L'autonomie est l'un des enjeux les plus importants de la société française contemporaine. En bande dessinée, le troisième âge fait l'objet de nombreuses séries, comme l'atteste le thème idoine et éponyme sur bdtheque. Et certaines de ces séries se penchent en effet sur les conditions d'accueil et d'accompagnement des personnes âgées.
"On se reposera plus tard" s'inscrit donc dans cette veine, d'une manière assez sympathique, en suivant le parcours de Marie Vallée, qui est placée en MARPA pour un séjour de quelques semaines seulement, après un accident. Elle porte donc un regard un brin distancié sur l'établissement et ses résidents. Un regard à la fois bienveillant et concerné, puisqu'elle essaie, dès son arrivée ou presque, de les inciter à faire une sortie en commun. Témoinb privilégié, Marie est en outre accompagnée d'un animal de compagnie pas trop encombrant, et l'établissement est perturbé par une "affaire", la disparition d'éléments de décor très particuliers... Des adjonctions plutôt habiles.
Ce récit, qui combine témoignages et fiction, se montre assez équilibré dans ses différents éléments narratifs. Le dessin, très épuré, se concentre sur les personnages, avec une grande efficacité. Sympathique, lucide, intéressant.
La particularité des meilleures œuvres classées jeunesse, c'est qu'elles peuvent être lues et appréciées à tout âge. C'est le cas de l'ours Barnabé. Certes, le premier coup d'oeil sur les planches colorées évoque un univers enfantin, mais l'humour est trop décalé pour s'y cantonner. Les petites histoires en une page (ce ne sont pas forcément des « gags » avec une chute destinée à faire rire) font le plus souvent preuve d'une logique toute particulière, basée sur l'absurde. Le monde mental de Barnabé m'évoque, toute proportion gardée, celui de Lewis Caroll qui joue sur les mots avec le « nonsense » britannique qui lui est propre. Après, je comprends qu'on puisse être réfractaire à cet univers, chacun son truc, et puis c'est vrai que certaines planches sont moins efficaces que d'autres, mais l'ensemble est vraiment très agréable. La présentation et les couvertures des albums de 48 pages font vraiment « destiné à la jeunesse » et les intégrales sont de beaux livres épais et bien reliés. Ce sont ceux-là que j'offre à mon petit-fils à chaque parution, il est maintenant ado mais est toujours autant fan (lui, il met 5 étoiles !). Bien entendu, je les dévore avant...
D'ailleurs, si jamais d'aventure Mr Coudray passe par là pour lire des avis : ce serait top de sortir la prochaine intégrale avant Noël, ça m'arrangerait !
Oh, mais quelle claque, mes amis ! Quelle claque !
Je crois bien que c'est la première fois que je ressors d'une lecture de BD en me disant que j'ai eu la sensation d'avoir lu le plus brillant portrait de femme que l'on ai jamais fait dans cet art. Et c'est fou ce que ça fait du bien ! J'avais eu envie de lire la BD rien qu'à sa couverture et aux visuels du dessin, mais maintenant je n'ai qu'une envie : la prêter et la faire lire au maximum de monde. Parce que, quand une BD prend le temps de vous mettre une telle baffe, il ne faut pas hésiter un instant à la diffuser.
Et pour parler immédiatement de ce que je considère comme l'excellence de ce volume, je dois remercier l'auteure : Merci Léonie Bischoff d'avoir fait un tel ouvrage. Merci de l'histoire, du dessin, de la composition et du travail derrière. C'est incroyable comme cette BD m'a happé et relâché à la dernière page dans un dessin envoutant, aux couleurs magnifiques et au trait sublime. Je ne saurais dire de quelle façon, mais l'auteure à une douceur du trait, une esquisse d'une finesse et d'un voluptueux incroyable, magnifié par les compositions toutes les plus travaillées les unes que les autres. C'est bien simple, certaines planches sont à décalquer pour afficher chez soi, tant elles sont parlantes dans le trait et dans le message. Réellement ! Et je ne parle pas de la façon dont elle arrive aussi bien à représenter les Années Folles que les tournoiement intérieurs de l'héroïne. Par des ajouts floral, des renversements et des miroirs, des jeux sur les couleurs et les ombres, Léonie Bischoff arrive à nous faire ressentir tout ce qu'il y a dans la vie intérieure de cette femme. Une pure merveille visuelle, un magnifique ouvrage rien que pour cela. Ça devient rare, les lectures où je ressors avec des étoiles plein les yeux juste parce que le dessin m'a envouté à ce point-là, et dans cet ouvrage-ci, on y est pleinement !
Et si le dessin est parfait, rien à redire, que dire de l'histoire ! J'aurais tant à en dire, mais je n'ai pas envie de dévoiler tout ce qui est dedans, alors je pourrais me contenter de dire que c'est la première fois que j'ai eu la sensation de lire un portrait de femme tellement parlant que je m'y suis senti impliqué. Tout au long du récit, par les pensées de Anaïs Nin tout autant que par ses actions, je me suis retrouvé littéralement dans sa peau, ses sentiments et ses envies. Et ... eh ben ça fait du bien d'être emmenée de cette façon, si douce, sensuelle et sensorielle (grâce au dessin) dans un univers totalement féminin d'un personnage aussi marquant et intéressant. Je ne connaissais rien à la vie d'Anaïs Nin, dont je n'avais jamais lu le nom auparavant, mais voila que j'ai envie de foncer découvrir tout ce qu'elle a pu faire, tant le récit donne envie de plus. Sa lecture fini, je n'ai pas envie de quitter ce personnage.
Et puis, pour une fois que je suis emmené d'une façon qui sonne aussi juste dans l'intimité d'une femme, je ne peux qu'approuver ! C'est une plongée dans son monde tout intérieur, de sa vie sexuelle aux rapports familiaux, amicaux et amoureux. Rien que les petits passages sur le fait d'aimer plusieurs personnes, j'ai adoré. Et surtout, rien n'est martelé, mis trop en avant ou trop peu. C'est savamment dosé pour balayer un grand nombre de sujets et nous laisser tout le loisir d'en tirer ce que l'on voudra. Rien n'est explicitement dit quant à ce qu'il nous en faut retirer, et j'adore cela. L'auteure sème des graines de réflexions et de pensées, nous laissant les faire grandir tandis qu'elle se contente de nous dire ce que Anaïs Nin en aura retiré.
