A ce jour, seulement une trentaine d’avis pour cette série ?! Je suis limite peiné pour elle, dans le genre on a affaire à un petit classique intemporel je trouve.
Je connais Comanche depuis toujours grâce aux tomes 3, 8 et 10 qui trainaient sur les étagères familiales mais c’est assez tardivement que j’ai enfin pu la découvrir dans son intégralité.
Je viens de terminer ma petite relecture estivale (enfin jusqu’au tome 13, la période post-Hermann ne me convainc définitivement pas) et mon plaisir de lecture est toujours intact. Red Dust a même gagné en aura/charisme avec le temps (je le trouvais assez fade plus jeune), il en va de même pour le petit microcosme du Triple 6, c’est rempli de personnages stéréotypés mais attachants.
Ce que j’aime dans cette série, en plus bien sûr du trait du dessinateur (je lui préfère d’ailleurs ce style à celui qu’il adoptera avec la couleur directe), ceux sont les scenarii de Greg. Chaque album se tient bien au niveau de l’intrigue, des histoires indépendantes mais qu’il vaut mieux toutefois lire dans l’ordre.
Au programme, des histoires de ranch, d’indiens, de trappeurs, de transport … et évidemment d’outlaw et de colts, ça défouraille à tout va. Et là où je tire mon chapeau au scénariste, c’est qu’à chaque album, on sent une certaine évolution de cette région « sauvage » vers la modernité. Cette partie est très bien rendue et accompagne l’évolution des personnages.
Pour ma note, je suis un peu ennuyé, à 2 doigts de mettre culte pour les tomes 1, 3, 4, 5 et 8 ; les autres jusqu’au tome 10 sont également très bons ; malheureusement la suite gâche le ressenti, le dessin me plaît nettement moins mais il en est de même pour les aventures beaucoup plus lambda, l’impression que l’on a déjà fait le tour sans montrer d’évolution profonde dans la relation Comanche/Red. Un peu dommage, reste que les 10 premiers valent vraiment leur pesant de cacahuètes pour tout amateur de western.
Le sujet est assez glauque, et peut facilement pencher vers un pathos larmoyant, ou un simple assemblage d’anecdotes. En effet, plus de 120 pages sur le travail du personnel d’une unité de soins palliatifs, ça n’est a priori pas engageant.
Mais ce documentaire se révèle bien fichu et intéressant, évitant les écueils évoqués plus haut, et donnant une vision à la fois complète paradoxalement apaisée d’un milieu qui frôle souvent le tabou ou le déni.
Les membres de l’unité que nous suivons, à Roubaix, sont divers et attachants, alliant professionnalisme et qualités humaines rares, alors que tous les patients qu’ils soignent – sans pouvoir les guérir – meurent les uns après les autres. Leurs points de vue, mais aussi leur action au quotidien sont intéressants à suivre.
Je n’aurais sans doute mis que trois étoiles (note réelle 3,5), mais j’arrondis au niveau supérieur. En effet, au milieu du documentaire « classique », Xavier Bétaucourt glisse pas mal d’informations historiques, économiques et sociales. Sur l’évolution de la médecine au fil des âges, sur les débuts des « soins palliatifs ». Mais aussi sur les conséquences de l’industrialisation à Roubaix et dans sa région depuis le XIXème siècle, avec les inégalités sociales et la pauvreté très forte qui jouent un rôle important – et négligé par les pouvoirs publics, allez savoir pourquoi… – dans l’arrivée trop « tardive » de patients à l’hôpital, et donc dans l’unité de soins palliatifs.
Un très bon documentaire, sur un sujet assez ardu.
Note réelle 3,5/5.
Les moutons de l'ignorance ont détalé devant l'esprit éclairé de la Renaissance.
-
Ce tome contient un essai complet sous la forme d'une bande dessinée. Il a été réalisé par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Sa parution initiale date de 2008. Il comprend cent-trente et une pages de bande dessinée. le tome s'ouvre avec une préface d'une page, rédigée par François Cavanna (1923-2014), louant la capacité de l'autrice à plonger le lecteur dans un endroit, en deux traits de plumes avec simplement quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque. Il met en avant tout ce qu'elle y a mis : son humour, sa rosserie, sa spontanéité, et des choses en plus. L'ouvrage se termine avec une sorte de page de remerciements : un dessin en dessous avec deux groupes d'auteurs, ceux retenus à gauche, et ceux pour lesquels il n'y avait plus de place à droite. Au-dessus du dessin la mention, Ce livre n'aurait pas pu se faire sans… et la liste de la vingtaine d'écrivains qui apparaissent dans la bande dessinée ; puis la mention Mais il aurait aussi pu se faire avec…, suivie par une liste de trente-sept autres écrivains (et des points de suspension) pour lesquels la bédéiste n'a pas disposé de la place nécessaire pour le faire figurer.
Moyen âge. Renart est en train de chanter une chanson, en s'accompagnant avec son luth, un château dans le lointain, en plein hiver. Les paroles de la chanson : Dans la douceur de la saison nouvelle, les oiseaux chantent chacun dans leur latin. Il apporte la joie en chantant, divertit les dames à l'abri dans leurs châteaux. Voici Renart le troubadour, qui va vous parler de la littérature de son temps. Perché sur une branche dénudée, un oiseau lui crie Bravo ! Renart continue en parlant : la littérature médiévale s'étend sur sept siècles. Alors que le Moyen Âge commence au cinquième siècle et finit à la moitié du quinzième, la littérature française émerge au neuvième et prend son essor au onzième. Elle s'épanouit au douzième siècle et évolue encore au treizième. Que de chiffres… Renart s'est rapproché du château et il continue : elle s'appuie sur les modèles littéraires antiques, mais reflète aussi un monde nouveau en mutation. Regardant par une fenêtre, il désigne ceux qui ont le monopole de l'écriture : les hommes d'église, qui s'expriment en latin littéraire.
Mais dans la rue, c'est le latin vulgaire qui est parlé. Et cette langue parlée évolue tant que ceux qui n'ont pas fait d'études ne comprennent plus le latin littéraire, et que la France finit par se diviser : au nord de la Loire on parle la langue d'Oil, au sud la langue d'Oc, sans compter les dialectes à l'intérieur. Bientôt, les clercs se mettent à écrire en langue vulgaire. Les hommes d'église décident de traduire tous leurs livres en langue romane, c'est-à-dire en français vulgaire. La littérature française était née. Et voilà que des quantités d’œuvres accessibles à tous voient le jour. Dans le rôle des diffuseurs : les jongleurs. L'oralité est primordiale dans la culture médiévale. Trouvères, au nord, et troubadours, au sud, font leur apparition au onzième siècle. Ils peuvent pousser la chansonnette sous forme de rondeau, après quoi enchaîner avec une ballade, suivie d'une ritournelle, et pourquoi pas un canso d'amor ou une petit dansa. À cette époque on ne se gêne pas pour remanier les textes.
Premier album complet de l'autrice, il début par Renart se montrant facétieux et exposant la naissance de la littérature française pendant huit pages. D'un côté, cela peut rappeler les manuels scolaires correspondants, utilisés au lycée, avec une pagination moindre, un choix d'auteurs réduits, et des extraits limités à une ou deux phrases quand il y en a. Catherine Meurisse consacre des chapitres de deux à huit pages, à une vingtaine d'auteurs classiques, en commençant par Chrétien de Troyes (1130-1180), pour finir par le couple Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986). La dimension scolaire disparaît dès la fin de la séquence introductive, pour passer dans une forme de présentation plus personnelle. L'introduction elle-même sort du cadre encyclopédique ne serait-ce que par les dessins. L'autrice réalise une vraie bande dessinée, et pas un texte qui serait complété par des images après coup. Pour ses dessins, elle a choisi une esthétique avec des caractéristiques marquées. Il ne s'agit pas d'une approche photoréaliste, mais plus d'une apparence entre la caricature et le dessin spontané. Ainsi Renart est représenté comme un renard anthropomorphe, avec des pieds et des mains trop petits par rapport à son corps, une tête une peut trop importante, et une bouche démesurée. Celui lui donne un air de personnage d'ouvrage pour enfant, avec des mouvements vifs qui évoquent également l'enfance. Les décors sont réalisés avec des traits de contour fins et un peu de guingois, sans segment parfaitement droit, mais en prenant bien soin de fermer chaque contour.
Au cours de cette séquence introductive, le lecteur constate également que l'artiste caricature les êtres humains de la même manière : petits pieds, petites mains, tête un peu plus grosse que les proportions anatomiques, exagération plus ou moins appuyées des expressions de visage. Tout cela apporte une touche d'enfance, de façon de concevoir son corps et de le représenter pas encore tout à fait adulte, apportant une touche humoristique qui désacralise ces auteurs, mais aussi qui rend apparent leur flamme intérieure, leurs convictions, leur force créatrice. L'artiste se place dans un registre s'apparentant à la caricature, tout en conservant une ressemblance avec les représentations habituelles des plus anciens, et avec les photographies ou les films existants pour ceux du vingtième siècle. Les décors donnent une sensation de légèreté et d'exactitude, de dessin fait rapidement, parfois d'après une référence. Comme le fait observer Cavanna dans son introduction : la dessinatrice fait gigoter les petits bonhommes pleins de génie, c'est trois fois rien, quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque, la ruelle de chez Balzac n'est pas la ruelle de chez Zola. Flaubert est un petit gros avec des moustaches tristes ; Balzac est un petit gros aux bajoues tremblotantes.
Dès la couverture, le lecteur voit la présence de l'humour visuel : ce pauvre Marcel Proust partageant la dégustation de madeleines pour des souvenirs avec Victor Hugo, Voltaire, Gustave Flaubert et Molière. Puis sur la page de titre, il voit Voltaire, Proust, Flaubert et Molière traverser à un passage piéton, dans une parodie de la pochette du disque Abbey Road (1969) des Beatles. L'humour se manifeste ensuite sous plusieurs formes : les emportements des écrivains, des gags visuels, des interprétations personnelles de certaines œuvres, des commentaires iconoclastes en décalage avec la présentation respectueuse habituelle de chefs d’œuvre. L'autrice sait faire usage de toutes les possibilités de la bande dessinée en matière de mise en scène, en mettant à profit le budget illimité pour des prises de vue complexe, des scènes avec de nombreux figurants, des décors historiques à foison, des effets spéciaux, des cascades, des gags visuels, etc. Elle se montre tout aussi inventive pour évoquer les écrivains de manière différente. L'utilisation de la gaudriole par François Rabelais (1483/1494-1553) pour exposer sa pensée sur l'éducation. Une séance chez le psychologue, allongé sur le divan pour Michel de Montaigne (1533-1592). Les répétitions du Cid avec Pierre Corneille (1606-1684) obligé de tout expliquer de ses intentions aux acteurs ayant bien du mal à comprendre. L'exposition de l'argument de Phèdre de Jean Racine (1639-1699) pour l'expliquer avec le point de vue de Catherine Meurisse indiquant comment elle l'a reçu. Une correspondance épistolaire entre Voltaire (1694-1778, François-Marie Arouet) & Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pour mieux faire ressortir l'opposition de leur conception de l'humanité. Sept pages consacrées à la bataille d'Hernani (1830) de Victor Hugo (1802-1885) afin de faire comprendre la cabale orchestrée par la censure dans la presse, et l'antagonisme nourri par les classiques. La relation de couple entre Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986) pour faire apparaître la synergie entre leurs créations. Etc.
