Avec une dream team composée par Alain Ayroles au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, il devient presque difficile de ne pas décevoir. Et j’avais beau avoir des attentes élevées, ca a très bien marché pour moi.
Le récit explore des thèmes classiques du roman picaresque, où les petits vauriens règnent en maître. La survie par la ruse, la critique sociale et la quête de fortune dont donc au programme.
Le scénario d’Alain Ayroles est riche et dense, mêlant habilement humour, satire et tragédie. La structure narrative est soignée, avec des retournements de situation bien placés et des dialogues vivants même si j’ai trouvé des passages un peu longs voire tirés par les cheveux.
Le dessin de Juanjo Guarnido est comme on pouvait s’y attendre époustouflant. Quittant l'anthropomorphisme, Guarnido apporte un réalisme détaillé. Ses illustrations regorgent de détails, que ce soit dans les paysages luxuriants, les scènes de ville animées ou les expressions faciales des personnages. Chaque planche est une œuvre d’art en soi, j’adore.
Si ce n’est une BD culte, "Les Indes fourbes" est pour moi une BD incontournable.
Superbe réinterprétation de “La Ferme des Animaux”. L’auteur s’inspire de l’idée originale de George Orwell et prend beaucoup de libertés, ce qui aurait pu être un exercice délicat. Il parvient à transformer cette réinterprétation en une œuvre tout à fait réussie de mon point de vue.
Les libertés prises par Xavier Dorison avec le récit de base sont non seulement audacieuses mais aussi bien exécutées, ajoutant une dimension nouvelle et pertinente à l’histoire sans trahir l’essence du message original.
Le récit est fluide et se lit avec facilité. Cette fluidité s’accompagne parfois d’un manque de subtilité dans le déroulement de l’intrigue. Certaines transitions et développements semblent conçus pour rendre le récit plus accessible au grand public, ce qui peut en ôter un peu de la profondeur et de la nuance. Cette approche est efficace pour toucher un large lectorat, mais elle m’empêche de lui donner une note parfaite.
Le dessin de Felix Delep et la mise en couleurs de Jessica Bodard sont remarquables. Chaque page est un véritable plaisir pour les yeux, avec des illustrations qui capturent parfaitement l’atmosphère de l’histoire et les émotions des personnages. La mise en page est également excellente, avec une composition qui guide le lecteur de manière intuitive et renforce l’impact visuel du récit. Les scènes clés sont particulièrement bien mises en valeur, offrant des moments mémorables et saisissants.
En somme, cette réinterprétation de “La Ferme des Animaux” est une très belle surprise. Bien que j’aurais apprécié un peu plus de subtilité dans certains aspects du récit, l’ensemble est une réussite. Le travail de l’auteur, tant sur le plan narratif que visuel, mérite d’être salué. C’est une œuvre qui ravira autant les fans de l’original que les nouveaux lecteurs, offrant une nouvelle perspective sur une histoire intemporelle.
J'ai rarement vu un mélange aussi riche d'action, d'humour, de loufoqueries servies par un dessin typé cartoon hyper lisible et épuré. Le tout est emballé dans un livre de 750 pages et 2 kg (quand même) que l'on ne voit pas passer.
Jason Shiga dit dans l’avant-propos : « En travaillant à ce projet, j’ai réalisé un vieux rêve : celui de franchir les limites de la décence et du bon goût à toutes les pages. » C'est clairement une réussite de ce point de vue. C'est trash, décalé mais pas débile et au final très divertissant.
Ma plus belle découverte de l'année. Difficile de décrire plus cet OVNI sans spoil.
Fichtre ! Il s'en est fallu de peu que j'attribue la note maximale à cet album ! sans doute ma frilosité est-elle due à sa thématique sommes toutes très classique mais même de ce point de vue, je trouve que les auteurs parviennent à faire du neuf avec du vieux.
Cet album, s'il nous conte avant tout une histoire d'amitié, développe avec intelligence la thématique de l'accomplissement personnel. Choisir, c'est renoncer, disait André Gide, et cette citation résume parfaitement l'ensemble du livre. Les auteurs nous amènent ainsi à réfléchir sur nos propres choix, à réaliser la charge qui pèse sur chacun d'entre nous, résultante de nos choix de vie, et qu'il nous faudra assumer. C'est une très belle thématique, que je trouve finement développée dans le présent album.
Mais ce thème ne serait rien sans les personnages qui le portent. le couple formé par Ulysse et Cyrano est extrêmement classique et il est difficile de ne pas s'attacher à ces deux gaillards. Mais ce sont les rôles secondaires qui sont à mes yeux les mieux réussis, à commencer par le père d'Ulysse, qui en présente l'antithèse parfaite et dont on se rend progressivement compte des sacrifice qu'il a dû accepter pour un prétendu confort matériel.
Et puis il y a le livre objet en lui-même. Les éditions Casterman ont vu les choses en grand et non seulement l'objet présente un format impressionnant mais, en plus, les planches de Stéphane Servain sont toutes extrêmement soignées et belles à voir. Car ce n'est pas tout d'avoir un bel écrin, encore faut-il qu'il convienne au bijou qu'il renferme. Et ici, c'est le cas. Aucune planche ne m'a semblé vide, aucun décors ne m'a semblé pauvre, aucun regard ne m'a semblé creux. la richesse des planches justifie le format de la bande dessinée. Même la pagination m'a semblé parfaite.
Franchement, on n'est pas passé loin du culte !
Les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu vois.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2019. Elle a été réalisée par Timothé le Boucher qui a tout fait : scénario, dessins, encrage, couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 290 pages.
Dans une banlieue résidentielle, au sein du lotissement Les Corneilles, une adolescente marche de nuit au milieu de la rue en short et teeshirt, avec un couteau ensanglanté dans la main droite, et du sang sur ses bras nus, ses jambes nues, et sur ses vêtements. Elle est interpellée par une voiture de police. Elle continue de marcher après les avoir regardés. Les deux agents s'approchent d'elle, la plaque au sol et lui passent les menottes. Ils l'identifient comme étant Laura Grimaud, celle qui avait été signalée par un voisin inquiet. Une équipe de police se rend au pavillon des Grimaud et découvre le massacre : les cadavres de Xavier (43 ans, le père), Muriel (46 ans, la mère), Françoise (63 ans, la grand-mère), Jules (4 ans), Quentin (10 ans), Alison (12 ans), Pierre (15 ans), et le cousin Dylan (16 ans). L'un des policiers constate que Pierre est encore en vie et il fait appeler une ambulance. 6 ans plus tard, comme chaque jour, la jeune aide-soignante Tiphane fait la toilette de Pierre Grimaud, toujours hospitalisé, toujours dans le coma. Ce jour-ci, elle s'enhardit et dépose un chaste baiser sur ses lèvres. Il entrouvre un œil et e referme aussitôt. Tiphane va chercher sa collègue plus âgée et plus expérimentée Carole qui constate également que Pierre ouvre les yeux par intermittence. Celui-ci fait des rêves entre cauchemar et délire, où apparaissent son cousin Dylan, puis sa sœur Laura, puis un corbeau. Les deux aides-soignantes reviennent dans la chambre et chasse le corbeau qui s'est posé sur son torse.
Quelques jours plus tard, la psychologue Anna Kieffer arrive dans l'hôpital et demande son chemin à la docteure Babette Cotteau qui s'occupe de Pierre Grimaud. Elle vient s'entretenir avec Pierre pour sa thérapie. La docteure Cotteau la conduit jusqu'à la chambre du patient, tout en lui expliquant que cela fait un mois qu'il a commencé à montrer des signes de réveil. Kieffer frappe à la porte de la chambre et y entre. Pierre Grimaud est allongé dans son lit, parfaitement immobile, les yeux fermés. Kieffer va voir la vue à la fenêtre, et il entrouvre leurs yeux. Il parvient à articuler un faible bonjour. Anna Kieffer s'assoit sur la chaise des visiteurs, se présente et explique ce qu'elle est venue faire : elle est là pour l'écouter et il peut commencer avec ce qui lui passe par la tête. Pierre se tait pendant un instant puis commence à parler : les infirmières disent qu'il a la meilleure chambre qu'elle est spacieuse, et qu'il a vu sur les arbres. Il continue : il a peur tout le temps, même du mouvement des oiseaux les branches. Comme il ne peut pas bouger, il a le sentiment que n'importe quoi pourrait lui arriver et qu'il serait incapable de réagir. La nuit il a parfois l'impression que quelque chose se tient au-dessus de lui et l'écrase, une silhouette noire menaçante. Kieffer lui indique qu'il est en sécurité ici.
