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Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Losers
Les Losers

Kirby, un univers graphique personnel et envoûtant - Ce tome contient les 12 épisodes des Losers parus dans Our fighting forces numéros 151 à 162, en 1973/1974. Ils sont écrits et dessinés par Jack Kirby, encrés par Bruce D. Berry (151, 152, 154, 155, 161 et 162) et Mike Royer (153, 156 à 160). Toutes les histoires sont en couleurs. Ces 12 épisodes forment 11 histoires indépendantes, une seule histoire est à suivre du numéro 157 au 158. le premier épisode comporte 20 pages, les suivants 18. Pour 8 d'entre elles, l'histoire se déroule sur 16 pages, plus 2 pages à la fin consacrées à des armements divers (un dessin de Kirby + le nom de l'arme, du véhicule ou de l'accessoire). 1 se déroule sur 20 pages (la première), 3 sur 18 pages. le principe est toujours le même. L'équipe des Losers est composée de 4 militaires : Capitaine Johnny Cloud, Capitaine Storm, Gunner et Sarge. Ils doivent accomplir des missions à haut risque pendant la seconde guerre mondiale : récupérer une pianiste concertiste dans un village occupé par l'armée allemande en France, survivre dans une autre ville occupée en attendant l'offensive alliée, permettre la destruction d'un énorme canon allemand sur rail, capturer un colonel japonais sur une île du Pacifique, faire sauter un pont en Yougoslavie, capturer un espion allemand à New York, démanteler une opération de trafic de matériels militaires au Panama, capturer un général allemand en Italie, remettre une lettre en zone occupée, se battre en Birmanie, survivre à un assaut dans une ville détruite en France. Une telle réédition intéresse de prime abord le lecteur souhaitant compléter sa collection de Jack Kirby des années 1970, avec un vocabulaire graphique bien établi, sur une série mineure et pas choisie par l'artiste. L'équipe des Losers a été définie et développée par Robert Kanigher (épisodes réédités dans Showcase presents Losers 1). Dans son introduction d'une page, Neil Gaiman estime qu'il s'agit d'une période faste pour le talent de Kirby et que la caractéristique principale de ces récits réside dans le fait qu'ils mettent en scène 4 hommes normaux (sans aucun superpouvoir), en situation de guerre. La réédition de DC Comics est remarquable : tous les traits sont d'une netteté irréprochable, les couleurs sont celles d'origine rafraîchies (pour éviter l'effet décoloration) sans être refaite. le papier est de type Papier journal en assez épais pour qu'on ne voit pas à travers, et pour reproduire le coté mat de l'édition originale. Il y a quelques crayonnés de Kirby (11 pages, le plus souvent des illustrations pleine page) qui permettent de se rendre compte de la qualité de travail des encreurs ayant respecté au plus près les crayonnés. Du point de vue des histoires, Kirby reste dans un registre simple. Les Losers doivent effectuer une mission pas trop générique, ils se battent contre les méchants allemands, ils réussissent la mission avec un prix à payer. À part pour une caractéristique physique qui permet de les reconnaître, les 4 personnages principaux sont interchangeables, totalement dépourvus de personnalité, si ce n'est le courage au combat. Les allemands constituent un ennemi générique, pas vraiment assoiffé de sang ou fourbe, juste belliqueux, un envahisseur soumettant les populations par la force. Les opérations évoquées n'ont aucun fondement historique, il s'agit juste de raconter une aventure plus ou moins exotique avec son quota d'action. Les dialogues sont très policés, et Kirby n'a pas recours aux bulles de pensée (il n'y en a aucune). Les dialogues sont brefs, ils n'envahissent pas les dessins et ils ne décrivent pas l'action. Par contre ils sont un peu formalistes (pas de juron, des phrases grammaticalement correctes, pas d'abréviation). Pour un lecteur d'aujourd'hui, ce sont des histoires très brèves et rapides, avec quelques surprises (une pianiste concertiste ?), mais peu sophistiquées. Il y en a 3 ou 4 qui sortent du lot par leur point de départ original (un développement romantique décalé entre le capitaine Storm et Panama Fattie), et 2 qui évoquent des sujets plus graves (les profiteurs de guerre, le sort des orphelins), mais toujours sous un aspect très viril et combatif. Kirby achève un tiers de ses histoires avec une forme de justice poétique, mais il ne construit pas son récit pour conclure sur une chute édifiante ou justifiant à elle seule l'histoire. L'amateur des dessins de Jack Kirby de cette période retrouvera ses caractéristiques habituelles : une capacité surnaturelle à rendre l'aspect de la roche (l'explosion d'un massif rocheux dans l'épisode 155) et du bois (les troncs d'arbre). Il retrouvera également une dextérité déconcertante pour gérer les arrières plans à l'économie. Pour certaines pages, il le gérera soit en insérant des personnages en arrière plan pour masquer l'absence de décor, soit en insérant des onomatopées, soit en faisant se découper le personnage sur fond d'une couleur unie plus vive insistant sur l'état d'esprit du personnage. le lecteur retrouve la propension des personnages a toujours être dans l'action, dans le mouvement, dans l'émotion exacerbée (un personnage sur deux a la bouche grande ouverte, les bras étendus). Il y a également cette manière très efficace d'impliquer le lecteur en faisant regarder les personnages droit dans les yeux du lecteur. Les soldats ont conservé cette manière de sauter en avant qui n'appartient qu'aux personnages de Kirby. Il y a aussi cette image un peu désuète des villages européens (pas toujours sortis du moyen-âge), à l'urbanisme très fantaisiste. L'amateur de Kirby retrouve également cette façon unique d'utiliser les variations d'épaisseur des traits pour rendre compte des visages marqués, des plis des vêtements, de la force du souffle d'une explosion, de l'énergie libérée (les Kirby dots, ou Kirby crackle). Il y a cette capacité impressionnante à donner une apparence spécifique aux personnages (sauf les soldats allemands qui sont vraiment génériques), de la pianiste concertiste à Geoffrey Soames le major anglais hanté par des visions terrifiantes, en passant par l'inoubliable Panama Fattie (quelle maîtresse femme !). Il y a ces scènes de destruction soufflant tout sur le périmètre dévasté. Autour d'une page, le lecteur découvre aussi des images saisissantes par leur étrangeté, ou par la force de l'émotion qu'elles font passer. Coté étrange décalage, il y a cette vision de fûts de canon, avec une chevauchée de valkyries dans le ciel, cet immense canon sur rail, ces silhouettes de combattants roumains dans la brume des montagnes, ce soldat américain courant au devant de l'ennemi, etc. Parmi les plus chargées en émotion, il y a cette double page dans laquelle des civils sont abattus par un peloton d'exécution, le regard de ces orphelins désirant le combat de tout leur être, ce colonel japonais résistant de toutes ses forces aux Losers, etc. Enfin, il y a ces cases qui semblent avoir été magnifiées par le regard caustique de Roy Lichtenstein, comme si Kirby voulait se réapproprier l'origine du pop art (c'est-à-dire un détournement de cases de comics). Cette case avec un fût de canon tellement épuré qu'il en devient presque abstrait, avec ces valkyries esquissées en arrière plan. Cette image de canon dressé en oblique vers le ciel reviendra à plusieurs reprises, à chaque fois plus conceptuelle que descriptive (peut-être inconsciemment phallique pour un effet subliminal). En regardant les images avec cette idée à l'esprit, il est possible aussi de distinguer des visages épurés au point d'en devenir un assemblage de traits abstraits si le lecteur les regarde trop longtemps. Ces histoires de Losers permettent à Kirby de sortir du carcan des superhéros pour se concentrer sur les hauts faits d'individus normaux. Les femmes n'ont pas beaucoup de place dans ces histoires, mais l'être humain se surpasse à chaque page pour triompher (ou parfois perdre) de forces militaires ayant pour objectif d'asservir la population. Jack Kirby fait preuve d'inventivité pour maintenir l'intérêt du lecteur, et ses dessins possèdent une force graphique peu commune. Durant cette période, il a également réalisé les comics suivants : Fourth World, The Demon, O.M.A.C.: One Man Army Corps, Kamandi, the last boy on earth.

