Les derniers avis (9606 avis)

Par ArzaK
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Idéal Standard
Idéal Standard

Le neuvième art est un art de l'essentiel. L'auteur ne peut pas s'y étendre sur des centaines de pages comme le romancier, il faut couper, éluder, suggérer ce qui se passe entre les cases. On reproche parfois à la bd d'être trop réductrice, d'user de personnages à la psychologie stéréotypée et de raccourcis scénaristiques. C'est qu'il est difficile de faire entrer la complexité du monde dans de petites cases. Il faut dès lors reconnaître aux meilleurs auteurs le talent de savoir dire plus avec moins, d'aller à l'essentiel tout un suggérant dans le détail. Cette impérieuse contradiction me semble parfaitement illustrée par "Idéal standard" d'Aude Picault. Voici une bande dessinée romanesque et psychologique sans récitatif, dont le graphisme, le découpage, le côté épuré des décors vont à l'essentiel mais n'oublient pas ces détails qui donneront corps au récit et à la psychologie de son héroïne : le sous-entendu d'une parole, le caractère métaphorique d'une situation, l'attitude contradictoire d'un personnage, un décadrage, la subtile ellipse temporelle entre deux cases...  Cette histoire de célibataire en pleine crise de la trentaine ne passionnera sans doute pas à priori tout le monde, mais n'importe quel amateur de bd devrait sans peine reconnaître à Aude Picault une haute maîtrise de cet équilibre difficile entre le détail et l'essentiel qui lui permet de dépasser son sujet et d'avoir un vrai propos. On n'a pas ici affaire à un ultime avatar du Journal de Bridget Jones, on n'est pas dans la comédie romantique de base, "Idéal standard" met en scène avec force les contradictions de la femme occidentale postmoderne et sa difficulté à trouver l'épanouissement personnel, tiraillée sans fin entre idéal féministe et conformité sociale. 

14/06/2017 (modifier)
Par Gaendoul
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Siegfried
Siegfried

J'ai récemment acheté et dévoré l'intégrale de cette série qui est tout simplement magnifique. Que ce soit au niveau de l'adaptation (des légendes nordiques et germaniques et de l'opéra de Wagner), du rythme, du graphisme ou de l'ambiance, c'est tout simplement excellent. Je connaissais déjà l'histoire en grande partie de par ma passion de la mythologie (j'avoue que je n'ai jamais vu l'opéra mais j'aimerais beaucoup assister à une représentation de celui ci). Alex Alice a su adapter ces légendes et leur donner une lecture quasi cinématographique dans cette BD qui, pour moi, est à la hauteur des classiques du genre comme La Quête de l'Oiseau du Temps ou Le Grand Pouvoir du Chninkel. Bref, si vous aimez les légendes mythologiques, l'heroic fantasy (qui découle en grande partie de l'oeuvre de Tolkien, elle même inspirée de ces mêmes légendes) ou simplement les bonnes BD, foncez !

13/06/2017 (modifier)
Par yaglourt
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série One-Punch Man
One-Punch Man

La grande originalité de ce manga est qu'il dynamite les codes stricts du shonen. Là où normalement le héros progresse lentement et péniblement, Saïtama (le fameux "one-punch man") est absurdement fort ("OP" - overpowered) dès le départ, et ceci sans avoir rien fait de spécial à part quelques exercices physiques classiques (ça fait partie du gag). D'ailleurs cette surpuissance est devenue un problème pour lui, il regrette le frisson des combats, il s'ennuie dans son métier (son "hobby", selon lui) de héros. Autre exemple : à l'inverse d'un héros de shonen qui par son charisme se fait entourer d'amis fidèles, Saïtama est un solitaire qui aime la discrétion et la tranquillité (tout juste tolère-t-il la présence d'un disciple car celui-ci paie le loyer et fait le ménage !). L'absurdité de ce personnage est un moteur de l'humour de ce manga, mais il faut aussi ajouter toute une galerie de super-héros et de monstres tous aussi ridicules les uns les autres, que ce soit leur apparence, leur patronyme ou leurs pouvoirs. Ce sont ces super-héros secondaires et souvent intéressants qui donneront lieu à des combats sympathiques (du moins qui ne se règlent pas en un coup !). Quant au dessin de grande qualité, il est réalisé par un mangaka de tout premier ordre (Murata). Bref un anti-shonen qui ne se prend pas du tout au sérieux, et ça fait du bien. Je conseille d'aller voir aussi l'adaptation animée qui est à la hauteur du manga.