Lorsqu'il entame la bande dessinée, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une forme d'ouvrage de vulgarisation de l'histoire de la littérature française, plus succinct qu'un manuel scolaire du fait de sa pagination et de l'absence d'extraits consistants des œuvres, dont la lecture est rendue facile et plaisante par l'humour des remarques, et l'entrain de la narration visuelle. Au cours du chapitre consacré au XVIe siècle, avec Rabelais, la Pléiade, Joachim du Bellay, Montaigne, il se rend compte que l'autrice intègre son point de vue sur une façon de considérer les ouvres, par exemple une critique de certaines composantes sociales dans Gargantua (1534), ou l'enjeu politique d'éduquer le Dauphin avec les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695). Pour d'autres auteurs, le chapitre met en avant la vie qu'ils ou elles ont menée, ce qu'elle présente de liberté et d'engagement ou de rebelle, par exemple avec George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Il peut également s'agir de techniques d'écriture, de conception d'un roman, comme pour Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur comprend que Catherine Meurisse raconte ainsi tout ce que ces auteurs et leurs œuvres lui ont apporté, à elle en tant qu'être humain se construisant.
Un ouvrage qui s'avère être d'une facilité de lecture épatante, tout en contenant un fond solide. Il commence comme un cours de littérature française, exposé par un renard anthropomorphe facétieux. L'humour continue à être présent sous différentes formes tout du long de la bande dessinée, avec des présentations savoureuses de chaque auteur, chacun sous une facette particulière, chacune racontant en creux la relation entre elle et Catherine Meurisse, ce qu'elle lui a apporté.
Il est important que les rescapés des déportations et des crimes de la seconde guerre mondiale (ou d’autres conflits d’ailleurs) témoignent, pour lutter contre l’engourdissement et l’oubli. Il est tout aussi important qu’on ne se laisse pas gagner par une certaine lassitude, blasé par la somme des témoignages justement.
Le mot final prononcé par Joseph Weismann (« N’acceptez pas l’inacceptable ») en est l’illustration. Je n’ai pas lu le livre ni vu le film qui ont précédé cet album, mais ce récit, factuel, précis et vivant, est à la fois intéressant et agréable à lire. Nous suivons les années d’occupation, l’arrestation de Joseph et sa famille durant la « rafle du Vel D’Hiv », son internement et son évasion miraculeuse du camp de transit (alors que toute sa famille est morte gazée à Auschwitz), mais aussi « l’après », c’est-à-dire la prise de conscience de son rôle de passeur de mémoire, son action auprès des jeunes.
On n’apprend sans doute rien des grandes lignes, mais les répéter les ancre dans notre conscience collective, et la petite histoire de Joseph donne corps – un corps et un esprit plus que vifs ! – à un drame ignoble.
Le mot de la fin n’est pas inutile, à l’heure où des révisionnistes sévissent (Zemmour prétendant que Pétain avait protégé les Juifs – les passages montrant l’action des dirigeants français de l’époque, main dans la main avec des SS comme Danneker pour rafler le plus de Juifs sont édifiants), et que des idées nauséabondes et racistes gangrènent de plus en plus l’espace public en Europe et ailleurs.
Une lecture salutaire.
Solide polar
-
Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 5 épisodes, initialement parus en 2016/2017, écrits par John Arcudi, dessinés et encrés par Tony Fejzula, et mis en couleurs par André May. Les couvertures ont été réalisées par Dave Johnson. À la fin le lecteur trouve 10 pages de dessins préparatoires, ainsi que 31 illustrations en pleine page réalisés par d'autres artistes.
Dans la prison du comté de Mariposa en Californie, Donald Gaffney est en train de poignarder sauvagement Arthur McCoyne, l'éventrant délibérément. Les cellules de texte évoquent le fait que l'amour est un sentiment puissant, mais que la haine aussi et qu'elle est moins coûteuse. le lendemain, la lieutenant Ellie Payton appelle l'inspectrice Linda Caruso de la Section des Crimes de Prison (Jail Crimes Division) pour qu'elle se rende sur place et prenne l'enquête en main. Sur place, elle y retrouve le gardien Paris Taylor, et ils discutent de la fête de départ en retraite de Sten qui s'est tenue dans un club de striptease. Il lui indique que la caméra en circuit fermé de la cellule ne fonctionne plus, mais qu'ils ont aisément retrouvé le coupable filmé en train de se suicider, un autre détenu dénommé Donald Gaffney. L'affaire semble claire comme de l'eau de roche.
Toutefois, l'inspectrice Caruso souhaite que le corps soit autopsié pour s'ôter un doute de l'esprit. Elle se rend compte que le corps de Donald Gaffney a déjà été évacué vers la morgue et que ni le directeur de prison, ni sa supérieure ne souhaitent donner suite à sa demande, l'affaire étant tellement évidente. Dans le couloir elle a croisé un autre détenu et un autre gardien, TZ Gerena et Leo Aaron, qui souhaitaient lui parler, mais elle était pressée par le temps. En sortant de la prison, elle échange quelques mots avec Warren Diaz, un autre gardien, et lui indique qu'il devrait passer le concours d'inspecteur. Mais dans le même temps, elle regrette elle-même de l'avoir fait, ce qui l'a conduite sur une voie de garage. Elle rentre chez elle et reçoit la visite de Kyle Romero (son ex-mari) qui lui annonce qu'il va se remarier prochainement. Elle sort prendre un verre dans son jardin où elle est rejointe par sa voisine Julia Taylor.
La couverture annonce clairement l'intrigue : un meurtre en prison, et une enquête menée par une inspectrice désabusée. de son côté, le lecteur a peut-être encore en tête les pages très personnelles de Toni Fejzula pour Veil avec Greg Rucka. Il est estomaqué par les deux premières pages qui montrent Donald Gaffney en train de s'acharner méthodiquement sur le corps d'Arthur McCoyne, avec des gestes réfléchis, comme sous le coup d'une folie froide et furieuse. Cette fois-ci, Fejzula n'a pas réalisé la mise en couleurs lui-même, mais visiblement André May a travaillé de près avec lui. le rouge du sang répandu avec largesse tranche sur le reste plus sombre. Les éclats de sang ne correspondent pas aux giclées dues à la pression artérielle, mais elles dessinent des petites courbes expressionnistes, comme si le cadavre s'était écroulé dans son sang. le résultat visuel dépeint le tableau d'une sauvagerie écœurante. Tout au long des cinq épisodes, André May réalise un travail très impressionnant de mise en couleurs, avec des teintes un peu sombres et ternes, comme du pastel foncé. Cette mise en couleurs participe à faire comprendre qu'il s'agit d'un environnement assez sombre sur le plan psychologique, et à apporter discrètement un peu de substance aux dessins, par le biais de variations de nuance ténues, indiquant à la fois l'effet de l'éclairage, et la texture de chaque surface.
Même sans consulter le cahier de recherches graphiques en fin de tome, le lecteur constate par lui-même le temps passé pour donner une identité graphique à chaque personnage, contribuant ainsi à leur identité personnelle. C'est par les petits détails que le lecteur se fait une idée de la personnalité de Linda Caruso, ses choix vestimentaires, ses postures, ses expressions du visage, ses petits gestes du quotidien. le lecteur constate également que les auteurs ont pris le parti de conserver une apparence normale aux personnages qui mènent une vie sociale normale, et de donner des signes distinctifs plus prononcés aux prisonniers, soumis à l'uniforme. Ainsi TZ Gerena est un individu très sec avec des postures un peu incurvées, Mack est une immense armoire à glace avec une morphologie de culturiste tatoué sur tout le corps.
Très rapidement le lecteur ressent un fort degré d'immersion dans les lieux où se déroule chaque séquence. Il y a bien sûr la prison, les logements des uns et des autres, et les bureaux de travail soit dans la prison, soit au commissariat, ou encore à l'institut médico-légal. L'artiste intègre de nombreux détails et soigne ses décors, en personnalisant chaque endroit. Sur la troisième page, le lecteur peut détailler les différents dossiers dans le bureau du lieutenant Ellie Payton, et sa méthode de rangement, et dans la case du dessous le bazar dans la chambre de Linda Caruso. Dans l'épisode 3, le lecteur peut voir l'intérieur de l'appartement de Sten, ainsi que celui de madame Gaffney (la mère de Donald). Il observe des aménagements intérieurs très différents, à la fois en termes d'ameublement, mais aussi en termes de ménage. Il constate que Toni Fejzula exagère parfois la perspective des visages, ainsi que leur forme, pour accentuer une émotion, flirtant avec un registre expressionniste très parlant. L'artiste maîtrise également sa mise en scène pour conserver une lisibilité excellente lors des scènes de foule, en particulier quand l'inspectrice Linda Caruso se retrouve au milieu des prisonniers dans le réfectoire. Il sait faire ressentir la tension générée par l'agressivité des détenus en présence de cette femme, mais aussi la tension entre 2 interlocuteurs d'avis différent. Lorsque la violence se déchaîne, le lecteur ressent sa soudaineté et sa force.
Le lecteur éprouve la sensation d'être aux côtés de Linda Caruso tout du long du récit, de pouvoir se projeter dans chacun des endroits où elle se trouve, de ressentir les états d'esprit projetés par ses interlocuteurs. Il se sent donc impliqué dans son enquête, et comprend bien sa frustration à voir que le corps de Donald Gaffney lui échappe, alors qu'elle est sûre de son intuition. Il se prend au jeu de repérer le jeu de pouvoirs entre les différents suspects, de suivre l'inspectrice en train de tâtonner pour savoir à qui profite le crime. Il suit sa progression faite d'entretiens biaisés, et de fausses pistes, avec des a priori pas toujours vérifiés. Les auteurs chargent un peu le comportement des détenus, par contre ils mettent en scène des gardiens, des responsables et des policiers humains et faillibles, ce qui donne une enquête plausible, intéressante, avec un bon niveau de suspense.
