Los Angeles, année 1989
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome de 61 pages de BD, dans laquelle apparaissent quelques personnages de la série "Palomar / Luba". Elle est initialement parue en 1993, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez. Elle est en noir & blanc. Elle a fait l'objet d'une réédition dans Beyond Palomar, en anglais.
En 1989, Steve Stranski (un jeune adulte blanc) colle des affiches pour le prochain concert du groupe "Love and Rockets", dans un quartier noir de Los Angeles. Il réussit à se sortir d'une algarade avec un groupe de noirs, grâce à l'intervention de Junior Brooks, un pote de lycée (black lui aussi). du coup il va placarder ses affiches dans un quartier huppé où il croise Amber et Kristen, qui lui demandent de l'emmener aux répétitions dans un garage (chez Rex, un autre pote habitant une belle villa, dont la mère est absente pour le moment). Steve en profite pour aller téléphoner en douce dans la villa, où il fait peur par inadvertance à Riri, la femme de ménage.
Les tensions raciales augmentent dans le quartier quand une sexagénaire latino se fait agresser dans la rue. Par des blancs ou des noirs ? La police attend qu'elle sorte du coma. Pendant ce temps-là, Rex essaye de convaincre sa mère de laisser on groupe jouer à sa prochaine fête entre gens du cinéma. Kristen se fait vomir dans les toilettes pour ne pas grossir. Son père est un réalisateur politiquement engagé qui désespère de trouver du travail. Maricella vit d'expédients, en vendant des fleurs coupées à un coin de rue.
Après "Poison river", Gilbert Hernandez délaisse Palomar pour Los Angeles et une atmosphère urbaine et contemporaine, sur fond de tensions ethniques. Il campe avec justesse et doigté quelques jeunes adultes, certains essentiellement préoccupés par leur groupe de rock, d'autres bénéficiant de l'aisance financière des parents, d'autres encore étudiant ou travaillant. Chaque personnage dispose de son histoire personnelle, de ses aspirations, influencées par sa position sociale, les valeurs de ses parents, et son environnement proche. le lecteur partage leurs doutes sur leur place dans la société, sur leurs valeurs, sur leurs inclinations sentimentales, pas encore sclérosés par le cynisme.
En plaçant son action dans un lieu réel et à une époque identifiée, Hernandez se fait le chroniqueur de cette époque, avec une perspicacité étonnante. 25 ans plus tard, le lecteur éprouve l'impression de pouvoir s'imaginer au sein de ce microcosme, une forme d'étude sociologique sous forme de bande dessinée. Cette impression est renforcée par l'habilité avec laquelle Hernandez met en scène plusieurs générations (essentiellement 2, parents et enfants) de manière naturelle.
Comme à son habitude, Gilbert Hernandez ne montre aucune forme de mépris ou de supériorité morale vis-à-vis de ses personnages (sauf pour l'agresseur de la dame âgée). Chaque protagoniste existe grâce à ses idiosyncrasies. Les relations entre les individus sont riches et complexes, à l'image de ce qu'elles peuvent être dans la vie quotidienne, y compris avec des moments d'humour. Chaque personnage capte l'attention et l'affection du lecteur, éprouvant de l'empathie pour leurs difficultés émotionnelles.
Pour la mise en images, Gilbert Hernandez s'en tient à un découpage strict de chaque page en 9 cases (3 rangées de 3) de taille identique. Il dispose toujours de ce don incroyable pour donner une apparence spécifique à chaque personnage, immédiatement identifiable. Il est encore dans un mode descriptif soutenu (l'épure s'affinera dans ses travaux ultérieurs). Ainsi le lecteur peut observer les détails de chaque tenue vestimentaire, de chaque environnement. Il subsiste une forme de simplification dans les éléments urbains, en particulier la représentation des voiries.
Tout au long du récit, le lecteur peut apprécier l'art de la mise en scène de l'auteur. Il sait comment rendre chaque dialogue visuellement intéressant, en évitant d'enfiler les cases ne comprenant que des têtes en train de parler, par le biais d'un langage corporel mesuré, de gestes naturels, et d'expressions parlantes.