12/06/2017 (modifier)
Couverture de la série Highway to Love
Highway to Love

Fligueubück… J’aime bien être surpris quand je lis une histoire et aucun sentiment n’est plus désagréable à mes yeux que celui d’être convaincu d’avoir déjà lu une bande dessinée avant même d’en avoir fini avec son introduction. … J’ai beaucoup aimé Highway to Love et mon plus cher souhait est de ne pas vous en parler, histoire de ne pas trop vous préparer à ce que vous allez y retrouver. Je me contenterai juste de vous dire que cela débute comme un roman graphique un peu surexcité… et puis que ça part en vrille. Ah oui, autre chose : deux planches sont pénibles à lire parce que les dialogues sont écrits à l’envers. Rassurez-vous, vous n’êtes pas obligés de les lire (mais je vous connais, vous n’en ferez qu’à votre tête). Le style graphique est résolument expressif, donnant un rythme survitaminé au récit. Ҫa peut fatiguer et je ne dis pas qu’il n’y a pas certaines longueurs à un moment ou l’autre mais, fichtre, j’ai bien assez souvent rigolé pour oublier les imperfections de l’album. Et si vous devez vraiment tout savoir avant de vous plonger dans un album, sachez qu’il sera question du syndrome de Stockholm, de musique, d’amour, d’identité des genres, du syndrome de Stockholm, de fligueubück, d’un peigne reniflé et du syndrome de Stockholm. Fligueubück…

05/06/2017 (modifier)
Couverture de la série Duel
Duel

Superbe récit, fort bien illustré, drôle et touchant, nous offrant deux personnages que tout oppose et réunit à la fois. Pour moi, clairement, c’est un coup de cœur ! L’histoire, d’abord, celle de deux hussards de Napoléon qui à chaque occasion se livrent duel, est librement inspirée d’un récit de Joseph Conrad. A aucun moment je n’ai ressenti qu’il s’agissait d’une adaptation. Les dialogues font loi et lorsque les aventures de nos deux hussards nous sont racontées par une tierce personne, Renaud Farace trouve une astuce pour que tout cela se fasse avec naturel, bagout et humour. En définitive, si ce récit est d’origine littéraire, son adaptation en bande dessinée est totalement réussie. Les personnages principaux qui animent ces pages sont indiscutablement le point fort du roman. Il s’agit pourtant d’une opposition tout ce qu’il y a de plus classique, des origines jusqu’aux physiques, mais dieux que c’est efficace ! Et ce respect qui nait entre les deux hommes alors qu’ils ne cessent de se quereller fait de Duel un récit d’amitié autant que d’aventure. Et c’est bien là sa force : nous permettre de ressentir la complicité qui unit deux personnes qui, par ailleurs, se livrent un combat à mort. Et puis vient la claque graphique ! Tout d’abord l’emploi des couleurs dans ce noir et blanc. D’une couleur, pour être précis : un rouge agressif qui s’invite dans chaque duel. Déjà rien que ça, ça donne une dimension esthétique à l’album. Mais que dire de ce noir et blanc fouillé ? Caricatural pour se personnages, riche dans ses décors, d’une grande profondeur pour ses plans larges, ce dessin n’est pas le plus facile d’accès que je connaisse. Il a parfois eu tendance à ralentir mon rythme de lecture tant j’aimais m’arrêter sur certaines cases pour les analyser, mais pute borgne, il a une gueule indéniable ! Bon voilà, j’ai adoré ! Il m’a fallu du temps pour le lire car autant le récit que le dessin demandent une certaine concentration, mais j’y suis toujours revenu avec entrain et bonheur. Ce Duel est un grand récit, un bel album et une histoire d’amitihaine comme il n’y en a pas beaucoup, classique et historique autant que moderne et universelle. A lire ! (et c’est un minimum).

