Voilà une série où l’ambiance prend le pas sur l’intrigue elle-même. Après un – tout petit – temps d’adaptation, j’ai été véritablement happé par cette histoire.
Découpée en courts chapitres, présentant des personnages qui peu à peu prennent corps et âme, et surtout s’entrecroisent pour créer une histoire, cette série est, à bien des égards, une extraordinaire réussite. Clairement l’album de la maturité pour ces deux auteurs, bien en dessus de leurs précédentes collaborations (qui n’étaient pourtant pas des bouses).
Affaire d’ambiance ai-je dit, mais aussi d’univers. Il y a là du Lynch bien sûr, mais aussi une sorte d’hommage à une culture rock et psychédélique, une introspection de la société américaine (même si ça se passe « ailleurs »), de ses travers, de ses folies. Et une peur de vivre, un désespoir cachés ou alimentés par la consommation d’alcool, de drogues.
Mais surtout il y a une évidente parenté avec l’œuvre de Charles Burns. Graphiquement d’abord, avec des dessins figés, presque stylisés parfois, et une colorisation (que j’adore) où dominent le mauve, le noir, des tons sombres qui attirent le quotidien vers le fantastique, un étrange underground. Mais aussi pour certains thèmes abordés, comme le malaise de la sortie de l’adolescence, la difficulté d’aimer et d’être aimé par exemple. En tout cas les amateurs de l’auteur américain – et tous ceux qui apprécient ce genre d’onirisme noir et torturé – se retrouveront dans ces trois albums.
Les deux premiers albums sont vraiment superbes. La lecture est très agréable, même si la densité des textes nécessite un certain investissement (ils sont majoritairement au style indirect, comme si l’on – c’est-à-dire les auteurs comme les lecteurs – pratiquaient une sorte d’autopsie de la société, du moins des quelques personnages choisis pour la représenter ici).
Je distinguerai un peu le troisième et dernier tome. Le côté graphique est toujours aussi beau, mais j’ai été un peu moins convaincu, et ai été davantage perdu par la logorrhée des textes, parfois bruts (dans tous les sens du terme, puisque souvent simples notes, mots alignés), ce langage saccadé, accéléré comme pour accompagner un mauvais trip, pour prévenir l’overdose, contrastant avec la fin, peut-être moins planante qu’attendu (et du coup un chouia décevante ?). La construction de « l’intrigue » m’est aussi apparue un peu moins claire.
Mais cela reste quand même une très belle réussite, que je vous encourage à découvrir si ce n’est pas déjà fait. Une série culte, malgré les passages obscures, malgré les quelques rares petites baisses de régime.
Il y a des familles aimantes où tout se passe bien dans le meilleur des mondes. Il y en a d'autres où l'on ne peut pas en dire autant. L'alcool est souvent responsable de cette souffrance infligée aux membres de la famille que l'on soit une épouse ou une enfant.
J'ai trouvé ce témoignage de la mangaka assez boulversant. Mariko est aujourd'hui autrice de mangas. Mais elle revient de très loin. Elle a été élevée par un père alcoolique et une mère embrigadée dans une secte qui a terminé brusquement sa vie laissant seules ses deux petites filles.
L'alcoolisme ne sera pas abordée sous l'angle de la maladie mais des douleurs causées à l'entourage qui essaye tant bien que mal à avoir une vie normale. Ce récit autobiographique sera très dur sur le fond mais il est compensé par un graphisme assez enfantin pour en atténuer les effets.
J'admire ce genre de personne qui s'en sort malgré tout. C'est un coup de coeur pour un manga qui passera vraissemblablement inaperçu car personne n'a envie d'évoquer ce sujet triste, complexe et tabou.
Bon mon humble avis ne changera rien à la cote de cette série, je l'ai découverte à son tome 2 et c'est devenu un classique dans ma bibliothèque.
Lecture de très haute qualité, tout d'abord le dessin magnifique, précis et détaillé (avec des petits éléments éparpillés par-ci par-là que l'on avait pas remarqué lors de lectures précédentes), couleur magnifique (mais ambiance un poil trop sombre des fois, il faut lire sous une bonne lumière), des bouilles expressives (ahhh les pirates, Eusebe, Mendoza ...) autour de notre duo à crocs, bref un plaisir pour les yeux, on se plaît à suivre cet univers de capes et d'épées mâtiné de Jean de la Fontaine.
L'autre plaisir coupable de cette série vient des dialogues de très hautes volées, la plume d'Ayroles nous régale (au même titre que Masbou aux pinceaux).
Je dois avouer que la premiers tomes sont à mes yeux une référence (l'aventure lunaire ayant qq longueurs, mais des longueurs de cette qualité j'en redemande), et que les tomes 11 et 12 en forme de préquel sur les déboires d'Eusebe sont comme un retour aux sources, une façon magistrale de conclure la série et de nous permettre de quitter cet univers avec le sourire aux lèvres.
Voilà une œuvre rare concoctée par 2 auteurs exigeants sur leur travail et qui ne peut que ravir le lecteur.
Fabcaro est sans doute actuellement le seul auteur de la bd humoristique dont les œuvres me font vraiment rire. C'est un peu triste devant autant de diversité d'auteurs mais c'est comme cela en ce qui me concerne.
Alors une question se pose : qu'est-ce qu'il a de différents des autres pour pouvoir me toucher à ce point ? Je pourrais répondre le talent mais cela serait sans doute perçu comme une offense pour les autres. La réponse est probablement une raison plus subjective.
