Surcharge cognitive et émotionnelle
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Il s'agit d'une minisérie complète, en 4 épisodes initialement parus en 1996. Flex Mentallo est un personnage créé par Grant Morrison et apparu pour la première fois dans un épisode de la Doom Patrol (dans Down paradise way). Cette édition est dite "deluxe" car elle est en format un peu plus grand que le format comics, les planches ont bénéficié d'une nouvelle mise en couleurs, elle contient 6 pages d'esquisses préliminaires, et 6 pages crayonnées en noir & blanc.
L'histoire débute par un texte de 4 pages relatant la création de Flex Mentallo (Man of Muscle Mystery) par Chuck Fiasco pendant le Golden Age des comics (à peu près de la fin des années 1930 à la fin des années 1940), et la reprise de la série par Wallace Sage qui en a fait une quête pour la vérité absolue dans les années 1960 à 1963.
Après cette introduction qui est partie intégrante de la narration, la bande dessinée commence en propre et un homme en imperméable dont le visage est mangé dans l'ombre d'un chapeau lance une bombe dont l'explosion donne naissance à un univers sous forme d'un Big Bang, à moins que ce ne soit une marque bizarre sur une coquille d'oeuf, ou un croquis rapide de Flex Mentallo sur un bloc note, alors qu'il attend sa commande de hamburgers. C'est alors qu'apparaît l'homme en question dans le restaurant et qu'il jette une bombe (seulement 4 pages se sont écoulées). Dans son appartement, Wallace Sage est en train de téléphoner à une association d'écoute et d'aide ; il vient d'avaler un mélange de médicaments et de drogues et il souhaite parler à quelqu'un de ses problèmes. Dans le cadre de son enquête Mentallo se rend au commissariat où un inspecteur prénommé Harry (avec un problème de poisson rouge nommé Peter) lui apprend que ces bombes sont posées par un groupuscule appelé Factory X.
Grant Morrison a expliqué après coup que "Flex Mentallo" constitue la première partie d'une trilogie thématique avec (2) The Invisibles (1994-2000), et (3) The Filth (2002). Effectivement ce récit appartient aux œuvres conceptuelles de l'auteur. Il marque également sa première collaboration avec l'illustrateur Frank Quitely.
Dans sa conception, cette histoire s'apparente à The Filth. Il y a un premier niveau de lecture concret qui suit 3 personnages (Flex Mentallo, Wallace Sage et l'inspecteur Harry) dans leurs péripéties. Flex Mentallo effectue une enquête très surréaliste, rencontrant des figures imposées des comics de superhéros, à la fois archétypales, et totalement uniques. Il y a ces bombes qui n'occasionnent que des dégâts sur l'état d'esprit des victimes (la peur du terrorisme), cette école abandonnée pour jeunes assistants de superhéros (sidekick), ce supercriminel à 5 têtes chacune à base d'une variété différente de mentallium (une version de la kryptonite adaptée à Flex Mentallo), la Légion des Légions (ce supergroupe de superhéros dont le nom évoque la multitude kitchissime des membres de la Legion of SuperHeroes), le mot de pouvoir qui transforme un individu en superhéros (allusion au SHAZAM de Captain Marvel), et Flex Mentallo lui-même (superhéros au pouvoir impossible, à la musculature hypertrophiée, au slip de bain léopard marié à des bottes de catcheur, totalement ridicule, absolument impressionnant). Au travers de sa conversation avec un service téléphonique d'écoute et d'aide psychologique, Wallace Sage retrace l'évolution de son amour des superhéros comme genre "littéraire", son développement en tant que scénariste, sa volonté de dire quelque chose de signifiant au travers des aventures de superhéros, sa quête de sens. Enfin il y a cet inspecteur Harry (c'est son prénom) bedonnant et bourru, qui enquête en acceptant de s'associer avec un supercriminel.
Le personnage de Wallace Sage permet tout de suite au lecteur de comprendre que ce récit est en partie autobiographique et que Sage est un double fictionnel de Morrison qui lui permet d'exposer son parcours de lecteur de comics, et d'analyser sa soif d'aller chercher une vérité non conventionnelle, hors d'une culture classique et institutionnalisée. Les personnages deviennent alors des métaphores (deuxième niveau de lecture) remplaçant leur contrepartie dans la réalité, et permettant à Morrison d'user d'un humour sarcastique. Il peut recaser les phrases clichés des comics dans la bouche de Flex Mentallo et des autres, à prendre à la fois au premier degré dans le cadre de l'action, à la fois au second degré comme une mise en évidence de l'idiotie de ces phrases toutes faites telles que "Reality dies at dawn !", "Humanity's counting on us to save the world !", etc. Mais il utilise également Sage pour ironiser sur les clichés accolés aux lecteurs de comics, par exemple quand il demande à son auditeur qui a besoin des filles quand il y a des comics.
Bien sûr, Flex Mentallo et Wallace Sage sont des allégories, des représentations de plusieurs concepts abstraits tels que l'évolution des histoires de superhéros au fil des décennies, et de l'auteur de comics s'interrogeant sur les sources de son inspiration, la valeur de la sous-culture populaire, la validité littéraire des récits de genre.
Pour cet histoire, Morrison bénéficie d'un illustrateur haut de gamme pour mettre en images ses concepts ébouriffants : Frank Quitely, encore jeune dessinateur à l'époque. Ils collaboreront régulièrement ensemble par la suite sur les New X-Men, All-Star Superman et Batman & Robin. Il emploie ici un style de dessins détaillés, photoréaliste, dans lequel les libertés prises avec la réalité s'amalgament parfaitement avec les aspects prosaïques. Un homme en slip léopard avec une musculature impossible et des bottes à lacets, c'est ridicule et grotesque. Sous la plume de Quitely, c'est possible, sans solution de continuité avec le monde dans lequel il évolue. À la fois les dessins de Quitely parviennent à convaincre le lecteur que ce personnage (et les autres superhéros) a sa place dans cet environnement, à la fois il est ridicule du fait du réalisme, et de son superpouvoir absurde. Quitely a pris le soin de concevoir des visages très spécifiques pour chaque personnage, très réalistes, sans être outrageusement marqués. Cet investissement dans l'apparence des individus les fait exister comme dans peu de bandes dessinées (ah ! les gros sourcils de Harry, la coiffure de Flex, etc.). Quitely s'applique également pour chaque décor, et le lecteur peut pleinement s'immerger dans ce monde dense et particulier. Pour cette histoire, Morrison a vraiment eu la chance d'avoir un dessinateur à la hauteur capable de tout faire passer, même les séquences les plus fragiles. Il y a cette page incroyable où un supercriminel (Hoax) fait croire à l'inspecteur Harry qu'ils viennent de s'évader de sa cellule grâce à un tour d'illusionniste. Quitely a su trouver le parfait dosage pour rendre palpable ce moment de prestidigitation, un pur moment de bande dessinée, impossible à transposer dans un autre média.
"Flex Mentallo" appartient à la catégorie des comics conceptuels et intellectuels de Grant Morrison. Il présente plusieurs particularités qui le rendent un peu plus accessible. (1) Sa brièveté : malgré une structure complexe articulée autour de 3 personnages, plusieurs niveaux de réalité et de conscience, et une forte connectivité entre les événements qui va au-delà de la causalité entre plusieurs passages, le lecteur peut se souvenir de tout et déchiffrer chaque lien. (2) Frank Quitely : son implication est totale et il cisèle chaque illustration avec une grande sensibilité et une compréhension parfaite du scénario ; il met servilement et fidèlement en images le récit, tout en lui conférant une densité substantielle, sans devenir un obstacle à la lecture. (3) Cette histoire est en même temps la profession de foi de Morrison en tant que créateur de comics, et son parcours de développement personnel ; cette dernière composante apporte une dimension relativement didactique qui aide le lecteur dans cette aventure. (4) le récit se termine de manière claire et satisfaisante.
Grant Morrison et Frank Quitely ont réalisé une histoire palpitante, pleine d'action et de sensations fortes, qui constitue un véritable manifeste de créateurs de comics exigeant. Oui ils créent des visions et les envoient à la figure des lecteurs tels des bombes, modifiant leur état psychologique, et même leur vision du monde ! Tout le programme annoncé dans la métaphore de la page d'ouverture !
Les voyages forment la jeunesse.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il contient les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, coécrits par David & Maria Lapham, dessinés et encrés par David Lapham. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc. Ed Piskor a écrit une introduction d'une page, soulignant le fait que les époux Lapham écrivent des personnages complexes qui dépassant les catégories Bons & Méchants, et qu'ils comptent sur l'intelligence du lecteur pour participer activement. le tome comprend également la couverture variante réalisée par Bill Sienkiewcz, ainsi que 8 pages de crayonnés et d'études graphiques.
Dans son blog, Lodger évoque son arrivée dans la petite ville de Blossom, 1.400 habitants, située au nord du Lac Supérieur, après avoir passé 2 mois à voyager en bus. Dans un des pavillons, un homme âgé rentre chez lui et se rend dans la chambre où sa femme est alitée. Il indique qu'il a parlé à quelqu'un (peut-être leur fils) et que celui-ci va venir séjourner quelques jours chez eux, ce qui amène un grand sourire sur le visage de sa femme. Il lui rabat son masque sur les yeux pour qu'elle se rendorme. Dans son blog, Lodger continue d'expliquer son périple : il a préféré s'arrêter à Blossom, plutôt que de se rendre à Winnipeg comme il en avait l'intention, la ville lui semblant très accueillante. Ailleurs dans la ville, Ricky arrive au volant d'une voiture et se stationne devant le drugstore. Elle parle à haute voix à un certain Golddigger. Alors qu'elle va pour y entrer, un vieil homme ouvre la porte, en sort et la lui tient ouverte en l'assurant qu'elle sera comblée par les glaces faites maison. Elle se dirige vers le comptoir et se renseigne auprès du barman pour savoir pourquoi il y a autant de voitures de police dans la rue.
Ricky indique au barman qu'elle a lu de bonnes appréciations sur le blog de Lodger. Elle lui pose des questions sur les glaces faites maison, et en particulier le parfum Rêve d'Amande. Finalement elle repart sans avoir rien consommé et se rend chez Jeanie Southbird, une habitante louant des chambres près du lac. Sur le pas de la porte, elle remarque le courrier accumulé non ouvert. Elle rentre à l'intérieur et découvre la logeuse inconsciente sur son lit, ses chats en train de la regarder. Il y a des mouches qui baguenaudent sur son visage : elle semble morte, suite à un suicide médicamenteux. Ricky fouille un peu dans ses affaires, puis s'éclipse discrètement par la porte de derrière. Elle s'est éloignée de quelques mètres quand une voix lui intime de s'arrêter, de placer ses mains sur la tête, et de se retourner. Ricky Toledo obtempère à l'injonction des 2 policiers, tout en faisant discrètement tomber son revolver par terre, à leur insu. Ils vérifient son identité et elle leur indique que la veille elle se trouvait au Pine Ranch Lodge, en bordure de la ville d'Omaha. Un policier vérifie ses dires, pendant qu'elle explique à l'autre qu'elle recherchait Freddie, son copain qui l'a laissée tomber. L'autre policier revient en indiquant qu'un autre cadavre vient d'être découvert.
Un lecteur avertit en vaut deux et ce ne sera pas de trop. S'il connaît déjà les époux Lapham pour leur série Stray Bullets, le lecteur sait qu'il s'apprête à plonger dans un polar noir et glauque. S'il a lu l'introduction d'Ed Piskor, il sait qu'il va devoir mettre son cerveau à contribution pour une lecture active. Sinon, il découvre une première page attestant déjà d'une narration sophistiquée : les cellules de texte s'apparentant à des entrées de blog de voyage, les dessins montrant des lieux de vacances avec une suite indiquant la progression de celui qui regarde. Dès la deuxième page, il (re)trouve le découpage de planche qu'affectionne David Lapham : une grille de 8 cases répartie en 4 lignes de 2 cases. En fonction de la séquence, l'artiste peut fusionner 4 de ces cases pour n'en former qu'une : les 2 bandes supérieures, ou les 2 bandes intermédiaires, ou encore les deux bandes inférieures. Il s'agit d'une disposition de cases de type gaufrier, reproduite systématiquement, ce qui produit un effet un peu surprenant de prime abord. Elle renforce la force du lien de cause à effet entre les 2 cases de chaque bande, et elle imprime un rythme très régulier. Les auteurs s'en servent pour accenteur la déstabilisation du lecteur.
En effet, il faut du temps au lecteur pour remettre les faits dans l'ordre. le récit est construit en rapprochant des séquences qui ne se déroulent pas dans l'ordre chronologique. Comme à chaque fois dans la mise en pratique de cette recomposition temporelle, le lecteur s'interroge sur ce qu'elle apporte à l'expérience de lecture. le premier effet est de maintenir le lecteur sur le qui-vive puisqu'il ne peut pas faire l'économie d'un dessin ou d'une phrase, et qu'il se demande quel lien logique unit ces différentes informations. Il prête également plus d'attention aux informations visuelles, le dessinateur réalisant des images très prosaïques, banales même, mais pouvant pourtant receler un autre sens. Cela commence dès la deuxième scène : que faut-il voir ou comprendre dans les gestes attentionnés de Carl pour Carla-Ann sa femme alitée ? Lapham fait en sorte de dessiner la séquence, les gestes, pour que le lecteur s'interroge sur l'intention réelle du mari. Page 11, le vieux monsieur tapote sur l'épaule de Ricky pour un geste affectueux dénué de sous entendu pervers. Page 21, le lecteur se rend compte qu'il a sous-estimé l'importance de ce geste, surtout parce que le dessin ne montrait pas tout. Pour autant il n'a pas besoin de revenir en arrière pour s'assurer de ce qui s'est passé. le deuxième effet est que chaque séquence génère des sensations et des ressentis plus riches : celui généré par ce qui est montré au premier degré, celui généré par les suppositions que le lecteur est amené à faire, celui qui survient en décalé quand il prend la mesure de ce qui s'est passé. du coup, le lecteur est plus attentif, et le récit exhale plus de saveurs : la forme recomposée de la ligne temporelle se trouve pleinement justifiée.
Les dessins réussissent à dégager à la fois une sensation de spontanéité et de rigueur, pour une impression globale surprenante. Prises une par une, les cases comportent un bon niveau de densité d'informations visuelles, concrètes. L'artiste montre la petite ville de Blossom, en bordure du lac, avec ses bâtiments à un étage, bien alignés le long de la rue principale en bordure du lac, les bungalows majoritairement bon marché en périphérie de la ville, la gare routière très fonctionnelle portant déjà les premières marques de l'usure du temps. La majeure partie des retours en arrière se déroulent à Elroy, en Arizona, une ville écrasée par la chaleur, comptant 312 habitants (enfin 312 au début) : le lecteur voit que cette petite ville s'est construite en fonction de la chaleur, pour des habitants avec un budget limité. Tout du long du récit, les personnages évoluent dans une Amérique des classes populaires. Les décors informent donc le lecteur sur leur niveau social et le récit comme l'intrigue sont intrinsèquement liés à ces lieux banals et fonctionnels. Les auteurs s'en servent pour opposer cette normalité au comportement des personnages.
