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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Léon le Grand
Léon le Grand

Vous êtes étranges, vous les chrétiens. Vous adorez des perdants qui ont été mis à mort. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une reconstitution de la vie de Léon Ier le grand de l'an 452 à l'an 455. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par France Richemond, médiéviste, pour le scénario, Stefano Carloni pour les dessins, et Luca Merli pour la couleur. Il comporte quarante-six planches de bande dessinée. En fin d'ouvrage, se trouve un dossier écrit par Bernard Lecomte, développant le contexte historique dans lequel a vécu le quarante-cinquième pape : le déclin de l'Empire romain, Un pouvoir impérial en déconfiture, La primauté de Rome, Que sait-on de Léon ?, Léon triomphe à Chalcédoine, La lutte contre les hérésies, le face-à-face avec Attila, Après Attila, Genséric, Ce qui reste de Léon. À Milan, des barbares à cheval, poursuivent des citoyens et les exterminent avec leur épée : c'est un massacre ! Quelques temps auparavant, à Ravenne, dans le palais de l'empereur d'Occident, Valentinien III reçoit le vénérable Léon, évêque de Rome. Avant que l'hôte ne soit autorisé à entrer, la discussion s'engage entre l'empereur, son épouse Licinia Eudoxia et Honoria la soeur de Valentinien. Son épouse lui reproche de ne pas s'intéresser à la religion, de ne pas avoir l'envergure de son cher père, l'empereur d'Orient qui a tant lutté pour la Foi, que son manque d'ambition a pour conséquence que l'empire restera éternellement divisé entre l'Orient et l'Occident. Il rétorque qu'il n'a peut-être pas d'envergure, mais qu'il est vivant, alors que son père Théodose vient de se tuer bêtement, d'une chute de cheval. Elle réagit : il aurait pu en profiter pour réclamer l'empire d'Orient puisqu'elle est la seule héritière, au lieu de laisser sa tante Pulchérie se saisir de la pourpre avec Marcien, son époux fantoche. Il décide de faire entrer le pape Léon premier. Le pape l'informe que c'est un jour heureux : le concile de Chalcédoine que la défunte impératrice Galla Placidia souhaitait tant a rétabli la pureté de la Foi. Licinia en rajoute : la mère de l'empereur savait, elle, que le destin de l'empire est lié à celui de l'Église. Léon premier synthétise les faits : une grave hérésie est venue du moine Eutychès, supérieur d'un puissant monastère de Constantinople. Sa réputation de sainteté et d'ascèse rayonnait dans tout l'Orient, pourtant il s'acharnait dans l'erreur monophysite. Eutychès refusait de croire que le Seigneur Jésus ait une âme humaine. Il la jugeait incompatible avec sa divinité. Honoria rappelle que l'empereur Théodose avait tout fait pour protéger ce moine. Jusqu'à convoquer un concile dans le seul but de faire lever l'excommunication lancée contre lui. Concile où l'on refusa la parole aux légats du vénérable pape Léon, et où Flavien, le patriarche de Constantinople, fut arrêté violemment en pleine séance. Les rappels théologiques continuent ainsi jusqu'à l'irruption d'un soldat qui les informe qu'Attila et ses Huns sont en train de massacrer les romains dans la cité de Milan. Un défi ambitieux : une reconstitution historique, devant en plus évoquer la Foi catholique puisqu'il s'agit d'un pape. le lecteur habitué des bandes dessinées à caractère historique s'est déjà forgé son horizon d'attente : des dessins descriptifs, avec beaucoup de dialogues ou d'exposition à rendre vivants, quelques exagérations romanesques dans les prises de vue, une nécessité contraignante pour la scénariste d'exposer de nombreux éléments historiques dans une pagination restreinte, également par le biais de cartouches. La première séquence comporte deux pages consacrées au massacre des habitants de Milan par les Huns. La prise de vue est dynamique, avec des angles et des cadrages accentuant l'impression de mouvement par des plongées et des contreplongées, de la violence. Il n'y a que quatre phylactères très courts pour laisser la place à l'action visuelle. La seconde séquence se déroule sur six pages, des discussions en deux parties, d'abord entre l'empereur, sa sœur et son épouse, puis avec l'interlocuteur supplémentaire qu'est le pape Léon. L'artiste met en œuvre un réel savoir-faire, avec une forte implication pour que la prise de vue ne se limite pas à une simple alternance de champ et contrechamp. Il ne lésine ni sur la représentation des arrière-plans, ni sur les angles de vue travaillés, avec par exemple une vue de dessus de la salle du trône pour établir la configuration de la pièce. La scénariste entremêle les informations avec l'état d'esprit des personnages, faisant ainsi passer leurs émotions. La narration s'avère vivante, retenant l'attention du lecteur. Au vu du titre et du sujet, cette bande dessinée attire le lecteur qui y vient en toute connaissance de cause : un récit historique sur un moment précis de la vie du quarante-cinquième pape, dans un contexte bien défini. Pour autant, les auteurs doivent s'adresser aussi bien au néophyte qu'à celui qui dispose déjà de quelques notions. Pour être crédible, le dessinateur doit être en mesure de proposer des visuels plausibles, et de nature descriptive, ce qui induit un bon niveau de recherches de références historiques, ainsi qu'un degré de détails suffisant, sans devenir trop pesant. S'il a déjà lu d'autres bandes dessinées historiques, le lecteur se retrouve très favorablement impressionné par l'investissement de Stefano Carloni pour donner à voir cette époque. le lecteur prend le temps de savourer les différents lieux et leurs aménagements : la salle du trône de Valentinien III avec son dallage, ses colonnes, son plafond, le camp des Huns et leurs tentes, celle d'Attila où il reçoit le pape, les meubles, les tapis, les plats et les mets servis, l'extérieur du palais impérial à Rome, sa piscine pour les bains, le port de Rome alors qu'arrivent les navires de la flotte de Genséric, roi des Vandales et des Alains, la grande place de Rome, l'étude dans laquelle Léon dicte ses missives et rédige ses sermons, etc. le dessinateur ne se contente pas de représenter le décor dans la première case de chaque séquence, puis de laisser les fonds vides au bon soin du coloriste : il les représente dans presque toutes les cases, ce qui permet au lecteur de se projeter dans chaque lieu, d'avoir à l'esprit où se déroule chaque scène, de découvrir d'autres aspects du lieu dans les cases suivantes en fonction des mouvements de caméra. D'une manière tout aussi solide et documentée, la scénariste dose habilement les informations historiques et leur exposé, avec des moments faisant ressortir la personnalité ou l'émotion des personnages. le lecteur n'éprouve jamais la sensation de se perdre en route, ou de passer à côté des enjeux. La scène d'ouverture établit visuellement qu'il s'agit d'éviter que Rome et ses habitants ne subissent le même sort que Milan et les milanais. Les personnages historiques bénéficient d'une présentation savamment dosée pour être définis, sans jamais avoir l'impression de lire une fiche dans une encyclopédie. le lecteur fait ainsi connaissance avec Valentinien, son épouse Licinia Eudoxia, sa soeur Honoria, le pape Léon, Flavius Aetius, Attila, le sénateur Flavius Bassus Hercolanus, Dame Lucina et son époux, etc. Dans le même temps, il prend note de ceux qui sont évoqués lors de conversation : Priscillien (340-385), Marcien (392-457), Pélage (v. 350 - v. 420), etc. Leur mention se fait avec ce qu'il faut d'informations pour qu'il ne s'agisse pas d'une liste désincarnée, sans devenir trop pesant. Lorsque se produit le face-à-face promis par le titre, le lecteur situe aussi bien Attila en tant que chef de la horde des Huns, et les enjeux pour lui, que le pape Léon, d'où il vient et sa foi. L'entretien s'avère passionnant, sans que les auteurs n'aient besoin de recourir à une dramatisation artificielle ou appuyée. L'évocation d'un moment de la vie d'un pape ne s'arrête pas à une reconstitution historique de nature politique : le lecteur attend également que soit évoqué l'Église et la Foi. La scénariste n'occulte pas cette dimension, sans faire ni œuvre de prosélytisme, ni se montrer moqueuse. Elle établit l'Église comme une force politique indissoluble de l'unité de l'empire. Elle ne se limite pas à ça : elle intègre le fait que le pape est le chef de l'Église et le montre à l’œuvre. Il ne s'agit pas de le montrer accomplissant les rituels catholiques : elle met en scène son apport décisif à l'unité de l'Église en luttant contre les hérésies. À nouveau, pas besoin d'être versé dans l'histoire du dogme catholique pour comprendre les enjeux. La narration comporte les éléments nécessaires à la compréhension d'hérésies comme le monophysisme, le pélagianisme ou le manichéisme. Libre au lecteur de continuer en allant chercher de plus amples informations dans une encyclopédie. Après avoir parcouru le dossier en fin d'ouvrage, il prend mieux la mesure de la qualité d'écriture et de narration de la bande dessinée : ce texte vient étoffer ce qui est exposé dans la bande dessinée, attestant qu'elle contient bien tous les éléments essentiels. Parfois, un lecteur doute que les auteurs parviennent à tenir leurs promesses, tellement le projet est ambitieux. Ici, il vient pour découvrir qui fut le pape Léon premier, pourquoi il a laissé une trace dans l'Histoire, et dans quelles circonstances il s'est retrouvé face à Attila, sans forcément nourrir un goût prononcé pour la religion. Il reconnait bien les spécificités propres à la majeure partie des bandes dessinées historiques : dessins descriptifs pour donner de la consistance à la reconstitution, et volume d'informations important. Il se rend vite compte que dessinateur et scénariste se montrent très compétents et investis pour réaliser des planches sans dramatisation artificielle ou arrière-plans sporadiques, avec un dosage de l'information remarquable. Les personnages historiques sont animés par des motivations et des émotions réelles, tout en restant cohérents avec la vérité historique. le rôle de l'Église est au cœur du récit, ainsi que l'importance du pape, sans prosélytisme, tout en établissant les enjeux tant politiques que théologiques de l'institution. Remarquable.