Et puis, je me dois de dire : nom de dieu, c'est beau ! C'est réellement beau comme BD, une magnifique histoire de vie, une auteure qui étonne et qui plait, un dessin magnifique, un soupçon de poésie dans les mots et dans les images ... Réellement, cette BD est belle, en plus d'être une belle BD. J'en sors peut-être trop émerveillé, mais c'est mon vrai ressenti au sortir de ma lecture. J'ai une envie folle de la partager à tout le monde, de la faire lire et de me la relire, pour le plaisir des yeux et du cœur, parce que ce genre de BD fait du bien. Elle m'a ravi, et rien que pour cela je ne peux que vous la conseiller. Mes collègues aviseurs l'ont déjà dit, et je me joins à leur voix : oui, c'est une BD indispensable. En cette fin d'année morose, une telle couleur dans la vie fait plaisir de manière incroyablement forte. J'en suis encore tout sourire, de cette lecture, alors je me devais de vous le partager.
Je ne savais pas à quoi m’attendre en entamant cet album, j’ai eu la bonne idée de ne pas lire le résumé de l’éditeur avant ma lecture, et le style graphique « jeunesse » m’avait fait croire à une histoire plutôt légère… et j’en suis ressorti bouleversé.
J’adore ce genre de narration « au travers les yeux d’enfants », qui n’explique pas tout, dévoile les faits au compte goûte, avec une naïveté et une sensibilité très touchante. Le crescendo émotionnel m’a pris aux tripes, et je n’ai pas réussi à reposer l’album avant sa conclusion… conclusion qui m’a fait lâcher une larme (pour de vrai). J’ai trouvé le ton juste, et la détermination de Phénix à vouloir à tout prix protéger sa petite sœur poignante au possible.
Voilà, je ne connaissais pas le roman « pour jeunes adultes » de Nastasia Rugani, mais j’ai adoré l’adaptation BD… j’attribue la note maximale sous le coup de l’émotion. Un album à la fois très dur et rempli de tendresse, que je vous encourage à découvrir.
Je continue à fureter et je retrouve encore de petites perles rares non avisées qui constituent les 3 récits de cet album ; je viens de les relire dans des numéros de Métal Hurlant datés de 1983, et c'est pas mal du tout, j'ai comme une sorte de coup de coeur, surtout graphique, je vais y revenir.
Chacun de ces 3 récits qui sont à peu près d'égal niveau, a des thématiques intéressantes : le premier est une histoire de vengeance d'une guerrière survivante et de peuple extraterrestre dont l'un est moins évolué, massacré par un autre peuple technologiquement plus avancé qui a soif de colonisation et de conquête. Le second récit est situé dans un futur très lointain où la Terre devenue inhabitable, oblige les humains à bâtir une sorte d'arche de Noé futuriste pour aller repeupler l'humanité ailleurs. Le troisième récit parle d'un explorateur à la recherche d'un temple perdu et d'une ancienne civilisation dont il va rencontrer une descendante avec qui il va s'abandonner à une sexualité débordante.
On devine toutes les symboliques mythologiques et bibliques de ces récits auxquels se mêlent pas mal d'érotisme, du métaphysique pas trop ennuyeux et un humour décalé. Je regrette juste que l'ensemble de ces histoires soit si peu développé, les personnages et les univers auraient mérité une plus grande profondeur, si bien que ces récits peuvent à première vue sembler un peu superficiels. Mais on distingue quand même en plus une réflexion sur la place de l'humain dans l'univers, sur le bien et le mal, des thèmes qui renvoient aux années 70 qui n'étaient pas si loin lorsque Caza a conçu ces histoires. en 1983.
Ce qui m'a le plus ébloui, c'est la partie graphique, assez proche de Moebius mais que je trouve plus artistique et plus jolie que chez Moebius, il y a un peu de Druillet aussi dans ces dessins absolument superbes, Caza offre des images vertigineuses avec une alternance de couleurs froides et de couleurs flashantes typiques des Bd de SF des années 80, qui nous emmènent dans des mondes très lointains.
Pour un gars comme moi qui n'est guère attiré par la SF, c'est comme ça que je la conçois en BD, lorsqu'elle est illustrée par un dessin puissant et très esthétique, j'avais déjà apprécié le style de Caza sur d'autres créations, je m'attendais donc à être peu surpris, mais là j'ai été très emballé, et si les scénarios avaient eu plus d'épaisseur, j'aurais sans hésiter noté 4/5.
Je retrouve cette épatante et hélas éphémère série dans des numéros du journal Spirou du début des années 70, qu'est-ce que c'était chouette, voici encore une Bd que j'avais oubliée d'aviser ; décidément, ma carence de BD suite aux bibli fermées pour cause sanitaire, m'oblige à farfouiller dans tous mes magazines de BD, et je redécouvre des trucs, c'est le seul avantage de ce confinement.
Conçue pour suppléer Marc Dacier dans Spirou, cette bande d'aventure qui mêle l'aventure, l'action et l'exotisme sera victime du même phénomène qui touchera peu après Archie Cash. Il s'agit en fait d'un long récit séparé en 2 parties, le premier fut publié dans Spirou en 1970, le second en 1972, mais il n'aura aucun succès et retiré des pages du journal, ce qui explique pourquoi sans doute Dupuis l'a édité tardivement en album en 1984 dans sa collection bien justement nommée Dupuis Aventure.