Open Bar est dans la droite ligne de Zaï Zaï Zaï Zaï qui est actuellement son plus grand succès assez inattendu bien que mérité. Fabcaro arrive à aborder certains sujets de la société actuelle en distillant une certaine critique au-delà des chutes plutôt marrantes.
Il y a pèle-mêle les retards récurrents de la SNCF, les écrivains qui font des fautes d’orthographe perçu comme de l'art par certains commentateurs assez crétins, les politiciens qui servent de la langue de bois en parlant des français comme s'ils les connaissaient, la radicalisation islamiste qui commencerait si on ne prête pas un crayon à la maternelle traduisant un sentiment d'exclusion, le manque de flexibilité sur le marché du travail, la dramatisation à outrance de l'information ou encore les actualités de la première chaîne sur des événements badins d'un village, les présentatrices météo véritables top model, les délais d'attente téléphonique au hot line des fournisseurs d'accès à internet lors d'une panne de connexion etc...
Bref, autant de sujet de notre quotidien qui nous parlent vraiment. Il y a toujours de l'absurde mais beaucoup de vrais dans les réflexions qui en découlent. C'est open bar et c'est toujours un régal !
Bon, soyons clair et concis :
Après avoir tenté l'expérience avec le premier tome, que j'ai dévoré pratiquement d'une traite,
je n'ai pas hésité à lire les quatre autres tomes.
Comme celui de la série Pierre Tombal, le surprenant fossoyeur et gardien de son cher cimetière,
j'apprécie cet humour noir. Je suis déçu que cette série, présentant et suivant cet attachant tueur,
ait été arrêtée. Avec les avancées technologiques, médicales et les réseaux sociaux d'aujourd'hui + les prototypes en cours de développement, il y a là une belle matière pour imaginer et dessiner un beau lot de gags tout neufs et diablement accrocheurs.
Je trouve que cette série bien méconnue, à tort d'ailleurs, mérite une très bonne place sur le podium des classiques. Néanmoins, je comprends que cet humour ne plaise pas à tout le monde, tant il est si particulier.
Il est vrai qu'un nombre certain de gags de cette série sont prévisibles, tant le ton décalé spécial s'y prête, mais cela n'enlève en rien le charme qui compose cette série.
Le mot de la fin :
Comme vous devez vous en douter à ce niveau-là, je recommande bien évidemment la lecture de cette série.
Ce n'est pas parce que je suis alsacien que j'ai aussi bien aimé le voyage de Marcel Grob. Sans doute suis-je beaucoup plus sensibilisé au fait de savoir que ma région l'Alsace a beaucoup souffert au cours des deux précédents siècles où elle fut littéralement ballotée entre l'Allemagne et la France. Du coup, la participation de soldats alsaciens à la Wehrmacht n'est pas si facile que cela à comprendre. Cela me tient à coeur car la question des Malgré-Nous n’a pas toujours été exposée et étudiée avec l’attention que mérite la situation subie par l’Alsace et la Moselle.
Nous avons encore un de ses petits juges arrogants qui n'a rien compris à la guerre et qui ne porte que le mépris en lui. Nous apprendrons qu'il est à la fois juge et partie sans vouloir dévoiler la fin de cette oeuvre. Et c'est également tout le poids de l'Histoire qui pèse sur les frêles épaules de Marcel Grob qui a plus de 80 ans. L'ignoble chantage de l'ennemi de l'époque...
C'est le récit poignant d'un jeune alsacien engagé de force dans la SS en Juin 1944 alors que les Alliés débarquaient sur les places normandes. On va donner le point de vue de l'autre côté de l'histoire officielle écrite par les gagnants de ce conflit. Bien entendu, on condamne fermement les actes de cruauté et de tuerie mais il s'agit de comprendre avant de juger au nom de l'Histoire.
Cependant, une question me taraude : qu'aurions-nous fait à sa place si la vie de nos proches en dépendait ? Si j'étais né à Leidenstadt en 1920 ? C'est tout le drame des "Malgré-Nous" qui est mis en lumière sur ce pan méconnu de l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale.
Le dessin en noir et blanc ou en sépia selon les époques colle vraiment à l'histoire. J'ai rien à redire pour une fois. Une oeuvre à apprécier car très bien écrite et au contenu très enrichissant. Une bd pour l'ouverture d'esprit et pour une certaine forme de tolérance face à l'Histoire. Il faut savoir la vérité avant de juger.
Je reprends cet avis un an après afin de faire un petit ajout pour signaler que ce titre est le gagnant d'un concours parmi une large sélection de bd lors d'un concours lié au prix Cezam Grand-Est 2019. Cela fait toujours plaisir quand son favori remporte la compétition. C'est largement mérité.
Comment décrire cette incroyable saga ? Je crois que c'est impossible avec de simples mots.
En fait, on ne lit pas cette bande dessinée, on la voit.
Et même plus, on la contemple.
C'est du cinéma. Et du bon cinéma.
De fait, Alex Alice pousse là son talent de narrateur et de dessinateur à un sommet. Le dessin, le montage, les dialogues, le scénario, et même la musique (parce qu'on a forcément Wagner en tête) : tout est là pour faire de cette bande dessinée un merveilleux film. C'est du blockbuster en BD, mais du grand blockbuster : Siegfried, c'est Le Seigneur des Anneaux d'Alex Alice. Et c'est aussi ample, épique et grandiose que les films de Peter Jackson...