09/07/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série Plutôt jouir !
Plutôt jouir !

Agréable découverte, quelques pages pour poser les bases et hop l'excursion commence ! Pas une seconde d'ennui, pas le temps ! C'est l'histoire d'une vieille dame qui n'a justement plus de temps devant elle. En arrivant à l'EHPAD, elle se plonge dans ses souvenirs, ressent la nostalgie du passé, d'un certain manque sexuel qu'elle a perdu trop vite, et avec un brin de folie, décide d'exposer sa fleur pour goûter une dernière fois au plaisir d'une abeille butineuse. Cette dame est super attachante et complètement déjantée ! On suit son aventure avec le sourire tout du long. C'est original, drôle et poétique. Ça nous fait réfléchir sur la sexualité des personnes âgées et on a envie d'en savoir plus. Mais également sur ce que le vieillissement implique, comme vivre en EHPAD, les aides sociales, l'infantilisation, le regard des autres... J'hésitais entre 3 et 4 étoiles, mais pour l'originalité, je tranche à 4. Le dessin au trait minimaliste qui me fait penser à Tom-Tom et Nana se marie bien avec le ton humoristique de l'histoire. J'ai particulièrement aimé la colorisation qui semble être à l'aquarelle. C'est une BD qui fait passer un bon moment et qui offre un regard frais et plein de vie sur la vieillesse.

08/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Jardin des désirs
Le Jardin des désirs

Un album sympathique. Ce qui est bien avec lui, c’est que je l’oublie rapidement mais que je prends toujours autant de plaisir à le redécouvrir. Le scénario n’est pas des plus consistants mais les tribulations amoureuses de notre dandy restent agréables à lire. Le côté léger et surtout la fin effacent les idées sources à débat. Mais le top de l’album reste le dessin et couleurs de Will. Il y a une belle magie, ses femmes sont superbes, c’est doux et légèrement érotique. Un agréable moment à chaque fois. Avec le temps, ça vaut bien un petit 4*

08/07/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Moi, fou
Moi, fou

Ce deuxième tome poursuit l'étrangeté du monde présenté par Antonio Altarriba, sorte de version corrompue de notre monde, qui semble pourtant bien réaliste. Ce volume confirme la très bonne impression que j'ai à propos de ce duo : le dessin noir et blanc avec une unique touche de couleur prédominante, ici jaune folie, permet de créer directement des ambiances sombres et hallucinées propices au propos. C'est sur un mélange de paranoïa et de réalisme que la BD se construit, avec la progression du personnage dans une boite pharmaceutique faisant explicitement référence aux laboratoires Pfeizer, jusque dans le nom. La question des maladies mentales nouvelles est abordée avec un cynisme qui fait froid dans le dos, inventant de nouveaux troubles pour vendre plus d'anciens médicaments sans jamais se poser la question de la pertinence de l'idée (il faut juste vendre) ni de ce qui les provoque toujours plus, comme un système défaillant. Sans en dire les mots, c'est bien une critique de notre société et du capitalisme qui est fait dans la BD. Parlant de folie humaine, c'est bien plus la société qui semble devenue folle et prise d'étranges maladies mentales. Le final est glaçant et renforce cette noirceur, tout en replaçant aussi la question des entreprises, microcosmes dans lesquels se développent des folies ordinaires. On peut repenser à ces gens qui finissent par revenir dans la boîte avec un fusil ... La BD est sombre mais véhicule beaucoup de bonnes idées. C'est autant dans les discours que les détails : le personnage principal est homosexuel, "déviance" qualifiée de maladie pendant très longtemps, et qu'on tentait de "soigner". Je ne pense pas que ce soit un choix au hasard que de l'avoir mis comme personnage central. D'autre part on voit des liens avec Moi, assassin par des personnages qui reviennent, soulignant la continuité thématique des messages. L'art, la folie, le côté sombre de l'humain, la société en proie au capitalisme ... On est sur une série posant de grandes questions sur l'humain et dont les réponses mettent surtout en avant comment la société y répond mal. Une BD lourde mais ô combien pertinente, je trouve.

08/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Tamara de Lempicka
Tamara de Lempicka

