Les derniers avis (9568 avis)

Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Murmure
Murmure

Vie intérieure - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en feuilleton dans un journal indépendant "La dolce vita". Les différents chapitres ont été regroupés en album en 1989. le scénario est de Jerry Kramsky (nom de plume de Fabrizio Ostani), et les dessins de Lorenzo Mattotti. Il s'agit d'un récit de 42 pages de bandes dessinées. Il a été réédité dans "Feux / Murmure". Quelque part sur une grande plaine herbeuse battue par les vents, Murmure se réveille et voit 2 silhouettes au dessus de lui, 2 personnages à la peau bleue et aux formes bizarres qui s'appellent Hanz et Fritz. Ce sont eux qui lui donnent le nom de Murmure à cause de la manière dont il s'exprime. Son visage présente une grande trace rouge, comme une brûlure. Hanz et Fritz se mettent à courir pour aller plus vite qu'un pétrolier qui navigue au loin. Ils croisent le sinistre pêcheur noir qui s'exprime dans un sabir évoquant un mélange de français, de latin et d'allemand. C'est un pêcheur de poissons-cerfs. La nuit arrive, Murmure et ses 2 compagnons se mettent à jouer aux cartes, en utilisant comme mise, les bandes dessinées d'une vieille collection. Dans une interview, Lorenzo Mattotti a précisé le mode conception de l'histoire, ainsi que les intentions des auteurs. Il indique : "J'ai dessiné la nature et placé dans le décor deux petits personnages de gomme. [...] Il s'agit d'un récit découpé en courts chapitres comme autant de rêves. [...] Nous ne savions pas vraiment où nous allions. [...] Il n'était pas question de composer une histoire classique. Chaque fois que la piste d'une aventure se précisait, il nous fallait bifurquer pour aller nulle part. [...] le personnage ne trouve rien, si ce n'est le vide, la solitude, l'attente. C'est un départ permanent." Ainsi prévenu le lecteur sait qu'il s'agit d'une lecture exigeante, dans laquelle il devra s'investir pour interpréter ce qui lui est montré. "Murmure" a été réalisé après "Feux", en intégrant d'autres expériences professionnelles réalisées par Mattotti dans l'entredeux, en particulier des dessins de mode. Effectivement au départ, le lecteur nage dans l'expectative. Murmure s'éveille auprès de diablotins dont il est impossible de connaître la nature, il n'a pas idée de comment il est arrivé là et il n'est pas soumis aux contingences matérielles, si ce n'est le sommeil. En termes d'intrigue, le lecteur est amené à suivre Murmure du début jusqu'à la fin, dans ses déambulations et découvertes, ainsi que dans ses souvenirs très partiels et ses réflexions. Il y a bien une forme clôture au récit. Néanmoins de nombreux événements relèvent du surnaturel ou de la fantasmagorie, comme une image dans un miroir déformant fortement la réalité, ou participant de l'inconscient du personnage. En suivant les pistes données par Mattotti dans son interview, le lecteur peut dans un premier temps se concentrer sur les images, non pas comme une suite participant à une narration, mais pour leur valeur unitaire, détachée du récit. Page après page, le lecteur contemple des visions enchanteresses, oniriques ou sourdement inquiétantes, où la couleur est très présente, mais moins que dans "Feux". Quelques exemples : l'herbe en train d'ondoyer sous le vent en page 1, vu de dos et de loin Murmure se tenant la tête entre les mains en contemplant l'avancée de noirs nuages en page 2, les traits exagérés du visage de Safran en page 3, etc. Certaines images sont plus fortes que d'autres : les poissons-cerfs dans la mer, l'hôtel dans la lumière rougeoyante du soleil couchant, le soleil noir sur la façade de l'hôtel, sous le lierre, etc. Comme dans "Feux", Mattotti réalise plusieurs cases s'apparentant à des œuvres d'art abstraites (ne prenant leur sens que dans le contexte des autres cases), ainsi la forme des nuages contre le ciel, une giclée de blanc sur une surface rouge, une coulée de rouge sur fond noir, etc. Une autre manière d'aborder cet ouvrage est de l'aborder en suivant les conseils de l'auteur : lire un chapitre à la fois, comme autant de voyages différents, sans trop se préoccuper de l'itinéraire complet. Chapitre 1 - le lecteur reste indécis devant le sens des éléments symboliques. Un pétrolier : l'image d'un long voyage maritime, mais il ne s'agit pas d'un voyage d'agrément. Cette impression que le récit est sous le signe de l'utile est confortée par l'image des 2 diablotins qui s'apparentent plutôt à l'insouciance de la jeunesse. Cette lecture opposant monde adulte et vestiges de l'enfance est confortée par Mattotti qui envisage cette œuvre comme son adieu à l'adolescence. Par contre, le symbole qui se cache dans les poissons dotés de bois de cerf reste impénétrable au regard des autres éléments de ce chapitre (et des suivants). Dans le chapitre 2, Murmure pénètre dans une bâtisse évoquant aussi bien une forteresse qu'un foyer, et il fait face à la figure du père, puis à la figure de la mère. Là encore, la mise en situation évoque la position de l'enfance, observer son père avec crainte sans bien comprendre ses activités, éprouver le réconfort prodigué par la mère. Chapitre 3, Murmure est à nouveau confronté aux activités de l'inquiétante figure paternelle, sans réussir à établir un début de communication. Il est possible d'y voir l'opposition adolescente systématique et bornée. Chapitre 4 - Il s'agit certainement du plus poignant car Murmure observe sa mère avec déjà une forme de détachement, en constatant que "elle mettait de l'ordre dans la cuisine comme seule une maman sait le faire". En fin de ce chapitre, il constate que "Il faut avoir couvert une certaine distance pour pouvoir se retourner sans se bercer de l'illusion que l'on peut encore revenir en arrière". Chapitres 5 & 6 : une forme de réalité reprend ses droits. le lecteur découvre des explications prosaïques sur la situation de Murmure, les marques sur son visage, le rôle de sa mère. Mais aussi, Mattotti réalise les pages les plus abstraites et les plus conceptuelles dans ces chapitres. le lecteur de "Feux" pourra retrouver la flamboyance des couleurs, les formes abstraites, et la prise directe avec les éléments primordiaux de la nature (lave, vent, mer, terre). Avec cette histoire, Lorenzo Mattotti ne refait pas "Feux", ne lui donne pas une suite. Par contre, il continue de construire sur la profession de foi que constitue "Feux", quant à l'importance prioritaire de la couleur dans sa façon d'aborder la bande dessinée. Il est possible de parler d'intrigue au travers de ces 6 chapitres, l'évolution progressive d'un personnage au travers d'épreuves de nature psychologique et même psychanalytique. Il est aussi possible d'isoler chaque chapitre comme autant d'unités, évoquant la vie intérieure du personnage, à chaque fois un état d'esprit différent aboutissant à une appréhension du monde différente, à des significations différentes, dont certaines indéchiffrables (les poissons-cerfs, l'avion). Quoi qu'il en soit, il s'agit d'une aventure de lecture peu commune, enchanteresse, vaguement inquiétante, une redécouverte du monde qui nous entoure au travers de cet individu esseulé, rebelle et fragile.

30/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Lettres d'un temps éloigné
Lettres d'un temps éloigné