En 2017, Thimoté le Boucher avait sorti un excellent album : Ces jours qui disparaissent, un thriller à la narration visuelle douce, au rythme lent, mettant le personnage principal Lubin, et le lecteur face au principe de réalité, avec implacabilité inévitable. La séquence d'ouverture dure neuf pages, pendant lesquelles le lecteur assiste à la fin du massacre des Corneilles, l'arrestation de la coupable, la découverte des corps, le survivant inconscient. Les dessins sont toujours aussi doux avec un trait d'encrage très fin pour le détourage, des lieux et des accessoires dessinés avec simplicité tout en incorporant un bon niveau de détails, une mise en couleurs pastel dans des teintes foncés apportant une forte consistance à chaque élément représenté. le lecteur est immédiatement accroché par ce fait divers atroce, le meurtre de sept personnes d'une même famille par la fille un peu attardée. Il découvre que l'enjeu du récit est de découvrir ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laura Grimaud (17 ans) a-t-elle bien commis ces meurtres ? Ou est-ce que les événements se sont déroulés autrement ? Il est vraisemblable que l'esprit de Pierre contient des informations sur les circonstances du drame, mais qu'ils ont été profondément refoulés à la suite du traumatisme. le récit s'inscrit donc un registre d'enquête policière. Il se produit un ou deux autres événements qui font que le récit passe dans le registre du thriller, comme la découverte qu'Anna Kieffer était la psychologue suivant Laura pendant l'enquête et que celle-ci s'est suicidée peu de temps après avoir été arrêtée.
Les dessins montrent les environnements de manière clinique : des traits de contours fins et réguliers, des vêtements propres, des lieux propres, même le pavillon bon marché de la grand-mère de Pierre, des immeubles propres et sans une seule marque de l'usure du temps même dans une banlieue défavorisée, des sols et des murs impeccables. Cela peut produire une impression de froideur ou de distanciation chez le lecteur. D'un autre côté, l'artiste choisit des cadrages qui mettent en valeur la profondeur de chaque lieu, sans s'économiser sur ce qu'il y a à dessiner : de la vue du ciel de l'hôpital et de la ville qui l'entoure, à ses espaces verts, en passant par la salle d'activité commune, la piscine pour la thérapie physique, ou encore les chambres des différents patients. À chaque fois, la prise de vue permet de voir comment les personnages habitent ces lieux, comment ils en utilisent les accessoires, comment ils s'y déplacent en fonction de la géométrie des lieux et des obstacles. du coup, l'impression de lieux tout neufs et artificiels disparaît car le lecteur voit bien qu'ils sont utilisés et habités au quotidien.
L'impression donnée par les personnages peut également s'avérer un peu déstabilisante au premier regard. En fonction de sa bédéthèque, le lecteur peut y voir plutôt l'influence des mangas, ou plutôt l'influence des bandes dessinées pour la jeunesse. Effectivement, la plupart des visages sont lisses, sans rides, que ce soient les patients adolescents ou jeunes adultes, ou les adultes plus âgées comme madame Pinsolle qui aimerait bien toucher Pierre, ou l'inspecteur Henri Carrier visiblement plus proche de la retraite que du début de sa carrière. Mais là encore, les autres caractéristiques des dessins font que ces personnages acquièrent une véritable identité graphique reflétant leur âge et leur condition. le lecteur peut ne pas y prêter attention et juste le ressentir, mais à une ou deux reprises l'évidence s'impose à lui. La première fois se produit quand Anna Kieffer fait une remarque sur le sweatshirt que porte Pierre dans son lit. le dessinateur porte une réelle attention aux tenues vestimentaires qui sont choisies en fonction de la personnalité de l'individu, de sa position sociale (les chemisiers de prix d'Anna) et de son occupation du moment. S'il n'a pas fait attention à ce détail, cela devient manifeste avec le pull tricoté que madame Pinsole offre à Pierre. Rétrospectivement, il se dit que le joli serre-tête avec un nœud rose de Tiphane est aussi révélateur de son caractère.
Qu'il y fasse sciemment attention ou non, le lecteur plonge donc dans un thriller psychologique dans lequel l'auteur a soigneusement conçu chaque élément graphique, chaque information visuelle. Arrivé à la page 40 (sur 290) de la bande dessinée, il devient apparent que le massacre des Corneilles est survenu dans un environnement spécifique : le caractère de la mère, la stratégie d'adaptation du père, la relation entre la grand-mère et sa fille, le milieu défavorisé, le retard mental de Laura, l'arrivée du cousin Dylan. Cela peut paraître un peu chargé, mais l'auteur montre une vie de famille plausible, sans maltraitance physique, mais avec une agressivité latente de la mère. La grande force de le Boucher est de ne pas mettre les pieds dans le plat en étant le plus explicite possible, mais de rester majoritairement dans les sous-entendus. du coup, le lecteur est dans l'incapacité d'empêcher son cerveau de gamberger, d'essayer de reconnaître des schémas, d'établir des connexions logiques pour aboutir à des suppositions qui seront confirmées ou infirmées par les informations présentes dans les séquences suivantes. Il prend bien sûr fait et cause pour la victime, que ce soit Pierre dont le visage porte la marque des lacérations au couteau, que ce soit Laura victime des remarques méchantes de sa mère, que ce soit Anna portant la culpabilité du suicide de Laura, que ce soient les autres patients de l'hôpital (Bastien muet et en fauteuil roulant après un accident de la route, Max qui a perdu ses deux jambes après un accident de scooter, une jeune femme atteinte d'un cancer). Il relève les petites remarques en coin qui atteste que tout le monde n'est pas animé de bonnes intentions et que la méchanceté est bien présente chez certains, au moins au point de faire quelques crasses. Il est également tiré de la douceur ambiante par des remarques qui sortent de la banalité affligeante des échanges pour faire la conversation, avec l'évocation du mythe d'Actéon et son interprétation psychanalytique, ou encore le phénomène de reproduction sociale, l'explication de la paralysie du sommeil.
Le lecteur commence ce récit à la narration visuelle douce et solide, un peu froide pour les décors, comprenant qu'il s'agit d'un roman policier dans lequel il s'agit de comprendre comment est survenu le massacre des Corneilles (une jeune fille de 17 ans assassine tous les membres de sa famille dans le pavillon de banlieue) et comment il s'est déroulé. Les dessins propres sur eux donnent vie aux personnages, sans impression de voyeurisme ou de sensationnalisme. le malaise s'installe progressivement, des petits éléments dissonants de ci de là qui amènent le lecteur à se poser des questions sur la fiabilité de certaines déclarations, à participer lui-même aux déductions. Il est ferré et totalement impliqué, incapable de décrocher de ce thriller extraordinaire, aux personnages abimés tout en restant attachants, voyant très bien que tout cela ne peut que mal finir, sans pour autant savoir quelles seront les victimes suivantes, ni qui est vraiment coupable de quoi. Du grand art.
Pour faire le vide, Aby avait besoin de grand air et d’espace, beaucoup d’espace. De nature aussi, histoire de se reconnecter à l’essentiel après un quotidien professionnel auquel elle ne trouvait plus de sens, et une histoire d’amour confortable, mais un peu plan-plan… Accueillie par sa pote Jet, elle va donc cohabiter dans une grande baraque défraichie en pleine cambrousse, avec trois autres jeunes gens en quête de sens comme elle, désireux d’inventer des modes de vie alternatifs… Le problème avec Aby, c’est que la vie en groupe n’est pas son fort et qu’elle n’avait pas prévu cette éventualité. Pour la retraite en mode ermite, c’est raté ! …
Et Aby, peu réceptive à cette vie en communauté « typique bobo » qui ne fait que reproduire les codes de la vie urbaine ultra connectée, sans vraiment l’assumer, va prendre la tangente, s’éclipsant de plus en plus souvent pour aller respirer l’humus puissant et primitif de la forêt (alors que les autres restent avachis sur les canapés). En totale immersion, Aby retrouve un émerveillement enfantin oublié, observe faune et flore autour d’elle, prend plaisir à écouter le bruissement des feuilles et le bourdonnement des abeilles, à humeur l’odeur des plantes et des champignons. D’ailleurs, son intérêt pour ces derniers va s’en trouver renforcé après une rencontre fortuite avec Elie, ancienne babacool un brin misanthrope qui l’initiera à la mycologie, y compris les psylos qui filent des hallus…
Bref, toutes ces petites fugues vont créer quelques tensions au sein du groupe, que Jet ne contribuera pas à apaiser. Cachant mal son désir pour Aby, sa bienveillance va s’avérer de plus en plus pesante, jusqu’au dénouement fatal lors d’une teuf sous champis… L’amie qu’était censée être Jet deviendra la relou de service…
L’ouvrage bénéficie d’une narration fluide, entrecoupée de longues séquences de silence où l’on marche dans les pas de cette jeune citadine en manque de vert lors de ses escapades dans la nature environnante. C’est évidemment elle le personnage le plus intéressant du récit (au même titre qu’Elie, avec qui elle partage quelques affinités), celle qu’on veut retenir alors qu’elle ne cherche qu’à s’éloigner.