Le lecteur est tenu en haleine par l'intrigue qui repose sur des conventions classiques du polar en milieu carcéral, maîtrisées par les auteurs et utilisées avec intelligence. Il remarque aussi qu'il s'agit bel et bien d'un polar car le milieu dans lequel il se déroule est partie intégrante du récit, et pas un simple décor en carton-pâte. John Arcudi a bien fait ses devoirs et respecte les procédures en place, ainsi que le partage des domaines de responsabilité entre les différentes administrations. Il sait mettre en œuvre des moments de suspense intense, que ce soit une autre tentative de suicide, une émeute dans la prison, ou une trachéotomie improvisée au stylo à bille. Il sait aussi réaliser une étude de caractère en toile de fond. le lecteur peut très bien se satisfaire de l'enquête pour trouver le véritable meurtrier et profiter du suspense entretenu par les scènes d'action. Il se rend aussi compte qu'il s'est rapidement attaché au personnage principal.
Du fait de sa compétence, Linda Caruso a été encouragée et soutenue par sa supérieure pour passer le concours d'inspecteur et ainsi accéder au grade supérieur. Mais dans sa vie de tous les jours, elle a du mal à se satisfaire d'un boulot pas très intéressant, avec de la paperasse, et finalement pas de résultats concrets comme elle en avait quand elle maintenait l'ordre dans la rue et aidait les citoyens. Son constat amer est renforcé et corroboré par ses échanges avec ses anciens collègues et par le fait qu'elle ait subi une mutation dans la section des crimes de prison, du fait de son comportement pas assez diplomate. Sans en avoir l'air, John Arcudi dresse le portrait d'une femme dont la progression professionnelle méritée l'a éloignée de ses valeurs, et du métier qu'elle aimait exercer. À l'opposé d'une amélioration, elle vit son évolution comme étant imposée, et contraire à ses aspirations et ce qu'elle est. L'enquête criminelle n'est pas seulement la description d'un environnement social, mais aussi le révélateur du malaise psychologique de la principale protagoniste. Sous réserve d'être sensible à cette dimension, ce récit devient un polar accomplissant tout son potentiel.
Sous les couvertures, toujours impeccables de Dave Johnson, le lecteur découvre une enquête bien tordue dans un milieu carcéral bien tordu. Il apprécie la qualité des dessins et leur capacité à donner corps aux différents lieux, et à donner vie aux différents personnages. Il se prend rapidement d'affection pour Linda Caruso, une femme complexe, professionnelle, complexée par sa situation professionnelle et sociale, et combative dans le bon sens du terme.
Hétéroclite, divertissant, attachant
-
Ce tome constitue le début d'une nouvelle série indépendante de toute autre. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014, écrits par Joe Keatinge, dessinés et encrés par Leila del Duca, mis en couleurs par Own Gieni, avec un lettrage d'Ed Brisson.
L'histoire commence par un retour dans le passé quand Kate (diminutif de Katheryne) avait 7 ans et que son père l'avait emmenée sur la Lune comme cadeau d'anniversaire. de nos jours elle n'a pas envie de se lever. Il s'agit d'une jeune femme de 27 ans, son chat robot (appelé plus tard simplement Chat) l'admoneste et la taquine gentiment. Elle ouvre les rideaux, dehors des individus étranges (dont des animaux anthropomorphes) circulent.
Bon gré, mal gré, elle s'habille et se rend sur la tombe de son père Chris Kristopher pour l'anniversaire de sa mort. Chemin faisant, elle appelle sa colocataire Alain (une femme). Dans le cimetière elle est attaquée par 3 fantômes ninjas roses, puis par 3 rats anthropomorphes, et enfin par un gros robot mécanique rondouillard appelé Harold. C'est le début d'une étrange cavale où il est beaucoup question de son père, et de ses enfants cachés.
Depuis le début des années 2010, l'éditeur Image Comics a pris de l'ampleur (grâce au succès de la série Walking dead, entre autres) et est devenu l'éditeur de choix pour les séries indépendantes les plus diverses. En ouvrant Shutter, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre, il découvre les règles du jeu au fur et à mesure. Joe Keatinge commence par une scène merveilleuse sur la Lune, où une jeune enfant bénéficie d'un spectacle (la Terre sur un fond étoilé) exceptionnel. Puis il enchaîne avec un réveil difficile dans un monde de légère anticipation (les capacités du robot Chat), et peuplé d'individus merveilleux. Toutefois, Kate prend le métro aérien, un moment très ordinaire (malgré les passagers).
La suite comprend plusieurs séquences d'action, l'apparition de personnages toujours plus improbables et sympathiques (le serviteur squelette en tenue habillée), la rencontre avec son petit frère, et quelques souvenirs sur sa vie passée. Joe Keatinge rend tout cela très original. Il faut dire qu'il a choisi une femme comme personnage principal, qu'elle n'a rien d'une cruche, qu'elle sait se débrouiller dans les situations dangereuses. Elle est un peu râleuse, un peu moqueuse, un peu fonceuse, et elle refuse de se laisser marcher sur les pieds ou de s'en laisser conter.
Le scénario bénéficie de la mise en images très convaincantes de Leila del Luca, étoffée avec soin par la mise en couleurs d'Owen Gieni. Dès les premières images, le lecteur est séduit par une apparence riche et foisonnante, de très belles couleurs rehaussant toutes les formes. Gieni bâtit des compositions chromatiques très élaborées. Il adapte sa palette à chaque séquence, en particulier pour rendre dompte de la luminosité. Pour autant, il n'a pas choisi de décliner une teinte dominante en plusieurs nuances. Il utilise une palette large pour que chaque élément ressorte, soit une entité graphique à part entière.
De plus, il introduit des variations de nuances dans chaque forme pour rendre compte de sa texture. Il est possible d'en trouver des exemples dans chaque page. Lorsque Kate ouvre ses rideaux, elle contemple un paysage urbain, sous un soleil radieux. En regardant les plantes à l'extérieur, le lecteur constate qu'Owen Gieni a utilisé différentes teintes de vert pour différencier chaque essence de plantes. Pour chacune, il utilise des nuances dans la teinte de vert pour rendre compte de la surface irrégulière du feuillage, et des reflets de la lumière.
Quelques pages plus loin, la scène se déroule dans une pièce avec du parquet. La dessinatrice a représenté le parquet avec de grands traits fins délimitant rapidement les lames. Gieni a souligné chaque trait d'un fin trait blanc pour évoquer la limite entre chaque latte et l'imperceptible différence de niveau de l'une à l'autre. Il a également utilisé la couleur pour évoquer la texture du bois, sans se substituer pour autant à l'encrage. Encore plus loin, le lecteur peut contempler la peau d'une créature en forme de dragon, et apprécier le jeu de lumière sur sa forme, tout en nuances (sans effet de miroir basique).
Le travail d'Owen Gieni est d'autant plus remarquable qu'il n'écrase pas les dessins de del Luca. Cette dernière combine des dessins descriptifs détaillés, avec des traits un peu rapides, un peu lâches. Elle réussit à réaliser des images denses en information visuelle, sans rien perdre en spontanéité. Les traits d'encrage utilisés pour détourer les formes peuvent être soit très fins, soit très épais, encore alourdis par les ombres portées. Cette façon d'utiliser l'encrage combine une approche détaillée, et une mise en avant des éléments les plus importants dans la composition, tout gardant une impression de spontanéité.
Chaque page et chaque élément visuel impressionnent par la dextérité avec laquelle la dessinatrice arrive à amalgamer des composantes hétérogènes. Elle peut aussi bien intégrer un aménagement détaillé (avec fauteuils, canapés, tapis, tableaux au mur, etc.), que des personnages loufoques (ces fantômes ninjas roses, ou ce robot rondouillard), avec des êtres humains aux expressions justes et aux visages remarquables (Général, la nounou de Kate).
Leila del Lucia sait donner une unité visuelle à des composantes très disparates, avec un léger parfum humoristique discret. du coup, le lecteur reste un peu interloqué quand il découvre une scène de carnage dans laquelle le sang coule à profusion. Il finit par s'interroger sur la composante majoritaire du récit. Pas facile de choisir entre l'aventure bon enfant, le récit fantastique avec des créatures anthropomorphes, l'anticipation avec un robot rondouillard aux relents victoriens, l'héritage paternel à supporter par Kate qui ne parle jamais de sa mère.
Du fait du nombre important d'éléments divers et de la dextérité narrative visuel, le lecteur passe un très bon moment de lecture, à haute teneur en divertissement (impossible d'oublier l'ornithorynque et son télécopieur). Il apprécie également que Joe Keatinge réussisse à déjouer les clichés habituels, pour les soumettre à sa narration, à créer une héroïne aussi attachante, sans être parfaite. Il s'interroge sur la direction principale du récit (impossible à identifier), mais il sait qu'il reviendra pour le tome 2, du fait des mystères en suspens et l'inventivité du récit.
Le temps détruit tout. Pour une fois l'expression n'est pas galvaudée et disons le de suite : l'Orfèvre va vous retourner la tête au sens propre comme au figuré puisqu'on y raconte deux histoires se rejoignant quelque soit le choix initial du lecteur pour entamer sa lecture.
Partant d'un concept assez fou, ce travail sur 10 ans réalisé entièrement par un artiste inconnu dont c'est la première œuvre risque de marquer durablement votre rétine aussi bien sur le fond que la forme.
Sur le fond : il s'agit d'une enquête policière se déroulant dans une ville de Paris au XXième siècle sans plus de précisions au bord de tensions entre le peuple et les autorités. C'est dans ce contexte tendu que l'inspecteur Cisife va rechercher la vérité autour du meurtre sordide d'une femme inconnue dans une sombre ruelle écartée. Privilégiant la manière forte, les divers indices vont l'emmener un peu plus loin vers des personnages peu recommandables...
En parallèle, un autre flic va mettre sa vie en danger à l'autre bout de la ville pour sauver une autre femme traquée pour des souvenirs dont elle n'a plus connaissance....
Sur la forme : les deux histoires se rejoignent puisque les histoires se répondent par un jeu de miroirs : il faut en effet lire le livre uniquement sur les pages supérieures jusqu'à la fin de l'ouvrage puis le retourner et recommencer le même principe. Ce qui semble être un gadget narratif se révèle bien plus malin que cela et je n'ai eu de cesse d'aller au bout de l'aventure en écarquillant les yeux constamment, amusé par le procédé et entrainé par le rythme effréné de cette histoire policière à tiroirs.
Aurélien Lozes utilise un dessin écrit au bic noir dans un trait très précis et utilise des animaux anthropomorphes pour illustrer sa galerie de personnages ambigus de la même façon que Blacksad. C'est à la fois malin, audacieux et bourré de références cachées dont il ne convient pas ici de dévoiler pour laisser place à la surprise.