Une artiste doit tout expérimenter, mais ne doit jamais tout révéler. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Cette bande dessinée a été réalisée par Virginie Greiner pour le scénario, et Daphné Collignon pour les dessins et les couleurs. Elle comprend quarante-six pages. L'ouvrage se termine avec un dossier de sept pages, écrit par Dimitri Joannidès, une biographie de l'artiste Tamara de Lempicka, en six parties : Une jeunesse cosmopolite, À la conquête de Paris, le style garçonne, La vanité du paraître, La belle Rafaëla, La fin d'un monde, Une reconnaissance posthume. Chaque page est illustrée, par une photographie dans la première page, et par un tableau pour les six pages suivantes : Vierge bleue (1934), La chemise rose ou Jeune femme les seins dénudés vêtue d'une combinaison de dentelle transparente (1933), Roses dans un vase (1950), La belle Rafaëla (1927), Chambre d'hôtel (1951), Adam et Ève (1932). En 1923, dans un café huppé, Tamara de Lempicka est assise à une table avec une autre femme et deux hommes, tous en habits. Elle prend une cigarette dans l'étui d'un des deux gentlemen. Celui-ci fait observer que les femmes bien élevées ne se servent pas par elles-mêmes. Elle lui rétorque qu'elle prend ça comme un compliment. Son amie lui demande si elle a repéré le mâle idéal parmi les autres clients. Elle répond qu'il n'y a rien d'intéressant pour le moment. Un homme s'approche de leur table pour inviter Tamara à danser. Elle le toise lentement et répond par un simple non, sans façon. Les autres observent qu'en voilà un qui ne reviendra pas de sitôt, et souhaitent savoir pour quelle raison elle l'a congédié car il était pourtant très séduisant. Elle répond qu'il n'était pas assez italien à son goût, les Italiens sont les seuls hommes qui baisent plus longtemps que n'importe quels autres. À l'invitation d'un des deux hommes, elle se lève pour aller danser avec l'autre invitée. Bientôt un petit groupe se forme pour les regarder, en particulier les ondulations de Tamara. Une fois la danse terminée, le prince Yusuov, travestie en femme, vient les saluer. Il explique que sa belle robe noire est du dernier chic parmi les gens qui comptent ici et en nomme plusieurs assis à une table : la duchesse de la Salle, Natalie Barney, Jean Cocteau, Gide et Colette. Il continue : Natalie Barney tient le meilleur salon saphique de la capitale, et il espère vivement qu'elle y viendra. Puis il s'avance vers la table et leur présente Tamara de Lempicka : une talentueuse peintre de ses amies, ses toiles accèderont bientôt à une gloire méritée. La conversation s'engage évoquant la Révolution russe, à laquelle Tamara a survécu, le champagne à la cour du tsar, Tadeusz Lempicka, le mari de Tamara. En réponse à une question, elle explique qu'elle essaye d'aller au-delà de l'image. Elle peint les gens comme ils sont, mais surtout ce qu'ils ont dedans. Elle utilise son intuition pour capturer leur vraie personnalité. Elle accepte de faire le portrait de la duchesse de la Salle, et elle accepte l'invitation de Natalie Barney de se rendre à son prochain vendredi. Même si la date de la première séquence n'est pas explicite, le lecteur découvre la peintre dans son atelier à Paris, et le récit semble se dérouler sur quelques jours, s'achevant avec la présentation de la toile La belle Rafaëla qui date de 1927. Les autrices ont donc choisi de concentrer leur récit sur cette courte période, plutôt que de réaliser une biographie complète. le lecteur accompagne Tamara de Lempicka dans sa vie quotidienne, et elle est présente sur toutes les planches de l'album. Il observe une femme menant une vie de bohème quelque peu dissolue, mais sans souci matériel grâce à son succès. C'est d'ailleurs d'elle que provient la source de revenu de la famille. Elle vit une vie aussi libre que celle d'un homme, une vie d'artiste, une femme libérée (quasi) ouvertement bisexuelle, qui parle parfois d'elle à la troisième personne du singulier, par exemple quand elle s'adresse à sa fille Marie-Christine (1916-1980, surnommé Kizette) alors âgée d'environ dix ans. Les autrices n'insistent pas trop sur le poids des interdits de la société, ni sur le coût de les braver, le contrecoup étant d'une autre nature. Dans un premier temps, le lecteur remarque surtout le caractère feutré de la mise en couleurs, propices aux conversations dans les cafés en soirée, et dans les alcôves. La coloriste a choisi une palette volontairement réduite. Dans la première scène, les personnages et le décor sont rendus avec des bruns de type alezan, acajou, auburn, bronze, café au lait, cannelle, chaudron, lavallière, tabac, terre de Sienne, etc. Un personnage peut parfois ressortir par contraste dans une teinte plus orangée. Il ne s'agit pas d'une mise en couleur naturaliste, mais axée sur l'ambiance lumineuse, pour transcrire un état d'esprit, et s'approcher également de certaines couleurs des tableaux de l'artiste. Il en va ainsi tout le long de l'album, avec des glissements dans des tons plus gris, ou plus vert, en fonction de la nature de la séquence. Cela a pour effet d'établir une continuité forte, comme s'il s'agissait de l'état d'esprit de Tamara de Lempicka tout du long. Par voie de conséquence, cette approche accentue également ce qui est représenté dans chaque case, ce qui fait rapidement prendre conscience au lecteur que beaucoup sont consacrées à des visages ou des bustes des personnages en train de parler. Tout en ayant bien conscience de cet effet limité de têtes en train de parler, le lecteur se rend compte qu'il ne produit pas un effet répétitif ou appauvrissant, car il confère plus de présence aux personnages. Le parti pris de la colorisation étant très affirmé, il imprègne les traits encrés au point d'en devenir indissociable. En se concentrant sur ces derniers, le lecteur perçoit des traits de contour assez arrondis ce qui rend les dessins plus agréables à l’œil, ainsi que des simplifications dans la représentation des personnages et des décors. Par exemple, les pupilles et les iris se retrouvent réduits à un simple point noir dans certaines cases. Les très gros plans sur les visages ou sur les corps peuvent affranchir l'artiste de représenter quelque arrière-plan que ce soit, ou même le laisser juste en blanc, vierge de tout trait. Dans le même temps, ces choix graphiques apportent une sorte de légèreté et de grâce à la narration visuelle. Pour autant, Daphné Collignon représente des personnages aisément reconnaissables. Elle prend de toujours planter le décor dans plusieurs cases, ne laissant jamais le lecteur dans l'incertitude du lieu où se déroule la scène, évitant de réduire les personnages à des acteurs interprétant leur rôle sur une scène vide et interchangeable. L'apparence visuelle de Tamara de Lempicka rend bien compte de son caractère affirmé, de sa sensualité sans tomber dans l'exagération ou la vulgarité. Les autres personnages se comportent comme de vrais adultes que ce soit dans leurs postures, leur langage corporel ou l'expression de leur visage. Loin de se réduire à une succession monotone de têtes en train de parler, la narration visuelle emmène le lecteur vers des moments mémorables : Tamara de Lempicka dansant avec une femme dans un boîte très consciente du regard des hommes, la peintre prenant du recul sur le tableau qu'elle est en train de réaliser, les tentatives de son mari pour prendre le dessus de la conversation avec elle, sa concentration en observant les toiles de maître au Louvre, l'intimité artistique qui s'installe entre elle et André Gide (1869-1951), Tamara expliquant à sa fille en quoi sa vie d'artiste est différente de celle des autres femmes, la peintre abordant sa future muse Rafaëla, la réaction des invités lors du dévoilement du tableau La belle Rafaëla. Au fur et à mesure, le lecteur succombe au magnétisme que dégage Tamara de Lempicka, telle que mise en scène par la dessinatrice. Dans un premier temps, le lecteur peut s'interroger sur le choix réducteur de s'intéresser à une très courte période de la vie de la peintre, sans évoquer ses années de formation, les aspects concrets de son succès, l'impact de son œuvre sur les artistes de l'époque, ou simplement la pertinence de son expression artistique comme incarnation de l'esprit du moment, et ce qu'elle comportait également d'universel. Mais en fait si, tous ces éléments s'y trouve bien, sous une forme elliptique, le temps d'un dialogue ou d'une case, sans pour autant prendre la forme d'un exposé exhaustif, plus d'évocations allusives. Au fur et à mesure, il apparaît que cette focalisation sur cette courte période permet de cristalliser comment sa peinture constitue à la fois l'expression de la personnalité de l'artiste, ainsi que sa recherche d'un idéal de beauté et de la façon d'en rendre compte par sa peinture, de se montrer à la hauteur de ce qu'elle souhaite exprimer. L'exercice de la biographie peut parfois paraître vain du fait que personne ne peut réellement savoir ce que pensait un autre individu au cours de sa vie. En effectuant un choix clair dans la reconstitution de la vie de Tamara de Lempicka, les autrices indiquent explicitement qu'il ne s'agit pas d'une œuvre exhaustive, tout en concentrant leur vision de ce qu'incarne cette artiste pour elles. Grâce à une narration visuelle douce qui parvient à être sensuelle, elles parviennent à donner vie à cette femme, à la faire s'incarner, le lecteur tombant sous son charme et quelque peu sous sa domination, sans en avoir forcément bien conscience.

08/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Die! Die! Die!
Die! Die! Die!

