Miroslav Sekulic-Struja a réalisé quelques années auparavant ce diptyque détonnant et sombre qu'est Pelote dans la fumée, injustement ignoré du grand public, et puis plus rien. Nous étions alors en 2013. Neuf ans, rendez-vous compte ! Entre temps, l'homme semble s'être consacré à sa carrière de peintre, délaissant temporairement le 9eme art. Il revient avec ce pavé réjouissant (et un peu moins sombre).
D'abord, son dessin est encore meilleur. Le contraire eut été étonnant. Dans ce nouveau livre, l'essentiel est conservé, c'est à dire ce qui confère toute l'originalité à son œuvre. En effet, les personnages lunaires envahissent le récit, et le lecteur demeure dans un état de veille surréaliste, oscillant entre songe poisseux et doux cauchemar, si l'on peut dire, traversant des moment de pure rêverie. Parce que ce n'est pas exactement cauchemardesque, ou alors, un cauchemardesque poétique. Miroslav crée un vocabulaire imagé vraiment original qu'il est difficile de définir, comme si la violence de cette société post-moderniste qu'il dépeint lui était inhérente, mais que ses personnages débordant d'une grande tendresse l'évacuaient, refusant sa dictature. D'où, peut-être, cette impression étrange de naviguer parmi une foule de portraits déglingués et d'êtres qui se cherchent tout comme ils cherchent un endroit où vivre pleinement leur bohème, les entraînant inévitablement aux marges. Ainsi, ce sont deux mondes qui se côtoient : celui de cette réalité sordide imposée par les valeurs matérialistes bourgeoise, et à laquelle il est décidemment bien difficile d'échapper, et celui des aspirations à la liberté de tous les rêveurs du monde, dont la plupart constituent les hordes de sacrifiés peuplant les faubourgs oubliés de l'économie de marché, ceux que la bien-pensance nomme pudiquement "les marginaux".
On constate également au fil des pages que les ciels sont davantage travaillés, que les couleurs sont moins ternes, que les expressions des personnages sont mieux fixées. La mise en case varie un brin avec de grandes pages muettes et pleines ou des gaufriers irréguliers aux mouvements décomposés, ce qui renforce encore cette impression de fourmillement. Chaque case se savoure et nécessite d'être apprivoiser. C'est un plaisir pour les yeux, ce que j'attends avant tout d'une bonne bande dessinée.
Voilà bien une œuvre réellement atypique dans le paysage ! Objet pictural autant que bande dessinée, Petar & Liza est une immersion totale chez les paumés de l'ex-Yougoslavie, les punks, les révoltés, les invisibles, les cabossés de tous poils. Les dessins, pour ne pas dire les peintures, vous gobent tout entier. A mi-chemin entre les tableaux de Bruegel qui fourmillent de détails et ceux du Douanier Rousseau et leur style naïf, Petar & Liza est une ode à la vie, avec ses inévitables malheurs.
A quelques jours des élections, moi je mets mon billet à Miroslav Sekulic-Struja pour le prochain Fauve d'or...
Avec cet album Delcourt lance une collection consacrée à l'oeuvre de Liu Cixin. Ce romancier chinois est sans doute le plus grand auteur contemporain de SF dans son pays. La terre Vagabonde est le premier titre à être adapté et 14 autres devraient suivre, à chaque fois par un duo d'auteurs différents. Le casting à l'air prometteur et si tous les albums sont aussi bons que celui-ci on devrait se régaler !
Souvent dans les récits de SF, il est soit long, soit fastidieux (soit les deux) de mettre en place le background et de présenter l'univers dans lequel se déroule l'histoire. Ici c'est tout le contraire. C'est fluide, limpide, on rentre dans cette histoire très facilement. On est happé par le début du récit, on découvre avec curiosité que les scientifiques ont prévus l'extinction prochaine du soleil. Mais pas de problème la solution a aussi été trouvée : des réacteurs géants ont été construits pour sortir la terre de son orbite et l'envoyer pour un voyage de 2500 ans vers un nouveau système solaire.