26/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Guerre des Mondes
La Guerre des Mondes

À bas les martiens ! - Ce tome consiste en l'adaptation du roman d'Herbert George Wells : La guerre des mondes (1858), en 60 pages de bande dessinée. Il s'agit d'une histoire prépubliée initialement en 2006 écrite par Ian Edginton, dessinée, encrée et mise en couleurs par Matt Brooker, surnommé D'Israeli. Ce duo d'auteurs avait commencé par écrire une suite au roman de HG Wells : Scarlet Traces (2002). Ils ont ensuite écrit cette adaptation, puis encore d'autres suites, comme Scarlet Traces: The Great Game (2006). À la fin du dix-neuvième siècle, se produit un phénomène céleste inexplicable : des sortes de jets de lumière partant de la surface de la planète Mars. Ce phénomène est observé par Ogilvy, un astronome de métier, à Woking dans le Surrey. Il propose à George, un de ses amis, présent dans son observatoire ce soir-là, de regarder dans le télescope pour observer par lui-même ce phénomène. Il s'agit de vaisseaux spatiaux en forme de cylindre, qui atterrissent dans la nuit, dont plusieurs en Angleterre. le lendemain, George prend son petit déjeuner avec son épouse Catherine, quand il est interpellé par son voisin Henderson qui l'informe qu'il y a un vaisseau qui a atterrit non loin de là. Il se rend sur place et voit par lui-même un énorme cylindre enfoncé dans le cratère créé lors de son atterrissage. Une foule de badauds s'est assemblée pour observer cet étrange assemblage métallique. George retrouve Ogilvy également présent. La foule voit des créatures répugnantes et très courtes sur patte en sortir. Une délégation descend pour établir un contact. À peine arrivée à la hauteur des martiens, la petite troupe est incinérée par une arme se trouvant à l'intérieur du vaisseau des martiens. George réchappe miraculeusement de ce massacre et rentre chez lui. Après un brandy pour se calmer les nerfs, il décide d'emmener sa femme loin de Woking, chez son cousin à Leatherhead, pour la mettre en sûreté. Lui-même décide de revenir en arrière pour rendre le cheval et la carriole à leur propriétaire. Au niveau de Mayburry Hill, son cheval fait un écart soudain, effrayé par l'apparition d'un tripode métallique d'une vingtaine de mètres de hauteur. George est projeté dans le fossé et regarde avec horreur le tripode avancer. Il est tiré en arrière par un artilleur qui lui détaille la manière dont l'armée a été mise en déroute par ces tripodes. Ian Edginton & D'Israeli réalisent une adaptation fidèle du roman de HG Wells. Ce roman est rentré dans l'histoire de la littérature, pour avoir été l'un des premiers à mettre en scène une invasion extraterrestre. Il a fait l'objet de nombreuses adaptations depuis sa sortie, en film par Steven Spielberg La guerre des mondes (2005). Il a aussi été une source d'inspiration pour différents comics comme la série Killraven (version Don McGregor & P. Craig Russell) ou Killraven (version Alan Davis) publié par Marvel, ou pour la deuxième histoire de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, intégrale 2 (2002/2003) d'Alan Moore & Kevin O'Neill. Il est donc vraisemblable que le lecteur soit familier de l'intrigue, mais n'ait pas forcément lu le roman originel. D'ailleurs les auteurs réalisent une adaptation assez fidèle qui n'apportera rien pour les lecteurs du roman. En termes d'adaptation, les auteurs sont respectueux du roman original, mais ils réalisent une vraie bande dessinée qui ne se limite pas à reprendre quelques phrases du roman, à faire des coupes sombres quand ce n'est pas de l'action, et à accoler des illustrations sans âme. Il y a quelques cellules de texte de temps à autres, pour exposer des informations, avec une écriture un peu littéraire, mais sans que cela ne rende la lecture pénible, ou ne donne l'impression de repasser en mode livresque. le scénariste sait insuffler de la vie dans ses personnages, avec des dialogues qui sonnent juste. Il conserve le principe d'un récit raconté à la première personne, par le biais de George à qui il donne un prénom (il n'en a pas dans le roman). Il organise chaque séquence de manière à en faire une vraie bande dessinée, avec les dessins montrant ce que font les personnages, et les environnements dans lesquels ils évoluent. Il revient donc à D'Israeli de donner une forme aux descriptions du roman. L'artiste doit donc donner sa vision de cette histoire. Il n'est pas le premier à le faire et il doit en plus respecter une forme de véracité historique dans sa reconstitution. Il réalise des dessins de type descriptif, avec des contours un peu simplifiés, éloignés d'une apparence photoréaliste. Il s'en suit des dessins faciles à lire, avec des traits de contour assez fins, et quelques aplats de noir utilisés avec parcimonie. Il réalise lui-même sa mise en couleurs et l'utilise pour apporter des informations visuelles venant compléter les traits encrés. Il y a bien sûr le niveau d'éclairement, avec des couleurs plus sombres pour les scènes nocturnes. Les couleurs rendent également compte du positionnement de la source lumineuse. Elles sont bien sûr utilisées d'une façon naturaliste pour indiquer les couleurs de chaque forme détourée. D'Israeli utilise aussi les couleurs pour ajouter des textures sur certaines formes, par exemples celle de chair brûlée sur le visage de George, ou encore la boue qui macule ses vêtements. Il joue à quelques reprises sur le contraste des couleurs, en particulier pour l'herbe rouge qui pousse aux alentours des sites d'atterrissage. D'Israeli s'implique pour donner de la consistance à la reconstitution historique : les tenues vestimentaires d'époque (y compris les uniformes militaires et les armes), l'architecture des bâtiments, la décoration intérieure et l'ameublement. le lecteur apprécie aussi bien la robe de Catherine, que les accessoires de jardin laissés par un propriétaire ayant dû fuir. Il trouve le juste milieu pour évoquer les scènes de panique des foules, montrant un nombre de personnes important, mais pas trop pour rester cohérent avec la densité de population de l'époque. Il sait générer la tension nécessaire lors des séquences d'action. le lecteur s'interroge de savoir si George pourra échapper au tripode qu'il croise sur la route. Il retient son souffle lorsque des tentacules tâtonnent à l'aveugle pour trouver des cadavres dans les décombres où se terre George. Il sait montrer l'étonnement de George alors qu'il se retrouve sur un site d'atterrissage de martiens, et qu'il ne comprend pas pourquoi ils ne lui tirent pas dessus. En ce qui concerne les martiens, leurs vaisseaux, leurs armes, il s'en tient aux descriptions du roman, sans chercher à y ajouter du clinquant, sans chercher à en mettre plein la vue. Il donne une apparence un peu jouet aux tripodes, mais cohérente avec le reste des éléments graphiques du récit, et différente de ce qu'aurait pu en être une conception humaine. Cette adaptation bénéficie donc du savoir-faire des 2 auteurs pour aboutir à une vraie bande dessinée agréable à lire, permettant de découvrir une version respectueuse de la version originale, pour ceux qui préfèrent découvrir le roman comme ça plutôt que de le lire. le lecteur découvre une invasion d'extraterrestres, assez éloignée des stéréotypes en vigueur dans les films d'action réalisés dans les décennies suivantes. Il a un aperçu trop bref de l'image de l'armée à l'époque. Par contre, il sourit devant la manière dont le récit tourne en dérision la foi du vicaire, incapable de s'adapter à la présence d'extraterrestres belliqueux. Pour dépasser le premier niveau de lecture d'une aventure avec une fin inattendue, il lui faut replacer le récit dans son contexte historique, et disposer de quelques éléments d'information sur les convictions d'Herbert George Wells. Il s'agit d'un auteur anglais : il est donc normal qu'il situe le cœur de l'invasion martienne en Angleterre. La toute-puissance des martiens leur permet de massacrer des citoyens britanniques par dizaine, ce qui prend à rebrousse-poil le lectorat de l'époque qui appartient à l'empire où le soleil ne se couche jamais, à la nation la plus puissante et la plus étendue sur Terre. Il y a donc là une expression critique sur l'impérialisme britannique. le militaire exprime également un avis très tranché sur l'utilité toute relative des cols blancs des cités. Par ailleurs le mode de défaite des martiens renvoie aux théories biologiques de l'époque, encore assez récentes. Au-delà de l'ironie mordante de ce moyen, il y a aussi une forme d'autoprotection de la planète, comme s'il s'agissait d'un être vivant disposant d'un système immunitaire. Cette adaptation du roman d'Herbert George Wells constitue une bande dessinée très agréable pour quiconque n'a pas lu le roman. Elle permet de découvrir le récit sous une forme ludique pour ceux qui ne le connaissent pas du tout. Elle permet de découvrir l'intrigue dans le détail pour ceux qui ne le connaissent qu'au travers d'adaptations plus ou moins éloignées. Elle donne envie de découvrir la suite (même si elle a été réalisée en fait avant cette adaptation) Scarlet Traces réalisée par les mêmes auteurs. Par contre elle manque d'une ou deux pages de commentaires sur l'importance de cette œuvre dans la littérature de science-fiction, ainsi que de quelques éléments de contexte historique qui permettraient d'en saisir les principaux commentaires sociaux.