Ressentir - Ce tome comprend 4 histoires indépendantes, toutes illustrées par Lorenzo Mattotti. Il est initialement paru en 2005. - Après le déluge (scénario de Mattoti et Giandelli, textes de Giandelli, 24 pages) - Une femme doit prendre l'avion, mais la piste d'envol est envahi de crabes rouges. Elle patiente en réfléchissant à l'opération qu'elle doit subir à son retour. le vol est reporté au lendemain, elle sympathise avec un monsieur ayant acheté le même souvenir qu'elle pour offrir à sa femme. Mattotti et Giandelli ont construit un récit intimiste, le lecteur ayant accès aux pensées intérieures de cette femme qui s'inquiète de son opération des ovaires, qui s'interroge sur sa relation avec son mari, et qui essaye de s'isoler du reste des passagers. Il apparaît qu'elle se trouve dans un état d'esprit entre mélancolie et déprime, appréhendant les retrouvailles avec son compagnon, affectée par la misère du monde telle qu'elle transparaît dans les journaux, éprouvant la sensation de bruits lointains évocateurs d'un monde baignant dans la haine et la destruction. Son flux de pensée est rendu de manière très écrite, dans des paragraphes savamment composés et concis, à l'opposé d'une suite de bribes de phrases à demi-formulées. Sans l'alourdir, elles imposent un rythme posé à la lecture. le lecteur peut ainsi saisir les nuances de l'état d'esprit de cette femme. Il a également accès à ses sensations par le biais des images. La page d'ouverture est saisissante avec cette marée de crabes rouges, à l'apparence très étrangère à l'humanité, et à la couleur plus chaude que criarde. Pourtant le lecteur constate qu'ils peuvent agir comme une métaphore de la maladie nécessitant une opération clinique, image un peu brutale mais aussi rassurante car ils s'en vont aussi complètement qu'ils sont apparus soudainement. Mattotti n'a rien perdu de sa capacité à créer des images mémorables et singulières, don qui avait mis en émoi le monde de la bande dessinée avec la parution de Feux en 1984. Il a recours aux techniques de l’expressionnisme en déformant la réalité pour la représenter avec la subjectivité du personnage. Son état d'esprit apparaît alors de manière visuelle, permettant au lecteur de ressentir ses émotions. Mattotti a assimilé ces techniques, les a fait sienne, en les agrémentant d'un usage très personnel de la couleur. Dans quelques cases, il n'hésite pas à déformer les représentations jusqu'à aboutir à une composition abstraite. Seule sa juxtaposition avec les autres cases dans une séquence permet au lecteur de faire le lien avec l'objet ou le lieu représenté. Il y a là un usage spécifique de la bande dessinée qui permet à l'auteur de jouer sur les 2 tableaux : une composition à la fois abstraite, et à la fois figurative grâce au contexte dans lequel elle est placée. Grâce à cette maestria picturale, le lecteur ressent l'évolution de l'état d'esprit de cette femme initialement désemparée et déprimée, souhaitant se mettre à l'écart du monde pour s'en protéger. À l'opposé d'un exposé psychologique théorique sur les 5 étapes du changement, il partage ce processus affectif, en totale empathie avec cette femme. Avec cette nouvelle, Mattotti et Giandelli font ressentir au lecteur l'intimité de la charge émotionnelle qui pèse sur une femme inquiète, dont le moral subit l'impact d'une difficulté médicale, ce qui colore sa vision de son environnement. Ils montrent avec une grande sensibilité et une grande habilité l'évolution de son état d'esprit au cours de ces heures passées à l'aéroport dans l'attente de la reprise du trafic aérien, du retour au quotidien normal. - Portrait de l'amour (scénario de Mattoti et Ambrosi, textes d'Ambrosi, 2 pages) - Un artiste peintre prend conscience qu'il n'aime plus sa femme. Franchement, une histoire de rupture racontée en 2 pages, à raison de 4 cases par page, ça ne mène pas loin. Ça tient plus du résumé expéditif que de la narration. L'avantage, c'est que ça se relit rapidement. En outre, il est difficile de croire que Mattotti ait eu besoin de l'aide d'Ambrosi pour écrire une phrase aussi stupide que "En se déshabillant, il essaya de perdre ses pensées dans son pull". Pourtant, ces 8 cases racontent beaucoup plus de choses qu'il n'y paraît. Mattotti et Ambrosi manient le sous-entendu avec une maîtrise impressionnante, leur permettant de s'appuyer sur des éléments implicites apportés par le lecteur. Ce dernier imagine sans peine les grands de traits de la relation entretenue par l'artiste et son modèle. Les quelques phrases suffisent à comprendre à quel stade est arrivée leur relation. Les 8 images dessinées et mises en couleurs par Mattotti expriment beaucoup de choses de la relation entre ce peintre et la femme qu'il aime, qui lui sert de modèle. le lecteur voit cette femme par les yeux de l'artiste. En contemplant les images, le lecteur associe l'évolution de leur relation au regard que l'artiste porte sur sa compagne, en quoi l'interprétation artistique qu'il en fait en la peignant transforme la vision qu'il en a. En 4 pages, 8 cases et 20 phrases, les auteurs ont exposé la transformation qui accompagne le processus de création artistique, l'interprétation qu'il constitue. Ils ont donné à voir et à comprendre au lecteur l'évolution du regard que l'artiste porte sur sa compagne, et la transformation qui en découle. À nouveau les images crées par Mattotti amalgament des composantes descriptives et expressionnistes pour générer des sensations ineffables et singulières. Finalement ces 2 pages sont une leçon de concision et d'expressivité, ainsi qu'une belle analyse de l'évolution du sentiment amoureux, s'appuyant sur la nature du processus créatif. - Loin très loin (scénario et textes de Mattoti, 4 pages) - Un étrange paquet passe entre les mains de 4 individus pour lesquels l'expression "Loin, très loin" prend un sens aussi personnel que différent. Chaque page se compose d'une illustration pleine page, et d'une ou deux courtes phrases en dessous. À nouveau Lorenzo Mattotti change de format pour mieux transcrire les émotions associées à sa nouvelle. Il est possible de ne lire que les phrases en bas de page, et d'avoir une idée assez juste du thème : des individus qui souhaitent être ailleurs, Mattotti effectuant une variation sur leurs mobiles qui différent. Chaque personnage porte dans ses mains le même objet, métaphore visuelle de ce désir d'ailleurs. le lecteur prend alors le temps de s'immerger dans l'impression que dégage chacune de ces 4 images singulières, de constater en quoi elles transcrivent l'état d'esprit de l'individu, ce qu'elles racontent par elles mêmes, en quoi les 2 phrases apportent un éclairage sur la situation, comment une même couleur met en relation 2 surfaces sans autre lien. Après ce bref moment de communion d'un état d'esprit avec ces 4 personnages, le lecteur constate avec surprise que Mattotti a à nouveau réussi à raconter une histoire, sur le désir d'un ailleurs, au travers d'une forme des plus singulières. - Lettres d'un temps éloigné (scénario de Mattotti, textes d'Ambrosi et Mattotti, 21 pages) - À bord d'un train futuriste, Ambra, une descendante d'un artiste fictif (Lucio Mazzotti), lui écrit une lettre pour lui décrire son présent, ce futur dans lequel il est mort. Avec cette histoire, le lecteur retrouve un format plus traditionnel : un personnage central, un récit linéaire reposant sur le voyage, les déplacements en train. Ambra s'adresse à son aïeul en voyageant à bord d'un train, en apportant les bandes dessinées qu'il a réalisées à sa tante. Mattotti et Ambrosi s'amusent à anticiper quelques avancées technologiques, essentiellement liées à des modes de reproduction de sensation, élargissant les possibilités pédagogiques et de stimulation des sens. Il s'agit plus d'une épure d'anticipation que d'un exercice de prédiction à court terme. Guidé par les images et le monologue intérieur de la narratrice, le lecteur effectue lui aussi ce voyage découvrant les paysages par les images, ainsi qu'une partie de ces lectures générées par ces nouvelles technologies. Les images peuvent être descriptives (le port où accoste le bateau d'Ambra), ou abstraites. Ainsi page 49, le lecteur contemple une composition géométrique, dans la dernière case en bas à droite. Il s'agit d'un trapèze orangé en milieu de case, bordé d'une bande rouge, puis de bandes entre gris et violet. Cette composition abstraite ne prend son sens que dans le cadre de la narration, par rapport aux images précédentes. Il s'agit de la trace du train vu de dessus, à grande vitesse, l'impression qu'il laisse sur la rétine. Ce petit décalage dans un futur proche mais étranger produit un effet de distanciation chez le lecteur qui ressent le voyage plus comme un concept ou une abstraction, les réflexions d'Ambra comme une remise en question de modes de communication qui n'ont rien d'immuable. En l'observant, le lecteur s'interroge sur ses motivations, ce qui éveille sa curiosité, ce qui fait l'intérêt de ce mode de vie nomade, sur la nature des relations qu'elle peut entretenir avec d'autres êtres humains. Ambra ne semble pas avoir de préoccupations d'ordre matériel (souci financier ou logistique). le lecteur se laisse alors porter par les images, retrouvant les sensations ou l'état d'esprit que génère un voyage en train, le paysage à la fois différent, bien présent, mais aussi évanescent, disparaissant au rythme de la progression du train, la rencontre avec un parent proche le temps de quelques heures, entre 2 trains. Mattotti et Ambrosi s'amusent le temps d'une page à réaliser un facsimilé d'une bande dessinée de Lucio Mazzotti, très inspirée par Flash Gordon, semblant vouloir établir à quel point la bande dessinée a évolué, celles de Mattotti se situant plusieurs barreaux au dessus dans l'échelle de l'évolution de ce média. Ils génèrent ainsi un parallèle avec ce monde futuriste où les êtres humains ont des préoccupations plus élevées que celles de notre époque, tout en conservant les caractéristiques intangibles de la condition humaine.

30/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Enfer est pavé de bonnes intentions
L'Enfer est pavé de bonnes intentions