Cette histoire est prenante. On découvre cet univers par le prisme d'un jeune garçon qui va apprendre comment ce voyage doit se passer, et comment l'humanité va devoir survivre. Comment amorcer le voyage, comment survivre tout au long de celui-ci, tout est prévu et calculé... Ce récit c'est pas l'histoire de son héros, le protagoniste principal c'est notre planète. L'intrigue c'est ce voyage, sa planification et sa réalisation avec son lot de difficultés. Du début à la fin c'est prenant, car toutes les idées de cette histoire sont bonnes. Tous les petits détails sont bien vus. Toutes les péripéties sont intéressantes.
Graphiquement c'est du même niveau. Si les personnages sont bons sans être extraordinaires, les vues de la terre, des bâtiments, du ciel et du système solaire sont superbes. Mention spéciale pour les planches qui se déplient pour offrir des paysages magnifiques.
Je ne connaissais pas Liu Cixin, mais j'ai vraiment apprécié l'histoire que nous raconte la terre vagabonde. On voyage avec la planète. Cette première adaptation est vraiment de qualité. Je lirai les prochains tomes de la collection avec le plus grand intérêt.
La Fête des Ombres se déroule dans un petit village Japonais qui a pour particularité d'accueillir tous les ans des ombres, les âmes perdues de défunts issus de partout au Japon en quête d'une direction leur permettant de cesser de errer et de trouver la paix. Les villageois qui accueillent ces esprits ayant perdu le souvenir de leur vie ont pour mission de les écouter, découvrir qui ils étaient et enfin essayer de trouver avant la fin de l'année le moyen d'apaiser les tourments qui les empêchent de passer vers l'autre monde. Naoko est une jeune femme de ce village qui débute dans ce domaine et accueille sa deuxième ombre seulement.
Je suis tombé sous le charme de cette série. Cela fait longtemps que je suis ce couple d'auteurs qui tenait depuis des années un blog sur le Japon dont ils sont passionnés, et c'est là leur œuvre la plus aboutie à mes yeux.
D'emblée son graphisme et son ambiance font penser aux œuvres du studio Ghibli, avec un dessin qui me fait aussi penser à celui de Florent Chavouet dont j'avais adoré son Manabé Shima. Des personnages avec des têtes légèrement surdimensionnées et très expressives, des planches très colorées, des décors particulièrement soignées, c'est un graphisme qui me pousse à dévorer les planches et à les savourer.
L'histoire s'inspire du folklore japonais et est en même temps très originale. Cette idée de villageois qui se consacrent à accueillir et soigner des âmes perdues est d'autant plus intéressante qu'elle est traitée avec modernité, avec des réunions de communication, des recherches via Internet pour retrouver l'identité de ces fantômes et un apprentissage pour les débutants dans le domaine. L'héroïne est rapidement attachante, pleine de doutes et de saines motivations. L'intrigue ne se contente pas de mettre ce petit univers en place et de le regarder évoluer : il y a une véritable histoire autour de cette ombre que Naoko accueille cette année là et un vrai retournement de situation en fin de premier tome qui amène le second vers un nouveau décor, quelques surprises et davantage d'action.
Un chouette diptyque qui ravira les amateurs d'animation et de culture japonaise traditionnelle.
La série Thorgal est la preuve que l'on peut remplir les rayons des hypermarchés tout en faisant de la très bonne qualité sur du long terme.
Le pari de départ de Rosinski et Van Hamme n'était pas gagné. Associé du médiéval viking, de la SF et du mythologique pouvait faire naître une série incohérente et un fourre-tout commercial.
Grâce à l'intelligence des scénarii, l'écueil a été évité et au final nous avons un héros cohérent entrainant derrière lui tout un groupe de personnages empathiques dont les passés, les présents et les futurs s'imbriquent tel un puzzle fascinant.
Le dessin de Rosinski est remarquable du début à la fin. On y retrouve du classique de chez Tintin dans les premiers opus avec les couleurs d'époque. Je retrouve ces traits et colorations avec un brin de nostalgie et j'aime bien.