26/08/2024 (modifier)
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Note: 4/5
Couverture de la série Tetris - Jouer le jeu
Tetris - Jouer le jeu

Les pièces de l'histoire de ce jeu s'assemblent. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de tout autre. Il a pour l'objet l'histoire du jeu Tetris d'un point de vue économique et politique, sous forme d'une bande dessinée de 249 pages, initialement parue en 2016, écrite, dessinée, encrée et mise en couleurs par Box Brown (Brian Brown de son vrai nom) qui a également assuré le lettrage. Il utilise une inique couleur en plus du noir et blanc : jaune vif. Box Brown est également l'auteur de Andre the Giant: Life and Legend, la biographie d'Andre Roussimoff. La lecture commence avec deux bustes en médaillon sur une page à fond noir : celui d'Alekseï Pajitnov et celui de Vladimmir Pokhilko, deux collègues à l'Académie des sciences de l'URSS. Ils papotent en sortant du boulot. Une fois séparés, la discussion trotte encore dans la tête de Pajitnov qui pense à la fonction de l'art et du jeu dans la civilisation humaine. Il pense à leur représentation dans la grotte de Lascaux, à la manière dont les jeux et l'art peuvent s'amalgamer dans le sport. Sa réflexion passe au jeu de Senet, un jeu de table datant de l'époque prédynastique de l'Égypte ancienne. La narration évoque comment les jeux de l'esprit activent le cortex préfrontal, le siège de différentes fonctions cognitives dites supérieures. Le deuxième chapitre s'ouvre avec un unique médaillon sur un page noire, celui de Fusajiro Yamauchi, le fondateur de l'entreprise Nintendo, celle qui fabriquait des jeux de carte de type Hanafuda. C'est son arrière-petit-fils Hiroshi Yamauchi qui sera à la tête de cette entreprise de 1949 à 2005, et qui embauchera Gunpei Yokoi, futur inventeur de la console portable Game Boy. Il reste encore à présenter quelques personnages essentiels dans l'histoire du développement de l'industrie des jeux vidéo, avant d'arriver à la page 70, et à l'invention de Tetris par Alekseï Pajitnov en 1985, à Moscou. le récit peut alors raconter l'histoire de sa diffusion jusqu'à nos jours. Mais que peut-il y avoir à raconter sur Tetris, un jeu dont tout le monde a au moins au minimum entendu parler ? le lecteur découvre un ouvrage à la couverture intrigante, plus conceptuelle que narrative avec les tétraminos en train de tomber (mais en diagonale), et ce qu'il suppute être son créateur. Il le feuillette rapidement et voit ce jaune sans concession qui vient apporter un peu de variété à des dessins un peu austères. Il ne s'agit donc pas d'une belle bande dessinée avec des dessins léchés, mais d'une narration visant l'efficacité avec les capacités techniques limitées de l'auteur. de prime abord, ces dessins ont une apparence un peu naïve, l'auteur n'étant pas un grand dessinateur. Les visages sont représentés de manière simpliste, avec quelques caractéristiques pour les différencier comme leur forme et la coupe de cheveux. Les yeux sont souvent représentés par des gros points noirs et la bouche par un ovale distordu, sans représentation des dents. La forme humaine apparaît de manière globalement correcte, même si les mains peuvent être trop petites par rapport au reste du corps. Les vêtements sont diversifiés en fonction des personnes et du climat, mais représentés eux aussi de manière simple. L'ambition de l'auteur est de raconter l'aventure commerciale, économique et politique du jeu, depuis sa conception jusqu'à son omniprésence sur tous les supports possibles. Il doit donc souvent représenter des individus en train de parler en face-à-face ou au téléphone. Force est de constater que la mise en scène évite toute forme d'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Si les dessins sont un peu naïfs, la conception de la mise en page et de la mise en scène utilise avec intelligence les possibilités offertes par la bande dessinée, en montrant des individus différents, ce qu'ils sont en train de faire, où ils se trouvent, les personnes qui les entourent, etc. Box Brown alterne avec intelligence les dialogues et les courtes cellules de texte pour donner des informations et s'assurer que sa narration reste intelligible. Il varie régulièrement les points de vue sans que le rythme de lecture n'en devienne syncopé. de séquence en séquence, le lecteur peut voir des endroits aussi variés que la pièce de travail commune de l'Académie des sciences de l'URSS, une paroi de la grotte de Lascaux, un palais de l'Égypte antique, un atelier de peinture de jeux de carte illustrés, des individus dans des transports en commun ferrés, des avions de ligne, un yacht privé, des arcades avec des bornes de jeu, des bureaux administratifs, des salles de réunion très soviétiques, etc. Les pages ne présentent donc pas d'uniformité rebutante dans ce qui est représenté. Elles donnent à voir les personnages évoluant dans des environnements distincts, spécifiques de la région du monde dans laquelle ils se trouvent. Elles ne présentent pas non plus de dimension touristique du fait du faible niveau d'information visuelle découlant de cette forme de simplification. le lecteur perçoit des informations d'une autre nature, à commencer par l'évocation d'une technologie datée, celle des années 1980 et du début des années 1990. Les dialogues et les cartouches de texte nomment ce qui est montré, mais le lecteur qui a vécu ces années retrouve bien les télécopieurs volumineux de l'époque, les jeux d'arcade, l'incroyable avancée que furent les consoles portables avec un seul jeu comme celles des Game and Watch. Les lecteurs plus jeunes pourront s'étonner que les générations précédentes aient été cantonnées à s'amuser avec de telles vieilleries. Box Brown prend donc soin de montrer Alekseï Pajitnov à l'oeuvre dans les locaux de l'Académie des sciences de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques, dès la séquence d'ouverture. le lecteur est ainsi accroché par la dimension humaine du récit. Il se retrouve un peu pris de court lorsqu'il se rend compte que le récit passe ensuite par un passage métaphysique sur la nature du jeu et son importance pour l'être humain, puis part ensuite au Japon pour un historique de Nintendo, sans rapport immédiat avec la séquence d'ouverture, si ce n'est qu'il y est aussi question de jeux et d'une industrie naissante. L'auteur ne compte pas se contenter de relater des faits historiques. Il commence par établir que le succès de Tetris n'est pas qu'une histoire de mode ou d'engouement, ou de marketing. le lecteur éprouve une forme de contentement à revenir à Alekseï Pajitnov et à sa création du jeu Tetris proprement dit. Mais ce n'est finalement l'affaire que de dix pages, depuis ses réflexions sur l'acte de jouer, à la finalisation d'une version graphique du jeu, en passant par l'inspiration trouvée dans le jeu des Pentaminos. Une fois rappelées les règles simplissimes du jeu et les différentes formes de tétraminos (bâton, bloc, Té, L, l'inversé, biais, biais inversé), l'auteur s'attache à relater les conditions de la diffusion du jeu et donc de ses différentes phases de commercialisation. le lecteur est ramené à une époque où le communisme était encore un régime politique en vigueur, avec la prohibition de la propriété pour l'individu. du coup, Robert Stein (premier importateur de Tetris en occident) se retrouve un peu dépourvu pour conclure un contrat en bonne et due forme pour exploiter le jeu sous forme de licence. le Capital n'attendant pas, cela ne l'empêche pas de se positionner comme détenteur des droits d'exploitation et de conclure des contrats formalisés avec 2 entreprises différentes Mirrorsoft et Spectrum HoloByte pour un portage sur des supports différents et des territoires différents. Si le Capital n'attend pas, la technologie non plus. Rapidement ces premiers contrats s'avèrent trop imprécis, et d'autres entrepreneurs sentent les bénéfices potentiels. En URSS, il faut un plus de temps pour que les autorités s'aperçoivent qu'une propriété intellectuelle revenant de droit à l'état n'a pas été formalisée en bonne et due forme. Dans les années 1980, l'URSS crée une agence appelée Elektronorgtechnica (ou ELORG) chargée de superviser les importations et exportations de produits informatiques. En 1987, Alexander Alexinko prend en charge le dossier de la négociation des droits d'exploitation de Tetris à l'international. Box Brown se fixe comme objectif de rendre compte des méandres et de la complexité de cet angle de vue économique de l'exploitation marchande de Tetris, sans perdre de vue ce qu'il advient d'Alekseï Pajitnov. Au fur et à mesure de la complexification de la situation, le lecteur prend la mesure de l'ambition du narrateur et de sa capacité réelle à en rendre compte d'un point de vue visuel. Il accomplit un travail remarquable de narration avec les outils de la bande dessinée, d'une histoire économique. le lecteur peut être amené à revenir parfois quelques pages en arrière pour vérifier l'identité d'un protagoniste ou le nom de l'entreprise qu'il représente, ce qui est dû à la limite inhérente à la qualité des dessins. Il sent bien aussi parfois que le récit est raconté par un auteur familier du capitalisme et sous-entendant que la normalité est qu'Alekseï Pajitnov soit rétribué pour son invention. Il ressent confusément que Box Brown doit simplifier quelques situations pour rester compréhensible dans le nombre de pages qu'il s'est fixé. Si le lecteur est déjà familier de l'historique de la diffusion de Tetris depuis son invention jusqu'à aujourd'hui, il est vraisemblable que cette bande dessinée n'est pas pour lui et qu'il n'y apprendra rien. Si par contre, il souhaite découvrir ce pan de l'histoire des jeux vidéo, elle lui offre un support agréable et moins austère qu'un livre ou l'article dédié d'une encyclopédie en ligne. Dans ces conditions, il peut se faire une idée assez large de l'aspect économique de cette aventure capitaliste, sous une forme en apparence naïve, mais avec une compétence réelle pour utiliser les images afin de raconter. Une fois l'ouvrage refermé, il peut regretter que l'aspect ludique et sociologique du jeu ne soit qu'effleuré, et que cette présentation s'attache essentiellement aux mécanismes économiques et contractuels, alors que le début laisse augurer d'autres aspects.