Le récit est assez violent et entrecoupé de scènes d'action réussies. Ce polar noir à la mise en scène audacieuse flirte fréquemment avec la raison mais également l'intelligence de son lecteur.
Il serait cruel d'en dévoiler davantage tout comme le fin mot de l'histoire s'il existe puisqu'on dénombre au minimum deux façons de lire cet ouvrage à moins qu'il s'agisse d'une boucle à l'infini ? Il y subsiste tellement de non dits et de mystères que l'envie de vite y retourner et s'y perdre littéralement me fait furieusement envie.
3.5
Un bon manga qui se passe dans un futur où Tokyo a été victime d'un accident nucléaire et a été évacué. 20 ans plus tard, on a réussi à créer des humains qui sont immunisés face aux radiations (et comme par hasard ce sont des jolies filles) et le gouvernement les envoie en mission après avoir reçu un appel de détresse venant d'un survivant.
Le manga est bien fait. Les questions qu'on se pose au début du type 'comment des gens ont vécu dans une ville radioactive durant 20 ans' sont bien répondues et l'auteur développe bien petit à petit son univers. Le scénario est prenant et aussi ce n'est pas aussi manichéen que je le pensais. On explique bien les dangers du nucléaire, mais en parallèle il y a aussi des trucs comme le politicien anti-nucléaire qui est clairement opportuniste et est prêt à tout pour arriver à ses fins. Les héroïnes sont attachantes et ont des vraies personnalités, elles ne sont pas juste là pour être jolies. Le dessin est très bon.
Malheureusement, il n'y pas eu de tome sorti depuis un an et l'éditeur a présentement des problèmes de liquidités. J'ai bien peur que cette série ne sera jamais terminée en français une fois que Noeve aura disparu, à moins qu'un autre éditeur reprenne la série. On va donc n'avoir que les premiers tomes et c'est tout.
"être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres"
Une très bonne BD qui sensibilisera les jeunes sur des sujets importants. Les dessins et la colorisation sont magnifiques, j'ai passé un très bon moment de lecture.
Les 3 tomes se lisent rapidement et c'est le seul petit défaut que j'y trouve : l'histoire est peut-être un peu courte, ne permettant pas d'approfondir certains sujets ou de s'immerger davantage dans l'histoire au milieu de cet environnement unique qu'est l'Afrique du Sud.. Cela dit, pour une BD jeunesse, c'est une véritable petite pépite qui plaira, sensibilisera, et fera rêver de nombreux lecteurs.
Kirby, un univers graphique personnel et envoûtant
-
Ce tome contient les 12 épisodes des Losers parus dans Our fighting forces numéros 151 à 162, en 1973/1974. Ils sont écrits et dessinés par Jack Kirby, encrés par Bruce D. Berry (151, 152, 154, 155, 161 et 162) et Mike Royer (153, 156 à 160). Toutes les histoires sont en couleurs.
Ces 12 épisodes forment 11 histoires indépendantes, une seule histoire est à suivre du numéro 157 au 158. le premier épisode comporte 20 pages, les suivants 18. Pour 8 d'entre elles, l'histoire se déroule sur 16 pages, plus 2 pages à la fin consacrées à des armements divers (un dessin de Kirby + le nom de l'arme, du véhicule ou de l'accessoire). 1 se déroule sur 20 pages (la première), 3 sur 18 pages. le principe est toujours le même. L'équipe des Losers est composée de 4 militaires : Capitaine Johnny Cloud, Capitaine Storm, Gunner et Sarge. Ils doivent accomplir des missions à haut risque pendant la seconde guerre mondiale : récupérer une pianiste concertiste dans un village occupé par l'armée allemande en France, survivre dans une autre ville occupée en attendant l'offensive alliée, permettre la destruction d'un énorme canon allemand sur rail, capturer un colonel japonais sur une île du Pacifique, faire sauter un pont en Yougoslavie, capturer un espion allemand à New York, démanteler une opération de trafic de matériels militaires au Panama, capturer un général allemand en Italie, remettre une lettre en zone occupée, se battre en Birmanie, survivre à un assaut dans une ville détruite en France.
Une telle réédition intéresse de prime abord le lecteur souhaitant compléter sa collection de Jack Kirby des années 1970, avec un vocabulaire graphique bien établi, sur une série mineure et pas choisie par l'artiste. L'équipe des Losers a été définie et développée par Robert Kanigher (épisodes réédités dans Showcase presents Losers 1). Dans son introduction d'une page, Neil Gaiman estime qu'il s'agit d'une période faste pour le talent de Kirby et que la caractéristique principale de ces récits réside dans le fait qu'ils mettent en scène 4 hommes normaux (sans aucun superpouvoir), en situation de guerre.
La réédition de DC Comics est remarquable : tous les traits sont d'une netteté irréprochable, les couleurs sont celles d'origine rafraîchies (pour éviter l'effet décoloration) sans être refaite. le papier est de type Papier journal en assez épais pour qu'on ne voit pas à travers, et pour reproduire le coté mat de l'édition originale. Il y a quelques crayonnés de Kirby (11 pages, le plus souvent des illustrations pleine page) qui permettent de se rendre compte de la qualité de travail des encreurs ayant respecté au plus près les crayonnés.
Du point de vue des histoires, Kirby reste dans un registre simple. Les Losers doivent effectuer une mission pas trop générique, ils se battent contre les méchants allemands, ils réussissent la mission avec un prix à payer. À part pour une caractéristique physique qui permet de les reconnaître, les 4 personnages principaux sont interchangeables, totalement dépourvus de personnalité, si ce n'est le courage au combat. Les allemands constituent un ennemi générique, pas vraiment assoiffé de sang ou fourbe, juste belliqueux, un envahisseur soumettant les populations par la force. Les opérations évoquées n'ont aucun fondement historique, il s'agit juste de raconter une aventure plus ou moins exotique avec son quota d'action. Les dialogues sont très policés, et Kirby n'a pas recours aux bulles de pensée (il n'y en a aucune). Les dialogues sont brefs, ils n'envahissent pas les dessins et ils ne décrivent pas l'action. Par contre ils sont un peu formalistes (pas de juron, des phrases grammaticalement correctes, pas d'abréviation). Pour un lecteur d'aujourd'hui, ce sont des histoires très brèves et rapides, avec quelques surprises (une pianiste concertiste ?), mais peu sophistiquées. Il y en a 3 ou 4 qui sortent du lot par leur point de départ original (un développement romantique décalé entre le capitaine Storm et Panama Fattie), et 2 qui évoquent des sujets plus graves (les profiteurs de guerre, le sort des orphelins), mais toujours sous un aspect très viril et combatif. Kirby achève un tiers de ses histoires avec une forme de justice poétique, mais il ne construit pas son récit pour conclure sur une chute édifiante ou justifiant à elle seule l'histoire.
L'amateur des dessins de Jack Kirby de cette période retrouvera ses caractéristiques habituelles : une capacité surnaturelle à rendre l'aspect de la roche (l'explosion d'un massif rocheux dans l'épisode 155) et du bois (les troncs d'arbre). Il retrouvera également une dextérité déconcertante pour gérer les arrières plans à l'économie. Pour certaines pages, il le gérera soit en insérant des personnages en arrière plan pour masquer l'absence de décor, soit en insérant des onomatopées, soit en faisant se découper le personnage sur fond d'une couleur unie plus vive insistant sur l'état d'esprit du personnage. le lecteur retrouve la propension des personnages a toujours être dans l'action, dans le mouvement, dans l'émotion exacerbée (un personnage sur deux a la bouche grande ouverte, les bras étendus). Il y a également cette manière très efficace d'impliquer le lecteur en faisant regarder les personnages droit dans les yeux du lecteur. Les soldats ont conservé cette manière de sauter en avant qui n'appartient qu'aux personnages de Kirby. Il y a aussi cette image un peu désuète des villages européens (pas toujours sortis du moyen-âge), à l'urbanisme très fantaisiste.
L'amateur de Kirby retrouve également cette façon unique d'utiliser les variations d'épaisseur des traits pour rendre compte des visages marqués, des plis des vêtements, de la force du souffle d'une explosion, de l'énergie libérée (les Kirby dots, ou Kirby crackle). Il y a cette capacité impressionnante à donner une apparence spécifique aux personnages (sauf les soldats allemands qui sont vraiment génériques), de la pianiste concertiste à Geoffrey Soames le major anglais hanté par des visions terrifiantes, en passant par l'inoubliable Panama Fattie (quelle maîtresse femme !). Il y a ces scènes de destruction soufflant tout sur le périmètre dévasté.
Autour d'une page, le lecteur découvre aussi des images saisissantes par leur étrangeté, ou par la force de l'émotion qu'elles font passer. Coté étrange décalage, il y a cette vision de fûts de canon, avec une chevauchée de valkyries dans le ciel, cet immense canon sur rail, ces silhouettes de combattants roumains dans la brume des montagnes, ce soldat américain courant au devant de l'ennemi, etc. Parmi les plus chargées en émotion, il y a cette double page dans laquelle des civils sont abattus par un peloton d'exécution, le regard de ces orphelins désirant le combat de tout leur être, ce colonel japonais résistant de toutes ses forces aux Losers, etc.
Enfin, il y a ces cases qui semblent avoir été magnifiées par le regard caustique de Roy Lichtenstein, comme si Kirby voulait se réapproprier l'origine du pop art (c'est-à-dire un détournement de cases de comics). Cette case avec un fût de canon tellement épuré qu'il en devient presque abstrait, avec ces valkyries esquissées en arrière plan. Cette image de canon dressé en oblique vers le ciel reviendra à plusieurs reprises, à chaque fois plus conceptuelle que descriptive (peut-être inconsciemment phallique pour un effet subliminal). En regardant les images avec cette idée à l'esprit, il est possible aussi de distinguer des visages épurés au point d'en devenir un assemblage de traits abstraits si le lecteur les regarde trop longtemps.