Alors qu'à cette époque, le journal Spirou manque de dessinateurs de style réaliste, nombre de collaborateurs de l'hebdomadaire dans les années 1950-60 étant partis travailler pour d'autres magazines, une vague de dessinateurs espagnols arrive en France et en Belgique, tels Brocal Remohi, Carlos Gimenez, Victor de La Fuente ou encore Jordi Bernet... et les éditions Dupuis vont faire appel à de nombreux dessinateurs espagnols à la fin des années 60 et au début des années 70 pour assurer les séries réalistes de Spirou. C'est ainsi qu'Artur Aldoma Puig se voit confier "Brice Bolt" pour remplacer Marc Dacier, et Charlier se charge de l'histoire, on peut dire qu'il y avait au départ de bons atouts parce que le dessin de Puig est pratiquement de la Ligne Claire un peu moderniste, c'est très soigné et attractif, l'ennui c'est que ce style graphique de Puig, plus moderne que ceux des auteurs maison notamment dans sa gamme de coloris, s'éloigne trop du classicisme à la Dupuis, ça n'a donc pas plu et en plus il y a eu des plaintes au journal parce qu'on y voyait une certaine violence et surtout des monstres ; en effet, une armée de crabes géants, des varans de Komodo, un poulpe géant ou des chauve-souris vampires, ça avait de quoi effrayer les gamins peu habitués à ce type de récit. Comme je l'ai dit, Archie Cash sera victime du même ostracisme à Spirou qui décidément contrairement au journal Tintin, n'était pas pour la nouveauté. Le même traitement sera aussi infligé à Dan Lacombe qui était soi-disant trop libre et trop moderne pour Spirou.
On a donc là une excellente aventure, avec un héros énergique, une sorte de Ric Hochet en plus bondissant (faut le faire quand même parce que le Ric n'était pas le dernier pour caracoler), avec de l'exotisme, un rythme de fou, des rebondissements en veux-tu en voila, on y reconnait la veine feuilletoniste de Charlier et la qualité de ses dialogues, le tout soutenu par un dessin très propre et sympa aux couleurs par endroits un peu pétantes, mais moi j'aime bien ça. Bref tout ce qui faisait l'essence d'une bonne Bd à cette époque, mais que le frileux Spirou n'a pas su s'accaparer, quel dommage !
Encore une excellente BD du gars Pierre-Henry, et cela en dépit du fait qu'elle est peut-être un peu moins percutante que Malaterre ! Alors certes, j'ai pris le parti de ne chroniquer que des bonnes choses, parce que j'aime mieux dire du bien que du mal, mais faut reconnaitre que les ouvrages de qualité sont pléthoriques ces dernières années.
Rien de véritablement étonnant à cela cependant quand on sait que celle-ci est due à Pierre-Henry Gomont, auteur génial qui enquille les chefs d'œuvre depuis un certain temps déjà. Ces dernières années, il a mine de rien pondu trois incontournables coup sur coup : Pereira Prétend, Malaterre (injustement ignorée à Angoulême) et donc cette Fuite du cerveau... Purée quand même !
Je ne vais pas redire ce que Mac Arthur et Blue Boy ont déjà écrit sur ce même site au sujet de cette BD : je suis parfaitement d'accord avec eux. J'ajouterai simplement que Gomont s'attelle à un genre à ma connaissance nouveau pour lui : la comédie débridée qui n'oublie pas d'être intelligente (on avance approximativement à plus de 200 kilomètre par heure au dessus de la vitesse autorisée), genre qu'il semble maitriser tout aussi bien que le reste ! La fuite du cerveau révèle en effet un humour fin et espiègle, servi par son trait tout en mouvement et en expressivité que je surkiffe tout particulièrement, le hissant selon moi au même niveau que Christophe Blain dont le Quai d'Orsay fait pour moi figure de référence.
C'est après avoir discuté avec son auteur, croisé sur un salon du livre, que j'ai fait l'acquisition de cette grosse BD sortie chez l'excellent éditeur Sarbacane qui, soit dit en passant, réalise souvent de magnifiques albums. Aux dires de Simon Lamouret lui-même, c'est une histoire vraie puisqu’il a en effet eu l'occasion de suivre les étapes de la construction d'un bâtiment de standing lors d'un séjour en Inde. Il y raconte donc ce qu'il a vu, et ça valait bien une histoire !
Une histoire qui prend la forme d’un parpaing de plus de 200 pages, ce qui nous laisse le temps de faire connaissance avec les personnages qui les habitent, le temps de rentrer dans le paysage graphique, de se couler dans le rythme imposé par la construction. Ici, le temps est paradoxalement comme suspendu, entre parenthèse, comme dans une bulle assaillie par les délais impartis et les futurs locataires trépignant d’impatience… L'Alcazar ! Soit le palais, la forteresse... 200 pages, c’est le temps qu’il faudra pour monter à l’assaut de cet immeuble luxueux… A condition toutefois de ne pas regarder en cuisine...
Graphiquement, ça m'a immédiatement sauté dans l’œil. Le dessin, un brin ligne claire, est souple et élégant, avec un travail sur les ombres et la lumière qui lui confère une ambiance vraiment prégnante tout au long de la lecture, avec ses nuances de bleus profonds et subtils et ses oranges suaves, veloutés. Les couleurs chaudes (même les bleus sont chauds, c'est dire) semblent exhaler une odeur, celle des épices, du béton, du plâtre frais, de la terre...
Les personnages sont attachants, y compris ceux qui sont nous présentés comme les mauvais de l’histoire. On sent de l'empathie de la part de Lamouret pour ces ouvriers et contremaîtres pas tous scrupuleux ou réglos. La mise en scène est très réussie. L'auteur conserve une unité de lieu. Le récit est d'ailleurs régulièrement émaillé de pleines pages splendides montrant les différentes étapes de construction. Ainsi, tout se passe sur le chantier, ou presque. Les ouvriers dorment sur place, dans des habitats de fortune, parfois constitué uniquement de vulgaires bâches en plastique, si bien que l'on finit par lire cet ouvrage comme une pièce de théâtre, un peu vaudeville sur les bords. Tout au long de ces 200 et quelques pages, on partage les ambitions des uns et les déceptions des autres, on côtoie des hommes en proie aux difficultés personnelles comme à l'ambition sans limite, on rit avec eux, on s'amuse des bassesses, des vengeances, de la stupidité parfois. Peu à peu se dévoilent ce qui nourrit leurs motivations respectives, quelquefois leurs renoncements. Tout ce petit monde semble improviser, si bien qu'au final, ça avance comme ça peut en tentant un peu vainement de respecter les délais impartis, et les multiples langues parlées par les ouvriers venus des quatre coins du pays n'arrangent rien à l'affaire. Mais tous espèrent ainsi toucher un salaire un peu moins misérable qu'ailleurs.
