Même si on sait dès le départ qu’il n’en est rien, c’est le genre d’album qu’on lit en espérant que ce soit un scénario inventé de toute pièce.
Il illustre parfaitement la longue et difficile lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il illustre aussi, hélas, les choix qui sont faits, dans le cadre de la mondialisation néolibérale, en faveur des intérêts des grandes entreprises – et de leurs actionnaires – au détriment des populations qui sont spoliées de leurs terres et qui subissent – y compris des dizaines d’années après le départ de la multinationale – la pollution engendrée par des activités prédatrices.
C’est presque un cas d’école. Hélas encore non résolu, car Texaco (aujourd’hui Chevron) continue d’user de tous les artifices et de ses immenses moyens financiers pour ne pas répondre de ses actes, avec la complicité des dirigeants politiques et économiques des pays riches (et des dirigeants et juges corrompus de l’Équateur parfois aussi).
Le courage et la ténacité de ceux qui tentent de faire valoir leurs droits (mais aussi ceux de la planète en fait !) sont aussi à souligner, à l’heure où des drames et scandales similaires continuent à se passer dans l’indifférence (voir les « investissements » de Total et consorts, en Papouasie ou ailleurs).
Le dessin est parfois maladroit, mais il passe bien. La colorisation très fraiche et lumineuse accompagne bien l’ensemble, redonne un peu de beauté à la noirceur du pétrole et de l’histoire.
Un album qui se lit rapidement, mais qui marque les mémoires. Une lecture intéressante, salutaire.
Tiens, une nouvelle série intrigante.
Le postulat de départ est original : un groupe d'adolescents se retrouve physiquement transformé pour pouvoir dialoguer avec les animaux, mais aussi avoir plus de poids auprès des humains afin de leur faire changer d'attitude envers la nature. La couverture laissait entrevoir cette étrangeté, mais on pouvait penser à des masques. En fait ces cinq jeunes gens DEVIENNENT des animaux dans leur apparence et leurs sensations. Original, et j'avoue qu'après ce premier tome, où les évènements inattendus s'enchaînent, j'ai envie d'en savoir plus. Benoît Broyart a d'ailleurs pris soin de donner des caractéristiques bien différentes à ses héros : l'écolo, la fille qui se questionne sur son genre... Et une fois transformés, ils se voient investis de pouvoirs différents et complémentaires.
Le dessin est assuré par Laurent Richard, dont le style évolue et peut s'adapter à des histoires diverses. Après un aspect un peu "brut" dans Maldoror et moi (déjà avec Broyart), il nous propose une alternative semi-réaliste, avec des têtes d'animaux un peu simplifiées, mais bien reconnaissables. Le seul reproche que je pourrais lui faire serait une mise en scène assez sage, trop même ; j'aurais aimé un peu plus de fantaisie, de diversité dans ses cadrages. Peut-être se lâchera-t-il pour la suite ? Je serai présent pour la lire en tous les cas.
L’histoire de la dernière reine nous emmène dans un voyage à la fois émouvant et tragique, qui se déroule à travers les siècles (et même au-delà), géographiquement entre Vercors, Grenoble, Paris, et un court passage par l’enfer des tranchées.
Ce voyage est celui d’Edouard, colosse défiguré, héritier d’un savoir qui plonge ses racines dans les millénaires où l’humanité vivait davantage en harmonie avec le vivant et la nature sensible. Il va retrouver goût et sens à une vie dévastée par les éclats d’obus. La palette de couleurs est souvent sombre et sourde, les cadrages serrés font ressentir le manque d’espace dans les villes (dont les diverses ambiances sont très bien restituées, dans les Halles, les cabarets, les fonderies…) ou dans les bois de sapins – qu’on ne voit plus pareil après avoir lu ce livre-, espace qui s’ouvre par contre dans les échappées émerveillées d’Edouard et Jeanne sur le Vercors.
A part une légère incohérence sans conséquence entre l’introduction du récit et la partie finale (avec une annonce faite à Edouard qui n’est pas logique lorsqu’on arrive à la conclusion du récit), le récit linéaire est riche : il contient des épisodes souvent révoltants (que ce soit à l’époque contemporaine ou lors des retours en arrière – les lecteurs grenoblois méditeront par exemple sur le nom de l’équipe de hockey des « Brûleurs de loup »), mais est illuminé par la très forte description d’un amour absolu, indépassable.
La conclusion est emplie de mélancolie : dans ces dernières pages, on frémit à l’évocation de la fragilité du lien qui relie l’homme au reste du vivant, et à la rupture duquel adviendra le règne des ténèbres...
C'est avec sa série jeunesse "Gen Gys Khan" que Yann Dégruel s'est fait connaitre et s'est tranquillement imposé dans le paysage des auteurs jeunesse. J'avais pour ma part adoré cette petite série au format à l'italienne et je suivais son travail avec attention. C'est donc un peu surpris que je découvre cet album très personnel et s'adressant plus à un public ados/adultes, et pour tout dire, je n'avais même pas percuté que c'était lui qui l'avait réalisé avant de l'ouvrir.
Album personnel, car Yann Dégruel nous raconte dans cette BD comment, se retrouvant dans une situation compliquée, il a du trouver un second emploi. Et c'est donc veilleur dans une structure accueillant des personnes atteintes de troubles du spectre autistique qu'il atterrit. Lui qui pensait passer des nuits tranquilles pour pouvoir bosser sur ses BD pendant que ses pensionnaires dormaient paisiblement ne va pas être déçu par ce qui se rapproche presque d'un univers parallèle ! Et puis il faut apprendre à tout gérer : la bouffe (cadenas sur le frigo !), plier le linge, connaître ses pensionnaires et leurs particularités... Bref, les nuits sont tout sauf un long fleuve tranquille !