La couverture annonce la couleur : une jeune femme sous le coup d'une forte perturbation émotionnelle armée d'un flingue. Il s'est passé quelque chose et ça va dégénérer. Rapidement, le lecteur comprend que Ricky est à la poursuite de l'individu qui tient le blog du Lodger, et qu'il s'est passé quelque chose de traumatisant à Elroy par le passé, quand elle était plus jeune. Dans un premier temps, il hésite à imputer les entrées sur Lodger sur le blog à Dante ou à Ricky elle-même. Cela fait partie de la dimension active de la lecture, et cela rapproche finalement le poursuivant et le poursuivi, montrant que leur état d'esprit est potentiellement plus similaire qu'il n'y paraît. le décalage entre les entrées de blog et ce que montrent les dessins introduit également une forme de schizophrénie car il n'y a pas exacte correspondance entre les 2 points de vue. Cela sous-entend qu'un ou deux personnages, ou peut-être plus ne sont pas forcément bien dans leur tête, que ce soit sur le plan émotionnel, ou sur leur façon d'interpréter la réalité qu'ils captent avec leurs sens. Les températures très élevées d'Elroy (en moyenne et en valeur absolue) échauffent les esprits et affectent les comportements. Ricky fait régulièrement usage de violence et se montre obsédée par l'idée de retrouver Dante. Ce dernier a également une drôle de façon d'envisager sa place dans la société et le rôle qu'il souhaite y jouer. Quand le lecteur arrive à la fin du récit, il se rend compte que toutes les pièces du puzzle se sont assemblées d'elles-mêmes sans qu'il ne doive fournir d'effort supplémentaire, sans qu'il ne doive retourner en arrière. La recomposition de la ligne temporelle s'est avérée un dispositif pertinent et bien utilisé, donnant plus d'impact au drame qui vient de se jouer.
Lodger n'est pas une lecture facile et immédiate en cela qu'il faut accepter de participer de manière active pour se demander ce qui se passe réellement, à partir de ce qui est dit et montré, et pour reconstituer progressivement la chronologie des événements. Dans le même temps, c'est un récit qui touche le lecteur directement, du fait des émotions et des états d'esprit des personnages, et de leur léger décalage par rapport à ce que le lecteur considère être comme normal. Alors qu'il observe des endroits banals et communs, il se rend compte des petites bizarreries dans le comportement et les réactions des uns des autres, comme lui-même peut se sentir en décalage avec les personnes qui l'entourent et qu'il côtoie. de séquence en séquence, il mesure à la fois le naturel du comportement de Ricky, de Dante et des autres, ainsi que leur anormalité, éprouvant l'expérience d'être eux. Il ressort bouleversé en ayant compris le manque émotionnel qui habite Ricky.
La fin justifie les moyens.
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Ce tome fait suite à "Invasion!" (en anglais), l'une des 4 histoires présentes dans le premier numéro de l'hebdomadaire anglais "2000 AD". Il contient une saison complète, découpée en 3 chapitres, initialement parus dans les numéros 1387 à 1396, 1450 à 1459, et 1526 à 1535, de "2000 AD", en 2004 (chapitre I), 2005 (chapitre II) et 2007 (chapitre III). Les 3 chapitres ont été réalisés par Pat Mills (scénario) et Charlie Adlard (dessins et encrage). Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, de 190 pages.
L'histoire se déroule en 2004, alors que l'Angleterre a été envahie par les Volgans en 1999. Les États-Unis ont signé un pacte de non-intervention avec les volgans. Sur le territoire anglais, la résistance existe et elle dispose d'une organisation structurée. Bill Savage y occupe une place de choix en tant qu'opérateur de terrain, du fait de ses actions d'éclats chroniquées dans "Invasion!". Après avoir s'être fait refait le visage au Canada, il revient en Angleterre, où il usurpe l'identité de son frère Jack, porté disparu, vraisemblablement mort.
Sous couvert de sa fausse identité, Bill Savage continue ses actions de sabotage la nuit, en plein Londres avec d'autres résistants. Première mission : libérer Rusty, un compagnon d'armes capturé à la suite de l'accident qui a fait passer Bill pour mort. Puis il faut éviter de se faire prendre, et essayer de retourner l'opinion publique, pour provoquer un soulèvement populaire contre l'occupant.
Cette histoire bénéficie d'une courte préface d'une page, écrite par Pat Mills en mars 2007, où il évoque rapidement l'une de ses sources d'inspiration (un voyage à Plovdiv en Bulgarie en 2002), ainsi que sa volonté de donner plus de consistance à la personnalité de Bill Savage. Si cette histoire a connu un regain d'intérêt, et une publication en version française, c'est du fait du dessinateur : Charlie Aldlard, dessinateur professionnel depuis le début des années 1990, mais ayant connu le succès grâce à sa participation à la série Walking Dead de Robert Kirkman dont il est le dessinateur en titre depuis l'épisode 7, en 2004.
Le lecteur de Walking Dead retrouve les dessins caractéristiques de cet artiste. Il y a pour commencer cet usage intensif d'aplats de noir massifs, des gros blocs qui donnent du poids à chaque case. Il y a la facilité apparente avec laquelle il dessine des personnages normaux, à la morphologie raisonnable (pas de muscles hypertrophiés), des tenues vestimentaires de tous les jours (sans beaucoup de détails, mais suffisamment pour ne pas donner l'impression que tout le monde est en jean & T-shirt).
Les personnages sont aisément reconnaissables du premier coup d'oeil, avec une apparence cohérente du début jusqu'à la fin. Les expressions des visages ne sont pas très nuancées, mais elles sont assez justes pour que le lecteur puisse se faire une idée claire de l'état d'esprit de chaque personnage. Adlard aborde les accessoires de la même manière. Il ne s'agit pas d'en mettre partout dans toutes les cases. Mais il y apporte un soin réel, comme les ordinateurs, les pots à crayons, les voitures, les couverts, ou encore les draps de lit.
De séquence en séquence, le lecteur peut constater qu'Adlard apporte une véritable attention dans les décors et les arrière-plans. Il est possible d'identifier certains monuments de Londres, comme Westminster Abbey. Les façades des immeubles ressemblent à celles bien réelles que l'on peut voir dans cette ville. le lecteur constate que le niveau de détails des décors est assez élevé, et qu'ils sont présents très régulièrement, lui permettant de s'immerger dans cette guérilla urbaine.
Les séquences d'action sont facilement lisibles et fluides, sans en devenir trop spectaculaires, ce qui aurait constitué un contresens par rapport à la tonalité du récit. Éventuellement le lecteur un peu tatillon pourra se lasser du systématisme dans les aplats de noir, sans réelle logique avec les ombres portées. Ce même lecteur constate qu'en tant que metteur en scène, Adlard manque d'imagination lors des scènes de dialogue, n'hésitant pas s'en tenir à des cases occupées uniquement de têtes en train de parler. Mais il s'agit de défauts mineurs au regard de la qualité de sa narration visuelle.
Dans le premier tome "Invasion!", le scénariste Gerry Finley-Day dépeignait Bill Savage comme un individu n'ayant rien à perdre, et ayant juré de massacrer le plus possible de soldats volgans, et même les collaborateurs anglais se trouvant sur son chemin. Pat Mills décide de ramener le personnage au coeur du territoire occupé, à Londres. Il commence par éclaircir la question de la nationalité des volgans, en indiquant qu'il s'agit du nom d'un parti politique créé par le maréchal Vlad Vashkov, en mémoire de Joseph Staline. Page 15, il expose la chronologie des événements ayant mené à l'invasion de l'Angleterre de manière synthétique et concise. Et c'est parti.
Le principe de a série reste basique : Bill Savage extermine des volgans à coup de carabine, et continue à tuer sans état d'âme tous les collabos. Les objectifs de la résistance prennent de l'ampleur, jusqu'à préparer l'assassinat de Vlad Vashkov (le chef d'état volgan), lors d'une visite officielle à Londres. Bill Savage est un combattant hors pair, tuant sans hésitation, grand et fort. S'il se tire souvent de situations périlleuses et de pièges, il commet aussi des erreurs qui lui coûtent cher. le lecteur apprécie d'avoir son quota d'action spectaculaire, mais pas trop. Il constate que Pat Mills n'a rien perdu de son inventivité sadique, qu'il s'agisse du goudron pyrophorique (les individus posant le pied dessus prennent feu), ou du sort réservé aux prisonniers (âmes sensibles s'abstenir).
Le scénariste a l'art et la manière pour que son intrigue dégage une impression de vraisemblance, à la fois quant aux capacités de Bill Savage, à ses stratégies (même s'il fonce parfois dans le tas pour s'en sortir), et à la politique d'occupation des volgans qui n'a rien de naïve. À plusieurs reprises, le lecteur constate que les actions des uns et des autres évoquent des stratégies réelles mises en place lors de la seconde guerre mondiale, ou dans d'autres pays occupés plus récemment.
Petit à petit, le récit prend une dimension horrifique du fait de sa vraisemblance, malgré ses dehors d'anticipation. Pour commencer, Bill Savage lui-même n'est pas un preux chevalier sur son destrier. Il tue sans remords les soldats ennemis, comme s'il ne s'agissait que de pions interchangeables. Or Pat Mills prend la peine à plusieurs reprises de montrer qu'il s'agit de simples troufions, des êtres humains dont le travail est d'être soldat, sans réelle conviction politique. Il ne va pas jusqu'à les dépeindre comme des individus peu consciencieux, juste des êtres humains faisant leur boulot. Effectivement, il insère dans la narration quelques tortionnaires particulièrement impliqués. Mais à la surprise du lecteur, ces tortionnaires peuvent aussi bien être des volgans, que des anglais. Les fanatiques et les profiteurs sont dans les 2 camps, et ils appartiennent aux 2 sexes (la terrible et crédible Svetlana Jaksic pour les volgans).
Bill Savage présente la même ambigüité. Certes Pat Mills joue avec le patriotisme anglais, en montrant les anglais bon teint (ouvriers, comme cols blancs) humiliés par l'envahisseur (et même des femmes violées par les soldats volgans, hors caméra, fait malheureusement courant lors d'une invasion). Mais Bill Savage est un individu violent. Il ne mène pas une guerre de salon, ou une guerre propre.
Dans sa série La grande guerre de Charlie, Pat Mills a exposé sa façon de concevoir la guerre : une guerre propre est une vue de l'esprit, ça n'existe pas. Il n'est donc pas étonnant que Savage se salisse les mains, et ne fasse pas de détails. Un bon ennemi est un ennemi mort. Il est légitime de résister à l'envahisseur, et c'est même un devoir, mais ça ne grandit en rien le personnage principal.
Non seulement Savage n'hésite pas à tuer y compris des anglais, mais ne plus il manipule les autres autour de lui pour sa cause, à savoir la résistance. Il n'éprouve aucun scrupule à se servir de Noddy (le mari de sa sœur Cassie), même si celui-ci n'a plus toute sa tête et ne se rend pas compte des risques qu'il prend. Il n'hésite pas à le menacer physiquement pour obtenir de lui ce qu'il veut. Il doit y avoir une résistance contre l'occupant, mais elle ne sera jamais propre ou même honorable. La fin justifie les moyens, et la vengeance est la motivation première.
Pat Mills montre très bien comment les chefs d'état-major ou des gouvernements usent de tous les stratagèmes à leur disposition pour manipuler l'opinion. Bill Savage n'hésite pas à organiser des coups d'éclat pour frapper l'opinion, même si le coût en vie humaine est élevé, tant pis pour les otages détenus par les volgans. Les États-Unis n'hésitent pas à acheter la paix en laissant les anglais à leur triste sort, de l'autre côté de l'océan.
Bien sûr, le gouvernement volgan et le maréchal Vashkov sont ceux qui utilisent les moyens les plus perfides, de la torture des prisonniers, à la manipulation par les médias (avec des émissions de télévision calibrées pour faire accepter la situation de manière subliminale), en maquillant le massacre d'otages en exécution de dangereux terroristes, pour conserver une paix précaire, et faire avancer le pays vers la paix, dans une démarche prétendument participative. L'accumulation de ces manipulations et de ces vies humaines gaspillées finit par installer un climat de terreur palpable, une horreur omniprésente et très concrète.
Quand Pat Mills joue avec les médias pour montrer comment les hommes de pouvoir les manipulent, il semble décrire une réalité bien concrète et présente, indépendamment du contexte d'occupation du récit. Les médias décrits ne sont pas ceux d'une anticipation farfelue, mais bien ceux en place aujourd'hui, le sous-entendu que le concept de "temps de cerveau disponible" et d'acceptation de l'idéologie en place sert de nombreux intérêts qui ne sont pas forcément ceux du peuple, ou de l'individu. L'intimidation qui pèse sur le journaliste Tom Savage (un frère de Bill) ne semble pas relever que de la pure fiction, mais renvoie à des faits bien réels de menaces pour faire taire les reporters trop compétents.
Ce tome peut se lire comme une saison autonome de la série "Savage", autocontenue, Pat Mills prenant soin d'effectuer tous les rappels nécessaires de manière claire et concise, la fin apportant un niveau de résolution satisfaisant. Les dessins de Charlie Adlard décrivent un monde noir et violent, où les faibles sont des victimes toutes désignées. le scénario de Pat Mills dépasse largement le simple cadre du récit d'aventure, ou même de celui de la résistance contre l'occupant, pour emmener le lecteur vers une réflexion sur les exigences des conflits armés, leurs dommages collatéraux, les bobards que le vulgus pecum est prêt à accepter en toute connaissance de cause pour bénéficier de la paix. Ces auteurs ne décrivent pas un monde d'anticipation, mais les différents degrés de totalitarisme qui accompagnent toute forme de gouvernement, par les politiques, par l'argent, par l'idéologie… Pour les plus courageux, Bill Savage continue de se battre dans "The Guv'nor" (en anglais) avec des dessins de Patrick Goddard, et toujours un scénario de Pat Mills.
Ce tome contient une histoire complète, se déroulant dans l'univers partagé de Black Hammer créée par Jeff Lemire & Dean Ormston. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Jeff Lemire, dessinés et encrés par Max Fiumara, avec une mise en couleurs réalisées par Dave Stewart. Fiumara a réalisé les couvertures originales des 4 épisodes. Ce tome contient également les couvertures variantes réalisées par Declan Shalvey & Jordie Bellaire, Jeff Lemire, J.G. Jones, Dustin Nguyen, Annie Wu, ainsi que 20 pages d'études graphiques avec quelques annotations des créateurs. C'est la deuxième série dérivée de Back Hammer, après Black Hammer présente : Sherlock Frankenstein & la ligue du mal par Lemire & David Rubín.
Au temps présent, le docteur Jim Robinson soliloque dans sa tête, comme s'il s'adressait à son fils Charlie. Dans le monde réel, il se trouve dans son ancien laboratoire doublé d'un observatoire avec télescope, et il se souvient de son obsession à découvrir la para-zone, une dimension en dehors de la nôtre, susceptible de contenir une source d'énergie infinie. Il se souvient comment, en 1941, il avait reçu la visite de 2 agents du ministère de la défense, lui offrant de travailler pour ledit ministère, en échange d'un financement gouvernemental, et de l'utilisation des découvertes de Robinson pour concevoir et construire des armes permettant de gagner la guerre contre les allemands. Robinson était retourné dans son appartement minable, pour en parler avec sa femme Joanie s'occupant de leur nouveau-né. Malgré les réticences éthiques de son épouse, il avait accepté de donner suite à ce recrutement. Après des semaines de recherche acharnées, parfois plusieurs jours d'affilée sans rentrer chez lui, il avait enfin mis au point un instrument sous forme de fer de lance montée sur un long manche.
