour ne pas trop en dévoiler). Il y a tout ce qu'il faut pour ne pas s'ennuyer. La force du récit réside dans l'originalité de la présentation des événements et dans sa mise en page, qui, à mon sens, joue un rôle crucial dans l'appréciation de cette lecture. Je trouve en générale les histoires classiques de super-héros redondantes, c'est pourquoi je ne lis que celles mettant en scène des personnages déjantés ou bien sombres. Heureusement, ici, on échappe au scénar classique de super-héros pour savourer une intrigue vraiment originale. Tous les personnages, qu'ils soient secondaires ou même tertiaires, ont un charme indéniable, que ce soit par le style visuel ou par leur caractère, impossible de rester indifférent. Franchement, je ne trouve aucun point négatif à ce comics. Si je devais vraiment chercher un bémol, ce serait l'explication finale, qui aurait pu en dire un peu plus sur un événement majeur passé. À part ça, rien à redire. C'est un petit pavé de comics que j'ai dévoré en une soirée (lors de mes 2 lectures) et que je recommande vivement à l'achat et à la lecture !
Hoka Hey !
Honnêtement, c'est sans doute le meilleur Western que j'ai jamais lu. Et Neyef a sans doute fait une œuvre qui mérite autant lecture, relecture que contemplation. Je ne connaissais de l'auteur que Mutafukaz - Puta Madre que j'ai beaucoup apprécié, et malgré un coup de crayon qui reste assez spécifique mais aisément reconnaissable (nez petit et pointu, décors chargés) je trouve qu'il a fait un travail colossal ici. C'est beau, dans les décors et les environnements, c'est riche, immersif ! On se croirait traverser soi-même les vallées américaines, les grandes plaines et les collines. Je ne pensais pas que ce serait aussi immersif, mais qu'est-ce que j'étais dedans ! A entendre les cris d'oiseaux et à sentir l'odeur des bois qu'on traverse. Mais ce dessin que je loue n'est pas le seul atout, et l'histoire convient tout à fait. Déjà parce que l'auteur a décidé, pour une œuvre aussi longue, de ne pas innover : le canevas est tout ce qu'il y a de plus classique, mais efficace. On est sur du déjà vu dans les grandes lignes, mais c'est typiquement la BD qui nous rappelle que ce n'est pas la nouveauté qui importe, puisque toutes les histoires existent déjà. C'est la façon de la raconter et ce que l'histoire nous dit réellement qui compte. Ici une question d'héritage, de vengeance, de violence aveugle, dans une ambiance de fin des temps pour l'amérindien. Une vraie histoire sordide, dont les ressorts scénaristiques m'ont parfois surpris et qui se finit sur une grande tristesse, du genre qu'on ne peut consoler juste en pleurant. La fin donne des airs de tragédie et j'accepte volontiers le coup du hasard qui fait recroiser les personnages. Nous sommes dans les rouages d'une tragédie antique, où le hasard n'est que la forme prise par la fatalité pour jouer le dernier tour de la pièce. Fortune, nous sommes tous des jouets entre tes mains ! Une telle BD, c'est presque un petit miracle. Une histoire simple pour traiter de divers sujets tous aussi pertinents les uns que les autres, un dessin qui sublime la nature et les paysages pour nous entrainer dans cette longue balade vengeresse, une tragédie que n'auraient pas renié les grecs pour motif final et l'ensemble dans un ouvrage où l'édition a choisi la qualité. Sans rire, je crois bien qu'on est sur un sans-faute ou presque ! Pour ma part, je suis sous le charme comme je l'ai peu été pour des westerns. C'est l'un des genres que je lis le moins en BD, mais quelle découverte ! Incontournable des sorties 2022, à mon sens. Pour dire à quel point cette BD m'a parlé, j'ai depuis très longtemps l'idée de faire un jour une traversée des États-Unis à cheval pour profiter au mieux, pleinement, de ces grands paysages qui me font de l’œil. Cette BD m'a donnée l'impression de pouvoir vivre un peu ce rêve, mais surtout me l'a remis en mémoire alors que je n'y ai plus pensé depuis des années. Je ne peux que vous conseiller de la lire !
La Forêt - Une enquête buissonnière
Voilà un album plutôt étonnant, dans lequel je suis rentré un peu à reculons, et qui, petit à petit, m’a convaincu. Je ne suis pas fan du dessin, hésitant, souvent brouillon – mais il est lisible quand même. Autre frein au départ, ça part dans tous les sens, ça parait hautement décousu, avec moult digression qui, de prime abord, semblent s’éloigner du sujet – la forêt donc. Mais plus j’avançais dans cette lecture, et tous ces « pas de côté » (sur la chasse, les gitans, une philosophe chrétienne allemande, la biodiversité et la gestion de la forêt), plus j’étais convaincu que tout ça formait un tout. Claire Braud, sous des airs de « Colombo » documentariste, réussit son pari je trouve, en nous faisant voir la complexité du sujet, mais aussi les moyens d’action de chacun, les piste de réflexion. Un album intéressant donc. Note réelle 3,5/5.
Les Yeux dans le mur
C'est toujours un autoportrait qu'on fait. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s'agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s'ouvre avec une page d'introduction. le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu'elle était en dernière année d'une école d'art et qu'il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d'études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l'environnement où elle a grandi. Dans l'atelier d'Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu'il est en train de la peindre. Elle lui demande d'arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n'est pas celui qu'elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l'envers, c'est du cinéma. Il sait qu'elle aime les mots à l'endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c'est ces traces qui le fascinent. de sa banlieue, il ne reste aujourd'hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd'hui, elle veut des choses qui n'existent pas. L'esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d'une coupure de presse sur le décès de quelqu'un, le succès d'un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l'instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu'il a les yeux d'un fou, le visage d'un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d'abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu'il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu'on puisse l'aimer. Il demande s'il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l'a regardé longtemps. Il n'a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu'elle est si belle. Céline répond qu'il lui fout l'angoisse. S'il n'a jamais lu de bande dessinée de d'Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu'il va trouver, s'il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l'auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S'il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu'il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n'est simpliste qu'en apparence. Il s'interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l'artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple le portrait ou L'Arleri. D'un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d'une suite d'échanges entre l'artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d'une promenade sur les quais, d'un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d'une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C'est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot. Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c'est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d'une page, l'usage de la couleur s'éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d'émotion ressortant contre l'intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n'est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d'une case, comme la rémanence fugace et incomplète d'un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu'elle ne peut pas se sortir de l'esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n'utilise pas. Il s'agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle. Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d'études d'école d'art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d'âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l'expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu'il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d'un bateau à la surface, en se disant qu'il ne dispose que de ça pour essayer d'aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l'unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l'eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec le portrait et L'Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu'elle est également autrice de cette oeuvre. le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l'artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu'il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment. Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu'il est parti pour essayer de comprendre, qu'il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu'elle l'a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l'habiller d'une légende alors qu'il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c'est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l'objectif de rendre compte de la personnalité profonde d'un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l'eau, d'aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l'autre reste toujours l'autre. C'est toujours un autoportrait qu'on fait. En planche 40, dans l'atelier, elle lui fait observer qu'il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu'elle lui montre le portrait d'elle qu'il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème. Puis le lecteur se dit qu'il manque d'honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l'histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L'autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n'est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s'il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l'introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu'il ne sait plus aujourd'hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d'élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait. Une bande dessinée de plus d'Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n'appartient qu'à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c'est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s'exprimer.