Une tarte à la rhubarbe - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui peut aussi se concevoir comme une première saison, sans assurance qu'il y en aura une seconde. Il comprend les huit épisodes initialement parus en 2018/2019, coécrits par Robert Kirkman & Scott M. Gimple, dessinés par Chris Burnham, et mis en couleurs par Nathan Fairbairn. À Shrewsbury en Angleterre, des chiens sont en train de faire une course dans un stade, les parieurs guettant anxieusement leur progression. Un homme en bouscule un autre et ramasse le ticket de pari qu'il a fait tomber, et le rend à l'homme âgé. Ce dernier se rend compte que ce n'est pas son ticket de pari, mais qu'il porte le nom du chien gagnant à mille contre un. de son côté, Paul a enfourché sa moto et s'en va à toute allure, sans casque. Il constate dans le rétroviseur qu'il est suivi par un Hummer et qu'on lui tire dessus, une balle cassant son rétroviseur droit. Il riposte avec un pistolet en vain. le Hummer percute l'arrière de la moto à 2 reprises et Paul finit par voler dans les airs. Il retrouve son arme à feu dans le talus et continue de se défendre, abattant trois poursuivants. Il arrive encore à en maîtriser 2 autres, mais se fait neutraliser par derrière par Stan qui lui sectionne le nez avec son couteau, puis qui l'assomme avec un coup porté par le manche sur la tempe. de par le monde, il existe des individus animés d'intentions mauvaises qu'ils mettent à exécution. Au sein du gouvernement des États-Unis existe une cabale secrète qui utilise les assassinats dirigés pour éliminer ces individus nuisibles et toxiques pour la société. Stan essuie son couteau et s'assure que ses assistants encore vivants ; ces derniers emmènent Paul toujours inconscient. Dans son bureau plongé dans le noir, la sénatrice Connie Lipshitz s'enfile trois rails de coke en pensant au secrétaire d'état à l'environnement David Atkinson qui est un pédophile. Elle pense à tous les moyens de le neutraliser, mais aussi aux conséquences de son élimination, et aux moyens pour contenir ces effets secondaires. Nate Lipshitz fait irruption dans son bureau, constatant qu'il y a un homme nu sur le canapé. Connie Lipshitz place devant lui une petite boîte en lui demandant de l'ouvrir. À l'intérieur il découvre un nez. La sénatrice lui explique que c'est celui de Paul (un de ses agents) et qu'il faut le récupérer. Elle part déjeuner avec Anita Chavez. Elle l'asticote tant et plus avec un mélange de chantage et de rudesse que Chavez finit par lâcher le morceau : Paul va être vendu au plus offrant, dans une mise aux enchères spéciale. Dans une riche demeure, un individu ressemblant comme 2 gouttes d'eau à Paul se gare dans l'allée, salue son assistant Martin et se place devant le tableau des armes à feu pour choisir celle pour sa prochaine mission. Au beau milieu d'une forêt, un hélicoptère se pose, Nate Lipshitz en descend et hèle l'individu habitant la cabane en bois au bord de la clairière : John. Difficile de résister à la curiosité en voyant un nouveau titre écrit par Robert Kirkman, le scénariste de The Walking Dead et Invincible, même si ici il ne fait que coécrire le titre. En outre, l'artiste Chris Burnham a réalisé des histoires remarquables comme Batman Incorporated avec Grant Morrison, Nameless également avec Morrison, Nixon's Pals avec Joe Casey. Scott M. Gimple a plus travaillé pour Bongo Comics, sur la série des Simpson. La couverture promet une boucherie, un carnage sanglant, et un nez sectionné. Les auteurs ne font pas attendre le lecteur, et après cette page avec le ticket de pari gagnant, le premier combat s'engage. Chris Burnham dessine de manière descriptive et détaillée pour un bon niveau de réalisme. Son découpage de planche accentue les mouvements, et son plan de prise de vue est conçu sur mesure, provoquant l'immersion et l'implication du lecteur. Dès la quatrième page, des balles traversent des crânes, avec giclée de sang à la sortie de la boîte crânienne. le tranchage de nez est montré en gros plan, plus sanglant que gore, mais très cru. Pas de promesse mensongère : la série s'intitule Meurs répété trois fois avec point d'exclamation, et le récit tient cette promesse : visage couvert du sang d'un ennemi, balle en plein front à bout portant, couteau enfoncé avec force à travers le crâne, automutilation, nez cassé, tranchage de gorge. Il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Le lecteur constate que les auteurs (scénaristes et dessinateur) n'hésitent pas à apposer une petite touche d'humour noir. Difficile de ne pas sourire à cette femme enfonçant une dague effilée dans l'arrière du crâne de son amant avec la pointe qui ressort par le front (Quelle force dans le coup porté !), devant une dizaine de personnes. Kirkman, Gimple et Burnham s'en donnent également à cœur joie dans le mauvais goût comportemental et graphique. le lecteur peut donc voir la sénatrice Connie Lipshitz sniffer des rails de poudre de blanche, un type se faire dans sa culotte au point que son pantalon s'en trouve tout marron, une femme en train de se faire lécher sous le bureau. Par certains côtés, ce genre de scène peut faire penser à des moments Ennis, mais ils restent dans une la zone de plausibilité, sans aller jusqu'à l'absurde. Ils sont révélateurs d'un trait de personnalité de l'individu qui les perpétue, restant à la frontière du mauvais goût assumé et d'un moment Ennis. Ce genre d'éléments peut dégoûter certains lecteurs, tout comme la violence sanglante peut également en écarter d'autres. Là encore, la couverture annonce la couleur et le lecteur peut se tenir à l'écart d'un tel type d'ouvrage. Le lecteur est donc servi en termes de violence et de provocation, avec une narration graphique détaillée, donnant de la consistance et de la personnalité à ces horreurs. le lecteur observe des individus réalistes, avec des mouvements de combattants aguerris, des destructions et des blessures plausibles et spectaculaires. Il est frappé par la présence de Connie Lipshitz. L'artiste fait en sorte qu'elle ne soit jamais réduite à un objet du désir : il montre une femme forte et dure, marquée par l'âge, svelte et tonique, une femme impressionnante et intransigeante qui n'est jamais une victime qui a l'habitude de satisfaire ses plaisirs, tout en ayant conscience du prix qu'elle paye, des répercussions sur son caractère et sa personnalité. de la même manière, le sénateur Barnaby Smith est très réel avec ses grosses lunettes rondes, sa calvitie, son sourire amical, sa frêle stature, sa petite taille, et son horrible sourire carnassier quand il tombe le masque. Alors qu'au départ, Nate Lipshitz n'est qu'un individu avec un forte carrure, un sourire enfantin et de beaux cheveux blonds, il s'humanise au fur et à mesure du récit, l'artiste réussissant à faire apparaître des expressions nuancées quand il regarde sa fille ou dans la vie civile. Chris Burnham sait également faire apparaître les différences de caractère entre John, Paul et George, à la fois dans leurs expressions de visage, et dans leur langage corporel. Très rapidement, le lecteur ressent le fait que les auteurs ne sont pas juste en train de bourriner dans un récit d'action plus violent que la moyenne. Pourtant, au départ, l'intrigue débute de manière basique : un groupe d'agents opérant pour une branche officieuse du gouvernement des États-Unis et se livrant à une guerre des services. Il y en a un qui s'est fait choper et ça dégénère. Il y a une lutte d'influence au sein de ce service officieux qui dégénère en guerre intestine. La cheffe (Connie Lipshitz) mène une vie dissolue, avec orgies, abus de pouvoir, et maltraitance d'une partie de ses collaborateurs, un vrai homme de pouvoir en quelque sorte. Elle ne ressort comme une personne sympathique, que parce qu'en face d'elle Barnaby Smith est pire. Mais dans l'épisode 3, un dialogue entre Lipshitz et Smith attire l'attention du lecteur. Les coscénaristes optent pour une mise en scène très artificielle : les deux personnages sont à l'arrière d'une voiture et chacun son tour bénéficie d'une double page pour exprimer ses convictions profondes (dans un langage fleuri), avec une case occupant les deux tiers de la hauteur de la page et s'étalant sur la double page, avec 8 petites cases de la même taille alignées sur la bande inférieure. La forme du discours manque de naturel, mais le credo ainsi exposé dépasse le simple discours de circonstance pour faire avancer le récit, pour nourrir l'antagonisme. Les paroles prononcées sur ces quatre pages constituent une profession de foi d'adulte quant à ses responsabilités dans la société en fonction de ses compétences, sans une trace d'angélisme ou de romantisme, avec un pragmatisme des plus concrets. Avec ce passage, le récit acquiert une épaisseur inattendue. L'humour noir et la provocation ne disparaissent pas, la violence non plus. Les motivations des personnages deviennent plus adultes et sortent du manichéisme. Les auteurs mettent en scène le fait que la fin ne justifie pas tous les moyens et que ces derniers ne doivent pas dicter tous les objectifs, ou pire encore devenir des objectifs en eux-mêmes. le récit reste bien dans un sous-genre mélangeant ultra-violence, organisations secrètes, combats spectaculaires et sanglants, avec des missions impossibles à exécuter avec des combats spectaculaires, tout en bénéficiant en plus de personnages étoffés avec leurs propres motivations, leur propre histoire personnelle, leur propre caractère, et d'une réflexion sur la nécessité d'interventions de combat pour lutter à armes égales contre des criminels faisant usage de ces mêmes moyens. Les auteurs épatent également le lecteur par la capacité à faire usage d'un humour sarcastique, cynique, méchant, sans pour autant que le récit ne sombre dans une vision dépressive et sans espoir, un beau numéro d'équilibre. Le titre de la série annonce un carnage, et il a bien lieu, les auteurs tenant leur promesse, à la fois avec l'intrigue et avec les dessins. Ce récit de genre pour lecteur au cœur bien accroché (deux sectionnements de nez par exemple) ne se limite pas à un usage des conventions dudit genre. Les auteurs font preuve de plus d'ambitions, à la fois sur le recours à des agents secrets mettant à mort leurs cibles, à la fois avec des personnages différenciés, et avec un humour saignant sans être morbide. Une première saison extraordinaire et satisfaisante pour elle- même.

07/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Batman vs Deathstroke
Batman vs Deathstroke