Le dessin en bleu-gris monochrome accompagne parfaitement le cheminement d’Aby, c’est un dessin où les sons ont leur importance, plus que dans n’importe quelle BD. En disséminant des onomatopées à tout bout de champ, Marguerite Boutrolle semble vouloir nous inviter à accorder plus d’attention aux « silences » de Dame Nature face au désastre annoncé…
Son trait, certes assez fragile et un peu vert, a du potentiel, et la maîtrise est beaucoup plus flagrante pour ce qui est des attitudes des personnages ou du cadrage, qui permet de mettre en relief ces petits détails en apparence anodins, ces petites choses autour de nous que nous ne savons pas ou plus voir, gavés sommes-nous par les artifices technologiques… On peut également souligner la très jolie couverture !
Mais au-delà du trait, c’est aussi le propos qui est digne d’intérêt dans ce roman graphique qui parle d’une génération, celle des jeunes adultes qui vient de quitter l’adolescence et est encore trop jeune pour être prise au sérieux par ses aînés. Si les grands sujets d’actualité apparaissent en toile de fond, cette jeunesse un peu larguée tente de réinventer un mode de vie plus conforme aux enjeux du présent, pas toujours avec conviction, parfois maladroitement, car l’addiction technologique reste vivace. A un niveau beaucoup plus intime, Boutrolle parle de la difficulté à exister au sein d’un groupe, ou plutôt à rester soi-même, et questionne cet instinct grégaire qui fait que parfois, les relations peuvent vite devenir toxiques voire intrusives lorsqu’on ignore les injonctions du collectif. Aby en fera les frais du fait de son comportement solitaire, qui finit par dérouter ses colocataires et laissera poindre d’une manière ou d’une autre les reproches des uns et des autres.
Tout cela fait de « La Part des lâches » une lecture captivante, qui réussit à relier l’intime et le sociétal. Ce récit doux-amer et sensible, voire hypersensible, nous interroge sur la capacité de l’être humain à cohabiter harmonieusement avec ses congénères, à accepter l’autre dans son entièreté.
Un vrai roman noir
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À l'origine, ce comics se présentait sous un format assez petit. Il m'a bien fallu 70 pages avant de trouver mes marques devant cet objet très inhabituel à plusieurs titres. Pour commencer, (1) le format correspondait à la moitié d'un comics traditionnel, soit des pages petites qui ne contiennent que peu de cases. (2) Cette histoire est illustrée en noir et blanc, ce qui n'est pas choquant pour ce genre de polar, mais ce qui peut en décourager quelques uns. Enfin, le style des illustrations est très typé : un croisement improbable entre Frank Miller dans Sin city, José Muñoz dans Alack Sinner et Kevin O'Neill dans La ligue des gentlemen extraordinaires.
Brian Azzarello est bien connu des lecteurs de bandes dessinées américaines et affiche un palmarès impressionnant de qualité en ce qui concerne des histoires criminelles ou violentes noires à souhait (Loveless, 100 Bullets par exemple). Les éditeurs de Vertigo (branche de DC Comics) lui avaient confié la lourde tâche d'ouvrir le bal de leur nouvelle collection baptisée Vertigo Crime, ainsi qu'à Ian Rankin avec Dark Entries.
Brian Azzarello nous invite à suivre les pas de Richard Junkin (surnommé au choix Junk ou Rich), un ex-joueur de football américain prometteur doté d'un genou présentant de vilaines cicatrices. Junkin s'est reconverti en vendeur de voitures d'occasion pour le compte du plus grand vendeur de la cote ouest. Il est particulièrement inapte à réaliser quelque vente que ce soit et ses collègues le chambrent méchamment et régulièrement. Le grand patron lui propose une alternative au licenciement : servir de garde du corps à sa fille dévergondée. Junkin retrouve vite le monde de la haute en train de passer du bon temps dans les quartiers huppés... jusqu'à une soirée qui part en vrille et qui finit par la mort brutale d'un type de la haute entre les pognes énormes de Junkin.
Il faut un peu de persévérance pour rentrer dans l'histoire et atteindre le point de non-retour que constitue le meurtre. En fait, Azzarello nous promène à gauche et à droite pour présenter ses divers personnages sans nous donner d'indication quant à la direction générale de l'intrigue avant la moitié du tome. Après le lecteur se retrouve dans une intrigue poisseuse à ras du bitume dans un cadre très urbain habité par des paparazzis manipulateurs, des garces qui ne savent pas quoi de l'argent de leur père et des paternels qui veillent sur leur progéniture. Richard Junkin est un loser typique des romans policiers vraiment très noirs. L'ombre de Jill Thompson plane sur ce destin et ce pantin qui ne sortira jamais de sa condition.
Les illustrations de Victor Santos sont donc très typées et nécessitent également une cinquantaine de pages avant qu'il ne s'en dégage une atmosphère vénéneuse inextricable. De la même manière le petit format originel de ce comics limitait très fortement le nombre de cases par page ce qui a pour conséquence de tourner rapidement les pages, mais aussi de morceler la narration et de limiter la dimension séquentielle de cette forme d'expression.
Ne vous attendez pas à plonger dans votre comics habituel ou à retrouver un ersatz de Sin City, Azzarello et Santos ont vraiment joué le jeu et ils ont tiré le meilleur parti du format inhabituel et cette nouvelle collection. Le récit est très noir, violent avec des scènes explicites de rapports sexuels, et également adulte dans son ton et ses thèmes.
Envoûtant et interprétable
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, d'abord publiée sous la forme de webcomic, puis sur format papier pour la première fois en 2010 en VO.
L'histoire s'ouvre sur une femme assise sur une chaise qui attend sagement que quelqu'un vienne l'interroger. Il y a pour tout ameublement une table nue et 2 chaises. Un homme entre, il porte un plateau avec une carafe et 2 verres. Il sort et un autre homme entre apportant une liasse de feuillets qu'il pose sur la table. Les feuillets s'envolent vers le haut. La scène change pour un retour en arrière. Dans une gare parisienne, 2 femmes se font leurs adieux. Il est évident qu'elles sont liées par les liens du sang et que celle qui part usurpe l'identité de sa sœur pour bénéficier de ses papiers en règle. L'histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale à Paris, sous l'occupation. Une personne pénètre dans la pièce de la première scène pour interroger la jeune femme. Il apparaît qu'elle est une conservatrice de musée qui fait tout son possible pour que les œuvres d'art du musée où elle travaille ne disparaissent pas et soient pas emmenées par l'occupant allemand. de son coté, l'officiel allemand tente de comprendre comment sont gérées ces œuvres d'art, afin de pouvoir rapatrier les plus pertinentes en Allemagne. Il s'en suit une partie de cache-cache, d'affrontement de volonté et même confrontations de convictions.
L'éditeur Top Shelf est spécialisé dans les comics qui sortent de l'ordinaire et dont les auteurs ont une certaine ambition littéraire (ou autre). J'ai donc été assez surpris de voir apparaître un récit des époux Immonen dans leur catalogue. Madame (Kathryn) s'est plutôt fait connaître en écrivant des séries de superhéros (par exemple une aventure des Runaways, ou une aventure de Wolverine & Jubilé, ou de Pixie) et son époux (Stuart) en les dessinant (par exemple les New Avengers de Bendis dans Siège ou les Nextwave de Warren Ellis). Ici, aucun superhéros et un récit très ambitieux en termes de narration qui s'adresse à des adultes prêts à faire un effort de lecture.