Ces histoires de Losers permettent à Kirby de sortir du carcan des superhéros pour se concentrer sur les hauts faits d'individus normaux. Les femmes n'ont pas beaucoup de place dans ces histoires, mais l'être humain se surpasse à chaque page pour triompher (ou parfois perdre) de forces militaires ayant pour objectif d'asservir la population. Jack Kirby fait preuve d'inventivité pour maintenir l'intérêt du lecteur, et ses dessins possèdent une force graphique peu commune. Durant cette période, il a également réalisé les comics suivants : Fourth World, The Demon, O.M.A.C.: One Man Army Corps, Kamandi, the last boy on earth.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Comanche
A ce jour, seulement une trentaine d’avis pour cette série ?! Je suis limite peiné pour elle, dans le genre on a affaire à un petit classique intemporel je trouve. Je connais Comanche depuis toujours grâce aux tomes 3, 8 et 10 qui trainaient sur les étagères familiales mais c’est assez tardivement que j’ai enfin pu la découvrir dans son intégralité. Je viens de terminer ma petite relecture estivale (enfin jusqu’au tome 13, la période post-Hermann ne me convainc définitivement pas) et mon plaisir de lecture est toujours intact. Red Dust a même gagné en aura/charisme avec le temps (je le trouvais assez fade plus jeune), il en va de même pour le petit microcosme du Triple 6, c’est rempli de personnages stéréotypés mais attachants. Ce que j’aime dans cette série, en plus bien sûr du trait du dessinateur (je lui préfère d’ailleurs ce style à celui qu’il adoptera avec la couleur directe), ceux sont les scenarii de Greg. Chaque album se tient bien au niveau de l’intrigue, des histoires indépendantes mais qu’il vaut mieux toutefois lire dans l’ordre. Au programme, des histoires de ranch, d’indiens, de trappeurs, de transport … et évidemment d’outlaw et de colts, ça défouraille à tout va. Et là où je tire mon chapeau au scénariste, c’est qu’à chaque album, on sent une certaine évolution de cette région « sauvage » vers la modernité. Cette partie est très bien rendue et accompagne l’évolution des personnages. Pour ma note, je suis un peu ennuyé, à 2 doigts de mettre culte pour les tomes 1, 3, 4, 5 et 8 ; les autres jusqu’au tome 10 sont également très bons ; malheureusement la suite gâche le ressenti, le dessin me plaît nettement moins mais il en est de même pour les aventures beaucoup plus lambda, l’impression que l’on a déjà fait le tour sans montrer d’évolution profonde dans la relation Comanche/Red. Un peu dommage, reste que les 10 premiers valent vraiment leur pesant de cacahuètes pour tout amateur de western.
Quelques jours à vivre
Le sujet est assez glauque, et peut facilement pencher vers un pathos larmoyant, ou un simple assemblage d’anecdotes. En effet, plus de 120 pages sur le travail du personnel d’une unité de soins palliatifs, ça n’est a priori pas engageant. Mais ce documentaire se révèle bien fichu et intéressant, évitant les écueils évoqués plus haut, et donnant une vision à la fois complète paradoxalement apaisée d’un milieu qui frôle souvent le tabou ou le déni. Les membres de l’unité que nous suivons, à Roubaix, sont divers et attachants, alliant professionnalisme et qualités humaines rares, alors que tous les patients qu’ils soignent – sans pouvoir les guérir – meurent les uns après les autres. Leurs points de vue, mais aussi leur action au quotidien sont intéressants à suivre. Je n’aurais sans doute mis que trois étoiles (note réelle 3,5), mais j’arrondis au niveau supérieur. En effet, au milieu du documentaire « classique », Xavier Bétaucourt glisse pas mal d’informations historiques, économiques et sociales. Sur l’évolution de la médecine au fil des âges, sur les débuts des « soins palliatifs ». Mais aussi sur les conséquences de l’industrialisation à Roubaix et dans sa région depuis le XIXème siècle, avec les inégalités sociales et la pauvreté très forte qui jouent un rôle important – et négligé par les pouvoirs publics, allez savoir pourquoi… – dans l’arrivée trop « tardive » de patients à l’hôpital, et donc dans l’unité de soins palliatifs. Un très bon documentaire, sur un sujet assez ardu. Note réelle 3,5/5.
Mes Hommes de lettres
Les moutons de l'ignorance ont détalé devant l'esprit éclairé de la Renaissance. - Ce tome contient un essai complet sous la forme d'une bande dessinée. Il a été réalisé par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Sa parution initiale date de 2008. Il comprend cent-trente et une pages de bande dessinée. le tome s'ouvre avec une préface d'une page, rédigée par François Cavanna (1923-2014), louant la capacité de l'autrice à plonger le lecteur dans un endroit, en deux traits de plumes avec simplement quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque. Il met en avant tout ce qu'elle y a mis : son humour, sa rosserie, sa spontanéité, et des choses en plus. L'ouvrage se termine avec une sorte de page de remerciements : un dessin en dessous avec deux groupes d'auteurs, ceux retenus à gauche, et ceux pour lesquels il n'y avait plus de place à droite. Au-dessus du dessin la mention, Ce livre n'aurait pas pu se faire sans… et la liste de la vingtaine d'écrivains qui apparaissent dans la bande dessinée ; puis la mention Mais il aurait aussi pu se faire avec…, suivie par une liste de trente-sept autres écrivains (et des points de suspension) pour lesquels la bédéiste n'a pas disposé de la place nécessaire pour le faire figurer. Moyen âge. Renart est en train de chanter une chanson, en s'accompagnant avec son luth, un château dans le lointain, en plein hiver. Les paroles de la chanson : Dans la douceur de la saison nouvelle, les oiseaux chantent chacun dans leur latin. Il apporte la joie en chantant, divertit les dames à l'abri dans leurs châteaux. Voici Renart le troubadour, qui va vous parler de la littérature de son temps. Perché sur une branche dénudée, un oiseau lui crie Bravo ! Renart continue en parlant : la littérature médiévale s'étend sur sept siècles. Alors que le Moyen Âge commence au cinquième siècle et finit à la moitié du quinzième, la littérature française émerge au neuvième et prend son essor au onzième. Elle s'épanouit au douzième siècle et évolue encore au treizième. Que de chiffres… Renart s'est rapproché du château et il continue : elle s'appuie sur les modèles littéraires antiques, mais reflète aussi un monde nouveau en mutation. Regardant par une fenêtre, il désigne ceux qui ont le monopole de l'écriture : les hommes d'église, qui s'expriment en latin littéraire. Mais dans la rue, c'est le latin vulgaire qui est parlé. Et cette langue parlée évolue tant que ceux qui n'ont pas fait d'études ne comprennent plus le latin littéraire, et que la France finit par se diviser : au nord de la Loire on parle la langue d'Oil, au sud la langue d'Oc, sans compter les dialectes à l'intérieur. Bientôt, les clercs se mettent à écrire en langue vulgaire. Les hommes d'église décident de traduire tous leurs livres en langue romane, c'est-à-dire en français vulgaire. La littérature française était née. Et voilà que des quantités d’œuvres accessibles à tous voient le jour. Dans le rôle des diffuseurs : les jongleurs. L'oralité est primordiale dans la culture médiévale. Trouvères, au nord, et troubadours, au sud, font leur apparition au onzième siècle. Ils peuvent pousser la chansonnette sous forme de rondeau, après quoi enchaîner avec une ballade, suivie d'une ritournelle, et pourquoi pas un canso d'amor ou une petit dansa. À cette époque on ne se gêne pas pour remanier les textes. Premier album complet de l'autrice, il début par Renart se montrant facétieux et exposant la naissance de la littérature française pendant huit pages. D'un côté, cela peut rappeler les manuels scolaires correspondants, utilisés au lycée, avec une pagination moindre, un choix d'auteurs réduits, et des extraits limités à une ou deux phrases quand il y en a. Catherine Meurisse consacre des chapitres de deux à huit pages, à une vingtaine d'auteurs classiques, en commençant par Chrétien de Troyes (1130-1180), pour finir par le couple Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986). La dimension scolaire disparaît dès la fin de la séquence introductive, pour passer dans une forme de présentation plus personnelle. L'introduction elle-même sort du cadre encyclopédique ne serait-ce que par les dessins. L'autrice réalise une vraie bande dessinée, et pas un texte qui serait complété par des images après coup. Pour ses dessins, elle a choisi une esthétique avec des caractéristiques marquées. Il ne s'agit pas d'une approche photoréaliste, mais plus d'une apparence entre la caricature et le dessin spontané. Ainsi Renart est représenté comme un renard anthropomorphe, avec des pieds et des mains trop petits par rapport à son corps, une tête une peut trop importante, et une bouche démesurée. Celui lui donne un air de personnage d'ouvrage pour enfant, avec des mouvements vifs qui évoquent également l'enfance. Les décors sont réalisés avec des traits de contour fins et un peu de guingois, sans segment parfaitement droit, mais en prenant bien soin de fermer chaque contour. Au cours de cette séquence introductive, le lecteur constate également que l'artiste caricature les êtres humains de la même manière : petits pieds, petites mains, tête un peu plus grosse que les proportions anatomiques, exagération plus ou moins appuyées des expressions de visage. Tout cela apporte une touche d'enfance, de façon de concevoir son corps et de le représenter pas encore tout à fait adulte, apportant une touche humoristique qui désacralise ces auteurs, mais aussi qui rend apparent leur flamme intérieure, leurs convictions, leur force créatrice. L'artiste se place dans un registre s'apparentant à la caricature, tout en conservant une ressemblance avec les représentations habituelles des plus anciens, et avec les photographies ou les films existants pour ceux du vingtième siècle. Les décors donnent une sensation de légèreté et d'exactitude, de dessin fait rapidement, parfois d'après une référence. Comme le fait observer Cavanna dans son introduction : la dessinatrice fait gigoter les petits bonhommes pleins de génie, c'est trois fois rien, quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque, la ruelle de chez Balzac n'est pas la ruelle de chez Zola. Flaubert est un petit gros avec des moustaches tristes ; Balzac est un petit gros aux bajoues tremblotantes. Dès la couverture, le lecteur voit la présence de l'humour visuel : ce pauvre Marcel Proust partageant la dégustation de madeleines pour des souvenirs avec Victor Hugo, Voltaire, Gustave Flaubert et Molière. Puis sur la page de titre, il voit Voltaire, Proust, Flaubert et Molière traverser à un passage piéton, dans une parodie de la pochette du disque Abbey Road (1969) des Beatles. L'humour se manifeste ensuite sous plusieurs formes : les emportements des écrivains, des gags visuels, des interprétations personnelles de certaines œuvres, des commentaires iconoclastes en décalage avec la présentation respectueuse habituelle de chefs d’œuvre. L'autrice sait faire usage de toutes les possibilités de la bande dessinée en matière de mise en scène, en mettant à profit le budget illimité pour des prises de vue complexe, des scènes avec de nombreux figurants, des décors historiques à foison, des effets spéciaux, des cascades, des gags visuels, etc. Elle se montre tout aussi inventive pour évoquer les écrivains de manière différente. L'utilisation de la gaudriole par François Rabelais (1483/1494-1553) pour exposer sa pensée sur l'éducation. Une séance chez le psychologue, allongé sur le divan pour Michel de Montaigne (1533-1592). Les répétitions du Cid avec Pierre Corneille (1606-1684) obligé de tout expliquer de ses intentions aux acteurs ayant bien du mal à comprendre. L'exposition de l'argument de Phèdre de Jean Racine (1639-1699) pour l'expliquer avec le point de vue de Catherine Meurisse indiquant comment elle l'a reçu. Une correspondance épistolaire entre Voltaire (1694-1778, François-Marie Arouet) & Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pour mieux faire ressortir l'opposition de leur conception de l'humanité. Sept pages consacrées à la bataille d'Hernani (1830) de Victor Hugo (1802-1885) afin de faire comprendre la cabale orchestrée par la censure dans la presse, et l'antagonisme nourri par les classiques. La relation de couple entre Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986) pour faire apparaître la synergie entre leurs créations. Etc. Lorsqu'il entame la bande dessinée, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une forme d'ouvrage de vulgarisation de l'histoire de la littérature française, plus succinct qu'un manuel scolaire du fait de sa pagination et de l'absence d'extraits consistants des œuvres, dont la lecture est rendue facile et plaisante par l'humour des remarques, et l'entrain de la narration visuelle. Au cours du chapitre consacré au XVIe siècle, avec Rabelais, la Pléiade, Joachim du Bellay, Montaigne, il se rend compte que l'autrice intègre son point de vue sur une façon de considérer les ouvres, par exemple une critique de certaines composantes sociales dans Gargantua (1534), ou l'enjeu politique d'éduquer le Dauphin avec les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695). Pour d'autres auteurs, le chapitre met en avant la vie qu'ils ou elles ont menée, ce qu'elle présente de liberté et d'engagement ou de rebelle, par exemple avec George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Il peut également s'agir de techniques d'écriture, de conception d'un roman, comme pour Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur comprend que Catherine Meurisse raconte ainsi tout ce que ces auteurs et leurs œuvres lui ont apporté, à elle en tant qu'être humain se construisant. Un ouvrage qui s'avère être d'une facilité de lecture épatante, tout en contenant un fond solide. Il commence comme un cours de littérature française, exposé par un renard anthropomorphe facétieux. L'humour continue à être présent sous différentes formes tout du long de la bande dessinée, avec des présentations savoureuses de chaque auteur, chacun sous une facette particulière, chacune racontant en creux la relation entre elle et Catherine Meurisse, ce qu'elle lui a apporté.
