En 2014, après plusieurs mois de conquête d’une partie de la Syrie et d’Irak, L’État islamique déclare la restauration du califat, provoquant la sidération mondiale. Lorsque ses combattants envahissent et détruisent le village de Kocho, situé dans la région du Sinjar en Irak du nord, Mahar n’a que dix ans. Le jeune garçon va être enrôlé et converti de force par Daesch. Six ans plus tard, alors que l’État islamique est vaincu, Mahar est rapatrié chez lui dans un centre d’accueil, tout en étant surveillé par l’armée. C’est son histoire effrayante et tragique qui nous est racontée dans « Mahar le lionceau ».
Spécialiste des questions de l’après-guerre au Moyen-Orient et lauréate du prix Albert-Londres en 2007, Anne Poiret s’est rendue dans le Sinjar, au nord de l’Irak, pour se pencher sur la question des enfants soldats de Daech. Pour ce faire, elle a pu pénétrer dans un centre d’accueil où sont hébergés 128 enfants yézidis, dont plus d’une vingtaine d’enfants soldats. Elle a pu convaincre un jeune garçon âge de 16 ans de raconter son histoire, et celle-ci glace le sang.
Issu de la communauté yézidi, une minorité confessionnelle pratiquant une religion proche du zoroastrisme, Mahar — il s’agit évidemment d’un faux prénom — a été kidnappé par les troupes de Daech en 2014. Le livre va nous faire vivre sa terrible expérience, celle d’un être arraché brutalement à l’enfance pour être mis au service d’individus sanguinaires, prêts à tout pour imposer la charia dans tous les territoires conquis. D’abord converti à une religion qui lui était étrangère, Mahar va ensuite apprendre à combattre l’ennemi « mécréant » et assassiner sans états d’âme les « kouffars », pendant une période de six ans. La guerre terminée et Daech vaincu, comment l’enfant, à la fois bourreau et victime, ressortira-t-il d’un point de vue psychique, sachant que des membres de sa famille ont péri ou disparu pendant le conflit ? Réalisera-t-il l’ampleur de la manipulation dont il a été l'objet ?
En retranscrivant les propos de Mahar, Anne Poiret nous offre un documentaire à la fois passionnant et glaçant, qui nous permet de comprendre les méthodes impitoyables de l’Etat islamique pour recruter ces mômes qui ont encore du lait dans le nez et les transformer en redoutables guerriers, pour qui le statut de martyr est devenu la plus haute aspiration…
Le dessin réaliste de l’auteur danois Lars Horneman se plie impeccablement aux codes de la BD documentaire, avec un sens du cadrage maîtrisé pour faire ressortir la tension ou l’émotion propres à certaines scènes.
Si aujourd’hui Daech a été mis en pièce par les forces de la coalition internationale, les Islamistes radicaux n’ont pas pour autant dit leur dernier mot, et comme on le sait, restent plus que jamais une menace tangible pour l’ensemble du monde. A ce titre, « Mahar le lionceau » constitue un témoignage précieux qui pourrait contribuer à mieux lutter contre leurs odieuses techniques de lavage de cerveau, dont on sait qu’elles se propagent aussi via les réseaux sociaux. En ces temps troublés où l’obscurantisme sort ses tentacules de tous les côtés, cet ouvrage, tout en nous faisant prendre conscience que les démocraties restent fragiles, s’avère un indispensable outil de résistance et de défense de la liberté.
Pedro est un gamin de 11 ans vivant dans un petit village de la forêt Amazonienne qu'il n'a jamais quitté, à l'inverse de son grand frère Vincente qu'il admire et qui revient régulièrement avec les récits incroyables de ses voyages autour du monde... sans doute trop beaux pour être vrais. Quand celui-ci s'enfuit sans prévenir en volant le bateau de leur autre frère, Pedro part à sa poursuite en prenant le risque de détruire la belle image qu'il se faisait de son frère.
Nous sommes plongés dans la forêt Brésilienne de l'état de l'Amazonas. Le dessin joyeux et coloré de Stefano Turconi y emmène toute de suite le lecteur. Les personnages y sont plaisants et expressifs, donnant rapidement l'envie de les suivre. Les décors forestiers, les flots du Rio Négro, les bateaux qui suivent son cours et autres pistes poussérieuses sont très bien rendus et transportent le lecteur dans une sorte de road-movie exotique et mouvementé.
Du mouvement il y en a effectivement beaucoup car Pedro et son frère doivent échapper aux anciens associés de ce dernier qui le poursuivent sans relâche. Chaque nouvelle étape entraine une nouvelle fuite avec à chaque fois ses péripéties. Et en même temps le voile de mystère sur la vraie vie du grand frère se lève, amenant le jeune Pedro à le voir sous un autre jour et mettant à rude épreuve l'amour indéfectible qu'il a pour lui. Heureusement le jeune garçon est intelligent et saura faire la part des choses.
Si j'ai aimé cette aventure exotique donnant une belle vie à la société rurale de l'Amazonas et aux rives du Rio Negro et de ses forêts, j'ai été un peu moins convaincu par son scénario. Rien qu'au titre et aux premières pages, on devine assez vite l'état d'esprit du grand frère, le fameux beau parleur, et on se doute de ce qu'il va se passer. Et effectivement, la suite se révèle une longue, voire un peu trop longue, course-poursuite, avec un personnage de Vincente pas toujours des plus charismatiques. Et surtout, j'ai trouvé qu'il y avait trop de coincidences : quelque soit l'endroit où se trouvaient nos héros, leurs poursuivants les y retrouvaient systématiquement, et les méthodes pour leur échapper font plusieurs fois l'objet de Deus ex Machina ou de coincidences trop faciles. La première m'a titillé, la seconde m'a interpelé, et au bout de trois ou quatre de ces grosses coincidences j'ai trouvé que ça faisait trop et que ça gâchait la belle aventure de ces personnages : je n'y croyais plus assez. De même, la conclusion me laisse assez circonspect car je n'ai pas l'impression qu'elle résolve tout, notamment ce qu'il va se passer quand le héros reviendra à son village où ses poursuivants savent parfaitement où il vit.
A noter également une narration très présente, une sorte de long monologue intérieur du jeune héros qui est parfois un peu rébarbative et dispensable car elle fait assez doublon avec l'action elle-même. A plusieurs moments, j'aurais bien aimé qu'il se taise.
Pour autant j'ai aimé le dépaysement, le charme joyeux du dessin et ce voyage à travers une partie du Brésil. Et il y a plusieurs beaux moments qui font que c'est une bonne BD que je relirais probablement avec plaisir.
Note : 3,5/5
Autant j'aime le personnage de Peter Pan, autant j'avoue mon ingorance de ses origines et du fait que J.M. Barrie avait écrit d'autres textes le mettant en scène avant le plus célèbre adapté plus tard par Disney. Dans celui-ci, le personnage et son mythe n'étaient pas encore complètement formés mais Munuera a choisi de l'adapter librement en faisant justement coller les éléments pour qu'ils forment un tout cohérent, faisant référénce au Pays Imaginaire et même à Crochet dans un récit où initialement ils étaient totalement absents. Cela permet ainsi d'offrir une vraie nouvelle histoire de Peter Pan avant Wendy, donnant un nouveau corps et une nouvelle profondeur à ce personnage imaginaire.
Cela se passe à Londres, dans le jardin de Kensington, voisin de Hyde Park. Alors que les humains sont couchés et que le monde féérique reprend possession des lieux, une petite fille est perdue et seule face aux dangers qui la menacent. Apparait alors un garçon mi-humain mi-oiseau, Peter Pan, qui va voler à son secours et, plutôt que de la ramener tout de suite chez ses parents, va essayer de l'inciter à rester jouer avec lui pour l'éternité, en refusant de grandir et de devenir l'un de ces ennuyeux adultes.
Munuera fait ici preuve de sa maestria graphique. On retrouve ses personnages très vivants et dynamiques incrustés sur des décors soignés et envoutants. Ceux-ci sont d'ailleurs presque trop réalistes au détriment du sens de la magie et de la poésie entourant le mythe de Peter Pan. A l'inverse, j'ai beaucoup aimé sa représentation des fées qui est originale et bien trouvée. Et il y a aussi ces différentes scènes plus sombres, notamment celles mettant en scène les Ombres, dont l'aspect terrifiant fonctionne bien. Et surtout, son Peter a juste ce qu'il faut d'impertinence, d'insouciance et de ce côté piquant et agaçant propre au personnage.
L'histoire est simple mais bonne. J'aime la manière dont Munuera l'a intégré au mythe que l'on connait mieux de Peter Pan et du Pays Imaginaire même si on sent que c'est légèrement forcé puisque totalement absent du récit originel. Il y a aussi une grande part d'ambiguité dans la beauté féérique de cet univers et les sombres dangers qu'il contient, ainsi que dans l'esprit de Peter Pan à la fois amical et protecteur et en même temps juge implacable et dangereux d'insouciance. J'y retrouve bien là cette même part d'ombre de l'oeuvre de Barrie, ombre qu'on retrouvait aussi dans le Peter Pan de Loisel et dans certains de ses passages particulièrement cruels. Ici l'ombre n'est qu'évoquée et fuie, mais on la sent bien présente.
Il m'a manqué toutefois une part de beauté poétique, d'un peu de ce charme qui m'aurait envouté et transporté. J'ai aimé cette lecture, je l'ai trouvée belle et intelligente, mais elle ne m'a pas emporté comme je l'aurais espéré. Comme si elle avait un je ne sais quoi d'un peu mécanique et convenu qui m'a empêché d'y croire. Peut-être qu'une future relecture relèvera mon opinion.
Note : 3,5/5
Voilà une lecture essentielle pour entretenir le devoir de mémoire et le respect de la parole des victimes. Je dois remercier Smart Move pour son bel avis (justement primé) qui a mis en lumière un ouvrage qui était passé de façon incompréhensible sous le radar du site lors de sa première diffusion (Delcourt).
Futuropolis a repris le flambeau pour rééditer ce pavé de 500 pages et on ne peut lui souhaiter que beaucoup de succès. Reconnaissance que l'autrice Gendry-Kim a déjà goûtée hors nos frontières quand on lit la liste interminable de prestigieux prix obtenus dans le monde.
La thématique des " femmes de réconfort" n'est pas nouvelle en Corée. Depuis les années 90 date des premiers témoignages entendus et acceptés par une société jusqu'alors sourde à la parole des victimes, cette thématique empoisonne les rapports diplomatiques entre le Japon et la Corée (voire d'autres pays conquis et 37-45). Comme le reconnait elle-même l'autrice le sujet a déjà beaucoup été exploité en 20 ans par différentes formes d'art.
Peu connu en France ce sujet a pourtant percé en Europe à la suite du témoignage de victimes hollandaises qui étaient devenues les esclaves sexuelles de l'armée impériale japonaise après la conquête de l'Indonésie. C'est très bien expliqué dans l'ouvrage de madame Jung Kyung-a Femmes de réconfort (esclaves sexuelles de l'armée japonaise).
Les deux ouvrages se complètent à merveille. Jung Kyung-a avait choisi une vision assez large qui mêlait témoignages de plusieurs victimes mais surtout qui s'appuyait sur les rapports d'expertises du médecin-capitaine Aso Tetsuo qui travaillait à mettre des procédures pour empêcher la diffusion des MST au sein de l'armée.
Gendry-kim choisit un récit bien plus intimiste centrée sur le destin de madame Oksun Lee jeune coréenne vivant dans la misère quotidienne avec sa famille. Gendry-Kim remonte ainsi dans le passé colonial du Japon vis à vis de la Corée. L'exploitation à outrance des richesses naturelles et de la main d'œuvre coréenne explique pourquoi une misère endémique régnait dans ces années-là. Le procès du colonialisme n'est plus à faire mais l'ouvrage y apporte sa pierre.
Cette colonisation brutale explique à la fois le grand nombre de jeunes filles coréennes abusées par les soldats japonais et le grand nombre d'hommes envoyés en travaux forcés au Japon.
Ces 500 pages se lisent très facilement grâce à une construction astucieuse. Le récit historique très lourd ne prend qu'une partie de la narration, c'est toujours traité avec délicatesse mais avec une extrême précision. Le discours est de femme à femme et certains passages ne cache pas grand-chose de l'intimité que ces pauvres jeunes filles essayaient de préserver malgré le manque de tout. Gendry_Kim travaille constamment dans la finesse et la délicatesse, aucune image explicite morbide ou voyeuriste ne vient troubler la douceur du récit.
Cette douceur contraste avec force avec la dureté et la sauvagerie du contexte. Une sauvagerie qui va durer bien après la fin de la guerre.
L'autrice se met en scène dans des scènes d'interviews avec Oksun qui a alors presque 90 ans. Cela permet à l'autrice de s'interroger sur la légitimité de sa démarche. Elle nous fait part de ses doutes et de ses interrogations quant à introduire tel ou tel sujet sensible (comme le premier viol, l'hygiène féminine, les enfants). L'autrice ne se met jamais en avant et laisse la parole se libérer d'elle-même. On n’interviewe pas une personne de cet âge avec de tels traumatismes comme un joueur de foot multimillionnaire égocentrique.
Il faut une grande qualité d'écoute tout particulièrement pour des personnes qui n'ont pas été écoutées pendant des décennies.
La parole est donc souvent rare toujours riche malheureusement cruelle. Gendry-Kim se heurte à la problématique de l'image de l'indicible. C'est vrai pour tous les auteurs qui racontent l'ignoble de masse : Rwanda, Cambodge, Shoah, Congo...
Gendry-Kim choisit l'implicite qui souvent à bien plus de puissance que l'image crue. En choisissant de peindre des paysages d'arbres parfois en fleurs parfois tourmentés, l'autrice nous renvoie à l'insignifiance de la folie humaine pour une nature qui va son chemin de résilience malgré les bombes et les atrocités. Le trait au pinceau est très fluide et souple. Cela permet à l'autrice de travailler sur les épaisseurs de tracés. Les noirs sont très présents surtout dans la partie historique. A eux seuls ils produisent cette ambiance d'enfermement insupportable vécue par Oksun et ses amies.
J'ai trouvé beaucoup d'originalité et de caractère à cette narration graphique si importante dans l'équilibre de la série.