En comparant cette histoire aux précédentes de la série Palomar / Luba, le lecteur a le plaisir de voir un lien apparaître. Non seulement il retrouve certains personnages, mais il y a une séquence qui se déroule à Palomar, et Fritz (la demi-soeur de Luba) fait son apparition pour la première fois. Hernandez a diminué la dose de sexe dans ce récit, ainsi que la nudité. Enfin dans la séquence se déroulant à Palomar, le lecteur prend conscience que Gilbert Hernandez dresse une comparaison des caractéristiques des relations sociales dans cet environnement de taille modeste, avec celles à Los Angeles.
Toujours dans le cadre de cette comparaison, le lecteur constate que l'auteur ne recourt pas à des phénomènes de nature magique préférant un réalisme plus plausible. Il observe également qu'Hernandez ne cherche pas à édulcorer la réalité, en incluant, entre autres, un individu amputé d'une jambe, dépendant des autres pour se déplacer. Il n'y a pas d'embellissement de la vie, ou d'occultation de ses aspects injustes.
En termes de narration, Gilbert Hernandez construit un final, tout en ellipses temporelles et en sous-entendus. Il fait preuve d'une grande intelligence narrative pour évoquer le devenir des personnages principaux en juxtaposant des cases qui constituent autant de saut dans le temps.
Lorsque cette histoire est parue, le lectorat américain y a vu une chronique juste et révélatrice d'un climat social à Los Angeles. 25 ans plus tard le lecteur européen peut y voir un témoignage de cette réalité, ainsi qu'une étude psychologique bienveillante et pénétrante sur la manière dont la culture et la société pétrissent la vie des individus.
J'ai vraiment apprécié cette série de Derek Kim. J'avais déjà perçu l'humour de cet auteur dans son Autres histoires. "Same difference " est une œuvre un peu antérieure mais je trouve le scénario bien mieux travaillé. En effet Derek Kim ne se contente pas de décrire le vécu de deux jeunes adultes, Nancy et Simon, Américano-Coréens mais approfondi avec beaucoup de finesse la relation amicale/amoureuse ? entre deux jeunes adultes que beaucoup de choses rapprochent.
Paradoxalement ce récit d'une crédibilité et d'une fraicheur réconfortante est bâti sur deux mensonges. L'ancien mensonge de Simon et le mensonge en cours de Nancy se rejoignent dans une sorte de road trip d'expiation, de découverte de soi et de la relation à établir avec l'autre. Les dialogues sont d'une grande vivacité avec beaucoup de passages drôles. Les deux personnages principaux sont très attachants en je suis sorti de ma lecture avec un beau sourire.
Le graphisme de Derek est une ligne claire, ronde et expressive. L'ambiance des divers lieux est bien rendue grâce à des détails assez fournis quand il le faut (resto, chambre de Nancy, supermarché). Derek Kim possède un style influencé par ses deux origines mais ici son origine américaine prédomine.
Une petite lecture très agréable et originale à redécouvrir pour un excellent moment de lecture bien fraiche.
Quel crime ce serait, d'avoir ce manuscrit en mains et de ne pas l'imprimer…
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Ce tome correspond à une biographie d'une partie de la vie de trois poètes à la fin du XIXe siècle. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent-Frédéric Bollée & Jean Dytar pour le scénario, et par Jean Dytar pour les dessins et les couleurs. Il comporte environ cent-cinquante pages de bande dessinée. En fin de tome, sont récapitulés les poèmes dont des extraits figurent dans le récit : Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud), Fin d'automne (Germain Nouveau), Matinée d'ivresse (Arthur Rimbaud), Il pleure dans mon cœur (Paul Verlaine), Parade (Arthur Rimbaud), Un grand sommeil noir (Paul Verlaine), Très méchante ballade d'un pauvre petit gueux (Germain Nouveau), Dernier madrigal (Germain Nouveau), un extrait de lettre de Verlaine à Rimbaud du douze décembre 1875, un d'une lettre de Nouveau à Mme Nina de Villard, et un extrait de la préface de Verlaine à la première édition des Illuminations en octobre 1886.