05/06/2017 (modifier)
Par Miranda
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Meridia
Meridia

Tome 1 : 4/5 Une couverture magnifique faite pour attirer le regard, qui appelle une question, les planches seront-elles aussi belles ? Oui, ce n’était pas de l'esbroufe ! Je savais que Joel Mouclier était une bête, un dessinateur talentueux, mais jusqu’ici je n’avais vu de lui que des choses pleines de promesses mais pas aussi abouties que je l’aurais voulu. Avec « Meridia » il vient de me combler. Je n’arrive pas à déterminer si c’est de la colorisation informatique ou si c’est un mélange de cette dernière et de couleurs directes, quoi qu’il en soit, ça ressemble à de la peinture et c’est une tuerie visuelle. Il y a une telle quantité de détails que j’ai eu souvent du mal de passer d’une case à une autre, bloquée sur chaque vignette aux couleurs explosives et ravissantes. J’ai aussi beaucoup apprécié la taille des bulles et du lettrage, que je trouve idéales, un lettrage lisible et des bulles qui viennent se positionner près de celui-ci pour ne pas s’imposer et gâcher le visuel. L’autre bête de cette nouvelle série est Thierry Gloris, un vrai animal celui-ci, capable de chasser n’importe quel gibier, aussi à l’aise dans l’historique, le fantastique, le polar ou la fantasy, avec son fabuleux talent de conteur il pourrait nous faire apprécier n’importe quelle daube qui passerait entre ses mains. Voilà donc nos deux limiers réunis, et c’est parti pour l’aventure - et quelle aventure ! - qui s’aventure même là où peu d’auteurs oseraient mettre les pattes, l’homosexualité masculine, et ça parle d’amour, juste un peu mais j’adore ! J’espère que ça ne va pas mettre en fuite la masse des lecteurs masculins amateurs de gros nichons, car mes chéris, ici de gros nichons, il n’y a point. Moi j’ai envie de dire : vive l’amour infertile ! Je vous rassure, ce n’est qu’une facette de l’histoire, mais il convenait de le signaler car ça lui apporte une belle touche d’originalité. Or donc, ce récit de fantasy mélange les époques, Romaine et Renaissance, et se déroule dans une Italie repensée et remodelée. Il s’avère riche et complexe, tout en gardant une limpidité certaine. Gloris nous présente son monde avec intelligence, dévoilant au fur et à mesure ce qui doit l’être pour nous immerger sans brusquerie dans cette histoire passablement fabuleuse. On y trouve aussi une forme d’autorité matriarcale assez rigide et cruelle. Les conflits entre petits ou grands seigneurs sont omniprésents, et la magie qui plane au-dessus de l’histoire garde pour l’instant tous ses secrets. Voici une lecture pour le moins inoubliable… pour l’instant ! Tomes 2 et 3 : 3/5 La série est finie depuis septembre 2013 et moi qui attendais la suite pour finir l'histoire !! Et là j'apprends qu'en fait elle s'est terminée en 3 tomes au lieu de 5, soit pourquoi pas. Seulement voilà le dessin de Mouclier juste fabuleux sur le premier tome perd en qualité et surtout en scènes ultra détaillées, le plaisir visuel n'est plus aussi fort. Quant au scénario Gloris a eu le mérite de finir l'histoire et de ne pas la laisser en plan, si je ne le savais pas je ne l'aurais pas forcément noté mais malgré tout le début faisait espérer plus de fantasy et on se cantonne surtout sur des guerres entre fiefs. On y croise quelques personnages fantastique mais de manière trop ponctuelle à mon goût, on compte un mort-vivant, un dragon, deux elfes, un poulpe géant et une petite poignée de sanglards (hommes sangliers) ça manque aussi un peu d’aventure, j'espérais découvrir de nouveaux territoires originaux. Ça reste une bonne histoire que je relirai avec plus de plaisir sachant maintenant ce qu'elle offre. J'en attendais certainement trop après un premier tome de fous.