Puis le dessin évolue avec la série l'entraînant dans des peintures plus recherchées.
"Les Trois Vieillards du Pays d'Aran" lance dès le T3 l'esprit de la série avec cette association Thorgal- Aaricia dont la solidité du couple sera l'épine dorsale des futures aventures du héros.
Thorgal, à moins que ce soit Shaïgan-sans-merci, sera toujours en recherche de son identité. Comme enfant, comme mari ou comme père il affrontera ses doutes et contradictions dans une réalité qui l'éloigne souvent de son idéal.
Bien sûr le (mauvais) génie de la série est Kriss de Valnor. Lady Mac Beth de Shaïgan/Thorgal mais dont on ne peut s'empêcher d'admirer sa beauté et sa volonté même au détriment d'Aaricia. Probablement l'un des meilleurs personnages féminins du monde franco-belge.
La reprise par Y.Sente des scenarii n'affaiblit pas la valeur de la série. Les épisodes Jolan puis Aniel sont novateurs avec un Thorgal moins présent et vieillissant.
Cette exploitation du temps et de l'espace dans la série est remarquable. Je relis les épisodes avec délectation et j'aime autant ceux avec des histoires secondaires comme " le Mal Bleu" ou "La Galère Noire" que les centraux avec Kriss et les enfants comme "Le Sacrifice".
Mon préféré ? " La couronne d'Ogotaï" sur la contingence. Un régal
J'adore cette série, car elle traite avec humour de sujets graves, et qu'il faut remettre dans le contexte d'époque. C'est l'underground des années 80-90 qui y est (à peine) caricaturé. Un copain qui lisait une des bd de Ouin dans mon salon à reconnu la reproduction graphique de la vision que tu as dans un fourgon de l'administration pénitentiaire, en arrivant à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, on peut reconnaitre aussi le quartier de Barbès, La Chapelle, à travers la vision déformée de l'anti-heros. Les squatts, la drogue dure, les gangs de tarés, les flics alcoolos et la société en général, vus par les yeux d'un punk toxico accro à la dure. C'est gore et toxique, mais moi, j'adore, à remettre dans le contexte d'époque, avec Kebra le Rat de Tramber et Jano, en regardant mon inestimable collection de cartes des "Crados" avec Gudule Pustule et René Morvoné. C'est quand même particulier, on vous parle ici d'un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaitre...
J'ai adoré cette lecture.
D'abord le livre est très beau. La couverture m'avait tapé dans l'œil.
Le dessin est très graphique et coloré. Il y a de superbe pleines-pages qui sont magnifiques.
L'histoire se passe dans la mythologie nordique. Foncez si comme moi vous aimez les récits mythologiques.
Mention spéciale pour quelques pages au milieu de la BD qui, d'un coup, font une pause dans le récit, pour reprendre toute la génèse de la mythologie nordique.
Il est question d'un tournoi entre dieux, dans lequel chaque camp envoie des combattants. Cela pourrait vite devenir redondant, mais l'histoire est très bien équilibrée entre l'intrigue même de ce tournoi; les combats, des histoires familiales; des histoires d'amour... J'ai passé un super moment !
Je soupçonne Nancy Peña d'entretenir un petit autel secret à la gloire de Bastet .
Cela expliquerait la place des chats dans son oeuvre et les qualités quasi divines dont elle fait preuve pour nous faire voyager dans son monde merveilleux.
Nancy Peña est marquée par l'élégance de son tilde. Elle allie un esprit de finesse à une finesse de trait. Celle-ci est digne de Will Eisner,son ogre du T3 ( "je chausse du 178") vaut bien le monstre de Spirit en pleine page. Celui-là est digne de la meilleure aristocratie littéraire de langue française.
Qu'elle use de l'alexandrin ou du patois du terroir , l'auteure ne se prend jamais les pieds dans Racine.
Ici l'auteure choisit le registre du conte merveilleux avec un détournement du vocabulaire figuré qu'elle rend propre.
C'est créatif, c'est frais, c'est drôle , à mon avis c'est très largement au dessus d un Garulfo pour rester dans le même registre.