C'est un peu le cœur battant de l'Inde actuelle qui nous est donné à lire (et même à vivre) avec brio. En fait, on pourrait aisément y voir une revisitation de la parabole de la Tour de Babel, matinée ici d'un fond sociologique indéniable.
C'est certain, cette BD fera dubiter ceux qui n'ont apprécié ni La Guerre d'Alan ni Rébétiko. C'est lent (d'autres penseront plat), il n'y a ni échange de coup de feu, ni action trépidante. Il n'y a pas de gentil ni de (vrai) méchant et le thème n'est pas sexy pour un sou. Mais celzéceux pour qui une ambiance forte où frétille la vie prime sur un scénario construit comme une équation mathématique, celzéceux qui préfèrent les expériences humaines et les personnages travaillés aux aventures improbables de milliardaires de pacotille ou de sempiternels mafieux à la psychologie de bazar, celzéceux qui apprécient la fraicheur et l'intimité d'un John Cassavetes ou d'un Abbas Kiarostami, celzéceux-là trouveront très certainement leur compte dans cette tranche de vie qui fleure le vécu. En ce qui me concerne, j'ai adoré participer (un peu) à ce chantier. Un bel ouvrage qui, pour le coup, n'est pas fini à la truelle.
Jérémie Moreau est décidément un auteur à suivre. S'il n'a (presque) pas toujours réalisé des chefs d’œuvre (Penss et les plis du monde était une déception du point de vue graphique avec ses personnages à moitié mangaïsés), il sait cependant se renouveler. C'est un auteur qui cherche, explore, trouve souvent... On sent le gars généreux, plein d'audace, qui a des choses à dire et à faire voir, et surtout, qui ne s'assoie pas sur le succès. Rien que pour cette raison, avec Le Discours de la panthère, l'ami Moreau confirme tout le bien qu'on pensait de lui et s'impose comme un artiste incontournable. C'est finalement assez rare pour être souligné me semble-t-il.
Ce nouvel essai est, une fois encore, marqué d'emblée par un changement de style graphique tout à fait saisissant. Même si l'on retrouve par moments ce goût pour les fonds texturés qui avaient conféré une puissance phénoménale à La Saga de Grimr, les dessins, épurés et chatoyants donnent ici l'impression d'un parti pris très fort et parfaitement assumé. "Penss", son ouvrage précédent, m'avait au contraire laissé un goût d'inachevé. On sentait clairement que l'ami Moreau hésitait alors entre plusieurs voies possibles. Au contraire, la sobriété lumineuse du Discours de la panthère tranche net et nous invite à pénétrer dans un monde merveilleux. L'expressivité des personnages (ici exclusivement des animaux) a toute la place pour s'exprimer. Moreau parvient à capter l'essence de chaque animal et à la fixer dans des gestes et des attitudes tout à fait typiques : mouvements de tête caractéristiques de l'autruche, marche lourde et chaloupée de l'éléphant, pas rapides du pagure (le fameux bernard l'hermite)... Mention spéciale aux vols acrobatiques et si féériques des étourneaux. Le dessin vibre et s'anime comme dans un trip sous LSD. De toute beauté !
Ce livre est d'abord un enchantement pour les yeux, à plus forte raison parce que les éditions 2024 ont su apporter à ce conte animalier l'écrin qui lui sied comme un gant.
Mais ce magnifique dépouillement, tout en aplat de couleurs, souvent réduit à une ligne d'horizon, une dune, un arbre, une montagne, un nuage... permet également à l'histoire de s'étirer dans les moindres recoins. Cet ensemble de fables, comme autant de paraboles habilement imbriquées les unes dans les autres, voit son graphisme mis entièrement au service du propos, autant spirituel que philosophique. Au fil du livre, à travers chaque expérience de vie, le lecteur assemble peu à peu ce puzzle dont la dernière pièce (l'histoire du singe, sorte de proto humain en quelque sorte) donne tout son sens à cette réflexion sur la vie et ce qui nous unit à elle de manière intime. C'est beau et profond dans la forme et tout autant, sinon plus, dans le fond. Et tout ça sans jamais verser dans la lourdeur, le pathos ou la morale à papa. Une gageure !
En réalité, Jérémie Moreau choisit bien l'animal en fonction de ce qu'il lui fait vivre. Par exemple, de manière certes un peu convenue mais qu'importe puisque ça fonctionne, l'éléphant illustrera l'Histoire et la mémoire, ainsi que la manière dont on se construit aussi en fonction d'elle. L'autruche, animal a fortiori nettement moins gracieux qu'un chaton, symbolisera quant à elle l'image que l'on a de soi-même... Ainsi, chaque histoire s'attache à un aspect de la vie (et de la mort) pour former un ensemble parfaitement dense et cohérent.
Blindée de discrètes références (on songe pêle-mêle au douanier Rousseau, à Kipling, La Fontaine, Esope...), le Discours de la panthère et son style naïf ne manquera pas d'interpeller. Magnifiquement illustrée, soutenue par des textes malins, le lecteur se voit tout entier absorbé par cette histoire d'une originalité certaine. Ajoutons que ce livre s'adresse aussi bien aux adultes qu'aux enfants, et on comprendra que l'on tient ici une bande-dessinée aussi originale qu'universelle. Cette lecture fut un véritable enchantement qui m'a scotché un sourire béat aux commissures toute la journée. Ben moi, j'appelle ça un coup de cœur !
J’avais découvert Claire Fauvel avec l’excellent Phoolan Devi, reine des bandits, que j’avais adoré… je suis à nouveau tombé sous le charme avec « La nuit est mon royaume », dans un genre complètement diffèrent.