Germain Nouveau est installé sur l'un des bancs en pierre intégrés à la façade de la cathédrale d'Aix en Provence, alors qu'une femme s'approche pour entrer. Un jour de septembre 1872, Germain Nouveau marche dans les rues de Paris, se dirigeant vers un café où l'attendent d'autres artistes. Il passe devant une libraire appelée Livre moderne et ancien. Il entend une voix l'interpeller depuis une fenêtre du premier étage. Une femme lui fait observer qu'il n'y a pas que les nourritures spirituelles dans la vie. Elle lui demande s'il ne veut pas effeuiller autre chose que les pages d'un livre. Elle trouve qu'il s'exprime avec un bel accent du Sud, elle en déduit qu'il débarque à Paris. Elle continue : s'il change d'avis, qu'il n'hésite pas à revenir. le poète parvient au café et y pénètre : il est salué par Paul Cézanne qui le présente à ses deux amis. Il lui commande une absinthe. Ils discutent et l'un d'eux informe Germain que Rimbaud a quitté Paris, avec cette crapule de Verlaine : ils sont partis pour Bruxelles. L'autre ami indique qu'il voit bien qui est Verlaine, un grand poète, en revanche il ne voit pas du tout qui est Rimbaud.
Ce même jour de septembre 1872, un navire à Vapeur accoste à Douvres : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine font partie des passagers qui débarquent. Ils se rendent à la gare pour prendre le train de Londres. Ils s'installent dans un compartiment déjà occupé par un homme, puis une femme entre et les salue en s'installant. Lors du trajet, Verlaine demande à son ami s'il aime Douvres. Rimbaud lui répond que non, et que Bruxelles avait fini par le faire bâiller d'ennui. Verlaine estime que son compagnon n'ait jamais satisfait. L'autre répond par un extrait de poème : Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? Il continue : parfois il a l'impression de se faire traverser par des tourbillons de mots. Jusque-là, c'était comme s'il laissait venir à lui les visions. Il les attrapait. Puis il tentait de les dompter avec les mots. Mais désormais, ce sont les mots qui semblent précéder ses visions. Il voudrait ne plus avoir peur de leur lâcher la bride. Qu'ils soient plus libres, plus fougueux ! Sans aller n'importe où… Seulement il faut qu'il accepte de perdre un peu de contrôle.
Il se dit que les recueils de poèmes sont les livres qui se vendent le moins : le lecteur salue le courage de ces auteurs qui évoquent un passage de la vie des trois poètes dont deux sont passés à la postérité, connus par le grand public : Paul Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), le troisième, moins connu, étant Germain Nouveau (1851-1920). Ce tome se compose de dix chapitres, couvrant une période allant de 1872 à 1877, les deux derniers se déroulant une dizaine d'années plus tard en 1886. le lecteur familier des deux poètes les plus connus retrouvent le fait que le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud avec un revolver, et il voit que le récit trouve une partie de son aboutissement dans la parution du recueil Les illuminations en 1886. En phase avec une écriture très spécifique pour la poésie, les auteurs ont imaginé une narration particulière : des pages divisées en deux ou trois parties horizontales. Dans le premier chapitre, la moitié supérieure de chaque page est parée de teintes entre gris et marron, et elle est consacré à Germain Nouveau qui rencontre Paul Cézanne dans un café, avec majoritairement deux bandes de cases. La moitié inférieure est dévolue au voyage d'Arthur Rimbaud et Paul Verlaine en Angleterre, dans des nuances tournant autour du vert bouteille, également majoritairement deux bandes de cases.
Le décalage poétique commence avec la couverture : trois personnes sous l'emprise de la boisson, vraisemblablement gaies, et certainement illuminées, avec une définition des détails qui semble un peu floue, vraisemblablement un pont de Paris avec son parapet et son lampadaire caractéristiques, et sa chaussée pavée en queue de paon, mais en même temps le lecteur ne pourrait pas reconnaître le lieu exactement, ni même les personnages s'ils ne sont pas munis de leur accessoire (chapeau, pipe) dans une autre scène. Au cours du récit, l'artiste utilise cette gestion de l'imprécision pour différents effets : les visages pour laisser le lecteur projeter son émotion, la nature de certains revêtements de sol qui sont évoqués, certains arrière-plans en particulier dans les cafés quand l'intérêt du lecteur se focalise sur la discussion, et la mise en couleur. À part pour le dernier chapitre et pour les illustrations en double page du portail de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence (avec son tympan, son linteau et les montants sculptés), le dessinateur découpe chaque page par bande horizontale : deux ou trois, chaque bande suivant un ou deux des trois poètes. Pour chacune de ces bandes, une couleur est déclinée en plusieurs nuances pouvant s'échelonner entre le blanc et le noir, sans que ces deux extrêmes ne soient systématiquement présents. En outre, les dessins sont réalisés en couleur directe, sans recours à un trait de contour.