Dans son oeuvre, l'auteure joue des paraboles, des espaces et du temps tout en se mettant en scène d'une façon d'autodérision.
" Et notre chère auteure, que lui réserveriez-vous?- Surtout si c'est sanglant"!!! Oui oui dites nous!!
Mais n'est-ce pas Nancy sous les traits de Blanche-Poudre qui s'éveille pour se recoucher aussitôt devant l'absurdité comique de la situation?
Une lecture pour "Public averti" LOL!!! même si Patience n'a pas les atouts de la Blanche-Neige de Taboo.
Bon, même si vous "n'entendez rien à cette histoire" à cause de ce " fléau de donzelle", l'auteure bien sûr, je vous recommande cette oeuvre hors norme sans me cacher dans un "espace ispassiconique".
Deuxième album publié par Le Tripode dans le même univers, après Longue Vie, même si de mon point de vue les deux albums sont indépendants.
On y retrouve le même dessin accrocheur, au Rotring, fourmillant de détails, jouant sur un trait fin, méticuleux pour les décors (alors même que les personnages, leurs visages, sont plutôt moins fouillés).
Le format a changé (beaucoup plus grand), et ce ne sont plus des dessins pleine page, mais il y a une sorte de gaufrier (irrégulier).
Changement aussi au niveau de l’histoire. Si l’on est toujours dans un univers médiéval fantastique, je trouve que cet album joue beaucoup plus sur la poésie, l’onirisme. Moussé enrichit son univers, qui est toujours aussi violent par ailleurs.
Voilà une œuvre très atypique, étrange, développant un merveilleux qui doit tout autant à ce qui est représenté qu’à la façon dont Moussé le représente : pour amateur de curiosités.
Le Tripode (que je connais essentiellement pour les romans qu'il a publiés) s’affirme éditeur de « Littérature – Arts – Ovnis ». Nul doute qu’il faille ranger les albums de Stanislas Moussé dans la troisième catégorie.
Ce récit intimiste est d’une délicatesse rare. Deux destins qui convergent l’un vers l’autre pour se retrouver au Bar du Vieux français en plein désert, le bar d’un vieil homme qui sait si bien raconter les histoires. Le scénario est original, sensible et au-delà des deux personnages principaux, il nous dévoile l’Afrique qui rêve d’Europe et l’Europe qui rêve d’Afrique. Traversant l’Afrique, Célestin va connaître la peur, la fuite, le désert, les Touaregs, les missionnaires… Rien de touristique dans ce parcours. Traversant la France et l’Espagne, Leila qui a fui sa famille et les traditions auxquelles elle ne peut échapper, découvre le Maroc, berceau de sa famille, la liberté et sa vie de femme. Une sorte de road trip dans lequel chacun joue sa vie. J’ai beaucoup aimé le dessin avec son encrage épais et ses couleurs vives. Il colle parfaitement avec le caractère bien trempé des deux héros de l’histoire. Belle ambiance dans cette histoire si bien racontée.
Ibn Al Rabin est un auteur atypique.
Son trait minimaliste ne plait pas à tout le monde mais ses admirateurs peuvent se jeter, les yeux fermés, sur cet album, dessiné entre 2007 et 2012 à Buenos Aires et Genève (détail futile mais 5 ans quand même).
A travers différentes scènettes et autant de personnages, l’auteur narre leurs réactions face à une invasion extra-terrestre.
On retrouve son ton absurde dans pareille situation, c’est vraiment plaisant et drôle, les dialogues sont très réussis.
Pour les curieux, cet album est parfait pour rentrer dans son univers, je suis toujours fasciné par cet auteur qui avec 3 fois rien arrive à m’attraper (petit coup de cœur perso)
Seule petite ombre au tableau, les 2 petites séquences du fanzine grwzts insérées, ça sert la thématique du dessin mais ça m’a moins passionné.
Un bon cru, dans la veine de retour écrémé.