26/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Jean Cocteau & Jean Marais - Les Choses sérieuses
Jean Cocteau & Jean Marais - Les Choses sérieuses

Lutter, c'est vivre ; risquer, c'est vivre. Écarter d'avance le moindre obstacle, c'est la mort. - Ce tome contient une histoire complète, une forme de biographie consacrée au couple formé par Jean Cocteau (1889-1963) & Jean Marais (1913-1998). Sa première édition date de 2023. le scénario a été écrit par Isabelle Bauthian, les dessins et les couleurs par Maurane Mazars. Il comporte cent-dix-neuf pages de bande dessinée. Il se termine avec un trombinoscope de trois pages présentant trente-quatre personnages apparaissant dans l'ouvrage, avec une petite vignette dessinée en gros plan, le nom de la personne, ses dates de naissance et de mort, et une brève présentation en une ou deux phrases. Après une page de remerciements des autrices, vient une liste des principales œuvres de Jean Cocteau. Eugénie Cocteau, la mère de Jean, s'interroge. Elle ne sait pas comment elle a fait pour mettre au monde un poète. C'est très, très difficile. Il a toujours été sensible, cruel, parfois avec elle. Si, si, se souvient-il de ce gros mensonge, dans le train, qui manqué de la faire arrêter ? Avec ses amis, par contre… Ah, ils ne l'ont pas toujours remercié de sa générosité. Elle espère qu'il ne revoit plus cet odieux Maurice Sachs. Bien. En tout cas, elle est contente qu'il prenne enfin soin de sa santé. Et qu'en est-il de son mariage avec mademoiselle Chanel ? Mais pourquoi ne pas lui avouer ? Puisque c'est dans les journaux ! Paris en 1937, les journaux évoquent le fait que par crainte des milliers de tracts distribués par le Front populaire allemand, on ne fait plus l'obscurité dans les rues de Berlin. Jean Cocteau écrit un article sur le génie du boxeur Panama al Brown. Dans le journal Action française, un article tourne en dérision le soutien de Cocteau à Brown. Un soir, Jean Marais reçoit un appel téléphonique de Jean Cocteau qui lui demande de venir immédiatement. Jean Marais se rend en courant à l'hôtel Castille et va frapper à la porte de la chambre de Jean Cocteau. Celui-ci lui indique d'entrer, et il déclare au jeune acteur que c'est une catastrophe, il est amoureux de lui. D'abord pris de court, Marais se ressaisit et répond rapidement que c'est réciproque. le lendemain, l'acteur dîne avec une actrice de la troupe de théâtre et elle le met en garde : s'il devient le nouvel enfant de Cocteau, les gens ne le verront plus jamais autrement. Quelques jours plus tard, le poète le présente à ses amis et ses amants : Christian Bérard, Boris Kochno, Marcel Khill, puis Marie-Laure de Noailles, Panama al Brown, etc. L'actrice continue : tout le monde saura que Jean Marais n'est que le dernier en date de ces médiocres qu'il a parés de tous les talents, tellement il voulait le retrouver en eux. Marais ne comprend pas à quoi renvoie ce Le. Elle explicite le terme : Raymond Radiguet, le plus grand poète de leur génération, l'enfant auprès de qui Cocteau a créé ses plus grandes œuvres. Cocteau n'est plus que l'ombre de lui-même depuis sa mort. Suicidaire terrorisé par la mort, opiomane, médiocre. C'est à cette période qu'il crée sa pièce : les chevaliers de la table ronde. Les éditions Steinkis ont débuté une collection appelé Dryade en 2022, avec Derrière le rideau - Simone Signoret et Yves Montand de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez. La quatrième de couverture rappelle la définition de Dryade : réunion de deux principes qui se complètent réciproquement. Cette collection est consacrée aux couples qui ont marqué les esprits par leur engagement politique, leur créativité, leurs succès et leurs échecs, leurs forces et leurs faiblesses. le présent ouvrage est donc consacré à l'idylle entre l'acteur et le dramaturge qui a duré de 1937 à 1948. Il s'arrête un peu avant. D'un côté, un poète, peintre, dessinateur, dramaturge et cinéaste français, âgé de quarante-huit ans en 1937, de l'autre un jeune acteur qui deviendra également metteur en scène, écrivain, peintre, sculpteur et potier, âgé de vingt-quatre ans. Cette idylle nait alors que le gouvernement d'Adolf Hitler a déjà viré au totalitarisme et que la seconde guerre mondiale approche, avec l'invasion et l'occupation d'une partie de la France. L'histoire personnelle de ces deux créateurs et de leur couple est indissolublement liée à celle de la France. Les autrices ont fait des choix structurels et esthétiques marqués pour rendre compte de cette réalité. S'il commence par feuilleter l'ouvrage pour s'en faire une idée, le lecteur remarque qu'une partie significative de la narration repose sur des dialogues entre les personnages, souvent en plan poitrine ou plus rapproché, parfois en plan taille, avec un décor qui peut être minimaliste ou inexistant en fond de case, une mise en couleurs à base de camaïeu, à l'aquarelle, avec souvent une teinte prédominante pour une scène, du vert ou du rouge, un peu délavés. Il relève également une grande variété de lieux, et une discrète influence manga de type shojo dans certaines expressions de visage mais sans systématisme, souvent pour une émotion particulière plus appuyée. Dans les caractéristiques graphiques, il remarque également l'intégration de brèves coupures de presse qui semblent être des copies conformes d'articles de l'époque avec une reprographie reprenant l'épaississement des caractères et les imperfections d'imprimerie. Majoritairement l'artiste a recours à des traits de contour pour chaque forme, chaque personnage, parfois interrompus le temps d'une courbe ou d'un segment droit, et quelques cases sont réalisées en couleur directe, une certaine liberté d'exécution en phase avec la liberté d'écriture et de création de