J'ai beaucoup apprécié cette découverte de structures dont je ne connaissais même pas l'existence et cette mise à nu naturelle dont fait preuve l'auteur, sans tomber non plus dans le pathos. Son trait minimaliste mais réaliste colle parfaitement à ce récit, et si ce n'est pas ce que je préfère comme style, on se laisse vite embarqué par les péripéties de ces nuits de veilleur.
Un album qui prouve qu'on peut faire un scénario captivant avec des thèmes déjà vus des dizaines de fois.
Si vous avez déjà lu ou vu des œuvres de fiction sur le sort des Indiens d'Amérique, il y a rien de nouveau, mais ce n'est pas grave parce que le scénario est bien fait. Dès les premières pages, j'ai trouvé que le récit était captivant. La personnalité des personnages est bien exploitée et chacun est complexe, les dialogues sont très bien écrits et c'est passionnant du début jusqu'à la fin. Le tout est superbement illustré. C'est le style réaliste qui me donne envie de lire une bande dessinée et les couleurs sont superbes.
J'ai rien d'autre à ajouter de plus aux éloges des autres posteurs. C'est au moins à lire si on est fan de western crépusculaire. Ce n'est pas mon type de western préféré, mais ici ça fonctionne très bien !
Vous connaissez l'histoire du chat et de la biscotte. A la fin, il retombe toujours sur ces pattes (et plus que ça). Bah c'est exactement l'histoire de cette BD. On commence à lire, on comprend pas tout et puis à un moment clac, l'évidence, le truc est vraiment bien amené et donne envie de lire la suite.
Bonjour (donc) à tous,
Pour mon premier avis, j'essaye de commencer fort. Ça louche donc vers le culte mais on va attendre de voir sur la durée.
Un début un peu déstabilisant, ça part dans tous les sens, mais on s'y retrouve assez vite tant le résultat est vraiment intéressant au bout de quelques pages. Le reste m'a conquis totalement, c'est hyper original et on est à chaque fois et sur les cinq chapitres très vite happé par ce qu'il va arriver ensuite.
Côté Graphique, multiples influences notables telles Mike Mignola, Manga classique ou Bryan Lee O'Malley (l'auteur de Scott Pilgrim).
Les cinq premiers chapitres sont tellement divers et pleins de ponts pour la suite qu'on a hâte de voir ce qu'il va advenir....
Espérons que cette saga redorera un peu son blason avec l'arrivée de Jean Van Hamme ! Je ne trouve déjà pas que le premier tome mérite autant de si mauvaise notes... L'arrivée de Van Hamme est pour moi une vraie bonne nouvelle, et il réussit sans conteste à se hisser au niveau d'Edgar P. Jacobs.
Je ne garantis toutefois pas que les lecteurs qui n'avaient pas aimé le premier tome changeront complètement d'avis car Van Hamme, comme à son habitude, se glisse avec un plaisir non dissimulé dans les codes désuets de l'époque, et pourtant, il contribue largement à donner de la profondeur à des personnages qui en manquaient peut-être jusque-là. Ce que j'aime chez Van Hamme, comme avec Blake et Mortimer, c'est qu'il utilise ces codes peut-être un peu "vieillots", mais il est aussi le premier à s'en amuser !
Ainsi, l'ouverture du second tome, La Flèche ardente, est un festival de second degré, où Van Hamme annonce clairement sa note d'intention, qui est à la fois de nous offrir une bande dessinée digne en tous points de son maître, mais aussi de dépoussiérer un peu Le Rayon U en revisitant ses fondements et en approfondissant largement ses personnages.
La première phrase de l'album dite par un personnage renvoie ainsi avec amusement au trou béant laissé par Jacobs dans son tome, on y voit l'empereur Babylos III déclarer "Par tous les dieux de l'enfer, nous ignorons toujours en quoi consiste ce fameux rayon U !". J'avoue qu'il m'a fallu attendre cette case pour réaliser qu'effectivement, le titre de l'album initial n'y était jamais vraiment explicité ! On enchaîne ensuite avec une révélation qui n'en est une pour personne (ni l'auteur, ni le lecteur), et une séquence de course-poursuite préhistorique, où l'on retrouve tous les défauts et toutes les qualités de Jacobs, mais subtilement détournés : le dinosaure est tout-à-fait improbable, mais cette fois, la cachette du personnage poursuivi ne parvient pas à l'arrêter ! A l'image de cette séquence, Van Hamme s'amusera sans cesse à détourner les codes à l'ancienne pour en faire quelque chose de très traditionnel mais un peu moins naïf.
Ce que cette séquence illustre également, ce sont les incontournables allusions à Blake et Mortimer. Le dinosaure improbable et les ptérodactyles qui interviennent juste après semblent tout droit sortis du Piège diabolique, tandis qu'une séquence qui suit est (presque) issue du tome 3 du Secret de l'espadon. Tout le récit est ainsi émaillé des piques de second degré de l'auteur, sans que jamais, la lecture au premier degré n'en souffre.
Enfin, ce que Van Hamme réussit totalement à faire, c'est à faire exister les personnages. Là où ils étaient très sommairement brossés dans Le Rayon "U", l'auteur parvient à leur donner un vrai caractère et à illustrer des relations plus complexes entre eux (même si ça reste assez court, bien sûr), allant jusqu'à me surprendre dans un retournement, somme toute classique mais bien amené. Ainsi, certains héros du premier tome deviennent beaucoup plus nuancés ici, voire presque méchants. Cela sert le propos de l'auteur qui introduit les thèmes classiques de l'époque : les risques d'une science sans conscience, et le drame de la colonisation par la force. Ce dernier thème donne lieu à de magnifiques séquences de bataille, épiques à souhait, qui confèrent tout son souffle à l'histoire.