Pour commencer, les illustrations de Stuart Immonen n'ont rien à voir avec le style qu'il emploie pour les histoires de superhéros. Ici il utilise une approche très dépouillée et stylisée et il utilise le noir & blanc. Les visages se rapprochent du simplisme des smileys (à l'opposé du photoréalisme). Il y a un simple trait pour chaque sourcil et un simple point pour figurer l'œil. Malgré cette approche minimaliste, les expressions des visages traduisent des sentiments complexes. Chaque personnage dispose d'une morphologie qui le rend unique et tous les visages sont distincts les uns des autres. Stuart Immonen fait preuve d'une grande maîtrise formelle dans chacune de ses illustrations et dans la composition de ses planches. Il n'a recours qu'à des formes géométriques les plus simples possibles, avec des à-plats de noir massifs qui mangent parfois les visages. Son style oscille entre des personnages rendus à la manière d'Hergé, des décors (en particulier les rues de Paris) qui évoquent parfois le travail de Tardi, et des cases qui s'approchent de l'abstraction par l'utilisation de formes géométriques pour l'ombre qui mange les détails tout en faisant apparaître de singulières compositions. L'ensemble de ces approches graphiques s'amalgame harmonieusement pour un résultat d'allure trompeusement simple et très facile à lire. Il s'en dégage une ambiance noyée dans les zones d'ombre, qui convient parfaitement à ce récit sophistiqué.
Kathryn Immonen construit son récit sur 2 temps différent : celui de l'interrogatoire et celui des retours en arrière qui éclairent peu à peu les circonstances. Tout n'est pas explicite et il appartient au lecteur de relier les points du récit entre eux, ainsi que de déduire les motivations des personnages à partir des dialogues. L'enjeu relatif aux œuvres d'art des musées parisiens correspond à une réalité historique de la période retenue (la seconde guerre mondiale). Mais l'enjeu de la partie qui se joue entre Ila Gardner (la conservatrice) et Rolf Hauptman (l'officier allemand) ne se limite pas à la conservation de ses éléments patrimoniaux. L'un comme l'autre, ils sont confrontés à l'absurdité de leur situation et à la perte de repère quotidien du fait de la guerre. En particulier, Ila Gardner constate chaque jour la disparition arbitraire des individus qu'elle a l'habitude de côtoyer, tel que son boulanger. Cette réalité mouvante contraint les individus à remettre en question le sens de leurs actions, le sens de leur vie. Immonen emmène le lecteur vers un questionnement philosophique (s'apparentant au point de vue de Martin Heidegger) tout en restant dans le registre d'une histoire simple. Et puis, au fur et à mesure que l'affrontement des convictions des deux personnages avance, il apparaît que la question du classement des œuvres d'art peut se transposer à celui des humains imposé par le nazisme.
Je ne m'y attendais pas : à partir d'un récit tout simple et d'illustrations toutes simples, les époux Immonen emmènent leur lecteur au travers d'interrogations existentielles complexes. Il n'y a pas à proprement parler de résolution dans ce récit, il s'agit plus d'un voyage qui transforme les personnages principaux. La guerre n'est qu'un danger diffus de tous les jours ; il n'y pas de méchants soldats nazis caricaturaux. Il y a des circonstances extraordinaires qui font perdre leurs repères et leur cadre de référence à des individus normaux.
Culte, évidemment !
Une lecture que je repousse depuis des années, c'est donc sur le tard, même le très tard que je découvre Sandman.
J'ai enfin fini par franchir le pas, ma procrastination a été vaincu par mon envie de lire Sandman - Ouverture.
Tout d'abord, je me dois de mettre en avant Neil Gaiman pour sa qualité d'écriture, son phrasé onirique et mystique et l'ingéniosité de ses scénarios, le point fort de ces sept pavés. Bravo à Patrick Marcel pour la traduction.
Pour personnage central : Le Maître des Rêves, il fait partie des Infinis, une famille qui regroupe aussi La Mort, Le Destin, Le Délire, Le/La Désir, La Destruction et Le Désespoir.
Un univers féerique, sombre, gothique, parfois merveilleux, souvent tragique pour des récits puissants et inventifs qui font intervenir des femmes et des hommes ordinaires, des dieux de différentes mythologies, des personnages historiques, des sorcières, des créatures fantastiques... Et bien sûr, les Infinis. Un patchwork captivant où Gaiman se concentre sur les personnages et les intrigues, le rythme est lent, l'action est au second plan.
Des intrigues qui sont relatées sur un simple chapitre ou des arcs plus ou moins longs. Des intrigues qui à première vue ne semblent pas avoir de concomitances, mais à première vue seulement car au fur et à mesure tout va se relier pour un final que je n'avais pas vu venir.
Maintenant je vais m'épancher sur le graphisme, et je ne suis pas de ceux qui le trouvent moche. Je précise que j'ai lu la réédition Urban Comics.
De nombreux dessinateurs de talent vont se succéder : Sam Kieth (Wolverine Hulk - La Délivrance), Colleen Doran (Blanche-Neige, Rouge Sang - Chronique vampirique) ou Bryan Talbot (Grandville) pour un résultat en dessous des espérances attendues. Je vais prendre pour exemple les quatre premiers numéros qui sont dessinés par Sam Kieth, un artiste que j'apprecie énormément, mais l'inconvénient de ce genre de publication mensuelle avec une pagination importante, c'est le temps et les délais. Et pour en gagner, l'encrage a été confié à Mike Dringenberg. Et forcément la patte de Dringenberg écrase les esquisses de Kieth même si on devine son style inimitable. De même pour Talbot et Doran. Dommage.
Par contre, il y a des moments de pur bonheur avec Charles Vess (Bone - Rose), Philip Craig Russel (Le Premier Meurtre (Les Mysteres du Meurtre)) , Marc Hempel, Michael Zulli (La Dernière Tentation (The Last Temptation), Yoshitaka Amano et les quelques planches de John Bolton (Marada).
Mais dans l'ensemble, le résultat est largement au-dessus de la moyenne et les différents styles graphiques conviennent parfaitement aux différents arcs.
Un petit mot sur la colorisation, pas de reproches, elle s'adapte à l'atmosphère de chaque histoire.
Bref, il y en a pour tous les goûts.
En cadeau, les superbes couvertures de Dave McKean.
A lire et à relire.
« Le Seigneur des Rêves apprend qu'il faut soit changer soit mourir, et il prend sa décision ».
A la fin des années 80, 2 auteurs ont révolutionné le monde du comics: Alan Moore avec Watchmen et Frank Miller avec The Dark Night Returns et Electra Assassin. Je comprends que certains puissent être désarçonnés par cette histoire tant elle est novatrice.
Novatrice par le scénario: énormément de « Off », avec l’utilisation d’un vocabulaire très cru dans une histoire foisonnante où se croisent une Ninja conditionnée à abattre une créature monstrueuse qui aurait pris les traits d’un futur président des États Unis. Une sorte de JFK en puissance au sourire « ultra brite », des agents secrets Américains reconstruits de toute pièce par une société qui en fait des sur hommes. Un président Americain en fonction représenté sous les traits d’un Nixon obsédé par la bombe atomique qu’il dit pouvoir activer a tout moment. Le tout sur fond de régîmes Sud Américain déstabilisés par les services secrets des États Unis, qui dans les années 80 avaient encore la phobie d’inavoué des régimes communistes à leurs portes. Si Elektra agit et combat, elle ne parle jamais tel l’agent tueur qu’elle est devenue. Seule référence au monde des comics classique, son idylle brève avec Daredevil sur lequel Frank Miller s’est longuement attardé par ailleurs chez Marvel.
Cette mini série est également novatrice par le dessin de Bill Sienkiewicz: des dessins qui semblent être réalisés en couleurs directes, des collages également puisque la tête du futur président Ken Wind est systématiquement représentée par une photo ou on le voit avec un sourire figé. Je me souviens qu à la fin des années 80 ce graphisme a vraiment été un choc visuel pour beaucoup, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Un classique que les amateurs de Comics doivent avoir lu au moins une fois dans leur vie.