Cette chronique adolescente est remarquablement écrite, et aborde de nombreux thèmes très humains avec talent et justesse : la situation morose dans les banlieues, l’adolescence, la création (musicale), la santé mentale chez les jeunes… et le dilemme intemporel et universel auquel font face tous les immigrés de deuxième génération : ce déchirement entre les traditions familiales et la culture dans laquelle ils grandissent. Nawel est une jeune femme complexe et compliquée, son combat et sa souffrance m’ont captivé pendant les 150 pages de ce récit, avec un crescendo émotionnel assez puissant sur les 30 dernières pages… j’ai refermé l’album le cœur lourd. J’ai vraiment cru en son histoire, et souffert avec elle.
Un chouette « roman graphique », que je recommande si les thèmes abordés vous intéressent.
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L'Ours Barnabé
La particularité des meilleures œuvres classées jeunesse, c'est qu'elles peuvent être lues et appréciées à tout âge. C'est le cas de l'ours Barnabé. Certes, le premier coup d'oeil sur les planches colorées évoque un univers enfantin, mais l'humour est trop décalé pour s'y cantonner. Les petites histoires en une page (ce ne sont pas forcément des « gags » avec une chute destinée à faire rire) font le plus souvent preuve d'une logique toute particulière, basée sur l'absurde. Le monde mental de Barnabé m'évoque, toute proportion gardée, celui de Lewis Caroll qui joue sur les mots avec le « nonsense » britannique qui lui est propre. Après, je comprends qu'on puisse être réfractaire à cet univers, chacun son truc, et puis c'est vrai que certaines planches sont moins efficaces que d'autres, mais l'ensemble est vraiment très agréable. La présentation et les couvertures des albums de 48 pages font vraiment « destiné à la jeunesse » et les intégrales sont de beaux livres épais et bien reliés. Ce sont ceux-là que j'offre à mon petit-fils à chaque parution, il est maintenant ado mais est toujours autant fan (lui, il met 5 étoiles !). Bien entendu, je les dévore avant... D'ailleurs, si jamais d'aventure Mr Coudray passe par là pour lire des avis : ce serait top de sortir la prochaine intégrale avant Noël, ça m'arrangerait !
Anaïs Nin - Sur la mer des mensonges
Oh, mais quelle claque, mes amis ! Quelle claque ! Je crois bien que c'est la première fois que je ressors d'une lecture de BD en me disant que j'ai eu la sensation d'avoir lu le plus brillant portrait de femme que l'on ai jamais fait dans cet art. Et c'est fou ce que ça fait du bien ! J'avais eu envie de lire la BD rien qu'à sa couverture et aux visuels du dessin, mais maintenant je n'ai qu'une envie : la prêter et la faire lire au maximum de monde. Parce que, quand une BD prend le temps de vous mettre une telle baffe, il ne faut pas hésiter un instant à la diffuser. Et pour parler immédiatement de ce que je considère comme l'excellence de ce volume, je dois remercier l'auteure : Merci Léonie Bischoff d'avoir fait un tel ouvrage. Merci de l'histoire, du dessin, de la composition et du travail derrière. C'est incroyable comme cette BD m'a happé et relâché à la dernière page dans un dessin envoutant, aux couleurs magnifiques et au trait sublime. Je ne saurais dire de quelle façon, mais l'auteure à une douceur du trait, une esquisse d'une finesse et d'un voluptueux incroyable, magnifié par les compositions toutes les plus travaillées les unes que les autres. C'est bien simple, certaines planches sont à décalquer pour afficher chez soi, tant elles sont parlantes dans le trait et dans le message. Réellement ! Et je ne parle pas de la façon dont elle arrive aussi bien à représenter les Années Folles que les tournoiement intérieurs de l'héroïne. Par des ajouts floral, des renversements et des miroirs, des jeux sur les couleurs et les ombres, Léonie Bischoff arrive à nous faire ressentir tout ce qu'il y a dans la vie intérieure de cette femme. Une pure merveille visuelle, un magnifique ouvrage rien que pour cela. Ça devient rare, les lectures où je ressors avec des étoiles plein les yeux juste parce que le dessin m'a envouté à ce point-là, et dans cet ouvrage-ci, on y est pleinement ! Et si le dessin est parfait, rien à redire, que dire de l'histoire ! J'aurais tant à en dire, mais je n'ai pas envie de dévoiler tout ce qui est dedans, alors je pourrais me contenter de dire que c'est la première fois que j'ai eu la sensation de lire un portrait de femme tellement parlant que je m'y suis senti impliqué. Tout au long du récit, par les pensées de Anaïs Nin tout autant que par ses actions, je me suis retrouvé littéralement dans sa peau, ses sentiments et ses envies. Et ... eh ben ça fait du bien d'être emmenée de cette façon, si douce, sensuelle et sensorielle (grâce au dessin) dans un univers totalement féminin d'un personnage aussi marquant et intéressant. Je ne connaissais rien à la vie d'Anaïs Nin, dont je n'avais jamais lu le nom auparavant, mais voila que j'ai envie de foncer découvrir tout ce qu'elle a pu faire, tant le récit donne envie de plus. Sa lecture fini, je n'ai pas envie de quitter ce personnage. Et puis, pour une fois que je suis emmené d'une façon qui sonne aussi juste dans l'intimité d'une femme, je ne peux qu'approuver ! C'est une plongée dans son monde tout intérieur, de sa vie sexuelle aux rapports familiaux, amicaux et amoureux. Rien que les petits passages sur le fait d'aimer plusieurs personnes, j'ai adoré. Et surtout, rien n'est martelé, mis trop en avant ou trop peu. C'est savamment dosé pour balayer un grand nombre de sujets et nous laisser tout le loisir d'en tirer ce que l'on voudra. Rien n'est explicitement dit quant à ce qu'il nous en faut retirer, et j'adore cela. L'auteure sème des graines de réflexions et de pensées, nous laissant les faire grandir tandis qu'elle se contente de nous dire ce que Anaïs Nin en aura retiré. Et puis, je me dois de dire : nom de dieu, c'est beau ! C'est réellement beau comme BD, une magnifique histoire de vie, une auteure qui étonne et qui plait, un dessin magnifique, un soupçon de poésie dans les mots et dans les images ... Réellement, cette BD est belle, en plus d'être une belle BD. J'en sors peut-être trop émerveillé, mais c'est mon vrai ressenti au sortir de ma lecture. J'ai une envie folle de la partager à tout le monde, de la faire lire et de me la relire, pour le plaisir des yeux et du cœur, parce que ce genre de BD fait du bien. Elle m'a ravi, et rien que pour cela je ne peux que vous la conseiller. Mes collègues aviseurs l'ont déjà dit, et je me joins à leur voix : oui, c'est une BD indispensable. En cette fin d'année morose, une telle couleur dans la vie fait plaisir de manière incroyablement forte. J'en suis encore tout sourire, de cette lecture, alors je me devais de vous le partager.