04/05/2011 (MAJ le 01/06/2017) (modifier)
Par herve
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Adoption
L'Adoption

Tome 1: Qinaya Au fil des dernières années Benoit Zidrou s'affirme comme un des scénaristes incontournables de la bd franco-belge. Les histoires familiales comme Les Beaux Étés ou encore Le Beau Voyage voire Le Crime qui est le tien demeurent le terreau de son imagination. Avec "L'adoption", il franchit une étape supplémentaire dans l'émotion. Certes, à travers le personnage de Gabriel, on ne peut s'empêcher de rapprocher cet album de celui intitulé Les Vieux Fourneaux, mais qu'importe, les bons sentiments font aussi, contrairement à une idée reçue, de bonnes histoires. Ce premier volume est drôle, touchant et dégage une émotion qui ne peut vous laisser indifférent. Très concerné par le sujet (j'ai adopté 3 enfants sur les 6 que j'ai élevés, deux en provenance du Portugal et un de Grande Bretagne), j'ai retrouvé certains gestes que mon père a eu envers mes enfants adoptifs, surtout sur la petite que j'ai adoptée. Non seulement cette bd est drôle mais donc aussi très réaliste. J'ajoute que le dessin de Monin, tout en rondeur et assez lumineux, colle parfaitement au scénario de Zidrou. Je conseille vivement l'achat de cet album (fortement recommandé par mon libraire) et sa lecture, qui se conclut par un final qui ne peut que vous pousser pour l'achat du second et dernier volume. Très bel album. Tome 2 : La Garua Avec ce second volume, Zidrou nous amène sur un terrain assez inattendu. Et ce choix audacieux, s'il casse quelque peu l'atmosphère dégagée dans le premier volume, est heureux. En recentrant l'histoire sur les pérégrinations de Gabriel, le grand père (la bande des gégés est quasiment absente de cet album, au détriment de Marco, nouveau compagnon de Gabriel), le ton est plus grave (même si les dialogues sont toujours aussi drôles et savoureux) mais aussi plus tendre. Zidrou nous livre ici un regard sur la paternité, mais là où on ne l'attendait pas, celle de Gabriel. J'avoue que c'est assez fort. Au final, l'album est très émouvant à plus d'un titre. En plus, pour ne pas gâcher notre plaisir, le dessin et les couleurs d'Arno Monin sont tout à fait remarquables. Ce second volume faisait partie des albums dont j'attendais la parution avec impatience dans une année marquée, à mon avis, par une qualité éditoriale assez faible pour le moment, et je n'ai pas été du tout déçu. Une de mes meilleures lectures depuis un moment.

29/05/2016 (MAJ le 31/05/2017) (modifier)
Couverture de la série Quand le cirque est venu
Quand le cirque est venu

Superbe livre pour les enfants ET leurs parents ! Très drôle, intelligent et beau. Certes, le bouquin est court ( 24 grandes pages ) mais il faut le concevoir comme un livre à lire et à relire avant de s'endormir...

30/05/2017 (modifier)
Par canarde
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Odeur des garçons affamés
L'Odeur des garçons affamés

Le problème des avis dithyrambiques, c'est que personne n'y croit vraiment... Pourtant je ne vois pas comment suivre le modèle habituel de l'avis bien balancé, avec ses bons points et ses défauts, suivi d'une conclusion emberlificotée à la Macron. J'ai tout aimé dans ce livre. D'abord, cet album entre parfaitement dans le moule exaltant du western : -Les images chaudes et réalistes, où regards et paysages se répondent en champ contre-champ, voyez déjà la première page avec ses deux cavaliers, suivis d'un charriot qui pénètrent dans un canyon -les personnages : le quinquagénaire déplaisant qui joue le rôle de chef de troupe, Stingley ; le photographe beau gosse au passé trouble, Oscar ; et le gamin chargé du sale boulot, Milton ; avec son pantalon trop court soutenu par des bretelles, puis le chasseur de prime terrifiant, l'indien énigmatique. -le message contemporain où le colonialisme occidental est roulé dans la farine par d'autres manières de voir le monde, celle des indiens, évidemment, celle des blancs qui ne peuvent pas rester dans ce courant dominant et dominateur, celle des femmes... Et cette critique de la colonisation de l'Amérique par les européens vient s'appuyer sur des arguments neufs et déroutants. Le titre d'abord qui, s'il était rapproché d'une autre première page, pourrait avoir un caractère plutôt obscène, il nous met déjà la puce à l'oreille. Les premières pages aussi, avec un découpage des scènes et des dialogues très efficace et malin : on sait déjà que l'attitude de Stinglley vis à vis de ses deux compagnons de voyage, est tout juste supportable, et on se demande comment et quand, les deux autres vont réussir à faire basculer la situation à leur avantage, même si on ne comprend pas encore par quel biais il les tient à sa main. C'est justement la découverte au fur et à mesure de l'histoire des raisons qui ont rassemblé ces trois personnages qui ouvre sur des univers que certains ont qualifiés de fantastiques, je n'irai pas jusque-là. Il s'agit juste de données du problème que le pauvre Kingsley ne peut pas tout-à fait faire cadrer avec le monde parfait qu'il a conçu. On pourrait résumer cet ensemble de grains de sable dans l'ordonnancement si bien imaginé par notre scientifique à la sensualité en général. Et c'est cette sensualité si bien mise en image qui émoustille et réjouit. Rien de voyeur, rien de pornographique, des cadrages serrés et justes pour amener des scènes érotiques, d'autres dispositifs étonnants pour évoquer des communications animales voire des visions shamaniques... Bref lisez-le, le scénario est parfaitement assemblé, au point qu'on peut y voir le monde actuel résumé. Et les personnages touchent chacun une part de nous, grâce à des dialogues subtils.