Du côté du dessin, Christian Cailleaux et Etienne Schréder, admirablement secondés par le coloriste Bruno Tatti, livrent un travail très propre. Le dessin me paraît parfois un peu plus simple et naïf que chez Jacobs, mais l'hommage graphique n'en est pas moins réussi. On retrouve aussi bien l'esprit de Jacobs dans le dessin que dans la narration (quoique la dose de textes à lire est réduite dans le second tome).
Pour en finir avec La Flèche ardente, j'ai juste trouvé étonnant un épilogue assez long (11 pages), qui ne renouvelle pas toute la vision du récit. L'instrument narratif utilisé par Van Hamme dans l'ouverture du prologue laisse penser qu'on va avoir droit à une vision changée par un retournement quelconque, mais en fait, non. L'auteur cherche simplement à apporter la meilleure conclusion possible à chacun des personnages. C'est tout à son honneur, et finalement, cela me suffit, mais je m'attendais à autre chose.
J'ai beaucoup parlé de La Flèche ardente, mais très peu du Rayon "U", je conclurai donc cet avis en remontant aux sources. J'ai déjà dit plus haut que le tome d'Edgar P. Jacobs avait quelques vieilleries peut-être dommageables, mais qu'il ne méritait à mon avis pas la si mauvaise moyenne qu'il a actuellement sur le site. Et de fait, je trouve que ce premier album révèle déjà les grandes forces de ce géant de la BD qu'est Jacobs. Ainsi, la narration est certes extrêmement désuète, s'autorisant parfois à réduire une péripétie en quelques cases, mais cela donne à l'album un rythme et un souffle dont toutes les sagas d'aventure ne peuvent se targuer de bénéficier. En effet, tout va très vite, mais justement, cela permet au récit de ne pas avoir un seul temps morts et d'enchaîner pour notre plus grand plaisir (le mien, en tous cas) des péripéties où l'on retrouve toute l'essence des récits traditionnels d'aventure, à la Conan Doyle et Jules Verne (probablement les deux principales influences de cette saga). Tombant des griffes d'un dinosaure assoiffé de sang en captivité d'une tribu d'hommes-singes peu avenants, en passant par la découverte de nouveaux territoires et de leurs dangers inévitables, tout est là pour faire du Rayon "U" (mais aussi de sa suite) un condensé de tout ce qui se fait de mieux dans le registre "aventures".
On peut trouver que ça a vieilli. Je serais plus diplomate en préférant voir dans cette prise d'âge un charme qui résiste merveilleusement à l'esprit du temps.
Cette petite BD était posée sur une petite pile discrète chez mon libraire, et allez savoir pourquoi, peut-être le fait de la couverture, et de la densité du bidule aussi, je suis parti avec elle sous le bras. Il y avait pourtant force concurrence ce jour là... Ce n'est pas nécessairement le dessin qui m'a séduit. Mac Arthur le souligne : Katie Beaton est autodidacte (au passage, la critique de Mac est très bien et je suis farpaitement d'accord avec tout ce qu'il dit). Et puis de prime abord, quand j'ai feuilleté ce pavé, j'ai trouvé (et trouve encore) qu'il n'y avait que des visages, aucun paysage, aucun plan large, et puis ces mains ! Oh mon dieu !... Mais combien de BD au trait extrêmement lêché et « pro » échouent complètement à embarquer le lecteur ? On n'aurait pas assez de doigts sur les mains pour les recenser, fussent-elles bien dessinées...
Mais des fois, c'est comme ça : il y a un truc qui te pousse vers tel ou telle livre/BD/film/oeuvre, et pour ma part, j'ai toujours suivi cette petite voix.
Sur ce coup là, c'est « bonne pioche ». Cette histoire autobiographique est vraiment remarquable. Même si j'ai trouvé qu'elle mettait un peu de temps à décoller, les choses se précisent dans la seconde moitié, et le ton monte en puissance et en sagacité.
Je ne vais pas m'étendre. Encore une fois, on pourra se reporter à la critique de MacArthur pour les détails. Mais cette jeune femme doit être une belle personne, quelqu'un d'humainement admirable s'entend. Malgré les épreuves, elle a su conserver intacte sa capacité à juger. Combien à sa place, après avoir subi ce traumatisme qu'elle porte désormais en elle, auraient sombré dans une haine sans nuance ? Sa postface est on-ne-peut plus sage, et juste, et percutante... Elle n'exclut aucune dimension dans son récit : humain, social, économique, psychologique, historique, écologique... Le titre est très bien trouvé. L'environnement dans lequel elle a travaillé deux années durant est bel et bien toxique à tous les points de vue. Toxique pour le corps comme pour l'esprit. Préjudiciable pour la société toute entière en somme.
Toutes les critiques que l'on pourra formuler au sujet d'Environnement Toxique n'empêcheront pas d'en faire une BD marquante. Pinailler sur les mains comme je le fais, par exemple, est presque (presque, hein?) de la connerie pure. En tous cas, pour ma part, après avoir refermé ce pavé, je me sentirais complètement crevard si je devais m'arrêter à ça. Son récit synthétise presque toutes les problématiques actuelles. Qui peut se targuer d'une telle somme ?
Une très bonne pioche que ce "Et il ressuscita".