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Les Indes fourbes
Avec une dream team composée par Alain Ayroles au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, il devient presque difficile de ne pas décevoir. Et j’avais beau avoir des attentes élevées, ca a très bien marché pour moi. Le récit explore des thèmes classiques du roman picaresque, où les petits vauriens règnent en maître. La survie par la ruse, la critique sociale et la quête de fortune dont donc au programme. Le scénario d’Alain Ayroles est riche et dense, mêlant habilement humour, satire et tragédie. La structure narrative est soignée, avec des retournements de situation bien placés et des dialogues vivants même si j’ai trouvé des passages un peu longs voire tirés par les cheveux. Le dessin de Juanjo Guarnido est comme on pouvait s’y attendre époustouflant. Quittant l'anthropomorphisme, Guarnido apporte un réalisme détaillé. Ses illustrations regorgent de détails, que ce soit dans les paysages luxuriants, les scènes de ville animées ou les expressions faciales des personnages. Chaque planche est une œuvre d’art en soi, j’adore. Si ce n’est une BD culte, "Les Indes fourbes" est pour moi une BD incontournable.
Le Château des Animaux
Superbe réinterprétation de “La Ferme des Animaux”. L’auteur s’inspire de l’idée originale de George Orwell et prend beaucoup de libertés, ce qui aurait pu être un exercice délicat. Il parvient à transformer cette réinterprétation en une œuvre tout à fait réussie de mon point de vue. Les libertés prises par Xavier Dorison avec le récit de base sont non seulement audacieuses mais aussi bien exécutées, ajoutant une dimension nouvelle et pertinente à l’histoire sans trahir l’essence du message original. Le récit est fluide et se lit avec facilité. Cette fluidité s’accompagne parfois d’un manque de subtilité dans le déroulement de l’intrigue. Certaines transitions et développements semblent conçus pour rendre le récit plus accessible au grand public, ce qui peut en ôter un peu de la profondeur et de la nuance. Cette approche est efficace pour toucher un large lectorat, mais elle m’empêche de lui donner une note parfaite. Le dessin de Felix Delep et la mise en couleurs de Jessica Bodard sont remarquables. Chaque page est un véritable plaisir pour les yeux, avec des illustrations qui capturent parfaitement l’atmosphère de l’histoire et les émotions des personnages. La mise en page est également excellente, avec une composition qui guide le lecteur de manière intuitive et renforce l’impact visuel du récit. Les scènes clés sont particulièrement bien mises en valeur, offrant des moments mémorables et saisissants. En somme, cette réinterprétation de “La Ferme des Animaux” est une très belle surprise. Bien que j’aurais apprécié un peu plus de subtilité dans certains aspects du récit, l’ensemble est une réussite. Le travail de l’auteur, tant sur le plan narratif que visuel, mérite d’être salué. C’est une œuvre qui ravira autant les fans de l’original que les nouveaux lecteurs, offrant une nouvelle perspective sur une histoire intemporelle.
Demon (Shiga)
J'ai rarement vu un mélange aussi riche d'action, d'humour, de loufoqueries servies par un dessin typé cartoon hyper lisible et épuré. Le tout est emballé dans un livre de 750 pages et 2 kg (quand même) que l'on ne voit pas passer. Jason Shiga dit dans l’avant-propos : « En travaillant à ce projet, j’ai réalisé un vieux rêve : celui de franchir les limites de la décence et du bon goût à toutes les pages. » C'est clairement une réussite de ce point de vue. C'est trash, décalé mais pas débile et au final très divertissant. Ma plus belle découverte de l'année. Difficile de décrire plus cet OVNI sans spoil.
Ulysse & Cyrano
Fichtre ! Il s'en est fallu de peu que j'attribue la note maximale à cet album ! sans doute ma frilosité est-elle due à sa thématique sommes toutes très classique mais même de ce point de vue, je trouve que les auteurs parviennent à faire du neuf avec du vieux. Cet album, s'il nous conte avant tout une histoire d'amitié, développe avec intelligence la thématique de l'accomplissement personnel. Choisir, c'est renoncer, disait André Gide, et cette citation résume parfaitement l'ensemble du livre. Les auteurs nous amènent ainsi à réfléchir sur nos propres choix, à réaliser la charge qui pèse sur chacun d'entre nous, résultante de nos choix de vie, et qu'il nous faudra assumer. C'est une très belle thématique, que je trouve finement développée dans le présent album. Mais ce thème ne serait rien sans les personnages qui le portent. le couple formé par Ulysse et Cyrano est extrêmement classique et il est difficile de ne pas s'attacher à ces deux gaillards. Mais ce sont les rôles secondaires qui sont à mes yeux les mieux réussis, à commencer par le père d'Ulysse, qui en présente l'antithèse parfaite et dont on se rend progressivement compte des sacrifice qu'il a dû accepter pour un prétendu confort matériel. Et puis il y a le livre objet en lui-même. Les éditions Casterman ont vu les choses en grand et non seulement l'objet présente un format impressionnant mais, en plus, les planches de Stéphane Servain sont toutes extrêmement soignées et belles à voir. Car ce n'est pas tout d'avoir un bel écrin, encore faut-il qu'il convienne au bijou qu'il renferme. Et ici, c'est le cas. Aucune planche ne m'a semblé vide, aucun décors ne m'a semblé pauvre, aucun regard ne m'a semblé creux. la richesse des planches justifie le format de la bande dessinée. Même la pagination m'a semblé parfaite. Franchement, on n'est pas passé loin du culte !
Le Patient
Les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu vois. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2019. Elle a été réalisée par Timothé le Boucher qui a tout fait : scénario, dessins, encrage, couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 290 pages. Dans une banlieue résidentielle, au sein du lotissement Les Corneilles, une adolescente marche de nuit au milieu de la rue en short et teeshirt, avec un couteau ensanglanté dans la main droite, et du sang sur ses bras nus, ses jambes nues, et sur ses vêtements. Elle est interpellée par une voiture de police. Elle continue de marcher après les avoir regardés. Les deux agents s'approchent d'elle, la plaque au sol et lui passent les menottes. Ils l'identifient comme étant Laura Grimaud, celle qui avait été signalée par un voisin inquiet. Une équipe de police se rend au pavillon des Grimaud et découvre le massacre : les cadavres de Xavier (43 ans, le père), Muriel (46 ans, la mère), Françoise (63 ans, la grand-mère), Jules (4 ans), Quentin (10 ans), Alison (12 ans), Pierre (15 ans), et le cousin Dylan (16 ans). L'un des policiers constate que Pierre est encore en vie et il fait appeler une ambulance. 6 ans plus tard, comme chaque jour, la jeune aide-soignante Tiphane fait la toilette de Pierre Grimaud, toujours hospitalisé, toujours dans le coma. Ce jour-ci, elle s'enhardit et dépose un chaste baiser sur ses lèvres. Il entrouvre un œil et e referme aussitôt. Tiphane va chercher sa collègue plus âgée et plus expérimentée Carole qui constate également que Pierre ouvre les yeux par intermittence. Celui-ci fait des rêves entre cauchemar et délire, où apparaissent son cousin Dylan, puis sa sœur Laura, puis un corbeau. Les deux aides-soignantes reviennent dans la chambre et chasse le corbeau qui s'est posé sur son torse. Quelques jours plus tard, la psychologue Anna Kieffer arrive dans l'hôpital et demande son chemin à la docteure Babette Cotteau qui s'occupe de Pierre Grimaud. Elle vient s'entretenir avec Pierre pour sa thérapie. La docteure Cotteau la conduit jusqu'à la chambre du patient, tout en lui expliquant que cela fait un mois qu'il a commencé à montrer des signes de réveil. Kieffer frappe à la porte de la chambre et y entre. Pierre Grimaud est allongé dans son lit, parfaitement immobile, les yeux fermés. Kieffer va voir la vue à la fenêtre, et il entrouvre leurs yeux. Il parvient à articuler