Un must injustement ignoré par les festivals en France.
Ne te laisse pas leurrer par les rêves, parce que les rêves ne sont pas la vie.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, relatant le séjour d'Ulysse en Phéacie, du point de vue de Nausicaa, la fille du roi Alkinoos et de la reine Arété. La première édition de cette bande dessinée date de 2012, et elle a bénéficié d'une réédition en français en 2023. Bepi Vigna en a réalisé le scénario, Andrea Serio réalisant les dessins et les couleurs. Elle a été traduite de l'italien par Hélène Dauniol-Tenaud. L'ouvrage s'ouvre avec un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste qui évoque la qualité méditerranéenne des dessins de l'artiste, les valeurs d'un matriarcat contrastées avec celles d'une société patriarcale, la fourberie d'Ulysse. La deuxième partie de son introduction est consacrée aux choix artistiques opérés pour adapter cette bande dessinée en un dessin animé court métrage. Ce dernier a été sélectionné pour la cérémonie d'inauguration de la critique à la Mostra de Venise en 2017, où il a reçu le spécial Green Drop Award, prix décerné par Green Cross Italia, une ONG qui récompense les œuvres qui interprètent le mieux les valeurs de l'écologie et du développement durable. Ce tome se termine avec un texte d'une page, rédigé par l'artiste qui évoque l'expérience que fut pour lui cette première bande dessinée, un voyage en Suisse, et ses influences, c'est-à-dire Lorenzo Mattotti, Sergio Toppi, Harold Pinter, Pierre Bonnard, Edward Hopper ou Pablo Picasso première période, mais aussi le cinéma de Sergio Leone, de François Truffaut, les séries télé des années 1960 et les animées des années 1980. Viennent enfin sept pages d'études graphiques.
Nausicaa est fascinée par les vagues de la mer. Dans la rumeur des flots, il lui semble entendre les échos de sons lointains. Des fragments de voix et des langues inconnues, trace des terres que les vagues ont léchées. Elle est descendue sur la plage et avance les pieds dans l'eau le long du rivage. Ses amies l'appellent depuis les dunes où elles ont étendu des draps pour s'allonger. Elle s'enfonce plus avant dans la mer et elle voit un homme flottant devant elle. Elle le tire jusqu'au rivage et ses amies viennent l'aider à le sortir de l'eau.
Le peuple de Nausicaa a grand respect pour l'étranger qui arrive sans arme. le roi Alkinoos a offert une génisse en sacrifice aux dieux et fait préparer un banquet somptueux. Il s'adresse à l'invité et lui demande comment il a fait pour parvenir jusqu'ici car leur terre est éloignée des routes les plus battues. Il dit qu'il ne saurait répondre et qu'il faudrait poser cette question à la mer et au vent, ou même aux dieux. C'est eux qui après lui avoir fait affronter tant d'aventures ont enfin eu pitié de lui. La reine Arété lui fait observer qu'il ne leur a pas encore dit son nom. Il explique qu'on lui a donné bien des appellations, certaines fois pour l'honorer, d'autres pour le railler. S'ils le souhaitent, ils peuvent le nommer Ulysse. Après avoir échangé avec la reine, le roi lui propose de rester avec eux : il leur contera ses voyages. Ulysse va se coucher. Une confortable couche ravive le souvenir de la maison lointaine, et le sommeil apporte des visions d'îles ensoleillées, d'épouses devenues veuves et de merveilleuses sirènes tentatrices. Fragments de ce qui aurait pu être et de ce qui n'a pas été.
L'introduction du scénariste s'avère très explicite quant à son intention : raconter pour partie les chants IX à XII de l'Odyssée, du point de vue de Nausicaa. Il suffit au lecteur d'être vaguement familier des épisodes les plus célèbres du retour d'Ulysse à Ithaque pour les reconnaître : l'arrivée à l'archipel de Schérie, et les récits d'Ulysse sur la guerre de Troie, le séjour sur l'île des Cyclopes et l'emprisonnement dans la grotte de Polyphème, le séjour sur l'île d'Aiaié où réside l'enchanteresse Circé fille d'Hélios, les sirènes, une mystérieuse île brune. S'il est plus familier de l'Odyssée, le lecteur se rend compte que le scénariste a pris la décision de réaliser des coupes franches dans ces livres. Ici, pas de rêve envoyé par Athéna, d'aède Démodocos (c'est Ulysse lui-même qui raconte la guerre de Troie), d'Euryale, de séjour dans la cité des Cicones, ou dans le pays des Lotophages, sur l'île de bronze d'Éole, à Télépyle la cité des Lestrygons, etc. Pourquoi pas : l'enjeu ne réside pas dans une restitution fidèle de l'Odyssée mais dans l'idée que Nausicaa se fait d'Ulysse à partir ce qu'il raconte de ses aventures. le scénariste n'en respecte pas la lettre, mais il en conserve l'esprit. Ulysse apparaît comme un héros qui triomphe des situations périlleuses, qui conduit son équipage à la victoire, qui trouve des stratagèmes pour vaincre ses ennemis, qui use de la ruse pour se sortir de situations sans espoir. de ce point de vue, cette incarnation se conforme au caractère du personnage, et Nausicaa peut confronter ses récits aux valeurs morales de sa culture.
Dans son introduction, le scénariste évoque également le caractère méditerranéen des dessins de l'artiste. S'il est familier des œuvres en couleurs de Lorenzo Mattotti comme Feux (1985/1986) ou Le bruit du givre (2003), le lecteur remarque tout de suite la filiation visuelle avec la présente bande dessinée : l'usage de crayons de couleur ou de pastel, la réalisation majoritairement en couleur directe à part pour quelques traits de contour, l'importance de la couleur comme mode d'expression, et une certaine propension à épurer les contours des formes pour un effet esthétique et expressif. À plusieurs reprises, le lecteur prend le temps de s'arrêter sur une case à l'effet esthétique saisissant : les vagues ondulantes en page cinq, le visage qui émerge de l'eau, le reste du corps d'Ulysse flottant sous la surface de l'eau, la tête du cheval de Troie représentée de face en gros plan, les soldats avançant dans Troie avec leur longue cape rouge et l'ombre projetée de leur lance ainsi agrandie, le rapprochement visuel entre le sang des blessés qui coule et le vin versé dans une coupe, la blessure de Nausicaa touchée au cœur par un javelot lancé par Ulysse, l'effet de végétation sur l'île d'Aiaié, la silhouette de Nausicaa sur fond rouge pour symboliser sa douleur en comprenant qu'Ulysse est parti sans un adieu, la chevelure blonde de Nausicaa de dos en une forme presque abstraite. Toutefois, l'artiste ne pousse pas le jeu des formes jusqu'à une case qui ne serait composée que de formes abstraites ne faisant sens que par le lien logique entre la case précédente et la suivante.
Le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page. le parti pris artistique d'Andrea Serio place le récit entre le conte mythologique et le drame théâtral, avec effectivement une ou deux influences visibles, que ce soit un tableau d'Edward Hopper où des personnages regardent par la fenêtre sous un beau soleil, ou une touche d'expressionnisme cinématographique. Pour autant, il s'agit d'influences bien assimilées et mises à profit par l'artiste, pas simplement des clins d'œil pour initiés ou des raccourcis faute d'une maîtrise insuffisante. Ces pages apparaissent plus comme l'œuvre d'une bédéiste accomplie que d'un débutant. le lecteur ressent comment la mise en image vient discrètement apporter une sensibilité ou un point de vue dans la narration, attestant qu'il s'agit du ressenti de Nausicaa, et pas juste de faits exposés de manière objective. le cheval de Troie apparaît terrifiant et inhumain, une monstruosité dangereuse. L'avancée rapide Grecs dans Troie s'apparente à des coups de poignard dans le dos. le sang gicle de la blessure de Polyphème qui gesticule de douleur. Ulysse nage à contre-courant au milieu des débris se sauvant d'un danger où tous ses compagnons ont succombé, fuyant lâchement en les abandonnant à leur mort, plutôt qu'il ne parvient à s'échapper vaillamment. En pages vingt-deux et vingt-trois, Nausicaa rêve qu'Ulysse participe à des jeux d'adresse et qu'il lance un javelot qui se planter dans sa poitrine, une saisissante métaphore visuelle de l'acte sexuel à venir.
Le lecteur ressent le récit à travers la sensibilité de Nausicaa. Les auteurs font preuve d'un dosage remarquable, un équilibre délicat entre les prouesses au premier degré d'Ulysse et le fait que Nausicaa les reçoit avec un état d'esprit en léger décalage par rapport au héros. Elle est encore relativement innocente du fait de sa jeunesse, mais elle perçoit bien que les Troyens vont être massacrés sans pitié par les Grecs, qu'Ulysse n'a éprouvé aucune compassion ni aucun remord en perçant l'œil de Polyphème, que le désir des marins pour Circé est de nature bestiale, les prémices d'un viol. Inconsciemment, elle ressent la virilité d'Ulysse à la fois comme une forme de bravoure, à la fois comme le recours à la force et à la fourberie pour vaincre l'ennemi à tout prix, pour l'anéantir. Comme l'indique le scénariste dans son introduction, ce n'est pas une vision féministe dans le sens activiste, mais une vision féminine avec des valeurs qui ne sont pas guerrières. Dans l'avant-dernière partie du récit, Nausicaa rencontre Pénélope et cette dernière lui dit ce qu'elle pense d'Ulysse après son retour. Son avis est tranché : elle s'est brusquement rendu compte qu'il n'était pas le héros qui avait longtemps peuplé ses rêveries. Ce héros n'avait jamais existé. Elle s'est rappelé comment il tenta, en lâche, de se soustraire à la guerre en feignant la folie, et d'autres actes qu'elle qualifie de vices, de tromperies, de mensonges. Les années ayant passé, elle le voit comme incarnation de méthodes conquérantes et dépourvues de compassion, qu'elle rejette. Toutefois, elle laisse Nausicaa libre de faire ses choix, de juger Ulysse comme elle l'entend.
Les exploits du héros Ulysse, vus par Nausicaa, dans une histoire créée par deux hommes : le lecteur n'est pas trop sûr de l'intelligence d'un tel projet. Ses doutes s'envolent dès les premières pages, conquis par l'élégance et la beauté de la narration visuelle. Dans un premier temps, il se dit que ses a priori étaient fondés quant au parti pris du scénariste portant sur les valeurs du héros de l'Odyssée. Progressivement, il constate que Nausicaa ne se perçoit à aucun moment comme une victime, qu'elle fait preuve d'autonomie dans son jugement sur son amant, et qu'effectivement le récit s'inscrit dans une approche féminine honnête. Belle réussite.
La première milice historique des États-Unis, pendant la guerre d'indépendance
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Il s'agit d'une histoire indépendante de toute autre, et complète en l'état. Ce tome comprend les 10 épisodes, initialement parus en 2015/2016, tous écrits par Brian Wood. Les magnifiques couvertures ont été réalisées par Tula Lotay. La mise en couleurs des 10 numéros a été réalisée par Jordie Bellaire.
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- A well regulated militia (épisodes 1 à 6, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - En 1775, dans le futur état du Vermont, la présence anglaise se fait sentir avec les soldats imposant la loi et l'impôt de la couronne, au nom du roi George. Seth Abbott vit avec ses parents dans une demeure de chasseur et d'éleveur située à l'écart de la petite ville dans les bois. À 17 ans, il est orphelin et il s'établit sur un terrain qu'il loue en exécutant des tâches pour le propriétaire, avec sa femme Mercy Tucker. Il est recruté par Ethan Allen pour faire partie d'une milice, au service du colonel Benedict Arnold. Avec l'accord de sa femme, il quitte la maison et s'intègre à la milice des Green Mountain Boys pour aider les indépendantistes qui veulent s'emparer de New York.
Comme l'indique Brian Wood dans son introduction d'une page, il est toujours le même auteur, celui qui fustigeait les dérives de la politique américaine et en particulier de sa politique sociale dans la série DMZ. Malgré tout il a souhaité écrire une série de nature patriotique sur la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-1783), mais bien sûr avec une approche particulière. Il a choisi de débuter son récit dans le Vermont, dans la région où il a grandi, et il a préféré à s'intéresser à ses prémices et à la première milice du pays. le lecteur suit donc un jeune homme (17 ans au début du récit) qui accepte de se battre aux côtés d'autres volontaires pour libérer le pays du joug de l'armée anglaise. Sa motivation découle de l'exécution de deux hommes dans la salle d'audience de Westminster dans le Vermont (un fait historique authentique). En outre, cette approche a l'avantage de légitimer les actions du personnage, puisque la guerre d'indépendance était une bonne chose pour un lecteur américain. Il n'y a donc pas de question morale à libérer un pays, pas d'intention polémique.
Le point de vue adopté par le scénariste capte tout de suite l'attention du lecteur, même s'il n'est pas féru d'Histoire en général et de la guerre d'indépendance en particulier. le scénariste adopte une approche naturaliste, sans aller jusqu'au journal intime. le lecteur américain retrouve quelques hauts faits de la guerre d'indépendance, mais sous un angle secondaire, à savoir quelques faits d'armes qui ont apporté un avantage tactique réel pour les grandes batailles. Aux côtés de Seth Abbott, le lecteur voit la milice progresser et accomplir des besognes peu glorieuses, mais indispensables. Brian Wood prend le temps d'étoffer son personnage principal par un retour dans le passé avec son père blessé. Il n'oublie pas non plus Mercy Tucker, en évoquant régulièrement (même si brièvement) le fait qu'elle se retrouve une jeune femme seule au milieu des bois à accomplir toutes les besognes. Il sous-entend qu'une tribu indienne se trouve non loin, et qu'il arrive que passent des soldats désœuvrés dans les parages.
Brian Wood ne raconte pas les affrontements armés à la manière d'un Garth Ennis. Il y a du sang, des blessures et des morts. Il y a quelques réflexions sur la lutte des classes, et sur la chaîne de commandement, sans que cela ne devienne le coeur du récit. L'auteur s'est fixé pour objectif de montrer l'ordinaire de la vie de Seth Abbott au sein de cette milice, sans se livrer à une thèse historique, ou à un réquisitoire social ou politique. Abbott est légitime dans son action, puisque que c'est les bons qui ont gagné. Plusieurs des hauts faits de cette première milice sont passés en revue jusqu'au retour d'Abbott chez lui en 1783.