Un récit d'anticipation, nous sommes dans un futur proche et l'entreprise GenoPharm annonce le clonage d'un être humain, mais pas n'importe quel être humain, Adolf Hitler !
Et une question revient sans cesse : Est-ce que Hitler Junior est condamné à suivre les mêmes pas qu'Adolf Hitler ?
Ce qui frappe en premier, c'est l'intelligente construction du récit.
Un premier chapitre qui interroge sur l'éthique d'une telle pratique sur un tel monstre, en faisant intervenir une foule de personnages : historien, avocat, journaliste, théologue... Et toujours en ne prenant pas partie, juste des points de vue qui permettent de faire cogiter nos cellules grises. La réponse n'est pas aussi évidente que cela.
Un second chapitre, le plus long, qui imagine ce qui aurait pu arriver, une autre époque mais toujours les mêmes conséquences ? Une construction implacable qui fait peur.
Enfin, le dernier chapitre, celui qui imagine ce que fut vraiment le destin d'Hitler Junior, il interpelle, mais d'une manière surprenante.
Je ne peux rien dire de plus.
Un dessin froid et rigide qui convient parfaitement bien à ce récit. Il y apporte une touche d'anxiété.
Une bd qui pose plus de questions qu'elle ne donne de réponses et c'est justement son point fort.
Vous vous demandez : Pourquoi Staline sur la couverture ? Il ne vous reste qu'à lire cette bd pour le découvrir.
Abraham Martinez, un artiste à suivre.
« Colossale », dixit le sticker apposé sur l’ouvrage, c’est « la série aux 6 millions de vues sur Webtoon » ! Un succès effectivement « colossal », on ne saurait mieux dire, qui a suscité l’intérêt des éditeurs, et en premier lieu « Jungle », qui peut se vanter d’avoir décroché la timbale. Une initiative qui ne pourra que réconcilier les adeptes « old school » de la lecture sur papier et les accros aux écrans qui ne voient la vie qu’à travers leur smartphone. En ce qui concerne Rutile et Diane Truc, il s’agit de leur première bande dessinée, et le fait que celle-ci ait été publiée « à l’ancienne » dans un second temps constitue pour les deux autrices une ultime reconnaissance qui conforte et perpétue la prédominance du livre-objet sur l’édition virtuelle.
Avec « Colossale », on rentre très vite dans le vif du sujet grâce à une intro efficace qui fait mine de commencer comme un conte de fées, pour aussitôt bifurquer sur la deuxième page vers un cri de révolte de la narratrice, Jade, également personnage principal : celle-ci s’adonne à la muscu et n’aura donc pas des mains de princesse ! Le ton est posé et on devine que le monde aristocratique, théâtre du récit, va en prendre pour son grade… Rutile et DianeTruc ont trouvé ici le pitch qui fait mouche, s’amuser du décorum et des conventions désuètes d’un milieu qui semble appartenir à un autre siècle, tout en mettant en lumière les aspirations plus contemporaines d’une jeune fille qui en fait partie mais veut vivre sa vie comme elle l’entend, contre les injonctions de ses parents.
Autre point fort, qui inscrit l’histoire complètement dans son époque, c’est le traitement très contemporain du genre, à travers cette héroïne qui rejette les codes des apparences imposés par son entourage. On la veut princesse aux mains douces, elle aura plus probablement un physique de camionneuse aux mains calleuses, sauf si bien sûr elle renonce à la culture physique ! Résumer les choses de cette façon peut sembler caricatural, certes, mais ne fait que traduire les clichés qui définissent cette caste aristocratique finalement assez méconnue, pour qui la seule perspective de se mélanger avec des roturiers donnerait des sueurs froides… et puis quoi de mieux que l’humour pour aborder la question, plutôt qu’un propos militant qui prendrait le risque de braquer les tenants de la tradition ? Notons que Diane Truc elle-même pratique la musculation, se faisant pour l’occasion coach pour débutant.e.s en fin d’ouvrage.
Enfin, et c’est ce qui rend cette BD unique, c’est la façon dont les autrices se sont appropriées les codes du manga pour les servir à la sauce frenchie, en situant leur récit dans un milieu quasi-totalement coupé des vents de l’Histoire, cette « vieille France blanche et friquée » aux valeurs antiques, vraisemblablement loin d’être hermétique aux discours réactionnaires d’un certain Eric Zemmour. De plus, le dessin de Diane Truc est irrésistible de drôlerie avec cette héroïne qui change d’apparence selon ses humeurs, se transformant en petite fille aux allures toonesques dès lors qu’elle se sent infantilisée par l’entourage ou bouillonne intérieurement. Réagencée dans sa version papier, la mise en page permise par le format webtoon tout en verticalité, à la fois dynamique et minimaliste, rend la lecture hyper percutante et irrésistible pour nos zygomatiques.
Tout cela fait de « Colossale » un gros coup de cœur pour l’auteur de ces lignes, qui récemment se désolait de moins rire en lisant les productions récentes de certains auteurs qu’il plaçait pourtant au top de l’humour, qu’il s’agisse de Goossens ou de Fabcaro. Lui (je parle de moi à la troisième personne, oui et alors ?), qui en outre n’a jamais été très porté sur le manga, voit un peu plus ses préjugés poussés dans de piteux retranchements, et il fallait que ce soit par des meufs « musclées ». Merci les filles !
Et au passage, merci à Spooky qui, en me présentant le chargé RP de l'éditeur, m'a permis de découvrir cette BD très rigolote, et à la fois de détendre et muscler mon sphincter !