un faible bonjour. Anna Kieffer s'assoit sur la chaise des visiteurs, se présente et explique ce qu'elle est venue faire : elle est là pour l'écouter et il peut commencer avec ce qui lui passe par la tête. Pierre se tait pendant un instant puis commence à parler : les infirmières disent qu'il a la meilleure chambre qu'elle est spacieuse, et qu'il a vu sur les arbres. Il continue : il a peur tout le temps, même du mouvement des oiseaux les branches. Comme il ne peut pas bouger, il a le sentiment que n'importe quoi pourrait lui arriver et qu'il serait incapable de réagir. La nuit il a parfois l'impression que quelque chose se tient au-dessus de lui et l'écrase, une silhouette noire menaçante. Kieffer lui indique qu'il est en sécurité ici. En 2017, Thimoté le Boucher avait sorti un excellent album : Ces jours qui disparaissent, un thriller à la narration visuelle douce, au rythme lent, mettant le personnage principal Lubin, et le lecteur face au principe de réalité, avec implacabilité inévitable. La séquence d'ouverture dure neuf pages, pendant lesquelles le lecteur assiste à la fin du massacre des Corneilles, l'arrestation de la coupable, la découverte des corps, le survivant inconscient. Les dessins sont toujours aussi doux avec un trait d'encrage très fin pour le détourage, des lieux et des accessoires dessinés avec simplicité tout en incorporant un bon niveau de détails, une mise en couleurs pastel dans des teintes foncés apportant une forte consistance à chaque élément représenté. le lecteur est immédiatement accroché par ce fait divers atroce, le meurtre de sept personnes d'une même famille par la fille un peu attardée. Il découvre que l'enjeu du récit est de découvrir ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laura Grimaud (17 ans) a-t-elle bien commis ces meurtres ? Ou est-ce que les événements se sont déroulés autrement ? Il est vraisemblable que l'esprit de Pierre contient des informations sur les circonstances du drame, mais qu'ils ont été profondément refoulés à la suite du traumatisme. le récit s'inscrit donc un registre d'enquête policière. Il se produit un ou deux autres événements qui font que le récit passe dans le registre du thriller, comme la découverte qu'Anna Kieffer était la psychologue suivant Laura pendant l'enquête et que celle-ci s'est suicidée peu de temps après avoir été arrêtée. Les dessins montrent les environnements de manière clinique : des traits de contours fins et réguliers, des vêtements propres, des lieux propres, même le pavillon bon marché de la grand-mère de Pierre, des immeubles propres et sans une seule marque de l'usure du temps même dans une banlieue défavorisée, des sols et des murs impeccables. Cela peut produire une impression de froideur ou de distanciation chez le lecteur. D'un autre côté, l'artiste choisit des cadrages qui mettent en valeur la profondeur de chaque lieu, sans s'économiser sur ce qu'il y a à dessiner : de la vue du ciel de l'hôpital et de la ville qui l'entoure, à ses espaces verts, en passant par la salle d'activité commune, la piscine pour la thérapie physique, ou encore les chambres des différents patients. À chaque fois, la prise de vue permet de voir comment les personnages habitent ces lieux, comment ils en utilisent les accessoires, comment ils s'y déplacent en fonction de la géométrie des lieux et des obstacles. du coup, l'impression de lieux tout neufs et artificiels disparaît car le lecteur voit bien qu'ils sont utilisés et habités au quotidien. L'impression donnée par les personnages peut également s'avérer un peu déstabilisante au premier regard. En fonction de sa bédéthèque, le lecteur peut y voir plutôt l'influence des mangas, ou plutôt l'influence des bandes dessinées pour la jeunesse. Effectivement, la plupart des visages sont lisses, sans rides, que ce soient les patients adolescents ou jeunes adultes, ou les adultes plus âgées comme madame Pinsolle qui aimerait bien toucher Pierre, ou l'inspecteur Henri Carrier visiblement plus proche de la retraite que du début de sa carrière. Mais là encore, les autres caractéristiques des dessins font que ces personnages acquièrent une véritable identité graphique reflétant leur âge et leur condition. le lecteur peut ne pas y prêter attention et juste le ressentir, mais à une ou deux reprises l'évidence s'impose à lui. La première fois se produit quand Anna Kieffer fait une remarque sur le sweatshirt que porte Pierre dans son lit. le dessinateur porte une réelle attention aux tenues vestimentaires qui sont choisies en fonction de la personnalité de l'individu, de sa position sociale (les chemisiers de prix d'Anna) et de son occupation du moment. S'il n'a pas fait attention à ce détail, cela devient manifeste avec le pull tricoté que madame Pinsole offre à Pierre. Rétrospectivement, il se dit que le joli serre-tête avec un nœud rose de Tiphane est aussi révélateur de son caractère. Qu'il y fasse sciemment attention ou non, le lecteur plonge donc dans un thriller psychologique dans lequel l'auteur a soigneusement conçu chaque élément graphique, chaque information visuelle. Arrivé à la page 40 (sur 290) de la bande dessinée, il devient apparent que le massacre des Corneilles est survenu dans un environnement spécifique : le caractère de la mère, la stratégie d'adaptation du père, la relation entre la grand-mère et sa fille, le milieu défavorisé, le retard mental de Laura, l'arrivée du cousin Dylan. Cela peut paraître un peu chargé, mais l'auteur montre une vie de famille plausible, sans maltraitance physique, mais avec une agressivité latente de la mère. La grande force de le Boucher est de ne pas mettre les pieds dans le plat en étant le plus explicite possible, mais de rester majoritairement dans les sous-entendus. du coup, le lecteur est dans l'incapacité d'empêcher son cerveau de gamberger, d'essayer de reconnaître des schémas, d'établir des connexions logiques pour aboutir à des suppositions qui seront confirmées ou infirmées par les informations présentes dans les séquences suivantes. Il prend bien sûr fait et cause pour la victime, que ce soit Pierre dont le visage porte la marque des lacérations au couteau, que ce soit Laura victime des remarques méchantes de sa mère, que ce soit Anna portant la culpabilité du suicide de Laura, que ce soient les autres patients de l'hôpital (Bastien muet et en fauteuil roulant après un accident de la route, Max qui a perdu ses deux jambes après un accident de scooter, une jeune femme atteinte d'un cancer). Il relève les petites remarques en coin qui atteste que tout le monde n'est pas animé de bonnes intentions et que la méchanceté est bien présente chez certains, au moins au point de faire quelques crasses. Il est également tiré de la douceur ambiante par des remarques qui sortent de la banalité affligeante des échanges pour faire la conversation, avec l'évocation du mythe d'Actéon et son interprétation psychanalytique, ou encore le phénomène de reproduction sociale, l'explication de la paralysie du sommeil. Le lecteur commence ce récit à la narration visuelle douce et solide, un peu froide pour les décors, comprenant qu'il s'agit d'un roman policier dans lequel il s'agit de comprendre comment est survenu le massacre des Corneilles (une jeune fille de 17 ans assassine tous les membres de sa famille dans le pavillon de banlieue) et comment il s'est déroulé. Les dessins propres sur eux donnent vie aux personnages, sans impression de voyeurisme ou de sensationnalisme. le malaise s'installe progressivement, des petits éléments dissonants de ci de là qui amènent le lecteur à se poser des questions sur la fiabilité de certaines déclarations, à participer lui-même aux déductions. Il est ferré et totalement impliqué, incapable de décrocher de ce thriller extraordinaire, aux personnages abimés tout en restant attachants, voyant très bien que tout cela ne peut que mal finir, sans pour autant savoir quelles seront les victimes suivantes, ni qui est vraiment coupable de quoi. Du grand art.