Andrea Mutti avait déjà travaillé avec Brian Wood sur quelques épisodes de la série DMZ. Les couleurs de Jordie Bellaire rendent les pages attractives, avec une bonne unité chromatique, et des différences marquées pour chaque séquence. Mais en s'attardant un peu plus sur les dessins, le lecteur n'est pas entièrement convaincu par leur apparence. le trait d'encrage est vaguement charbonneux, sans qu'on puisse parler de parti pris artistique. Les ombrages ne correspondent pas exactement à l'éclairage, épousant des formes un peu vagues. Les visages ne sont pas très amènes, et leurs expressions manquent de nuance. Cette apparence un peu âpre ne nuit pourtant pas au plaisir de la lecture. Andrea Mutti a la tâche peu enviable de donner corps à cette reconstitution historique, ce qui passe par un travail de référence conséquent. Il doit rechercher chaque tenue militaire, chaque construction, chaque outil pour être sûr de réaliser une reconstitution authentique. Or cette dimension importante de son travail est réalisée avec soin.
Le lecteur ressent donc l'impression de voir une époque révolue, avec un degré de précision satisfaisant. La narration visuelle se révèle être de qualité, racontant l'histoire sans problème de compréhension, y compris dans les pages muettes. En effet à plusieurs reprises, Brian Wood s'en remet aux compétences de l'artiste pour raconter l'histoire sans l'aide de mots, et la compréhension est immédiate, sans difficulté. le lecteur peut alors apprécier la justesse des postures des protagonistes, adaptées à leur occupation, évoquant leur concentration (les soldats rechargeant leur fusil sur le champ de bataille) ou leurs émotions (Seth revenant chez lui, Mercy peinant à la tâche). L'aspect parfois un peu mal dégrossi des dessins se trouve également en phase avec la tonalité du récit, et les conditions de vie un peu rudes de Seth Abbott au sein de la milice, ou de Mercy Tucker aux abords de sa cabane forestière.
Cette première histoire évoque une forme d'engagement politique inscrit dans son époque, en suivant un jeune homme convaincu de son bon droit, courageux et compétent. Andrea Mutti réalise des cases à l'allure un peu fruste sur les bords, mais portant la narration avec une grande conviction. Brian Wood évoque un pan de l'Histoire des États-Unis, de son émancipation de la tutelle anglaise, au travers d'une milice. Effectivement il s'agit d'un récit patriotique dans le sens où il ne remet pas en cause l'action de ses pères fondateurs, mais sans être prosélyte ou réactionnaire. 4 étoiles si le lecteur est venu chercher une leçon d'Histoire avec une mise en perspective, 5 étoiles s'il s'agit d'une première découverte de cette facette de la guerre d'indépendance.
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- Goodwife, Follower, Patriot, Republican (épisode 7, dessins et encrage de Matt Woodson) - Sarah Fraser était une femme au caractère indépendant, que l'on pourrait qualifier d'indomptable au regard des critères de l'époque. Pourtant elle s'est mariée avec Samuel Hull. Lorsque ce dernier partit à la guerre en 1777, elle le suivit pour assurer des tâches logistiques pour son bataillon, non pas comme cuisinière ou infirmière, mais comme chasseuse de gibier, et chef des autres femmes. Ses capacités d'organisation et de commandement étaient telles que lorsque son mari fut blessé au combat, les autres soldats qui demandèrent d'assurer le commandement de leur unité au pied levé.
Avec cet épisode, Brian Wood décide de rendre hommage aux femmes ayant pris part à la guerre d'indépendance. Comme le lecteur l'attend de sa part, il le fait à sa manière, avec des faits historiques sur la manière dont l'armée a pu prendre en compte ces femmes, à cette époque. Il réalise un épisode prenant et intelligent, évitant la tentation de tenir un discours féministe primaire qui appliquerait des critères modernes.
Les dessins de Matt Woodson sont moins chargés en encrage, et donne une impression plus descriptive et plus légère. Ses personnages apparaissent mieux dégrossis, sans que le récit ne soit peuplé de mannequins et de modèles. La reconstitution historique semble exacte, et l'ambiance du champ de bataille est bien rendue, sans que les dessins plus propres sur eux ne donnent l'impression d'une reconstitution factice.
Brian Wood prouve qu'il n'a rien perdu de sa sensibilité sociale, pour une histoire consistante et pertinente, avec des dessins professionnels. 5 étoiles.
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- Beware the bookish Woman (épisode 8 partie 1, dessins et encrage d'Ariela Kristantina) - À Boston, quelques individus placardent des affiches tournant les anglais en dérision. Silence Bright possède sa propre presse pour imprimer et elle se fait arrêter par les soldats qui sont remontés jusqu'à elle. En prison, elle fait la connaissance de Jane Franklin, la soeur de Benjamin.
En 16 pages, Brian Wood expose la situation de cette jeune rebelle, refusant de se soumettre à l'autorité anglaise et devant assumer ses choix. Les dessins d'Ariela Kristantina bénéficient d'un trait d'encrage plus lourd et élégant. L'histoire est prenante du début jusqu'à la fin, mais elle ne semble déboucher nulle part, et appeler une suite. 4 étoiles pour une mise en bouche enlevée, mais trop courte.
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- Occupation (épisode 8 partie 2, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - En plein affrontement urbain à New York, Seth Abbott se retrouve dans une pièce avec Clayton Freeman, un soldat noir ayant accepté d'intégrer l'armée anglaise.
En 6 pages, Brian Wood et Andrea Mutti évoquent la position délicate d'un esclave noir ayant accepté de rejoindre le camp anglais pour accéder à la liberté. le lecteur retrouve les dessins râpeux d'Andrea Mutti, toujours à l'aise pour évoquer l'époque. Il grimace un peu en voyant que Brian Wood a écrit ce bref intermède à la truelle, exposant le statut de l'esclave, mais sans réussir à faire exister ses personnages. 3 étoiles
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- Stone Hoof (épisode 9, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - La guerre d'indépendance oblige tout le monde à choisir son camp, y compris les amérindiens. Stone Hoof a aidé les américains à construire le fort Stalwart proche de la rivière Ohio en 1750. Mais lorsque les intérêts de sa tribu le réclament, il se retrouve à se battre du côté des anglais en 1757, contre ceux qu'il a côtoyés quelques années auparavant.
Le lecteur apprécie la volonté de Brian Wood d'évoquer une autre facette de la guerre d'indépendance, et le fait qu'elle ait eu pour conséquence d'impliquer toutes les populations, y compris indigène. Mais comme pour la courte histoire précédente, celle-ci est construite sur un antagonisme manichéen, avec 2 personnages principaux dont les dialogues relèvent plus du discours ou de la déclaration de credo, que d'échanges crédibles. Les dessins d'Andrea Mutti regagnent en capacité de conviction, avec cet environnement naturel (le fort est implanté au milieu des bois), mais cela ne suffit pas à changer la face du récit. 3 étoiles.
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- Bloody backs (épisode 10, dessins et encrage de Tristan Jones) - En 1770, un soldat anglais se trouve pris à partie par la foule, dans les rues de Boston. Il se souvient de son enrôlement dans l'armée, de sa formation de soldat et de son voyage pour arriver jusque-là.
Toujours dans un objectif de donner à voir le conflit depuis plusieurs points de vue Brian Wood montre aussi la guerre vue par un soldat anglais. Cette fois-ci, le lecteur apprécie à sa juste valeur que les troufions de l'ennemi soient humanisés et que la nature de leurs motivations soit exposée comme étant entièrement dictée par leur histoire personnelle et les contraintes sociales. Tristan Jones réalise des dessins descriptifs et réalistes, avec des lignes de contour faisant apparaître l'usure des batailles, donnant plus de force au récit. 5 étoiles.
De gentils monstres
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Ce tome regroupe 5 histoires, écrites, dessinées et peintes par Jill Thompson, parues entre 1997 et 2000.
Scary godmother (42 pages) - Pour la première fois, Hannah Marie a le droit d'accompagner les autres enfants pour aller quémander des bonbons le soir d'Halloween. Ses parents la confie à son cousin Jimmy qui est plus grand et qui est accompagné de 3 de ses copains Bert, Daryl et Katie. Bien vite, Jimmy se dit qu'Hannah est un boulet et il décide de lui faire peur en l'emmenant dans une maison abandonnée à l'écart. Avant de partir, la mère d'Hannah Marie l'a rassurée en lui disant que si elle avait trop peur, sa marraine effrayante (scary godmother) viendrait la rassurer.
La revanche de Jimmy (42 pages) - Pour ce nouvel Halloween, Jimmy a décidé de tout faire pour saboter les festivités, ayant trop peur de se retrouver face à des monstres ou des fantômes.
Le rendez-vous mystérieux (42 pages) - La mère d'Hannah Marie organise un fête de quartier à l'occasion d'Halloween. Hannah Marie invite tous les monstres de sa connaissance. Scary Godmother a reçu une invitation d'un mystérieux amoureux.
La fièvre bouh (42 pages) - Malheur ! Scary Godmother a attrapé la grippe Boo. Hannah Marie s'engage à réaliser tous les préparatifs d'Halloween à sa place, le temps qu'elle se remette.
Le thé d'Orson (13 pages) - Scary Godmother et Hannah Marie ont organisé une collation autour d'un thé chez elle, et seules les femmes sont invitées. Harry et Orson meurent d'envie de pouvoir y participer.
Bonus (20 pages) - Il s'agit d'une collection d'études finalisées (au même stade que les pages des histoires) pour les personnages et les décors, ainsi que quelques feuilles de modèles de visage pour l'animation.
Ce recueil d'histoires s'adresse avant tout aux enfants ayant une attirance pour Halloween. Jill Thompson met en scène une jeune fille (5-6 ans) absolument adorable, pleine d'allant et de gentillesse, un peu craintive des fantômes (dans la première histoire). Les autres enfants sont dépourvus de personnalité, à l'exception de Jimmy qui assure le rôle de méchant dans les 2 premières histoires, et encore son comportement est d'abord dicté par la simple exaspération d'avoir la charge d'Hannah, puis par une appréhension bien réelle des monstres se manifestant à l'occasion d'Halloween. En ceci, le lecteur apprécie de pouvoir laisser derrière lui un clivage basique et moralisateur après la deuxième histoire.
D'un point de vue livre pour enfant, Jill Thompson réalise des dessins complexes à déchiffrer avec des formes un peu alambiquées et une mise en couleurs sophistiquée apportant beaucoup d'informations visuelles supplémentaires. Cela destine cet ouvrage à des enfants déjà capables de se concentrer sur les images pour pouvoir prendre le temps de les analyser et de les assimiler. Une fois passée la première histoire dont la morale reste de se venger ou au moins de punir soi même, la suite des histoires n'est plus culpabilisante et propose de découvrir un monde très original du point de vue graphique, sur la base d'un mystère ou d'une mission, d'un enjeu dépourvu d'angoisse. du coup, ce livre s'adresse plus à des enfants de 6-7 ans capables de se concentrer sur les dessins, ayant envie de suivre une petite sœur dans son monde merveilleux, peuplé de monstres très étranges, pour des histoires mettant du baume au cœur, sans être trop sirupeuses ou trop mignonnes.
Du point de vue d'un lecteur adulte, il s'agit d'histoires gentillettes, invitant à suivre une jeune enfant se familiarisant avec des monstres qui ne font pas peur. Durant la première histoire, il découvre un récit des plus classiques et basiques, en appréciant des images dépeignant un univers original et plein de personnalité. Il prend son mal en patience avec l'aspect gentillet et inoffensif des personnages et de l'intrigue, profitant du dépaysement. Petit à petit, le charme des images produit son effet, et c'est totalement envouté qu'il termine la lecture de l'histoire s'étonnant qu'elle s'achève aussi rapidement. le même phénomène de condescendance bienveillante se reproduit au début du deuxième récit. Puis les images suscitent une telle immersion qu'à nouveau le lecteur oublie le caractère enfantin du récit pour prendre plaisir à ce monde onirique et chaleureux. Il est alors conquis et se laisse emporter par la suite des aventures inoffensives d'Hannah.
Mais, c'est quoi le truc ? Tout commence vraiment quand Hannah pousse la porte de la maison abandonnée (page 20) dans un dessin pleine page. Sous des dehors simpliste (Hannah dans l'embrasure de la porte grande ouverte, éclairée par derrière), cette image laisse le lecteur promener son regard pour découvrir une perspective légèrement faussée vers les côtés gauche et droit, l'ombre portée ridicule d'Hannah sur le sol (une forme de parodie d'un film d'épouvante). Puis le regard découvre les araignées assez schématiques et inoffensives, les jolis motifs du tapis au premier plan, les meubles recouverts de drap pour qu'ils ne prennent pas la poussière. Loin de se contenter de dessins simplistes, Thompson transcrit une réalité substantielle, avec des formes sympathiques et inoffensives. Elle applique également cette approche pour les monstres. Scary Godmother est magnifique dès sa première apparition avec ce vert joyeux, ces petites ailes de chauve-souris tellement discrètes qu'il faut scruter le dessin pour les voir (oui, le lecteur adulte a envie de chercher pour les apercevoir), son chapeau cabossé mais stylé, son tutu gris. Cette pointe de loufoquerie gentille se retrouve pour chaque monstre tout au long des pages, et s'insinue jusqu'aux pieds de Scary Godmother (le difficile choix de chaussures pour le mystérieux rendez-vous galant, plutôt chauve-souris ou plutôt chat ?). C'est bien cette loufoquerie guillerette qui évite aux récits de tomber dans la niaiserie à la guimauve. En outre Thompson sait donner de la place à chaque dessin, puisqu'il y a de nombreux dessins pleine page, et plusieurs pages ne comprenant que 2 images.
Une fois conquis par cet univers visuel enchanteur, inoffensif et décalé, le lecteur prend petit à petit conscience que ces historiettes ne sont pas si mièvres que ça. Certes, il n'y a pas de méchant, pas de combat homérique, pas d'éléments effrayants. Mais Jill Thompson concocte des tâches à effectuer pour Hannah Marie (quand elle remplace Scary Godmother qui a la grippe) qui sont inventives et espiègles. Thompson réussit à capter l'attention du lecteur et à le divertir sans user de violence ou de culpabilisation, sans se reposer sur des grosses ficelles, en réalisant une ode à la différence et à la tolérance, avec un peu d'entraide.