Son dessin est d'une finesse incomparable, chaque trait, même le plus petit, est porteur d'un sens trop grand pour être saisi dès la première lecture, écrasant le spectateur (et non plus le lecteur) comme le destin écrase les personnages de la saga. Ces immenses cases dans lequel on se plaît à perdre pied, à se noyer pour se laisser submerger par la grandeur des images, ces dessins qui se meuvent dans l'esprit émerveillé d'un spectateur égaré en plein rêve sont d'une magnificence que peu de bandes dessinées contemporaines peuvent se vanter d'égaler. Ne sombrant que (très) rarement dans le kitsch, tout est maîtrisé chez Alice : contrairement à beaucoup d'auteurs et de réalisateurs, il crée un art du grandiloquent. Son dessin toujours stylisé utilise toutes les ressources du medium qui est mis à sa disposition pour constamment dépasser le cadre limité de la page et nous ouvrir un monde.
La narration choisie par Alex Alice est absolument brillante : d'habitude, je n'aime pas trop ce genre de récit qui raconte toute son histoire en flashbacks ou en flashforwards, donnant trop souvent l'impression qu'on n'assiste pas à la "vraie" histoire mais à une version qui nous en garde à distance. Ici, pas du tout : au contraire, c'est cette narration qui, en se jouant des temporalités comme le meilleur Christopher Nolan, donne tout son sens à l'oeuvre colossale d'Alex Alice, et nous offre une réflexion puissante sur la vie, la mort, l'éternité, l'Homme et le destin, tout autant qu'une mise en abyme de l'art narratif, et de la création artistique.
Fort de son iconographie monumentale, Alex Alice crée donc une mythologie qui, bien que reprise des célèbres contes germaniques, s'en émancipe rapidement pour nous en proposer une nouvelle version, avec sa propre identité, ses propres personnages, ses propres questionnements et sa propre narration. Chaque choix visuel et narratif ouvre une multitude de portes au spectateur, qui ne sait plus laquelle choisir tant il sait que chacune va le mener vers des interprétations d'une richesse incommensurable. A ce titre, l'évolution des différents personnages est parfaitement réfléchie, et nous ramène aux grandes de la tragédie, antique ou moderne, tant Alice illustre à merveille les dilemmes qui animent chacun d'entre eux, au travers de dialogues somptueux, d'Odin lui-même au petit Mime, dont le traitement dans le tome final confine au sublime.
A cette image, la manière donc chaque personnage est introduit, dont chaque retournement est amené, dont chaque dilemme est illustré est unique en son genre et bel et bien propre au génie alicien, dont on n'a pas fini d'entendre parler, soyons-en sûrs.
Bref, si on écoute ça avec la musique de Wagner en fond, on ne peut qu'être envoûté par ce qui se révèle un monument incontournable de la bande dessinée française. Un chef-d'oeuvre instantané qu'on veut lire et relire, parce qu'on sait que l'éternité ne suffirait pas à nous en lasser...
Avant toutes choses, je dois dire que j’ai aimé cette aventure de « Blake et Mortimer » ou de plutôt celle de Mortimer tant le capitaine (non, le colonel, l’agent du l’intelligent service ayant pris du galon) Blake ne joue qu’un rôle assez minime ici.
Je ne suis pas un spécialiste de Schuiten et de ses « Cités obscures » (j’ai seulement un très bon souvenir de "la fièvre d’Urbicande" ) mais j’ai vraiment apprécié son style de dessin hachuré appliqué aux héros imaginés par Jacobs. D’ailleurs, je n’ai de cesse d’admirer les cases dans le format à l’italienne (8000 exemplaires) qui rend parfaitement hommage à son travail, et j’attends donc avec impatience l’édition en noir et blanc prévue en fin d’année. Collectionneur dans l’âme, je n’ai pas résisté non plus à l’achat de l’édition canalbd, limitée à 2000 exemplaires.
Il faut souligner le travail remarquable de Laurent Durieux sur les couleurs qui sont plus que réussies sur cet album. C’est d’ailleurs ce qui frappe, outre de dessin, dans cet opus : la qualité des couleurs !
Si graphiquement l’ouvrage dépasse mes attentes, le scénario est plus proche de l’univers des «Cités obscures» que de celui de Jacobs, à mon avis, même si, parait-il que le créateur de Blake et Mortimer avait songé à une aventure se déroulant au palais de justice de Bruxelles. Schuiten se paye même le luxe de placer sa fameuse locomotive "12, la douce" dans cet album.
Avec ces rayonnements mystérieux menaçants la survie de l’univers, Schuiten, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig nous entraînent dans une aventure qui oscille sans cesse entre ésotérisme et fantastique, le tout en faisant le lien avec « Le Mystère de la Grande Pyramide ». Bref je pense qu’EP Jacobs n’aurait pas renié complétement ce scénario. Certes, on s’éloigne parfois des codes jacobiens comme l’épisode de Mortimer en parachute, Mortimer avec un chien et enfin l’éloignement de Blake et Mortimer, vivant à présent leur vie bien séparément et ayant parfois des dialogues à fleuret moucheté, mais dans l’ensemble, le récit tient en haleine le lecteur.
Depuis l’achat de cet album, je l’ai lu deux fois, dont l’une dans le format à l’italienne qui est un régal pour les yeux.
Grand admirateur de Blake et Mortimer canal historique, je suis séduit par ce one shot de Schuiten qui signe là le dernier album de sa longue carrière, et qui ne trahit en rien l’esprit de Jacobs, bref une réussite.
Monsieur Schuiten tire sa révérence avec un excellent album.