La perversion de l'innocence - Il s'agit d'une histoire complète parue en 2007. Elle peut être lue indépendamment de toute autre histoire. Dans une décharge à ciel ouvert, sous un ciel pollué, survit une fillette malingre surnommée Empress. La loi du plus fort règne sans partage, les viols (y compris de cette très jeune fille) sont réguliers, les plus faibles se font égorger et dépouiller. Empress va être prise sous la protection d'un jeune adolescent, également lié d'amitié avec un autre garçon disposant d'une arme à feu. Cette partie comprend une trentaine de pages. Dans la seconde partie, Empress a été recueillie par un éditeur de poésie qui vit en ville. Elle se lit d'amitié avec un jeune souteneur à peine adolescent. le lecteur assiste à quelques scènes entre Empress et son hôte, entre Empress et le mac, et entre le mac et quelques clients. Cette partie comporte une quarantaine de pages. Dans la troisième partie, Empress est mariée à un avocat célèbre en train de plaider une cause difficile de tueur d'enfants en série. Elle éprouve de grandes difficultés à ressentir des émotions ou de l'empathie. Les scènes se succèdent la montrant en train d'interagir avec son mari, avec sa belle mère, avec les orphelins dont elle s'occupe dans le cadre d'une sororité religieuse. Cette partie comporte également une quarantaine de pages. Comme ce bref résumé laisse le deviner, ce n'est pas la joie et certains passages sont très glauques et très noir, sans espoir. En fait, une lecture superficielle laisse le lecteur sur sa fin. Il assiste à une suite de scènes assez courtes réparties en 3 chapitres qui alternent le malsain avec l'étrange et le surréaliste, illustrées par un trait simple, parfois un peu gras, avec des personnages parfois un peu caricaturaux (la poitrine hypertrophiée de Fritz, l'une des prostituées). Et le lecteur qui est venu pour se rincer l’œil sur les belles femmes généreuses dessinées par Hernandez en sera pour ses frais car il n'y a pas de nudité frontale, malgré 2 ou 3 scènes de sexe. Néanmoins, il est impossible de rester de marbre devant ces courtes scènes. Dès la première image (un tas de déchets), le savoir faire graphique d'Hernandez impressionne : avec quelques traits gras noirs, il fait apparaître comme par enchantement un tas d'immondices parfois reconnaissables, parfois trop enchevêtrés. Hernandez choisit ses traits de manière à être dans la représentation iconique, à la frontière de l'abstraction, tout en restant parfaitement lisible, chaque élément étant reconnaissable. Chaque personnage est rapidement défini visuellement, tout en disposant de caractéristiques physiques aisément identifiables et spécifiques à chaque fois. Les tenues vestimentaires change pour chaque personnage, pour chaque scène, avec chaque fois une caractéristique qui la singularise par rapport aux autres. Les intérieurs disposent d'aménagement simples, mais pourtant à chaque fois évocateur de son propriétaire et de sa condition sociale. Hernandez trouve le parfait équilibre entre l'économie de moyens, la lisibilité la plus immédiate possible, un esthétisme assez rond très agréable, et des détails évocateurs parlants. C'est bien cette capacité extraordinaire à s'approcher de représentations évoquant l'icône (une forme épurée qui fait que cette décharge évoque toutes les décharges à ciel ouvert) qui donne à cet histoire un aspect universel, détaché d'une époque ou d'un lieu précis. Il est facile de reconnaître en Empress, une allégorie de l'innocence livrée à toutes les horreurs du monde, à commencer par la misère, le manque d'éducation et les violences sexuelles. Dans la deuxième partie cette innocence maltraitée accède à une vie matérielle assurée auprès d'un individu qui la respecte et l'instruit. Elle a eu la chance d'être accueillie par cet homme qui dit lui-même être issu de la décharge et s'en être sorti grâce à l'éducation en devenant un intellectuel. Elle accède à une position sociale élevée (haute bourgeoisie), mais elle porte toujours en elle les marques de son enfance. Mais, même en lisant cette histoire avec cette allégorie à l'esprit, il est impossible de limiter "Chance in hell" à ce propos. Au fur et à mesure des scènes, le lecteur prend conscience que Gilbert Hernandez manipule des idées plus larges telles que le destin arbitraire qui prend la forme d'une violence aveugle difficile à contempler, la force des émotions qui prennent le dessus sur la raison sans que l'individu n'y puisse rien y faire, la formation de l'individu durant ses jeunes années qui conditionneront une majeure partie de sa vie émotionnelle d'adulte, l'omniprésence de la mort, l'image de la mère, les conséquences de l'égoïsme de l'individu sur les personnes qui l'entourent, etc. le style graphique qui approche des représentations sous forme d'icônes rapproche également certains éléments d'une représentation d'archétypes, jusqu'au sens donné à ce mot par Carl Jung dans ses théories. Il y a parfois également un peu de symbolisme dans l'utilisation des certains éléments tels que les palissades par exemple. Lorsque que le lecteur commence à s'imprégner de ces différents niveaux de lecture, cette histoire devient plus respirable, moins oppressante, car Gilbert Hernandez propose quelques significations à ces scènes, mais sans les imposer, en laissant le lecteur confronter ses idées à ce qu'il observe. Cette histoire si glauque permet une liberté d'interprétation qui laisse une place à une vision plus optimiste. La contrepartie de ce type de narration est que la fin de l'histoire laisse place à tellement d'interprétations qu'elle ne satisfera pas les amateurs de récit clair et bien cadré. Pour les lecteurs de "Love and Rockets" - Gilbert Hernandez a expliqué que ce tome (avec les suivants The Troublemakers et Love from the Shadows, en anglais) correspondent à des films dans lesquels Rosalba Martinez (surnommée Fritz, voir High Soft Lisp, en anglais) a joué un rôle (ici très secondaire, uniquement dans la deuxième partie où elle incarne une péripatéticienne). Dans les tomes de "Love and Rockets", Hernandez laissait entendre que ces films appartenaient au registre des séries Z avec une bonne dose de cul. Ici, il s'agirait plutôt d'un film d'arts et d'essais avec un budget limité, mais pas ridicule.

29/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Une tête bien vide
Une tête bien vide

Arbitraire - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Ce récit est initialement paru en 2014, écrit, dessiné et encré par Gilbert Hernandez. Cette bande dessinée est en noir & blanc ; elle compte 120 pages. L'histoire commence alors que Bobby (le personnage principal) est encore un enfant en butte aux moqueries de certains de ses camarades qui trouvent que sa grosse tête a la forme d'un bumper de flipper. En particulier Francisco et Rufus ont pris l'habitude l'appeler Bumperhead (tête bien vide) et de le taper sur la tête en faisant rebondir leur main. Bobby a également des amis comme Tina & Lalo, ce dernier possédant un iPad capable de prédire le futur (l'histoire se déroule dans les années 1970). Il est secrètement amoureux de Lorena Madrid. Son père est un immigrant mexicain en situation régulière, avec un travail à temps plein ; il ne parle pas l'anglais. Sa mère fume comme un pompier et est surveillante à temps partiel dans une école maternelle. Dans la deuxième partie, Bobby est au lycée. Il découvre les filles, les substances psychotropes et la musique de rebelle (d'Alice Cooper aux New York Dolls). Dans la troisième partie, son père est au Mexique, et il travaille comme technicien de surface dans une entreprise. Quatrième partie : il découvre les Sex Pistols et les groupes punks suivants, et a une relation suivi avec Chili, la sœur de Lorena. Cinquième partie : Bobby a 30 ans de plus. Ce récit a été publié par l'éditeur canadien Drawn & Quarterly qui avait déjà publié La saison des billes, un récit semi autobiographique sur l'enfance. du coup les journalistes spécialisés se sont empressés de présenter "Bumperhead" comme une suite thématique sur l'adolescence et l'entrée dans l'âge adulte. Néanmoins, au regard de sa construction (un personnage depuis l'enfance jusqu'à la cinquantaine), ce récit se rapproche plus de Julio, tout en étant différent. "Une tête bien vide" reprend bien des mécanismes narratifs de Julio. Hernandez montre comment les incidents marquants de l'enfance impriment une marque psychique indélébile sur l'individu. Les railleries des autres enfants orienteront le comportement de Bobby vers une défiance vis-à-vis de ses contemporains, le sentiment d'être de trop dans cette existence. Comme à son habitude, l'auteur refuse tout langage psychologique, ou psychanalytique, il préfère montre et laisser le lecteur libre de son interprétation et de son analyse. Comme dans Julio, Hernandez montre comment Bobby essaye de concilier sa nature avec la société dans laquelle il vit. Mais le thème principal qui se dégage petit à petit est d'une autre nature. La première partie montre que le quotidien de Bobby est défini par ses relations avec les autres enfants, leurs interactions, et le monde incompréhensible et arbitraire des adultes. Cette approche est accentuée par les dessins qui sont réalisés avec un point de vue à hauteur d'enfant. Dans la partie suivante, le lecteur retrouve bien sûr l'opposition de l'adolescent à ses parents, mais aussi une scène inutile si elle n'est pas rattachée au thème de l'évolution vers une vie d'adulte. Pages 36 & 37, Bobby aide son père dans une démarche administrative. Cette séquence apparaît incongrue dans un chapitre consacré à la vie entre adolescents. Dans le cadre du cheminement vers la vie d'adulte, Bobby se retrouve placé dans une situation où il pallie l'incapacité de son père (qui ne parle pas anglais) à être autonome face à l'administration. Julio avait pour thème principal l'affirmation de soi, la prise de conscience de son identité et la façon de la concilier avec le cadre de la société, et avec sa culture. "Une tête bien vide" se focalise plutôt sur l'assimilation de l'enfant dans la société des adultes, bon gré, mal gré. Comme tout être humain, Bobby a grandi dans un milieu social délimité, que son esprit d'enfant a filtré et interprété pour construire une image de la réalité. Au fur et à mesure des années, les limites de cette image apparaissent, alors que d'autres aspects de la réalité la contredisent et que les habitudes de vie acquises ne donnent plus satisfaction. Dans une interview, Gilbert Hernandez a expliqué que cette histoire était également une projection de ce qu'il aurait pu devenir s'il n'était pas devenu un dessinateur, un artiste. C'est également une réflexion sur la manière de gérer sa colère. Sur ce dernier point, "Une tête bien vide" se rapproche de La Saison des billes dans la mesure où Hernandez a intégré certains de ses souvenirs, ceux sur la découverte de la musique Punk en général et des Clash en particulier : une musique bruyante, révoltée et engagée. Quand le lecteur ouvre cette bande dessinée, il reconnaît immédiatement les caractéristiques graphiques des dessins de Gilbert Hernandez. En surface il s'agit de dessins simplistes, avec un détourage des formes par le biais d'un trait un peu épais, et des représentations parfois naïves (dans la morphologie des individus, ou dans l'aspect des décors). Pourtant cette apparence simple ne nuit en rien à la narration. Au bout de quelques pages, le lecteur commence à apprécier l'immédiateté de la lecture de ces dessins que rien ne vient alourdir. Puis il prend conscience que cette simplicité relève plus de l'évidence que d'un raccourci pour dessinateur pressé. Prise une par une chaque case constitue un constat sur l'état d'esprit du personnage représenté, sans fioriture, mais avec une acuité pénétrante et parlante pour le lecteur. Hernandez dessine des évidences, tellement parlantes que le lecteur n'a aucun effort à faire pour les assimiler. A contrario, dès que le lecteur commence à verbaliser (dans sa tête, sinon ça fait bizarre pour son entourage) ce qu'il voit, il prend conscience de l'efficience avec laquelle les dessins transmettent les informations souhaitées par l'auteur. Il prend également conscience de la parfaite cohérence visuelle quel que soit l'objet ou le personnage représenté. Dans le déroulement du récit, le lecteur observe 2 incohérences manifestes. Alors que la première séquence se déroule dans les années 1970, Lalo dispose d'un iPad. Pour un lecteur ne connaissant pas les autres œuvres de Gilbert Hernandez, il s'agit d'une erreur manifeste et grossière inexplicable. Pour un lecteur habitué, il détecte là un recours au réalisme magique (faisant appel à une technologie du futur), dispositif habituel chez Hernandez. Dans les 2 cas, il est possible de considérer cette tablette comme un outil narratif pour développer une idée : si je connaissais le futur (en partie, une toute petite partie), est-ce que je changerais de comportement ? La deuxième incohérence est plus difficile à interpréter. Dans la dernière partie, Bobby est manifestement plus âgé, de 30 ans (dixit l'auteur lui-même). Pourtant les personnages qu'il rencontre portent des tenues vestimentaires datées, évoquant les années 1930 (également confirmé par l'auteur). Charge au lecteur d'interpréter l'intention d'Hernandez, peut-être évoquer une forme de nature cyclique de la vie... Pour cette nouvelle histoire, Gilbert Hernandez donne l'impression de vouloir centrer son récit sur l'adolescence, sur ses souvenirs de la musique punk, et le poids de l'acquis. le lecteur prend conscience que l'ambition du récit dépasse largement celui de simples réminiscences. Hernandez ne recrée pas l'époque de sa jeunesse (peut-être même moins que dans "Love and Rockets X"). Il incorpore une partie de ses souvenirs dans la vie de Bobby, individu ordinaire dont la vie est soumise et configurée par son milieu social et culturel et ses rencontres (comme chaque être humain). Ces constats renvoient le lecteur à sa propre vie, à l'idée qu'il peut se faire de son libre arbitre, à ses convictions, à la part d'impondérable et d'arbitraire qui gouverne sa propre vie.