Mon fils : ma bataille - Ce tome fait suite à Deathstroke Rebirth, Tome 5 : La chute de Slade (épisodes 26 à 29 et annuel 1) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais il vaut mieux être au fait des principaux événements de la série Deathstroke. Il comprend les épisodes 30 à 35, écrits par Christopher Priest. Carlo Pagulayan a dessiné les épisodes 30 à 32, 34 et 35, avec un encrage de Jason Paz aidé par Roberto Viacava & Larry Hama pour les épisodes 31 & 32, de Trevor Scott pour l'épisode 34 et d'Andy Owens pour l'épisode 35. Jeromy Cox a réalisé la mise en couleurs de 5 épisodes. L'épisode 33 est dessiné par Ed Benes, encré par Richard Friend, avec une mise en couleurs réalisée par Dinei Ribeiro. Les couvertures ont été réalisées par Lee Weeks (é30), Robson Roqua, Daniel Henriques et Brad Anderson pour les épisodes 31 à 35. Ce tome comprend également les couvertures variantes réalisées par Francesco Mattina (*5), Jerome Opeña, ainsi qu'un texte de 3 pages rédigé par Priest expliquant les enjeux d'une rencontre entre les 2 personnages, et 6 pages d'études graphiques. Dans un bar à New York, William Randolph Green se retrouve face à Alfred Pennyworth et ils échangent quelques phrases pleines de sous-entendus sur les courses hippiques en train de se dérouler. En fin de soirée, ils se retrouvent à descendre des verres ensemble, et à évoquer leur employeur respectif. Dans un enregistrement vidéo, Tim Drake évoque une caractéristique de Batman. À Gotham, dans la chambre des coffres d'une banque, la police enquête sur une effraction. James Gordon demande aux policiers de sortir, et une fois que Batman est entré dans la pièce, il lui remet une enveloppe à son nom. Sur une autoroute sortant de Gotham, le véhicule des cambrioleurs se fait arraisonner par Batman et il demande à celui encore conscient d'où provient ladite enveloppe. Il n'obtient aucune information concrète. Au manoir des Wayne, Bruce a ouvert l'enveloppe : il s'agit de résultats de tests ADN concernant Damian. Sa mère est bien Talia al Ghul. Par contre, les marqueurs du père ne correspondent pas à Bruce Wayne. Dans un enregistrement vidéo, Jericho (Joseph Wilson) parle de la capacité de son père à tuer. À Dubaï, Batman a infiltré le gratte-ciel de Bernie Chua, le commanditaire du pillage de la salle des coffres. Il neutralise quelqu'un qui pénètre dans la pièce où il se tient en pensant qu'il s'agit de Slade Wilson. Il s'agit en fait d'un leurre, Deathstroke se tenant à l'extérieur dans sa tenue Ikon. Un affrontement s'engage entre Deahtstroke et Batman dès que ce dernier est sorti à l'extérieur du bâtiment. Batman indique à Deathstroke qu'il a bien reçu son message dans l'enveloppe, et Deathstroke ne comprend rien à cette histoire. Une fois un peu calmés par un séjour dans l'eau froide, Batman s'explique. Slade Wilson reconnaît bien volontiers qu'il a couché avec Talia al Ghul. En réponse à une remarque de Batman, il reconnaît qu'il a déjà vu ces résultats de tests ADN et qu'il s'agit de faux. Pas calmé pour autant, Batman lui indique qu'il va s'attacher à faire capoter toutes les missions de Slade Wilson tant qu'il n'aura pas tiré au clair cette histoire de paternité. Wilson lui rétorque que c'est une mauvaise idée car à l'évidence ce comportement va provoquer une escalade de sa part, avec des dégâts potentiels impossibles à maîtriser. Dans la postface, Christopher Priest indique qu'a priori il ne voyait pas trop comment écrire une rencontre entre ces 2 personnages partageant la même caractéristique : tout prévoir à l'avance, pour être prêt en toutes circonstances. En outre, cette rencontre avait d'abord été envisagée sous la forme d'une histoire écrite à quatre mains, avec Scott Snyder, mais l'emploi du temps de ce dernier ne lui avait pas permis de donner suite à cette idée. Enfin, il manquait un enjeu assez fort pour justifier que leur antagonisme soit avivé au point de provoquer une série de batailles à l'échelle de plusieurs épisodes. Mais une fois qu'il eut mis le doigt sur la motivation, le thème de l'histoire est devenu clair : la relation que ces pères entretiennent avec leur fils respectif. Il ajoute qu'il s'est bien amusé à concevoir les différentes attaques de l'un contre l'autre, Batman ayant décidé de refuser à continuer de supporter les agissements de Deathstroke, et ce dernier employant toute son intelligence à trouver comment le mettre hors d'état de nuire. L'enjeu du récit ne réside donc pas dans le fait de savoir si Damian est bel est bien le fils biologique de Bruce Wayne, et pas celui de Slade Wilson, mais dans l'affrontement entre Batman et Deathstroke, et dans l'importance que l'un et l'autre accordent à cet état de fait. S'il n'a pas suivi la série Deathstroke écrite par Christopher Priest, le lecteur va être confronté à 2 caractéristiques de son écriture. La première est qu'il évoque aussi bien l'histoire personnelle de Batman que celle de Deathstroke. Autant il est vraisemblable que le lecteur soit familier de la première, autant la seconde peut lui être plus étrangère. Cet état de fait se trouve accentué par la complexité de la famille de Wilson : son ex-femme Adeline Kane, ses différents enfants Joseph Wilson (Jericho), Grant Wilson (son fils décédé), sa fille Rose Wilson (ravager). Or, du fait du thème de la paternité, cette progéniture est évoquée à plusieurs reprises, avec l'histoire entre elle et leur père. Dès la première scène, William Wintergreen joue un rôle important, et Adeline Kane se mêle des affaires de son ex-mari, pas pour les améliorer. Du côté de Batman, il est plus simple de resituer Tim Drake, Damian Wayne et Talia al Ghul et leur passé avec Batman. La deuxième caractéristique de l'écriture de Christopher Priest est de jouer avec la structure de son récit, en particulier en utilisant des ellipses. Cet outil narratif demande au lecteur d'être un peu concentré, d'accepter que toutes les explications à une situation n'arrivent pas tout de suite ou de manière linéaire. Toutefois dans cette histoire, le scénariste fait un effort visible pour se restreindre dans cette façon de faire afin de rester accessible pour le plus grand nombre. Il a également choisi de jouer le jeu des conventions superhéros comme précédemment dans la série, en particulier en intégrant une branche inédite de la JLA : la Justice Experience composée de Bronze Wraith, Major Flashback, Manx, Song Bird et Human Dynamo (Ace Pasterson). Le lecteur plonge donc dans un récit à haute teneur en action : course-poursuite sur une autoroute de Gotham, acrobaties le long d'un gratte-ciel de Dubaï, avion transportant Slade Wilson abattu en plein ciel, combat à l'épée, fouille du manoir Wayne par les services de police, etc. Tous les coups sont permis entre Deathstroke et Batman, et Adeline Kane veille à faire empirer chaque situation quand elle peut l'aggraver. 5 épisodes sur 6 sont dessinés par l'artiste attitré de la série Deathstroke : Carlo Pagulayan. Il réalise des planches avec une approche réaliste et descriptive, et un bon niveau de détail. Il bénéficie de la mise en couleurs de Jeromy Cox qui nourrit bien ses dessins avec des couleurs soutenues, même si le papier mat utilisé pour cette édition a tendance à les assombrir.au long de ces 5 épisodes, il adapte son nombre de cases à la nature de la séquence, et il utilise avec parcimonie d'autres dispositions que des cases sagement alignées en bande, avec des cases en biais, ou des cases posées en insert sur un dessin plus grand. Il sait donner les bonnes postures à Batman pour faire ressortir son comportement sérieux et rigide, Slade Wilson étant beaucoup plus détendu que Bruce Wayne dans ses postures, jouissant plus de la vie. Le lecteur prend plaisir à découvrir des lieux comme la salle des coffres de la banque, le bureau de Wayne dans la tour de Wayne Entreprises, les rues de Madrid, la piscine de l'hôtel où Talia & Slade ont passé la nuit, la bibliothèque dans le manoir des Wayne. Pagulayan sait insuffler l'énergie attendue dans les scènes d'action, à la fois l'impact des coups portés et la vitesse des déplacements et des mouvements. Il réalise un superbe dessin en double page dans lequel Deathstroke et Batman se lancent l'un sur l'autre pour une attaque musclée. Le lecteur peut observer les différences à l'occasion de l'épisode dessiné par Ed Benes. Ce dernier accentue plus les poses de superhéros, et s'investit moins dans les arrière-plans. La narration visuelle perd alors en nuance pour plus jouer sur les poses des superhéros, les effets spéciaux et les visages tendus sous l'effort. Dans la mesure où de brefs cartouches de texte continuent d'accompagner l'action avec les remarques de l'intelligence artificielle du costume Ikon, la narration globale ne perd pas en intensité, et le lecteur peut ne pas trop prêter attention au changement de dessinateur le temps de cet épisode. En entamant ce tome, le lecteur n'est pas trop de sûr de ce qu'il va y découvrir : il redoute une histoire prétexte, avec une narration allégée pour plaire au plus grand nombre, avec des pages rapidement exécutées parce que de toute façon ça se vendra comme des petits pains. Il remarque que Christopher Priest a un peu aménagé sa narration pour être plus accessible, tout en ayant conçu un motif plausible suffisant pour générer un conflit entre Deathstroke et Batman, et en continuant de développer le thème global de la série Deathstroke, sur l'axe de la relation du père avec ses enfants. Carlo Pagulayan ne change en rien sa manière de dessiner, et continue de réaliser des planches d'une bonne qualité descriptive, avec un équilibre entre éléments réels et emphase superhéros. Le lecteur se rend compte qu'il sourit à plusieurs reprises et comprend que cela provient à la fois du fait que les auteurs ne se prennent pas au sérieux, à la fois du fait que la rivalité entre Batman et Deathstroke est piquante et savoureuse.