Tous les héros s'appellent Phénix
Je ne savais pas à quoi m’attendre en entamant cet album, j’ai eu la bonne idée de ne pas lire le résumé de l’éditeur avant ma lecture, et le style graphique « jeunesse » m’avait fait croire à une histoire plutôt légère… et j’en suis ressorti bouleversé. J’adore ce genre de narration « au travers les yeux d’enfants », qui n’explique pas tout, dévoile les faits au compte goûte, avec une naïveté et une sensibilité très touchante. Le crescendo émotionnel m’a pris aux tripes, et je n’ai pas réussi à reposer l’album avant sa conclusion… conclusion qui m’a fait lâcher une larme (pour de vrai). J’ai trouvé le ton juste, et la détermination de Phénix à vouloir à tout prix protéger sa petite sœur poignante au possible. Voilà, je ne connaissais pas le roman « pour jeunes adultes » de Nastasia Rugani, mais j’ai adoré l’adaptation BD… j’attribue la note maximale sous le coup de l’émotion. Un album à la fois très dur et rempli de tendresse, que je vous encourage à découvrir.
Laïlah
Je continue à fureter et je retrouve encore de petites perles rares non avisées qui constituent les 3 récits de cet album ; je viens de les relire dans des numéros de Métal Hurlant datés de 1983, et c'est pas mal du tout, j'ai comme une sorte de coup de coeur, surtout graphique, je vais y revenir. Chacun de ces 3 récits qui sont à peu près d'égal niveau, a des thématiques intéressantes : le premier est une histoire de vengeance d'une guerrière survivante et de peuple extraterrestre dont l'un est moins évolué, massacré par un autre peuple technologiquement plus avancé qui a soif de colonisation et de conquête. Le second récit est situé dans un futur très lointain où la Terre devenue inhabitable, oblige les humains à bâtir une sorte d'arche de Noé futuriste pour aller repeupler l'humanité ailleurs. Le troisième récit parle d'un explorateur à la recherche d'un temple perdu et d'une ancienne civilisation dont il va rencontrer une descendante avec qui il va s'abandonner à une sexualité débordante. On devine toutes les symboliques mythologiques et bibliques de ces récits auxquels se mêlent pas mal d'érotisme, du métaphysique pas trop ennuyeux et un humour décalé. Je regrette juste que l'ensemble de ces histoires soit si peu développé, les personnages et les univers auraient mérité une plus grande profondeur, si bien que ces récits peuvent à première vue sembler un peu superficiels. Mais on distingue quand même en plus une réflexion sur la place de l'humain dans l'univers, sur le bien et le mal, des thèmes qui renvoient aux années 70 qui n'étaient pas si loin lorsque Caza a conçu ces histoires. en 1983. Ce qui m'a le plus ébloui, c'est la partie graphique, assez proche de Moebius mais que je trouve plus artistique et plus jolie que chez Moebius, il y a un peu de Druillet aussi dans ces dessins absolument superbes, Caza offre des images vertigineuses avec une alternance de couleurs froides et de couleurs flashantes typiques des Bd de SF des années 80, qui nous emmènent dans des mondes très lointains. Pour un gars comme moi qui n'est guère attiré par la SF, c'est comme ça que je la conçois en BD, lorsqu'elle est illustrée par un dessin puissant et très esthétique, j'avais déjà apprécié le style de Caza sur d'autres créations, je m'attendais donc à être peu surpris, mais là j'ai été très emballé, et si les scénarios avaient eu plus d'épaisseur, j'aurais sans hésiter noté 4/5.
Brice Bolt
Je retrouve cette épatante et hélas éphémère série dans des numéros du journal Spirou du début des années 70, qu'est-ce que c'était chouette, voici encore une Bd que j'avais oubliée d'aviser ; décidément, ma carence de BD suite aux bibli fermées pour cause sanitaire, m'oblige à farfouiller dans tous mes magazines de BD, et je redécouvre des trucs, c'est le seul avantage de ce confinement. Conçue pour suppléer Marc Dacier dans Spirou, cette bande d'aventure qui mêle l'aventure, l'action et l'exotisme sera victime du même phénomène qui touchera peu après Archie Cash. Il s'agit en fait d'un long récit séparé en 2 parties, le premier fut publié dans Spirou en 1970, le second en 1972, mais il n'aura aucun succès et retiré des pages du journal, ce qui explique pourquoi sans doute Dupuis l'a édité tardivement en album en 1984 dans sa collection bien justement nommée Dupuis Aventure. Alors qu'à cette époque, le journal Spirou manque de dessinateurs de style réaliste, nombre de collaborateurs de l'hebdomadaire dans les années 1950-60 étant partis travailler pour d'autres magazines, une vague de dessinateurs espagnols arrive en France et en Belgique, tels Brocal Remohi, Carlos Gimenez, Victor de La Fuente ou encore Jordi Bernet... et les éditions Dupuis vont faire appel à de nombreux dessinateurs espagnols à la fin des années 60 et au début des années 70 pour assurer les séries réalistes de Spirou. C'est ainsi qu'Artur Aldoma Puig se voit confier "Brice Bolt" pour remplacer Marc Dacier, et Charlier se charge de l'histoire, on peut dire qu'il y avait au départ de bons atouts parce que le dessin de Puig est pratiquement de la Ligne Claire un peu moderniste, c'est très soigné et attractif, l'ennui c'est que ce style graphique de Puig, plus moderne que ceux des auteurs maison notamment dans sa gamme de coloris, s'éloigne trop du classicisme à la Dupuis, ça n'a donc pas plu et en plus il y a eu des plaintes au journal parce qu'on y voyait une certaine violence et surtout des monstres ; en effet, une armée de crabes géants, des varans de Komodo, un poulpe géant ou des chauve-souris vampires, ça avait de quoi effrayer les gamins peu habitués à ce type de récit. Comme je l'ai dit, Archie Cash sera victime du même ostracisme à Spirou qui décidément contrairement au journal Tintin, n'était pas pour la nouveauté. Le même traitement sera aussi infligé à Dan Lacombe qui était soi-disant trop libre et trop moderne pour Spirou. On a donc là une excellente aventure, avec un héros énergique, une sorte de Ric Hochet en plus bondissant (faut le faire quand même parce que le Ric n'était pas le dernier pour caracoler), avec de l'exotisme, un rythme de fou, des rebondissements en veux-tu en voila, on y reconnait la veine feuilletoniste de Charlier et la qualité de ses dialogues, le tout soutenu par un dessin très propre et sympa aux couleurs par endroits un peu pétantes, mais moi j'aime bien ça. Bref tout ce qui faisait l'essence d'une bonne Bd à cette époque, mais que le frileux Spirou n'a pas su s'accaparer, quel dommage !