Après la rafle
Il est important que les rescapés des déportations et des crimes de la seconde guerre mondiale (ou d’autres conflits d’ailleurs) témoignent, pour lutter contre l’engourdissement et l’oubli. Il est tout aussi important qu’on ne se laisse pas gagner par une certaine lassitude, blasé par la somme des témoignages justement. Le mot final prononcé par Joseph Weismann (« N’acceptez pas l’inacceptable ») en est l’illustration. Je n’ai pas lu le livre ni vu le film qui ont précédé cet album, mais ce récit, factuel, précis et vivant, est à la fois intéressant et agréable à lire. Nous suivons les années d’occupation, l’arrestation de Joseph et sa famille durant la « rafle du Vel D’Hiv », son internement et son évasion miraculeuse du camp de transit (alors que toute sa famille est morte gazée à Auschwitz), mais aussi « l’après », c’est-à-dire la prise de conscience de son rôle de passeur de mémoire, son action auprès des jeunes. On n’apprend sans doute rien des grandes lignes, mais les répéter les ancre dans notre conscience collective, et la petite histoire de Joseph donne corps – un corps et un esprit plus que vifs ! – à un drame ignoble. Le mot de la fin n’est pas inutile, à l’heure où des révisionnistes sévissent (Zemmour prétendant que Pétain avait protégé les Juifs – les passages montrant l’action des dirigeants français de l’époque, main dans la main avec des SS comme Danneker pour rafler le plus de Juifs sont édifiants), et que des idées nauséabondes et racistes gangrènent de plus en plus l’espace public en Europe et ailleurs. Une lecture salutaire.
Dead Inside
Solide polar - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 5 épisodes, initialement parus en 2016/2017, écrits par John Arcudi, dessinés et encrés par Tony Fejzula, et mis en couleurs par André May. Les couvertures ont été réalisées par Dave Johnson. À la fin le lecteur trouve 10 pages de dessins préparatoires, ainsi que 31 illustrations en pleine page réalisés par d'autres artistes. Dans la prison du comté de Mariposa en Californie, Donald Gaffney est en train de poignarder sauvagement Arthur McCoyne, l'éventrant délibérément. Les cellules de texte évoquent le fait que l'amour est un sentiment puissant, mais que la haine aussi et qu'elle est moins coûteuse. le lendemain, la lieutenant Ellie Payton appelle l'inspectrice Linda Caruso de la Section des Crimes de Prison (Jail Crimes Division) pour qu'elle se rende sur place et prenne l'enquête en main. Sur place, elle y retrouve le gardien Paris Taylor, et ils discutent de la fête de départ en retraite de Sten qui s'est tenue dans un club de striptease. Il lui indique que la caméra en circuit fermé de la cellule ne fonctionne plus, mais qu'ils ont aisément retrouvé le coupable filmé en train de se suicider, un autre détenu dénommé Donald Gaffney. L'affaire semble claire comme de l'eau de roche. Toutefois, l'inspectrice Caruso souhaite que le corps soit autopsié pour s'ôter un doute de l'esprit. Elle se rend compte que le corps de Donald Gaffney a déjà été évacué vers la morgue et que ni le directeur de prison, ni sa supérieure ne souhaitent donner suite à sa demande, l'affaire étant tellement évidente. Dans le couloir elle a croisé un autre détenu et un autre gardien, TZ Gerena et Leo Aaron, qui souhaitaient lui parler, mais elle était pressée par le temps. En sortant de la prison, elle échange quelques mots avec Warren Diaz, un autre gardien, et lui indique qu'il devrait passer le concours d'inspecteur. Mais dans le même temps, elle regrette elle-même de l'avoir fait, ce qui l'a conduite sur une voie de garage. Elle rentre chez elle et reçoit la visite de Kyle Romero (son ex-mari) qui lui annonce qu'il va se remarier prochainement. Elle sort prendre un verre dans son jardin où elle est rejointe par sa voisine Julia Taylor. La couverture annonce clairement l'intrigue : un meurtre en prison, et une enquête menée par une inspectrice désabusée. de son côté, le lecteur a peut-être encore en tête les pages très personnelles de Toni Fejzula pour Veil avec Greg Rucka. Il est estomaqué par les deux premières pages qui montrent Donald Gaffney en train de s'acharner méthodiquement sur le corps d'Arthur McCoyne, avec des gestes réfléchis, comme sous le coup d'une folie froide et furieuse. Cette fois-ci, Fejzula n'a pas réalisé la mise en couleurs lui-même, mais visiblement André May a travaillé de près avec lui. le rouge du sang répandu avec largesse tranche sur le reste plus sombre. Les éclats de sang ne correspondent pas aux giclées dues à la pression artérielle, mais elles dessinent des petites courbes expressionnistes, comme si le cadavre s'était écroulé dans son sang. le résultat visuel dépeint le tableau d'une sauvagerie écœurante. Tout au long des cinq épisodes, André May réalise un travail très impressionnant de mise en couleurs, avec des teintes un peu sombres et ternes, comme du pastel foncé. Cette mise en couleurs participe à faire comprendre qu'il s'agit d'un environnement assez sombre sur le plan psychologique, et à apporter discrètement un peu de substance aux dessins, par le biais de variations de nuance ténues, indiquant à la fois l'effet de l'éclairage, et la texture de chaque surface. Même sans consulter le cahier de recherches graphiques en fin de tome, le lecteur constate par lui-même le temps passé pour donner une identité graphique à chaque personnage, contribuant ainsi à leur identité personnelle. C'est par les petits détails que le lecteur se fait une idée de la personnalité de Linda Caruso, ses choix vestimentaires, ses postures, ses expressions du visage, ses petits gestes du quotidien. le lecteur constate également que les auteurs ont pris le parti de conserver une apparence normale aux personnages qui mènent une vie sociale normale, et de donner des signes distinctifs plus prononcés aux prisonniers, soumis à l'uniforme. Ainsi TZ Gerena est un individu très sec avec des postures un peu incurvées, Mack est une immense armoire à glace avec une morphologie de culturiste tatoué sur tout le corps. Très rapidement le lecteur ressent un fort degré d'immersion dans les lieux où se déroule chaque séquence. Il y a bien sûr la prison, les logements des uns et des autres, et les bureaux de travail soit dans la prison, soit au commissariat, ou encore à l'institut médico-légal. L'artiste intègre de nombreux détails et soigne ses décors, en personnalisant chaque endroit. Sur la troisième page, le lecteur peut détailler les différents dossiers dans le bureau du lieutenant Ellie Payton, et sa méthode de rangement, et dans la case du dessous le bazar dans la chambre de Linda Caruso. Dans l'épisode 3, le lecteur peut voir l'intérieur de l'appartement de Sten, ainsi que celui de madame Gaffney (la mère de Donald). Il observe des aménagements intérieurs très différents, à la fois en termes d'ameublement, mais aussi en termes de ménage. Il constate que Toni Fejzula exagère parfois la perspective des visages, ainsi que leur forme, pour accentuer une émotion, flirtant avec un registre expressionniste très parlant. L'artiste maîtrise également sa mise en scène pour conserver une lisibilité excellente lors des scènes de foule, en particulier quand l'inspectrice Linda Caruso se retrouve au milieu des prisonniers dans le réfectoire. Il sait faire ressentir la tension générée par l'agressivité des détenus en présence de cette femme, mais aussi la tension entre 2 interlocuteurs d'avis différent. Lorsque la violence se déchaîne, le lecteur ressent sa soudaineté et sa force. Le lecteur éprouve la sensation d'être aux côtés de Linda Caruso tout du long du récit, de pouvoir se projeter dans chacun des endroits où elle se trouve, de ressentir les états d'esprit projetés par ses interlocuteurs. Il se sent donc impliqué dans son enquête, et comprend bien sa frustration à voir que le corps de Donald Gaffney lui échappe, alors qu'elle est sûre de son intuition. Il se prend au jeu de repérer le jeu de pouvoirs entre les différents suspects, de suivre l'inspectrice en train de tâtonner pour savoir à qui profite le crime. Il suit sa progression faite d'entretiens biaisés, et de fausses pistes, avec des a priori pas toujours vérifiés. Les auteurs chargent un peu le comportement des détenus, par contre ils mettent en scène des gardiens, des responsables et des policiers humains et faillibles, ce qui donne une enquête plausible, intéressante, avec un bon niveau de suspense. Le lecteur est tenu en haleine par l'intrigue qui repose sur des conventions classiques du polar en milieu carcéral, maîtrisées par les auteurs et utilisées avec intelligence. Il remarque aussi qu'il s'agit bel et bien d'un polar car le milieu dans lequel il se déroule est partie intégrante du récit, et pas un simple décor en carton-pâte. John Arcudi a bien fait ses devoirs et respecte les procédures en place, ainsi que le partage des domaines de responsabilité entre les différentes administrations. Il sait mettre en œuvre des moments de suspense intense, que ce soit une autre tentative de suicide, une émeute dans la prison, ou une trachéotomie improvisée au stylo à bille. Il sait aussi réaliser une étude de caractère en toile de fond. le lecteur peut très bien se satisfaire de l'enquête pour trouver le véritable meurtrier et profiter du suspense entretenu par les scènes d'action. Il se rend aussi compte qu'il s'est rapidement attaché au personnage principal. Du fait de sa compétence, Linda Caruso a été encouragée et soutenue par sa supérieure pour passer le concours d'inspecteur et ainsi accéder au grade supérieur. Mais dans sa vie de tous les jours, elle a du mal à se satisfaire d'un boulot pas très intéressant, avec de la paperasse, et finalement pas de résultats concrets comme elle en avait quand elle maintenait l'ordre dans la rue et aidait les citoyens. Son constat amer est renforcé et corroboré par ses échanges avec ses anciens collègues et par le fait qu'elle ait subi une mutation dans la section des crimes de prison, du fait de son comportement pas assez diplomate. Sans en avoir l'air, John Arcudi dresse le portrait d'une femme dont la progression professionnelle méritée l'a éloignée de ses valeurs, et du métier qu'elle aimait exercer. À l'opposé d'une amélioration, elle vit son évolution comme étant imposée, et contraire à ses aspirations et ce qu'elle est. L'enquête criminelle n'est pas seulement la description d'un environnement social, mais aussi le révélateur du malaise psychologique de la principale protagoniste. Sous réserve d'être sensible à cette dimension, ce récit devient un polar accomplissant tout son potentiel. Sous les couvertures, toujours impeccables de Dave Johnson, le lecteur découvre une enquête bien tordue dans un milieu carcéral bien tordu. Il apprécie la qualité des dessins et leur capacité à donner corps aux différents lieux, et à donner vie aux différents personnages. Il se prend rapidement d'affection pour Linda Caruso, une femme complexe, professionnelle, complexée par sa situation professionnelle et sociale, et combative dans le bon sens du terme.