Sans plus attendre, Jim Robinson avait activé la para-baguette et s'était élancé dans les cieux, réussissant à établir le contact avec la para-dimension. Il s'était rendu en volant à son appartement pour faire part de sa victoire scientifique à sa femme, pleine d'appréhension quant aux conséquences de sa découverte. Au temps présent, il se rend dans un hôpital pour visiter un malade. En 1942, dans un entrepôt, 6 superhéros Abe Slam, Wingman, Horseless Rider, Captain Night, Doctor Day et Golden Gail s'interrogent sur la l'opportunité de quitter Spiral City pour rallier l'Europe et se battre contre l'armée allemande qui dispose elle aussi d'individus dotés de superpouvoirs. Certains pensent que l'engagement dans le combat constitue un devoir de citoyens, d'autres qu'ils ne peuvent pas abandonner Spiral City alors que des supercriminels y sont en activité. Ils décident d'un vote à main levée qui ne les départagent pas car il y a 3 votes pour chacune des 2 propositions. Doctor Star arrive à ce moment-là et sa voix fait basculer le choix.
Le lecteur n'était pas forcément resté sur une bonne impression avec la série dérivée précédente, mais la promesse de la richesse de l'univers partagé conçu par Jeff Lemire est telle qu'il fait bien volontiers une deuxième tentative pour découvrir un récit se focalisant sur l'un des superhéros dudit univers. Il lui faut peu de temps pour comprendre que l'auteur réalise un hommage patent et déclaré comme tel à l'une des créations de James Robinson : Starman . Ce qui est plus surprenant, c'est que dans un premier temps, Lemire rend plus hommage à Ted Knight qu'à son fils Jack Knight. En effet le personnage principal (qui s'appelle James Robinson, et non ce n'est ni un hasard, ni une coïncidence) semble âgé d'une cinquantaine d'années et il revient dans son observatoire. En outre sa carrière de superhéros a débuté dans les années 1940, pendant la seconde guerre mondiale. Le lecteur retrouve donc intact le principe de base de cet univers partagé : un hommage référentiel aux superhéros de Marvel et DC, assumé et revendiqué. La démarche de Jeff Lemire est de nature postmoderne, utilisant des matériaux préexistants, combinant des superhéros préexistants, pour une forme de pastiche qui respecte totalement le matériau de base, qui embrasse les conventions du genre, sans les tourner en dérision. De la même manière que Kurt Busiek estime que le superhéros relève plus du média que du genre, car il est possible de raconter des histoires dans tous les genres existants, Lemire estime que les superhéros DC et Marvel constituent également un média.
Ici, le lecteur découvre l'histoire d'un individu ayant inventé un outil d'anticipation lui donnant accès à une source d'énergie extradimensionnelle fantastique. Il s'en sert pour devenir un superhéros et combattre le Troisième Reich, ce qui apparaît logique et assumé puisqu'il a été financé par le gouvernement des États-Unis. L'histoire commence en 1941 et se termine au temps présent du récit en 2018. Pour la mise en images de ce projet, Jeff Lemire (et les responsables éditoriaux) a recruté Max Fiumara, habitué à dessiner des récits d'une autre franchise Dark Horse, à savoir Abe Sapien, une série dérivée de la série BPRD et Hellboy. Il réalise des dessins dans une veine descriptive et réaliste, avec une légère exagération dans les visages et les silhouettes, mais pas assez pour basculer dans un registre comique ou une lecture pour enfant. Comme à son habitude, Dave Stewart accomplit un travail de mise en couleurs minutieux et inspiré. Il opte pour une approche naturaliste, avec une utilisation mesurée et maîtrisée des dégradés pour ajouter un peu de relief aux surfaces, une impression discrète d'ombres portées. Il ne se lance pas dans des camaïeux complexes pour remplir les fonds de case. Il utilise une teinte entre gris et brun pour une impression entre nostalgie et tristesse pour les séquences du temps présent.
Les pages d'étude graphique en fin de volume attirent l'attention du lecteur sur 2 ou compositions de page plus complexes. Dans les faits, ce n'était pas nécessaire car le lecteur a apprécié cette double page montrant James Robinson à plusieurs stades de ses recherches, l'étonnante apparence de Wingman en individu âgé (la soixantaine) avec encore ses ailes, ou encore la palanquée de superhéros de l'équipe Star Sheriff Squadron s'élançant vers l'espace. L'artiste impressionne encore plus par sa capacité à conserver une dimension humaine aux personnages, quelle que soit la nature de la séquence. La visite à l'hôpital montre James Robinson comme un individu normal, affecté par la peine de voir un proche ainsi rongé par le cancer, ainsi que la colère froide de l'épouse du mourant. Le jeu des acteurs est juste et naturel, transcrivant bien leur état intérieur, leur état émotionnel, sans pathos démonstratif. Le lecteur ressent pleinement leur désarroi et leur frustration devant la maladie, qu'ils expriment chacun à leur manière. Lorsque Robinson rend visite à son épouse, d'abord pour lui annoncer le financement du gouvernement, puis pour lui annoncer sa découverte, la direction d'acteurs fait apparaître la différence d'état d'esprit entre les 2, le chercheur tout à sa joie de disposer de moyens à la hauteur de ses ambitions, puis d'avoir trouvé, l'épouse absorbée par les tâches du quotidien, partagée entre la joie pour son mari et le ressenti qu'il est plus intéressé par son métier que par son foyer.
Max Fiumara sait également conserver cette dimension humaine pendant les passages d'action. Le costume de superhéros de Doctor Star est bricolé, même s'il est moulant, avec ses bottes de lutteur, son short long de boxer et son imperméable. Il suffit de le regarder pour se rendre compte que c'est un civil qui a combiné son costume à partir de ce qu'il a pu trouver dans le commerce. Même si les costumes de l'équipe du Liberty Squadron sont plus colorés, ses membres conservent également l'apparence d'êtres humains dans des costumes, avec leurs imperfections. Cette capacité à préserver la banalité des individus ne signifie pas l'absence de merveilleux ou de spectaculaire. Le premier contact avec la para-zone baigne dans une lumière psychédélique très séduisante grâce au travail de Dave Stewart, avec une posture de James Robinson montrant bien la force de cette énergie. Les affrontements physiques sont tout aussi spectaculaires, à commencer par le combat entre Doctor Star et le Dragon, mais sans démonstration ridicule de virilité, sans poses conquérantes avec démonstration ridicule de force ou de puissance.
Cette fois-ci, Jeff Lemire a décidé de se focaliser sur son personnage principal, de raconter l'histoire uniquement de son point de vue, avec un accès à ses pensées intérieures qui apparaissent dans des cartouches de texte. Le lecteur peut donc ressentir son exaltation pendant ses recherches fiévreuses, son exultation à avoir trouvé, son entrain à utiliser ses pouvoirs, sa soif de découverte, son plaisir à aller là où personne n'est allé avant lui. James Robinson n'est jamais blasé ou condescendant. Il reste un être humain normal, émerveillé par ce que recèle l'espace, traumatisé par les conséquences de ses absences sur sa famille. L'auteur sait combiner le drame avec la joie, les mêler comme dans une vie normale, montrer comment Robinson essaye de prendre ses responsabilités, essaye d'assumer ses erreurs et de les réparer. Il parvient à rester dans le mode hommage et à écrire une histoire totalement originale. Il rend honneur à James Robinson (le scénariste), sans le plagier, ni le singer. Il se paye même le luxe d'incorporer un autre hommage, à d'autres superhéros de l'univers partagé DC, à la fois totalement transparent, à la fois totalement personnel. Avec ce récit, il prouve de manière éclatante qu'il est tout à fait possible de se montrer créatif et touchant, en écrivant des succédanés de superhéros préexistants.
Ce tome comprend une histoire complète, et finalement indépendante de toute autre. La connaissance préalable des superhéros de l'univers partagé de Black Hammer n'est pas indispensable et n'apporte rien à l'histoire en elle-même. Jeff Lemire et Max Fiumara racontent l'histoire personnelle de James Robinson, chercheur ayant accédé à l'objet qu'il poursuivait, à hauteur d'homme, sans héroïsme exagéré ou clinquant, sans minimiser ses accomplissements. Le lecteur se sent touché par le drame et les accomplissements de cet homme, imparfait et unique. 5 étoiles. Il sait qu'il reviendra pour découvrir la prochaine minisérie dérivée : The Quantum Age avec Wilfredo Torres.
Je rejoins les très bons avis précédents sur cette BD, la première de Singelin que je lis, et qui constitue pour moi un mini coup de cœur. Je l'ai achetée suite à l'avalanche de critiques dithyrambiques que j'ai lues à son sujet et je ne le regrette aucunement !
Il est difficile de décrire la poésie qui se dégage de cette œuvre dont les thèmes sont assez variés (écologie, consumérisme, sens de la vie, amitié, etc.) mais je l'ai refermée en sentant que quelque chose s'était passé. C'est ce qui pour moi différencie une très bonne BD d'une BD sympa qui nous fait simplement passer un bon moment.
Je ne reviendrai pas sur l'histoire qui a déjà été largement décrite précédemment mais sur les plus gros points forts de cette BD :
- Un très bel ouvrage dans son ensemble avec ce côté métallique et fluo collant bien à l'univers de la SF ;
- Un dessin magnifique qui fourmille de détails et aux très belles couleurs pastels. La rondeur et le côté enfantin des personnages tranchent d'ailleurs beaucoup avec certaines séquences assez dures de l'histoire (passage à tabac d'Alex par exemple) ;
- Une histoire très poétique, sans que l'on sache forcément où elle va nous mener, même si comme le souligne Ro, on pourra critiquer par moment la bien-pensance et le côté un peu "fleur-bleue" des réactions de nos 3 héros, pourtant issus de milieux et de conditions sociales très différentes.
Une BD ressourçante et inspirante devant faire partie de toute bonne bdthèque selon moi.
Originalité - Histoire : 8/10
Dessin - Mise en couleurs : 9/10
NOTE GLOBALE : 17/20
Une lecture qui ne laissera personne insensible.
L'adaptation d'un roman dur de Georges Simenon, une postface très instructive de Fromental sur le roman et son auteur.
Tu vas suivre la vie, sur une courte période, d'un jeune homme de 18 ans, Frank, pendant l'occupation "nazis" dans une ville d'Europe de l'Est.
C'est l'hiver, il fait froid et la neige est le décor de cette tragédie.
Frank est une ordure de la pire espèce, né d'une mère maquerelle et d'un père inconnu.
Cette mini autobiographie prend aux tripes et cela on le doit à la narration : Une voix off qui tutoie le lecteur, qui l'interpelle, qui le met devant des faits dégueulasses et toi pauvre lecteur, tu ne peux rien y faire, tu subis. Et c'est là toute l'intelligence de Fromental, il m'a rendu ce monstre presque touchant dans son envie d'autodestruction, dont l'issue est inéluctable pour trouver une forme de rédemption.
Le dessin d'Yslaire dans des nuances de gris est magnifique. Il est juste rehaussé de rares couleurs qui apportent un vrai plus à l'ambiance nauséabonde et feutré que dégage ce récit. Ces couleurs ont aussi un rôle narratif important, elles ne sont pas posées au hasard. En particulier ces différents roses omniprésents, dont le "cuisse de nymphe" pour les lieux de perdition. Même l'étoile jaune de Frank est rose...
Et en y regardant bien, tu pourras découvrir sur de rares cases le mot SWING sur son étoile. Alors, acte solidaire ou de sabordage ?
Gros coup de cœur.
Un album dur, dérangeant et glauque que je recommande chaudement.
Pour découvrir la signification de SWING :
https://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles_cr_lecture54.htm
Sublimissime ! Des dessins d'une beauté à couper le souffle, un scénario où les femmes ne restent pas cantonnées dans leur rôle de victimes mais prennent leur avenir en main ainsi que celui d'autres l'aise.es pour compte. Oui, c'est violent mais n'est-ce pas à l'image de ce que vivaient les femmes à cette époque et à ce que certaines vivent encore aujourd'hui ? Moi j'attends le tome 7 avec impatience.
De Edo Brenes j’avais déjà beaucoup aimé le récent Aparthotel Deluxe, et nouvelle bonne pioche avec « Lobster Paradise » aux éditions Ici même.
Sur le fond, il ne s’agit « que » d’un énième roman graphique, qui nous raconte le quotidien d’un adolescent comme tant d’autres : l’école, les potes, les filles… Mais l’auteur a ancré son histoire dans un contexte intéressant, à savoir la période de guerre civile au Costa Rica en 1947 et 1948, alors qu’une recrudescence de homards bousculait l’économie locale d’un petit village côtier.
La première moitié du récit est assez lancinante, mais les évènements s’emballent dans la deuxième partie, que j’ai trouvée passionnante. J’ai trouvé le personnage central attachant, et la fin a réussi à m’émouvoir.
La réalisation est excellente. La narration est fluide et réussie (même si je note un phylactère rattaché au mauvais personnage en page 2, m’enfin), et le dessin est élégant, même si je regrette le manque de couleurs (surtout que la couverture est magnifique, et que la première page nous vante la verdure du coin).
J’ai en tout cas passé un excellent moment de lecture en compagnie de Henri. Un coup de cœur.
Rendez-moi mes planches.
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Ce tome contient un récit complet qui peut être lu indépendamment de tout autre, même s'il y apparaît un personnage de la série Criminal des mêmes auteurs. Il comprend les pages publiées dans les épisodes 2 & 3 de la série Criminal de 2019, initialement publiés en 2019, écrits par Ed Brubaker, dessinés et encrés par Sean Phillips, mis en couleurs par Jacob Phillips.
Un soir de juillet 1997, Jacob Kurtz rentre chez lui, après une journée passée sur une enquête. Il trouve un message sur son répondeur, : Mindy lui indique qu'elle a un boulot pour lui, à l'occasion de la prochaine convention de comics. Il sera remis une récompense d'honneur à Hal Crane pour sa carrière, et Mindy souhaite que Jacob lui serve de guide et de surveillant. Elle ajoute que Crane a demandé Jacob nominativement. Jacob se souvient de l'époque où il fut son assistant, et de la manière peu aimable dont il le traitait. Il se souvient également de la manière dont Hal Crane s'était embrouillé avec les responsables éditoriaux : Julius Schwartz chez DC Comics, Gerry Conway chez Marvel Comics. Malgré ces mauvais souvenirs, Jacob accepte quand même le boulot. Vendredi, Jacob est à pied d'œuvre à la convention et il se souvient qu'Hal Crane est surtout connu pour avoir travaillé sur le dessin animé Danny Dagger and the fantasticals. Jacob continue de progresser dans les allées de la convention, et il finit par apercevoir Hal Crane en train de discuter avec une jeune femme costumée en Princesse Yaz, un des personnages dudit dessin animé. La discussion se termine quand elle lui envoie une gifle.