La Fuite du cerveau
Encore une excellente BD du gars Pierre-Henry, et cela en dépit du fait qu'elle est peut-être un peu moins percutante que Malaterre ! Alors certes, j'ai pris le parti de ne chroniquer que des bonnes choses, parce que j'aime mieux dire du bien que du mal, mais faut reconnaitre que les ouvrages de qualité sont pléthoriques ces dernières années. Rien de véritablement étonnant à cela cependant quand on sait que celle-ci est due à Pierre-Henry Gomont, auteur génial qui enquille les chefs d'œuvre depuis un certain temps déjà. Ces dernières années, il a mine de rien pondu trois incontournables coup sur coup : Pereira Prétend, Malaterre (injustement ignorée à Angoulême) et donc cette Fuite du cerveau... Purée quand même ! Je ne vais pas redire ce que Mac Arthur et Blue Boy ont déjà écrit sur ce même site au sujet de cette BD : je suis parfaitement d'accord avec eux. J'ajouterai simplement que Gomont s'attelle à un genre à ma connaissance nouveau pour lui : la comédie débridée qui n'oublie pas d'être intelligente (on avance approximativement à plus de 200 kilomètre par heure au dessus de la vitesse autorisée), genre qu'il semble maitriser tout aussi bien que le reste ! La fuite du cerveau révèle en effet un humour fin et espiègle, servi par son trait tout en mouvement et en expressivité que je surkiffe tout particulièrement, le hissant selon moi au même niveau que Christophe Blain dont le Quai d'Orsay fait pour moi figure de référence.
L'Alcazar
C'est après avoir discuté avec son auteur, croisé sur un salon du livre, que j'ai fait l'acquisition de cette grosse BD sortie chez l'excellent éditeur Sarbacane qui, soit dit en passant, réalise souvent de magnifiques albums. Aux dires de Simon Lamouret lui-même, c'est une histoire vraie puisqu’il a en effet eu l'occasion de suivre les étapes de la construction d'un bâtiment de standing lors d'un séjour en Inde. Il y raconte donc ce qu'il a vu, et ça valait bien une histoire ! Une histoire qui prend la forme d’un parpaing de plus de 200 pages, ce qui nous laisse le temps de faire connaissance avec les personnages qui les habitent, le temps de rentrer dans le paysage graphique, de se couler dans le rythme imposé par la construction. Ici, le temps est paradoxalement comme suspendu, entre parenthèse, comme dans une bulle assaillie par les délais impartis et les futurs locataires trépignant d’impatience… L'Alcazar ! Soit le palais, la forteresse... 200 pages, c’est le temps qu’il faudra pour monter à l’assaut de cet immeuble luxueux… A condition toutefois de ne pas regarder en cuisine... Graphiquement, ça m'a immédiatement sauté dans l’œil. Le dessin, un brin ligne claire, est souple et élégant, avec un travail sur les ombres et la lumière qui lui confère une ambiance vraiment prégnante tout au long de la lecture, avec ses nuances de bleus profonds et subtils et ses oranges suaves, veloutés. Les couleurs chaudes (même les bleus sont chauds, c'est dire) semblent exhaler une odeur, celle des épices, du béton, du plâtre frais, de la terre... Les personnages sont attachants, y compris ceux qui sont nous présentés comme les mauvais de l’histoire. On sent de l'empathie de la part de Lamouret pour ces ouvriers et contremaîtres pas tous scrupuleux ou réglos. La mise en scène est très réussie. L'auteur conserve une unité de lieu. Le récit est d'ailleurs régulièrement émaillé de pleines pages splendides montrant les différentes étapes de construction. Ainsi, tout se passe sur le chantier, ou presque. Les ouvriers dorment sur place, dans des habitats de fortune, parfois constitué uniquement de vulgaires bâches en plastique, si bien que l'on finit par lire cet ouvrage comme une pièce de théâtre, un peu vaudeville sur les bords. Tout au long de ces 200 et quelques pages, on partage les ambitions des uns et les déceptions des autres, on côtoie des hommes en proie aux difficultés personnelles comme à l'ambition sans limite, on rit avec eux, on s'amuse des bassesses, des vengeances, de la stupidité parfois. Peu à peu se dévoilent ce qui nourrit leurs motivations respectives, quelquefois leurs renoncements. Tout ce petit monde semble improviser, si bien qu'au final, ça avance comme ça peut en tentant un peu vainement de respecter les délais impartis, et les multiples langues parlées par les ouvriers venus des quatre coins du pays n'arrangent rien à l'affaire. Mais tous espèrent ainsi toucher un salaire un peu moins misérable qu'ailleurs. C'est un peu le cœur battant de l'Inde actuelle qui nous est donné à lire (et même à vivre) avec brio. En fait, on pourrait aisément y voir une revisitation de la parabole de la Tour de Babel, matinée ici d'un fond sociologique indéniable. C'est certain, cette BD fera dubiter ceux qui n'ont apprécié ni La Guerre d'Alan ni Rébétiko. C'est lent (d'autres penseront plat), il n'y a ni échange de coup de feu, ni action trépidante. Il n'y a pas de gentil ni de (vrai) méchant et le thème n'est pas sexy pour un sou. Mais celzéceux pour qui une ambiance forte où frétille la vie prime sur un scénario construit comme une équation mathématique, celzéceux qui préfèrent les expériences humaines et les personnages travaillés aux aventures improbables de milliardaires de pacotille ou de sempiternels mafieux à la psychologie de bazar, celzéceux qui apprécient la fraicheur et l'intimité d'un John Cassavetes ou d'un Abbas Kiarostami, celzéceux-là trouveront très certainement leur compte dans cette tranche de vie qui fleure le vécu. En ce qui me concerne, j'ai adoré participer (un peu) à ce chantier. Un bel ouvrage qui, pour le coup, n'est pas fini à la truelle.