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Même si on sait dès le départ qu’il n’en est rien, c’est le genre d’album qu’on lit en espérant que ce soit un scénario inventé de toute pièce. Il illustre parfaitement la longue et difficile lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il illustre aussi, hélas, les choix qui sont faits, dans le cadre de la mondialisation néolibérale, en faveur des intérêts des grandes entreprises – et de leurs actionnaires – au détriment des populations qui sont spoliées de leurs terres et qui subissent – y compris des dizaines d’années après le départ de la multinationale – la pollution engendrée par des activités prédatrices. C’est presque un cas d’école. Hélas encore non résolu, car Texaco (aujourd’hui Chevron) continue d’user de tous les artifices et de ses immenses moyens financiers pour ne pas répondre de ses actes, avec la complicité des dirigeants politiques et économiques des pays riches (et des dirigeants et juges corrompus de l’Équateur parfois aussi). Le courage et la ténacité de ceux qui tentent de faire valoir leurs droits (mais aussi ceux de la planète en fait !) sont aussi à souligner, à l’heure où des drames et scandales similaires continuent à se passer dans l’indifférence (voir les « investissements » de Total et consorts, en Papouasie ou ailleurs). Le dessin est parfois maladroit, mais il passe bien. La colorisation très fraiche et lumineuse accompagne bien l’ensemble, redonne un peu de beauté à la noirceur du pétrole et de l’histoire. Un album qui se lit rapidement, mais qui marque les mémoires. Une lecture intéressante, salutaire.
Les Ambassadeurs
Tiens, une nouvelle série intrigante. Le postulat de départ est original : un groupe d'adolescents se retrouve physiquement transformé pour pouvoir dialoguer avec les animaux, mais aussi avoir plus de poids auprès des humains afin de leur faire changer d'attitude envers la nature. La couverture laissait entrevoir cette étrangeté, mais on pouvait penser à des masques. En fait ces cinq jeunes gens DEVIENNENT des animaux dans leur apparence et leurs sensations. Original, et j'avoue qu'après ce premier tome, où les évènements inattendus s'enchaînent, j'ai envie d'en savoir plus. Benoît Broyart a d'ailleurs pris soin de donner des caractéristiques bien différentes à ses héros : l'écolo, la fille qui se questionne sur son genre... Et une fois transformés, ils se voient investis de pouvoirs différents et complémentaires. Le dessin est assuré par Laurent Richard, dont le style évolue et peut s'adapter à des histoires diverses. Après un aspect un peu "brut" dans Maldoror et moi (déjà avec Broyart), il nous propose une alternative semi-réaliste, avec des têtes d'animaux un peu simplifiées, mais bien reconnaissables. Le seul reproche que je pourrais lui faire serait une mise en scène assez sage, trop même ; j'aurais aimé un peu plus de fantaisie, de diversité dans ses cadrages. Peut-être se lâchera-t-il pour la suite ? Je serai présent pour la lire en tous les cas.
La Dernière Reine (Rochette)
L’histoire de la dernière reine nous emmène dans un voyage à la fois émouvant et tragique, qui se déroule à travers les siècles (et même au-delà), géographiquement entre Vercors, Grenoble, Paris, et un court passage par l’enfer des tranchées. Ce voyage est celui d’Edouard, colosse défiguré, héritier d’un savoir qui plonge ses racines dans les millénaires où l’humanité vivait davantage en harmonie avec le vivant et la nature sensible. Il va retrouver goût et sens à une vie dévastée par les éclats d’obus. La palette de couleurs est souvent sombre et sourde, les cadrages serrés font ressentir le manque d’espace dans les villes (dont les diverses ambiances sont très bien restituées, dans les Halles, les cabarets, les fonderies…) ou dans les bois de sapins – qu’on ne voit plus pareil après avoir lu ce livre-, espace qui s’ouvre par contre dans les échappées émerveillées d’Edouard et Jeanne sur le Vercors. A part une légère incohérence sans conséquence entre l’introduction du récit et la partie finale (avec une annonce faite à Edouard qui n’est pas logique lorsqu’on arrive à la conclusion du récit), le récit linéaire est riche : il contient des épisodes souvent révoltants (que ce soit à l’époque contemporaine ou lors des retours en arrière – les lecteurs grenoblois méditeront par exemple sur le nom de l’équipe de hockey des « Brûleurs de loup »), mais est illuminé par la très forte description d’un amour absolu, indépassable. La conclusion est emplie de mélancolie : dans ces dernières pages, on frémit à l’évocation de la fragilité du lien qui relie l’homme au reste du vivant, et à la rupture duquel adviendra le règne des ténèbres...
Les Veilleurs
C'est avec sa série jeunesse "Gen Gys Khan" que Yann Dégruel s'est fait connaitre et s'est tranquillement imposé dans le paysage des auteurs jeunesse. J'avais pour ma part adoré cette petite série au format à l'italienne et je suivais son travail avec attention. C'est donc un peu surpris que je découvre cet album très personnel et s'adressant plus à un public ados/adultes, et pour tout dire, je n'avais même pas percuté que c'était lui qui l'avait réalisé avant de l'ouvrir. Album personnel, car Yann Dégruel nous raconte dans cette BD comment, se retrouvant dans une situation compliquée, il a du trouver un second emploi. Et c'est donc veilleur dans une structure accueillant des personnes atteintes de troubles du spectre autistique qu'il atterrit. Lui qui pensait passer des nuits tranquilles pour pouvoir bosser sur ses BD pendant que ses pensionnaires dormaient paisiblement ne va pas être déçu par ce qui se rapproche presque d'un univers parallèle ! Et puis il faut apprendre à tout gérer : la bouffe (cadenas sur le frigo !), plier le linge, connaître ses pensionnaires et leurs particularités... Bref, les nuits sont tout sauf un long fleuve tranquille ! J'ai beaucoup apprécié cette découverte de structures dont je ne connaissais même pas l'existence et cette mise à nu naturelle dont fait preuve l'auteur, sans tomber non plus dans le pathos. Son trait minimaliste mais réaliste colle parfaitement à ce récit, et si ce n'est pas ce que je préfère comme style, on se laisse vite embarqué par les péripéties de ces nuits de veilleur.