(Avertissement : j'accorde toujours plus d'importance au scénario qu'au dessin)
Goulwen, 8 ans, vit en Bretagne avec sa maman, une jeune femme moderne, et sa grand-mère, une authentique bigoudène, un peu méchante il faut bien le dire.
Ils vivent en bord de mer. C'est d'ailleurs sur la plage que Goulwen, en s'y promenant en solitaire, découvre une jeune asiatique sensiblement du même âge que lui, vraisemblablement une japonaise, échouée avec son petit voilier dans un piteux état. Elle est inconsciente, à moitié noyée. Goulwen réussit à la ranimer, et c'est là que démarre l'aventure. Car c'est dans une véritable aventure que Stanis… Stan Silas nous emporte. La gamine s'exprime dans une langue que Goulwen ne comprend pas, évidemment. Le "médecin" du village arrive à déterminer que c'est une étrangère (woow, perspicace le gars), à quoi Goulwen rétorque "du Morbihan ou des Côtes d'Armor ?". Le ton est donné, vous l'aurez compris les dialogues sont bourrés d'humour, le scénario est plein de finesse, cette trilogie est un véritable régal, un bonbon que l'on suce plutôt que l'on croque pour faire durer le plaisir.
Mémé a deux amies également bigoudènes, et ces trois là ont une idée derrière la tête.
Stan Silas réussit ce tour de force de mêler le folklore breton à l'insertion de la petite asiatique dans son nouveau monde, alors que des bribes de mémoires sur sa vie de l'autre côté de l'océan lui reviennent au fil des jours. Tout cela avec un vrai scénario fort intriguant et un humour omniprésent. Nous avons même droit à un rebondissement, tendre et cocasse à la fois. L'auteur a une créativité débordante et qualitative. Il nous délivre un panel de personnages secondaires tous plus sympathiques les uns que les autres (même si certains ne le sont pas trop, sympathiques), on s'y attache, prend plaisir à les retrouver, un vrai bonheur. Il fallait oser ce mixage nippo-breton, Stan Silas l'a fait ; plus difficile, il fallait réussir cette alchimie, il a accompli la mission avec brio.
Malgré un dessin assez simple, du genre de celui qu'on voit dans des BD plutôt humoristiques, mâtiné d'un esprit manga, l'auteur réussit à bien nous transmettre les émotions des personnages (la mère de Goulwen est terrible :D ). Le trait est tonique, les scènes d'action bien rendues, les couleurs bien choisies, l'adéquation parfaite avec le propos.
Rares sont les auteurs qui réussissent la prouesse de manier aussi bien la plume et le pinceau, Bourgeon est un maître en la matière pour moi (que je n'ai pas encore eu l'occasion d'aviser, d'ailleurs), Stan Silas est de ceux-là.
Mon premier 5* pour ce petit bijou de série que je ne peux que vous encourager à découvrir, et que je prendrai plaisir à relire dans quelques années.
18 / 20
Traiter de la genèse des Super-héros n'est pas une entrée inédite en la matière notamment depuis les années 80 et l'école Moore-Miller et leurs œuvres fondatrices respectives.
Pourtant la scénariste Loo Hui Phang propose un point de vue audacieux en s’immisçant dans le quotidien d'un loser qui a tout loupé, de sa vie familiale sur le point d'imploser et d'un quotidien professionnel écrasant et pessimiste.
Le trait charbonneux de Hugues Micol rappelant par moments celui de Blutch appuie tout à fait un scénario anxiogène : les couleurs sont ternes afin de plomber encore plus un destin qui échappe à tout contrôle.
Un grand pouvoir engage de grandes responsabilités. C'est ici tout à fait le contraire : Paul Forvolino travaille dans une entreprise pharmaceutique à une cadence infernale. Les employés sont socialement désignés par la couleur de la blouse qu'ils portent.
Sa vie de couple n'est pas des plus sereines. Il ne voit sa gamine qu'au coucher et réchauffe régulièrement ses plats pendant que son épouse Rebecca trompe cet ennui conjugal par des pratiques libertines Sado Maso.
C'est à la suite d'une fausse manipulation à base de lichen que Paul va muer en une espèce d'être bleu rappelant Docteur Manhattan. Il lui sera par ensuite impossible de vivre normalement avec ce nouveau corps. Adieu boulot et libido, Paul va se terrer comme une bête incomprise jusqu'au déclic final qui fera de lui un héros ou un éternel solitaire ?
Malgré quelques facilités, il faut prendre Le Prestige de l'Uniforme pour ce qu'il est et n'a jamais cessé d'être : un conte social d'une extrême noirceur.
Plus proche de l'adaptation de La Mouche par Cronenberg que de Spider-Man (dont Paul emprunte le masque pour cacher sa nouvelle apparence), ce récit est à la fois d'une poésie extrême avec de savoureux dialogues qu'un constat amer sur l'isolement.
Le couple Paul-Rebecca est parfaitement mis en lumière et sans concessions. Hugues Micol se révèle une fois de plus l'artiste idéal pour illustrer cette histoire. Certains de ses cadrages (notamment lors de la transformation/rêverie) sont tout simplement époustouflants. On peut regretter certains choix mais pas la direction artistique qui fait du Prestige de l'Uniforme une pépite comme on peut rarement en lire.
Dommage que la couverture de la réédition en fera fuir plus d'un, les autres lecteurs qui passeront ce cap vont se retrouver avec un condensé de dépression sous haute tension. La fin est de surcroît juste parfaite.