Le Discours de la panthère
Jérémie Moreau est décidément un auteur à suivre. S'il n'a (presque) pas toujours réalisé des chefs d’œuvre (Penss et les plis du monde était une déception du point de vue graphique avec ses personnages à moitié mangaïsés), il sait cependant se renouveler. C'est un auteur qui cherche, explore, trouve souvent... On sent le gars généreux, plein d'audace, qui a des choses à dire et à faire voir, et surtout, qui ne s'assoie pas sur le succès. Rien que pour cette raison, avec Le Discours de la panthère, l'ami Moreau confirme tout le bien qu'on pensait de lui et s'impose comme un artiste incontournable. C'est finalement assez rare pour être souligné me semble-t-il. Ce nouvel essai est, une fois encore, marqué d'emblée par un changement de style graphique tout à fait saisissant. Même si l'on retrouve par moments ce goût pour les fonds texturés qui avaient conféré une puissance phénoménale à La Saga de Grimr, les dessins, épurés et chatoyants donnent ici l'impression d'un parti pris très fort et parfaitement assumé. "Penss", son ouvrage précédent, m'avait au contraire laissé un goût d'inachevé. On sentait clairement que l'ami Moreau hésitait alors entre plusieurs voies possibles. Au contraire, la sobriété lumineuse du Discours de la panthère tranche net et nous invite à pénétrer dans un monde merveilleux. L'expressivité des personnages (ici exclusivement des animaux) a toute la place pour s'exprimer. Moreau parvient à capter l'essence de chaque animal et à la fixer dans des gestes et des attitudes tout à fait typiques : mouvements de tête caractéristiques de l'autruche, marche lourde et chaloupée de l'éléphant, pas rapides du pagure (le fameux bernard l'hermite)... Mention spéciale aux vols acrobatiques et si féériques des étourneaux. Le dessin vibre et s'anime comme dans un trip sous LSD. De toute beauté ! Ce livre est d'abord un enchantement pour les yeux, à plus forte raison parce que les éditions 2024 ont su apporter à ce conte animalier l'écrin qui lui sied comme un gant. Mais ce magnifique dépouillement, tout en aplat de couleurs, souvent réduit à une ligne d'horizon, une dune, un arbre, une montagne, un nuage... permet également à l'histoire de s'étirer dans les moindres recoins. Cet ensemble de fables, comme autant de paraboles habilement imbriquées les unes dans les autres, voit son graphisme mis entièrement au service du propos, autant spirituel que philosophique. Au fil du livre, à travers chaque expérience de vie, le lecteur assemble peu à peu ce puzzle dont la dernière pièce (l'histoire du singe, sorte de proto humain en quelque sorte) donne tout son sens à cette réflexion sur la vie et ce qui nous unit à elle de manière intime. C'est beau et profond dans la forme et tout autant, sinon plus, dans le fond. Et tout ça sans jamais verser dans la lourdeur, le pathos ou la morale à papa. Une gageure ! En réalité, Jérémie Moreau choisit bien l'animal en fonction de ce qu'il lui fait vivre. Par exemple, de manière certes un peu convenue mais qu'importe puisque ça fonctionne, l'éléphant illustrera l'Histoire et la mémoire, ainsi que la manière dont on se construit aussi en fonction d'elle. L'autruche, animal a fortiori nettement moins gracieux qu'un chaton, symbolisera quant à elle l'image que l'on a de soi-même... Ainsi, chaque histoire s'attache à un aspect de la vie (et de la mort) pour former un ensemble parfaitement dense et cohérent. Blindée de discrètes références (on songe pêle-mêle au douanier Rousseau, à Kipling, La Fontaine, Esope...), le Discours de la panthère et son style naïf ne manquera pas d'interpeller. Magnifiquement illustrée, soutenue par des textes malins, le lecteur se voit tout entier absorbé par cette histoire d'une originalité certaine. Ajoutons que ce livre s'adresse aussi bien aux adultes qu'aux enfants, et on comprendra que l'on tient ici une bande-dessinée aussi originale qu'universelle. Cette lecture fut un véritable enchantement qui m'a scotché un sourire béat aux commissures toute la journée. Ben moi, j'appelle ça un coup de cœur !
La Nuit est mon royaume
J’avais découvert Claire Fauvel avec l’excellent Phoolan Devi, reine des bandits, que j’avais adoré… je suis à nouveau tombé sous le charme avec « La nuit est mon royaume », dans un genre complètement diffèrent. Cette chronique adolescente est remarquablement écrite, et aborde de nombreux thèmes très humains avec talent et justesse : la situation morose dans les banlieues, l’adolescence, la création (musicale), la santé mentale chez les jeunes… et le dilemme intemporel et universel auquel font face tous les immigrés de deuxième génération : ce déchirement entre les traditions familiales et la culture dans laquelle ils grandissent. Nawel est une jeune femme complexe et compliquée, son combat et sa souffrance m’ont captivé pendant les 150 pages de ce récit, avec un crescendo émotionnel assez puissant sur les 30 dernières pages… j’ai refermé l’album le cœur lourd. J’ai vraiment cru en son histoire, et souffert avec elle. Un chouette « roman graphique », que je recommande si les thèmes abordés vous intéressent.