Hoka Hey !
Un album qui prouve qu'on peut faire un scénario captivant avec des thèmes déjà vus des dizaines de fois. Si vous avez déjà lu ou vu des œuvres de fiction sur le sort des Indiens d'Amérique, il y a rien de nouveau, mais ce n'est pas grave parce que le scénario est bien fait. Dès les premières pages, j'ai trouvé que le récit était captivant. La personnalité des personnages est bien exploitée et chacun est complexe, les dialogues sont très bien écrits et c'est passionnant du début jusqu'à la fin. Le tout est superbement illustré. C'est le style réaliste qui me donne envie de lire une bande dessinée et les couleurs sont superbes. J'ai rien d'autre à ajouter de plus aux éloges des autres posteurs. C'est au moins à lire si on est fan de western crépusculaire. Ce n'est pas mon type de western préféré, mais ici ça fonctionne très bien !
Monkey Meat
Vous connaissez l'histoire du chat et de la biscotte. A la fin, il retombe toujours sur ces pattes (et plus que ça). Bah c'est exactement l'histoire de cette BD. On commence à lire, on comprend pas tout et puis à un moment clac, l'évidence, le truc est vraiment bien amené et donne envie de lire la suite. Bonjour (donc) à tous, Pour mon premier avis, j'essaye de commencer fort. Ça louche donc vers le culte mais on va attendre de voir sur la durée. Un début un peu déstabilisant, ça part dans tous les sens, mais on s'y retrouve assez vite tant le résultat est vraiment intéressant au bout de quelques pages. Le reste m'a conquis totalement, c'est hyper original et on est à chaque fois et sur les cinq chapitres très vite happé par ce qu'il va arriver ensuite. Côté Graphique, multiples influences notables telles Mike Mignola, Manga classique ou Bryan Lee O'Malley (l'auteur de Scott Pilgrim). Les cinq premiers chapitres sont tellement divers et pleins de ponts pour la suite qu'on a hâte de voir ce qu'il va advenir....
Avant Blake et Mortimer (Le Rayon U)
Espérons que cette saga redorera un peu son blason avec l'arrivée de Jean Van Hamme ! Je ne trouve déjà pas que le premier tome mérite autant de si mauvaise notes... L'arrivée de Van Hamme est pour moi une vraie bonne nouvelle, et il réussit sans conteste à se hisser au niveau d'Edgar P. Jacobs. Je ne garantis toutefois pas que les lecteurs qui n'avaient pas aimé le premier tome changeront complètement d'avis car Van Hamme, comme à son habitude, se glisse avec un plaisir non dissimulé dans les codes désuets de l'époque, et pourtant, il contribue largement à donner de la profondeur à des personnages qui en manquaient peut-être jusque-là. Ce que j'aime chez Van Hamme, comme avec Blake et Mortimer, c'est qu'il utilise ces codes peut-être un peu "vieillots", mais il est aussi le premier à s'en amuser ! Ainsi, l'ouverture du second tome, La Flèche ardente, est un festival de second degré, où Van Hamme annonce clairement sa note d'intention, qui est à la fois de nous offrir une bande dessinée digne en tous points de son maître, mais aussi de dépoussiérer un peu Le Rayon U en revisitant ses fondements et en approfondissant largement ses personnages. La première phrase de l'album dite par un personnage renvoie ainsi avec amusement au trou béant laissé par Jacobs dans son tome, on y voit l'empereur Babylos III déclarer "Par tous les dieux de l'enfer, nous ignorons toujours en quoi consiste ce fameux rayon U !". J'avoue qu'il m'a fallu attendre cette case pour réaliser qu'effectivement, le titre de l'album initial n'y était jamais vraiment explicité ! On enchaîne ensuite avec une révélation qui n'en est une pour personne (ni l'auteur, ni le lecteur), et une séquence de course-poursuite préhistorique, où l'on retrouve tous les défauts et toutes les qualités de Jacobs, mais subtilement détournés : le dinosaure est tout-à-fait improbable, mais cette fois, la cachette du personnage poursuivi ne parvient pas à l'arrêter ! A l'image de cette séquence, Van Hamme s'amusera sans cesse à détourner les codes à l'ancienne pour en faire quelque chose de très traditionnel mais un peu moins naïf. Ce que cette séquence illustre également, ce sont les incontournables allusions à Blake et Mortimer. Le dinosaure improbable et les ptérodactyles qui interviennent juste après semblent tout droit sortis du Piège diabolique, tandis qu'une séquence qui suit est (presque) issue du tome 3 du Secret de l'espadon. Tout le récit est ainsi émaillé des piques de second degré de l'auteur, sans que jamais, la lecture au premier degré n'en souffre. Enfin, ce que Van Hamme réussit totalement à faire, c'est à faire exister les personnages. Là où ils étaient très sommairement brossés dans Le Rayon "U", l'auteur parvient à leur donner un vrai caractère et à illustrer des relations plus complexes entre eux (même si ça reste assez court, bien sûr), allant jusqu'à me surprendre dans un retournement, somme toute classique mais bien amené. Ainsi, certains héros du premier tome deviennent beaucoup plus nuancés ici, voire presque méchants. Cela sert le propos de l'auteur qui introduit les thèmes classiques de l'époque : les risques d'une science sans conscience, et le drame de la colonisation par la force. Ce dernier