07/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Tous des idiots sauf moi
Tous des idiots sauf moi

Pourfendeur d'hypocrisie - Ce tome regroupe des bandes dessinées politiques et satiriques réalisées par Peter Bagge pour le magazine Reason (créé en 1968), de tendance politique libertaire. Il contient 50 éditoriaux réalisées sous forme de comics de 1 à 4 pages, entre 2001 et 2010, et été publié pour la première fois en 2013. La majeure partie de ces éditoriaux sont en couleurs. le tome s'ouvre avec une courte introduction rédigée par Nick Gillepsie, le rédacteur en chef du magazine Reason, indiquant qu'en tant que dessinateur de presse et satiriste, Peter Bagge se montre cruel, mais il est aussi capable de reconnaître quand il s'est trompé. Indépendamment des orientations politiques du lecteur et de ses convictions, il peut être assuré que ces éditoriaux auront au moins 2 effets : le faire réfléchir et le faire rire. Les différents éditoriaux sont regroupés en 9 chapitres thématiques : (1) la guerre, (2), le sexe), (3) les arts, (4), le business, (5) les cafouillages, (6) les drames, (7) la politique, (8) la nation, (9) une biographie. Chaque chapitre comporte un nombre d'éditoriaux différents, de 2 pour le sexe, à 14 pour celui sur la nation. Chapitre 1 - En 2003 à Seattle, en tant que journaliste, Peter Bagge se rend à une manifestation contre la guerre en Irak, c'est-à-dire la seconde guerre du Golfe (2003-2011). Il écoute les différentes interventions dont celle d'un membre du Congrès ayant traité le président Bush de menteur. Il recueille aussi l'avis et les arguments de différents manifestants. En 2006, il met en scène différents élus à Washington réfléchissant aux nouvelles mesures anti-terrorisme pouvant être mises en œuvre. En 2007, il évoque l'évolution de la législation sur les armes à feu, jusqu'à la possession d'un bazooka. Dans le chapitre consacré au sexe, il assiste en tant que journaliste à une convention sur les genres de vie alternatifs, toujours avec une opinion très critique sur les raisonnements utilisés pour légitimer ces modes de vie aux yeux de la loi. Puis il passe en revue les arguments contre l'avortement et la pilule. Dans le chapitre consacré aux arts, Peter Bagge ridiculise aussi bien les solos de clarinette dans les concerts de jazz, que les artistes évoquant hypocritement des causes sociales pendant les cérémonies de remise de prix, les financements gouvernementaux à l'art moderne, le rock chrétien, les créateurs au comportement artistique allant à l'encontre de ce qu'ils défendent, et les humoristiques à contretemps et changeant d'opinion en fonction du sens du vent politique. Dans le chapitre sur le commerce, il retrace l'évolution de son appréciation des centres commerciaux géants (mall), l'avis de l'artiste sur la propriété intellectuelle, les casinos implantés dans les réserves indiennes, son expérience d'une convention de comics espagnole, la stratégie des grands commerces entre généralisme ou hyperspécialisation. Les cafouillages concernent aussi bien les transports en commun que les stades municipaux, les trains ou la faillite économique de Detroit. Par la suite il aborde des sujets aussi divers que l'usage du cannabis à des fins thérapeutiques, les sans-abris, une prison pour femmes, l'hypocrisie inhérente aux présidents des États-Unis, l'immigration clandestine, les idées reçues idiotes… le tome se termine avec une biographie en 12 pages d'Isabel Mary Paterson (1886-1961), et enfin les réactions extrêmes que suscitent les ouvrages de Ayn Rand (1905-1982). S'il a eu la curiosité d'ouvrir cet ouvrage, le lecteur en connaît déjà la nature : une anthologie d'éditoriaux de nature politique (au sens large) de Peter Bagge. En outre, il sait vraisemblablement aussi que cet auteur revendique être un libertaire, un individu souhaitant une liberté totale dans une société débarrassée des formes institutionnelles de l'autorité. Enfin, Bagge est américain : ses chroniques se basent donc sur des particularités de la société américaine et du peuple américain. Il est également probable qu'il ait été attiré par l'exubérance des dessins marqués par des exagérations caricaturales qui leur donnent une saveur à nulle autre pareille. Effectivement, c'est du Peter Bagge pur jus. Dès la couverture, le lecteur retrouve les bouches dessinées en fer à cheval, avec une dentition soit toute blanche, sans séparation de dents, soit avec des dents de type dent de scie ou une dentition à trou, à chaque fois exagérée pour un effet comique. le dessinateur s'amuse toujours autant avec les expressions des visages : les yeux à moitié exorbités veinés de rouge sous l'effet d'une émotion intense, parfois les yeux comme des billes de loto pour un louchage irrésistible, la bouche grande ouverte pour hurler à plein poumon d'énervement, les sourcils très froncés pour une colère intense, etc. Il est impossible de rester de marbre devant ces individus surexcités, réagissant avec des émotions non filtrées. Les morphologies des individus sont elles aussi malmenées : les corps deviennent caoutchouteux, en particulier les bras dont les coudes disparaissent souvent pour ne plus laisser qu'une forme arrondie de l'épaule au poignet. L'artiste accentue encore cet effet donnant une impression de souplesse enfantine, avec des têtes parfois plus grosses que la normale (ou des corps plus petits). Les dos peuvent également s'arrondir avec des troncs donnant alors une impression de ballon. Ces caractéristiques confèrent une vitalité remarquable aux personnages, et fait s'exprimer leurs émotions avec force. D'éditorial en éditorial, le lecteur est impressionné par la diversité des individus représentés que ce soit leur morphologie, leur âge, leur coiffure, leur corpulence, leur tenue vestimentaire, leur maintien, leur langage corporel. de la même manière, Bagge sait évoquer des lieux très variés, parfois en quelques traits, parfois avec de nombreux détails : la scène d'un rassemblement, les rayonnages d'une vente privée d'armes, les allées d'un supermarché, le comptoir d'une pharmacie, la chambre d'un adolescent, le salon d'une maison avec canapé et télé, un plateau de tournage de la passion du Christ, les allées d'un complexe commercial, le casino d'une réserve indienne, un stade sportif flambant neuf, un wagon de l'Amtrack, etc. Dans d'autres séquences, il se focalise uniquement sur les personnages et leurs mouvements, avec des fonds vides. Dans tous les cas, il s'agit d'une lecture dense. S'il a déjà lu des comics de cet auteur, le lecteur sait que son écriture est dense et qu'il faut compter 2 à 3 fois plus de temps pour une lire page de Bagge que pour un comics normal. Il retrouve cette particularité ici, non pas du fait de pavés de texte copieux, mais bien du fait de la concision. Cette caractéristique de son écriture est manifeste dans la biographie d'Isabel Mary Paterson, écrivaine, philosophe, ayant publié un essai sur le libertarisme. Chaque vignette est à la fois concise et dense, le tout intégrant un nombre impressionnant d'éléments de sa vie, sans rien sacrifier aux émotions de chaque moment. le principe des éditoriaux est que Peter Bagge effectue un reportage, ou donne simplement son avis sur un aspect de la société américaine. Il vaut mieux être un peu familier de la forme bipartisane de la vie politique, et de quelques caractéristiques de la société américaine et de sa vie urbaine pour tout saisir, mais cela ne requiert pas un niveau expert, ou une connaissance pointue du contexte sociopolitique des années 2000. le lecteur sait pertinemment que Peter Bagge exprime son avis partial et son point de vue de libertaire sur ce qu'il commente. D'ailleurs il affiche clairement ses convictions dans ses jugements de valeur. Chaque éditorial s'avère très drôle, et même cocasse du fait des capacités d'observation pénétrante de l'auteur, de son point de vue tranché ne s'interdisant pas d'être de mauvaise foi, et de ses jugements critiques à l'emporte-pièce. le lecteur peut très bien ne pas être d'accord, tout en savourant la verve comique de l'auteur. Peter Bagge n'est pas tendre avec ses concitoyens, encore moins avec les élus, et il n'hésite pas à se mettre en scène avec un regard tout aussi critique pour pointer ses propres incohérences ou lâchetés. Par exemple dans les 4 pages consacrées aux complexes commerciaux (malls), il se met en scène d'abord comme un adolescent fustigeant ces temples de la consommation, pour ensuite dire tout le bien qu'il en pense une fois devenu parent. Il en va de même pour sa position sur la guerre en Iraq, reconnaissant que son premier éditorial était orienté au point d'en devenir idiot. En fonction de sa sensibilité, le lecteur est plus ou moins intéressé par tel sujet. Mais à la lecture, le degré d'implication viscérale de Peter Bagge pour chaque sujet fait qu'il s'y intéresse ne serait-ce que pour les réactions comiques. Il finit par se rendre compte que certaines opinions de l'auteur trahissent parfois un manque d'information (par exemple sur les OGM). Toutefois, comme le commentaire de Bagge est toujours très tranché et presque toujours porteur d'informations, la force émotionnelle de son discours fait que chaque éditorial provoque une réaction chez le lecteur, que ce soit sur la posture faussement pacifiste des États-Unis, sur les conséquences liberticides de la loi anti-terroriste, sur le port d'armes et sa restriction, et même sur les trains et les transports en commun. En effet, ces éditoriaux offrent une vision d'une culture différente de celle du lecteur, lui donnant des points de comparaison, pour une réflexion sur l'organisation de son propre pays. En plus, Peter Bagge est à chaque fois irrésistible quand il s'en prend aux postures hypocrites des politiques comme des consommateurs, un vrai jeu de massacre. À l'opposé d'éditoriaux austères ou cliniques, ceux de Peter Bagge sont partiaux et habités par une verve comique énorme qui fait que le lecteur ne s'ennuie jamais et se rend compte qu'ils provoquent une réaction irrépressible en lui, l'obligeant à considérer ses propres convictions, pas toujours beaucoup plus brillantes que celle de l'américain moyen.