Alors qu'elle est partie, Jacob s'approche d'Hal Crane qui le reconnaît. À sa demande, il lui explique qu'il a proposée à la jeune femme qu'elle monte dans sa chambre pour 100 dollars. Il pensait qu'il s'agissait d'une prostituée au vu de sa tenue. Jacob lui explique qu'il s'agit d'une fan du dessin animé, et qu'elle a vraisemblablement fait son costume elle-même. Hal Crane exprime sa surprise de voir autant de monde à la convention, alors qu'il pensait que les comics étaient une industrie moribonde. Jacob est tout aussi déconcerté car il sait que de nombreux éditeurs mettent effectivement la clé sous la porte. Quoi qu'il en soit, il annonce à Hal Crane qu'il doit participer à une intervention en compagnie de Joe Kubert, Will Eisner et Al Williamson. Hal Crane lui répond qu'il n'y participera pas car il a autre chose à faire. Jacob conduit la voiture, et Hal Crane s'assoit à l'arrière. Il ne conduit plus depuis l'accident qui a coûté la vie à Archie Lewis, un auteur de comic-strip dont il avait été l'assistant. C'était Hal Crane qui conduisait la voiture dans laquelle Archie Lewis a trouvé la mort.
En 2018, Brubaker & Phillips sortent une histoire complète Criminal Hors-série. Mes héros ont toujours été des junkies. Quelques mois plus tard, ils embrayent avec une nouvelle série Criminal. Dans la première page, le lecteur retrouve Jacob, il le voit rentrer chez lui. Les dessins montrent qu'il n'allume pas la lumière tout de suite, Jacob référant rester dans la pénombre. le lecteur peut voir l'aménagement ordinaire, avec un canapé et un fauteuil ; il note également un dessin original au mur. Ainsi il prend visuellement connaissance du lien qui existe entre Jacob et Hal Crane, au point que le premier conserve un dessin affiché du second. Comme il s'agit d'un polar, le lecteur peut avoir l'impression que le ratio de séquences de dialogue est assez élevé. Pourtant s'il regarde les planches sous un autre angle, il peut observer également comment Sean Phillips montre les événements, ou les circonstances, portant une forte partie de la narration visuelle. le lecteur est placé aux côtés des personnages et il voit la réaction de la cosplayeuse à la proposition d'Hal Crane, la table minuscule et dénudée qui lui est réservée pour signer, l'aménagement dans l'appartement du collectionneur pour pouvoir stocker un maximum d'originaux, le type d'établissement qu'Hal Crane fréquente pour aller voire un coup. Sean Phillips représente les choses avec un tel naturel dépourvu de toute ostentation que le lecteur peut ne pas s'en rendre compte, n'ayant l'impression que de dessin facile et purement fonctionnels.
Le lecteur perçoit beaucoup plus facilement les éléments visuels relatifs au monde des comics. Ça commence dès la deuxième page avec les tables à dessins dans le studio d'Hal Crane, ainsi que les meubles de rangement des planches. Ça continue avec le petit plateau sur lequel sont posés un cendrier avec une clope en train de se consumer, mais surtout le pot d'encre de Chine, le pinceau, les stylos, les grattoirs, etc. Par la suite, le lecteur peut encore regarder d'autres meubles de rangement spécifiques chez le collectionneur, dans le sous-sol de la maison d'Hal Crane et des morceaux de pellicules d'animation. Il laisse également son regard errer dans les allées de la convention : les différents cosplayeurs (allant de l'équipe des Ghostbusters à un soldat de l'empire en armure rose, en passant par la princesse Yaz, un homme habillé en Wonder Woman, etc), les badges d'accès accrochés en pendentif, les files de dédicace, la cérémonie officielle de remise des prix… Ed Brubaker glisse lui aussi de nombreuses références en citant des professionnels du métier : Julius Schwartz (1915-2004), Gerry Conway (1952-), Joe Kubert (1926-2012), Will Eisner (1917-2005), Al Williamson (1931-2010), Max Gaines (1894-1947), Jack Cole (1914-1958), Wally Wood (1927-1981), Joe Orlando (1927-1998), Stan Lee (1922-2018). le lecteur familier du monde des comics se sent chez lui. le lecteur de passage venu uniquement pour un récit de la série comprend les enjeux, et se doute que les noms cités sont ceux de professionnels.
Du fait que cette histoire s'inscrit dans la série Criminal, le lecteur s'attend à ce que des actes criminels soient commis. Effectivement, Hal Crane, artiste ayant atteint et dépassé l'âge de la retraite, se livre à des petits trafics pour pouvoir payer ses dettes. En particulier, il travaille avec un faussaire pour signer des faux afin de les vendre plus chers. Au fil des souvenirs de Jacob, le lecteur apprend qu'il était aussi coutumier du fait de voler des planches originales chez les éditeurs pour lesquels il travaillait afin de les revendre pour son compte personnel, une autre référence à une pratique avérée. le lecteur voit un autre petit criminel mesquin vivant de combines à la petite semaine. Ed Brubaker se montre sans pitié vis-à-vis d'Hal Crane : sa façon de rabaisser ses assistants, son humiliation de voir son prix remis par l'éditeur qui l'a exploité, sa velléité de recourir aux services d'une prostituée, son recours à la violence face à des gens qui ne savent pas se défendre. Il se montre même beaucoup plus cruel que ça : Hal Crane est un individu qui n'a pas su mettre à profit son talent de dessinateur pour s'installer, qui est toujours dans le besoin malgré ce qu'il a pu accomplir dans son champ professionnel, qui ne peut pas apprécier les honneurs qui lui sont rendus du fait de sa rancœur. Il est humilié en constatant qu'il n'y a qu'une seule personne qui attend pour une signature à sa table de convention. Il sait qu'après avoir signé la boîte de goûter, elle sera mise en vente dans la minute qui suit, alors que lui a signé gratuitement.
Le lecteur perçoit toute l'amertume de ce monsieur âgé, grâce à la direction d'acteur impeccable de Sean Phillips. le jeu des personnages est naturaliste, et les expressions de leur visage relèvent de celles d'individus adultes, ce qui ne les empêche pas d'être expressifs. le lecteur ressent l'amusement d'Hal Crane de s'être fait gifler, son changement d'état d'esprit en écoutant les questions respectueuses du journaliste de Comics Review, le calme de façade alors qu'il se fait remettre à sa place par sa fille, la rouerie de Ricky Lawless (le frère de Tracy Lawless) alors qu'Hal Crane lui explique ce qu'il attend de lui, l'amertume et la culpabilité qui ronge Hal Crane. En de courtes scènes, Brubaker & Phillips en disent beaucoup, brossant le portrait d'un homme qui a vécu dans le milieu professionnel des comics américain. Outre les noms d'artistes et de responsables éditoriaux, le lecteur peut identifier des anecdotes comme celle du vol des planches originales, mais aussi de l'accident de voiture qui évoque celui d'Alex Raymond (1909-1956). le prénom d'Hal Crane évoque aussi celui d'Hal Foster (1892-1982), le créateur de Prince Valiant. Pour autant ces références ne s'apparentent pas à des béquilles pour masquer un manque d'inspiration : elles constituent un écho à des faits marquants de l'histoire des comics aux États-Unis, et avant à celle des strips paraissant dans les journaux.
Ed Brubaker n'oublie pas pour autant le titre de sa série. Il est donc question de crimes réalisés par des faussaires, d'une intrusion avec effraction, de vols, et d'un autre plus grave. le récit se focalise sur Hal Crane, sur sa vie évoquée par bribes, dans les déclarations de Jacob Kurtz qui semble s'adresser à un auditeur invisible, un peu comme s'il parlait plus pour le lecteur que pour lui-même. Les auteurs brossent le portrait très amer d'un individu doté d'un immense talent, s'exprimant dans un champ artistique tenu pour mineur, tenue de main de fer par les responsables éditoriaux, les artistes n'étant que de la main d'œuvre sans reconnaissance de leur droit d'auteur. Hal Crane est le produit d'une époque, d'un milieu professionnel, faisant de ce récit un polar au sens noble du terme : un roman noir inscrit dans une réalité sociale précise, ayant une incidence directe sur les individus évoluant dans ce milieu.
Avec la quatrième de couverture, le lecteur pourrait croire qu'Ed Brubaker & Sean Phillips (avec Jacob Phillips) s'offrent une petite aventure dans un chemin de traverse pour jouer avec les conventions comics, afin de contenter une partie de leur lectorat. Il apparaît très vite qu'ils racontent l'histoire d'un professionnel du monde des comics, sans omettre les crimes ordinaires, avec un suspense quant à la nature de ce que recherche fiévreusement Hal Crane.
Le sentiment amoureux n'est pas un droit.
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Il s'agit d'une histoire autobiographique, complète en un tome.
Chester Brown évoque le développement de son sentiment amoureux sur une période 8 ans, depuis l'âge de 9 ans, jusqu'à 17 ans. Alors que l'histoire commence, Chester vit dans un pavillon avec des espaces verts autour et il accompagne Connie, sa voisine, à l'école. Dès la troisième page, le lecteur découvre que Chester a un rapport difficile avec les gros mots du fait d'une mère très à cheval sur leur utilisation. Dans son quartier, il entretient des relations amicales quotidiennes avec 2 autres jeunes filles et un ou deux autres garçons. Au fur et à mesure qu'il grandit, Chester Brown insère des scènes courtes sur les relations affectives qui le lient à sa amère, sur des échanges brefs avec les jeunes filles qu'il croise ou qui gravitent dans sa sphère privée. Il y a en particulier Carrie qui est une voisine légèrement moins âgée que lui et qui a le béguin pour lui, Sky une camarade de classe que la nature a généreusement pourvue, et quelques autres. Il finit par dire à Sky qu'il l'aime. le livre se termine alors qu'il fait comprendre par son attitude à Sky qu'il n'y a rien entre eux.
J'ai eu beau me creuser la tête, impossible d'imaginer un résumé qui puisse donner envie de lire cette histoire. Brown dépeint des scènes très courtes avec une économie de dialogue, presqu'aucune case de texte (autre que les phylactères), des actions prosaïques et factuelles, tout ça avec un style graphique simple, voire simpliste. Il n'y a pas d'action, pas de violence et pas de sexe. L'avantage, c'est que cette bande dessinée se lit très vite (moins d'une heure). L'inattendu, c'est qu'elle reste longtemps dans la tête, non pas de manière intrusive, plutôt comme un souvenir attachant et légèrement dérangeant.
Chester Brown fait partie d'un trio d'auteurs indépendants (et underground à leur début) avec Joe Matt (Le pauvre type) et Seth (George Sprott : 1894-1975). le moins que l'on puisse dire, c'est que chacun d'entre eux s'est construit un point de vue très personnel sur la vie. Avec cette histoire, Chester Brown ne souhaite pas parler d'amourette platonique, mais de développement du sentiment amoureux comme quelque chose qui ne va pas de soi. Il parle de son vécu pour dire et montrer son expérience sur des phases de développement relationnel que chaque individu traverse avec sa propre sensibilité. Ce qui est captivant, c'est de contempler comment l'individu Chester Brown relate la construction de sa sensibilité.
Brown compose avec cet ouvrage une œuvre littéraire. Il ne se limite pas à enfiler de courtes scènes qui lui semblent significatives dans le développement de son mode relationnel affectif avec la gente féminine. Il s'agit plutôt de l'aboutissement de sa réflexion personnelle sur les caractéristiques de ces relations, les fruits de son introspection livrés et formalisés de manière la plus simple possible. Comme souvent dans ce type d'ouvrage, cela signifie que le lecteur appréciera d'autant plus le propos de l'auteur qu'il a lui-même parcouru une partie de ce cheminement introspectif pour son cas particulier. J'avais eu l'occasion de lire quelques scènes de cette histoire il y a plus de 20 ans et je n'en avais retenu que leur fadeur et leur manque de substance. Prise une à une, chaque scène décrit de manière simpliste un bref échange de propos dans un quotidien banal. Ce n'est que la construction et la composition du récit qui donne un sens à chaque partie.
À condition de percevoir cette structure et ce mode narratif sophistiqués, "I never liked you" prend une toute autre dimension. Tout d'un coup, Chester Brown évoque à la fois des particularités de sa vie qui ont modelé son sentiment amoureux et des expériences de vie que tous les hommes ont traversées, chacun à leur manière. Par exemple, Brown constate qu'il est attiré sexuellement par les formes généreuses de Sky. Il rattache cette préférence innée à sa lecture d'un numéro de Playboy (le poster central en l'occurrence). Pour mieux comprendre le sens de ce symbolisme, la lecture de le Playboy éclaire le lecteur sur l'importance de ce magazine dans la vie de Brown. Il relate également les propos anodins de sa mère sur la taille de sa poitrine. En reliant les points entre eux, le lecteur comprend que Brown évoque l'impact de la figure maternelle sur la formation des goûts sentimentaux et sexuels des enfants.
Le vrai tour de force de Chester Brown réside dans la forme. Il ne parle jamais de théories psychologiques ou psychiatriques (sur lesquelles il a un avis ambigu). Il n'a jamais recours à des théories complexes ou des développements romantiques. En fait, sa retenue dans la manière de raconter permet au lecteur de placer ses propres expériences, l'oblige même à porter un jugement de valeur sur le comportement de Chester, par rapport à ses propres expériences, ses valeurs et son vécu sentimental. Chester Brown met donc en scène son développement affectif au travers de scènes simplifiées à l'extrême pour mieux impliquer le lecteur dans ce qu'il lit.
Il faut également dire un mot sur l'aspect graphique de ce récit qui est lui aussi unique en son genre. Chester Brown dessine chaque case séparément sur de petites feuilles de papier et il colle ensuite chaque case sur la page finale pour véritablement composer l'agencement de chaque dessin par rapport aux autres. Il donne une grande importance aux marges blanches entre les cases et autour des cases. Chaque dessin est très dépouillé et le trait est imperceptiblement tremblé. Il a parfois recours à des codes graphiques issus des caricatures (les grands yeux ronds de Carrie), mais de manière très restreinte. Il n'intègre pas de nuances de gris, que des traits à l'encre, avec une épaisseur variable. Il ne cherche pas une forme d'esthétisme confortable, mais il cherche une lisibilité maximale. le résultat peu paraître parfois enfantin (faible densité d'information) ou amateur (l'aspect tremblé de certaines lignes). Je n'ai pas trouvé ce choix graphique dérangeant et il est en pleine cohérence avec le mode narratif terre à terre et simple, sans être minimaliste.
Cette histoire simple du développement des relations de Chester avec la gente féminine de 9 à 17 ans recèle une analyse subtile et délicate de ce comportement qui comprend autant d'inné que d'acquis. Chester Brown est un auteur attentionné qui laisse toute la place nécessaire pour que le lecteur puisse s'exprimer et se placer par rapport à ce qu'il lit.
Les œuvres de jeunesse de Chester Brown sont regroupées en 2 volumes Ed, the happy clown (des fictions dérangeantes, sanguinolentes, scatologiques, éprouvantes) et le petit homme (des histoires oscillants entre le surréalisme et l'autobiographie). Après ces 2 romans autobiographiques ("Je ne t'ai jamais aimé" et Le Playboy), Brown a réalisé une biographique d'un leader politique canadien Louis Riel. Et en 2011, il a publié 23 prostituées relatant ses expériences de client de prostituées.