Les histoires de Scary Godmother ont donné lieu à une adaptation en dessin animé : Une sacrée sorcière. Il existe un deuxième recueil d'histoires de Scary Godmother en noir & blanc : Scary Godmother - Comic book stories (en anglais). Il est possible de retrouver les magnifiques aquarelles de Jill Thompson dans Bêtes de somme avec un scénario d'Eva Dorkin. Thompson a également réalisé trois histoires sur la base du personnage de Sandman de Neil Gaiman : At Death's door, The little Endless storybook, et Delirium's party (ces 3 derniers ouvrages en anglais).
Ça fait un bon moment que je voulais lire cette bd, je me suis dit que j'irai voir le film, évidemment je n'y suis pas allé... J'ai finalement acheté la chose, l'ai lue et, comme je m'y attendais, l'ai beaucoup appréciée.
Non que les choses qui sont décrites soient très étonnantes, m'en apprennent plus sur les priorités des pouvoirs publics et les ponts qui peuvent se faire entre danger sanitaire et intérêts économiques. Mais, même si on se doute, même si ça ne surprend pas, c'est toujours bien de savoir et de comprendre en détail.
L'enquête d'Ines Leraud est ultra fouillée, approfondie et complète, elle met en lumière les acteurs qui, depuis des années, gravitent autour de cette question de la prolifération des algues vertes en Bretagne. Le sujet est passionnant, les conséquences économiques et en terme de santé sont super bien expliquées. On sent que l'autrice y a passé du temps et mis de l'investissement, par la qualité des explications, leur quantité aussi, et le nombre de personnes interviewées.
La situation est catastrophique sur un plan écologique et c'est, a mon avis, un livre essentiel a lire ( ou on peut voir le film, mais perso rien ne vaut la bd ^^)
Le dessin est plus illustratif qu'autre chose,: efficace pour la caricature quand les personnages sont représentés avec de grosses têtes, ou comme Le Drian tout vert ; moins pour les paysages et la représentation des algues. Le dessin n'est pas très joli, mais l'essentiel n'est pas la. Et le sujet de la bd n'est pas spécialement la contemplation de la nature bretonne
J'avais demandé à Calimeranne de me prêter cette série après avoir entendu beaucoup de choses (en bien et en mal) de Léo et de son œuvre au global. Aldébaran me paraissait la valeur sûre, celle par laquelle tout a commencé, et qui restait relativement bien notée sur le site. Alors je me suis plongé dedans !
Et je ne regrette pas du tout, la lecture du cycle complet a été un vrai plaisir, celui où je vais chercher tous les volumes restant pour les lire en un bloc plutôt que de laisser trainer le plaisir. Il faut dire que le début commence assez vite fort, avec la disparition du village, la fuite en avant de Marc et Kim, la découverte progressive de l'univers d'Aldébaran ... Si de très nombreux avis font l'éloge du bestiaire inventif mais pas délirant de la planète (concert de louange auquel je me joins), je trouve que Léo s'en sort bien dans la gestion de la société humaine présentée. Il part d'un village de pêcheur si isolé que tout parait nouveau à leur yeux, justifiant la découverte progressive en même temps que le lecteur des différents aspects politiques et sociétaux. Au cours de ma lecture, ça ne m'a paru jamais forcé ou expédié, ce qui est un excellent point !
Maintenant la question épineuse reste celle du dessin ... Alors oui, il y a bien une certaine raideur dans les attitudes, notamment les expressions faciles qui paraissent parfois très figées (notamment chez Marc ou chez Kim lorsqu'elle sourit) mais je dois bien l'avouer : alors que pas mal de gens m'en avaient parlé, je n'ai jamais été rebuté par celui-ci. Il s'améliore même légèrement d'un album à l'autre.
Niveau critique, je dirais qu'il n'y a que vers la fin où j'ai tiqué dans le scénario. Je voyais assez clairement le déroulement du dernier tome venir, l'auteur ayant utilisé un procédé sur la fin auquel je m'attendais. Ça n'entrave en rien le plaisir de la lecture du cycle, mais je dois dire que la fin est plus plate que le reste du récit. Reste des personnages sympathiques (l'auteur a très bien réussi son fameux Monsieur Pad) et un dépaysement assez bienvenu.
J'entends parfaitement les critiques sur le manque de diversité dans la colonisation de la nouvelle planète (on a un taux d'Européens bien supérieur à la moyenne terrestre ici, surtout pour des habitants d'un bord de mer chaude !), et surtout les notes de conclusion. J'ai tiqué sur le développement industriel et l'accroissement du trafic aérien. Ça sent les BD d'avant la prise de conscience du changement climatique, ça !
Mais ces deux trois petits défauts ne changent pas vraiment ma note, la BD datant de 1994 et me semblant encore assez pertinente en terme de science-fiction aujourd'hui. C'est une très bonne série, sans doute pas la meilleure du genre, mais qui vaut le coup d’œil !
Il faudrait se taper que des mecs déjà analysés.
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Ce tome constitue une anthologie de soixante-quatorze scènes en une page, initialement parues dans le magazine Charlie Hebdo d'octobre 2014 à juillet 2016. Chaque scène a été réalisée par Catherine Meurisse, pour le scénario et le dessin, en noir & blanc avec des touches de couleur rouge allant de de l'orange pâle au rouge soutenu.
Elle et lui sont nus au lit. Elle se redresse sur son séant en le poussant sur le côté, sans ménagement. Elle se sent libre, libre, libre. Libérée de toute contrainte, de toute entrave de toute famille, libérée ! Elle déclare soudain qu'elle veut un gosse. Pour se libérer de la culpabilité de ne pas en avoir. - Elle se jette au cou d'un amant près l'autre, mais ils la comparent tous à leur mère : elle a un caractère plus souple que celui de sa mère, il ne peut pas quitter sa femme parce qu'elle est comme une mère pour lui, sa mère lui a toujours dit de se méfier des femmes comme elle, elle a les yeux de la mère de son amant ce qui est gênant. Une seule solution : aller chercher un amant issu de la DASS. - Une jeune cadre dynamique se rend dans une clinique spécialisée pour faire congeler ses ovocytes. Elle en ressort soulagée. Quelques années plus tard, elle vient les rechercher pour pouvoir se lancer dans son projet de maternité. - Elle se trouve à l'aéroport et elle doit passer par le portique de détection de métaux. Elle le déclenche et les questions commencent : a-t-elle des objets métalliques elle ? Des clés ? Un pacemaker ? Des hanches de métal ? Des lames de rasoir ? Elle finit par être obligé de dire ce qui est métallique en elle.
C'est la semaine de garde alternée pour le père qui n'arrive pas bosser en présence de son nourrisson. Il s'en plaint à sa nouvelle compagne : quand son enfant n'est pas là, il lui manque. Au bout de trois semaines de vacances avec lui il est soulagé de le refiler à sa mère. Quand la rentrée scolaire approche, il angoisse à l'idée d'avoir moins de week-ends avec lui que l'an passé. Il aimerait avoir une vie plus équilibrée. Elle lui fait une suggestion – Une mère accompagne sa fille dans un hôpital pour une GPA, et elle n'arrête pas de lui expliquer en quoi c'est une mauvaise idée, et en quoi elle va finir par la priver de son petit-enfant. – Une femme se met en couple avec un homme tout en se disant qu'elle ne peut pas tomber amoureuse d'un mec qui a le même prénom que son père à elle, qu'elle ne peut pas faire un gosse avec un type qui a le même prénom que son père à elle, qu'elle ne peut pas donner à son fils le prénom de son père et du sien de père. C'est la malédiction d'Œdipe ! – Elle et lui sont au lit : il se débrouille comme un chef, et elle a un orgasme. Elle se dépêche de sortir du lit pour aller le vendre sur eBay. - Deux copines discutent à la terrasse d'un café. La première se confie : elle a rencontré son mec sur internet, ça a été immédiat, un flash. Il s'est ouvert à elle au passage de sa souris. Justement le voilà qui arrive, en incitant à faire des économies : trente millions de titres, quinze jours offerts.
Une femme et un homme au lit, une réflexion sur la difficulté, ou plutôt l'impossibilité de se soustraire à l'injonction sociale d'avoir un enfant pour la femme, et l'homme réduit à être un accessoire dans ce projet, peut-être un moyen. Les dessins s'inscrivent dans un registre caricaturiste : silhouettes des personnages détourés à la va-vite, deux gros ronds pour les yeux avec un point au centre, un trait rapide pour chaque sourcil, les draps vaguement esquissés. L'objectif est d'être vif et spontané, dans le moment présent, dans l'intensité de l'émotion, avec des personnages expressifs. le lecteur ressent pleinement la satisfaction de cette dame, contentée au lit, son ascendant sur son partenaire, et en même temps sa détresse en prenant la mesure de l'emprise qu'exerce sur elle la norme d'avoir un enfant. À quatre exceptions près, le personnage principal de ces gags est une jeune femme souvent rousse, mais aussi blonde ou brune. À chaque fois, le lecteur peut ressentir son état d'esprit, ses émotions grâce à des expressions de visage très parlantes et un langage corporel qui les renforce.
Ainsi le lecteur éprouve l'accablement d'une femme confrontée à une succession de partenaires qui ramènent tout d'une manière ou d'une autre à leur mère, à la déconfiture du ratage d'une congélation d'ovocytes, à l'humiliation de devoir indiquer à haute voix qu'elle porte un stérilet en cuivre, au chagrin qu'amène la force du complexe d'Œdipe, au plaisir incomparable de la vengeance comme plat qui se mange froid, à la lassitude du constat répété que les hommes ne sont jamais à la hauteur, au contentement paradoxal d'être parvenu à un état 100% sans perturbateurs endocriniens, à la furie déchaînée de la colère contre un harceleur de rue, à la résignation face à la lâcheté des mecs, à la surprise total face à la déclaration d'un ex, à l'angoisse de l'absence de désir, au pragmatisme dépassionné dans le choix d'un partenaire. Quelle que soit la situation ou ce qu'elle révèle sur le caractère ou les choix de la femme mise en scène, le lecteur se sent en pleine empathie avec elle, même s'il n'approuve pas ce comportement ou si son caractère personnel diffère. Il apprécie également l'absence d'hypocrisie visuelle de l'artiste qui ne cherche pas à parer ces personnages d'une aura romantique ou à les rendre plus beaux. Il sourit en voyant un amant amorphe dans les bras de sa partenaire, une PDG les jambes écartées dans son fauteuil, deux jeunes enfants en train de bouder dos à dos, une jeune femme hurler d'exaspération sur son compagnon, une autre se lever toute fripée après une nuit d'amour pour enfiler sans grâce sa culotte, une avachie dans son fauteuil, une autre vomir dans la rue sous l'effet de la grossesse, une en train de se faire secouer en levrette, ou encore une en train de se masturber en vain allongée dans son lit.
Il n'y a pas de tabou dans ces gags, il n'y a pas de sujet interdit, il n'y a pas de voile pudique ou de filtre Bold Glamour. Les hommes ne sont pas à leur avantage : homme objet, moyen pour arriver à une fin, vivant dans l'ombre de leur relation à leur mère, vivant dans l'ombre de leur partenaire femme ; perdu dans leur ego pathétique, pas de taille face à une femme. Mais ces dames ne sont pas à leur avantage non plus : en proie à leurs émotions, à leurs contradictions, à leur difficulté à assumer les exigences de la société ou au contraire à assumer qu'elles les défient, faisant l'expérience de la différence entre la liberté et le bonheur. Le lecteur pense régulièrement à Claire Bretécher (1940-2020), et à sa série Les frustrés (1973-1981). Des individus terriblement humains subissant la modernité contemporaine, plutôt qu'ils ne s'y adaptent. Tout le champ des possibles s'offre à ces femmes : choisir d'avoir un enfant, être écoutée par un psychothérapeute, prendre l'ascendant dans les relations sexuelles, papillonner d'un amant à l'autre, tester la marchandise à leur gré, se montrer d'une franchise sans tabou avec leur partenaire, devenir mère porteuse, assumer d'avoir couché avec un mauvais coup, évoquer son cycle menstruel, se montrer plus entreprenante que l'homme en matière de séduction, etc.
Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à se reconnaître dans ses situations. Il retrouve des questionnements qui ont été les siens, ou bien identifie ses propres convictions par rapport à des comportements dans lesquels il se reconnaît, ou au contraire qu'il ne supporte pas. de situation en situation, l'autrice joue avec des aspirations et des réalités inconciliables : on ne peut pas être tout et son contraire. le principe de réalité finit toujours par avoir raison des convictions. Vivre c'est choisir et accepter que le chemin qu'on emprunte en exclut d'autres. À chaque situation, le lecteur ressent pleinement la frustration de la femme concernée, soit sa prise de conscience de la réalité, soit de ses propres sentiments qui ne sont pas ceux qu'elle imaginait. Il reconnaît ses propres hésitations dans son cheminement : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, face à une compréhension par nature limitée à ses cinq sens, à ses connaissances, à sa capacité à prendre du recul, à son implication ou son aveuglement émotionnel. En fonction du gag, l'autrice peut se montrer très basique dans son idée (un homme qui pilonne une femme en levrette au point que la tête de sa compagne traverse la fine cloison), ou plus sophistiquée (des répliques à la manière de Racine, Ronsard, Corneille, Shakespeare). Elle peut jouer uniquement sur les dialogues dans un plan fixe, comme sur un gag avec une chute visuelle. le lecteur n'éprouve jamais de sensation de redite.
Pas facile de capturer l'air du temps, les affres de la condition féminine circonscrites à la condition hormonale, sans risquer de tomber dans les clichés misogynes ou féministes. Catherine Meurisse semble croquer des scènes prises sur le vif, légèrement théâtralisées pour être en prise directe sur les tracas existentiels générés par les possibilités infinies d'une vie à construire et les contingences matérielles et sociales, avec des femmes qui le ressentent dans leur chair.