07/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Thanos - La Fin de l'univers Marvel
Thanos - La Fin de l'univers Marvel

Qu'on me donne l'envie d'avoir envie. - Ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie parue en 2003. Il contient une histoire complète avec Thanos comme personnage principal. Dès la première page, Thanos soliloque au profit du lecteur sur un fond noir en indiquant que s'il vient de détruire l'univers ce n'est pas pour les raisons que l'on pourrait croire. Il estime que c'était son destin de détruire toute réalité après avoir joué avec le cube cosmique, puis avec le Gant de l'Infini. le récit passe ensuite à l'ascension d'Akhenaten, un pharaon de l'Égypte antique, telle que perçue dans un flash télépathique par Jean Grey. Thor est le premier à percevoir le retour d'Akhenaten depuis Asgard. Puis Silver Surfer découvre les traces destructrices de son passage. Dès son arrivée sur Terre, Akhenaten rassemble les dirigeants de tous les pays pour leur expliquer comment la race humaine va obéir sous son nouveau règne. Doctor Doom (Victor von Doom) commence immédiatement à réfléchir à comment s'accaparer le pouvoir d'Akhenaten. Thanos organise autour de lui une petite équipe de 5 superhéros pour ourdir et mettre en œuvre son propre plan d'action. Jim Starlin a créé le personnage de Thanos qui est apparu pour la première fois dans l'épisode 55 de la série Iron Man en février 1973. Tout au long de la carrière de Jim Starlin chez Marvel Comics, Thanos n'était pas loin, que ce soit contre Captain Marvel, contre Adam Warlock , contre Silver Surfer (1990), dans la saga des Infinity (Le défi de Thanos : le Gant de l'infini en 1991, La guerre de l'infini en 1992, et La Croisade de l'infini en 1993), ou en solo dans Thanos: le gouffre de l'Infini (2002). Cette histoire se déroule peu de temps après Infinity Abyss et elle s'inscrit dans la série des histoires Marvel estampillées The end, telles que Hulk - La fin (Peter David & Dale Keown) ou X-Men - The end (Chris Claremont & Sean Chen). Elle peut donc être considérée dans la continuité ou non, suivant la préférence du lecteur. Une dizaine d'années après Infinity Gauntlet, Jim Starlin semble bien parti pour retrouver ses mêmes thèmes de prédilection et ses mêmes tics narratifs : une nouvelle menace à l'échelle de la destruction de l'univers, une nouvelle source de pouvoir, Thanos à la position toujours moralement ambiguë et des superhéros en veux-tu en voilà qui ne servent à rien. Eh bien oui, la tripotée de superhéros qui apparaissent sporadiquement ne sert qu'à montrer à quel point ils sont inefficaces contre la menace d'Akhenaten. Starlin redonne le même rôle à Doctor Doom : essayer de barboter la source de pouvoir pour son propre usage, au nez et à la barbe de tout le monde. Les entités cosmiques (Eternity, Lord Chaos, Master Order et les autres) font office de figurants de luxe ; il ne manque qu'Uatu à l'appel. Effectivement, Starlin dévoile une autre menace derrière celle d'Akhenaten. Rien ne semble avoir changé depuis Infinity Gauntlet et ses suites. Et pourtant Adam Warlock n'a droit qu'à trois ou quatre répliques ; le centre du récit s'est déplacé de Warlock vers Thanos de manière drastique. Les 6 épisodes sont dessinés par Jim Starlin, et encrés par Al Milgrom, avec qui il a déjà collaboré à plusieurs reprises (ils ont même pris l'habitude de cosigner sous le nom de Gemini). Milgrom effectue un travail soigné, appliqué et méticuleux, qui met bien en valeur la finesse des détails de Starlin. Il emploie toutefois un trait légèrement plus épais que celui de Starlin, le lecteur amoureux de Starlin notera une petite perte de finesse. Starlin se permet de s'affranchir des décors dans 2 types de situations. La première correspond à Thanos s'adressant à un auditeur invisible sur fond noir ; elle est pleinement justifiée et l'absence de décors constitue un élément important de la narration. La deuxième correspond aux scènes dans une dimension mystique où Christie Scheele (responsable des couleurs) et Starlin jouent avec l'infographie pour établir des camaïeux de couleurs avec des formes géométriques en lieu et place d'un décor en bonne et due forme. le résultat n'est pas très convaincant car il ressemble à une utilisation basique des capacités d'un logiciel de dessin peu sophistiqué. Malgré ce défaut, il est évident que le projet tenait à cœur de Starlin vu le temps qu'il a passé pour arriver à ce niveau de détails sur les personnages et les décors (dans les autres scènes). Il s'est appliqué à reproduire l'apparence de chaque superhéros conformément aux comics de l'époque (il y a parfois des costumes bizarres, et même 2 ou 3 personnages que je n'ai pas su reconnaître). La mise en page repose sur des cases bien rectangulaires dont le nombre varie de 9 par page, à quelques illustrations en double page pour accentuer une foule ou une action déterminante. le conseil des dieux de différents panthéons fait ressortir à quel point les costumes sont dessinés dans le moindre détail. L'apparence moderne d'Akhenaten fait preuve d'originalité. Il y a un gros travail sur les textures de matériaux qu'il s'agisse de pierres ou de rideaux. La mise en scène des combats est intelligente dans la mesure où le lecteur peut retracer les mouvements de chaque protagoniste. Et Starlin organise de jolis mouvements de caméras dans les séquences les plus longues. Finalement le lecteur constate que Jim Starlin (et Al Milgrom) a investi beaucoup de temps dans l'illustration de cette histoire, pour aboutir à un aspect visuel descriptif immersif quels que soient les localisations, les personnages et les actions. À un premier niveau de lecture, les agissements de Thanos reprennent la structure de la série des crossovers estampillés Infinity, sans tomber dans la parodie, en innovant sur ces schémas, et en tenant les promesses du titre et de la première page : la fin de l'univers. le fan de Starlin reconnaîtra également dans le personnage d'Akhenaten, le retour de motifs utilisés dans l'Odyssée de la Métamorphose. le résultat est savoureux, intriguant et suffisamment imaginatif pour maintenir le suspense jusqu'au bout. Et comme dans les crossovers Infinity, Jim Starlin inclut un ou deux métacommentaires dans son récit. le premier apparaît quand Thanos finit par se trouver en situation de détruire l'univers (et ce n'est pas que le pouvoir absolu corrompt absolument). Je vous laisse la surprise de découvrir le deuxième métacommentaire, très ironique, à destination des lecteurs de comics de superhéros et des éditeurs Marvel et DC. The end est donc à ranger parmi les meilleurs récits cosmiques de Jim Starlin, où il reprend une structure qu'il maîtrise pour y inclure des éléments novateurs et aboutir à une fable efficace, à plusieurs niveaux de lecture. Après ce récit, Jim Starlin a débuté une série mensuelle consacrée à Thanos dont les premiers épisodes sont réunis dans Thanos rédemption (2003).

07/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Popeye - Un homme à la mer
Popeye - Un homme à la mer