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Flex Mentallo
Surcharge cognitive et émotionnelle - Il s'agit d'une minisérie complète, en 4 épisodes initialement parus en 1996. Flex Mentallo est un personnage créé par Grant Morrison et apparu pour la première fois dans un épisode de la Doom Patrol (dans Down paradise way). Cette édition est dite "deluxe" car elle est en format un peu plus grand que le format comics, les planches ont bénéficié d'une nouvelle mise en couleurs, elle contient 6 pages d'esquisses préliminaires, et 6 pages crayonnées en noir & blanc. L'histoire débute par un texte de 4 pages relatant la création de Flex Mentallo (Man of Muscle Mystery) par Chuck Fiasco pendant le Golden Age des comics (à peu près de la fin des années 1930 à la fin des années 1940), et la reprise de la série par Wallace Sage qui en a fait une quête pour la vérité absolue dans les années 1960 à 1963. Après cette introduction qui est partie intégrante de la narration, la bande dessinée commence en propre et un homme en imperméable dont le visage est mangé dans l'ombre d'un chapeau lance une bombe dont l'explosion donne naissance à un univers sous forme d'un Big Bang, à moins que ce ne soit une marque bizarre sur une coquille d'oeuf, ou un croquis rapide de Flex Mentallo sur un bloc note, alors qu'il attend sa commande de hamburgers. C'est alors qu'apparaît l'homme en question dans le restaurant et qu'il jette une bombe (seulement 4 pages se sont écoulées). Dans son appartement, Wallace Sage est en train de téléphoner à une association d'écoute et d'aide ; il vient d'avaler un mélange de médicaments et de drogues et il souhaite parler à quelqu'un de ses problèmes. Dans le cadre de son enquête Mentallo se rend au commissariat où un inspecteur prénommé Harry (avec un problème de poisson rouge nommé Peter) lui apprend que ces bombes sont posées par un groupuscule appelé Factory X. Grant Morrison a expliqué après coup que "Flex Mentallo" constitue la première partie d'une trilogie thématique avec (2) The Invisibles (1994-2000), et (3) The Filth (2002). Effectivement ce récit appartient aux œuvres conceptuelles de l'auteur. Il marque également sa première collaboration avec l'illustrateur Frank Quitely. Dans sa conception, cette histoire s'apparente à The Filth. Il y a un premier niveau de lecture concret qui suit 3 personnages (Flex Mentallo, Wallace Sage et l'inspecteur Harry) dans leurs péripéties. Flex Mentallo effectue une enquête très surréaliste, rencontrant des figures imposées des comics de superhéros, à la fois archétypales, et totalement uniques. Il y a ces bombes qui n'occasionnent que des dégâts sur l'état d'esprit des victimes (la peur du terrorisme), cette école abandonnée pour jeunes assistants de superhéros (sidekick), ce supercriminel à 5 têtes chacune à base d'une variété différente de mentallium (une version de la kryptonite adaptée à Flex Mentallo), la Légion des Légions (ce supergroupe de superhéros dont le nom évoque la multitude kitchissime des membres de la Legion of SuperHeroes), le mot de pouvoir qui transforme un individu en superhéros (allusion au SHAZAM de Captain Marvel), et Flex Mentallo lui-même (superhéros au pouvoir impossible, à la musculature hypertrophiée, au slip de bain léopard marié à des bottes de catcheur, totalement ridicule, absolument impressionnant). Au travers de sa conversation avec un service téléphonique d'écoute et d'aide psychologique, Wallace Sage retrace l'évolution de son amour des superhéros comme genre "littéraire", son développement en tant que scénariste, sa volonté de dire quelque chose de signifiant au travers des aventures de superhéros, sa quête de sens. Enfin il y a cet inspecteur Harry (c'est son prénom) bedonnant et bourru, qui enquête en acceptant de s'associer avec un supercriminel. Le personnage de Wallace Sage permet tout de suite au lecteur de comprendre que ce récit est en partie autobiographique et que Sage est un double fictionnel de Morrison qui lui permet d'exposer son parcours de lecteur de comics, et d'analyser sa soif d'aller chercher une vérité non conventionnelle, hors d'une culture classique et institutionnalisée. Les personnages deviennent alors des métaphores (deuxième niveau de lecture) remplaçant leur contrepartie dans la réalité, et permettant à Morrison d'user d'un humour sarcastique. Il peut recaser les phrases clichés des comics dans la bouche de Flex Mentallo et des autres, à prendre à la fois au premier degré dans le cadre de l'action, à la fois au second degré comme une mise en évidence de l'idiotie de ces phrases toutes faites telles que "Reality dies at dawn !", "Humanity's counting on us to save the world !", etc. Mais il utilise également Sage pour ironiser sur les clichés accolés aux lecteurs de comics, par exemple quand il demande à son auditeur qui a besoin des filles quand il y a des comics. Bien sûr, Flex Mentallo et Wallace Sage sont des allégories, des représentations de plusieurs concepts abstraits tels que l'évolution des histoires de superhéros au fil des décennies, et de l'auteur de comics s'interrogeant sur les sources de son inspiration, la valeur de la sous-culture populaire, la validité littéraire des récits de genre. Pour cet histoire, Morrison bénéficie d'un illustrateur haut de gamme pour mettre en images ses concepts ébouriffants : Frank Quitely, encore jeune dessinateur à l'époque. Ils collaboreront régulièrement ensemble par la suite sur les New X-Men, All-Star Superman et Batman & Robin. Il emploie ici un style de dessins détaillés, photoréaliste, dans lequel les libertés prises avec la réalité s'amalgament parfaitement avec les aspects prosaïques. Un homme en slip léopard avec une musculature impossible et des bottes à lacets, c'est ridicule et grotesque. Sous la plume de Quitely, c'est possible, sans solution de continuité avec le monde dans lequel il évolue. À la fois les dessins de Quitely parviennent à convaincre le lecteur que ce personnage (et les autres superhéros) a sa place dans cet environnement, à la fois il est ridicule du fait du réalisme, et de son superpouvoir absurde. Quitely a pris le soin de concevoir des visages très spécifiques pour chaque personnage, très réalistes, sans être outrageusement marqués. Cet investissement dans l'apparence des individus les fait exister comme dans peu de bandes dessinées (ah ! les gros sourcils de Harry, la coiffure de Flex, etc.). Quitely s'applique également pour chaque décor, et le lecteur peut pleinement s'immerger dans ce monde dense et particulier. Pour cette histoire, Morrison a vraiment eu la chance d'avoir un dessinateur à la hauteur capable de tout faire passer, même les séquences les plus fragiles. Il y a cette page incroyable où un supercriminel (Hoax) fait croire à l'inspecteur Harry qu'ils viennent de s'évader de sa cellule grâce à un tour d'illusionniste. Quitely a su trouver le parfait dosage pour rendre palpable ce moment de prestidigitation, un pur moment de bande dessinée, impossible à transposer dans un autre média. "Flex Mentallo" appartient à la catégorie des comics conceptuels et intellectuels de Grant Morrison. Il présente plusieurs particularités qui le rendent un peu plus accessible. (1) Sa brièveté : malgré une structure complexe articulée autour de 3 personnages, plusieurs niveaux de réalité et de conscience, et une forte connectivité entre les événements qui va au-delà de la causalité entre plusieurs passages, le lecteur peut se souvenir de tout et déchiffrer chaque lien. (2) Frank Quitely : son implication est totale et il cisèle chaque illustration avec une grande sensibilité et une compréhension parfaite du scénario ; il met servilement et fidèlement en images le récit, tout en lui conférant une densité substantielle, sans devenir un obstacle à la lecture. (3) Cette histoire est en même temps la profession de foi de Morrison en tant que créateur de comics, et son parcours de développement personnel ; cette dernière composante apporte une dimension relativement didactique qui aide le lecteur dans cette aventure. (4) le récit se termine de manière claire et satisfaisante. Grant Morrison et Frank Quitely ont réalisé une histoire palpitante, pleine d'action et de sensations fortes, qui constitue un véritable manifeste de créateurs de comics exigeant. Oui ils créent des visions et les envoient à la figure des lecteurs tels des bombes, modifiant leur état psychologique, et même leur vision du monde ! Tout le programme annoncé dans la métaphore de la page d'ouverture !
Lodger
Les voyages forment la jeunesse. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il contient les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, coécrits par David & Maria Lapham, dessinés et encrés par David Lapham. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc. Ed Piskor a écrit une introduction d'une page, soulignant le fait que les époux Lapham écrivent des personnages complexes qui dépassant les catégories Bons & Méchants, et qu'ils comptent sur l'intelligence du lecteur pour participer activement. le tome comprend également la couverture variante réalisée par Bill Sienkiewcz, ainsi que 8 pages de crayonnés et d'études graphiques. Dans son blog, Lodger évoque son arrivée dans la petite ville de Blossom, 1.400 habitants, située au nord du Lac Supérieur, après avoir passé 2 mois à voyager en bus. Dans un des pavillons, un homme âgé rentre chez lui et se rend dans la chambre où sa femme est alitée. Il indique qu'il a parlé à quelqu'un (peut-être leur fils) et que celui-ci va venir séjourner quelques jours chez eux, ce qui amène un grand sourire sur le visage de sa femme. Il lui rabat son masque sur les yeux pour qu'elle se rendorme. Dans son blog, Lodger continue d'expliquer son périple : il a préféré s'arrêter à Blossom, plutôt que de se rendre à Winnipeg comme il en avait l'intention, la ville lui semblant très accueillante. Ailleurs dans la ville, Ricky arrive au volant d'une voiture et se stationne devant le drugstore. Elle parle à haute voix à un certain Golddigger. Alors qu'elle va pour y entrer, un vieil homme ouvre la porte, en sort et la lui tient ouverte en l'assurant qu'elle sera comblée par les glaces faites maison. Elle se dirige vers le comptoir et se renseigne auprès du barman pour savoir pourquoi il y a autant de voitures de police dans la rue. Ricky indique au barman qu'elle a lu de bonnes appréciations sur le blog de Lodger. Elle lui pose des questions sur les glaces faites maison, et en particulier le parfum Rêve d'Amande. Finalement elle repart sans avoir rien consommé et se rend chez Jeanie Southbird, une habitante louant des chambres près du lac. Sur le pas de la porte, elle remarque le courrier accumulé non ouvert. Elle rentre à l'intérieur et découvre la logeuse inconsciente sur son lit, ses chats en train de la regarder. Il y a des mouches qui baguenaudent sur son visage : elle semble morte, suite à un suicide médicamenteux. Ricky fouille un peu dans ses affaires, puis s'éclipse discrètement par la porte de derrière. Elle s'est éloignée de quelques mètres quand une voix lui intime de s'arrêter, de placer ses mains sur la tête, et de se retourner. Ricky Toledo obtempère à l'injonction des 2 policiers, tout en faisant discrètement tomber son revolver par terre, à leur insu. Ils vérifient son identité et elle leur indique que la veille elle se trouvait au Pine Ranch Lodge, en bordure de la ville d'Omaha. Un policier vérifie ses dires, pendant qu'elle explique à l'autre qu'elle recherchait Freddie, son copain qui l'a laissée tomber. L'autre policier revient en indiquant qu'un autre cadavre vient d'être découvert. Un lecteur avertit en vaut deux et ce ne sera pas de trop. S'il connaît déjà les époux Lapham pour leur série Stray Bullets, le lecteur sait qu'il s'apprête à plonger dans un polar noir et glauque. S'il a lu l'introduction d'Ed Piskor, il sait qu'il va devoir mettre son cerveau à contribution pour une lecture active. Sinon, il découvre une première page attestant déjà d'une narration sophistiquée : les cellules de texte s'apparentant à des entrées de blog de voyage, les dessins montrant des lieux de vacances avec une suite indiquant la progression de celui qui regarde. Dès la deuxième page, il (re)trouve le découpage de planche qu'affectionne David Lapham : une grille de 8 cases répartie en 4 lignes de 2 cases. En fonction de la séquence, l'artiste peut fusionner 4 de ces cases pour n'en former qu'une : les 2 bandes supérieures, ou les 2 bandes intermédiaires, ou encore les deux bandes inférieures. Il s'agit d'une disposition de cases de type gaufrier, reproduite systématiquement, ce qui produit un effet un peu surprenant de prime abord. Elle renforce la force du lien de cause à effet entre les 2 cases de chaque bande, et elle imprime un rythme très régulier. Les auteurs s'en servent pour accenteur la déstabilisation du lecteur. En effet, il faut du temps au lecteur pour remettre les faits dans l'ordre. le récit est construit en rapprochant des séquences qui ne se déroulent pas dans l'ordre chronologique. Comme à chaque fois dans la mise en pratique de cette recomposition temporelle, le lecteur s'interroge sur ce qu'elle apporte à l'expérience de lecture. le premier effet est de maintenir le lecteur sur le qui-vive puisqu'il ne peut pas faire l'économie d'un dessin ou d'une phrase, et qu'il se demande quel lien logique unit ces différentes informations. Il prête également plus d'attention aux informations visuelles, le dessinateur réalisant des images très prosaïques, banales même, mais pouvant pourtant receler un autre sens. Cela commence dès la deuxième scène : que faut-il voir ou comprendre dans les gestes attentionnés de Carl pour Carla-Ann sa femme alitée ? Lapham fait en sorte de dessiner la séquence, les gestes, pour que le lecteur s'interroge sur l'intention réelle du mari. Page 11, le vieux monsieur tapote sur l'épaule de Ricky pour un geste affectueux dénué de sous entendu pervers. Page 21, le lecteur se rend compte qu'il a sous-estimé l'importance de ce geste, surtout parce que le dessin ne montrait pas tout. Pour autant il n'a pas besoin de revenir en arrière pour s'assurer de ce qui s'est passé. le deuxième effet est que chaque séquence génère des sensations et des ressentis plus riches : celui généré par ce qui est montré au premier degré, celui généré par les suppositions que le lecteur est amené à faire, celui qui survient en décalé quand il prend la mesure de ce qui s'est passé. du coup, le lecteur est plus attentif, et le récit exhale plus de saveurs : la forme recomposée de la ligne temporelle se trouve pleinement justifiée. Les dessins réussissent à dégager à la fois une sensation de spontanéité et de rigueur, pour une impression globale surprenante. Prises une par une, les cases comportent un bon niveau de densité d'informations visuelles, concrètes. L'artiste montre la petite ville de Blossom, en bordure du lac, avec ses bâtiments à un étage, bien alignés le long de la rue principale en bordure du lac, les bungalows majoritairement bon marché en périphérie de la ville, la gare routière très fonctionnelle portant déjà les premières marques de l'usure du temps. La majeure partie des retours en arrière se déroulent à Elroy, en Arizona, une ville écrasée par la chaleur, comptant 312 habitants (enfin 312 au début) : le lecteur voit que cette petite ville s'est construite en fonction de la chaleur, pour des habitants avec un budget limité. Tout du long du récit, les personnages évoluent dans une Amérique des classes populaires. Les décors informent donc le lecteur sur leur niveau social et le récit comme l'intrigue sont intrinsèquement liés à ces lieux banals et fonctionnels. Les auteurs s'en servent pour opposer cette normalité au comportement des personnages. La couverture annonce la couleur : une jeune femme sous le coup d'une forte perturbation émotionnelle armée d'un flingue. Il s'est passé quelque chose et ça va dégénérer. Rapidement, le lecteur comprend que Ricky est à la poursuite de l'individu qui tient le blog du Lodger, et qu'il s'est passé quelque chose de traumatisant à Elroy par le passé, quand elle était plus jeune. Dans un premier temps, il hésite à imputer les entrées sur Lodger sur le blog à Dante ou à Ricky elle-même. Cela fait partie de la dimension active de la lecture, et cela rapproche finalement le poursuivant et le poursuivi, montrant que leur état d'esprit est potentiellement plus similaire qu'il n'y paraît. le décalage entre les entrées de blog et ce que montrent les dessins introduit également une forme de schizophrénie car il n'y a pas exacte correspondance entre les 2 points de vue. Cela sous-entend qu'un ou deux personnages, ou peut-être plus ne sont pas forcément bien dans leur tête, que ce soit sur le plan émotionnel, ou sur leur façon d'interpréter la réalité qu'ils captent avec leurs sens. Les températures très élevées d'Elroy (en moyenne et en valeur absolue) échauffent les esprits et affectent les comportements. Ricky fait régulièrement usage de violence et se montre obsédée par l'idée de retrouver Dante. Ce dernier a également une drôle de façon d'envisager sa place dans la société et le rôle qu'il souhaite y jouer. Quand le lecteur arrive à la fin du récit, il se rend compte que toutes les pièces du puzzle se sont assemblées d'elles-mêmes sans qu'il ne doive fournir d'effort supplémentaire, sans qu'il ne doive retourner en arrière. La recomposition de la ligne temporelle s'est avérée un dispositif pertinent et bien utilisé, donnant plus d'impact au drame qui vient de se jouer. Lodger n'est pas une lecture facile et immédiate en cela qu'il faut accepter de participer de manière active pour se demander ce qui se passe réellement, à partir de ce qui est dit et montré, et pour reconstituer progressivement la chronologie des événements. Dans le même temps, c'est un récit qui touche le lecteur directement, du fait des émotions et des états d'esprit des personnages, et de leur léger décalage par rapport à ce que le lecteur considère être comme normal. Alors qu'il observe des endroits banals et communs, il se rend compte des petites bizarreries dans le comportement et les réactions des uns des autres, comme lui-même peut se sentir en décalage avec les personnes qui l'entourent et qu'il côtoie. de séquence en séquence, il mesure à la fois le naturel du comportement de Ricky, de Dante et des autres, ainsi que leur anormalité, éprouvant l'expérience d'être eux. Il ressort bouleversé en ayant compris le manque émotionnel qui habite Ricky.