Cocteau. Dans un premier temps, le lecteur ne sait pas trop comment s'adapter au mode narratif. Les deux pages d'introduction avec la mère de Jean Cocteau atteste de cette liberté visuelle : un dessin en pleine page, faisant penser à collage de différents éléments : la mère représentée en pied à la croisée de ce qui semble être deux faisceaux lumineux, l'un rouge, l'autre bleu, des bombes à ses pieds, une sorte de manteau ou de robe à motifs géométriques sur un mannequin à droite et un acteur ou deux déguisés en âne à gauche, la tête de son fils étant surimposée en lignes blanches. Dans la page suivante, elle est représentée en plan poitrine, jeune dans la première case, puis âgée dans la deuxième, puis en trait de contour délié de profil, puis sous forme d'une poupée gonflable avec un gros plan sur la tête, puis à nouveau comme dans la première page avec un perroquet sur l'épaule en plus. le lecteur ne sait trop quoi en penser. La page suivante comprend trois coupures de presse, un individu sur échelle en train de réaliser une fresque murale, et enfin deux cases, un téléphone qui sonne, un homme en très gros plan sur sa bouche qui répond. Les sept pages suivantes prennent une forme de bande dessinée classique, avec des cases alignées en bande, et ces camaïeux à l'aquarelle qui apportent de la substance, sans pour autant être figuratifs ou représentatifs de la couleur de chaque élément. En page treize, le lecteur découvre trois autres coupures de presse intégrées chacune à la place d'une case dans une bande. Puis en page seize, un autre article et cette fois-ci en surimpression de la case où les deux Jean regardent une danseuse sur scène. Les pages dix-huit et dix-neuf sont construites sur la base de juxtaposition d'images, sans bordure de case, avec un texte qui courent librement. En page trente-neuf, c'est une illustration en pleine page dépourvue de tout mot. En page quarante-quatre, trois bandes de deux cases, sans aucun mot. En page quatre-vingt-cinq, Jean Marais passe à tabac un critique insultant, et le rouge prend la place du noir pour les traits de contour et les aplats. La page quatre-vingt-treize contient uniquement le texte écrit par Jean Cocteau comme salut à Arno Breker, à l'occasion d'une exposition. Les autrices montrent ainsi la relation qui unit les deux créateurs, la manière dont ils se soutiennent, dont Cocteau apprend à Marais à se cultiver, comment ce dernier réconforte le premier pendant les périodes de doute ou de manque. Les coupures de presse apportent un contexte partiel de la montée du nazisme, du déroulement de la guerre, des repères ponctuels et très épars, et aussi des informations sur les représentations, les parutions des œuvres de l'un, les rôles de l'autre. Il semble que l'ouvrage s'adresse d'abord à un lecteur ayant une idée préalable de la carrière de l'un et l'autre de ces deux créateurs, car la narration ne revêt pas une nature pédagogique ou vulgarisatrice. Par exemple, il vaut mieux pouvoir identifier les titres des pièces de théâtre, des films pour avoir l'assurance de ne pas les rater dans une page ou une autre. Sous cette réserve, ou après avoir lu une fiche encyclopédique sur la vie de l'un et l'autre à cette période, le lecteur ressent alors ce qui se joue pour les deux Jean, sur le plan de la création, sur le plan émotionnel, ainsi que l'intrication avec leur relation de couple. Il comprend la difficulté pour l'un comme pour l'autre de choisir s'il doit s'engager contre l'envahisseur et ses idées et comment, sur le dilemme cornélien d'accomplir leur métier de créateur dans une période d'incertitude totale sur la possibilité de faire jouer une pièce, de réaliser un film, de subir la censure, d'aider des amis ou d'autres créateurs qui portent l'étoile jaune. Ces questionnements et les décisions afférentes apparaissent sans manichéisme ni leçon de morale, découlant de la personnalité et l'histoire de l'un et de l'autre. Une collection ambitieuse avec pour objectif de donner à voir l'engagement d'un couple dans son époque. Cette bande dessinée peut sembler un peu difficile d'accès pour un lecteur totalement ignorant de la vie des deux Jean, ce à quoi la simple lecture d'une fiche encyclopédique peut rapidement remédier. Il plonge alors dans une narration visuelle très personnelle, adaptée à la diversité des formes de création de ces deux auteurs. Il ressent la pression de l'Histoire, les événements arbitraires qui influent sur leur vie, en même temps qu'il côtoie deux êtres à la personnalité et à l'histoire différente, et qu'il devient le témoin privilégié de leur relation amoureuse et de la manière dont elle les enrichit l'un l'autre.

26/08/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Vermines
Vermines

Avis sur le premier tome, le seul disponible à ce jour en bibliothèque. Comme au théâtre, il y a la scène où les acteurs jouent leur rôle, c'est l'équivalent de notre monde et il y a les coulisses où les fameuses Vermines tiennent un rôle important, un monde fantastique parallèle invisible du premier. C'est dans ces deux univers que va évoluer Marcus, un jeune noir. Dans le premier en faisant partie d'un gang de la Nouvelle-Orléans et dans le second après avoir été abattu par balles. Une narration musclée avec un soupçon d'humour qui tient en haleine, pas le temps de s'ennuyer, la violence et l'horreur sont omniprésentes. Une intrigue qui commence à dévoiler une petite partie du mystère, rien d'innovant mais diablement efficace. J'ai beaucoup aimé la proposition graphique de Corgié, de superbes décors et une belle inventivité, un dessin qui se rapproche du comics. Un trait dynamique, vif et lisible agrémenté de belles couleurs. Une mise en page réussie. Que demander de plus ? Puissant et beau ! 4 étoiles en attendant la suite.