thème donne lieu à de magnifiques séquences de bataille, épiques à souhait, qui confèrent tout son souffle à l'histoire. Du côté du dessin, Christian Cailleaux et Etienne Schréder, admirablement secondés par le coloriste Bruno Tatti, livrent un travail très propre. Le dessin me paraît parfois un peu plus simple et naïf que chez Jacobs, mais l'hommage graphique n'en est pas moins réussi. On retrouve aussi bien l'esprit de Jacobs dans le dessin que dans la narration (quoique la dose de textes à lire est réduite dans le second tome). Pour en finir avec La Flèche ardente, j'ai juste trouvé étonnant un épilogue assez long (11 pages), qui ne renouvelle pas toute la vision du récit. L'instrument narratif utilisé par Van Hamme dans l'ouverture du prologue laisse penser qu'on va avoir droit à une vision changée par un retournement quelconque, mais en fait, non. L'auteur cherche simplement à apporter la meilleure conclusion possible à chacun des personnages. C'est tout à son honneur, et finalement, cela me suffit, mais je m'attendais à autre chose. J'ai beaucoup parlé de La Flèche ardente, mais très peu du Rayon "U", je conclurai donc cet avis en remontant aux sources. J'ai déjà dit plus haut que le tome d'Edgar P. Jacobs avait quelques vieilleries peut-être dommageables, mais qu'il ne méritait à mon avis pas la si mauvaise moyenne qu'il a actuellement sur le site. Et de fait, je trouve que ce premier album révèle déjà les grandes forces de ce géant de la BD qu'est Jacobs. Ainsi, la narration est certes extrêmement désuète, s'autorisant parfois à réduire une péripétie en quelques cases, mais cela donne à l'album un rythme et un souffle dont toutes les sagas d'aventure ne peuvent se targuer de bénéficier. En effet, tout va très vite, mais justement, cela permet au récit de ne pas avoir un seul temps morts et d'enchaîner pour notre plus grand plaisir (le mien, en tous cas) des péripéties où l'on retrouve toute l'essence des récits traditionnels d'aventure, à la Conan Doyle et Jules Verne (probablement les deux principales influences de cette saga). Tombant des griffes d'un dinosaure assoiffé de sang en captivité d'une tribu d'hommes-singes peu avenants, en passant par la découverte de nouveaux territoires et de leurs dangers inévitables, tout est là pour faire du Rayon "U" (mais aussi de sa suite) un condensé de tout ce qui se fait de mieux dans le registre "aventures". On peut trouver que ça a vieilli. Je serais plus diplomate en préférant voir dans cette prise d'âge un charme qui résiste merveilleusement à l'esprit du temps.
Environnement toxique
Cette petite BD était posée sur une petite pile discrète chez mon libraire, et allez savoir pourquoi, peut-être le fait de la couverture, et de la densité du bidule aussi, je suis parti avec elle sous le bras. Il y avait pourtant force concurrence ce jour là... Ce n'est pas nécessairement le dessin qui m'a séduit. Mac Arthur le souligne : Katie Beaton est autodidacte (au passage, la critique de Mac est très bien et je suis farpaitement d'accord avec tout ce qu'il dit). Et puis de prime abord, quand j'ai feuilleté ce pavé, j'ai trouvé (et trouve encore) qu'il n'y avait que des visages, aucun paysage, aucun plan large, et puis ces mains ! Oh mon dieu !... Mais combien de BD au trait extrêmement lêché et « pro » échouent complètement à embarquer le lecteur ? On n'aurait pas assez de doigts sur les mains pour les recenser, fussent-elles bien dessinées... Mais des fois, c'est comme ça : il y a un truc qui te pousse vers tel ou telle livre/BD/film/oeuvre, et pour ma part, j'ai toujours suivi cette petite voix. Sur ce coup là, c'est « bonne pioche ». Cette histoire autobiographique est vraiment remarquable. Même si j'ai trouvé qu'elle mettait un peu de temps à décoller, les choses se précisent dans la seconde moitié, et le ton monte en puissance et en sagacité. Je ne vais pas m'étendre. Encore une fois, on pourra se reporter à la critique de MacArthur pour les détails. Mais cette jeune femme doit être une belle personne, quelqu'un d'humainement admirable s'entend. Malgré les épreuves, elle a su conserver intacte sa capacité à juger. Combien à sa place, après avoir subi ce traumatisme qu'elle porte désormais en elle, auraient sombré dans une haine sans nuance ? Sa postface est on-ne-peut plus sage, et juste, et percutante... Elle n'exclut aucune dimension dans son récit : humain, social, économique, psychologique, historique, écologique... Le titre est très bien trouvé. L'environnement dans lequel elle a travaillé deux années durant est bel et bien toxique à tous les points de vue. Toxique pour le corps comme pour l'esprit. Préjudiciable pour la société toute entière en somme. Toutes les critiques que l'on pourra formuler au sujet d'Environnement Toxique n'empêcheront pas d'en faire une BD marquante. Pinailler sur les mains comme je le fais, par exemple, est presque (presque, hein?) de la connerie pure. En tous cas, pour ma part, après avoir refermé ce pavé, je me sentirais complètement crevard si je devais m'arrêter à ça. Son récit synthétise presque toutes les problématiques actuelles. Qui peut se targuer d'une telle somme ?