La Part des lâches
Pour faire le vide, Aby avait besoin de grand air et d’espace, beaucoup d’espace. De nature aussi, histoire de se reconnecter à l’essentiel après un quotidien professionnel auquel elle ne trouvait plus de sens, et une histoire d’amour confortable, mais un peu plan-plan… Accueillie par sa pote Jet, elle va donc cohabiter dans une grande baraque défraichie en pleine cambrousse, avec trois autres jeunes gens en quête de sens comme elle, désireux d’inventer des modes de vie alternatifs… Le problème avec Aby, c’est que la vie en groupe n’est pas son fort et qu’elle n’avait pas prévu cette éventualité. Pour la retraite en mode ermite, c’est raté ! … Et Aby, peu réceptive à cette vie en communauté « typique bobo » qui ne fait que reproduire les codes de la vie urbaine ultra connectée, sans vraiment l’assumer, va prendre la tangente, s’éclipsant de plus en plus souvent pour aller respirer l’humus puissant et primitif de la forêt (alors que les autres restent avachis sur les canapés). En totale immersion, Aby retrouve un émerveillement enfantin oublié, observe faune et flore autour d’elle, prend plaisir à écouter le bruissement des feuilles et le bourdonnement des abeilles, à humeur l’odeur des plantes et des champignons. D’ailleurs, son intérêt pour ces derniers va s’en trouver renforcé après une rencontre fortuite avec Elie, ancienne babacool un brin misanthrope qui l’initiera à la mycologie, y compris les psylos qui filent des hallus… Bref, toutes ces petites fugues vont créer quelques tensions au sein du groupe, que Jet ne contribuera pas à apaiser. Cachant mal son désir pour Aby, sa bienveillance va s’avérer de plus en plus pesante, jusqu’au dénouement fatal lors d’une teuf sous champis… L’amie qu’était censée être Jet deviendra la relou de service… L’ouvrage bénéficie d’une narration fluide, entrecoupée de longues séquences de silence où l’on marche dans les pas de cette jeune citadine en manque de vert lors de ses escapades dans la nature environnante. C’est évidemment elle le personnage le plus intéressant du récit (au même titre qu’Elie, avec qui elle partage quelques affinités), celle qu’on veut retenir alors qu’elle ne cherche qu’à s’éloigner. Le dessin en bleu-gris monochrome accompagne parfaitement le cheminement d’Aby, c’est un dessin où les sons ont leur importance, plus que dans n’importe quelle BD. En disséminant des onomatopées à tout bout de champ, Marguerite Boutrolle semble vouloir nous inviter à accorder plus d’attention aux « silences » de Dame Nature face au désastre annoncé… Son trait, certes assez fragile et un peu vert, a du potentiel, et la maîtrise est beaucoup plus flagrante pour ce qui est des attitudes des personnages ou du cadrage, qui permet de mettre en relief ces petits détails en apparence anodins, ces petites choses autour de nous que nous ne savons pas ou plus voir, gavés sommes-nous par les artifices technologiques… On peut également souligner la très jolie couverture ! Mais au-delà du trait, c’est aussi le propos qui est digne d’intérêt dans ce roman graphique qui parle d’une génération, celle des jeunes adultes qui vient de quitter l’adolescence et est encore trop jeune pour être prise au sérieux par ses aînés. Si les grands sujets d’actualité apparaissent en toile de fond, cette jeunesse un peu larguée tente de réinventer un mode de vie plus conforme aux enjeux du présent, pas toujours avec conviction, parfois maladroitement, car l’addiction technologique reste vivace. A un niveau beaucoup plus intime, Boutrolle parle de la difficulté à exister au sein d’un groupe, ou plutôt à rester soi-même, et questionne cet instinct grégaire qui fait que parfois, les relations peuvent vite devenir toxiques voire intrusives lorsqu’on ignore les injonctions du collectif. Aby en fera les frais du fait de son comportement solitaire, qui finit par dérouter ses colocataires et laissera poindre d’une manière ou d’une autre les reproches des uns et des autres. Tout cela fait de « La Part des lâches » une lecture captivante, qui réussit à relier l’intime et le sociétal. Ce récit doux-amer et sensible, voire hypersensible, nous interroge sur la capacité de l’être humain à cohabiter harmonieusement avec ses congénères, à accepter l’autre dans son entièreté.
Sale fric
Un vrai roman noir - À l'origine, ce comics se présentait sous un format assez petit. Il m'a bien fallu 70 pages avant de trouver mes marques devant cet objet très inhabituel à plusieurs titres. Pour commencer, (1) le format correspondait à la moitié d'un comics traditionnel, soit des pages petites qui ne contiennent que peu de cases. (2) Cette histoire est illustrée en noir et blanc, ce qui n'est pas choquant pour ce genre de polar, mais ce qui peut en décourager quelques uns. Enfin, le style des illustrations est très typé : un croisement improbable entre Frank Miller dans Sin city, José Muñoz dans Alack Sinner et Kevin O'Neill dans La ligue des gentlemen extraordinaires. Brian Azzarello est bien connu des lecteurs de bandes dessinées américaines et affiche un palmarès impressionnant de qualité en ce qui concerne des histoires criminelles ou violentes noires à souhait (Loveless, 100 Bullets par exemple). Les éditeurs de Vertigo (branche de DC Comics) lui avaient confié la lourde tâche d'ouvrir le bal de leur nouvelle collection baptisée Vertigo Crime, ainsi qu'à Ian Rankin avec Dark Entries. Brian Azzarello nous invite à suivre les pas de Richard Junkin (surnommé au choix Junk ou Rich), un ex-joueur de football américain prometteur doté d'un genou présentant de vilaines cicatrices. Junkin s'est reconverti en vendeur de voitures d'occasion pour le compte du plus grand vendeur de la cote ouest. Il est particulièrement inapte à réaliser quelque vente que ce soit et ses collègues le chambrent méchamment et régulièrement. Le grand patron lui propose une alternative au licenciement : servir de garde du corps à sa fille dévergondée. Junkin retrouve vite le monde de la haute en train de passer du bon temps dans les quartiers huppés... jusqu'à une soirée qui part en vrille et qui finit par la mort brutale d'un type de la haute entre les pognes énormes de Junkin. Il faut un peu de persévérance pour rentrer dans l'histoire et atteindre le point de non-retour que constitue le meurtre. En fait, Azzarello nous promène à gauche et à droite pour présenter ses divers personnages sans nous donner d'indication quant à la direction générale de l'intrigue avant la moitié du tome. Après le lecteur se retrouve dans une intrigue poisseuse à ras du bitume dans un cadre très urbain habité par des paparazzis manipulateurs, des garces qui ne savent pas quoi de l'argent de leur père et des paternels qui veillent sur leur progéniture. Richard Junkin est un loser typique des romans policiers vraiment très noirs. L'ombre de Jill Thompson plane sur ce destin et ce pantin qui ne sortira jamais de sa condition. Les illustrations de Victor Santos sont donc très typées et nécessitent également une cinquantaine de pages avant qu'il ne s'en dégage une atmosphère vénéneuse inextricable. De la même manière le petit format originel de ce comics limitait très fortement le nombre de cases par page ce qui a pour conséquence de tourner rapidement les pages, mais aussi de morceler la narration et de limiter la dimension séquentielle de cette forme d'expression. Ne vous attendez pas à plonger dans votre comics habituel ou à retrouver un ersatz de Sin City, Azzarello et Santos ont vraiment joué le jeu et ils ont tiré le meilleur parti du format inhabituel et cette nouvelle collection. Le récit est très noir, violent avec des scènes explicites de rapports sexuels, et également adulte dans son ton et ses thèmes.