Pour autant, chaque scène fourmille de détails précis et concrets qu'il s'agisse d'une grande vue d'ensemble d'un paysage, ou d'un cadrage serré pour une discussion intimiste. le lecteur éprouve une sensation de qualité quasi-photographique pour la finesse des sculptures décorant le pourtour du portail de la cathédrale Saint-Sauveur, pour les façades des immeubles parisiens, pour le quai de Douvres, pour la vitrine du café où Nouveau retrouve ses amis, les remparts de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, les immeubles face au Pont-Neuf, une vue de dessus à couper le souffle d'un escalier dans un immeuble, l'arrivée de trains en gare de Londres, l'échelle pour embarquer sur un ferry au départ de Livourne et à destination De Marseille, un désert de sable et de roches au Shoa, ou encore les chemins dans l'arrière-pays d'Aix-en-Provence. de même les personnages disposent d'une apparence spécifique qui permet d'identifier au premier coup d’œil chacun des trois poètes et Paul Cézanne, grâce à la jeunesse d'Arthur Rimbaud, et les barbes taillées différemment de Verlaine et Nouveau. La simple narration en deux ou trois bandes de couleur différente dégage une forme de diversité à chaque page, même quand l'une de ces lignes narratives repose sur une succession de champs et contrechamps en plan serré sur le buste des interlocuteurs. L'artiste sait concevoir des plans de prise de vue qui alternent plan fixe ou déplacement de caméra, maîtrisant ainsi la sensation de mouvement.
La structure du récit invite à comparer ce qui se déroule dans une bande narrative à ce qui se déroule dans une autre placée juste en dessous, avec parfois des similitudes directes dans l'action des personnages, parfois des jeux de réponse ou de contraste. Lors de l'avant-dernière scène, le lecteur découvre le sens de ces dessins en double page, en plan fixe sur le portail de la cathédrale. La dernière scène se déroule en deux temps, d'abord cinq pages de discussion entre Germain Nouveau et un éditeur, à raison de douze cases par page, réparties en quatre bandes de trois, puis une forme très libre sans bordure montrant le poète cheminant sur un sentier comme s'il se déplaçait sur la page elle-même. le lecteur devient ainsi le témoin privilégié des discussions entre ces trois amis, sur la poésie, sur leur art, sur leurs limites, sur leurs frustrations et leur manque d'assurance, ainsi que de leurs voyages. S'il connaît un peu la vie de chacun, il repère plus facilement les moments ayant acquis une valeur de vérité historique et participant à la légende de ces poètes. Sinon, il prend les événements comme ils viennent, les déplacements, la conviction d'être un poète sans avenir, leur façon différente à chacun des trois, d'écrire, de pratiquer leur art, de ressentir l'acte de sculpter leur vision avec des mots. Il se rend compte que l'enjeu pour eux réside dans comment mener une vie leur permettant d'exercer leur art, et également en cohérence avec leur sensibilité artistique. Comment alimenter leur flamme sans se laisser gagner par la dérision ou la futilité de simples poèmes semblant en total décalage avec l'appréhension de la réalité par le reste du monde. En filigrane, il apparaît également la fragilité de leur entreprise, totalement soumise à des contingences arbitraires, à des mouvements d'humeur ou inspirations du moment aussi ténus que fugaces, en particulier pour ce qui est de la publication de leurs œuvres, et plus précisément pour Les illuminations.
Assurément des auteurs qui prennent le risque de sortir des sentiers battus. Tout d'abord par le choix de mettre en scène des poètes, en s'attardant sur les vicissitudes de leur vie. Ensuite par une narration visuelle mêlant précision et évocation, en deux fils narratifs simultanés sur la même page, avec une mise en couleurs déclinant une couleur en plusieurs nuances. Enfin en évoquant leurs atermoiements et leurs revers de fortune, faisant ainsi ressortir leur fragilité, et les différents paramètres qui concourent à rendre leur création artistique quasi miraculeuse, tellement de choses venant la contrarier, la fragiliser, l'empêcher.
C’est avec ce tome que je découvre enfin le travail des 2 auteurs dans l’univers de Batman. Je dois avouer que c’est bien sympa.