3,5+
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Petar & Liza
Miroslav Sekulic-Struja a réalisé quelques années auparavant ce diptyque détonnant et sombre qu'est Pelote dans la fumée, injustement ignoré du grand public, et puis plus rien. Nous étions alors en 2013. Neuf ans, rendez-vous compte ! Entre temps, l'homme semble s'être consacré à sa carrière de peintre, délaissant temporairement le 9eme art. Il revient avec ce pavé réjouissant (et un peu moins sombre). D'abord, son dessin est encore meilleur. Le contraire eut été étonnant. Dans ce nouveau livre, l'essentiel est conservé, c'est à dire ce qui confère toute l'originalité à son œuvre. En effet, les personnages lunaires envahissent le récit, et le lecteur demeure dans un état de veille surréaliste, oscillant entre songe poisseux et doux cauchemar, si l'on peut dire, traversant des moment de pure rêverie. Parce que ce n'est pas exactement cauchemardesque, ou alors, un cauchemardesque poétique. Miroslav crée un vocabulaire imagé vraiment original qu'il est difficile de définir, comme si la violence de cette société post-moderniste qu'il dépeint lui était inhérente, mais que ses personnages débordant d'une grande tendresse l'évacuaient, refusant sa dictature. D'où, peut-être, cette impression étrange de naviguer parmi une foule de portraits déglingués et d'êtres qui se cherchent tout comme ils cherchent un endroit où vivre pleinement leur bohème, les entraînant inévitablement aux marges. Ainsi, ce sont deux mondes qui se côtoient : celui de cette réalité sordide imposée par les valeurs matérialistes bourgeoise, et à laquelle il est décidemment bien difficile d'échapper, et celui des aspirations à la liberté de tous les rêveurs du monde, dont la plupart constituent les hordes de sacrifiés peuplant les faubourgs oubliés de l'économie de marché, ceux que la bien-pensance nomme pudiquement "les marginaux". On constate également au fil des pages que les ciels sont davantage travaillés, que les couleurs sont moins ternes, que les expressions des personnages sont mieux fixées. La mise en case varie un brin avec de grandes pages muettes et pleines ou des gaufriers irréguliers aux mouvements décomposés, ce qui renforce encore cette impression de fourmillement. Chaque case se savoure et nécessite d'être apprivoiser. C'est un plaisir pour les yeux, ce que j'attends avant tout d'une bonne bande dessinée. Voilà bien une œuvre réellement atypique dans le paysage ! Objet pictural autant que bande dessinée, Petar & Liza est une immersion totale chez les paumés de l'ex-Yougoslavie, les punks, les révoltés, les invisibles, les cabossés de tous poils. Les dessins, pour ne pas dire les peintures, vous gobent tout entier. A mi-chemin entre les tableaux de Bruegel qui fourmillent de détails et ceux du Douanier Rousseau et leur style naïf, Petar & Liza est une ode à la vie, avec ses inévitables malheurs. A quelques jours des élections, moi je mets mon billet à Miroslav Sekulic-Struja pour le prochain Fauve d'or...