Les gens comme nous, ça trime ou ça crève. Quand ça crève pas en trimant… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui met en scène le personnage de Popeye, créé en 1919, par Elzie Crisler Segar (1894-1938), et qui est tombé dans le domaine public européen depuis le premier janvier 2009. Sa première publication date de 2019, et compte cent deux pages de bande dessinée. Il a été écrit par Antoine Ozanam, dessiné et mis en couleurs par Marcello Lelis. Sur une mer d'huile, un petit bateau à cheminée est à l'arrêt, avec un filet de pêche à la traîne. Popeye ramène ses filets et constate qu'il n'y a qu'un seul poisson. Il décide que c'est fini pour aujourd'hui et qu'il peut rentrer. Il relâche le poisson à la mer et il met les machines en marche. Il rallie le port sans problème, avec quelques vagues. Il amarre son rafiot et il en descend. Il se fait interpeller par un groupe de trois marins qui raillent le fait qu'il rentre bredouille. le ton monte et ils sont prêts à en venir aux mains quand la voix de Bosco, un autre marin, se fait entendre. Il a haussé le ton pour indiquer aux policiers qu'ils n'ont pas le droit de faire ça : ils sont en train de mettre des scellés sur son bateau parce que ça fait six mois qu'il ne paye plus ses traites. Maturin quitte ceux contre qui il s'apprêtait à se battre, pour rejoindre son ami, le soutenir dans son épreuve, et lui éviter d'aggraver son cas. Maturin offre un coup à Bosco qui l'accompagne au troquet Rough House. Chemin faisant, Bosco lui avoue qu'il ne sait pas comment il va annoncer ça à sa femme Myrtille et à son fils Junior. Arrivé au troquet, Maturin et Bosco s'installent à une table et le premier accepte d'offrir une bière à Wimpy qui vient s'installer avec eux. Il accepte même de leur payer à manger. Wimpy se lève pour aller passer commande auprès d'Olive Oyl la tenancière. Il écarte de son chemin Castor Oyl, le frère d'Olive, un homme de petite taille. Sa soeur le fait passer derrière le comptoir avant qu'il ne se lance dans une bagarre avec Wimpy. Elle lui demande ce qu'il est venu faire ici : Castor est venu pour lui emprunter de l'argent. Elle lui hurle dessus de déguerpir. À la fermeture, Maturin raccompagne Bosco chez lui. Ils sont accueillis par Myrtille et il lui demande de se montrer gentille avec son mari car les huissiers lui ont pris son bateau. Après avoir déposé un baiser sur le front de son ami déjà endormi, il va se mettre au calme à l'extrémité d'un ponton. Quelques instants plus tard, il entend le bruit d'une agression et il intervient. Il se bat contre les voyous qui s'en prenaient à Olive pour la dépouiller de la recette de la journée. Il prend quelques coups, mais les agresseurs le trouvent trop coriace et ils mettent les bouts. Olive le remercie, puis se tourne vers Ham qui vient d'arriver sur les lieux, et Maturin en profite pour s'éclipser discrètement. Il rentre chez lui : une maison en planches au bord de la plage. Il ouvre le placard et en sort une boîte de conserves contenant des épinards : son dîner du soir comme souvent, car il n'a pas péché de poisson aujourd'hui. le lendemain il est tiré de son sommeil par le soleil qui passe par la fenêtre et il découvre qu'Olive est dans sa chambre. Le personnage de Popeye est apparu pour la première fois en 1929, dans le comic-strip créé en 1919, et réalisé par Elzie Crisler Segar (1894-1938). Par la suite il a été adapté à plusieurs reprises en dessin animé : une première série de 1933 à 1957, une deuxième de 1960 à 1962, une troisième de 1978 à 1987, et plus récemment un film en 1980 : une comédie musicale réalisée par Robert Altman, et écrite par Jules Feiffer. Grâce au passage du personnage dans le domaine public, les auteurs peuvent maintenant s'en servir en toute liberté. En entamant sa lecture, le lecteur ne trouve pas de repère sur le moment où se déroule cette histoire par rapport à ce qu'il peut savoir de Popeye. Pour que le récit prenne toute sa saveur, il vaut mieux qu'il en dispose d'une connaissance superficielle : un marin, une amoureuse, un goût immodéré pour les épinards dont l'ingestion est sensée lui donner de la force, et quelques potes, sans oublier un grand costaud qui entretient une solide inimitié à son égard. Avec ces quelques grands traits en tête, il peut jouir de la dimension du ludique de l'histoire, en repérant les éléments identiques et les éléments qui diffèrent, même s'il ne s'agit pas de l'intérêt principal de la lecture. La couverture montre un étrange rafiot : des éléments très concrets et réalistes comme les bouées accrochées au bastingage et servant à amortir le choc lors de la mise à quai, l'étroite cabine de pilotage, la couleur rouge de la coque, ainsi que des éléments plus imaginaires comme le gouvernail en proue ou les cheminées démesurées par rapport au moteur de ce rafiot, le tout formant une vision plus onirique et poétique que réaliste et plausible. La première planche montre ce même bateau sur une mer étale, avec une cheminée principale peut-être encore plus imposante, d'une hauteur deux fois plus importante que celle de la cabine. le gouvernail n'est pas présent à la proue. Les mailles du filet semblent manquer de texture, ni cordage, ni matière plastique. le nom est griffonné en tout petit sur la coque 4 Cigare, une référence au nom du créateur de Popeye (for Segar). L'artiste détoure les formes d'un fin trait crayonné, pas toujours régulier, voire tremblotant. Il ajoute des éléments à l'intérieur des formes avec le même trait très fin, apparaissant parfois comme griffonné. Les silhouettes des personnages sont détourées de la même manière et présentent des exagérations morphologiques comme l'énorme mâchoire de Maturin et ses yeux plissés au point de ne voir ni leur blanc, ni leur iris, où le corps filiforme d'Olive, celui de Bosco qui évoque un nain de jardin, etc. Il se dégage de ces dessins éthérés une sensation un peu diaphane, surtout quand l'artiste décide de s'affranchir de dessiner l'arrière-plan pendant toute une page, voire toute une séquence. Pour autant, le récit ne se déroule pas dans une ambiance cotonneuse déconnectée d'éléments concrets. Comme sur la couverture, Lelis prend le temps de représenter des lieux et des accessoires aussi concrets que possibles. Par exemple, la roue du gouvernail se trouve dans la cabine du bateau de Maturin ce que le lecteur peut voir en page quatre, avec à côté une boussole de navigation, des cadrans de contrôle. L'arrivée au port se fait avec un dessin en plongée depuis le ciel montrant un porte-conteneur, les pilotines et les bateaux pilote servant au lamanage, les grues de déchargement et les bâtiments de la capitainerie. Dans la page suivante, le lecteur découvre en plus des chariots élévateurs, des pontons et des bittes d'amarrage, ainsi que des escaliers pour accéder au quai haut. Ces éléments ancrent les personnages dans des lieux concrets, avec des éléments très pragmatiques. Toujours dans cette séquence, un chat est juché sur une caisse de poissons, en train de les détailler pour choisir son festin. le troquet Rough House est implanté en coin de rue, avec un rideau de fer tiré pour le magasin d'à côté. Ses tables et ses chaises sont de forme simple et endurante. Lorsqu'Olive se rend chez Maturin pour le remercier, le lecteur peut jeter un coup d'oeil dans sa pièce principale où se trouve également son lit. Il regarde l'aménagement : les stores vénitiens qui ont connu des jours meilleurs, la couverture en patchwork, le canapé, les commodes, les tableaux accrochés au mur, le parquet en lattes de bois très large, le coin cuisine à l'américaine, le fauteuil et le tapis. Un peu plus tard, Maturin et Bosco vont travailler comme manutentionnaires sur le port : les images montrent les installations techniques de l'entrepôt qui les emploie. Plus tard, Bosco et Myrtille passent la journée dans une immense fête foraine, avec des attractions bien détaillées qui donnent envie. Ce dosage entre éléments concrets et détaillés, et apparences vaporeuses maintient le lecteur dans l'incertitude quant à la nature du récit, entre drame léger et conte fantastique. le pathos reste à un niveau très relatif, alors même que les personnages évoluent dans une situation sociale précaire. le bateau de Maturin tombe en panne, celui de Bosco a été mis sous scellés et les voilà dans l'impossibilité de prendre la mer, et dans l'obligation de travailler à terre, pour un boulot d'une très forte pénibilité, et une paye très basse. Olive retrouve son copain en train d'embrasser une autre. Les relations entre Maturin et son père sont à l'antagonisme. le frère d'Olive se raccroche à un espoir aussi fantaisiste qu'illusoire : une carte indiquant l'emplacement d'une épave de bateau dont les soutes contiendraient un trésor. Il n'y a pas de résolution miraculeuse, même s'il s'agit d'une histoire à chute. Ces individus doivent confronter leurs rêves et leurs aspirations, à la réalité et aux contraintes économiques, à leur faible valeur en tant que membre de l'écosystème professionnel. le lecteur se sent plus ou moins touché par leur situation, en fonction de sa sensibilité. Il peut y voir une forme de métaphore avec d'autres métiers passion qui ne nourrissent par leur homme, ou leur femme, ou leur créateur et créatrice quand il s'agit d'auteurs de bande dessinée par exemple. La scène des deux dernières pages vient modifier la perspective du récit de manière significative, modifiant le dosage entre réalité et conte. Popeye est tombé dans le domaine public et les auteurs peuvent maintenant l'interpréter comme ils le souhaitent, en proposer leur révision, en faire la métaphore de questions d'actualité. le scénariste a choisi de raconter la vie quotidienne de Maturin au premier degré, dans une crise de l'industrie de la pèche, obligeant les indépendants à se tourner vers les grosses entreprises pour assurer un revenu permettant de vivre. La narration visuelle opte de naviguer entre réalisme concret et licence poétique propre aux contes. Le lecteur ressent bien la difficulté pour ces personnages de reconnaître la réalité de leurs perspectives professionnelles très limitées, de se résigner à abandonner leur vocation, le mode de vie qui contente leurs aspirations profondes. L'arrivée d'un nouveau personnage dans la conclusion vient modifier la perspective de cette situation, en ramenant une dose d'imaginaire dans leur vie.

07/07/2024 (modifier)