La partie graphique est très agréable, même si j’ai trouvé les couleurs et l’esthétique des planches plus réussies que le trait. En tous cas, la narration est excellente, j’ai trouvé ça très fluide.
Je ne connaissais pas les précédents événements, j’avoue avoir été un peu perdu en début de lecture mais cette virée romaine m’a bien accroché. Même si le final a eu peu d’impact sur moi, je me suis laissé bercer par notre héroïne et son entourage, l’utilisation du Sphinx m’a amusé et le personnage du tueur est bon.
Un bon tome de Catwoman, le coup de s’expatrier de Gotham amène de l’originalité et marche bien.
En plus grâce à la préface, j’en connais un peu plus sur l’histoire de son costume. Je dois avouer que c’est une excellente idée d’avoir abandonner les moustaches, notre héroïne gagne en aura.
3,5
Un superbe récit de voyage, pudique et honnête, loin de la pédanterie intellectualiste qui pousse les marins à faire des phrases. Cette BD m'en rappelle beaucoup une autre, Le Photographe. Dans l'une comme dans l'autre, l'auteur préfère laisser la réalité absurde des steppes et des déserts exprimer elle-même sa poésie et sa profondeur plutôt que de se perdre dans des clichés lyriques assommants. Plutôt que de représenter un "bon sauvage" imaginaire prétexte à l'exposition d'une spiritualité convenue, les personnages rencontrés en route sont des humains, fous et alcooliques en effet, imparfaits et touchants, marqués au fer rouge par l'isolement et la rudesse de leur environnement ou de leur passé. Tout le sens de ce voyage est délicatement distillé dans ces portraits. Mais voilà que je commence à faire des phrases.
Droit de succession
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Ce tome fait suite à Devil's Reign (qu'il est indispensable d'avoir lu avant) et il regroupe les 10 épisodes de la minisérie du même nom, initialement éditée par Dark Horse en 1992.
Cela fait 10 ans qu'Orion Assante (premier Grendel Khan) est décédé de vieillesse. Il avait réussi à sauver la race humaine de l'extinction, à unifier les nations du monde entier en s'installant comme dictateur à vie. Jupiter Assante (le fils d'Orion et de Laurel Kennedy (l'épouse légitime d'Orion) a été enlevé par un homme tout de noir vêtu avec un masque de Grendel. Les personnes qu'ils vont croiser l'appelleront le Paladin, ou Grendel Prime. Il emmène Jupiter à bord d'un sidecar futuriste vers une destination inconnue. Laurel Kennedy dépêche commando sur commando pour retrouver leur trace et récupérer son fils dont la destinée est de succéder à son père à la tête des nations de la planète. Mais les soldats se font décimer. Pendant ce temps là, elle assure la régence avec beaucoup de mal, grâce à Abner Heath, son conseiller, et elle séquestre Crystal, sa fille issue d'un précédent mariage.
Dans le tome précédent, Matt Wagner avait atteint un niveau d'ambition remarquable pour son histoire. Il avait transformé le récit du méchant qui veut devenir le maître du monde en une intrigue complexe, à plusieurs voix, dans un futur post apocalyptique dénué de naïveté, pour un suspense politique magistral. À partir de là, il était évident qu'il ne pourrait pas faire plus sophistiqué en terme d'intrigue ou de narration ; il avait atteint le summum des transformations successives de Grendel. Donc il redescend d'un cran en s'attachant à la question de la pérennité de ce qu'a bâti Orion Assante, au travers de la question des modalités de sa succession.
La moitié du récit est consacrée à la fuite en avant de Grendel Prime au travers des nations ravagées pour mettre Jupiter à l'abri des manipulations de sa mère. Cette partie est l'occasion pour Matt Wagner de renouer avec l'esprit d'aventure primaire des romans pour adolescents du dix neuvième siècle. Il y a de tout : course poursuite épique à bord du sidecar, duel au sabre laser, désert radioactif, sorcellerie, zombies, crocodiles, pirates, ruines radioactives, gorille en furie, et bien sûr des vampires (avec le retour de Pellon Cross). Ces passages sont très faciles à lire, immédiatement gratifiants pour le lecteur (plaisir primaire du frisson et de l'affrontement). Les dessins sont réalisés par Patrick McEown qui a un style simple, clair avec juste ce qu'il faut de détails pour ne pas tomber dans l'illustration fonctionnelle et tout venante. L'encrage est assuré par Matt Wagner, avec l'aide de Monty Sheldon pour un résultat peu remarquable. Par contre l'inventivité de Matt Wagner permet de chaque fois renouveler les mécanismes des confrontations successives, d'apporter plusieurs surprises et de ramener des personnages (Pellon Cross) et des éléments récurrents de la série. Cette succession de scènes dépasse donc le simple catalogue pour procurer un plaisir simple de grandes aventures dans des territoires inconnus et dangereux.