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Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech
En 2014, après plusieurs mois de conquête d’une partie de la Syrie et d’Irak, L’État islamique déclare la restauration du califat, provoquant la sidération mondiale. Lorsque ses combattants envahissent et détruisent le village de Kocho, situé dans la région du Sinjar en Irak du nord, Mahar n’a que dix ans. Le jeune garçon va être enrôlé et converti de force par Daesch. Six ans plus tard, alors que l’État islamique est vaincu, Mahar est rapatrié chez lui dans un centre d’accueil, tout en étant surveillé par l’armée. C’est son histoire effrayante et tragique qui nous est racontée dans « Mahar le lionceau ». Spécialiste des questions de l’après-guerre au Moyen-Orient et lauréate du prix Albert-Londres en 2007, Anne Poiret s’est rendue dans le Sinjar, au nord de l’Irak, pour se pencher sur la question des enfants soldats de Daech. Pour ce faire, elle a pu pénétrer dans un centre d’accueil où sont hébergés 128 enfants yézidis, dont plus d’une vingtaine d’enfants soldats. Elle a pu convaincre un jeune garçon âge de 16 ans de raconter son histoire, et celle-ci glace le sang. Issu de la communauté yézidi, une minorité confessionnelle pratiquant une religion proche du zoroastrisme, Mahar — il s’agit évidemment d’un faux prénom — a été kidnappé par les troupes de Daech en 2014. Le livre va nous faire vivre sa terrible expérience, celle d’un être arraché brutalement à l’enfance pour être mis au service d’individus sanguinaires, prêts à tout pour imposer la charia dans tous les territoires conquis. D’abord converti à une religion qui lui était étrangère, Mahar va ensuite apprendre à combattre l’ennemi « mécréant » et assassiner sans états d’âme les « kouffars », pendant une période de six ans. La guerre terminée et Daech vaincu, comment l’enfant, à la fois bourreau et victime, ressortira-t-il d’un point de vue psychique, sachant que des membres de sa famille ont péri ou disparu pendant le conflit ? Réalisera-t-il l’ampleur de la manipulation dont il a été l'objet ? En retranscrivant les propos de Mahar, Anne Poiret nous offre un documentaire à la fois passionnant et glaçant, qui nous permet de comprendre les méthodes impitoyables de l’Etat islamique pour recruter ces mômes qui ont encore du lait dans le nez et les transformer en redoutables guerriers, pour qui le statut de martyr est devenu la plus haute aspiration… Le dessin réaliste de l’auteur danois Lars Horneman se plie impeccablement aux codes de la BD documentaire, avec un sens du cadrage maîtrisé pour faire ressortir la tension ou l’émotion propres à certaines scènes. Si aujourd’hui Daech a été mis en pièce par les forces de la coalition internationale, les Islamistes radicaux n’ont pas pour autant dit leur dernier mot, et comme on le sait, restent plus que jamais une menace tangible pour l’ensemble du monde. A ce titre, « Mahar le lionceau » constitue un témoignage précieux qui pourrait contribuer à mieux lutter contre leurs odieuses techniques de lavage de cerveau, dont on sait qu’elles se propagent aussi via les réseaux sociaux. En ces temps troublés où l’obscurantisme sort ses tentacules de tous les côtés, cet ouvrage, tout en nous faisant prendre conscience que les démocraties restent fragiles, s’avère un indispensable outil de résistance et de défense de la liberté.
Le Beau Parleur
Pedro est un gamin de 11 ans vivant dans un petit village de la forêt Amazonienne qu'il n'a jamais quitté, à l'inverse de son grand frère Vincente qu'il admire et qui revient régulièrement avec les récits incroyables de ses voyages autour du monde... sans doute trop beaux pour être vrais. Quand celui-ci s'enfuit sans prévenir en volant le bateau de leur autre frère, Pedro part à sa poursuite en prenant le risque de détruire la belle image qu'il se faisait de son frère. Nous sommes plongés dans la forêt Brésilienne de l'état de l'Amazonas. Le dessin joyeux et coloré de Stefano Turconi y emmène toute de suite le lecteur. Les personnages y sont plaisants et expressifs, donnant rapidement l'envie de les suivre. Les décors forestiers, les flots du Rio Négro, les bateaux qui suivent son cours et autres pistes poussérieuses sont très bien rendus et transportent le lecteur dans une sorte de road-movie exotique et mouvementé. Du mouvement il y en a effectivement beaucoup car Pedro et son frère doivent échapper aux anciens associés de ce dernier qui le poursuivent sans relâche. Chaque nouvelle étape entraine une nouvelle fuite avec à chaque fois ses péripéties. Et en même temps le voile de mystère sur la vraie vie du grand frère se lève, amenant le jeune Pedro à le voir sous un autre jour et mettant à rude épreuve l'amour indéfectible qu'il a pour lui. Heureusement le jeune garçon est intelligent et saura faire la part des choses. Si j'ai aimé cette aventure exotique donnant une belle vie à la société rurale de l'Amazonas et aux rives du Rio Negro et de ses forêts, j'ai été un peu moins convaincu par son scénario. Rien qu'au titre et aux premières pages, on devine assez vite l'état d'esprit du grand frère, le fameux beau parleur, et on se doute de ce qu'il va se passer. Et effectivement, la suite se révèle une longue, voire un peu trop longue, course-poursuite, avec un personnage de Vincente pas toujours des plus charismatiques. Et surtout, j'ai trouvé qu'il y avait trop de coincidences : quelque soit l'endroit où se trouvaient nos héros, leurs poursuivants les y retrouvaient systématiquement, et les méthodes pour leur échapper font plusieurs fois l'objet de Deus ex Machina ou de coincidences trop faciles. La première m'a titillé, la seconde m'a interpelé, et au bout de trois ou quatre de ces grosses coincidences j'ai trouvé que ça faisait trop et que ça gâchait la belle aventure de ces personnages : je n'y croyais plus assez. De même, la conclusion me laisse assez circonspect car je n'ai pas l'impression qu'elle résolve tout, notamment ce qu'il va se passer quand le héros reviendra à son village où ses poursuivants savent parfaitement où il vit. A noter également une narration très présente, une sorte de long monologue intérieur du jeune héros qui est parfois un peu rébarbative et dispensable car elle fait assez doublon avec l'action elle-même. A plusieurs moments, j'aurais bien aimé qu'il se taise. Pour autant j'ai aimé le dépaysement, le charme joyeux du dessin et ce voyage à travers une partie du Brésil. Et il y a plusieurs beaux moments qui font que c'est une bonne BD que je relirais probablement avec plaisir. Note : 3,5/5
Peter Pan de Kensington
Autant j'aime le personnage de Peter Pan, autant j'avoue mon ingorance de ses origines et du fait que J.M. Barrie avait écrit d'autres textes le mettant en scène avant le plus célèbre adapté plus tard par Disney. Dans celui-ci, le personnage et son mythe n'étaient pas encore complètement formés mais Munuera a choisi de l'adapter librement en faisant justement coller les éléments pour qu'ils forment un tout cohérent, faisant référénce au Pays Imaginaire et même à Crochet dans un récit où initialement ils étaient totalement absents. Cela permet ainsi d'offrir une vraie nouvelle histoire de Peter Pan avant Wendy, donnant un nouveau corps et une nouvelle profondeur à ce personnage imaginaire. Cela se passe à Londres, dans le jardin de Kensington, voisin de Hyde Park. Alors que les humains sont couchés et que le monde féérique reprend possession des lieux, une petite fille est perdue et seule face aux dangers qui la menacent. Apparait alors un garçon mi-humain mi-oiseau, Peter Pan, qui va voler à son secours et, plutôt que de la ramener tout de suite chez ses parents, va essayer de l'inciter à rester jouer avec lui pour l'éternité, en refusant de grandir et de devenir l'un de ces ennuyeux adultes. Munuera fait ici preuve de sa maestria graphique. On retrouve ses personnages très vivants et dynamiques incrustés sur des décors soignés et envoutants. Ceux-ci sont d'ailleurs presque trop réalistes au détriment du sens de la magie et de la poésie entourant le mythe de Peter Pan. A l'inverse, j'ai beaucoup aimé sa représentation des fées qui est originale et bien trouvée. Et il y a aussi ces différentes scènes plus sombres, notamment celles mettant en scène les Ombres, dont l'aspect terrifiant fonctionne bien. Et surtout, son Peter a juste ce qu'il faut d'impertinence, d'insouciance et de ce côté piquant et agaçant propre au personnage. L'histoire est simple mais bonne. J'aime la manière dont Munuera l'a intégré au mythe que l'on connait mieux de Peter Pan et du Pays Imaginaire même si on sent que c'est légèrement forcé puisque totalement absent du récit originel. Il y a aussi une grande part d'ambiguité dans la beauté féérique de cet univers et les sombres dangers qu'il contient, ainsi que dans l'esprit de Peter Pan à la fois amical et protecteur et en même temps juge implacable et dangereux d'insouciance. J'y retrouve bien là cette même part d'ombre de l'oeuvre de Barrie, ombre qu'on retrouvait aussi dans le Peter Pan de Loisel et dans certains de ses passages particulièrement cruels. Ici l'ombre n'est qu'évoquée et fuie, mais on la sent bien présente. Il m'a manqué toutefois une part de beauté poétique, d'un peu de ce charme qui m'aurait envouté et transporté. J'ai aimé cette lecture, je l'ai trouvée belle et intelligente, mais elle ne m'a pas emporté comme je l'aurais espéré. Comme si elle avait un je ne sais quoi d'un peu mécanique et convenu qui m'a empêché d'y croire. Peut-être qu'une future relecture relèvera mon opinion. Note : 3,5/5
Mauvaises Herbes
Voilà une lecture essentielle pour entretenir le devoir de mémoire et le respect de la parole des victimes. Je dois remercier Smart Move pour son bel avis (justement primé) qui a mis en lumière un ouvrage qui était passé de façon incompréhensible sous le radar du site lors de sa première diffusion (Delcourt). Futuropolis a repris le flambeau pour rééditer ce pavé de 500 pages et on ne peut lui souhaiter que beaucoup de succès. Reconnaissance que l'autrice Gendry-Kim a déjà goûtée hors nos frontières quand on lit la liste interminable de prestigieux prix obtenus dans le monde. La thématique des " femmes de réconfort" n'est pas nouvelle en Corée. Depuis les années 90 date des premiers témoignages entendus et acceptés par une société jusqu'alors sourde à la parole des victimes, cette thématique empoisonne les rapports diplomatiques entre le Japon et la Corée (voire d'autres pays conquis et 37-45). Comme le reconnait elle-même l'autrice le sujet a déjà beaucoup été exploité en 20 ans par différentes formes d'art. Peu connu en France ce sujet a pourtant percé en Europe à la suite du témoignage de victimes hollandaises qui étaient devenues les esclaves sexuelles de l'armée impériale japonaise après la conquête de l'Indonésie. C'est très bien expliqué dans l'ouvrage de madame Jung Kyung-a Femmes de réconfort (esclaves sexuelles de l'armée japonaise). Les deux ouvrages se complètent à merveille. Jung Kyung-a avait choisi une vision assez large qui mêlait témoignages de plusieurs victimes mais surtout qui s'appuyait sur les rapports d'expertises du médecin-capitaine Aso Tetsuo qui travaillait à mettre des procédures pour empêcher la diffusion des MST au sein de l'armée. Gendry-kim choisit un récit bien plus intimiste centrée sur le destin de madame Oksun Lee jeune coréenne vivant dans la misère quotidienne avec sa famille. Gendry-Kim remonte ainsi dans le passé colonial du Japon vis à vis de la Corée. L'exploitation à outrance des richesses naturelles et de la main d'œuvre coréenne explique pourquoi une misère endémique régnait dans ces années-là. Le procès du colonialisme n'est plus à faire mais l'ouvrage y apporte sa pierre. Cette colonisation brutale explique à la fois le grand nombre de jeunes filles coréennes abusées par les soldats japonais et le grand nombre d'hommes envoyés en travaux forcés au Japon. Ces 500 pages se lisent très facilement grâce à une construction astucieuse. Le récit historique très lourd ne prend qu'une partie de la narration, c'est toujours traité avec délicatesse mais avec une extrême précision. Le discours est de femme à femme et certains passages ne cache pas grand-chose de l'intimité que ces pauvres jeunes filles essayaient de préserver malgré le manque de tout. Gendry_Kim travaille constamment dans la finesse et la délicatesse, aucune image explicite morbide ou voyeuriste ne vient troubler la douceur du récit. Cette douceur contraste avec force avec la dureté et la sauvagerie du contexte. Une sauvagerie qui va durer bien après la fin de la guerre. L'autrice se met en scène dans des scènes d'interviews avec Oksun qui a alors presque 90 ans. Cela permet à l'autrice de s'interroger sur la légitimité de sa démarche. Elle nous fait part de ses doutes et de ses interrogations quant à introduire tel ou tel sujet sensible (comme le premier viol, l'hygiène féminine, les enfants). L'autrice ne se met jamais en avant et laisse la parole se libérer d'elle-même. On n’interviewe pas une personne de cet âge avec de tels traumatismes comme un joueur de foot multimillionnaire égocentrique. Il faut une grande qualité d'écoute tout particulièrement pour des personnes qui n'ont pas été écoutées pendant des décennies. La parole est donc souvent rare toujours riche malheureusement cruelle. Gendry-Kim se heurte à la problématique de l'image de l'indicible. C'est vrai pour tous les auteurs qui racontent l'ignoble de masse : Rwanda, Cambodge, Shoah, Congo... Gendry-Kim choisit l'implicite qui souvent à bien plus de puissance que l'image crue. En choisissant de peindre des paysages d'arbres parfois en fleurs parfois tourmentés, l'autrice nous renvoie à l'insignifiance de la folie humaine pour une nature qui va son chemin de résilience malgré les bombes et les atrocités. Le trait au pinceau est très fluide et souple. Cela permet à l'autrice de travailler sur les épaisseurs de tracés. Les noirs sont très présents surtout dans la partie historique. A eux seuls ils produisent cette ambiance d'enfermement insupportable vécue par Oksun et ses amies. J'ai trouvé beaucoup d'originalité et de caractère à cette narration graphique si importante dans l'équilibre de la série. Un must injustement ignoré par les festivals en France.