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Le Roi des Mouches
Voilà une série où l’ambiance prend le pas sur l’intrigue elle-même. Après un – tout petit – temps d’adaptation, j’ai été véritablement happé par cette histoire. Découpée en courts chapitres, présentant des personnages qui peu à peu prennent corps et âme, et surtout s’entrecroisent pour créer une histoire, cette série est, à bien des égards, une extraordinaire réussite. Clairement l’album de la maturité pour ces deux auteurs, bien en dessus de leurs précédentes collaborations (qui n’étaient pourtant pas des bouses). Affaire d’ambiance ai-je dit, mais aussi d’univers. Il y a là du Lynch bien sûr, mais aussi une sorte d’hommage à une culture rock et psychédélique, une introspection de la société américaine (même si ça se passe « ailleurs »), de ses travers, de ses folies. Et une peur de vivre, un désespoir cachés ou alimentés par la consommation d’alcool, de drogues. Mais surtout il y a une évidente parenté avec l’œuvre de Charles Burns. Graphiquement d’abord, avec des dessins figés, presque stylisés parfois, et une colorisation (que j’adore) où dominent le mauve, le noir, des tons sombres qui attirent le quotidien vers le fantastique, un étrange underground. Mais aussi pour certains thèmes abordés, comme le malaise de la sortie de l’adolescence, la difficulté d’aimer et d’être aimé par exemple. En tout cas les amateurs de l’auteur américain – et tous ceux qui apprécient ce genre d’onirisme noir et torturé – se retrouveront dans ces trois albums. Les deux premiers albums sont vraiment superbes. La lecture est très agréable, même si la densité des textes nécessite un certain investissement (ils sont majoritairement au style indirect, comme si l’on – c’est-à-dire les auteurs comme les lecteurs – pratiquaient une sorte d’autopsie de la société, du moins des quelques personnages choisis pour la représenter ici). Je distinguerai un peu le troisième et dernier tome. Le côté graphique est toujours aussi beau, mais j’ai été un peu moins convaincu, et ai été davantage perdu par la logorrhée des textes, parfois bruts (dans tous les sens du terme, puisque souvent simples notes, mots alignés), ce langage saccadé, accéléré comme pour accompagner un mauvais trip, pour prévenir l’overdose, contrastant avec la fin, peut-être moins planante qu’attendu (et du coup un chouia décevante ?). La construction de « l’intrigue » m’est aussi apparue un peu moins claire. Mais cela reste quand même une très belle réussite, que je vous encourage à découvrir si ce n’est pas déjà fait. Une série culte, malgré les passages obscures, malgré les quelques rares petites baisses de régime.
Mon père alcoolique et moi
Il y a des familles aimantes où tout se passe bien dans le meilleur des mondes. Il y en a d'autres où l'on ne peut pas en dire autant. L'alcool est souvent responsable de cette souffrance infligée aux membres de la famille que l'on soit une épouse ou une enfant. J'ai trouvé ce témoignage de la mangaka assez boulversant. Mariko est aujourd'hui autrice de mangas. Mais elle revient de très loin. Elle a été élevée par un père alcoolique et une mère embrigadée dans une secte qui a terminé brusquement sa vie laissant seules ses deux petites filles. L'alcoolisme ne sera pas abordée sous l'angle de la maladie mais des douleurs causées à l'entourage qui essaye tant bien que mal à avoir une vie normale. Ce récit autobiographique sera très dur sur le fond mais il est compensé par un graphisme assez enfantin pour en atténuer les effets. J'admire ce genre de personne qui s'en sort malgré tout. C'est un coup de coeur pour un manga qui passera vraissemblablement inaperçu car personne n'a envie d'évoquer ce sujet triste, complexe et tabou.
De Cape et de Crocs
Bon mon humble avis ne changera rien à la cote de cette série, je l'ai découverte à son tome 2 et c'est devenu un classique dans ma bibliothèque. Lecture de très haute qualité, tout d'abord le dessin magnifique, précis et détaillé (avec des petits éléments éparpillés par-ci par-là que l'on avait pas remarqué lors de lectures précédentes), couleur magnifique (mais ambiance un poil trop sombre des fois, il faut lire sous une bonne lumière), des bouilles expressives (ahhh les pirates, Eusebe, Mendoza ...) autour de notre duo à crocs, bref un plaisir pour les yeux, on se plaît à suivre cet univers de capes et d'épées mâtiné de Jean de la Fontaine. L'autre plaisir coupable de cette série vient des dialogues de très hautes volées, la plume d'Ayroles nous régale (au même titre que Masbou aux pinceaux). Je dois avouer que la premiers tomes sont à mes yeux une référence (l'aventure lunaire ayant qq longueurs, mais des longueurs de cette qualité j'en redemande), et que les tomes 11 et 12 en forme de préquel sur les déboires d'Eusebe sont comme un retour aux sources, une façon magistrale de conclure la série et de nous permettre de quitter cet univers avec le sourire aux lèvres. Voilà une œuvre rare concoctée par 2 auteurs exigeants sur leur travail et qui ne peut que ravir le lecteur.