26/08/2024 (modifier)
Par Jetjet
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Colder
Colder

Si le dessin illustrant l'édition régulière ne vous donne pas trop la nausée, vous pouvez continuer la lecture de cette chronique ou mieux même vous jeter sur Colder au risque de succomber à un récit traitant de la folie de façon fort originale. Declan est un aliéné silencieux dont le corps intemporel et la température décroissante ne cessent de stupéfier le corps médical depuis plusieurs décennies. Reece prend cet homme silencieux en pitié et en prend la tutelle pour continuer de le soigner chez elle à domicile. C'est à ce moment précis qu'intervient Nimble Jack, un être démoniaque se nourrissant au sens propre comme au figuré de la folie des hommes et ouvrant une brèche entre le monde réel et celui de la folie. C'est également le moment où Declan va se réveiller et combattre des entités dépassant tout raisonnement logique. De l'aveu même du scénariste, il s'agirait du film "L'antre de la folie" de John Carpenter comme inspiration principale. Ce dernier traitait de la folie façon Lovecraft mais c'est peut être encore plus l'influence de "Ça" de Stephen King pour son clown malsain et joueur et les univers barrés de "Hellraiser" de Clive Barker en guise de référence. Et pourtant Colder est original de bien des façons. Le travail de Juan Ferreyra est tout simplement hallucinant : se jouant de toutes les possibilités offertes par le neuvième art, il s'agit d'un festival de dessins encrés, de cadrages et décadrages et de transitions subtiles entre les deux mondes faisant presque de cette copieuse intégrale (intégrant les 3 cycles de l'histoire) un objet presque ludique que vous tournerez dans tous les sens. Le monde de la folie mériterait presque un artbook à lui tout seul avec ses paysages dévastés et ses créatures mutantes. Si l'on fait fi de dialogues pas toujours bien ficelés et d'une narration aimant perdre le lecteur (mais n'est ce pas le propre de la folie ?), Colder est un ouvrage unique aussi efficace qu'un voyage en train fantôme sous dopamine.

25/08/2024 (modifier)
Par shimy
Note: 5/5
Couverture de la série Sweety Sorcellery
Sweety Sorcellery

Les avis sont tous d'accord pour définir cette BD comme une BD jeunesse, à destination des jeunes filles. Alors pourquoi noter cette lecture avec votre regard d'adulte ? J'ai lu celle-ci enfant, et j'en garde un très bon souvenir, c'est pour cela que je la note à travers mon regard de jeune fille de 11-13ans.

25/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Devolution
Devolution

Faut-il vraiment souhaiter revenir à l'état antérieur ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2016, écrits par Rick Remender, dessinés et encrés par Jonathan Wayshak, avec une mise en couleurs de Jordan Boyd. Les couvertures ont été réalisées par Jae Lee. Dans quelques années, la Terre compte 7 milliards d'êtres humains, s'adonnant aux jeux vidéo et la télévision, laissant les gouvernements prendre des décisions uniquement guidées par l'intérêt économique. Quelques scientifiques décident de prendre les choses en main en mettant en pratique une de leurs découvertes. de leur analyse de l'être humain, ils en ont déduit que l'une des sources de tous les maux réside dans le besoin de spiritualité des individus, et en particulier la religion. Ils développent un virus capable de supprimer ce besoin et le lâchent dans la nature. Tout ne se passe pas exactement comme ils l'avaient calculé et la plupart des êtres humains, des animaux et des végétaux régressent sur l'échelle de l'évolution. Raja est une jeune femme, la fille du scientifique qui a inventé le virus. Elle se trouve dans l'état du Nevada et cherche à rejoindre San Francisco où se trouve un anti-virus qui ne demande qu'à être lui aussi lâché dans la nature. En cours de route, elle tombe sur une minuscule communauté d'êtres humains, ayant eux aussi résisté au virus d'involution. Mais elle est faite prisonnière sur les ordres de Gil (diminutif de Gilbert) qui souhaite l'ajouter à son harem et qui n'a aucun début d'intérêt pour restaurer la race humaine. Au sein de cette communauté se trouvent Darren qui perçoit bien le risque d'extinction de la race humaine si rien n'est fait, et le docteur Scott qui a tout intérêt à mettre le plus de distance possible entre lui et Gil (suite à une indélicatesse avec Jana, l'une des femmes de Gil). Le point de départ du récit permet de tout suite en cerner la nature. Il n'est pas possible d'éliminer le besoin de religion en agissant par le biais d'un rétrovirus. Rick Remender ne souhaite donc pas raconter un récit d'anticipation avec une forme de validité scientifique, mais plus une histoire d'aventure, avec un point de départ fantaisiste. Les premières pages font penser à un artiste un peu influencé par Frank Frazetta, déjà plus par Mark Schultz (l'auteur de Xenozoixc) et aussi un peu par Sam Kieth (l'auteur de The MAXX). Il s'agit donc d'un récit en hommage aux publications d'EC Comics, mêlant anticipation, horreur, survie en milieu hostile, grosses bébêtes agressives, et une touche de science-fiction. Dans des interviews, Rick Remender a expliqué qu'il s'agit d'un projet qui mis 10 ans à aboutir, faute de compatibilité d'emploi du temps avec l'artiste prévu initialement, à savoir Paul Renaud, et de contrats mal fichus. Lorsque toutes les questions juridiques ont été résolues et que le nouveau dessinateur qu'il avait proposé a été accepté, il a repris son scénario, a apporté quelques modifications pour qu'il ne ressemble pas à un plagiat de Mad Max: Fury Road (2015) sorti entretemps, mais il a conservé la structure du récit et sa nature essentiellement de divertissement. Comme l'indique donc les prémices, il ne faut pas y chercher de la vraisemblance. Rick Remender a indiqué qu'il avait fait usage de la licence artistique pour inclure tous les monstres qu'il lui semblait bon, et pour que l'artiste puisse s'amuser à dessiner ce qui lui passe par la tête. Il ne faut donc pas essayer de trouver une logique dans la forme régressive des êtres humains, ou une cohérence entre les niveaux d'évolution des différentes espèces animales et végétales. de même, les personnages disposent d'une résistance à la douleur impressionnante, surtout sans anesthésiant, leur comportement est souvent primaire, sans se préoccuper du lendemain. Certains personnages (comme Violet la fille de Sharon & Darren) ne servent que d'artifice narratif, sans aucune psychologie. Sous les couvertures élégantes et élancées de Jae Lee, le lecteur découvre les dessins de Jonathan Wayshak, un étudiant de la même école d'art que Rick Remender, mais section arts graphiques. Les différentes comparaisons flatteuses avec Frazetta, Schultz et Kieth ne sont pas imméritées. du dernier, Wayshak utilise la propension à déformer les perspectives suivant des arcs d'ellipse pour accentuer l'impression de vitesse dans le mouvement, ainsi qu'une forme de caricature des visages, exagérant les expressions veules et primaires. L'effet produit est similaire à celui des dessins de Sam Kieth : des mouvements plus parodiques, des individus à l'intelligence parfois limitée et une moquerie sarcastique qui souligne que tout n'est pas à prendre au premier degré. de Frazetta, l'artiste retient l'importance du réalisme pour rendre ces aventures plus concrètes. Il ne s'adresse pas à des enfants, ni même à des adolescents. Il prend soin de concevoir des vêtements pratiques et plausibles, évoquant souvent des surplus militaires. Il fait de même pour les moyens de transport, hélicoptère ou véhicules terrestres. Il conçoit des monstres à l'apparence et la texture répugnantes, étrangers à l'humanité, provenant d'un monde animal déréglé. Le lecteur peut donc s'immerger dans ce monde post-apocalyptique recelant bien des dangers. Il y a bien sûr les inévitables bâtiments en ruine, ou d'autres encore debout, comme les buildings du centre-ville de San Francisco. Jonathan Wayshack représente aussi bien les lézardes dans les murs, que la nature ayant repris ses droits, les arbres et autres végétaux s'étant frayé un chemin à travers le béton, et utilisant les infrastructures comme des tuteurs. le passage obligé par les égouts montre une connexion inattendue avec le métro, et dépasse les clichés habituels sur la progression dans l'eau chargée d'excréments. le camp bâti par la communauté de Gil ressemble à quelque chose de construit, avec l'intention de durer, et des fortifications réalistes faites pour résister. Outre, les exagérations les personnages disposent d'une forte identité graphique, qu'il s'agisse de leur morphologie ou des traits de leur visage. L'un des autres attraits du récit réside dans la capacité de l'artiste à représenter des gros monstres méchants. Cet aspect s'avère très savoureux : hommes de Neandertal musculeux, sauvages avec une forte pilosité, ptérodactyles aux dents acérées, monstres arachnoïdes titanesques, tout poilus avec des grandes dents (peu importe l'exactitude entomologique), mammouths, fleurs exotiques hors de contrôle, et bien sûr le requin blanc démesuré avec plusieurs rangées de dents. Toutes ces bébêtes mordent à pleines dents dans les pauvres êtres humains, testant leur viscosité avec des dessins bien répugnants. Wayshak s'y entend pour transcrire les fluides nauséabonds et les chairs déchirées. Dans le premier épisode, une pauvre astronaute s'enfuit d'une base lunaire, mais elle est infectée. le lecteur assiste avec horreur à la transformation de son visage prisonnier du casque de sa combinaison spatiale. Il ne voudrait pas être chargé de le nettoyer… Dès le premier épisode, le lecteur se rend compte que Rick Remender ne se contente pas d'aligner les séquences chocs à base d'horreur visuelle primaire. Lorsqu'il évoque la motivation des scientifiques dans la création du virus DVO-8, il dresse un portrait de la race humaine cynique et désabusée : entre volonté de s'abrutir par n'importe quel type de divertissement le plus débile possible en toute connaissance de cause, et montées de violence se concrétisant par des guerres incessantes, plutôt que de rechercher de vraies solutions comme des adultes raisonnables. le lecteur ressent l'écœurement du scénariste devant cette attitude d'une irresponsabilité affligeante. Un peu plus loin il évoque la notion d'altruisme sous une forme d'adulte, la question du sacrifice de quelques-uns pour que le plus grand nombre survive. Il est également question du rythme de renouvellement des matières premières, et du rythme de leur consommation pour le bien être de 7 milliards d'êtres humains. Le début montre l'intention des auteurs de réaliser un récit de genre, avec un arrière-goût de second degré. de fait, Jonathan Wayshak réalise des dessins rendant hommage aux belles années des EC Comics, avec la latitude de se montrer plus graphique dans les horreurs, plus imaginatifs dans les monstres, en profitant des couleurs de Jordan Boyd qui augmentent le relief des surfaces. de son côté, Rick Remender jour le jeu d'un récit post-apocalyptique avec survie contre des gros monstres, et êtres humains toujours en affrontement, malgré l'enjeu de la survie de la race humaine. Il glisse également quelques réflexions désabusées sur la capacité de l'être humain à s'autodétruire. Un récit très divertissant, sans être bête.