Shutter
Hétéroclite, divertissant, attachant - Ce tome constitue le début d'une nouvelle série indépendante de toute autre. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014, écrits par Joe Keatinge, dessinés et encrés par Leila del Duca, mis en couleurs par Own Gieni, avec un lettrage d'Ed Brisson. L'histoire commence par un retour dans le passé quand Kate (diminutif de Katheryne) avait 7 ans et que son père l'avait emmenée sur la Lune comme cadeau d'anniversaire. de nos jours elle n'a pas envie de se lever. Il s'agit d'une jeune femme de 27 ans, son chat robot (appelé plus tard simplement Chat) l'admoneste et la taquine gentiment. Elle ouvre les rideaux, dehors des individus étranges (dont des animaux anthropomorphes) circulent. Bon gré, mal gré, elle s'habille et se rend sur la tombe de son père Chris Kristopher pour l'anniversaire de sa mort. Chemin faisant, elle appelle sa colocataire Alain (une femme). Dans le cimetière elle est attaquée par 3 fantômes ninjas roses, puis par 3 rats anthropomorphes, et enfin par un gros robot mécanique rondouillard appelé Harold. C'est le début d'une étrange cavale où il est beaucoup question de son père, et de ses enfants cachés. Depuis le début des années 2010, l'éditeur Image Comics a pris de l'ampleur (grâce au succès de la série Walking dead, entre autres) et est devenu l'éditeur de choix pour les séries indépendantes les plus diverses. En ouvrant Shutter, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre, il découvre les règles du jeu au fur et à mesure. Joe Keatinge commence par une scène merveilleuse sur la Lune, où une jeune enfant bénéficie d'un spectacle (la Terre sur un fond étoilé) exceptionnel. Puis il enchaîne avec un réveil difficile dans un monde de légère anticipation (les capacités du robot Chat), et peuplé d'individus merveilleux. Toutefois, Kate prend le métro aérien, un moment très ordinaire (malgré les passagers). La suite comprend plusieurs séquences d'action, l'apparition de personnages toujours plus improbables et sympathiques (le serviteur squelette en tenue habillée), la rencontre avec son petit frère, et quelques souvenirs sur sa vie passée. Joe Keatinge rend tout cela très original. Il faut dire qu'il a choisi une femme comme personnage principal, qu'elle n'a rien d'une cruche, qu'elle sait se débrouiller dans les situations dangereuses. Elle est un peu râleuse, un peu moqueuse, un peu fonceuse, et elle refuse de se laisser marcher sur les pieds ou de s'en laisser conter. Le scénario bénéficie de la mise en images très convaincantes de Leila del Luca, étoffée avec soin par la mise en couleurs d'Owen Gieni. Dès les premières images, le lecteur est séduit par une apparence riche et foisonnante, de très belles couleurs rehaussant toutes les formes. Gieni bâtit des compositions chromatiques très élaborées. Il adapte sa palette à chaque séquence, en particulier pour rendre dompte de la luminosité. Pour autant, il n'a pas choisi de décliner une teinte dominante en plusieurs nuances. Il utilise une palette large pour que chaque élément ressorte, soit une entité graphique à part entière. De plus, il introduit des variations de nuances dans chaque forme pour rendre compte de sa texture. Il est possible d'en trouver des exemples dans chaque page. Lorsque Kate ouvre ses rideaux, elle contemple un paysage urbain, sous un soleil radieux. En regardant les plantes à l'extérieur, le lecteur constate qu'Owen Gieni a utilisé différentes teintes de vert pour différencier chaque essence de plantes. Pour chacune, il utilise des nuances dans la teinte de vert pour rendre compte de la surface irrégulière du feuillage, et des reflets de la lumière. Quelques pages plus loin, la scène se déroule dans une pièce avec du parquet. La dessinatrice a représenté le parquet avec de grands traits fins délimitant rapidement les lames. Gieni a souligné chaque trait d'un fin trait blanc pour évoquer la limite entre chaque latte et l'imperceptible différence de niveau de l'une à l'autre. Il a également utilisé la couleur pour évoquer la texture du bois, sans se substituer pour autant à l'encrage. Encore plus loin, le lecteur peut contempler la peau d'une créature en forme de dragon, et apprécier le jeu de lumière sur sa forme, tout en nuances (sans effet de miroir basique). Le travail d'Owen Gieni est d'autant plus remarquable qu'il n'écrase pas les dessins de del Luca. Cette dernière combine des dessins descriptifs détaillés, avec des traits un peu rapides, un peu lâches. Elle réussit à réaliser des images denses en information visuelle, sans rien perdre en spontanéité. Les traits d'encrage utilisés pour détourer les formes peuvent être soit très fins, soit très épais, encore alourdis par les ombres portées. Cette façon d'utiliser l'encrage combine une approche détaillée, et une mise en avant des éléments les plus importants dans la composition, tout gardant une impression de spontanéité. Chaque page et chaque élément visuel impressionnent par la dextérité avec laquelle la dessinatrice arrive à amalgamer des composantes hétérogènes. Elle peut aussi bien intégrer un aménagement détaillé (avec fauteuils, canapés, tapis, tableaux au mur, etc.), que des personnages loufoques (ces fantômes ninjas roses, ou ce robot rondouillard), avec des êtres humains aux expressions justes et aux visages remarquables (Général, la nounou de Kate). Leila del Lucia sait donner une unité visuelle à des composantes très disparates, avec un léger parfum humoristique discret. du coup, le lecteur reste un peu interloqué quand il découvre une scène de carnage dans laquelle le sang coule à profusion. Il finit par s'interroger sur la composante majoritaire du récit. Pas facile de choisir entre l'aventure bon enfant, le récit fantastique avec des créatures anthropomorphes, l'anticipation avec un robot rondouillard aux relents victoriens, l'héritage paternel à supporter par Kate qui ne parle jamais de sa mère. Du fait du nombre important d'éléments divers et de la dextérité narrative visuel, le lecteur passe un très bon moment de lecture, à haute teneur en divertissement (impossible d'oublier l'ornithorynque et son télécopieur). Il apprécie également que Joe Keatinge réussisse à déjouer les clichés habituels, pour les soumettre à sa narration, à créer une héroïne aussi attachante, sans être parfaite. Il s'interroge sur la direction principale du récit (impossible à identifier), mais il sait qu'il reviendra pour le tome 2, du fait des mystères en suspens et l'inventivité du récit.
L'Orfèvre (Lozes)
Le temps détruit tout. Pour une fois l'expression n'est pas galvaudée et disons le de suite : l'Orfèvre va vous retourner la tête au sens propre comme au figuré puisqu'on y raconte deux histoires se rejoignant quelque soit le choix initial du lecteur pour entamer sa lecture. Partant d'un concept assez fou, ce travail sur 10 ans réalisé entièrement par un artiste inconnu dont c'est la première œuvre risque de marquer durablement votre rétine aussi bien sur le fond que la forme. Sur le fond : il s'agit d'une enquête policière se déroulant dans une ville de Paris au XXième siècle sans plus de précisions au bord de tensions entre le peuple et les autorités. C'est dans ce contexte tendu que l'inspecteur Cisife va rechercher la vérité autour du meurtre sordide d'une femme inconnue dans une sombre ruelle écartée. Privilégiant la manière forte, les divers indices vont l'emmener un peu plus loin vers des personnages peu recommandables... En parallèle, un autre flic va mettre sa vie en danger à l'autre bout de la ville pour sauver une autre femme traquée pour des souvenirs dont elle n'a plus connaissance.... Sur la forme : les deux histoires se rejoignent puisque les histoires se répondent par un jeu de miroirs : il faut en effet lire le livre uniquement sur les pages supérieures jusqu'à la fin de l'ouvrage puis le retourner et recommencer le même principe. Ce qui semble être un gadget narratif se révèle bien plus malin que cela et je n'ai eu de cesse d'aller au bout de l'aventure en écarquillant les yeux constamment, amusé par le procédé et entrainé par le rythme effréné de cette histoire policière à tiroirs. Aurélien Lozes utilise un dessin écrit au bic noir dans un trait très précis et utilise des animaux anthropomorphes pour illustrer sa galerie de personnages ambigus de la même façon que Blacksad. C'est à la fois malin, audacieux et bourré de références cachées dont il ne convient pas ici de dévoiler pour laisser place à la surprise. Le récit est assez violent et entrecoupé de scènes d'action réussies. Ce polar noir à la mise en scène audacieuse flirte fréquemment avec la raison mais également l'intelligence de son lecteur. Il serait cruel d'en dévoiler davantage tout comme le fin mot de l'histoire s'il existe puisqu'on dénombre au minimum deux façons de lire cet ouvrage à moins qu'il s'agisse d'une boucle à l'infini ? Il y subsiste tellement de non dits et de mystères que l'envie de vite y retourner et s'y perdre littéralement me fait furieusement envie.