Et il ressuscita
Une très bonne pioche que ce "Et il ressuscita". Un récit d'anticipation, nous sommes dans un futur proche et l'entreprise GenoPharm annonce le clonage d'un être humain, mais pas n'importe quel être humain, Adolf Hitler ! Et une question revient sans cesse : Est-ce que Hitler Junior est condamné à suivre les mêmes pas qu'Adolf Hitler ? Ce qui frappe en premier, c'est l'intelligente construction du récit. Un premier chapitre qui interroge sur l'éthique d'une telle pratique sur un tel monstre, en faisant intervenir une foule de personnages : historien, avocat, journaliste, théologue... Et toujours en ne prenant pas partie, juste des points de vue qui permettent de faire cogiter nos cellules grises. La réponse n'est pas aussi évidente que cela. Un second chapitre, le plus long, qui imagine ce qui aurait pu arriver, une autre époque mais toujours les mêmes conséquences ? Une construction implacable qui fait peur. Enfin, le dernier chapitre, celui qui imagine ce que fut vraiment le destin d'Hitler Junior, il interpelle, mais d'une manière surprenante. Je ne peux rien dire de plus. Un dessin froid et rigide qui convient parfaitement bien à ce récit. Il y apporte une touche d'anxiété. Une bd qui pose plus de questions qu'elle ne donne de réponses et c'est justement son point fort. Vous vous demandez : Pourquoi Staline sur la couverture ? Il ne vous reste qu'à lire cette bd pour le découvrir. Abraham Martinez, un artiste à suivre.
Colossale
« Colossale », dixit le sticker apposé sur l’ouvrage, c’est « la série aux 6 millions de vues sur Webtoon » ! Un succès effectivement « colossal », on ne saurait mieux dire, qui a suscité l’intérêt des éditeurs, et en premier lieu « Jungle », qui peut se vanter d’avoir décroché la timbale. Une initiative qui ne pourra que réconcilier les adeptes « old school » de la lecture sur papier et les accros aux écrans qui ne voient la vie qu’à travers leur smartphone. En ce qui concerne Rutile et Diane Truc, il s’agit de leur première bande dessinée, et le fait que celle-ci ait été publiée « à l’ancienne » dans un second temps constitue pour les deux autrices une ultime reconnaissance qui conforte et perpétue la prédominance du livre-objet sur l’édition virtuelle. Avec « Colossale », on rentre très vite dans le vif du sujet grâce à une intro efficace qui fait mine de commencer comme un conte de fées, pour aussitôt bifurquer sur la deuxième page vers un cri de révolte de la narratrice, Jade, également personnage principal : celle-ci s’adonne à la muscu et n’aura donc pas des mains de princesse ! Le ton est posé et on devine que le monde aristocratique, théâtre du récit, va en prendre pour son grade… Rutile et DianeTruc ont trouvé ici le pitch qui fait mouche, s’amuser du décorum et des conventions désuètes d’un milieu qui semble appartenir à un autre siècle, tout en mettant en lumière les aspirations plus contemporaines d’une jeune fille qui en fait partie mais veut vivre sa vie comme elle l’entend, contre les injonctions de ses parents. Autre point fort, qui inscrit l’histoire complètement dans son époque, c’est le traitement très contemporain du genre, à travers cette héroïne qui rejette les codes des apparences imposés par son entourage. On la veut princesse aux mains douces, elle aura plus probablement un physique de camionneuse aux mains calleuses, sauf si bien sûr elle renonce à la culture physique ! Résumer les choses de cette façon peut sembler caricatural, certes, mais ne fait que traduire les clichés qui définissent cette caste aristocratique finalement assez méconnue, pour qui la seule perspective de se mélanger avec des roturiers donnerait des sueurs froides… et puis quoi de mieux que l’humour pour aborder la question, plutôt qu’un propos militant qui prendrait le risque de braquer les tenants de la tradition ? Notons que Diane Truc elle-même pratique la musculation, se faisant pour l’occasion coach pour débutant.e.s en fin d’ouvrage. Enfin, et c’est ce qui rend cette BD unique, c’est la façon dont les autrices se sont appropriées les codes du manga pour les servir à la sauce frenchie, en situant leur récit dans un milieu quasi-totalement coupé des vents de l’Histoire, cette « vieille France blanche et friquée » aux valeurs antiques, vraisemblablement loin d’être hermétique aux discours réactionnaires d’un certain Eric Zemmour. De plus, le dessin de Diane Truc est irrésistible de drôlerie avec cette héroïne qui change d’apparence selon ses humeurs, se transformant en petite fille aux allures toonesques dès lors qu’elle se sent infantilisée par l’entourage ou bouillonne intérieurement. Réagencée dans sa version papier, la mise en page permise par le format webtoon tout en verticalité, à la fois dynamique et minimaliste, rend la lecture hyper percutante et irrésistible pour nos zygomatiques. Tout cela fait de « Colossale » un gros coup de cœur pour l’auteur de ces lignes, qui récemment se désolait de moins rire en lisant les productions récentes de certains auteurs qu’il plaçait pourtant au top de l’humour, qu’il s’agisse de Goossens ou de Fabcaro. Lui (je parle de moi à la troisième personne, oui et alors ?), qui en outre n’a jamais été très porté sur le manga, voit un peu plus ses préjugés poussés dans de piteux retranchements, et il fallait que ce soit par des meufs « musclées ». Merci les filles ! Et au passage, merci à Spooky qui, en me présentant le chargé RP de l'éditeur, m'a permis de découvrir cette BD très rigolote, et à la fois de détendre et muscler mon sphincter !