Open Bar
Fabcaro est sans doute actuellement le seul auteur de la bd humoristique dont les œuvres me font vraiment rire. C'est un peu triste devant autant de diversité d'auteurs mais c'est comme cela en ce qui me concerne. Alors une question se pose : qu'est-ce qu'il a de différents des autres pour pouvoir me toucher à ce point ? Je pourrais répondre le talent mais cela serait sans doute perçu comme une offense pour les autres. La réponse est probablement une raison plus subjective. Open Bar est dans la droite ligne de Zaï Zaï Zaï Zaï qui est actuellement son plus grand succès assez inattendu bien que mérité. Fabcaro arrive à aborder certains sujets de la société actuelle en distillant une certaine critique au-delà des chutes plutôt marrantes. Il y a pèle-mêle les retards récurrents de la SNCF, les écrivains qui font des fautes d’orthographe perçu comme de l'art par certains commentateurs assez crétins, les politiciens qui servent de la langue de bois en parlant des français comme s'ils les connaissaient, la radicalisation islamiste qui commencerait si on ne prête pas un crayon à la maternelle traduisant un sentiment d'exclusion, le manque de flexibilité sur le marché du travail, la dramatisation à outrance de l'information ou encore les actualités de la première chaîne sur des événements badins d'un village, les présentatrices météo véritables top model, les délais d'attente téléphonique au hot line des fournisseurs d'accès à internet lors d'une panne de connexion etc... Bref, autant de sujet de notre quotidien qui nous parlent vraiment. Il y a toujours de l'absurde mais beaucoup de vrais dans les réflexions qui en découlent. C'est open bar et c'est toujours un régal !
L'Effaceur
Bon, soyons clair et concis : Après avoir tenté l'expérience avec le premier tome, que j'ai dévoré pratiquement d'une traite, je n'ai pas hésité à lire les quatre autres tomes. Comme celui de la série Pierre Tombal, le surprenant fossoyeur et gardien de son cher cimetière, j'apprécie cet humour noir. Je suis déçu que cette série, présentant et suivant cet attachant tueur, ait été arrêtée. Avec les avancées technologiques, médicales et les réseaux sociaux d'aujourd'hui + les prototypes en cours de développement, il y a là une belle matière pour imaginer et dessiner un beau lot de gags tout neufs et diablement accrocheurs. Je trouve que cette série bien méconnue, à tort d'ailleurs, mérite une très bonne place sur le podium des classiques. Néanmoins, je comprends que cet humour ne plaise pas à tout le monde, tant il est si particulier. Il est vrai qu'un nombre certain de gags de cette série sont prévisibles, tant le ton décalé spécial s'y prête, mais cela n'enlève en rien le charme qui compose cette série. Le mot de la fin : Comme vous devez vous en douter à ce niveau-là, je recommande bien évidemment la lecture de cette série.
Le Voyage de Marcel Grob
Ce n'est pas parce que je suis alsacien que j'ai aussi bien aimé le voyage de Marcel Grob. Sans doute suis-je beaucoup plus sensibilisé au fait de savoir que ma région l'Alsace a beaucoup souffert au cours des deux précédents siècles où elle fut littéralement ballotée entre l'Allemagne et la France. Du coup, la participation de soldats alsaciens à la Wehrmacht n'est pas si facile que cela à comprendre. Cela me tient à coeur car la question des Malgré-Nous n’a pas toujours été exposée et étudiée avec l’attention que mérite la situation subie par l’Alsace et la Moselle. Nous avons encore un de ses petits juges arrogants qui n'a rien compris à la guerre et qui ne porte que le mépris en lui. Nous apprendrons qu'il est à la fois juge et partie sans vouloir dévoiler la fin de cette oeuvre. Et c'est également tout le poids de l'Histoire qui pèse sur les frêles épaules de Marcel Grob qui a plus de 80 ans. L'ignoble chantage de l'ennemi de l'époque... C'est le récit poignant d'un jeune alsacien engagé de force dans la SS en Juin 1944 alors que les Alliés débarquaient sur les places normandes. On va donner le point de vue de l'autre côté de l'histoire officielle écrite par les gagnants de ce conflit. Bien entendu, on condamne fermement les actes de cruauté et de tuerie mais il s'agit de comprendre avant de juger au nom de l'Histoire. Cependant, une question me taraude : qu'aurions-nous fait à sa place si la vie de nos proches en dépendait ? Si j'étais né à Leidenstadt en 1920 ? C'est tout le drame des "Malgré-Nous" qui est mis en lumière sur ce pan méconnu de l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Le dessin en noir et blanc ou en sépia selon les époques colle vraiment à l'histoire. J'ai rien à redire pour une fois. Une oeuvre à apprécier car très bien écrite et au contenu très enrichissant. Une bd pour l'ouverture d'esprit et pour une certaine forme de tolérance face à l'Histoire. Il faut savoir la vérité avant de juger. Je reprends cet avis un an après afin de faire un petit ajout pour signaler que ce titre est le gagnant d'un concours parmi une large sélection de bd lors d'un concours lié au prix Cezam Grand-Est 2019. Cela fait toujours plaisir quand son favori remporte la compétition. C'est largement mérité.