L'autre partie du récit s'attache aux mécanismes de la succession du Grendel Khan, au développement des valeurs de cette nation mondiale encore fragile, au développement de la légende d'Orion Assante. Matt Wagner renoue avec la tragédie grecque en apportant quelques touches montrant le destin s'emparant des individus tels que Laurel Kennedy, Jupiter Assante, Crystal Kennedy, et d'autres encore. À nouveau, Wagner évite le simplisme et le manichéisme pour décrire les balbutiements de ce qui peut devenir une dynastie ou non au gré des choix plus ou moins heureux des uns et des autres, des manipulations et trahisons dans les coulisses du pouvoir et de la force de caractère des individus. Encore une fois il tisse une tapisserie d'envergure qui incorpore habilement des éléments essentiels du tome précédent. Le final est éblouissant d'astuce et d'émotion.
Alors, oui ce tome est moins dense que les 2 précédents et il repose pour la moitié sur un plaisir de lecture lié aux aventures de Grendel Prime et Jupiter Assante. Mais l'autre moitié est toujours aussi ambitieuse et elle ne sacrifie rien à la sophistication du monde créé par Matt Wagner.
Grendel Prime apparaît également dans la deuxième rencontre avec Batman (dans Batman/Grendel, scénario et illustrations de Matt Wagner) et dans une aventure (104 ans après les événements de "War child") qui sert de coda à l'expansion de Grendel à travers les siècles à venir (Devil Quest, scénario et illustrations de Matt Wagner). À partir de là, Matt Wagner a également permis à d'autres scénaristes et dessinateurs de s'approprier sa créature dans le monde de Jupiter Assante sous le titre générique de "Grendel Tales", à commencer par Four Devils, One Hell. Enfin pour ceux qui ont du mal à s'y retrouver dans l'ordre des différentes histoires, Matt Wagner a concocté une chronologie publiée sous la forme de Grendel Cycle.
Bien noir
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Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il regroupe les 10 épisodes initialement parus en 2000/2001, écrits, dessinés et encrés par David Lapham. le récit est en noir & blanc.
L'histoire commence alors que la police effectue les relevés sur la scène du décès, Eve Kroft s'est pendue au ventilateur du plafond de sa demeure qu'elle partage avec Steven Russell son mari. le suicide ne semble pas faire de doute. Mais la famille Kroft est convaincue que c'est l'attitude de son mari qui a fini par pousser leur fille à se donner la mort, trop malheureuse dans ce mariage sans amour. La famille Kroft engage Sam Fred un privé sans gêne, n'hésitant pas à interpeller Steve Russell après l'enterrement pour lui dire qu'il fera tout pour le coincer et lui faire porter le chapeau.
Russell est de fait l'héritier de la fortune de sa femme ce qui attire la convoitise de quelques uns, dont un ami d'enfance prénommé Tony aux activités un peu louches. Ensemble autour de plusieurs verres, ils se remémorent le passé, et évoquent Tara, une belle blonde qui faisait tourner toutes les têtes de au lycée. Steve se met en tête de la retrouver, cette jeune femme qui a suscité ses premiers émois amoureux, jamais concrétisés.
De 1995 à 2005, David Lapham a écrit et dessiné la série "Balles perdues" qu'il a autoéditée et qui a bénéficié d'une réédition par Image Comics débutée en 2014 : à commencer par Victimologie. Lapham est un auteur complet disposant d'une grande culture polar, ainsi que d'une compétence artistique avérée pour mettre en scène des comportements à risque (Silverfish ou Young liars), ainsi que pour l'horreur glauque (Psychopathe) ou viscérale (Ferals). "Murder me dead" appartient au genre du polar.