Nausicaa - L'autre odyssée
Ne te laisse pas leurrer par les rêves, parce que les rêves ne sont pas la vie. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, relatant le séjour d'Ulysse en Phéacie, du point de vue de Nausicaa, la fille du roi Alkinoos et de la reine Arété. La première édition de cette bande dessinée date de 2012, et elle a bénéficié d'une réédition en français en 2023. Bepi Vigna en a réalisé le scénario, Andrea Serio réalisant les dessins et les couleurs. Elle a été traduite de l'italien par Hélène Dauniol-Tenaud. L'ouvrage s'ouvre avec un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste qui évoque la qualité méditerranéenne des dessins de l'artiste, les valeurs d'un matriarcat contrastées avec celles d'une société patriarcale, la fourberie d'Ulysse. La deuxième partie de son introduction est consacrée aux choix artistiques opérés pour adapter cette bande dessinée en un dessin animé court métrage. Ce dernier a été sélectionné pour la cérémonie d'inauguration de la critique à la Mostra de Venise en 2017, où il a reçu le spécial Green Drop Award, prix décerné par Green Cross Italia, une ONG qui récompense les œuvres qui interprètent le mieux les valeurs de l'écologie et du développement durable. Ce tome se termine avec un texte d'une page, rédigé par l'artiste qui évoque l'expérience que fut pour lui cette première bande dessinée, un voyage en Suisse, et ses influences, c'est-à-dire Lorenzo Mattotti, Sergio Toppi, Harold Pinter, Pierre Bonnard, Edward Hopper ou Pablo Picasso première période, mais aussi le cinéma de Sergio Leone, de François Truffaut, les séries télé des années 1960 et les animées des années 1980. Viennent enfin sept pages d'études graphiques. Nausicaa est fascinée par les vagues de la mer. Dans la rumeur des flots, il lui semble entendre les échos de sons lointains. Des fragments de voix et des langues inconnues, trace des terres que les vagues ont léchées. Elle est descendue sur la plage et avance les pieds dans l'eau le long du rivage. Ses amies l'appellent depuis les dunes où elles ont étendu des draps pour s'allonger. Elle s'enfonce plus avant dans la mer et elle voit un homme flottant devant elle. Elle le tire jusqu'au rivage et ses amies viennent l'aider à le sortir de l'eau. Le peuple de Nausicaa a grand respect pour l'étranger qui arrive sans arme. le roi Alkinoos a offert une génisse en sacrifice aux dieux et fait préparer un banquet somptueux. Il s'adresse à l'invité et lui demande comment il a fait pour parvenir jusqu'ici car leur terre est éloignée des routes les plus battues. Il dit qu'il ne saurait répondre et qu'il faudrait poser cette question à la mer et au vent, ou même aux dieux. C'est eux qui après lui avoir fait affronter tant d'aventures ont enfin eu pitié de lui. La reine Arété lui fait observer qu'il ne leur a pas encore dit son nom. Il explique qu'on lui a donné bien des appellations, certaines fois pour l'honorer, d'autres pour le railler. S'ils le souhaitent, ils peuvent le nommer Ulysse. Après avoir échangé avec la reine, le roi lui propose de rester avec eux : il leur contera ses voyages. Ulysse va se coucher. Une confortable couche ravive le souvenir de la maison lointaine, et le sommeil apporte des visions d'îles ensoleillées, d'épouses devenues veuves et de merveilleuses sirènes tentatrices. Fragments de ce qui aurait pu être et de ce qui n'a pas été. L'introduction du scénariste s'avère très explicite quant à son intention : raconter pour partie les chants IX à XII de l'Odyssée, du point de vue de Nausicaa. Il suffit au lecteur d'être vaguement familier des épisodes les plus célèbres du retour d'Ulysse à Ithaque pour les reconnaître : l'arrivée à l'archipel de Schérie, et les récits d'Ulysse sur la guerre de Troie, le séjour sur l'île des Cyclopes et l'emprisonnement dans la grotte de Polyphème, le séjour sur l'île d'Aiaié où réside l'enchanteresse Circé fille d'Hélios, les sirènes, une mystérieuse île brune. S'il est plus familier de l'Odyssée, le lecteur se rend compte que le scénariste a pris la décision de réaliser des coupes franches dans ces livres. Ici, pas de rêve envoyé par Athéna, d'aède Démodocos (c'est Ulysse lui-même qui raconte la guerre de Troie), d'Euryale, de séjour dans la cité des Cicones, ou dans le pays des Lotophages, sur l'île de bronze d'Éole, à Télépyle la cité des Lestrygons, etc. Pourquoi pas : l'enjeu ne réside pas dans une restitution fidèle de l'Odyssée mais dans l'idée que Nausicaa se fait d'Ulysse à partir ce qu'il raconte de ses aventures. le scénariste n'en respecte pas la lettre, mais il en conserve l'esprit. Ulysse apparaît comme un héros qui triomphe des situations périlleuses, qui conduit son équipage à la victoire, qui trouve des stratagèmes pour vaincre ses ennemis, qui use de la ruse pour se sortir de situations sans espoir. de ce point de vue, cette incarnation se conforme au caractère du personnage, et Nausicaa peut confronter ses récits aux valeurs morales de sa culture. Dans son introduction, le scénariste évoque également le caractère méditerranéen des dessins de l'artiste. S'il est familier des œuvres en couleurs de Lorenzo Mattotti comme Feux (1985/1986) ou Le bruit du givre (2003), le lecteur remarque tout de suite la filiation visuelle avec la présente bande dessinée : l'usage de crayons de couleur ou de pastel, la réalisation majoritairement en couleur directe à part pour quelques traits de contour, l'importance de la couleur comme mode d'expression, et une certaine propension à épurer les contours des formes pour un effet esthétique et expressif. À plusieurs reprises, le lecteur prend le temps de s'arrêter sur une case à l'effet esthétique saisissant : les vagues ondulantes en page cinq, le visage qui émerge de l'eau, le reste du corps d'Ulysse flottant sous la surface de l'eau, la tête du cheval de Troie représentée de face en gros plan, les soldats avançant dans Troie avec leur longue cape rouge et l'ombre projetée de leur lance ainsi agrandie, le rapprochement visuel entre le sang des blessés qui coule et le vin versé dans une coupe, la blessure de Nausicaa touchée au cœur par un javelot lancé par Ulysse, l'effet de végétation sur l'île d'Aiaié, la silhouette de Nausicaa sur fond rouge pour symboliser sa douleur en comprenant qu'Ulysse est parti sans un adieu, la chevelure blonde de Nausicaa de dos en une forme presque abstraite. Toutefois, l'artiste ne pousse pas le jeu des formes jusqu'à une case qui ne serait composée que de formes abstraites ne faisant sens que par le lien logique entre la case précédente et la suivante. Le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page. le parti pris artistique d'Andrea Serio place le récit entre le conte mythologique et le drame théâtral, avec effectivement une ou deux influences visibles, que ce soit un tableau d'Edward Hopper où des personnages regardent par la fenêtre sous un beau soleil, ou une touche d'expressionnisme cinématographique. Pour autant, il s'agit d'influences bien assimilées et mises à profit par l'artiste, pas simplement des clins d'œil pour initiés ou des raccourcis faute d'une maîtrise insuffisante. Ces pages apparaissent plus comme l'œuvre d'une bédéiste accomplie que d'un débutant. le lecteur ressent comment la mise en image vient discrètement apporter une sensibilité ou un point de vue dans la narration, attestant qu'il s'agit du ressenti de Nausicaa, et pas juste de faits exposés de manière objective. le cheval de Troie apparaît terrifiant et inhumain, une monstruosité dangereuse. L'avancée rapide Grecs dans Troie s'apparente à des coups de poignard dans le dos. le sang gicle de la blessure de Polyphème qui gesticule de douleur. Ulysse nage à contre-courant au milieu des débris se sauvant d'un danger où tous ses compagnons ont succombé, fuyant lâchement en les abandonnant à leur mort, plutôt qu'il ne parvient à s'échapper vaillamment. En pages vingt-deux et vingt-trois, Nausicaa rêve qu'Ulysse participe à des jeux d'adresse et qu'il lance un javelot qui se planter dans sa poitrine, une saisissante métaphore visuelle de l'acte sexuel à venir. Le lecteur ressent le récit à travers la sensibilité de Nausicaa. Les auteurs font preuve d'un dosage remarquable, un équilibre délicat entre les prouesses au premier degré d'Ulysse et le fait que Nausicaa les reçoit avec un état d'esprit en léger décalage par rapport au héros. Elle est encore relativement innocente du fait de sa jeunesse, mais elle perçoit bien que les Troyens vont être massacrés sans pitié par les Grecs, qu'Ulysse n'a éprouvé aucune compassion ni aucun remord en perçant l'œil de Polyphème, que le désir des marins pour Circé est de nature bestiale, les prémices d'un viol. Inconsciemment, elle ressent la virilité d'Ulysse à la fois comme une forme de bravoure, à la fois comme le recours à la force et à la fourberie pour vaincre l'ennemi à tout prix, pour l'anéantir. Comme l'indique le scénariste dans son introduction, ce n'est pas une vision féministe dans le sens activiste, mais une vision féminine avec des valeurs qui ne sont pas guerrières. Dans l'avant-dernière partie du récit, Nausicaa rencontre Pénélope et cette dernière lui dit ce qu'elle pense d'Ulysse après son retour. Son avis est tranché : elle s'est brusquement rendu compte qu'il n'était pas le héros qui avait longtemps peuplé ses rêveries. Ce héros n'avait jamais existé. Elle s'est rappelé comment il tenta, en lâche, de se soustraire à la guerre en feignant la folie, et d'autres actes qu'elle qualifie de vices, de tromperies, de mensonges. Les années ayant passé, elle le voit comme incarnation de méthodes conquérantes et dépourvues de compassion, qu'elle rejette. Toutefois, elle laisse Nausicaa libre de faire ses choix, de juger Ulysse comme elle l'entend. Les exploits du héros Ulysse, vus par Nausicaa, dans une histoire créée par deux hommes : le lecteur n'est pas trop sûr de l'intelligence d'un tel projet. Ses doutes s'envolent dès les premières pages, conquis par l'élégance et la beauté de la narration visuelle. Dans un premier temps, il se dit que ses a priori étaient fondés quant au parti pris du scénariste portant sur les valeurs du héros de l'Odyssée. Progressivement, il constate que Nausicaa ne se perçoit à aucun moment comme une victime, qu'elle fait preuve d'autonomie dans son jugement sur son amant, et qu'effectivement le récit s'inscrit dans une approche féminine honnête. Belle réussite.