29/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Saison des billes
La Saison des billes

Contacts purs et désintéressés entre individus - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, en noir & blanc, format européen, écrite et dessinée par Gilbert Hernandez (également auteur de Palomar City, Luba, Nouvelles histoires de la vieille Palomar, L'enfer est pavé de bonnes intentions). Le tome se termine avec une postface docte de 4 pages rédigée par Corey Creekmur (un professeur d'anglais dans une université de l'Iowa), et une page dans laquelle Hernandez explicite les références culturelles (télévisuelles, cinématographiques et issues des comics) du récit. Huey (un garçon d'une dizaine d'années) joue aux billes avec Suzy et lui donne la bille qu'elle a gagnée. En rentrant chez lui, il croise un copain qui a un casque de soldat sur la tête, mais il ne veut pas venir jouer avec Huey de peur d'abîmer son casque. Huey se fait ensuite accoster par un plus grand qui commence à vouloir lui confisquer son sac de billes. Heureusement un autre adolescent arrive et effraie le butor. Il croise ensuite Junior (son frère) qui est en train de lire un comics dans la rue. Pendant ce temps là, Suzy a avalé intentionnellement la bille qu'elle a gagnée. Elle recroise le chemin d'Huey et ils refont une partie de bille, ce dernier lui en donnant une pour qu'elle puisse jouer. Pendant ce temps, Junior essaye d'expliquer à Lana (une fille de son âge avec une batte de baseball) ce qui l'intéresse dans le comics qu'il lit. Peu de temps après, Chavo (le petit frère d'Huey, 4 ou 5 ans) est réveillé de sa sieste par les éclats de voix de sa mère qui réprimande Junior pour ses mauvais résultats scolaires. Un peu plus tard, Huey ressort et joue aux billes avec Patty une fille de son âge. Ils discutent de qui est le plus drôle entre Bozo le Clown (un personnage de dessins animés) et Jimmy Olsen dans le feuilleton Superman. Dès la première page, le lecteur est en territoire familier : un dessin pleine page laissant beaucoup de place au blanc du ciel (les 2 tiers supérieurs de la page), avec un garçon lisant un comics en cheminant dans une rue déserte bordée par 2 maisons dessinées de manière simpliste. On retrouve la propension d'Hernandez à simplifier les décors (les maisons), une évocation séduisante d'un arbre en quelques coups de crayon, et un enfant ressemblant vraiment à un enfant, avec une expression aussi inimitable que parlante sur son visage. C'est d'ailleurs l'un des aspects les plus remarquables de ce récit : la capacité d'Hernandez à dessiner des enfants qui font leur âge, et ce de 3 à 14 ans. En progressant dans l'histoire, le lecteur constate qu'il pourrait se passer de connaître leur prénom, et les reconnaître tout aussi facilement du fait leur identité graphique remarquable. Hernandez s'avère tout aussi doué pour les dessiner dans des postures qui rendent compte de la gestuelle des enfants, avec quelques exagérations (en nombre restreint) qui traduisent la façon dont l'enfant vit intérieurement le geste qu'il est en train de faire (quand Junior envoie balader la batte de baseball de Lana), ou la sensation qu'il ressent (le sentiment de transfiguration ressenti par Huey alors qu'il passe à son bras la réplique faite maison du bouclier de Captain America). D'une scène à l'autre, le lecteur prend conscience qu'il perçoit les émotions et les sensations de ces enfants (l'impression de malaise alors qu'Huey passe le bouclier à son bras et que les attaches sont trop serrées, coupant la circulation sanguine). Rien que pour cela, cette histoire constitue un accomplissement peu commun. Les décors esquissés permettent de fantasmer une banlieue anonyme, sans voiture, où les enfants peuvent se promener, où le printemps semble céder sa place à l'été sans fin. L'absence d'intrigue permet au lecteur de se laisser porter par les souvenirs semi autobiographiques de Gilbert Hernandez, d'une scène sans importance à une autre, profitant de la joie de vivre propre aux enfants, revisitant les occupations de cette époque (sans ordinateur, sans téléphone portable). En fonction de l'âge du lecteur, il retrouvera des jeux ou jouets de son enfance, ou il découvrira à quoi s'amusait les enfants à cette époque (dans les années 1960 : jeux de billes, les poupées articulées GI Joe, la lecture des comics, le frisbee, les ballons remplis d'eau, faire comme si...). Mais au fil des pages, les scènes se succèdent pour créer une étrange tapisserie dans laquelle les adultes n'apparaissent jamais, sans école, sans contrainte, que du temps libre. En soi chaque scène est anecdotique, sans enjeu, sans empathie réelle pour ces enfants. Sauf qu'à un moment ou un autre le lecteur découvre une scène qui évoque une émotion, ou plutôt une prise de conscience le renvoyant à sa propre expérience, une vision nouvelle de ce qui l'entoure du fait d'une rencontre avec un autre enfant à la vision radicalement différente. Et tout d'un coup, l'intention de l'auteur apparaît comme une évidence. Ça s'est passé exactement ça : le point de contact entre 2 enfants. C'est avec la page 19 que je me suis rendu compte que quelque chose m'échappait : sous la pluie, Patty passe à coté du bouclier de Captain America qu'Huey a abandonné parce que ses camarades de jeu n'éprouvaient aucun intérêt à jouer à Captain America en groupe. Oui, bon, et alors ? 30 pages plus loin, Huey joue avec Lucio qui lui montre une façon plus masculine de jouer avec ses GI Joe. Et c'est une révélation pour Huey (et aussi pour ce lecteur). Gilbert Hernandez montre comment la perception du monde qu'ont les enfants est très égocentrique, comment ils sont tout entiers dans l'instant présent, et comment il se produit parfois un instant de contact où ils sont entièrement en phase avec un autre, où ils voient un aspect du monde qui les entoure avec le point de vue de leur camarade de jeu, un instant aussi intense que magique, une révélation au sens fort du terme. Avec cette idée en tête, chaque scène révèle sa signification : des rencontres manquées ou impossibles (Junior expliquant à Lana ce qu'il trouve d'enthousiasmant dans un comics = 2 mondes totalement déconnectés sans espoir de compréhension), Huey montrant à Chavo comment lire un comics (= Huey invite Chaco dans son monde en le tenant par la main), ou justement Patty n'ayant aucune idée de la charge affective qu'Huey a investie dans ce frisbee transformé en bouclier. À l'opposé, il y a ces fusions ponctuelles sans préméditation ni calcul entre les univers de 2 enfants, comme Huey et Patty déambulant en papotant, construisant ensemble un lien ténu et précieux (avec cette image simple et parlante d'une tâche noire d'encre figurant leur 2 tignasses sans séparation visible, comme issues de la même matière). Gilbert Hernandez raconte une partie de ses souvenirs d'enfance, les circonstances et l'influence de rencontres avec d'autres enfants qui ont participé à sa construction, à son développement, à son amour des comics, à sa prise de conscience de sa vocation (raconter des histoires). Il évoque en filigrane les morceaux de culture populaire (musique des Beatles, comics, cartes à collectionner "Mars attacks", etc.) qui l'ont marqué durablement. Il dit aussi l'incommunicabilité, et la magie d'être sur la même longueur d'onde qu'une autre personne, magie des plus intenses lorsque l'on est un enfant. À nouveau Gilbert Hernandez a changé de registre avec cette histoire, pour toucher du doigt et faire apparaître un moment d'humanité bouleversant et ineffable, avec ce style graphique en apparence simpliste et pourtant si expressif.