25/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Les Voyeurs
Les Voyeurs

Dans la peau de Gabrielle Bell - Ce tome comprend plusieurs histoires courtes autobiographiques de Gabrielle Bell. La période couverte commence en 2007 et va jusqu'en 2010. Cette artiste est également l'auteure de Lucky (2006, VO), Cecil et Jordan à New York (2009), ou encore Truth Is Fragmentary: Travelogues & Diaries (2014, VO). Les histoires contenues dans ce tome sont en couleurs. Il comprend une introduction d'une page écrite par Aaron Cometbus, un batteur et écrivain américain. Introduction : un groupe d'habitants sur le toit de leur immeuble a détecté qu'un couple est en train de faire l'amour dans l'immeuble voisin, sans avoir tiré les rideaux. Ils le regardent, comme des voyeurs. 2007 - Gabrielle et son copain font un tour à vélo sur Roosevelt Island, en blaguant sur l'âge des autochtones. Gabrielle apporte son ordinateur à réparer, il faut compter 3 à 5 jours. Elle se demande comment elle va pouvoir vivre sans accès à internet. Elle se souvient du temps qu'elle a consacré à gérer son compte myspace. Cinq artistes (dont Gabrielle) dans une pièce s'interrogent sur leur problème, sur ce qu'ils ont envie de faire. Les cinq copains vont pêcher sur un grand bateau, au large de New York. 2008 - Pendant une dizaine de pages, Gabrielle Bell raconte ses souvenirs de son séjour au Japon avec Michel Gondry, pour l'adaptation en court métrage de son récit Cecil dans Jordan in New York. Gabrielle et Michel passent quelques jours dans le Sud de la France, chez la tante de Michel. À l'occasion d'une promenade en forêt, Gabrielle se baigne toute nue dans une rivière. 2008/2009 - Elle est de retour à New York, dans un petit appartement. Dans un coin, elle a aménagé une zone pour pratiquer le yoga, prêt du radiateur. Un jour, elle se rend à une soirée avec un copain, où il faut apporter un livre pour pouvoir rentrer. Ils ont oublié de le faire. Ils finissent par resquiller. Le titre annonce clairement la nature de l'ouvrage : l'auteure propose au lecteur de devenir un voyeur de sa propre vie. Elle réalise une autobiographie de moments choisis, parfois très courts, parfois sur plusieurs jours. Il ne s'agit pas d'une narration continue : deux séquences peuvent se succéder, sans qu'il n'y ait d'explication du passage de l'une à l'autre. Il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, juste des tranches de vie, de longueur inégale. Il n'y a pas de présentation des personnages, ou alors juste une courte phrase. Chaque séquence est repérée par une date et le lecteur dispose de l'indication de l'année, en début de partie. le lieu est également précisé, l'activité de l'auteure l'amenant à voyager régulièrement. Elle n'explique pas son mode de vie. Au fil des séquences, le lecteur comprend qu'elle a fait de l'autobiographie son métier, mais qu'elle n'en vit pas. Elle donne quelques conférences épisodiquement sur ce métier. le lecteur comprend à demi-mots qu'elle jouit d'une relative réputation dans le milieu intellectuel des comics quand elle évoque Françoise Mouly (longtemps responsable de la direction artistique du magazine New Yorker, et épouse d'Art Spiegelman). Elle évoque sa vie amoureuse en passant, sans s'y appesantir, sans évoquer sa vie sexuelle. Il n'y a donc pas de présentation ordonnée de sa vie, de sa position sociale, de ses revenus (visiblement assez épisodiques). Au fil des séquences, le lecteur se familiarise avec sa personnalité : un peu dépressive, un peu obsessionnelle, un peu léthargique, percluse de doute sur l'intérêt de sa vocation, sur la valeur de ce qu'elle produit. Gabrielle Bell fait un peu pitié, est un peu agaçante, mais quand même attachante. Tout le monde lui répète qu'elle a beaucoup de talent, mais elle n'a quasiment aucune confiance en elle, et éprouve chroniquement des difficultés à sortir de son appartement, à se retrouver en public. Elle est un peu gaffeuse, du genre à se tromper d'adresse pour un rendez-vous ou à oublier son invitation pour une réception donnée en son honneur. Gabrielle Belle détoure les formes avec un trait fin et de taille uniforme. Par contre le tracé donne l'impression d'être un peu tremblé pas complètement assuré. Elle dessine des personnages normaux, avec des tenues vestimentaires variées. Les visages sont un peu simplifiés, avec un registre d'expression plutôt restreint. À de rares reprises, un visage va être déformé par une expression exagérée, mais pour un effet très ponctuel. Elle ajoute des petits traits courts sur les surfaces pour leur donner un minimum de texture. Elle ajoute également des petites taches noires aux contours déchiquetées pour donner une impression de zone d'ombre mal définie. Au fil des séquences, Gabrielle Bell se retrouve dans des endroits divers et variés. L'artiste sait leur donner une apparence spécifique : balade en vélo sur Roosevelt Island, casiers de boîtes postales, magasin de maintenance informatique, avion, librairie papèterie, plage, petit appartement, etc. Les personnages se déplacent, font des mouvements, se regardent. Finalement les pages évitent une succession de têtes en train de parler, avec un degré de variété satisfaisant pour un medium visuel. le lecteur évolue aux côtés de personnages réels, bien qu'un peu simplifiés visuellement, dans des lieux plausibles et concrets, eux aussi un peu simplifiés. Gabrielle Bell invite le lecteur à regarder des moments de sa vie dans lesquelles elle est le personnage principal. Elle partage parfois le devant de la scène avec un second personnage, comme Michel Gondry ou Tony. Elle donne son point de vue au travers des phylactères, de quelques brèves didascalies. Sa vie est extraordinaire pour un lecteur lambda, mais aussi très prosaïque par le point de vue donné, par le caractère de la protagoniste. Dans ces tranches de vie, il n'y a pas de leçon morale, ou de révélations, ni même d'apprentissage ou de découverte du sens de la vie. D'un côté, le lecteur est curieux de découvrir la vie de quelqu'un d'autre, comme un voyeur. Il est comment Michel Gondry ? Comment fait Gabrielle pour communiquer en français avec la famille de Gondry ? Quelle est la différence entre la pratique du yoga à New York et en Californie ? de temps à autre, l'auteure évoque des questions existentielles qui sont communes à chacun d'entre nous. Par exemple, elle évoque la proxémie, le fait qu'elle a un mouvement de recul quand en Californie, les gens vous étreignent pour vous dire bonjour (hug). Elle peut également faire ressentir la sensation de déception et d'inadaptation qu'elle éprouve quand elle n'a pas envie de sortir avec ses amis. D'un autre côté, l'insécurité de Gabrielle Bell, ses atermoiements et son comportement très anodin exsudent une grande banalité. Ce n'est pas tellement passionnant ses petites histoires et elle n'est pas si extraordinaire : ce n'est pas une héroïne, c'est juste une personne normale. Dans le dernier tiers, l'auteure s'amuse un peu avec la forme, introduisant des événements qui auraient pu se passer, mais qui finalement se sont produits différemment. de cette manière gentille, elle rappelle au lecteur que tout ce qu'il lit n'est en rien la réalité. Ceci n'est pas une pipe. Par exemple, quand elle se déshabille pour se baigner dans une rivière, Michel Gondry (ou au moins son avatar de papier) lui fait observer qu'elle ne se comporte comme ça que pour avoir quelque chose à raconter dans son journal personnel, c'est-à-dire la bande dessinée que le lecteur est en train de lire. À plusieurs reprises, Gabrielle Bell se met en scène en train de dessiner, en train de faire des croquis ou de prendre des notes. Elle applique donc le conseil qui veut qu'un auteur est d'autant plus intéressant qu'il parle de ce qu'il connaît. Il ne s'agit pas tant d'une mise en abyme, que du serpent qui se mord la queue. Pourtant elle ne va pas jusqu'au comique absurde de Joe Matt se dessinant en expliquant qu'il ne sait pas quoi dessiner (par exemple dans Strip-tease). Elle ne transforme pas non plus sa vie en un spectacle trash comme Julie Doucet dans My New York diary. Avec ce point de vue comparatif, il apparaît que Gabrielle Bell propose des bandes dessinées autobiographiques, avec un ton qui lui est propre, même si la lecture ne le révèle pas immédiatement. Comme Joe Matt, Julie Doucet et d'autres, l'auteure n'utilise pas le langage psychanalytique. Elle préfère montrer, et raconter, mais en restant au plus près de ce qui s'est passé. Elle donne accès à son monde intérieur, sans projeter son ressenti sur les autres personnages qui sont autant d'êtres humains réels dans sa vie. Effectivement, le lecteur a l'impression d'être présent à chaque endroit et de voir des personnes en face de lui, qu'il ne connait que par ce qui lui est montré et par ce qu'en dit la narratrice. Il devient le voyeur de tranches de vie de Gabrielle Bell. Il a l'occasion extraordinaire de vivre plusieurs instants de sa vie, d'éprouver une empathie simple et honnête vis-à-vis d'elle. Elle n'assène pas ses convictions, elle ne soliloque pas sur ses émotions et pourtant elle existe sur la page. Ce recueil de scénettes n'a rien de palpitant. Les dessins portent bien la narration visuelle, sans être spectaculaires ou particulièrement jolis. Gabrielle Bell est une femme comme les autres, un être humain banal et pourtant unique. Sa narration n'est pas intellectuelle, ni psychanalytique. Elle n'étale pas sa culture, même si elle affleure à plusieurs reprises. Pourtant le lecteur l'accepte comme elle est et la suit dans ces tranches de vie éloignées des sienne. L'histoire ne déploie pas un grand sentiment d'exotisme, mais l'honnêteté de cette démarche autobiographique transparaît à chaque page. Il en découle une expérience humaine unique et précieuse.