La Terre Vagabonde
Avec cet album Delcourt lance une collection consacrée à l'oeuvre de Liu Cixin. Ce romancier chinois est sans doute le plus grand auteur contemporain de SF dans son pays. La terre Vagabonde est le premier titre à être adapté et 14 autres devraient suivre, à chaque fois par un duo d'auteurs différents. Le casting à l'air prometteur et si tous les albums sont aussi bons que celui-ci on devrait se régaler ! Souvent dans les récits de SF, il est soit long, soit fastidieux (soit les deux) de mettre en place le background et de présenter l'univers dans lequel se déroule l'histoire. Ici c'est tout le contraire. C'est fluide, limpide, on rentre dans cette histoire très facilement. On est happé par le début du récit, on découvre avec curiosité que les scientifiques ont prévus l'extinction prochaine du soleil. Mais pas de problème la solution a aussi été trouvée : des réacteurs géants ont été construits pour sortir la terre de son orbite et l'envoyer pour un voyage de 2500 ans vers un nouveau système solaire. Cette histoire est prenante. On découvre cet univers par le prisme d'un jeune garçon qui va apprendre comment ce voyage doit se passer, et comment l'humanité va devoir survivre. Comment amorcer le voyage, comment survivre tout au long de celui-ci, tout est prévu et calculé... Ce récit c'est pas l'histoire de son héros, le protagoniste principal c'est notre planète. L'intrigue c'est ce voyage, sa planification et sa réalisation avec son lot de difficultés. Du début à la fin c'est prenant, car toutes les idées de cette histoire sont bonnes. Tous les petits détails sont bien vus. Toutes les péripéties sont intéressantes. Graphiquement c'est du même niveau. Si les personnages sont bons sans être extraordinaires, les vues de la terre, des bâtiments, du ciel et du système solaire sont superbes. Mention spéciale pour les planches qui se déplient pour offrir des paysages magnifiques. Je ne connaissais pas Liu Cixin, mais j'ai vraiment apprécié l'histoire que nous raconte la terre vagabonde. On voyage avec la planète. Cette première adaptation est vraiment de qualité. Je lirai les prochains tomes de la collection avec le plus grand intérêt.
La Fête des Ombres
La Fête des Ombres se déroule dans un petit village Japonais qui a pour particularité d'accueillir tous les ans des ombres, les âmes perdues de défunts issus de partout au Japon en quête d'une direction leur permettant de cesser de errer et de trouver la paix. Les villageois qui accueillent ces esprits ayant perdu le souvenir de leur vie ont pour mission de les écouter, découvrir qui ils étaient et enfin essayer de trouver avant la fin de l'année le moyen d'apaiser les tourments qui les empêchent de passer vers l'autre monde. Naoko est une jeune femme de ce village qui débute dans ce domaine et accueille sa deuxième ombre seulement. Je suis tombé sous le charme de cette série. Cela fait longtemps que je suis ce couple d'auteurs qui tenait depuis des années un blog sur le Japon dont ils sont passionnés, et c'est là leur œuvre la plus aboutie à mes yeux. D'emblée son graphisme et son ambiance font penser aux œuvres du studio Ghibli, avec un dessin qui me fait aussi penser à celui de Florent Chavouet dont j'avais adoré son Manabé Shima. Des personnages avec des têtes légèrement surdimensionnées et très expressives, des planches très colorées, des décors particulièrement soignées, c'est un graphisme qui me pousse à dévorer les planches et à les savourer. L'histoire s'inspire du folklore japonais et est en même temps très originale. Cette idée de villageois qui se consacrent à accueillir et soigner des âmes perdues est d'autant plus intéressante qu'elle est traitée avec modernité, avec des réunions de communication, des recherches via Internet pour retrouver l'identité de ces fantômes et un apprentissage pour les débutants dans le domaine. L'héroïne est rapidement attachante, pleine de doutes et de saines motivations. L'intrigue ne se contente pas de mettre ce petit univers en place et de le regarder évoluer : il y a une véritable histoire autour de cette ombre que Naoko accueille cette année là et un vrai retournement de situation en fin de premier tome qui amène le second vers un nouveau décor, quelques surprises et davantage d'action. Un chouette diptyque qui ravira les amateurs d'animation et de culture japonaise traditionnelle.