Siegfried
Comment décrire cette incroyable saga ? Je crois que c'est impossible avec de simples mots. En fait, on ne lit pas cette bande dessinée, on la voit. Et même plus, on la contemple. C'est du cinéma. Et du bon cinéma. De fait, Alex Alice pousse là son talent de narrateur et de dessinateur à un sommet. Le dessin, le montage, les dialogues, le scénario, et même la musique (parce qu'on a forcément Wagner en tête) : tout est là pour faire de cette bande dessinée un merveilleux film. C'est du blockbuster en BD, mais du grand blockbuster : Siegfried, c'est Le Seigneur des Anneaux d'Alex Alice. Et c'est aussi ample, épique et grandiose que les films de Peter Jackson... Son dessin est d'une finesse incomparable, chaque trait, même le plus petit, est porteur d'un sens trop grand pour être saisi dès la première lecture, écrasant le spectateur (et non plus le lecteur) comme le destin écrase les personnages de la saga. Ces immenses cases dans lequel on se plaît à perdre pied, à se noyer pour se laisser submerger par la grandeur des images, ces dessins qui se meuvent dans l'esprit émerveillé d'un spectateur égaré en plein rêve sont d'une magnificence que peu de bandes dessinées contemporaines peuvent se vanter d'égaler. Ne sombrant que (très) rarement dans le kitsch, tout est maîtrisé chez Alice : contrairement à beaucoup d'auteurs et de réalisateurs, il crée un art du grandiloquent. Son dessin toujours stylisé utilise toutes les ressources du medium qui est mis à sa disposition pour constamment dépasser le cadre limité de la page et nous ouvrir un monde. La narration choisie par Alex Alice est absolument brillante : d'habitude, je n'aime pas trop ce genre de récit qui raconte toute son histoire en flashbacks ou en flashforwards, donnant trop souvent l'impression qu'on n'assiste pas à la "vraie" histoire mais à une version qui nous en garde à distance. Ici, pas du tout : au contraire, c'est cette narration qui, en se jouant des temporalités comme le meilleur Christopher Nolan, donne tout son sens à l'oeuvre colossale d'Alex Alice, et nous offre une réflexion puissante sur la vie, la mort, l'éternité, l'Homme et le destin, tout autant qu'une mise en abyme de l'art narratif, et de la création artistique. Fort de son iconographie monumentale, Alex Alice crée donc une mythologie qui, bien que reprise des célèbres contes germaniques, s'en émancipe rapidement pour nous en proposer une nouvelle version, avec sa propre identité, ses propres personnages, ses propres questionnements et sa propre narration. Chaque choix visuel et narratif ouvre une multitude de portes au spectateur, qui ne sait plus laquelle choisir tant il sait que chacune va le mener vers des interprétations d'une richesse incommensurable. A ce titre, l'évolution des différents personnages est parfaitement réfléchie, et nous ramène aux grandes de la tragédie, antique ou moderne, tant Alice illustre à merveille les dilemmes qui animent chacun d'entre eux, au travers de dialogues somptueux, d'Odin lui-même au petit Mime, dont le traitement dans le tome final confine au sublime. A cette image, la manière donc chaque personnage est introduit, dont chaque retournement est amené, dont chaque dilemme est illustré est unique en son genre et bel et bien propre au génie alicien, dont on n'a pas fini d'entendre parler, soyons-en sûrs. Bref, si on écoute ça avec la musique de Wagner en fond, on ne peut qu'être envoûté par ce qui se révèle un monument incontournable de la bande dessinée française. Un chef-d'oeuvre instantané qu'on veut lire et relire, parce qu'on sait que l'éternité ne suffirait pas à nous en lasser...
Blake et Mortimer - Le Dernier Pharaon
Avant toutes choses, je dois dire que j’ai aimé cette aventure de « Blake et Mortimer » ou de plutôt celle de Mortimer tant le capitaine (non, le colonel, l’agent du l’intelligent service ayant pris du galon) Blake ne joue qu’un rôle assez minime ici. Je ne suis pas un spécialiste de Schuiten et de ses « Cités obscures » (j’ai seulement un très bon souvenir de "la fièvre d’Urbicande" ) mais j’ai vraiment apprécié son style de dessin hachuré appliqué aux héros imaginés par Jacobs. D’ailleurs, je n’ai de cesse d’admirer les cases dans le format à l’italienne (8000 exemplaires) qui rend parfaitement hommage à son travail, et j’attends donc avec impatience l’édition en noir et blanc prévue en fin d’année. Collectionneur dans l’âme, je n’ai pas résisté non plus à l’achat de l’édition canalbd, limitée à 2000 exemplaires. Il faut souligner le travail remarquable de Laurent Durieux sur les couleurs qui sont plus que réussies sur cet album. C’est d’ailleurs ce qui frappe, outre de dessin, dans cet opus : la qualité des couleurs ! Si graphiquement l’ouvrage dépasse mes attentes, le scénario est plus proche de l’univers des «Cités obscures» que de celui de Jacobs, à mon avis, même si, parait-il que le créateur de Blake et Mortimer avait songé à une aventure se déroulant au palais de justice de Bruxelles. Schuiten se paye même le luxe de placer sa fameuse locomotive "12, la douce" dans cet album. Avec ces rayonnements mystérieux menaçants la survie de l’univers, Schuiten, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig nous entraînent dans une aventure qui oscille sans cesse entre ésotérisme et fantastique, le tout en faisant le lien avec « Le Mystère de la Grande Pyramide ». Bref je pense qu’EP Jacobs n’aurait pas renié complétement ce scénario. Certes, on s’éloigne parfois des codes jacobiens comme l’épisode de Mortimer en parachute, Mortimer avec un chien et enfin l’éloignement de Blake et Mortimer, vivant à présent leur vie bien séparément et ayant parfois des dialogues à fleuret moucheté, mais dans l’ensemble, le récit tient en haleine le lecteur. Depuis l’achat de cet album, je l’ai lu deux fois, dont l’une dans le format à l’italienne qui est un régal pour les yeux. Grand admirateur de Blake et Mortimer canal historique, je suis séduit par ce one shot de Schuiten qui signe là le dernier album de sa longue carrière, et qui ne trahit en rien l’esprit de Jacobs, bref une réussite. Monsieur Schuiten tire sa révérence avec un excellent album.