29/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Julio
Julio

Une vie, 100 ans, 100 pages - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il est paru pour la première fois en 2013. Il a été écrit, dessiné et encré par Gilbert Hernandez (surnommé Beto). Cette bande dessinée de 100 pages est en noir & blanc. Cette histoire a fait l'objet d'une prépublication dans les 20 numéros du magazine américain "Love and Rockets" (deuxième version) de 200& à 2007, à l'exception des numéros 15 et 16. Pour cette édition en 1 tome, Hernandez a repris les morceaux prépubliés, en a étoffé certains, et a ajouté quelques pages de transition. En 1900, Julio voit le jour dans un petit village du sud des États-Unis. Peu de temps après le nourrisson a disparu. Il est retrouvé par son oncle Juan. Sofia (la soeur de Julio) est persuadé que c'est Juan qui l'avait caché lui-même. En tant qu'enfant, Julio n'était pas très apprécié de ses camarades, sauf par son copain Tommy. Quelques années plus tard, son père doit faire une course dans un village éloigné, il n'a d'autre possibilité que de s'y rendre à pied. Son voyage est rendu hasardeux par des coulées de boue, et par les vers bleus. 100 pages plus tard, Julio a 100 ans et expire son dernier souffle. Vu de l'extérieur, le concept de ce récit semble simple et facile à saisir. Un homme naît en 1900 ; il meurt en l'an 2000. L'auteur montre au lecteur quelques moments de sa vie qui sont choisis pour leur portée significative sur la vie du personnage, et qui porte la marque des grands événements du siècle. En feuilletant cette bande dessinée, l'impression de simplicité se confirme. Les dessins sont réalisés à gros traits. Certains décors sont simplifiés au point d'en devenir simplistes. Certains personnages sont caricaturaux et hideux (par exemple les 2 vieux page 26). Certaines pages sont frappées du coin de la naïveté dans leur composition (par exemple le nuage noir qui recouvre toute la région du village page 16). Cette simplicité apparente permet au lecteur de découvrir confiant cette bande dessinée d'un auteur exigeant. Juste avant la première page de l'histoire proprement dite, il découvre un trombinoscope recensant les 17 personnages les plus significatifs du récit. Merci à l'auteur d'aider le lecteur à s'y retrouver, car sur une période de 100 ans, il est certain que les apparences (surtout les visages) des uns et des autres évolueront. Rapidement, le lecteur constate que Gilbert Hernandez a conçu une apparence visuelle différente facile à mémoriser pour chaque personnage, sans aucun risque de confusion pour le lecteur. Par quelques traits maîtrisés, il définit un personnage de manière exemplaire. Il y a quelques variations de représentation en fonction des individus, avec une exagération passagère (les cernes de la mère de Julio sur son lit de mort) ou une influence inattendue (Osamu Tezuka pour le visage de Sofia page 49). Finalement ce simplisme apparent se révèle être une savante épure qui conserve assez d'informations pour éviter toute confusion. Tout de même une vie de 100 ans racontée en 100 pages, c'est une sacrée gageure. Encore plus quand le lecteur se rend compte que 2 ou 3 séquences sont consacrées à un autre personnage que Julio, comme son père, ou Julio Juan le petit fils de sa sœur. Pourtant une fois le tome refermé, le lecteur se fait une image assez claire de la vie de Julio, des principales forces qui l'ont façonné. Quant aux événements du siècle, le lecteur voit l'incidence plus ou moins directe des 2 guerres mondiales, de la guerre de Corée et de celle du Vietnam, de la libération sexuelle, de l'émancipation des femmes et de la prise de conscience du racisme sous-jacent. Il ne s'agit en aucun cas d'un cours d'histoire, ces éléments étant évoqués plus ou moins rapidement. Du coup, le lecteur est amené à observer la vie de Julio et de quelques membres de sa famille sous un autre angle. En particulier, il constate les circonstances qui ont façonné sa vie, la part d'impondérable et le peu sur lequel il a pu agir. Au fil des séquences, Gilbert Hernandez met en lumière comment son environnement façonne l'individu : le milieu de naissance (origine sociale, localisation géographique), les phénomènes climatiques (pluies pendant plusieurs jour provoquant des coulées de boue), les personnes que croise l'individu. Par effet d'accumulation, il montre à quel point les grandes de lignes de la vie d'un individu sont déterminées par ces facteurs sur lesquels il n'a pas de prise. Hernandez montre aussi que le caractère de l'individu joue un rôle dans sa vie. En particulier le lecteur peut effectuer la comparaison des choix effectués par Julio et par Julio Juan, à quel point leur choix de se conformer ou non les conduit sur des chemins de vie différents. Toutefois, l'un comme l'autre se retrouve face aux limitations de son choix de vie. Hernandez joue également sur le symbolisme. le récit commence par une case noire et se termine par une page noire, c'est-à-dire un symbole facile (= le néant de la non existence, avant la naissance et après la mort). Comme à son habitude, Hernandez intègre à son récit une pincée de réalisme magique ; ici il s'agit de cette maladie des vers bleus que le lecteur interprétera à sa guise. Comme à son habitude il utilise également les conditions climatiques (en particulier les nuages) pour donner une indication de l'état d'esprit des personnages, ou des forces sociales et culturelles auxquelles ils sont soumis. En ayant ces points de vue à l'esprit, le lecteur découvre alors un récit proposant une philosophie de vie intelligente et construite, et également très riche de sous-entendus. La plupart sont identifiables et compréhensibles, d'autres peuvent échapper au lecteur. Il y a donc la métaphore de la maladie due aux vers bleus dont il appartient au lecteur de décider de la signification. Il peut y avoir une page ou deux dont le sens échappe. Par exemple, page 86, Julio Juan prend des postures grimaçantes pendant 8 cases sur fond noir, sans aucune explication venant orienter la signification de la séquence (que je n'ai pas su interpréter). Le récit sous-entend également que l'un des personnages pratique des sévices ou des attouchements sexuels sur plusieurs nourrissons. le lecteur liste mentalement les personnages qui ont dû subir ces maltraitances, en découvrant l'incidence qu'elles ont pu avoir sur le chemin de vie. le constat qui en découle n'a rien de très concluant sur le sens que l'auteur a voulu donner aux conséquences de ces attouchements. Au final, Gilbert réussit son pari de raconter une vie de 100 ans en 100 pages, sans impression de manque, ou de superficialité. Il y parvient grâce à son art de la narration (dessins et textes) épurée, ne conservant que l'essentiel, et à son utilisation (magique à ce niveau de maîtrise) de l'ellipse. Il aborde une quantité impressionnante de thématique, allant de la famille à l'acceptation de soi, en passant par le libre arbitre, toujours dans un langage visuel simple et facile d'accès. le lecteur pourra ressentir une légère frustration du fait de quelques ouvertures plus ambitieuses qui restent en suspens, sans suffisamment d'éléments pour nourrir sa compréhension.

29/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Superman - For All Seasons (Les Saisons de Superman)
Superman - For All Seasons (Les Saisons de Superman)