Le récit est centré sur le personnage de Steve Russell ; il est présent dans chaque scène (à l'exception du dernier épisode). David Lapham utilise avec un savoir-faire indéniable les conventions du polar. Steven Russell est un pianiste de jazz, sans grand talent, dont le mariage s'est délité dans l'indifférence froide et polie, jouant du piano dans le restaurant dont sa femme est propriétaire. Cette dernière est une femme d'affaires avisée, sans joie de vivre issue d'une riche famille. Russell vit de son argent, subissant lui aussi cette existence sans joie. le lecteur retrouve également la figure du détective privé fouineur et désagréable, l'héritage providentiel, les gros bras prêts à dérouiller les gêneurs, une femme incapable de s'extraire d'un milieu de truands, une disparition, un passage en prison, etc.
David Lapham associe tous ces éléments de manière naturaliste, sans misérabilisme ou voyeurisme, sans que le récit ne bifurque vers la paranoïa ou les scènes d'action violente. Il a construit une histoire singulière dans laquelle le personnage principal essaye de profiter de la chance qui lui est donnée de refaire sa vie, et d'aider Tara à s'en sortir. Il fait de Steven Russell un individu sympathique, plutôt positif, sans être nigaud ou particulièrement intelligent. Malgré sa bonne volonté, les choses ne vont pas en s'améliorant, elles se dégradent progressivement. Chaque action entreprise par Russell finit par échouer tranquillement.
Lapham indique dans sa préface qu'il a souhaité rendre hommage aux films noirs des années 1950 où les réalisateurs devaient preuve d'inventivité pour suggérer ce qu'il leur était interdit de montrer par le code Hays (code de censure des films américains de 1934 à 1966). du coup le récit s'inscrit dans le registre du polar psychologique, montrant les individus devant faire avec les contraintes et la pression de leur situation.
Lapham s'avère un dessinateur très compétent dans ce registre du thriller psychologique. Ses dessins s'inscrivent dans un registre descriptif, sans esbroufe. Il dessine des individus à la corpulence variée et normale, dans des lieux ordinaires disposant tous de particularités les rendant uniques, sans qu'ils n'en deviennent exceptionnels. Lapham opte pour une narration graphique rapide et dense, avec un nombre moyen de 9 cases par page, ce qui est élevé pour un format comics, et très inhabituel. Il en résulte un rythme rapide sans être frénétique, une bonne densité narrative, sans que les cases n'en deviennent encombrées. Lapham réalise des dessins précis sans être méticuleux, avec un trait un peu gras qui permet de conserver une apparence de spontanéité aux images, de leur conférer une forme de naturel sans affèterie.
Derrière cette apparence sans chichi se cache une mécanique d'une grande précision. David Lapham a conçu une intrigue solide, respectant les bases du roman noir : sonder la noirceur de l'âme humaine. Au fur et à mesure que Steven Russell prend conscience de la réalité de sa situation, le lecteur accélère sa lecture sous la pression de ce suspense posé mais implacable. Lapham consacre un épisode entier à décrire la mise en œuvre d'un meurtre, les difficultés matérielles rencontrées, la durée de l'agonie. Il réalise là un exercice délicat qui consiste à montrer au lecteur que l'acte n'a rien de simple ou d'évident, encore moins d'anodin. Ce choix évoque celui d'Alfred Hitchock s'attardant sur les mêmes détails matériels dans le Rideau déchiré pour montrer à quel point il est difficile, long et pénible de tuer un homme.
Cette histoire constitue l'équivalent d'un roman noir, dans lequel l'auteur met en scène un individu ordinaire sans être banal qui essaye de se construire une nouvelle vie plus agréable que la précédente. En cherchant à concrétiser un amour sincère, il côtoie des individus qu'il ne fait pas bon connaître, s'enfonçant insensiblement dans une situation de plus en plus noire. David Lapham maîtrise les conventions du polar et en réalise un tout en retenue, sans effet spectaculaire, mais sans rien sacrifier à la noirceur du genre.
Héritage meurtrier
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il regroupe les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1999, écrits par Ed Brubaker, dessinés par Michael Lark, encrés par Lark (épisode 1), et Sean Phillips (épisodes 2 à 4), avec une mise en couleurs réalisée par James Sinclair.