Biguden
(Avertissement : j'accorde toujours plus d'importance au scénario qu'au dessin) Goulwen, 8 ans, vit en Bretagne avec sa maman, une jeune femme moderne, et sa grand-mère, une authentique bigoudène, un peu méchante il faut bien le dire. Ils vivent en bord de mer. C'est d'ailleurs sur la plage que Goulwen, en s'y promenant en solitaire, découvre une jeune asiatique sensiblement du même âge que lui, vraisemblablement une japonaise, échouée avec son petit voilier dans un piteux état. Elle est inconsciente, à moitié noyée. Goulwen réussit à la ranimer, et c'est là que démarre l'aventure. Car c'est dans une véritable aventure que Stanis… Stan Silas nous emporte. La gamine s'exprime dans une langue que Goulwen ne comprend pas, évidemment. Le "médecin" du village arrive à déterminer que c'est une étrangère (woow, perspicace le gars), à quoi Goulwen rétorque "du Morbihan ou des Côtes d'Armor ?". Le ton est donné, vous l'aurez compris les dialogues sont bourrés d'humour, le scénario est plein de finesse, cette trilogie est un véritable régal, un bonbon que l'on suce plutôt que l'on croque pour faire durer le plaisir. Mémé a deux amies également bigoudènes, et ces trois là ont une idée derrière la tête. Stan Silas réussit ce tour de force de mêler le folklore breton à l'insertion de la petite asiatique dans son nouveau monde, alors que des bribes de mémoires sur sa vie de l'autre côté de l'océan lui reviennent au fil des jours. Tout cela avec un vrai scénario fort intriguant et un humour omniprésent. Nous avons même droit à un rebondissement, tendre et cocasse à la fois. L'auteur a une créativité débordante et qualitative. Il nous délivre un panel de personnages secondaires tous plus sympathiques les uns que les autres (même si certains ne le sont pas trop, sympathiques), on s'y attache, prend plaisir à les retrouver, un vrai bonheur. Il fallait oser ce mixage nippo-breton, Stan Silas l'a fait ; plus difficile, il fallait réussir cette alchimie, il a accompli la mission avec brio. Malgré un dessin assez simple, du genre de celui qu'on voit dans des BD plutôt humoristiques, mâtiné d'un esprit manga, l'auteur réussit à bien nous transmettre les émotions des personnages (la mère de Goulwen est terrible :D ). Le trait est tonique, les scènes d'action bien rendues, les couleurs bien choisies, l'adéquation parfaite avec le propos. Rares sont les auteurs qui réussissent la prouesse de manier aussi bien la plume et le pinceau, Bourgeon est un maître en la matière pour moi (que je n'ai pas encore eu l'occasion d'aviser, d'ailleurs), Stan Silas est de ceux-là. Mon premier 5* pour ce petit bijou de série que je ne peux que vous encourager à découvrir, et que je prendrai plaisir à relire dans quelques années. 18 / 20
Prestige de l'uniforme
Traiter de la genèse des Super-héros n'est pas une entrée inédite en la matière notamment depuis les années 80 et l'école Moore-Miller et leurs œuvres fondatrices respectives. Pourtant la scénariste Loo Hui Phang propose un point de vue audacieux en s’immisçant dans le quotidien d'un loser qui a tout loupé, de sa vie familiale sur le point d'imploser et d'un quotidien professionnel écrasant et pessimiste. Le trait charbonneux de Hugues Micol rappelant par moments celui de Blutch appuie tout à fait un scénario anxiogène : les couleurs sont ternes afin de plomber encore plus un destin qui échappe à tout contrôle. Un grand pouvoir engage de grandes responsabilités. C'est ici tout à fait le contraire : Paul Forvolino travaille dans une entreprise pharmaceutique à une cadence infernale. Les employés sont socialement désignés par la couleur de la blouse qu'ils portent. Sa vie de couple n'est pas des plus sereines. Il ne voit sa gamine qu'au coucher et réchauffe régulièrement ses plats pendant que son épouse Rebecca trompe cet ennui conjugal par des pratiques libertines Sado Maso. C'est à la suite d'une fausse manipulation à base de lichen que Paul va muer en une espèce d'être bleu rappelant Docteur Manhattan. Il lui sera par ensuite impossible de vivre normalement avec ce nouveau corps. Adieu boulot et libido, Paul va se terrer comme une bête incomprise jusqu'au déclic final qui fera de lui un héros ou un éternel solitaire ? Malgré quelques facilités, il faut prendre Le Prestige de l'Uniforme pour ce qu'il est et n'a jamais cessé d'être : un conte social d'une extrême noirceur. Plus proche de l'adaptation de La Mouche par Cronenberg que de Spider-Man (dont Paul emprunte le masque pour cacher sa nouvelle apparence), ce récit est à la fois d'une poésie extrême avec de savoureux dialogues qu'un constat amer sur l'isolement. Le couple Paul-Rebecca est parfaitement mis en lumière et sans concessions. Hugues Micol se révèle une fois de plus l'artiste idéal pour illustrer cette histoire. Certains de ses cadrages (notamment lors de la transformation/rêverie) sont tout simplement époustouflants. On peut regretter certains choix mais pas la direction artistique qui fait du Prestige de l'Uniforme une pépite comme on peut rarement en lire. Dommage que la couverture de la réédition en fera fuir plus d'un, les autres lecteurs qui passeront ce cap vont se retrouver avec un condensé de dépression sous haute tension. La fin est de surcroît juste parfaite.