Rebels
La première milice historique des États-Unis, pendant la guerre d'indépendance - Il s'agit d'une histoire indépendante de toute autre, et complète en l'état. Ce tome comprend les 10 épisodes, initialement parus en 2015/2016, tous écrits par Brian Wood. Les magnifiques couvertures ont été réalisées par Tula Lotay. La mise en couleurs des 10 numéros a été réalisée par Jordie Bellaire. - - A well regulated militia (épisodes 1 à 6, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - En 1775, dans le futur état du Vermont, la présence anglaise se fait sentir avec les soldats imposant la loi et l'impôt de la couronne, au nom du roi George. Seth Abbott vit avec ses parents dans une demeure de chasseur et d'éleveur située à l'écart de la petite ville dans les bois. À 17 ans, il est orphelin et il s'établit sur un terrain qu'il loue en exécutant des tâches pour le propriétaire, avec sa femme Mercy Tucker. Il est recruté par Ethan Allen pour faire partie d'une milice, au service du colonel Benedict Arnold. Avec l'accord de sa femme, il quitte la maison et s'intègre à la milice des Green Mountain Boys pour aider les indépendantistes qui veulent s'emparer de New York. Comme l'indique Brian Wood dans son introduction d'une page, il est toujours le même auteur, celui qui fustigeait les dérives de la politique américaine et en particulier de sa politique sociale dans la série DMZ. Malgré tout il a souhaité écrire une série de nature patriotique sur la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-1783), mais bien sûr avec une approche particulière. Il a choisi de débuter son récit dans le Vermont, dans la région où il a grandi, et il a préféré à s'intéresser à ses prémices et à la première milice du pays. le lecteur suit donc un jeune homme (17 ans au début du récit) qui accepte de se battre aux côtés d'autres volontaires pour libérer le pays du joug de l'armée anglaise. Sa motivation découle de l'exécution de deux hommes dans la salle d'audience de Westminster dans le Vermont (un fait historique authentique). En outre, cette approche a l'avantage de légitimer les actions du personnage, puisque la guerre d'indépendance était une bonne chose pour un lecteur américain. Il n'y a donc pas de question morale à libérer un pays, pas d'intention polémique. Le point de vue adopté par le scénariste capte tout de suite l'attention du lecteur, même s'il n'est pas féru d'Histoire en général et de la guerre d'indépendance en particulier. le scénariste adopte une approche naturaliste, sans aller jusqu'au journal intime. le lecteur américain retrouve quelques hauts faits de la guerre d'indépendance, mais sous un angle secondaire, à savoir quelques faits d'armes qui ont apporté un avantage tactique réel pour les grandes batailles. Aux côtés de Seth Abbott, le lecteur voit la milice progresser et accomplir des besognes peu glorieuses, mais indispensables. Brian Wood prend le temps d'étoffer son personnage principal par un retour dans le passé avec son père blessé. Il n'oublie pas non plus Mercy Tucker, en évoquant régulièrement (même si brièvement) le fait qu'elle se retrouve une jeune femme seule au milieu des bois à accomplir toutes les besognes. Il sous-entend qu'une tribu indienne se trouve non loin, et qu'il arrive que passent des soldats désœuvrés dans les parages. Brian Wood ne raconte pas les affrontements armés à la manière d'un Garth Ennis. Il y a du sang, des blessures et des morts. Il y a quelques réflexions sur la lutte des classes, et sur la chaîne de commandement, sans que cela ne devienne le coeur du récit. L'auteur s'est fixé pour objectif de montrer l'ordinaire de la vie de Seth Abbott au sein de cette milice, sans se livrer à une thèse historique, ou à un réquisitoire social ou politique. Abbott est légitime dans son action, puisque que c'est les bons qui ont gagné. Plusieurs des hauts faits de cette première milice sont passés en revue jusqu'au retour d'Abbott chez lui en 1783. Andrea Mutti avait déjà travaillé avec Brian Wood sur quelques épisodes de la série DMZ. Les couleurs de Jordie Bellaire rendent les pages attractives, avec une bonne unité chromatique, et des différences marquées pour chaque séquence. Mais en s'attardant un peu plus sur les dessins, le lecteur n'est pas entièrement convaincu par leur apparence. le trait d'encrage est vaguement charbonneux, sans qu'on puisse parler de parti pris artistique. Les ombrages ne correspondent pas exactement à l'éclairage, épousant des formes un peu vagues. Les visages ne sont pas très amènes, et leurs expressions manquent de nuance. Cette apparence un peu âpre ne nuit pourtant pas au plaisir de la lecture. Andrea Mutti a la tâche peu enviable de donner corps à cette reconstitution historique, ce qui passe par un travail de référence conséquent. Il doit rechercher chaque tenue militaire, chaque construction, chaque outil pour être sûr de réaliser une reconstitution authentique. Or cette dimension importante de son travail est réalisée avec soin. Le lecteur ressent donc l'impression de voir une époque révolue, avec un degré de précision satisfaisant. La narration visuelle se révèle être de qualité, racontant l'histoire sans problème de compréhension, y compris dans les pages muettes. En effet à plusieurs reprises, Brian Wood s'en remet aux compétences de l'artiste pour raconter l'histoire sans l'aide de mots, et la compréhension est immédiate, sans difficulté. le lecteur peut alors apprécier la justesse des postures des protagonistes, adaptées à leur occupation, évoquant leur concentration (les soldats rechargeant leur fusil sur le champ de bataille) ou leurs émotions (Seth revenant chez lui, Mercy peinant à la tâche). L'aspect parfois un peu mal dégrossi des dessins se trouve également en phase avec la tonalité du récit, et les conditions de vie un peu rudes de Seth Abbott au sein de la milice, ou de Mercy Tucker aux abords de sa cabane forestière. Cette première histoire évoque une forme d'engagement politique inscrit dans son époque, en suivant un jeune homme convaincu de son bon droit, courageux et compétent. Andrea Mutti réalise des cases à l'allure un peu fruste sur les bords, mais portant la narration avec une grande conviction. Brian Wood évoque un pan de l'Histoire des États-Unis, de son émancipation de la tutelle anglaise, au travers d'une milice. Effectivement il s'agit d'un récit patriotique dans le sens où il ne remet pas en cause l'action de ses pères fondateurs, mais sans être prosélyte ou réactionnaire. 4 étoiles si le lecteur est venu chercher une leçon d'Histoire avec une mise en perspective, 5 étoiles s'il s'agit d'une première découverte de cette facette de la guerre d'indépendance. - - Goodwife, Follower, Patriot, Republican (épisode 7, dessins et encrage de Matt Woodson) - Sarah Fraser était une femme au caractère indépendant, que l'on pourrait qualifier d'indomptable au regard des critères de l'époque. Pourtant elle s'est mariée avec Samuel Hull. Lorsque ce dernier partit à la guerre en 1777, elle le suivit pour assurer des tâches logistiques pour son bataillon, non pas comme cuisinière ou infirmière, mais comme chasseuse de gibier, et chef des autres femmes. Ses capacités d'organisation et de commandement étaient telles que lorsque son mari fut blessé au combat, les autres soldats qui demandèrent d'assurer le commandement de leur unité au pied levé. Avec cet épisode, Brian Wood décide de rendre hommage aux femmes ayant pris part à la guerre d'indépendance. Comme le lecteur l'attend de sa part, il le fait à sa manière, avec des faits historiques sur la manière dont l'armée a pu prendre en compte ces femmes, à cette époque. Il réalise un épisode prenant et intelligent, évitant la tentation de tenir un discours féministe primaire qui appliquerait des critères modernes. Les dessins de Matt Woodson sont moins chargés en encrage, et donne une impression plus descriptive et plus légère. Ses personnages apparaissent mieux dégrossis, sans que le récit ne soit peuplé de mannequins et de modèles. La reconstitution historique semble exacte, et l'ambiance du champ de bataille est bien rendue, sans que les dessins plus propres sur eux ne donnent l'impression d'une reconstitution factice. Brian Wood prouve qu'il n'a rien perdu de sa sensibilité sociale, pour une histoire consistante et pertinente, avec des dessins professionnels. 5 étoiles. - - Beware the bookish Woman (épisode 8 partie 1, dessins et encrage d'Ariela Kristantina) - À Boston, quelques individus placardent des affiches tournant les anglais en dérision. Silence Bright possède sa propre presse pour imprimer et elle se fait arrêter par les soldats qui sont remontés jusqu'à elle. En prison, elle fait la connaissance de Jane Franklin, la soeur de Benjamin. En 16 pages, Brian Wood expose la situation de cette jeune rebelle, refusant de se soumettre à l'autorité anglaise et devant assumer ses choix. Les dessins d'Ariela Kristantina bénéficient d'un trait d'encrage plus lourd et élégant. L'histoire est prenante du début jusqu'à la fin, mais elle ne semble déboucher nulle part, et appeler une suite. 4 étoiles pour une mise en bouche enlevée, mais trop courte. - - Occupation (épisode 8 partie 2, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - En plein affrontement urbain à New York, Seth Abbott se retrouve dans une pièce avec Clayton Freeman, un soldat noir ayant accepté d'intégrer l'armée anglaise. En 6 pages, Brian Wood et Andrea Mutti évoquent la position délicate d'un esclave noir ayant accepté de rejoindre le camp anglais pour accéder à la liberté. le lecteur retrouve les dessins râpeux d'Andrea Mutti, toujours à l'aise pour évoquer l'époque. Il grimace un peu en voyant que Brian Wood a écrit ce bref intermède à la truelle, exposant le statut de l'esclave, mais sans réussir à faire exister ses personnages. 3 étoiles - - Stone Hoof (épisode 9, dessins et encrage d'Andrea Mutti) - La guerre d'indépendance oblige tout le monde à choisir son camp, y compris les amérindiens. Stone Hoof a aidé les américains à construire le fort Stalwart proche de la rivière Ohio en 1750. Mais lorsque les intérêts de sa tribu le réclament, il se retrouve à se battre du côté des anglais en 1757, contre ceux qu'il a côtoyés quelques années auparavant. Le lecteur apprécie la volonté de Brian Wood d'évoquer une autre facette de la guerre d'indépendance, et le fait qu'elle ait eu pour conséquence d'impliquer toutes les populations, y compris indigène. Mais comme pour la courte histoire précédente, celle-ci est construite sur un antagonisme manichéen, avec 2 personnages principaux dont les dialogues relèvent plus du discours ou de la déclaration de credo, que d'échanges crédibles. Les dessins d'Andrea Mutti regagnent en capacité de conviction, avec cet environnement naturel (le fort est implanté au milieu des bois), mais cela ne suffit pas à changer la face du récit. 3 étoiles. - - Bloody backs (épisode 10, dessins et encrage de Tristan Jones) - En 1770, un soldat anglais se trouve pris à partie par la foule, dans les rues de Boston. Il se souvient de son enrôlement dans l'armée, de sa formation de soldat et de son voyage pour arriver jusque-là. Toujours dans un objectif de donner à voir le conflit depuis plusieurs points de vue Brian Wood montre aussi la guerre vue par un soldat anglais. Cette fois-ci, le lecteur apprécie à sa juste valeur que les troufions de l'ennemi soient humanisés et que la nature de leurs motivations soit exposée comme étant entièrement dictée par leur histoire personnelle et les contraintes sociales. Tristan Jones réalise des dessins descriptifs et réalistes, avec des lignes de contour faisant apparaître l'usure des batailles, donnant plus de force au récit. 5 étoiles.
Scary Godmother
De gentils monstres - Ce tome regroupe 5 histoires, écrites, dessinées et peintes par Jill Thompson, parues entre 1997 et 2000. Scary godmother (42 pages) - Pour la première fois, Hannah Marie a le droit d'accompagner les autres enfants pour aller quémander des bonbons le soir d'Halloween. Ses parents la confie à son cousin Jimmy qui est plus grand et qui est accompagné de 3 de ses copains Bert, Daryl et Katie. Bien vite, Jimmy se dit qu'Hannah est un boulet et il décide de lui faire peur en l'emmenant dans une maison abandonnée à l'écart. Avant de partir, la mère d'Hannah Marie l'a rassurée en lui disant que si elle avait trop peur, sa marraine effrayante (scary godmother) viendrait la rassurer. La revanche de Jimmy (42 pages) - Pour ce nouvel Halloween, Jimmy a décidé de tout faire pour saboter les festivités, ayant trop peur de se retrouver face à des monstres ou des fantômes. Le rendez-vous mystérieux (42 pages) - La mère d'Hannah Marie organise un fête de quartier à l'occasion d'Halloween. Hannah Marie invite tous les monstres de sa connaissance. Scary Godmother a reçu une invitation d'un mystérieux amoureux. La fièvre bouh (42 pages) - Malheur ! Scary Godmother a attrapé la grippe Boo. Hannah Marie s'engage à réaliser tous les préparatifs d'Halloween à sa place, le temps qu'elle se remette. Le thé d'Orson (13 pages) - Scary Godmother et Hannah Marie ont organisé une collation autour d'un thé chez elle, et seules les femmes sont invitées. Harry et Orson meurent d'envie de pouvoir y participer. Bonus (20 pages) - Il s'agit d'une collection d'études finalisées (au même stade que les pages des histoires) pour les personnages et les décors, ainsi que quelques feuilles de modèles de visage pour l'animation. Ce recueil d'histoires s'adresse avant tout aux enfants ayant une attirance pour Halloween. Jill Thompson met en scène une jeune fille (5-6 ans) absolument adorable, pleine d'allant et de gentillesse, un peu craintive des fantômes (dans la première histoire). Les autres enfants sont dépourvus de personnalité, à l'exception de Jimmy qui assure le rôle de méchant dans les 2 premières histoires, et encore son comportement est d'abord dicté par la simple exaspération d'avoir la charge d'Hannah, puis par une appréhension bien réelle des monstres se manifestant à l'occasion d'Halloween. En ceci, le lecteur apprécie de pouvoir laisser derrière lui un clivage basique et moralisateur après la deuxième histoire. D'un point de vue livre pour enfant, Jill Thompson réalise des dessins complexes à déchiffrer avec des formes un peu alambiquées et une mise en couleurs sophistiquée apportant beaucoup d'informations visuelles supplémentaires. Cela destine cet ouvrage à des enfants déjà capables de se concentrer sur les images pour pouvoir prendre le temps de les analyser et de les assimiler. Une fois passée la première histoire dont la morale reste de se venger ou au moins de punir soi même, la suite des histoires n'est plus culpabilisante et propose de découvrir un monde très original du point de vue graphique, sur la base d'un mystère ou d'une mission, d'un enjeu dépourvu d'angoisse. du coup, ce livre s'adresse plus à des enfants de 6-7 ans capables de se concentrer sur les dessins, ayant envie de suivre une petite sœur dans son monde merveilleux, peuplé de monstres très étranges, pour des histoires mettant du baume au cœur, sans être trop sirupeuses ou trop mignonnes. Du point de vue d'un lecteur adulte, il s'agit d'histoires gentillettes, invitant à suivre une jeune enfant se familiarisant avec des monstres qui ne font pas peur. Durant la première histoire, il découvre un récit des plus classiques et basiques, en appréciant des images dépeignant un univers original et plein de personnalité. Il prend son mal en patience avec l'aspect gentillet et inoffensif des personnages et de l'intrigue, profitant du dépaysement. Petit à petit, le charme des images produit son effet, et c'est totalement envouté qu'il termine la lecture de l'histoire s'étonnant qu'elle s'achève aussi rapidement. le même phénomène de condescendance bienveillante se reproduit au début du deuxième récit. Puis les images suscitent une telle immersion qu'à nouveau le lecteur oublie le caractère enfantin du récit pour prendre plaisir à ce monde onirique et chaleureux. Il est alors conquis et se laisse emporter par la suite des aventures inoffensives d'Hannah. Mais, c'est quoi le truc ? Tout commence vraiment quand Hannah pousse la porte de la maison abandonnée (page 20) dans un dessin pleine page. Sous des dehors simpliste (Hannah dans l'embrasure de la porte grande ouverte, éclairée par derrière), cette image laisse le lecteur promener son regard pour découvrir une perspective légèrement faussée vers les côtés gauche et droit, l'ombre portée ridicule d'Hannah sur le sol (une forme de parodie d'un film d'épouvante). Puis le regard découvre les araignées assez schématiques et inoffensives, les jolis motifs du tapis au premier plan, les meubles recouverts de drap pour qu'ils ne prennent pas la poussière. Loin de se contenter de dessins simplistes, Thompson transcrit une réalité substantielle, avec des formes sympathiques et inoffensives. Elle applique également cette approche pour les monstres. Scary Godmother est magnifique dès sa première apparition avec ce vert joyeux, ces petites ailes de chauve-souris tellement discrètes qu'il faut scruter le dessin pour les voir (oui, le lecteur adulte a envie de chercher pour les apercevoir), son chapeau cabossé mais stylé, son tutu gris. Cette pointe de loufoquerie gentille se retrouve pour chaque monstre tout au long des pages, et s'insinue jusqu'aux pieds de Scary Godmother (le difficile choix de chaussures pour le mystérieux rendez-vous galant, plutôt chauve-souris ou plutôt chat ?). C'est bien cette loufoquerie guillerette qui évite aux récits de tomber dans la niaiserie à la guimauve. En outre Thompson sait donner de la place à chaque dessin, puisqu'il y a de nombreux dessins pleine page, et plusieurs pages ne comprenant que 2 images. Une fois conquis par cet univers visuel enchanteur, inoffensif et décalé, le lecteur prend petit à petit conscience que ces historiettes ne sont pas si mièvres que ça. Certes, il n'y a pas de méchant, pas de combat homérique, pas d'éléments effrayants. Mais Jill Thompson concocte des tâches à effectuer pour Hannah Marie (quand elle remplace Scary Godmother qui a la grippe) qui sont inventives et espiègles. Thompson réussit à capter l'attention du lecteur et à le divertir sans user de violence ou de culpabilisation, sans se reposer sur des grosses ficelles, en réalisant une ode à la différence et à la tolérance, avec un peu d'entraide. Les histoires de Scary Godmother ont donné lieu à une adaptation en dessin animé : Une sacrée sorcière. Il existe un deuxième recueil d'histoires de Scary Godmother en noir & blanc : Scary Godmother - Comic book stories (en anglais). Il est possible de retrouver les magnifiques aquarelles de Jill Thompson dans Bêtes de somme avec un scénario d'Eva Dorkin. Thompson a également réalisé trois histoires sur la base du personnage de Sandman de Neil Gaiman : At Death's door, The little Endless storybook, et Delirium's party (ces 3 derniers ouvrages en anglais).