Thorgal
La série Thorgal est la preuve que l'on peut remplir les rayons des hypermarchés tout en faisant de la très bonne qualité sur du long terme. Le pari de départ de Rosinski et Van Hamme n'était pas gagné. Associé du médiéval viking, de la SF et du mythologique pouvait faire naître une série incohérente et un fourre-tout commercial. Grâce à l'intelligence des scénarii, l'écueil a été évité et au final nous avons un héros cohérent entrainant derrière lui tout un groupe de personnages empathiques dont les passés, les présents et les futurs s'imbriquent tel un puzzle fascinant. Le dessin de Rosinski est remarquable du début à la fin. On y retrouve du classique de chez Tintin dans les premiers opus avec les couleurs d'époque. Je retrouve ces traits et colorations avec un brin de nostalgie et j'aime bien. Puis le dessin évolue avec la série l'entraînant dans des peintures plus recherchées. "Les Trois Vieillards du Pays d'Aran" lance dès le T3 l'esprit de la série avec cette association Thorgal- Aaricia dont la solidité du couple sera l'épine dorsale des futures aventures du héros. Thorgal, à moins que ce soit Shaïgan-sans-merci, sera toujours en recherche de son identité. Comme enfant, comme mari ou comme père il affrontera ses doutes et contradictions dans une réalité qui l'éloigne souvent de son idéal. Bien sûr le (mauvais) génie de la série est Kriss de Valnor. Lady Mac Beth de Shaïgan/Thorgal mais dont on ne peut s'empêcher d'admirer sa beauté et sa volonté même au détriment d'Aaricia. Probablement l'un des meilleurs personnages féminins du monde franco-belge. La reprise par Y.Sente des scenarii n'affaiblit pas la valeur de la série. Les épisodes Jolan puis Aniel sont novateurs avec un Thorgal moins présent et vieillissant. Cette exploitation du temps et de l'espace dans la série est remarquable. Je relis les épisodes avec délectation et j'aime autant ceux avec des histoires secondaires comme " le Mal Bleu" ou "La Galère Noire" que les centraux avec Kriss et les enfants comme "Le Sacrifice". Mon préféré ? " La couronne d'Ogotaï" sur la contingence. Un régal
Bloodi
J'adore cette série, car elle traite avec humour de sujets graves, et qu'il faut remettre dans le contexte d'époque. C'est l'underground des années 80-90 qui y est (à peine) caricaturé. Un copain qui lisait une des bd de Ouin dans mon salon à reconnu la reproduction graphique de la vision que tu as dans un fourgon de l'administration pénitentiaire, en arrivant à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, on peut reconnaitre aussi le quartier de Barbès, La Chapelle, à travers la vision déformée de l'anti-heros. Les squatts, la drogue dure, les gangs de tarés, les flics alcoolos et la société en général, vus par les yeux d'un punk toxico accro à la dure. C'est gore et toxique, mais moi, j'adore, à remettre dans le contexte d'époque, avec Kebra le Rat de Tramber et Jano, en regardant mon inestimable collection de cartes des "Crados" avec Gudule Pustule et René Morvoné. C'est quand même particulier, on vous parle ici d'un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaitre...
Vei
J'ai adoré cette lecture. D'abord le livre est très beau. La couverture m'avait tapé dans l'œil. Le dessin est très graphique et coloré. Il y a de superbe pleines-pages qui sont magnifiques. L'histoire se passe dans la mythologie nordique. Foncez si comme moi vous aimez les récits mythologiques. Mention spéciale pour quelques pages au milieu de la BD qui, d'un coup, font une pause dans le récit, pour reprendre toute la génèse de la mythologie nordique. Il est question d'un tournoi entre dieux, dans lequel chaque camp envoie des combattants. Cela pourrait vite devenir redondant, mais l'histoire est très bien équilibrée entre l'intrigue même de ce tournoi; les combats, des histoires familiales; des histoires d'amour... J'ai passé un super moment !
Les Nouvelles aventures du Chat Botté
Je soupçonne Nancy Peña d'entretenir un petit autel secret à la gloire de Bastet . Cela expliquerait la place des chats dans son oeuvre et les qualités quasi divines dont elle fait preuve pour nous faire voyager dans son monde merveilleux. Nancy Peña est marquée par l'élégance de son tilde. Elle allie un esprit de finesse à une finesse de trait. Celle-ci est digne de Will Eisner,son ogre du T3 ( "je chausse du 178") vaut bien le monstre de Spirit en pleine page. Celui-là est digne de la meilleure aristocratie littéraire de langue française. Qu'elle use de l'alexandrin ou du patois du terroir , l'auteure ne se prend jamais les pieds dans Racine. Ici l'auteure choisit le registre du conte merveilleux avec un détournement du vocabulaire figuré qu'elle rend propre. C'est créatif, c'est frais, c'est drôle , à mon avis c'est très largement au dessus d un Garulfo pour rester dans le même registre. Dans son oeuvre, l'auteure joue des paraboles, des espaces et du temps tout en se mettant en scène d'une façon d'autodérision. " Et notre chère auteure, que lui réserveriez-vous?- Surtout si c'est sanglant"!!! Oui oui dites nous!! Mais n'est-ce pas Nancy sous les traits de Blanche-Poudre qui s'éveille pour se recoucher aussitôt devant l'absurdité comique de la situation? Une lecture pour "Public averti" LOL!!! même si Patience n'a pas les atouts de la Blanche-Neige de Taboo. Bon, même si vous "n'entendez rien à cette histoire" à cause de ce " fléau de donzelle", l'auteure bien sûr, je vous recommande cette oeuvre hors norme sans me cacher dans un "espace ispassiconique".