Savage
La fin justifie les moyens. - Ce tome fait suite à "Invasion!" (en anglais), l'une des 4 histoires présentes dans le premier numéro de l'hebdomadaire anglais "2000 AD". Il contient une saison complète, découpée en 3 chapitres, initialement parus dans les numéros 1387 à 1396, 1450 à 1459, et 1526 à 1535, de "2000 AD", en 2004 (chapitre I), 2005 (chapitre II) et 2007 (chapitre III). Les 3 chapitres ont été réalisés par Pat Mills (scénario) et Charlie Adlard (dessins et encrage). Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, de 190 pages. L'histoire se déroule en 2004, alors que l'Angleterre a été envahie par les Volgans en 1999. Les États-Unis ont signé un pacte de non-intervention avec les volgans. Sur le territoire anglais, la résistance existe et elle dispose d'une organisation structurée. Bill Savage y occupe une place de choix en tant qu'opérateur de terrain, du fait de ses actions d'éclats chroniquées dans "Invasion!". Après avoir s'être fait refait le visage au Canada, il revient en Angleterre, où il usurpe l'identité de son frère Jack, porté disparu, vraisemblablement mort. Sous couvert de sa fausse identité, Bill Savage continue ses actions de sabotage la nuit, en plein Londres avec d'autres résistants. Première mission : libérer Rusty, un compagnon d'armes capturé à la suite de l'accident qui a fait passer Bill pour mort. Puis il faut éviter de se faire prendre, et essayer de retourner l'opinion publique, pour provoquer un soulèvement populaire contre l'occupant. Cette histoire bénéficie d'une courte préface d'une page, écrite par Pat Mills en mars 2007, où il évoque rapidement l'une de ses sources d'inspiration (un voyage à Plovdiv en Bulgarie en 2002), ainsi que sa volonté de donner plus de consistance à la personnalité de Bill Savage. Si cette histoire a connu un regain d'intérêt, et une publication en version française, c'est du fait du dessinateur : Charlie Aldlard, dessinateur professionnel depuis le début des années 1990, mais ayant connu le succès grâce à sa participation à la série Walking Dead de Robert Kirkman dont il est le dessinateur en titre depuis l'épisode 7, en 2004. Le lecteur de Walking Dead retrouve les dessins caractéristiques de cet artiste. Il y a pour commencer cet usage intensif d'aplats de noir massifs, des gros blocs qui donnent du poids à chaque case. Il y a la facilité apparente avec laquelle il dessine des personnages normaux, à la morphologie raisonnable (pas de muscles hypertrophiés), des tenues vestimentaires de tous les jours (sans beaucoup de détails, mais suffisamment pour ne pas donner l'impression que tout le monde est en jean & T-shirt). Les personnages sont aisément reconnaissables du premier coup d'oeil, avec une apparence cohérente du début jusqu'à la fin. Les expressions des visages ne sont pas très nuancées, mais elles sont assez justes pour que le lecteur puisse se faire une idée claire de l'état d'esprit de chaque personnage. Adlard aborde les accessoires de la même manière. Il ne s'agit pas d'en mettre partout dans toutes les cases. Mais il y apporte un soin réel, comme les ordinateurs, les pots à crayons, les voitures, les couverts, ou encore les draps de lit. De séquence en séquence, le lecteur peut constater qu'Adlard apporte une véritable attention dans les décors et les arrière-plans. Il est possible d'identifier certains monuments de Londres, comme Westminster Abbey. Les façades des immeubles ressemblent à celles bien réelles que l'on peut voir dans cette ville. le lecteur constate que le niveau de détails des décors est assez élevé, et qu'ils sont présents très régulièrement, lui permettant de s'immerger dans cette guérilla urbaine. Les séquences d'action sont facilement lisibles et fluides, sans en devenir trop spectaculaires, ce qui aurait constitué un contresens par rapport à la tonalité du récit. Éventuellement le lecteur un peu tatillon pourra se lasser du systématisme dans les aplats de noir, sans réelle logique avec les ombres portées. Ce même lecteur constate qu'en tant que metteur en scène, Adlard manque d'imagination lors des scènes de dialogue, n'hésitant pas s'en tenir à des cases occupées uniquement de têtes en train de parler. Mais il s'agit de défauts mineurs au regard de la qualité de sa narration visuelle. Dans le premier tome "Invasion!", le scénariste Gerry Finley-Day dépeignait Bill Savage comme un individu n'ayant rien à perdre, et ayant juré de massacrer le plus possible de soldats volgans, et même les collaborateurs anglais se trouvant sur son chemin. Pat Mills décide de ramener le personnage au coeur du territoire occupé, à Londres. Il commence par éclaircir la question de la nationalité des volgans, en indiquant qu'il s'agit du nom d'un parti politique créé par le maréchal Vlad Vashkov, en mémoire de Joseph Staline. Page 15, il expose la chronologie des événements ayant mené à l'invasion de l'Angleterre de manière synthétique et concise. Et c'est parti. Le principe de a série reste basique : Bill Savage extermine des volgans à coup de carabine, et continue à tuer sans état d'âme tous les collabos. Les objectifs de la résistance prennent de l'ampleur, jusqu'à préparer l'assassinat de Vlad Vashkov (le chef d'état volgan), lors d'une visite officielle à Londres. Bill Savage est un combattant hors pair, tuant sans hésitation, grand et fort. S'il se tire souvent de situations périlleuses et de pièges, il commet aussi des erreurs qui lui coûtent cher. le lecteur apprécie d'avoir son quota d'action spectaculaire, mais pas trop. Il constate que Pat Mills n'a rien perdu de son inventivité sadique, qu'il s'agisse du goudron pyrophorique (les individus posant le pied dessus prennent feu), ou du sort réservé aux prisonniers (âmes sensibles s'abstenir). Le scénariste a l'art et la manière pour que son intrigue dégage une impression de vraisemblance, à la fois quant aux capacités de Bill Savage, à ses stratégies (même s'il fonce parfois dans le tas pour s'en sortir), et à la politique d'occupation des volgans qui n'a rien de naïve. À plusieurs reprises, le lecteur constate que les actions des uns et des autres évoquent des stratégies réelles mises en place lors de la seconde guerre mondiale, ou dans d'autres pays occupés plus récemment. Petit à petit, le récit prend une dimension horrifique du fait de sa vraisemblance, malgré ses dehors d'anticipation. Pour commencer, Bill Savage lui-même n'est pas un preux chevalier sur son destrier. Il tue sans remords les soldats ennemis, comme s'il ne s'agissait que de pions interchangeables. Or Pat Mills prend la peine à plusieurs reprises de montrer qu'il s'agit de simples troufions, des êtres humains dont le travail est d'être soldat, sans réelle conviction politique. Il ne va pas jusqu'à les dépeindre comme des individus peu consciencieux, juste des êtres humains faisant leur boulot. Effectivement, il insère dans la narration quelques tortionnaires particulièrement impliqués. Mais à la surprise du lecteur, ces tortionnaires peuvent aussi bien être des volgans, que des anglais. Les fanatiques et les profiteurs sont dans les 2 camps, et ils appartiennent aux 2 sexes (la terrible et crédible Svetlana Jaksic pour les volgans). Bill Savage présente la même ambigüité. Certes Pat Mills joue avec le patriotisme anglais, en montrant les anglais bon teint (ouvriers, comme cols blancs) humiliés par l'envahisseur (et même des femmes violées par les soldats volgans, hors caméra, fait malheureusement courant lors d'une invasion). Mais Bill Savage est un individu violent. Il ne mène pas une guerre de salon, ou une guerre propre. Dans sa série La grande guerre de Charlie, Pat Mills a exposé sa façon de concevoir la guerre : une guerre propre est une vue de l'esprit, ça n'existe pas. Il n'est donc pas étonnant que Savage se salisse les mains, et ne fasse pas de détails. Un bon ennemi est un ennemi mort. Il est légitime de résister à l'envahisseur, et c'est même un devoir, mais ça ne grandit en rien le personnage principal. Non seulement Savage n'hésite pas à tuer y compris des anglais, mais ne plus il manipule les autres autour de lui pour sa cause, à savoir la résistance. Il n'éprouve aucun scrupule à se servir de Noddy (le mari de sa sœur Cassie), même si celui-ci n'a plus toute sa tête et ne se rend pas compte des risques qu'il prend. Il n'hésite pas à le menacer physiquement pour obtenir de lui ce qu'il veut. Il doit y avoir une résistance contre l'occupant, mais elle ne sera jamais propre ou même honorable. La fin justifie les moyens, et la vengeance est la motivation première. Pat Mills montre très bien comment les chefs d'état-major ou des gouvernements usent de tous les stratagèmes à leur disposition pour manipuler l'opinion. Bill Savage n'hésite pas à organiser des coups d'éclat pour frapper l'opinion, même si le coût en vie humaine est élevé, tant pis pour les otages détenus par les volgans. Les États-Unis n'hésitent pas à acheter la paix en laissant les anglais à leur triste sort, de l'autre côté de l'océan. Bien sûr, le gouvernement volgan et le maréchal Vashkov sont ceux qui utilisent les moyens les plus perfides, de la torture des prisonniers, à la manipulation par les médias (avec des émissions de télévision calibrées pour faire accepter la situation de manière subliminale), en maquillant le massacre d'otages en exécution de dangereux terroristes, pour conserver une paix précaire, et faire avancer le pays vers la paix, dans une démarche prétendument participative. L'accumulation de ces manipulations et de ces vies humaines gaspillées finit par installer un climat de terreur palpable, une horreur omniprésente et très concrète. Quand Pat Mills joue avec les médias pour montrer comment les hommes de pouvoir les manipulent, il semble décrire une réalité bien concrète et présente, indépendamment du contexte d'occupation du récit. Les médias décrits ne sont pas ceux d'une anticipation farfelue, mais bien ceux en place aujourd'hui, le sous-entendu que le concept de "temps de cerveau disponible" et d'acceptation de l'idéologie en place sert de nombreux intérêts qui ne sont pas forcément ceux du peuple, ou de l'individu. L'intimidation qui pèse sur le journaliste Tom Savage (un frère de Bill) ne semble pas relever que de la pure fiction, mais renvoie à des faits bien réels de menaces pour faire taire les reporters trop compétents. Ce tome peut se lire comme une saison autonome de la série "Savage", autocontenue, Pat Mills prenant soin d'effectuer tous les rappels nécessaires de manière claire et concise, la fin apportant un niveau de résolution satisfaisant. Les dessins de Charlie Adlard décrivent un monde noir et violent, où les faibles sont des victimes toutes désignées. le scénario de Pat Mills dépasse largement le simple cadre du récit d'aventure, ou même de celui de la résistance contre l'occupant, pour emmener le lecteur vers une réflexion sur les exigences des conflits armés, leurs dommages collatéraux, les bobards que le vulgus pecum est prêt à accepter en toute connaissance de cause pour bénéficier de la paix. Ces auteurs ne décrivent pas un monde d'anticipation, mais les différents degrés de totalitarisme qui accompagnent toute forme de gouvernement, par les politiques, par l'argent, par l'idéologie… Pour les plus courageux, Bill Savage continue de se battre dans "The Guv'nor" (en anglais) avec des dessins de Patrick Goddard, et toujours un scénario de Pat Mills.