28/05/2017 (modifier)
Par Blue Boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Terre des fils
La Terre des fils

Même si on n’a pas lu le résumé avant, on se doute dès les premières pages que quelque chose ne tourne pas rond sur cette Terre des fils. Ces deux garçons sales et loqueteux, à l’air dégénéré, transportent trop de folie et de primitivité pour être de simples idiots d’un village bien de chez nous… et le malaise, déjà prégnant, ira croissant à partir du moment où l’un deux tue sauvagement un chien. S’ajoute à cela une atmosphère crasseuse et menaçante dans un cadre désolé, envahi par des eaux boueuses, où pullulent rapaces et mouches attirés par quelque cadavre pourrissant. Et peu à peu le lecteur va devoir réunir lui-même les pièces du puzzle car Gipi ne dévoile rien du contexte, se contentant de livrer des éléments au compte-goutte. On devine qu’une grave catastrophe d’ampleur mondiale est survenue dans un futur très proche, mais sans jamais savoir quelle en est l’origine ou la conséquence, ni dans quel pays se situe l’action. Mais au final, ce n’est pas tant cela qui est important. Ce que l’auteur a voulu mettre en avant ici, c’est cette faible distance, bien plus faible qu’on ne le pense, séparant notre civilisation prétendument avancée de la barbarie la plus primitive. Désormais, les hommes sont livrés à eux-mêmes, affaiblis, sans repères. Les infrastructures du monde civilisé se sont effondrées, il n’y a plus d’électricité, plus d’agriculture, plus d’eau courante, plus rien… seules les ruines d’un passé industriel tiennent encore debout. Les livres semblent avoir été enfouis sous les décombres de l’ancien monde. Le langage est rudimentaire, mélange de français déstructuré et d’onomatopées. Les gourous belliqueux ont émergé sur les résidus encore fumants d’Internet, et le jargon utilisé fait écho de manière frappante à la vacuité de nos réseaux sociaux, où la réflexion philosophique cède trop souvent le terrain à l’égocentrisme et la médiocrité. Dans un tel contexte, le père a choisi d’élever ses enfants à la dure, dans le seul but de les protéger. Car tel est le constat : non seulement l’amour n’a pas sauvé le monde, mais c’est la haine bestiale qui l’a emporté, et pour longtemps semble-t-il... Le cahier noir du père, dans lequel ce dernier semble confier ses états d’âme, est un élément central de l’histoire, dernier emblème de la Connaissance. Symbole fort d’un monde révolu, il apparaît comme une relique mystérieuse suscitant la fascination de ses enfants qui aimeraient bien se l’approprier, comme si la vérité, leur vérité peut-être, était contenue dans ce cahier. Gipi a recouru ici au noir et blanc, un choix fort à propos pour décrire un univers de grisaille, dépourvue de joie. Son trait fluet et imprécis, tout en hachures fébriles, traduit bien la fragilité d’un monde en déshérence, tout en restituant parfaitement l’expressivité des personnages. Comme dans un « Mad Max » où la testostérone aurait fait place à la dégénérescence, Gipi dépeint un monde au climat de plomb, bien plus terrifiant que le film précité, notamment par son absence d’humanité quasi-totale, imposant « La Terre des fils » comme une des bandes dessinées les plus puissantes et les plus perturbantes de ces derniers mois.

27/05/2017 (modifier)