Le Fils du roi
Deuxième album publié par Le Tripode dans le même univers, après Longue Vie, même si de mon point de vue les deux albums sont indépendants. On y retrouve le même dessin accrocheur, au Rotring, fourmillant de détails, jouant sur un trait fin, méticuleux pour les décors (alors même que les personnages, leurs visages, sont plutôt moins fouillés). Le format a changé (beaucoup plus grand), et ce ne sont plus des dessins pleine page, mais il y a une sorte de gaufrier (irrégulier). Changement aussi au niveau de l’histoire. Si l’on est toujours dans un univers médiéval fantastique, je trouve que cet album joue beaucoup plus sur la poésie, l’onirisme. Moussé enrichit son univers, qui est toujours aussi violent par ailleurs. Voilà une œuvre très atypique, étrange, développant un merveilleux qui doit tout autant à ce qui est représenté qu’à la façon dont Moussé le représente : pour amateur de curiosités. Le Tripode (que je connais essentiellement pour les romans qu'il a publiés) s’affirme éditeur de « Littérature – Arts – Ovnis ». Nul doute qu’il faille ranger les albums de Stanislas Moussé dans la troisième catégorie.
Le Bar du vieux Français
Ce récit intimiste est d’une délicatesse rare. Deux destins qui convergent l’un vers l’autre pour se retrouver au Bar du Vieux français en plein désert, le bar d’un vieil homme qui sait si bien raconter les histoires. Le scénario est original, sensible et au-delà des deux personnages principaux, il nous dévoile l’Afrique qui rêve d’Europe et l’Europe qui rêve d’Afrique. Traversant l’Afrique, Célestin va connaître la peur, la fuite, le désert, les Touaregs, les missionnaires… Rien de touristique dans ce parcours. Traversant la France et l’Espagne, Leila qui a fui sa famille et les traditions auxquelles elle ne peut échapper, découvre le Maroc, berceau de sa famille, la liberté et sa vie de femme. Une sorte de road trip dans lequel chacun joue sa vie. J’ai beaucoup aimé le dessin avec son encrage épais et ses couleurs vives. Il colle parfaitement avec le caractère bien trempé des deux héros de l’histoire. Belle ambiance dans cette histoire si bien racontée.
Contribution à l’étude du léger brassement d’air au-dessus de l’abîme
Ibn Al Rabin est un auteur atypique. Son trait minimaliste ne plait pas à tout le monde mais ses admirateurs peuvent se jeter, les yeux fermés, sur cet album, dessiné entre 2007 et 2012 à Buenos Aires et Genève (détail futile mais 5 ans quand même). A travers différentes scènettes et autant de personnages, l’auteur narre leurs réactions face à une invasion extra-terrestre. On retrouve son ton absurde dans pareille situation, c’est vraiment plaisant et drôle, les dialogues sont très réussis. Pour les curieux, cet album est parfait pour rentrer dans son univers, je suis toujours fasciné par cet auteur qui avec 3 fois rien arrive à m’attraper (petit coup de cœur perso) Seule petite ombre au tableau, les 2 petites séquences du fanzine grwzts insérées, ça sert la thématique du dessin mais ça m’a moins passionné. Un bon cru, dans la veine de retour écrémé. 3,5+