Un bijou de sensibilité et de nuances - Ce tome regroupe les 4 épisodes de la minisérie écrite par Jeph Loeb, dessinée et encrée par Tim Sale, et mise en couleurs par Bjarne Hansen, initialement parue en 1998. Loeb & Sale ont réalisé cette histoire entre Un long Halloween (1996) et Amère victoire (1999). Chacun des 4 épisodes a pour titre une des 4 saisons ; ils forment une histoire complète et assez indépendante de la continuité du personnage. L'histoire commence au printemps, alors que Clark Kent n'est pas encore Superman. Jonathan Kent (son père) est en train de labourer un champ avec son tracteur quand la herse butte sur un roc. Clark aide son père en le déplaçant à main nue. Ils rejoignent ensuite la ferme, où Martha Kent a préparé le repas auquel ils ont invité Lana Lang et sa tante Ruth. Dans cette première partie, Clark se rend également au café de Smallville pour y partager un verre (sans alcool bien sûr) avec Lana et Pete Ross. Il prend conscience que la fin du lycée arrivant, il va devoir choisir quelle direction prendre dans sa vie. La suite du récit se situe au début de la carrière de Superman à Metropolis, période au cours de laquelle il revient régulièrement à Smallville. Après le succès de "Long halloween", Loeb et Sale décident de renouveler l'expérience en transposant leur approche au personnage solaire de l'univers partagé DC. Il y a bien sûr un monde d'écart entre la noirceur de Gotham et son chevalier noir urbain, et la luminosité rutilante de Metropolis et son défenseur issu de l'Amérique profonde. Cela se ressent dès la première page avec le choix des teintes utilisées pour la mise en couleurs. Cette dernière a été effectuée par Bjarne Hansen qui utilise des teintes pastel douces (à l'exception du rouge et du jaune vifs du costume du Superman) appliquées à l'aquarelle ou peut être aux crayons pastel. le résultat confère une apparence intemporelle à chaque page et un peu surannée, comme s'il s'agissait d'un âge d'or vu avec le recul des années, juste une légère patine sans verser dans le passéisme. Cela se ressent également dans le choix de la mise en page : de 2 à 4 cases par page, le plus souvent 3, avec régulièrement des dessins occupant une pleine page et même s'étalant sur une double page. Ce choix transcrit à la fois la dimension plus grande que nature de Superman, dont toutes les actions s'inscrivent dans une échelle plus grande que celle de l'activité humaine, et à la fois l'importance donnée aux grands espaces, au ciel ouvert, mais aussi à la hauteur des buildings. D'un coté ce parti pris aéré rend la lecture rapide, de l'autre il donner une impression incomparable d'espace et de majesté. Dès les premières images, le lecteur constate qu'il plonge dans un univers visuel qui n'appartient qu'à Tim Sale, pour une expérience graphique qui sort des sentiers battus. Derrière l'apparente évidence des dessins, il y a une science de la composition peu commune. La première page contient 3 cases qui forment un traveling avant sur le S de Superman s'achevant sur une case comprenant 1 tâche de jaune et 2 tâches de rouge, composition totalement abstraite lorsqu'elle est déconnectée des 2 images précédentes. Loeb & Sale ont l'ambition de faire approcher le lecteur au plus près du personnage. Il s'en suit une double page composée de 2 cases superposées. Celle qui occupe les 2 tiers de cette double page positionne le lecteur sous l'auvent devant la porte de la ferme des Kent, avec une grange en arrière plan et Clark de dos observant un champ. Il est facile de dire que Sale s'est fortement inspiré de Norman Rockwell pour dessiner une Amérique rurale légèrement fantasmée, mais c'est aussi diminuer la qualité de son travail. Cette première case place le lecteur dans un lieu réel, habité, utilisé, accueillant. Il y a bien sûr le cliché de la tarte (apple pie) refroidissant sur le rebord de la fenêtre, mais aussi le chien couché attentif aux gestes de son maître, la balancelle avec les coussins pour la rendre plus douillette, les gros croquenots laissés à l'extérieur pour éviter les odeurs, le carton de produits dangereux, les poules qui picorent, etc. Pour chaque endroit, Tim Sale crée un décor détaillé, réaliste, où il est possible de distinguer les traces des activités de ses occupants. Parmi les endroits les plus remarquables, il est possible de citer la chambre de Clark, le drugstore de Smalville avec ses étagères chargées de produits en tout genre, la salle des journalistes du Daily Planet, l'appartement révélateur de l'obsession de Jenny Vaughn, l'opulence chaleureuse de la table dressée par Ma Kent. La force graphique de cette histoire ne se limite pas à ces endroits exceptionnels. La deuxième case représente uniquement le buste de Clark en train d'appeler son père, avec 3 oiseaux vaguement esquissés en arrière plan. Sale utilise de manière pertinente la possibilité de limiter le nombre d'éléments dans une case. Ici le lecteur perçoit la chaleur de cette fin d'après-midi dans la couleur du ciel, ainsi que l'immensité de cet espace ouvert, grâce à la savante mise en couleurs d'Hansen. À plusieurs reprises, Hansen compose des motifs qui transmettent des impressions mieux que ne le ferait un dessin (une superbe image de prairie ondulant sous le vent). Cette case permet aussi de découvrir l'apparence de Clark Kent : il est très musculeux, massif, un véritable homme fort de cirque, une force de la nature. Ce choix place le récit dans le domaine du conte, plus de celui du récit d'aventures traditionnel. Clark Kent est le seul individu doté d'une telle morphologie. Sa largeur d'épaule est telle qu'il peut serrer ses 2 parents dans ses bras, en faisant se rejoindre ses mains. Il est le seul individu à avoir une telle carrure et pourtant personne ne se rend compte qu'elle est identique à celle de Superman. Sale effectue également un travail de conception graphique étonnant sur les silhouettes et les visages. Les tenues vestimentaires présentent également cette allure intemporelle. le rendu des visages va du dessin le plus minutieux (avec toutes les rides pour les anciens de Smalville), à l'esquisse la plus simple pour le visage de Superman / Clark Kent le transformant en icône. Coté scénario, Jeph Loeb met en scène la période de transition pour Clark Kent qui passe de Smalville à Metropolis peu de temps après que ses pouvoirs n'apparaissent. Pour les puristes, cette histoire s'entrelace avec la version des origines de 1986 établie par John Byrne dans L'homme d'acier. Si vous avez lu cette origine, vous repérerez les liens qui les unissent (en particulier le passage en prison de Lex Luthor) ; sinon un ou deux événements vous sembleront déconcertants (les va et vient de Lana Lang). Il s'agit d'une version de Superman dans laquelle ses pouvoirs apparaissent à la fin de l'adolescence, il n'a jamais été Superboy. Jeph Loeb raconte avec une grande sensibilité le passage à l'âge adulte de Clark Kent et son questionnement sur la façon de mettre à profit ses pouvoirs extraordinaires. À nouveau il vaut mieux prendre ce récit comme un conte (ça aide à accepter que Kent continue de mener une vie d'humain normal comme journaliste, plutôt que de sauver la planète 24 heures sur 24). Loeb a l'art et la manière pour faire apparaître les doutes de Clark, le prix à payer pour être Superman, ce qu'il abandonne derrière lui, et encore plus émouvant les limites contre lesquelles il se heurte. Sans une once de niaiserie ou de scène tire-larme, Loeb emmène le lecteur à la rencontre d'un jeune homme fragile et attendrissant, trouvant du réconfort auprès de ses parents. Jeph Loeb et Tim Sale démontrent qu'ils sont capables de s'approprier n'importe quel personnage pour raconter une histoire touchante, et visuellement enchanteresse. Ils s'appuient sur les codes les plus ridicules des récits de superhéros (un clin d'oeil à l'amure verte et violette de Luthor avant 1986) pour évoquer l'émancipation délicate d'un jeune homme dans lequel ses parents ont placé de grands espoirs.

29/04/2024 (modifier)
Par Spooky
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Collectionneuse (IMHO)
La Collectionneuse (IMHO)

En même temps que le très explicite "Lyrica", les Editions IMHO proposent une autre vision de l'érotisme, couplé avec des ambiances fantastiques. Ici les yokaï sont nombreux, les femmes sont étranges, et les hommes semblent blasés. Il y a un peu d'érotisme, mais moins réaliste que chez Miyanishi. Disons qu'il sert plutôt de prétexte à des situations mettant en scène des créatures assoiffées de sexe et de sang. Il y a quelques personnages récurrents dans ces histoires, comme cet adolescent qui semble attirer les petites amies particulières, ou cette créature mi-femme mi-démon... C'est assez distrayant, grâce à une narration débridée, mais aussi à la diversité des histoires, dont toutes ne sont d'ailleurs pas fantastiques ou horrifiques. Celle qui donne son titre au recueil, d'ailleurs, émarge plutôt dans l'étrange, sans verser dans l'horreur pure. le dessin de Takahashi est semi-réaliste, ce qui permet cette "folie" dans les récits, qui ont une logique presque imparable et se terminent, contrairement à l'autre recueil sus-nommé.

28/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Multiversity
Multiversity