25/08/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech
Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech

En 2014, après plusieurs mois de conquête d’une partie de la Syrie et d’Irak, L’État islamique déclare la restauration du califat, provoquant la sidération mondiale. Lorsque ses combattants envahissent et détruisent le village de Kocho, situé dans la région du Sinjar en Irak du nord, Mahar n’a que dix ans. Le jeune garçon va être enrôlé et converti de force par Daesch. Six ans plus tard, alors que l’État islamique est vaincu, Mahar est rapatrié chez lui dans un centre d’accueil, tout en étant surveillé par l’armée. C’est son histoire effrayante et tragique qui nous est racontée dans « Mahar le lionceau ». Spécialiste des questions de l’après-guerre au Moyen-Orient et lauréate du prix Albert-Londres en 2007, Anne Poiret s’est rendue dans le Sinjar, au nord de l’Irak, pour se pencher sur la question des enfants soldats de Daech. Pour ce faire, elle a pu pénétrer dans un centre d’accueil où sont hébergés 128 enfants yézidis, dont plus d’une vingtaine d’enfants soldats. Elle a pu convaincre un jeune garçon âge de 16 ans de raconter son histoire, et celle-ci glace le sang. Issu de la communauté yézidi, une minorité confessionnelle pratiquant une religion proche du zoroastrisme, Mahar — il s’agit évidemment d’un faux prénom — a été kidnappé par les troupes de Daech en 2014. Le livre va nous faire vivre sa terrible expérience, celle d’un être arraché brutalement à l’enfance pour être mis au service d’individus sanguinaires, prêts à tout pour imposer la charia dans tous les territoires conquis. D’abord converti à une religion qui lui était étrangère, Mahar va ensuite apprendre à combattre l’ennemi « mécréant » et assassiner sans états d’âme les « kouffars », pendant une période de six ans. La guerre terminée et Daech vaincu, comment l’enfant, à la fois bourreau et victime, ressortira-t-il d’un point de vue psychique, sachant que des membres de sa famille ont péri ou disparu pendant le conflit ? Réalisera-t-il l’ampleur de la manipulation dont il a été l'objet ? En retranscrivant les propos de Mahar, Anne Poiret nous offre un documentaire à la fois passionnant et glaçant, qui nous permet de comprendre les méthodes impitoyables de l’Etat islamique pour recruter ces mômes qui ont encore du lait dans le nez et les transformer en redoutables guerriers, pour qui le statut de martyr est devenu la plus haute aspiration… Le dessin réaliste de l’auteur danois Lars Horneman se plie impeccablement aux codes de la BD documentaire, avec un sens du cadrage maîtrisé pour faire ressortir la tension ou l’émotion propres à certaines scènes. Si aujourd’hui Daech a été mis en pièce par les forces de la coalition internationale, les Islamistes radicaux n’ont pas pour autant dit leur dernier mot, et comme on le sait, restent plus que jamais une menace tangible pour l’ensemble du monde. A ce titre, « Mahar le lionceau » constitue un témoignage précieux qui pourrait contribuer à mieux lutter contre leurs odieuses techniques de lavage de cerveau, dont on sait qu’elles se propagent aussi via les réseaux sociaux. En ces temps troublés où l’obscurantisme sort ses tentacules de tous les côtés, cet ouvrage, tout en nous faisant prendre conscience que les démocraties restent fragiles, s’avère un indispensable outil de résistance et de défense de la liberté.

25/08/2024 (modifier)