Black Hammer présente - Doctor Starr & le royaume des lendemains perdus
Ce tome contient une histoire complète, se déroulant dans l'univers partagé de Black Hammer créée par Jeff Lemire & Dean Ormston. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Jeff Lemire, dessinés et encrés par Max Fiumara, avec une mise en couleurs réalisées par Dave Stewart. Fiumara a réalisé les couvertures originales des 4 épisodes. Ce tome contient également les couvertures variantes réalisées par Declan Shalvey & Jordie Bellaire, Jeff Lemire, J.G. Jones, Dustin Nguyen, Annie Wu, ainsi que 20 pages d'études graphiques avec quelques annotations des créateurs. C'est la deuxième série dérivée de Back Hammer, après Black Hammer présente : Sherlock Frankenstein & la ligue du mal par Lemire & David Rubín. Au temps présent, le docteur Jim Robinson soliloque dans sa tête, comme s'il s'adressait à son fils Charlie. Dans le monde réel, il se trouve dans son ancien laboratoire doublé d'un observatoire avec télescope, et il se souvient de son obsession à découvrir la para-zone, une dimension en dehors de la nôtre, susceptible de contenir une source d'énergie infinie. Il se souvient comment, en 1941, il avait reçu la visite de 2 agents du ministère de la défense, lui offrant de travailler pour ledit ministère, en échange d'un financement gouvernemental, et de l'utilisation des découvertes de Robinson pour concevoir et construire des armes permettant de gagner la guerre contre les allemands. Robinson était retourné dans son appartement minable, pour en parler avec sa femme Joanie s'occupant de leur nouveau-né. Malgré les réticences éthiques de son épouse, il avait accepté de donner suite à ce recrutement. Après des semaines de recherche acharnées, parfois plusieurs jours d'affilée sans rentrer chez lui, il avait enfin mis au point un instrument sous forme de fer de lance montée sur un long manche. Sans plus attendre, Jim Robinson avait activé la para-baguette et s'était élancé dans les cieux, réussissant à établir le contact avec la para-dimension. Il s'était rendu en volant à son appartement pour faire part de sa victoire scientifique à sa femme, pleine d'appréhension quant aux conséquences de sa découverte. Au temps présent, il se rend dans un hôpital pour visiter un malade. En 1942, dans un entrepôt, 6 superhéros Abe Slam, Wingman, Horseless Rider, Captain Night, Doctor Day et Golden Gail s'interrogent sur la l'opportunité de quitter Spiral City pour rallier l'Europe et se battre contre l'armée allemande qui dispose elle aussi d'individus dotés de superpouvoirs. Certains pensent que l'engagement dans le combat constitue un devoir de citoyens, d'autres qu'ils ne peuvent pas abandonner Spiral City alors que des supercriminels y sont en activité. Ils décident d'un vote à main levée qui ne les départagent pas car il y a 3 votes pour chacune des 2 propositions. Doctor Star arrive à ce moment-là et sa voix fait basculer le choix. Le lecteur n'était pas forcément resté sur une bonne impression avec la série dérivée précédente, mais la promesse de la richesse de l'univers partagé conçu par Jeff Lemire est telle qu'il fait bien volontiers une deuxième tentative pour découvrir un récit se focalisant sur l'un des superhéros dudit univers. Il lui faut peu de temps pour comprendre que l'auteur réalise un hommage patent et déclaré comme tel à l'une des créations de James Robinson : Starman . Ce qui est plus surprenant, c'est que dans un premier temps, Lemire rend plus hommage à Ted Knight qu'à son fils Jack Knight. En effet le personnage principal (qui s'appelle James Robinson, et non ce n'est ni un hasard, ni une coïncidence) semble âgé d'une cinquantaine d'années et il revient dans son observatoire. En outre sa carrière de superhéros a débuté dans les années 1940, pendant la seconde guerre mondiale. Le lecteur retrouve donc intact le principe de base de cet univers partagé : un hommage référentiel aux superhéros de Marvel et DC, assumé et revendiqué. La démarche de Jeff Lemire est de nature postmoderne, utilisant des matériaux préexistants, combinant des superhéros préexistants, pour une forme de pastiche qui respecte totalement le matériau de base, qui embrasse les conventions du genre, sans les tourner en dérision. De la même manière que Kurt Busiek estime que le superhéros relève plus du média que du genre, car il est possible de raconter des histoires dans tous les genres existants, Lemire estime que les superhéros DC et Marvel constituent également un média. Ici, le lecteur découvre l'histoire d'un individu ayant inventé un outil d'anticipation lui donnant accès à une source d'énergie extradimensionnelle fantastique. Il s'en sert pour devenir un superhéros et combattre le Troisième Reich, ce qui apparaît logique et assumé puisqu'il a été financé par le gouvernement des États-Unis. L'histoire commence en 1941 et se termine au temps présent du récit en 2018. Pour la mise en images de ce projet, Jeff Lemire (et les responsables éditoriaux) a recruté Max Fiumara, habitué à dessiner des récits d'une autre franchise Dark Horse, à savoir Abe Sapien, une série dérivée de la série BPRD et Hellboy. Il réalise des dessins dans une veine descriptive et réaliste, avec une légère exagération dans les visages et les silhouettes, mais pas assez pour basculer dans un registre comique ou une lecture pour enfant. Comme à son habitude, Dave Stewart accomplit un travail de mise en couleurs minutieux et inspiré. Il opte pour une approche naturaliste, avec une utilisation mesurée et maîtrisée des dégradés pour ajouter un peu de relief aux surfaces, une impression discrète d'ombres portées. Il ne se lance pas dans des camaïeux complexes pour remplir les fonds de case. Il utilise une teinte entre gris et brun pour une impression entre nostalgie et tristesse pour les séquences du temps présent. Les pages d'étude graphique en fin de volume attirent l'attention du lecteur sur 2 ou compositions de page plus complexes. Dans les faits, ce n'était pas nécessaire car le lecteur a apprécié cette double page montrant James Robinson à plusieurs stades de ses recherches, l'étonnante apparence de Wingman en individu âgé (la soixantaine) avec encore ses ailes, ou encore la palanquée de superhéros de l'équipe Star Sheriff Squadron s'élançant vers l'espace. L'artiste impressionne encore plus par sa capacité à conserver une dimension humaine aux personnages, quelle que soit la nature de la séquence. La visite à l'hôpital montre James Robinson comme un individu normal, affecté par la peine de voir un proche ainsi rongé par le cancer, ainsi que la colère froide de l'épouse du mourant. Le jeu des acteurs est juste et naturel, transcrivant bien leur état intérieur, leur état émotionnel, sans pathos démonstratif. Le lecteur ressent pleinement leur désarroi et leur frustration devant la maladie, qu'ils expriment chacun à leur manière. Lorsque Robinson rend visite à son épouse, d'abord pour lui annoncer le financement du gouvernement, puis pour lui annoncer sa découverte, la direction d'acteurs fait apparaître la différence d'état d'esprit entre les 2, le chercheur tout à sa joie de disposer de moyens à la hauteur de ses ambitions, puis d'avoir trouvé, l'épouse absorbée par les tâches du quotidien, partagée entre la joie pour son mari et le ressenti qu'il est plus intéressé par son métier que par son foyer. Max Fiumara sait également conserver cette dimension humaine pendant les passages d'action. Le costume de superhéros de Doctor Star est bricolé, même s'il est moulant, avec ses bottes de lutteur, son short long de boxer et son imperméable. Il suffit de le regarder pour se rendre compte que c'est un civil qui a combiné son costume à partir de ce qu'il a pu trouver dans le commerce. Même si les costumes de l'équipe du Liberty Squadron sont plus colorés, ses membres conservent également l'apparence d'êtres humains dans des costumes, avec leurs imperfections. Cette capacité à préserver la banalité des individus ne signifie pas l'absence de merveilleux ou de spectaculaire. Le premier contact avec la para-zone baigne dans une lumière psychédélique très séduisante grâce au travail de Dave Stewart, avec une posture de James Robinson montrant bien la force de cette énergie. Les affrontements physiques sont tout aussi spectaculaires, à commencer par le combat entre Doctor Star et le Dragon, mais sans démonstration ridicule de virilité, sans poses conquérantes avec démonstration ridicule de force ou de puissance. Cette fois-ci, Jeff Lemire a décidé de se focaliser sur son personnage principal, de raconter l'histoire uniquement de son point de vue, avec un accès à ses pensées intérieures qui apparaissent dans des cartouches de texte. Le lecteur peut donc ressentir son exaltation pendant ses recherches fiévreuses, son exultation à avoir trouvé, son entrain à utiliser ses pouvoirs, sa soif de découverte, son plaisir à aller là où personne n'est allé avant lui. James Robinson n'est jamais blasé ou condescendant. Il reste un être humain normal, émerveillé par ce que recèle l'espace, traumatisé par les conséquences de ses absences sur sa famille. L'auteur sait combiner le drame avec la joie, les mêler comme dans une vie normale, montrer comment Robinson essaye de prendre ses responsabilités, essaye d'assumer ses erreurs et de les réparer. Il parvient à rester dans le mode hommage et à écrire une histoire totalement originale. Il rend honneur à James Robinson (le scénariste), sans le plagier, ni le singer. Il se paye même le luxe d'incorporer un autre hommage, à d'autres superhéros de l'univers partagé DC, à la fois totalement transparent, à la fois totalement personnel. Avec ce récit, il prouve de manière éclatante qu'il est tout à fait possible de se montrer créatif et touchant, en écrivant des succédanés de superhéros préexistants. Ce tome comprend une histoire complète, et finalement indépendante de toute autre. La connaissance préalable des superhéros de l'univers partagé de Black Hammer n'est pas indispensable et n'apporte rien à l'histoire en elle-même. Jeff Lemire et Max Fiumara racontent l'histoire personnelle de James Robinson, chercheur ayant accédé à l'objet qu'il poursuivait, à hauteur d'homme, sans héroïsme exagéré ou clinquant, sans minimiser ses accomplissements. Le lecteur se sent touché par le drame et les accomplissements de cet homme, imparfait et unique. 5 étoiles. Il sait qu'il reviendra pour découvrir la prochaine minisérie dérivée : The Quantum Age avec Wilfredo Torres.
Frontier
Je rejoins les très bons avis précédents sur cette BD, la première de Singelin que je lis, et qui constitue pour moi un mini coup de cœur. Je l'ai achetée suite à l'avalanche de critiques dithyrambiques que j'ai lues à son sujet et je ne le regrette aucunement ! Il est difficile de décrire la poésie qui se dégage de cette œuvre dont les thèmes sont assez variés (écologie, consumérisme, sens de la vie, amitié, etc.) mais je l'ai refermée en sentant que quelque chose s'était passé. C'est ce qui pour moi différencie une très bonne BD d'une BD sympa qui nous fait simplement passer un bon moment. Je ne reviendrai pas sur l'histoire qui a déjà été largement décrite précédemment mais sur les plus gros points forts de cette BD : - Un très bel ouvrage dans son ensemble avec ce côté métallique et fluo collant bien à l'univers de la SF ; - Un dessin magnifique qui fourmille de détails et aux très belles couleurs pastels. La rondeur et le côté enfantin des personnages tranchent d'ailleurs beaucoup avec certaines séquences assez dures de l'histoire (passage à tabac d'Alex par exemple) ; - Une histoire très poétique, sans que l'on sache forcément où elle va nous mener, même si comme le souligne Ro, on pourra critiquer par moment la bien-pensance et le côté un peu "fleur-bleue" des réactions de nos 3 héros, pourtant issus de milieux et de conditions sociales très différentes. Une BD ressourçante et inspirante devant faire partie de toute bonne bdthèque selon moi. Originalité - Histoire : 8/10 Dessin - Mise en couleurs : 9/10 NOTE GLOBALE : 17/20
La Neige était sale
Une lecture qui ne laissera personne insensible. L'adaptation d'un roman dur de Georges Simenon, une postface très instructive de Fromental sur le roman et son auteur. Tu vas suivre la vie, sur une courte période, d'un jeune homme de 18 ans, Frank, pendant l'occupation "nazis" dans une ville d'Europe de l'Est. C'est l'hiver, il fait froid et la neige est le décor de cette tragédie. Frank est une ordure de la pire espèce, né d'une mère maquerelle et d'un père inconnu. Cette mini autobiographie prend aux tripes et cela on le doit à la narration : Une voix off qui tutoie le lecteur, qui l'interpelle, qui le met devant des faits dégueulasses et toi pauvre lecteur, tu ne peux rien y faire, tu subis. Et c'est là toute l'intelligence de Fromental, il m'a rendu ce monstre presque touchant dans son envie d'autodestruction, dont l'issue est inéluctable pour trouver une forme de rédemption. Le dessin d'Yslaire dans des nuances de gris est magnifique. Il est juste rehaussé de rares couleurs qui apportent un vrai plus à l'ambiance nauséabonde et feutré que dégage ce récit. Ces couleurs ont aussi un rôle narratif important, elles ne sont pas posées au hasard. En particulier ces différents roses omniprésents, dont le "cuisse de nymphe" pour les lieux de perdition. Même l'étoile jaune de Frank est rose... Et en y regardant bien, tu pourras découvrir sur de rares cases le mot SWING sur son étoile. Alors, acte solidaire ou de sabordage ? Gros coup de cœur. Un album dur, dérangeant et glauque que je recommande chaudement. Pour découvrir la signification de SWING : https://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles_cr_lecture54.htm
SHI
Sublimissime ! Des dessins d'une beauté à couper le souffle, un scénario où les femmes ne restent pas cantonnées dans leur rôle de victimes mais prennent leur avenir en main ainsi que celui d'autres l'aise.es pour compte. Oui, c'est violent mais n'est-ce pas à l'image de ce que vivaient les femmes à cette époque et à ce que certaines vivent encore aujourd'hui ? Moi j'attends le tome 7 avec impatience.
Lobster Paradise
De Edo Brenes j’avais déjà beaucoup aimé le récent Aparthotel Deluxe, et nouvelle bonne pioche avec « Lobster Paradise » aux éditions Ici même. Sur le fond, il ne s’agit « que » d’un énième roman graphique, qui nous raconte le quotidien d’un adolescent comme tant d’autres : l’école, les potes, les filles… Mais l’auteur a ancré son histoire dans un contexte intéressant, à savoir la période de guerre civile au Costa Rica en 1947 et 1948, alors qu’une recrudescence de homards bousculait l’économie locale d’un petit village côtier. La première moitié du récit est assez lancinante, mais les évènements s’emballent dans la deuxième partie, que j’ai trouvée passionnante. J’ai trouvé le personnage central attachant, et la fin a réussi à m’émouvoir. La réalisation est excellente. La narration est fluide et réussie (même si je note un phylactère rattaché au mauvais personnage en page 2, m’enfin), et le dessin est élégant, même si je regrette le manque de couleurs (surtout que la couverture est magnifique, et que la première page nous vante la verdure du coin). J’ai en tout cas passé un excellent moment de lecture en compagnie de Henri. Un coup de cœur.