Le Multivers dans toute sa diversité - Ce tome contient l'intégralité des récits écrits par Grant Morrison, et publiés sous la bannière Multiversity, en 2014/2015. Il s'agit d'une histoire complète, qui suppose de la part du lecteur une connaissance étendue de l'univers partagé DC, et des comics écrits par Grant Morrison pour cet éditeur, afin d'en saisir toutes les nuances. Elle est initialement parue sous la forme de 9 comicbooks - - (1) Multiversity 1 (dessins d'Ivan Reis, encrage de Joe Prado) - Une logeuse vient chercher ses arriérés de loyer (800 dollars) auprès d'un locataire qui lit un comics dont la première page montre la propriétaire en train de venir chercher son loyer. Sur la Terre 7, Nix Uotan (Superjudge), le dernier des Moniteurs, se bat contre un représentant de la Bonne Société (en VO Gentry, noblesse non titrée). Sur la Terre 23, Superman (Calvin Ellis, le président des États-Unis dans le civil) finit par passer par une porte dimensionnelle qui l'emmène dans un vaisseau spatial où il est accueilli par Captain Carrot (Roger Rodney Rabbit de la Terre 26). Grant Morrison s'éclate comme un petit fou, avec une entité qui menace l'intégrité de la réalité, des dizaines de superhéros méconnus, inconnus, ou tout neufs. La bonne société s'apprête à coloniser les royaumes des superhéros. de son côté, Ivan Reis est en mode Neal Adams (avec une composition de page plus sage), dessinant des superhéros par dizaines. Ce premier épisode pose le ton : ce récit s'adresse à des fans de superhéros, sans aucune concession, capables d'apprécier toutes les conventions les plus idiotes et idiosyncrasiques, voire infantiles (Captain Carrot) : des tonnes de personnages de second plan (ou même du dernier rang), des superpouvoirs pyrotechniques, des affrontements physiques, une menace mystérieuse d'ordre métaphysique. - - (2) Society of Super-Heroes (dessins de Chris Sprouse, encrage de Karl Story) - Sur la Terre 20, Anthro (un homme immortel) se rend à l'invitation de Doc Fate qui lui présente Abin Sur. Avec d'autres superhéros de type Pulp, ils vont devoir lutter contre Vandal Savage et l'invasion organisée par ses maîtres. Le scénariste enchaîne avec une histoire à la manière des Pulps, sans rien concéder : toujours autant de superhéros réinventés (des Blackhawks à Abin Sur), des affrontements physiques, un temple oublié, des immortels, etc. Ce n'est pas la peine de faire semblant : c'est un récit réservé aux fans de superhéros et il est impossible d'apprécier l'intrigue sans savoir qui est Parallax. Chris Sprouse est l'artiste de la situation, avec ses dessins élégants, à la ligne épurée, avec un bon niveau de détails, et une position entre l'aventure classique et le comics de superhéros. le lecteur le retrouve au meilleur de sa forme, comme lorsqu'il illustrait les aventures de Tom Strong, écrites par Alan Moore. - - (3) The Just (dessins et encrage de Ben Oliver) - Sur la Terre 16 (aussi appelée Earth-Me), des superhéros de seconde génération (Sister Miracle, Arowette, Megamorpho, Offspring) profitent de leur célébrité, dans un monde où il n'y a plus de supercriminels, et où les rares attaques sont prises en charge par Superman et son armée de robots. Dans ces conditions, qu'est-ce qui a bien pousser Megomorpho au suicide ? Mais quelle mouche a bien pu piquer Grant Morrison ? Ce chapitre défie l'entendement avec ce suicide qui ne semble intéresser que Batman, ces superhéros désoeuvrés, ce Superman quasiment inutile du fait des robots de son père qui font tout le boulot. Pour un peu, le lecteur pourrait se croire dans un comics de Mark Millar. Les dessins de Ben Oliver baignent dans des couleurs acidulées un peu vives qui augmentent l'aspect pop et gratuit, la vanité de ces gugusses en costume dont l'utilité est inexistante. Cet artiste transcrit bien la vacuité de leur existence, mais il ne s'intéresse pas beaucoup aux arrière-plans, ce qui finit par se voir. - - (4) Pax Americana (dessins et encrage de Frank Quitely) - Sur la Terre 4, le président des États-Unis vient d'être assassiné par Peacemaker (Christopher Smith). Question, Blue Beetle et Nightshade mènent l'enquête, alors que le capitaine Adam explique au gouverneur Harley qu'il ne souhaite être appelé Captain Atom. Décidément, il n'a peur de rien Morrison : cet épisode n'est autre qu'un hommage à Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons. le scénariste met en scène les superhéros de l'éditeur Charlton (rachetés par DC Comics en 1983) qui ont servi de modèle initial à ceux de Watchmen. Il s'amuse comme un petit fou avec l'écoulement du temps (l'influence de Docteur Manhattan), et à évoquer le spectre de Rorschach. Frank Quitely effectue un travail hallucinant de composition des pages (sur une base de 16 cases, en lieu et place des 9 de Watchmen), avec une précision incroyable dans les dessins. Au final Morrison et Quitely réussissent l'exploit d'un hommage respectueux, intelligent, et totalement original. Chapeau bas ! L'existence de cet épisode justifie à elle toute seule l'achat et la lecture de ce recueil. - - (5) Thunderworld adventures (dessins et encrage de Cameron Stewart) - Sur la Terre 5, le sorcier de l'éternité s'est fait destituer par Sivana (aidé par d'autres Sivana d'autres Terre). Il appartient à Captain Marvel et les autres membres de la famille Marvel d'y mettre bon ordre. Grant Morrison et Cameron Stewart réussissent leur pari : raconter une histoire de Captain Marvel, fidèle au modèle original, sans être niaise (= lisible par des adultes), sans trahir l'esprit des personnages, sans les moderniser, sans les rendre plus sombres (la rénovation opérée par Geoff Johns & Gary Frank, sous le titre de Shazam, fait triste figure par comparaison). - - (6) The Multiversity guidebook (dessins et encrage de Marcus To) - Sur la Terre 42, les mignons petits superhéros (version chibi) sont attaqués par des sbires du Docteur Sivana. Sur la Terre 51, Kamandi et ses compagnons découvrent des vestiges mystérieux. Cet épisode contient également la liste des 52 Terre, avec à chaque fois un dessin pour montrer les principaux personnages (par exemple le Superman de Red Son, ou le Batman Vampire). Batman version manga enfant ? Sans coup férir, Grant Morrison réussit aussi cet exercice de style avec la même élégance, et la même pertinence que les précédents. Marcus To dessine des versions chibi mignonnes à craquer, sans une once de niaiserie. Les versions des personnages des 52 Terre (sauf 7 qui restent inconnues) sont réalisées par des pointures de comics de superhéros (même Kelley Jones a participé pour illustrer le Batman Vampire de Red Rain, une madeleine remarquable pour un vieil habitué de l'univers partagé DC). - - (7) Mastermen (dessins de Jim Lee, encrage de Scott Williams) - Sur la Terre 10, Adolph Hitler est en train de lire un comics aux toilettes (et de pousser fort). 17 ans plus tard, l'extraterrestre recueilli par le Reich a bien grandi et Overman a permis à l'Allemagne de gagner la seconde guerre mondiale. Oui, il a déjà existé une terre parallèle chez DC où les allemands avaient gagné la seconde guerre mondiale. L'idée de génie est d'avoir choisi Jim Lee comme dessinateur, qui s'en donne à coeur joie pour une interprétation martiale et triomphante. Oui Hitler sur les toilettes, c'est facile, mais c'est quand même irrésistible. Oui dessiner Superman comme le fasciste ultime c'est facile, mais ça n'enlève rien à la pertinence de l'idée, dont l'impact percutant est décuplé par les dessins De Lee. Qui plus est, Morrison déroule une intrigue plus linéaire et tout aussi foisonnante à la saveur tout aussi percutante et mordante. Un grand moment ! - - (8) Ultra Comics (dessins de Doug Mahnke, encrage de Christian Alamy et quelques autres) - Sur la Terre 33, Ultra Comics prévient le lecteur qu'il ne doit pas tourner la page car il court le risque d'être infecté. La narration de Grant Morrison approche la vitesse de la lumière dans le registre métacommentaire, tout en restant accessible. C'est maîtrisé et magistral de bout en bout, que ce superhéros animé par la suspension consentie d'incrédulité du lecteur, avec plusieurs brèches dans le quatrième mur. du grand art, d'une élégance rare. À nouveau un choix parfait pour le dessinateur : Doug Mahnke, impérial et inégalable pour magnifier les émotions d'Ultra, la démesure de ses adversaires, l'aspect conceptuel de l'incarnation de la Gentry, toujours aux frontières d'une loufoquerie terrifiante. À nouveau cet épisode justifie à lui seul l'existence de cette anthologie. - - (9) Multiversity 2 (dessins d'Ivan Reis, encrage de Joe Prado et quelques autres) - L'heure est grave : les entités Gentry ont pris pied dans la réalité, Nix Uotan est sous leur emprise, Captain Carrot vient bientôt reprendre forme humaine s'il n'arrive pas à reprendre une carotte. Vers qui peut-il se tourner ? Le courage d'Ivan Reis est mis à rude épreuve dans ce final rassemblant toujours plus de superhéros pour des affrontements de plus en plus titanesque. Les arrière-plans sont parfois les parents pauvres de cette débauche de personnages, mais le lecteur le remarque à peine tellement les cases sont pleines à craquer. Grant Morrison apporte une forme de conclusion (assez ouverte) à son récit, en mettant sur le devant de la scène le Superman de race noire, Captain Carrot (un lapin anthropomorphe), et un autre superhéros habitué des voyages entre les dimensions. Après les chapitres 5 à 8, ce dernier épisode donne l'impression d'une baisse d'intensité. Sous réserve d'apprécier les superhéros et de connaître l'univers partage DC à travers les âges, le lecteur s'embarque pour un voyage d'une rare intensité, dans une narration virtuose tout en restant lisible, avec des dessinateurs d'une compétence inégalée, faisant preuve d'un entrain à la hauteur de l'imagination débridée du scénariste. 5 étoiles. Ce tome se termine avec un cahier bonus de 62 pages comprenant les 28 couvertures alternatives, ainsi que des croquis réalisés par Grant Morrison, des pages de conception graphique des personnages. - - Tout ça pour quoi ? - Multiversity est aussi bien plus que la simple somme de ses parties. Pour commencer, le titre fait référence à 2 concepts. Il s'agit d'une part de rétablir de manière officielle l'existence du multivers DC. Ce projet a connu une longue période de gestation puisque Grant Morrison en parlait déjà en interview en 2009. Il s'insère dans la prolongation des séries hebdomadaires "52", "Countdown to Final Crisis", Final Crisis (2008, dans lequel apparaissait déjà une image de planétaire, en anglais Orrery, observé par les Moniteurs) et les épisodes d'Action Comics écrits par Morrison dans le cadre de New 52. Pour un lecteur ayant suivi ce scénariste toutes ces années, c'est un aboutissement très émouvant. Morrison a également expliqué que cette maxisérie pouvait se concevoir comme le début d'autant de séries indépendantes dans le multivers DC. Ceci explique que les histoires 2 à 8 restent assez ouvertes et peuvent servir de point de départ, à autant de nouvelles séries basées sur ces Terre (20, 16 4, 5, 42, 10, et pourquoi pas 33). Il a d'ailleurs exprimé son désir d'écrire lesdites séries. Avec ce point de vue en tête, le lecteur comprend bien certaines particularités narratives qui autrement restent des bizarreries inexplicables. Le deuxième concept est celui de la diversité. Cela n'a rien d'un hasard si le premier épisode met en scène un superman afro-américain (Calvin Ellis). Il s'agit pour le scénariste d'entériner le fait que les comics sont capables de refléter la diversité culturelle et raciale de la société. Ce concept de diversité peut se lire d'une autre manière. À l'évidence, Grant Morrison s'adresse aux fans de comics. Proposer la lecture de cette histoire à un non initié relève de la gageure, un véritable défi au bon sens. C'est incompréhensible et idiot tous ces gugusses en costume moulant aux couleurs criardes, se tapant dessus pour régler leurs problèmes (en quoi c'est important un ciel rouge ?). de ce point de vue, Morrison ne souhaite pas emboîter le pas à Alan Moore qui a tiré un trait sur les superhéros dans Watchmen, en les condamnant comme un vestige d'un âge révolu, n'ayant plus leur place dans un monde postmoderne (en particulier multiculturel, où la suprématie de l'homme blanc est un leurre éventé). Comme il l'a déjà fait dans d'autres œuvres, Grant Morrison assume son amour pour le genre superhéros, et toutes les conventions associées. Il ne souhaite aucunement faire réaliste. Ce n'est pas un hasard non plus si Captain Carrot (un lapin anthropomorphe à la carrure de culturiste, avec un joli costume rouge et jaune vifs) dispose d'un rôle de premier plan. L'objectif n'est pas de faire croire que tous ces personnages ont une quelconque chance d'exister, qu'ils ont un rapport crédible avec la réalité. Il s'agit d'une ode à l'inventivité, à la création, à la littérature de l'imaginaire, y compris celle de l'enfance (la très belle réussite de l'histoire de Captain Marvel). D'ailleurs les comics jouent un rôle important dans l'intrigue, puisque certains superhéros y piochent des idées, en lisant un comics racontant les aventures des superhéros d'une autre Terre. Il ne s'agit pas tant d'un commentaire sur la continuité, que sur l'interdépendance de ces créations de l'esprit qui se nourrissent les unes des autres. Il ne s'agit pas non plus de revenir à un état antérieur des comics où ils étaient conçus à destination des enfants. Dans l'épisode sur la Terre 10 (dessiné par Jim Lee), l'auteur montre qu'il a conscience de l'interprétation fasciste des superhéros, d'une vision du monde du point de vue de l'homme blanc colonialiste, à un ordre mondial imposé par la force. La sophistication élégante de l'épisode Ultra s'adresse à des adultes conscients de ce que le lecteur apporte dans sa lecture, du phénomène psychique extraordinaire qui intervient quand un individu prête vie à des personnages de fiction (des traits et des tâches de couleurs sur une page) quand il se livre à l'exercice de la lecture. Au sortir de ce tome, le lecteur a constaté qu'il se lit facilement, grâce à sa nature composite de 7 épisodes pouvant se lire comme autant d'épisodes pilotes de nouvelles séries. D'un autre côté, cela signifie que certaines intrigues secondaires n'aboutissent pas (où est passé Darkseid ?). Grant Morrison a bénéficié d'artistes de premier plan pour mettre en images ces histoires, dont plusieurs (Jim Lee, Ivan Reis, Frank Quitely, Doug Mahnke) réalisent une prestation exceptionnelle. Cette forme d'anthologie s'articule autour d'un concept qui la structure : l'invasion du multivers par des entités souhaitant y mettre bon ordre, c'est-à-dire coloniser les différentes Terre et les assainir en éradiquant ces aberrations logiques que sont ces gugusses dotés de superpouvoirs, en quelque sorte une pensée normative et rationnelle cherchant à faire rentrer dans le moule une imagination débordante à base d'idées idiotes (les superpouvoirs). Comme à son habitude quand il travaille pour DC Comics, Morrison utilise toutes les ressources à sa disposition dans cet univers partagé âgé de plus de 75 ans. le familier dudit univers ressent les souvenirs affluer, les plus évidents (les Cieux rouges de Crisis on infinite earths) et les plus obscurs (Bloodwynd). Le novice risque de souffrir d'une indigestion de personnages vite apparus, aussi vite disparus de l'intrigue. Arrivé à la fin, il faut un peu de temps pour comprendre la dernière page, qui boucle avec les 2 premières du tout premier épisode. Visiblement, après avoir loué les vertus des comics de divertissement, l'auteur semble dire qu'on peut lire des comics de superhéros (même adulte), et rester un membre responsable de la société. Il fait le fait avec un certain humour, un peu anglais, présent tout du long de cet imposant recueil.