Algues vertes - L'Histoire interdite
Ça fait un bon moment que je voulais lire cette bd, je me suis dit que j'irai voir le film, évidemment je n'y suis pas allé... J'ai finalement acheté la chose, l'ai lue et, comme je m'y attendais, l'ai beaucoup appréciée. Non que les choses qui sont décrites soient très étonnantes, m'en apprennent plus sur les priorités des pouvoirs publics et les ponts qui peuvent se faire entre danger sanitaire et intérêts économiques. Mais, même si on se doute, même si ça ne surprend pas, c'est toujours bien de savoir et de comprendre en détail. L'enquête d'Ines Leraud est ultra fouillée, approfondie et complète, elle met en lumière les acteurs qui, depuis des années, gravitent autour de cette question de la prolifération des algues vertes en Bretagne. Le sujet est passionnant, les conséquences économiques et en terme de santé sont super bien expliquées. On sent que l'autrice y a passé du temps et mis de l'investissement, par la qualité des explications, leur quantité aussi, et le nombre de personnes interviewées. La situation est catastrophique sur un plan écologique et c'est, a mon avis, un livre essentiel a lire ( ou on peut voir le film, mais perso rien ne vaut la bd ^^) Le dessin est plus illustratif qu'autre chose,: efficace pour la caricature quand les personnages sont représentés avec de grosses têtes, ou comme Le Drian tout vert ; moins pour les paysages et la représentation des algues. Le dessin n'est pas très joli, mais l'essentiel n'est pas la. Et le sujet de la bd n'est pas spécialement la contemplation de la nature bretonne
Aldébaran
J'avais demandé à Calimeranne de me prêter cette série après avoir entendu beaucoup de choses (en bien et en mal) de Léo et de son œuvre au global. Aldébaran me paraissait la valeur sûre, celle par laquelle tout a commencé, et qui restait relativement bien notée sur le site. Alors je me suis plongé dedans ! Et je ne regrette pas du tout, la lecture du cycle complet a été un vrai plaisir, celui où je vais chercher tous les volumes restant pour les lire en un bloc plutôt que de laisser trainer le plaisir. Il faut dire que le début commence assez vite fort, avec la disparition du village, la fuite en avant de Marc et Kim, la découverte progressive de l'univers d'Aldébaran ... Si de très nombreux avis font l'éloge du bestiaire inventif mais pas délirant de la planète (concert de louange auquel je me joins), je trouve que Léo s'en sort bien dans la gestion de la société humaine présentée. Il part d'un village de pêcheur si isolé que tout parait nouveau à leur yeux, justifiant la découverte progressive en même temps que le lecteur des différents aspects politiques et sociétaux. Au cours de ma lecture, ça ne m'a paru jamais forcé ou expédié, ce qui est un excellent point ! Maintenant la question épineuse reste celle du dessin ... Alors oui, il y a bien une certaine raideur dans les attitudes, notamment les expressions faciles qui paraissent parfois très figées (notamment chez Marc ou chez Kim lorsqu'elle sourit) mais je dois bien l'avouer : alors que pas mal de gens m'en avaient parlé, je n'ai jamais été rebuté par celui-ci. Il s'améliore même légèrement d'un album à l'autre. Niveau critique, je dirais qu'il n'y a que vers la fin où j'ai tiqué dans le scénario. Je voyais assez clairement le déroulement du dernier tome venir, l'auteur ayant utilisé un procédé sur la fin auquel je m'attendais. Ça n'entrave en rien le plaisir de la lecture du cycle, mais je dois dire que la fin est plus plate que le reste du récit. Reste des personnages sympathiques (l'auteur a très bien réussi son fameux Monsieur Pad) et un dépaysement assez bienvenu. J'entends parfaitement les critiques sur le manque de diversité dans la colonisation de la nouvelle planète (on a un taux d'Européens bien supérieur à la moyenne terrestre ici, surtout pour des habitants d'un bord de mer chaude !), et surtout les notes de conclusion. J'ai tiqué sur le développement industriel et l'accroissement du trafic aérien. Ça sent les BD d'avant la prise de conscience du changement climatique, ça ! Mais ces deux trois petits défauts ne changent pas vraiment ma note, la BD datant de 1994 et me semblant encore assez pertinente en terme de science-fiction aujourd'hui. C'est une très bonne série, sans doute pas la meilleure du genre, mais qui vaut le coup d’œil !
Scènes de la vie hormonale
Il faudrait se taper que des mecs déjà analysés. - Ce tome constitue une anthologie de soixante-quatorze scènes en une page, initialement parues dans le magazine Charlie Hebdo d'octobre 2014 à juillet 2016. Chaque scène a été réalisée par Catherine Meurisse, pour le scénario et le dessin, en noir & blanc avec des touches de couleur rouge allant de de l'orange pâle au rouge soutenu. Elle et lui sont nus au lit. Elle se redresse sur son séant en le poussant sur le côté, sans ménagement. Elle se sent libre, libre, libre. Libérée de toute contrainte, de toute entrave de toute famille, libérée ! Elle déclare soudain qu'elle veut un gosse. Pour se libérer de la culpabilité de ne pas en avoir. - Elle se jette au cou d'un amant près l'autre, mais ils la comparent tous à leur mère : elle a un caractère plus souple que celui de sa mère, il ne peut pas quitter sa femme parce qu'elle est comme une mère pour lui, sa mère lui a toujours dit de se méfier des femmes comme elle, elle a les yeux de la mère de son amant ce qui est gênant. Une seule solution : aller chercher un amant issu de la DASS. - Une jeune cadre dynamique se rend dans une clinique spécialisée pour faire congeler ses ovocytes. Elle en ressort soulagée. Quelques années plus tard, elle vient les rechercher pour pouvoir se lancer dans son projet de maternité. - Elle se trouve à l'aéroport et elle doit passer par le portique de détection de métaux. Elle le déclenche et les questions commencent : a-t-elle des objets métalliques elle ? Des clés ? Un pacemaker ? Des hanches de métal ? Des lames de rasoir ? Elle finit par être obligé de dire ce qui est métallique en elle. C'est la semaine de garde alternée pour le père qui n'arrive pas bosser en présence de son nourrisson. Il s'en plaint à sa nouvelle compagne : quand son enfant n'est pas là, il lui manque. Au bout de trois semaines de vacances avec lui il est soulagé de le refiler à sa mère. Quand la rentrée scolaire approche, il angoisse à l'idée d'avoir moins de week-ends avec lui que l'an passé. Il aimerait avoir une vie plus équilibrée. Elle lui fait une suggestion – Une mère accompagne sa fille dans un hôpital pour une GPA, et elle n'arrête pas de lui expliquer en quoi c'est une mauvaise idée, et en quoi elle va finir par la priver de son petit-enfant. – Une femme se met en couple avec un homme tout en se disant qu'elle ne peut pas tomber amoureuse d'un mec qui a le même prénom que son père à elle, qu'elle ne peut pas faire un gosse avec un type qui a le même prénom que son père à elle, qu'elle ne peut pas donner à son fils le prénom de son père et du sien de père. C'est la malédiction d'Œdipe ! – Elle et lui sont au lit : il se débrouille comme un chef, et elle a un orgasme. Elle se dépêche de sortir du lit pour aller le vendre sur eBay. - Deux copines discutent à la terrasse d'un café. La première se confie : elle a rencontré son mec sur internet, ça a été immédiat, un flash. Il s'est ouvert à elle au passage de sa souris. Justement le voilà qui arrive, en incitant à faire des économies : trente millions de titres, quinze jours offerts. Une femme et un homme au lit, une réflexion sur la difficulté, ou plutôt l'impossibilité de se soustraire à l'injonction sociale d'avoir un enfant pour la femme, et l'homme réduit à être un accessoire dans ce projet, peut-être un moyen. Les dessins s'inscrivent dans un registre caricaturiste : silhouettes des personnages détourés à la va-vite, deux gros ronds pour les yeux avec un point au centre, un trait rapide pour chaque sourcil, les draps vaguement esquissés. L'objectif est d'être vif et spontané, dans le moment présent, dans l'intensité de l'émotion, avec des personnages expressifs. le lecteur ressent pleinement la satisfaction de cette dame, contentée au lit, son ascendant sur son partenaire, et en même temps sa détresse en prenant la mesure de l'emprise qu'exerce sur elle la norme d'avoir un enfant. À quatre exceptions près, le personnage principal de ces gags est une jeune femme souvent rousse, mais aussi blonde ou brune. À chaque fois, le lecteur peut ressentir son état d'esprit, ses émotions grâce à des expressions de visage très parlantes et un langage corporel qui les renforce. Ainsi le lecteur éprouve l'accablement d'une femme confrontée à une succession de partenaires qui ramènent tout d'une manière ou d'une autre à leur mère, à la déconfiture du ratage d'une congélation d'ovocytes, à l'humiliation de devoir indiquer à haute voix qu'elle porte un stérilet en cuivre, au chagrin qu'amène la force du complexe d'Œdipe, au plaisir incomparable de la vengeance comme plat qui se mange froid, à la lassitude du constat répété que les hommes ne sont jamais à la hauteur, au contentement paradoxal d'être parvenu à un état 100% sans perturbateurs endocriniens, à la furie déchaînée de la colère contre un harceleur de rue, à la résignation face à la lâcheté des mecs, à la surprise total face à la déclaration d'un ex, à l'angoisse de l'absence de désir, au pragmatisme dépassionné dans le choix d'un partenaire. Quelle que soit la situation ou ce qu'elle révèle sur le caractère ou les choix de la femme mise en scène, le lecteur se sent en pleine empathie avec elle, même s'il n'approuve pas ce comportement ou si son caractère personnel diffère. Il apprécie également l'absence d'hypocrisie visuelle de l'artiste qui ne cherche pas à parer ces personnages d'une aura romantique ou à les rendre plus beaux. Il sourit en voyant un amant amorphe dans les bras de sa partenaire, une PDG les jambes écartées dans son fauteuil, deux jeunes enfants en train de bouder dos à dos, une jeune femme hurler d'exaspération sur son compagnon, une autre se lever toute fripée après une nuit d'amour pour enfiler sans grâce sa culotte, une avachie dans son fauteuil, une autre vomir dans la rue sous l'effet de la grossesse, une en train de se faire secouer en levrette, ou encore une en train de se masturber en vain allongée dans son lit. Il n'y a pas de tabou dans ces gags, il n'y a pas de sujet interdit, il n'y a pas de voile pudique ou de filtre Bold Glamour. Les hommes ne sont pas à leur avantage : homme objet, moyen pour arriver à une fin, vivant dans l'ombre de leur relation à leur mère, vivant dans l'ombre de leur partenaire femme ; perdu dans leur ego pathétique, pas de taille face à une femme. Mais ces dames ne sont pas à leur avantage non plus : en proie à leurs émotions, à leurs contradictions, à leur difficulté à assumer les exigences de la société ou au contraire à assumer qu'elles les défient, faisant l'expérience de la différence entre la liberté et le bonheur. Le lecteur pense régulièrement à Claire Bretécher (1940-2020), et à sa série Les frustrés (1973-1981). Des individus terriblement humains subissant la modernité contemporaine, plutôt qu'ils ne s'y adaptent. Tout le champ des possibles s'offre à ces femmes : choisir d'avoir un enfant, être écoutée par un psychothérapeute, prendre l'ascendant dans les relations sexuelles, papillonner d'un amant à l'autre, tester la marchandise à leur gré, se montrer d'une franchise sans tabou avec leur partenaire, devenir mère porteuse, assumer d'avoir couché avec un mauvais coup, évoquer son cycle menstruel, se montrer plus entreprenante que l'homme en matière de séduction, etc. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à se reconnaître dans ses situations. Il retrouve des questionnements qui ont été les siens, ou bien identifie ses propres convictions par rapport à des comportements dans lesquels il se reconnaît, ou au contraire qu'il ne supporte pas. de situation en situation, l'autrice joue avec des aspirations et des réalités inconciliables : on ne peut pas être tout et son contraire. le principe de réalité finit toujours par avoir raison des convictions. Vivre c'est choisir et accepter que le chemin qu'on emprunte en exclut d'autres. À chaque situation, le lecteur ressent pleinement la frustration de la femme concernée, soit sa prise de conscience de la réalité, soit de ses propres sentiments qui ne sont pas ceux qu'elle imaginait. Il reconnaît ses propres hésitations dans son cheminement : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, face à une compréhension par nature limitée à ses cinq sens, à ses connaissances, à sa capacité à prendre du recul, à son implication ou son aveuglement émotionnel. En fonction du gag, l'autrice peut se montrer très basique dans son idée (un homme qui pilonne une femme en levrette au point que la tête de sa compagne traverse la fine cloison), ou plus sophistiquée (des répliques à la manière de Racine, Ronsard, Corneille, Shakespeare). Elle peut jouer uniquement sur les dialogues dans un plan fixe, comme sur un gag avec une chute visuelle. le lecteur n'éprouve jamais de sensation de redite. Pas facile de capturer l'air du temps, les affres de la condition féminine circonscrites à la condition hormonale, sans risquer de tomber dans les clichés misogynes ou féministes. Catherine Meurisse semble croquer des scènes prises sur le vif, légèrement théâtralisées pour être en prise directe sur les tracas existentiels générés par les possibilités infinies d'une vie à construire et les contingences matérielles et sociales, avec des femmes qui le ressentent dans leur chair.