Clair obscur
Envoûtant et interprétable - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, d'abord publiée sous la forme de webcomic, puis sur format papier pour la première fois en 2010 en VO. L'histoire s'ouvre sur une femme assise sur une chaise qui attend sagement que quelqu'un vienne l'interroger. Il y a pour tout ameublement une table nue et 2 chaises. Un homme entre, il porte un plateau avec une carafe et 2 verres. Il sort et un autre homme entre apportant une liasse de feuillets qu'il pose sur la table. Les feuillets s'envolent vers le haut. La scène change pour un retour en arrière. Dans une gare parisienne, 2 femmes se font leurs adieux. Il est évident qu'elles sont liées par les liens du sang et que celle qui part usurpe l'identité de sa sœur pour bénéficier de ses papiers en règle. L'histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale à Paris, sous l'occupation. Une personne pénètre dans la pièce de la première scène pour interroger la jeune femme. Il apparaît qu'elle est une conservatrice de musée qui fait tout son possible pour que les œuvres d'art du musée où elle travaille ne disparaissent pas et soient pas emmenées par l'occupant allemand. de son coté, l'officiel allemand tente de comprendre comment sont gérées ces œuvres d'art, afin de pouvoir rapatrier les plus pertinentes en Allemagne. Il s'en suit une partie de cache-cache, d'affrontement de volonté et même confrontations de convictions. L'éditeur Top Shelf est spécialisé dans les comics qui sortent de l'ordinaire et dont les auteurs ont une certaine ambition littéraire (ou autre). J'ai donc été assez surpris de voir apparaître un récit des époux Immonen dans leur catalogue. Madame (Kathryn) s'est plutôt fait connaître en écrivant des séries de superhéros (par exemple une aventure des Runaways, ou une aventure de Wolverine & Jubilé, ou de Pixie) et son époux (Stuart) en les dessinant (par exemple les New Avengers de Bendis dans Siège ou les Nextwave de Warren Ellis). Ici, aucun superhéros et un récit très ambitieux en termes de narration qui s'adresse à des adultes prêts à faire un effort de lecture. Pour commencer, les illustrations de Stuart Immonen n'ont rien à voir avec le style qu'il emploie pour les histoires de superhéros. Ici il utilise une approche très dépouillée et stylisée et il utilise le noir & blanc. Les visages se rapprochent du simplisme des smileys (à l'opposé du photoréalisme). Il y a un simple trait pour chaque sourcil et un simple point pour figurer l'œil. Malgré cette approche minimaliste, les expressions des visages traduisent des sentiments complexes. Chaque personnage dispose d'une morphologie qui le rend unique et tous les visages sont distincts les uns des autres. Stuart Immonen fait preuve d'une grande maîtrise formelle dans chacune de ses illustrations et dans la composition de ses planches. Il n'a recours qu'à des formes géométriques les plus simples possibles, avec des à-plats de noir massifs qui mangent parfois les visages. Son style oscille entre des personnages rendus à la manière d'Hergé, des décors (en particulier les rues de Paris) qui évoquent parfois le travail de Tardi, et des cases qui s'approchent de l'abstraction par l'utilisation de formes géométriques pour l'ombre qui mange les détails tout en faisant apparaître de singulières compositions. L'ensemble de ces approches graphiques s'amalgame harmonieusement pour un résultat d'allure trompeusement simple et très facile à lire. Il s'en dégage une ambiance noyée dans les zones d'ombre, qui convient parfaitement à ce récit sophistiqué. Kathryn Immonen construit son récit sur 2 temps différent : celui de l'interrogatoire et celui des retours en arrière qui éclairent peu à peu les circonstances. Tout n'est pas explicite et il appartient au lecteur de relier les points du récit entre eux, ainsi que de déduire les motivations des personnages à partir des dialogues. L'enjeu relatif aux œuvres d'art des musées parisiens correspond à une réalité historique de la période retenue (la seconde guerre mondiale). Mais l'enjeu de la partie qui se joue entre Ila Gardner (la conservatrice) et Rolf Hauptman (l'officier allemand) ne se limite pas à la conservation de ses éléments patrimoniaux. L'un comme l'autre, ils sont confrontés à l'absurdité de leur situation et à la perte de repère quotidien du fait de la guerre. En particulier, Ila Gardner constate chaque jour la disparition arbitraire des individus qu'elle a l'habitude de côtoyer, tel que son boulanger. Cette réalité mouvante contraint les individus à remettre en question le sens de leurs actions, le sens de leur vie. Immonen emmène le lecteur vers un questionnement philosophique (s'apparentant au point de vue de Martin Heidegger) tout en restant dans le registre d'une histoire simple. Et puis, au fur et à mesure que l'affrontement des convictions des deux personnages avance, il apparaît que la question du classement des œuvres d'art peut se transposer à celui des humains imposé par le nazisme. Je ne m'y attendais pas : à partir d'un récit tout simple et d'illustrations toutes simples, les époux Immonen emmènent leur lecteur au travers d'interrogations existentielles complexes. Il n'y a pas à proprement parler de résolution dans ce récit, il s'agit plus d'un voyage qui transforme les personnages principaux. La guerre n'est qu'un danger diffus de tous les jours ; il n'y pas de méchants soldats nazis caricaturaux. Il y a des circonstances extraordinaires qui font perdre leurs repères et leur cadre de référence à des individus normaux.
Sandman
Culte, évidemment ! Une lecture que je repousse depuis des années, c'est donc sur le tard, même le très tard que je découvre Sandman. J'ai enfin fini par franchir le pas, ma procrastination a été vaincu par mon envie de lire Sandman - Ouverture. Tout d'abord, je me dois de mettre en avant Neil Gaiman pour sa qualité d'écriture, son phrasé onirique et mystique et l'ingéniosité de ses scénarios, le point fort de ces sept pavés. Bravo à Patrick Marcel pour la traduction. Pour personnage central : Le Maître des Rêves, il fait partie des Infinis, une famille qui regroupe aussi La Mort, Le Destin, Le Délire, Le/La Désir, La Destruction et Le Désespoir. Un univers féerique, sombre, gothique, parfois merveilleux, souvent tragique pour des récits puissants et inventifs qui font intervenir des femmes et des hommes ordinaires, des dieux de différentes mythologies, des personnages historiques, des sorcières, des créatures fantastiques... Et bien sûr, les Infinis. Un patchwork captivant où Gaiman se concentre sur les personnages et les intrigues, le rythme est lent, l'action est au second plan. Des intrigues qui sont relatées sur un simple chapitre ou des arcs plus ou moins longs. Des intrigues qui à première vue ne semblent pas avoir de concomitances, mais à première vue seulement car au fur et à mesure tout va se relier pour un final que je n'avais pas vu venir. Maintenant je vais m'épancher sur le graphisme, et je ne suis pas de ceux qui le trouvent moche. Je précise que j'ai lu la réédition Urban Comics. De nombreux dessinateurs de talent vont se succéder : Sam Kieth (Wolverine Hulk - La Délivrance), Colleen Doran (Blanche-Neige, Rouge Sang - Chronique vampirique) ou Bryan Talbot (Grandville) pour un résultat en dessous des espérances attendues. Je vais prendre pour exemple les quatre premiers numéros qui sont dessinés par Sam Kieth, un artiste que j'apprecie énormément, mais l'inconvénient de ce genre de publication mensuelle avec une pagination importante, c'est le temps et les délais. Et pour en gagner, l'encrage a été confié à Mike Dringenberg. Et forcément la patte de Dringenberg écrase les esquisses de Kieth même si on devine son style inimitable. De même pour Talbot et Doran. Dommage. Par contre, il y a des moments de pur bonheur avec Charles Vess (Bone - Rose), Philip Craig Russel (Le Premier Meurtre (Les Mysteres du Meurtre)) , Marc Hempel, Michael Zulli (La Dernière Tentation (The Last Temptation), Yoshitaka Amano et les quelques planches de John Bolton (Marada). Mais dans l'ensemble, le résultat est largement au-dessus de la moyenne et les différents styles graphiques conviennent parfaitement aux différents arcs. Un petit mot sur la colorisation, pas de reproches, elle s'adapte à l'atmosphère de chaque histoire. Bref, il y en a pour tous les goûts. En cadeau, les superbes couvertures de Dave McKean. A lire et à relire. « Le Seigneur des Rêves apprend qu'il faut soit changer soit mourir, et il prend sa décision ».
Elektra (Delcourt)
A la fin des années 80, 2 auteurs ont révolutionné le monde du comics: Alan Moore avec Watchmen et Frank Miller avec The Dark Night Returns et Electra Assassin. Je comprends que certains puissent être désarçonnés par cette histoire tant elle est novatrice. Novatrice par le scénario: énormément de « Off », avec l’utilisation d’un vocabulaire très cru dans une histoire foisonnante où se croisent une Ninja conditionnée à abattre une créature monstrueuse qui aurait pris les traits d’un futur président des États Unis. Une sorte de JFK en puissance au sourire « ultra brite », des agents secrets Américains reconstruits de toute pièce par une société qui en fait des sur hommes. Un président Americain en fonction représenté sous les traits d’un Nixon obsédé par la bombe atomique qu’il dit pouvoir activer a tout moment. Le tout sur fond de régîmes Sud Américain déstabilisés par les services secrets des États Unis, qui dans les années 80 avaient encore la phobie d’inavoué des régimes communistes à leurs portes. Si Elektra agit et combat, elle ne parle jamais tel l’agent tueur qu’elle est devenue. Seule référence au monde des comics classique, son idylle brève avec Daredevil sur lequel Frank Miller s’est longuement attardé par ailleurs chez Marvel. Cette mini série est également novatrice par le dessin de Bill Sienkiewicz: des dessins qui semblent être réalisés en couleurs directes, des collages également puisque la tête du futur président Ken Wind est systématiquement représentée par une photo ou on le voit avec un sourire figé. Je me souviens qu à la fin des années 80 ce graphisme a vraiment été un choc visuel pour beaucoup, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Un classique que les amateurs de Comics doivent avoir lu au moins une fois dans leur vie.