Sale Week-End
Rendez-moi mes planches. - Ce tome contient un récit complet qui peut être lu indépendamment de tout autre, même s'il y apparaît un personnage de la série Criminal des mêmes auteurs. Il comprend les pages publiées dans les épisodes 2 & 3 de la série Criminal de 2019, initialement publiés en 2019, écrits par Ed Brubaker, dessinés et encrés par Sean Phillips, mis en couleurs par Jacob Phillips. Un soir de juillet 1997, Jacob Kurtz rentre chez lui, après une journée passée sur une enquête. Il trouve un message sur son répondeur, : Mindy lui indique qu'elle a un boulot pour lui, à l'occasion de la prochaine convention de comics. Il sera remis une récompense d'honneur à Hal Crane pour sa carrière, et Mindy souhaite que Jacob lui serve de guide et de surveillant. Elle ajoute que Crane a demandé Jacob nominativement. Jacob se souvient de l'époque où il fut son assistant, et de la manière peu aimable dont il le traitait. Il se souvient également de la manière dont Hal Crane s'était embrouillé avec les responsables éditoriaux : Julius Schwartz chez DC Comics, Gerry Conway chez Marvel Comics. Malgré ces mauvais souvenirs, Jacob accepte quand même le boulot. Vendredi, Jacob est à pied d'œuvre à la convention et il se souvient qu'Hal Crane est surtout connu pour avoir travaillé sur le dessin animé Danny Dagger and the fantasticals. Jacob continue de progresser dans les allées de la convention, et il finit par apercevoir Hal Crane en train de discuter avec une jeune femme costumée en Princesse Yaz, un des personnages dudit dessin animé. La discussion se termine quand elle lui envoie une gifle. Alors qu'elle est partie, Jacob s'approche d'Hal Crane qui le reconnaît. À sa demande, il lui explique qu'il a proposée à la jeune femme qu'elle monte dans sa chambre pour 100 dollars. Il pensait qu'il s'agissait d'une prostituée au vu de sa tenue. Jacob lui explique qu'il s'agit d'une fan du dessin animé, et qu'elle a vraisemblablement fait son costume elle-même. Hal Crane exprime sa surprise de voir autant de monde à la convention, alors qu'il pensait que les comics étaient une industrie moribonde. Jacob est tout aussi déconcerté car il sait que de nombreux éditeurs mettent effectivement la clé sous la porte. Quoi qu'il en soit, il annonce à Hal Crane qu'il doit participer à une intervention en compagnie de Joe Kubert, Will Eisner et Al Williamson. Hal Crane lui répond qu'il n'y participera pas car il a autre chose à faire. Jacob conduit la voiture, et Hal Crane s'assoit à l'arrière. Il ne conduit plus depuis l'accident qui a coûté la vie à Archie Lewis, un auteur de comic-strip dont il avait été l'assistant. C'était Hal Crane qui conduisait la voiture dans laquelle Archie Lewis a trouvé la mort. En 2018, Brubaker & Phillips sortent une histoire complète Criminal Hors-série. Mes héros ont toujours été des junkies. Quelques mois plus tard, ils embrayent avec une nouvelle série Criminal. Dans la première page, le lecteur retrouve Jacob, il le voit rentrer chez lui. Les dessins montrent qu'il n'allume pas la lumière tout de suite, Jacob référant rester dans la pénombre. le lecteur peut voir l'aménagement ordinaire, avec un canapé et un fauteuil ; il note également un dessin original au mur. Ainsi il prend visuellement connaissance du lien qui existe entre Jacob et Hal Crane, au point que le premier conserve un dessin affiché du second. Comme il s'agit d'un polar, le lecteur peut avoir l'impression que le ratio de séquences de dialogue est assez élevé. Pourtant s'il regarde les planches sous un autre angle, il peut observer également comment Sean Phillips montre les événements, ou les circonstances, portant une forte partie de la narration visuelle. le lecteur est placé aux côtés des personnages et il voit la réaction de la cosplayeuse à la proposition d'Hal Crane, la table minuscule et dénudée qui lui est réservée pour signer, l'aménagement dans l'appartement du collectionneur pour pouvoir stocker un maximum d'originaux, le type d'établissement qu'Hal Crane fréquente pour aller voire un coup. Sean Phillips représente les choses avec un tel naturel dépourvu de toute ostentation que le lecteur peut ne pas s'en rendre compte, n'ayant l'impression que de dessin facile et purement fonctionnels. Le lecteur perçoit beaucoup plus facilement les éléments visuels relatifs au monde des comics. Ça commence dès la deuxième page avec les tables à dessins dans le studio d'Hal Crane, ainsi que les meubles de rangement des planches. Ça continue avec le petit plateau sur lequel sont posés un cendrier avec une clope en train de se consumer, mais surtout le pot d'encre de Chine, le pinceau, les stylos, les grattoirs, etc. Par la suite, le lecteur peut encore regarder d'autres meubles de rangement spécifiques chez le collectionneur, dans le sous-sol de la maison d'Hal Crane et des morceaux de pellicules d'animation. Il laisse également son regard errer dans les allées de la convention : les différents cosplayeurs (allant de l'équipe des Ghostbusters à un soldat de l'empire en armure rose, en passant par la princesse Yaz, un homme habillé en Wonder Woman, etc), les badges d'accès accrochés en pendentif, les files de dédicace, la cérémonie officielle de remise des prix… Ed Brubaker glisse lui aussi de nombreuses références en citant des professionnels du métier : Julius Schwartz (1915-2004), Gerry Conway (1952-), Joe Kubert (1926-2012), Will Eisner (1917-2005), Al Williamson (1931-2010), Max Gaines (1894-1947), Jack Cole (1914-1958), Wally Wood (1927-1981), Joe Orlando (1927-1998), Stan Lee (1922-2018). le lecteur familier du monde des comics se sent chez lui. le lecteur de passage venu uniquement pour un récit de la série comprend les enjeux, et se doute que les noms cités sont ceux de professionnels. Du fait que cette histoire s'inscrit dans la série Criminal, le lecteur s'attend à ce que des actes criminels soient commis. Effectivement, Hal Crane, artiste ayant atteint et dépassé l'âge de la retraite, se livre à des petits trafics pour pouvoir payer ses dettes. En particulier, il travaille avec un faussaire pour signer des faux afin de les vendre plus chers. Au fil des souvenirs de Jacob, le lecteur apprend qu'il était aussi coutumier du fait de voler des planches originales chez les éditeurs pour lesquels il travaillait afin de les revendre pour son compte personnel, une autre référence à une pratique avérée. le lecteur voit un autre petit criminel mesquin vivant de combines à la petite semaine. Ed Brubaker se montre sans pitié vis-à-vis d'Hal Crane : sa façon de rabaisser ses assistants, son humiliation de voir son prix remis par l'éditeur qui l'a exploité, sa velléité de recourir aux services d'une prostituée, son recours à la violence face à des gens qui ne savent pas se défendre. Il se montre même beaucoup plus cruel que ça : Hal Crane est un individu qui n'a pas su mettre à profit son talent de dessinateur pour s'installer, qui est toujours dans le besoin malgré ce qu'il a pu accomplir dans son champ professionnel, qui ne peut pas apprécier les honneurs qui lui sont rendus du fait de sa rancœur. Il est humilié en constatant qu'il n'y a qu'une seule personne qui attend pour une signature à sa table de convention. Il sait qu'après avoir signé la boîte de goûter, elle sera mise en vente dans la minute qui suit, alors que lui a signé gratuitement. Le lecteur perçoit toute l'amertume de ce monsieur âgé, grâce à la direction d'acteur impeccable de Sean Phillips. le jeu des personnages est naturaliste, et les expressions de leur visage relèvent de celles d'individus adultes, ce qui ne les empêche pas d'être expressifs. le lecteur ressent l'amusement d'Hal Crane de s'être fait gifler, son changement d'état d'esprit en écoutant les questions respectueuses du journaliste de Comics Review, le calme de façade alors qu'il se fait remettre à sa place par sa fille, la rouerie de Ricky Lawless (le frère de Tracy Lawless) alors qu'Hal Crane lui explique ce qu'il attend de lui, l'amertume et la culpabilité qui ronge Hal Crane. En de courtes scènes, Brubaker & Phillips en disent beaucoup, brossant le portrait d'un homme qui a vécu dans le milieu professionnel des comics américain. Outre les noms d'artistes et de responsables éditoriaux, le lecteur peut identifier des anecdotes comme celle du vol des planches originales, mais aussi de l'accident de voiture qui évoque celui d'Alex Raymond (1909-1956). le prénom d'Hal Crane évoque aussi celui d'Hal Foster (1892-1982), le créateur de Prince Valiant. Pour autant ces références ne s'apparentent pas à des béquilles pour masquer un manque d'inspiration : elles constituent un écho à des faits marquants de l'histoire des comics aux États-Unis, et avant à celle des strips paraissant dans les journaux. Ed Brubaker n'oublie pas pour autant le titre de sa série. Il est donc question de crimes réalisés par des faussaires, d'une intrusion avec effraction, de vols, et d'un autre plus grave. le récit se focalise sur Hal Crane, sur sa vie évoquée par bribes, dans les déclarations de Jacob Kurtz qui semble s'adresser à un auditeur invisible, un peu comme s'il parlait plus pour le lecteur que pour lui-même. Les auteurs brossent le portrait très amer d'un individu doté d'un immense talent, s'exprimant dans un champ artistique tenu pour mineur, tenue de main de fer par les responsables éditoriaux, les artistes n'étant que de la main d'œuvre sans reconnaissance de leur droit d'auteur. Hal Crane est le produit d'une époque, d'un milieu professionnel, faisant de ce récit un polar au sens noble du terme : un roman noir inscrit dans une réalité sociale précise, ayant une incidence directe sur les individus évoluant dans ce milieu. Avec la quatrième de couverture, le lecteur pourrait croire qu'Ed Brubaker & Sean Phillips (avec Jacob Phillips) s'offrent une petite aventure dans un chemin de traverse pour jouer avec les conventions comics, afin de contenter une partie de leur lectorat. Il apparaît très vite qu'ils racontent l'histoire d'un professionnel du monde des comics, sans omettre les crimes ordinaires, avec un suspense quant à la nature de ce que recherche fiévreusement Hal Crane.
Je ne t'ai jamais aimé
Le sentiment amoureux n'est pas un droit. - Il s'agit d'une histoire autobiographique, complète en un tome. Chester Brown évoque le développement de son sentiment amoureux sur une période 8 ans, depuis l'âge de 9 ans, jusqu'à 17 ans. Alors que l'histoire commence, Chester vit dans un pavillon avec des espaces verts autour et il accompagne Connie, sa voisine, à l'école. Dès la troisième page, le lecteur découvre que Chester a un rapport difficile avec les gros mots du fait d'une mère très à cheval sur leur utilisation. Dans son quartier, il entretient des relations amicales quotidiennes avec 2 autres jeunes filles et un ou deux autres garçons. Au fur et à mesure qu'il grandit, Chester Brown insère des scènes courtes sur les relations affectives qui le lient à sa amère, sur des échanges brefs avec les jeunes filles qu'il croise ou qui gravitent dans sa sphère privée. Il y a en particulier Carrie qui est une voisine légèrement moins âgée que lui et qui a le béguin pour lui, Sky une camarade de classe que la nature a généreusement pourvue, et quelques autres. Il finit par dire à Sky qu'il l'aime. le livre se termine alors qu'il fait comprendre par son attitude à Sky qu'il n'y a rien entre eux. J'ai eu beau me creuser la tête, impossible d'imaginer un résumé qui puisse donner envie de lire cette histoire. Brown dépeint des scènes très courtes avec une économie de dialogue, presqu'aucune case de texte (autre que les phylactères), des actions prosaïques et factuelles, tout ça avec un style graphique simple, voire simpliste. Il n'y a pas d'action, pas de violence et pas de sexe. L'avantage, c'est que cette bande dessinée se lit très vite (moins d'une heure). L'inattendu, c'est qu'elle reste longtemps dans la tête, non pas de manière intrusive, plutôt comme un souvenir attachant et légèrement dérangeant. Chester Brown fait partie d'un trio d'auteurs indépendants (et underground à leur début) avec Joe Matt (Le pauvre type) et Seth (George Sprott : 1894-1975). le moins que l'on puisse dire, c'est que chacun d'entre eux s'est construit un point de vue très personnel sur la vie. Avec cette histoire, Chester Brown ne souhaite pas parler d'amourette platonique, mais de développement du sentiment amoureux comme quelque chose qui ne va pas de soi. Il parle de son vécu pour dire et montrer son expérience sur des phases de développement relationnel que chaque individu traverse avec sa propre sensibilité. Ce qui est captivant, c'est de contempler comment l'individu Chester Brown relate la construction de sa sensibilité. Brown compose avec cet ouvrage une œuvre littéraire. Il ne se limite pas à enfiler de courtes scènes qui lui semblent significatives dans le développement de son mode relationnel affectif avec la gente féminine. Il s'agit plutôt de l'aboutissement de sa réflexion personnelle sur les caractéristiques de ces relations, les fruits de son introspection livrés et formalisés de manière la plus simple possible. Comme souvent dans ce type d'ouvrage, cela signifie que le lecteur appréciera d'autant plus le propos de l'auteur qu'il a lui-même parcouru une partie de ce cheminement introspectif pour son cas particulier. J'avais eu l'occasion de lire quelques scènes de cette histoire il y a plus de 20 ans et je n'en avais retenu que leur fadeur et leur manque de substance. Prise une à une, chaque scène décrit de manière simpliste un bref échange de propos dans un quotidien banal. Ce n'est que la construction et la composition du récit qui donne un sens à chaque partie. À condition de percevoir cette structure et ce mode narratif sophistiqués, "I never liked you" prend une toute autre dimension. Tout d'un coup, Chester Brown évoque à la fois des particularités de sa vie qui ont modelé son sentiment amoureux et des expériences de vie que tous les hommes ont traversées, chacun à leur manière. Par exemple, Brown constate qu'il est attiré sexuellement par les formes généreuses de Sky. Il rattache cette préférence innée à sa lecture d'un numéro de Playboy (le poster central en l'occurrence). Pour mieux comprendre le sens de ce symbolisme, la lecture de le Playboy éclaire le lecteur sur l'importance de ce magazine dans la vie de Brown. Il relate également les propos anodins de sa mère sur la taille de sa poitrine. En reliant les points entre eux, le lecteur comprend que Brown évoque l'impact de la figure maternelle sur la formation des goûts sentimentaux et sexuels des enfants. Le vrai tour de force de Chester Brown réside dans la forme. Il ne parle jamais de théories psychologiques ou psychiatriques (sur lesquelles il a un avis ambigu). Il n'a jamais recours à des théories complexes ou des développements romantiques. En fait, sa retenue dans la manière de raconter permet au lecteur de placer ses propres expériences, l'oblige même à porter un jugement de valeur sur le comportement de Chester, par rapport à ses propres expériences, ses valeurs et son vécu sentimental. Chester Brown met donc en scène son développement affectif au travers de scènes simplifiées à l'extrême pour mieux impliquer le lecteur dans ce qu'il lit. Il faut également dire un mot sur l'aspect graphique de ce récit qui est lui aussi unique en son genre. Chester Brown dessine chaque case séparément sur de petites feuilles de papier et il colle ensuite chaque case sur la page finale pour véritablement composer l'agencement de chaque dessin par rapport aux autres. Il donne une grande importance aux marges blanches entre les cases et autour des cases. Chaque dessin est très dépouillé et le trait est imperceptiblement tremblé. Il a parfois recours à des codes graphiques issus des caricatures (les grands yeux ronds de Carrie), mais de manière très restreinte. Il n'intègre pas de nuances de gris, que des traits à l'encre, avec une épaisseur variable. Il ne cherche pas une forme d'esthétisme confortable, mais il cherche une lisibilité maximale. le résultat peu paraître parfois enfantin (faible densité d'information) ou amateur (l'aspect tremblé de certaines lignes). Je n'ai pas trouvé ce choix graphique dérangeant et il est en pleine cohérence avec le mode narratif terre à terre et simple, sans être minimaliste. Cette histoire simple du développement des relations de Chester avec la gente féminine de 9 à 17 ans recèle une analyse subtile et délicate de ce comportement qui comprend autant d'inné que d'acquis. Chester Brown est un auteur attentionné qui laisse toute la place nécessaire pour que le lecteur puisse s'exprimer et se placer par rapport à ce qu'il lit. Les œuvres de jeunesse de Chester Brown sont regroupées en 2 volumes Ed, the happy clown (des fictions dérangeantes, sanguinolentes, scatologiques, éprouvantes) et le petit homme (des histoires oscillants entre le surréalisme et l'autobiographie). Après ces 2 romans autobiographiques ("Je ne t'ai jamais aimé" et Le Playboy), Brown a réalisé une biographique d'un leader politique canadien Louis Riel. Et en 2011, il a publié 23 prostituées relatant ses expériences de client de prostituées.