27/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série The Filth
The Filth

État de conscience supérieur - Ce tome regroupe les 13 épisodes de la série complète du même nom parue en 2002 et 2003. Première page, un homme (Spartacus Hughes) en a arrosé un autre d'essence et il lui jette un mégot de cigarette allumée. Deuxième page, Greg Feely achète une litière pour chat, le journal du jour et des magazines pornographiques hardcore pour sa soirée. Il sort du magasin, mange une crotte de nez, et monte dans un bus. Toute la scène est vue à partir de caméras de surveillance vidéo. Dans le bus, une jeune femme s'assoit à coté de lui et le prévient de ne pas déconner avec The Filth (la saleté, mais aussi la police en argot). Cette jeune femme revient le voir le lendemain et lui révèle qu'il est un agent d'un genre très spécial (dont le vrai nom est Ned Slade) au service de The Hand, une organisation chargée d'éliminer les manifestations extraordinaires remettant en cause l'ordre naturel du monde (ou le statu quo, ça dépend du point de vue). Il est donc remplacé par une doublure qui a charge de veiller sur son chat et il s'en va combattre les cellules cancéreuses de la réalité au coté d'autres agents sortant de l'ordinaire dont Miami (une belle femme noire spécialisée dans les techniques sexuelles), Camarade Dmitri-9 (un chimpanzé russe doté de conscience et de la parole qui exerce le métier de tireur d'élite, et assassin de JFK), sous la tutelle de Mother Dirt (une femme pilotant un ordinateur futuriste et habillée d'une combinaison intégrale en latex, avec le masque). La première mission que Slade doit effectuer concerne le piratage par Spartacus Hughes, d'une nanotechnologie dotée d'une intelligence artificielle et dédiée à soigner les malades dont les défenses immunitaires n'arrivent pas à venir à bout de leurs infections. Je m'arrête là dans l'histoire parce que Grant Morrison a injecté tellement de concepts et d'idées dans son récit qu'aucun résumé ne peut faire justice au foisonnement de créativité et à la densité narrative. La question de fond concernant ce récit est : comment le lire ? Dans son introduction (sous forme de notice de médicaments), Morrison indique explicitement que chaque aventure est une métaphore incorporant une bonne dose de second degré. Effectivement, l'humour est présent régulièrement dans le récit essentiellement sous forme d'autodérision ce qui constitue des respirations et des décompressions bienvenues pour le lecteur en apnée dans ce monde si riche. Premier mode de lecture : lire les aventures de Ned Slade au premier degré. C'est marrant, il y a beaucoup d'idées provocantes et transgressives (le président des États-Unis à qui on a greffé une poitrine plantureuse, un stylo géant qui écrit tout seul). Ce mode de lecture apporte la satisfaction d'aventures décalées avec une bonne quantité de scènes d'action. Chris Weston (dessins) et Gary Erskine (encrage) illustrent ces aventures avec un style réaliste et méticuleux. L'immersion est complète que ce soit dans l'appartement très ordinaire de Greg Feely, ou dans l'espace étrange autour de la base de The Hand. Mais dans ce mode de lecture, beaucoup de passages semblent déplacés ou inutiles. Beaucoup d'intrigues ne semblent déboucher sur rien (par exemple, qui sont Man Green et Man Yellow ?, dans quelle structure plus vaste s'insèrent-ils ?). Deuxième mode de lecture : chercher les métaphores. Ce niveau est accessible à tout le monde car Morrison est un scénariste chevronné. Ned Slade a oublié qui il était pendant qu'il prenait des vacances en tant que Greg Feely. Donc les personnes autour de lui lui expliquent ce qui se passe au fur et à mesure. le lecteur profite de ces explications et la première métaphore sur le système immunitaire apparaît évidente. À nouveau, Morrison utilise le postulat de base de la mémétique pour nourrir l'un des épisodes et développer une métaphore relative à la propagation des idées. Là encore, Weston et Erskine effectuent un travail incroyable en donnant forme aux concepts les plus sophistiqués de Morrison. Les véhicules utilisés par The Hand sont un mélange de technologie rétro-futuriste (la science fiction anglaise des années 1960) et de cauchemars (les dents acérées) dont l'amalgame est réussi. le paquebot géant évoque les luxueux palaces flottant et les illustrateurs ont bien fait leur travail de recherche de références pour que le résultat soit crédible et consistant. Avec ce mode de lecture, la structure du récit devient plus compréhensible, les scènes qui semblaient inutiles prennent du sens et la progression dramatique devient apparente. Troisième mode de lecture : interpréter les allégories. Alors là, c'est beaucoup plus dur. Morrison en explicite certaines (la nature des costumes revêtus par les agents de The Hand qui reposent sur les théories freudiennes), la relation entre le créateur et ses créations (l'ingérence d'agents de The Hand dans le comics dédié à Secret Original) et quelques autres. Et puis il y en a d'autres qui exigent une grande culture de la part du lecteur sur des sujets très hétéroclites. Lors de la parution de cette histoire, Morrison a par exemple expliqué qu'il avait bâti son récit sur les Qliphoth de la Kabbale (l'arbre des Sephirot négatifs, j'ai commencé par chercher sur wikipedia et il est évident qu'il va me falloir du temps pour assimiler ces concepts). Il faut également avoir une idée de qui est Max Hardcore (Paul Little) et ce qu'il a fait, pour comprendre la parodie de Tex Porneau et son engin pixellisé. Il faut également un petit peu de culture comics pour appréhender le concept de superhéros et ainsi faire émerger le lien organique qui existe entre Secret Original et son créateur, mais aussi ses lecteurs, pour en déduire que Morrison compare la réalité à un organisme vivant dont nous sommes des cellules codépendantes. J'ai été confronté à plusieurs reprisées à des concepts ou des idéologies qui me sont inconnus et qui me demanderont du temps pour les assimiler. de ce fait, il reste encore beaucoup d'éléments du récit qui ne font pas sens pour moi comme la signification de l'amour de Feely pour son chat. Et ce n'est qu'en rédigeant ce commentaire que j'ai compris d'où provient l'appel à l'aide laissé en lettres de sang sur un tampon hygiénique. Néanmoins le premier mode de lecture permet de trouver du plaisir à ces aventures du début jusqu'à la fin, même si l'on est perdu dans certains passages trop hermétiques ou trop intellectuels. Et puis les illustrations portent la lecture dans tous les passages, même les plus délirants. Weston et Erskine donnent des visages reconnaissables à chacun et transmettent le second degré du scénario. Par exemple, les agents de The Hand portent tous un postiche en guise de cheveux pour les isoler des ondes négatives. Il s'agit d'une idée loufoque de mauvaise science-fiction pour laquelle les illustrateurs ont trouvé le juste milieu entre perruques réalistes et moumoutes de clown. Ils mettent en scène les passages pornographiques sans tomber dans le voyeurisme, ni atténuer la cruauté de ces rapports. Ils mettent en image les motifs visuels (la main tenant le stylo) sans user de la photocopie, tout en créant un lien évident en ses différentes apparitions. À la fois pour les thèmes abordés et pour la complexité, cet ouvrage est à réserver à des adultes consentants et avertis. Je ne pense pas que l'on puisse comprendre tous les éléments du récit à la première lecture. Pour autant, Morrison, Weston et Esrkine ont créé une histoire regorgeant de matière et de symboles où tout le monde peut trouver quelque chose. Je relirai cette histoire avec plaisir d'ici un an ou deux, un peu à la manière de Watchmen pour lequel il faut plusieurs lectures pour déceler les correspondances, les indices et les significations multiples.

27/04/2024 (modifier)