Coppelion
3.5 Un bon manga qui se passe dans un futur où Tokyo a été victime d'un accident nucléaire et a été évacué. 20 ans plus tard, on a réussi à créer des humains qui sont immunisés face aux radiations (et comme par hasard ce sont des jolies filles) et le gouvernement les envoie en mission après avoir reçu un appel de détresse venant d'un survivant. Le manga est bien fait. Les questions qu'on se pose au début du type 'comment des gens ont vécu dans une ville radioactive durant 20 ans' sont bien répondues et l'auteur développe bien petit à petit son univers. Le scénario est prenant et aussi ce n'est pas aussi manichéen que je le pensais. On explique bien les dangers du nucléaire, mais en parallèle il y a aussi des trucs comme le politicien anti-nucléaire qui est clairement opportuniste et est prêt à tout pour arriver à ses fins. Les héroïnes sont attachantes et ont des vraies personnalités, elles ne sont pas juste là pour être jolies. Le dessin est très bon. Malheureusement, il n'y pas eu de tome sorti depuis un an et l'éditeur a présentement des problèmes de liquidités. J'ai bien peur que cette série ne sera jamais terminée en français une fois que Noeve aura disparu, à moins qu'un autre éditeur reprenne la série. On va donc n'avoir que les premiers tomes et c'est tout.
Lulu et Nelson
"être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres" Une très bonne BD qui sensibilisera les jeunes sur des sujets importants. Les dessins et la colorisation sont magnifiques, j'ai passé un très bon moment de lecture. Les 3 tomes se lisent rapidement et c'est le seul petit défaut que j'y trouve : l'histoire est peut-être un peu courte, ne permettant pas d'approfondir certains sujets ou de s'immerger davantage dans l'histoire au milieu de cet environnement unique qu'est l'Afrique du Sud.. Cela dit, pour une BD jeunesse, c'est une véritable petite pépite qui plaira, sensibilisera, et fera rêver de nombreux lecteurs.
Les Losers
Kirby, un univers graphique personnel et envoûtant - Ce tome contient les 12 épisodes des Losers parus dans Our fighting forces numéros 151 à 162, en 1973/1974. Ils sont écrits et dessinés par Jack Kirby, encrés par Bruce D. Berry (151, 152, 154, 155, 161 et 162) et Mike Royer (153, 156 à 160). Toutes les histoires sont en couleurs. Ces 12 épisodes forment 11 histoires indépendantes, une seule histoire est à suivre du numéro 157 au 158. le premier épisode comporte 20 pages, les suivants 18. Pour 8 d'entre elles, l'histoire se déroule sur 16 pages, plus 2 pages à la fin consacrées à des armements divers (un dessin de Kirby + le nom de l'arme, du véhicule ou de l'accessoire). 1 se déroule sur 20 pages (la première), 3 sur 18 pages. le principe est toujours le même. L'équipe des Losers est composée de 4 militaires : Capitaine Johnny Cloud, Capitaine Storm, Gunner et Sarge. Ils doivent accomplir des missions à haut risque pendant la seconde guerre mondiale : récupérer une pianiste concertiste dans un village occupé par l'armée allemande en France, survivre dans une autre ville occupée en attendant l'offensive alliée, permettre la destruction d'un énorme canon allemand sur rail, capturer un colonel japonais sur une île du Pacifique, faire sauter un pont en Yougoslavie, capturer un espion allemand à New York, démanteler une opération de trafic de matériels militaires au Panama, capturer un général allemand en Italie, remettre une lettre en zone occupée, se battre en Birmanie, survivre à un assaut dans une ville détruite en France. Une telle réédition intéresse de prime abord le lecteur souhaitant compléter sa collection de Jack Kirby des années 1970, avec un vocabulaire graphique bien établi, sur une série mineure et pas choisie par l'artiste. L'équipe des Losers a été définie et développée par Robert Kanigher (épisodes réédités dans Showcase presents Losers 1). Dans son introduction d'une page, Neil Gaiman estime qu'il s'agit d'une période faste pour le talent de Kirby et que la caractéristique principale de ces récits réside dans le fait qu'ils mettent en scène 4 hommes normaux (sans aucun superpouvoir), en situation de guerre. La réédition de DC Comics est remarquable : tous les traits sont d'une netteté irréprochable, les couleurs sont celles d'origine rafraîchies (pour éviter l'effet décoloration) sans être refaite. le papier est de type Papier journal en assez épais pour qu'on ne voit pas à travers, et pour reproduire le coté mat de l'édition originale. Il y a quelques crayonnés de Kirby (11 pages, le plus souvent des illustrations pleine page) qui permettent de se rendre compte de la qualité de travail des encreurs ayant respecté au plus près les crayonnés. Du point de vue des histoires, Kirby reste dans un registre simple. Les Losers doivent effectuer une mission pas trop générique, ils se battent contre les méchants allemands, ils réussissent la mission avec un prix à payer. À part pour une caractéristique physique qui permet de les reconnaître, les 4 personnages principaux sont interchangeables, totalement dépourvus de personnalité, si ce n'est le courage au combat. Les allemands constituent un ennemi générique, pas vraiment assoiffé de sang ou fourbe, juste belliqueux, un envahisseur soumettant les populations par la force. Les opérations évoquées n'ont aucun fondement historique, il s'agit juste de raconter une aventure plus ou moins exotique avec son quota d'action. Les dialogues sont très policés, et Kirby n'a pas recours aux bulles de pensée (il n'y en a aucune). Les dialogues sont brefs, ils n'envahissent pas les dessins et ils ne décrivent pas l'action. Par contre ils sont un peu formalistes (pas de juron, des phrases grammaticalement correctes, pas d'abréviation). Pour un lecteur d'aujourd'hui, ce sont des histoires très brèves et rapides, avec quelques surprises (une pianiste concertiste ?), mais peu sophistiquées. Il y en a 3 ou 4 qui sortent du lot par leur point de départ original (un développement romantique décalé entre le capitaine Storm et Panama Fattie), et 2 qui évoquent des sujets plus graves (les profiteurs de guerre, le sort des orphelins), mais toujours sous un aspect très viril et combatif. Kirby achève un tiers de ses histoires avec une forme de justice poétique, mais il ne construit pas son récit pour conclure sur une chute édifiante ou justifiant à elle seule l'histoire. L'amateur des dessins de Jack Kirby de cette période retrouvera ses caractéristiques habituelles : une capacité surnaturelle à rendre l'aspect de la roche (l'explosion d'un massif rocheux dans l'épisode 155) et du bois (les troncs d'arbre). Il retrouvera également une dextérité déconcertante pour gérer les arrières plans à l'économie. Pour certaines pages, il le gérera soit en insérant des personnages en arrière plan pour masquer l'absence de décor, soit en insérant des onomatopées, soit en faisant se découper le personnage sur fond d'une couleur unie plus vive insistant sur l'état d'esprit du personnage. le lecteur retrouve la propension des personnages a toujours être dans l'action, dans le mouvement, dans l'émotion exacerbée (un personnage sur deux a la bouche grande ouverte, les bras étendus). Il y a également cette manière très efficace d'impliquer le lecteur en faisant regarder les personnages droit dans les yeux du lecteur. Les soldats ont conservé cette manière de sauter en avant qui n'appartient qu'aux personnages de Kirby. Il y a aussi cette image un peu désuète des villages européens (pas toujours sortis du moyen-âge), à l'urbanisme très fantaisiste. L'amateur de Kirby retrouve également cette façon unique d'utiliser les variations d'épaisseur des traits pour rendre compte des visages marqués, des plis des vêtements, de la force du souffle d'une explosion, de l'énergie libérée (les Kirby dots, ou Kirby crackle). Il y a cette capacité impressionnante à donner une apparence spécifique aux personnages (sauf les soldats allemands qui sont vraiment génériques), de la pianiste concertiste à Geoffrey Soames le major anglais hanté par des visions terrifiantes, en passant par l'inoubliable Panama Fattie (quelle maîtresse femme !). Il y a ces scènes de destruction soufflant tout sur le périmètre dévasté. Autour d'une page, le lecteur découvre aussi des images saisissantes par leur étrangeté, ou par la force de l'émotion qu'elles font passer. Coté étrange décalage, il y a cette vision de fûts de canon, avec une chevauchée de valkyries dans le ciel, cet immense canon sur rail, ces silhouettes de combattants roumains dans la brume des montagnes, ce soldat américain courant au devant de l'ennemi, etc. Parmi les plus chargées en émotion, il y a cette double page dans laquelle des civils sont abattus par un peloton d'exécution, le regard de ces orphelins désirant le combat de tout leur être, ce colonel japonais résistant de toutes ses forces aux Losers, etc. Enfin, il y a ces cases qui semblent avoir été magnifiées par le regard caustique de Roy Lichtenstein, comme si Kirby voulait se réapproprier l'origine du pop art (c'est-à-dire un détournement de cases de comics). Cette case avec un fût de canon tellement épuré qu'il en devient presque abstrait, avec ces valkyries esquissées en arrière plan. Cette image de canon dressé en oblique vers le ciel reviendra à plusieurs reprises, à chaque fois plus conceptuelle que descriptive (peut-être inconsciemment phallique pour un effet subliminal). En regardant les images avec cette idée à l'esprit, il est possible aussi de distinguer des visages épurés au point d'en devenir un assemblage de traits abstraits si le lecteur les regarde trop longtemps. Ces histoires de Losers permettent à Kirby de sortir du carcan des superhéros pour se concentrer sur les hauts faits d'individus normaux. Les femmes n'ont pas beaucoup de place dans ces histoires, mais l'être humain se surpasse à chaque page pour triompher (ou parfois perdre) de forces militaires ayant pour objectif d'asservir la population. Jack Kirby fait preuve d'inventivité pour maintenir l'intérêt du lecteur, et ses dessins possèdent une force graphique peu commune. Durant cette période, il a également réalisé les comics suivants : Fourth World, The Demon, O.M.A.C.: One Man Army Corps, Kamandi, the last boy on earth.