Jack Herriman est un jeune détective privé, peut-être même pas trente ans. Une fin de nuit, il rentre chez lui à pied sous la pluie. Une voiture s'arrête à côté de lui : le sergent en civil Paul Raymonds le salue et lui indique que le lendemain il va recevoir la visite d'une jeune femme qui souhaite lui confier une affaire. Il lui demande de bien la recevoir. Herriman rentre chez lui, enfin à la boutique Scène de Crime, mi-librairie, mi-galerie, tenue par Knut Herriman, son oncle, et sa compagne Molly qui l'ont élevé depuis qu'il a douze ans. Il monte dans sa chambre qui se situe à l'étage. Effectivement, le lendemain, le téléphone sonne vers 10h00 et une jeune femme indique qu'elle vient le voir d'ici une heure. Il est prêt en avance, son bureau se trouvant à deux pièces de sa chambre. Alexandra Jordan lui explique qu'il a été recommandé par Paul Raymonds. Elle continue : elle est venue le trouver parce qu'elle et sa mère s'inquiètent de la disparition de sa jeune sœur Maggie. Voilà presque un mois qu'elle n'a pas donné signe de vie. Elle n'est pas passée chez elle, même pas pour prendre d'autres affaires. Elles ne l'ont pas signalé à la police parce que Maggie a eu un passé agité. En réponse à une question de Jack, elle lui remet une enveloppe avec tous les renseignements nécessaires sur sa sœur. Elle lui tend une photographie et explique qu'elle a retrouvé des prospectus sur une communauté appelée Lunarhouse. Jack lui répond qu'il ne reste plus qu'à signer un contrat et il peut se mettre au travail. S'il n'a rien trouvé de concret, il viendra visiter l'appartement de Maggie dès le lendemain.
Après le départ d'Alexandra Jordan, il étudie les documents qu'elle lui a laissés. Il se doute qu'elle doit être l'amante de Paul Raymonds et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas souhaité que la police s'en occupe et qu'il l'a dirigée vers lui. Puis il descend pour sortir. Il indique à Knut et Molly qu'il va faire quelques visites concernant l'affaire dont il s'occupe et leur demande de prendre des notes si Whitey appelle avec des renseignements sur une plaque minéralogique. Jack Herriman commence par le plus évident : il se rend à Lunarhouse, l'adresse étant indiquée sur le prospectus. Il s'agit d'une maison à trois étages, fréquentée par des jeunes qui entrent et qui sortent. Il décide d'y aller au culot, comme s'il était normal qu'il soit là. Ça passe tout seul, et il monte à l'étage en passant son nez dans les pièces dont les portes sont ouvertes. Il finit par y avoir quelqu'un qui lui demande ce qu'il cherche : il répond qu'il cherche une copine appelée Maggie. Ça ne convainc pas son interlocuteur qui siffle et Justin Pullwater, un grand balaise, arrive pour s'occuper de son cas. Avant que Jack ne soit vraiment en difficulté, Mitchell Luna en personne vient s'enquérir de ce qui se passe.
Paru en 1999, cela fait maintenant 20 ans que cette histoire est régulièrement rééditée par divers éditeurs. Elle constitue deux étapes significatives dans le monde des comics. Pour commencer, c'est le retour en grâce du genre polar. Deuxièmement, c'est la première collaboration entre Brubaker & Phillips, un duo ayant produit par la suite des séries comme Sleeper, Criminal, Incognito, Fatale, Killed or be killed, The Fade Out, Reckless, autant de polars d'une rare qualité. le lecteur retrouve les conventions du polar d'entrée de jeu. Pour commencer une enquête : le détective privé doit retrouver une personne disparue, puis il doit enquêter sur un crime lié directement à la disparition. Comme dans tous les bons polars, l'intrigue s'inscrit dans une réalité sociale et culturelle. L'histoire se déroule à San Francisco, et il reste des traces de l'utopie hippie, de la vie en communauté, de l'amour libre, de l'usage de produits qui ouvrent les portes de la perception (de la drogue). Au fil des séquences, le lecteur découvre d'autres artefacts culturels comme la possession d'armes à feu aux États-Unis, un métier au positionnement moral délicat (photographe de scènes de crime), les manquements des parents dont les conséquences se reportent sur les enfants, qu'il s'agisse de l'incidence des risques de leur profession (policier), d'un délaissement de leur progéniture, d'un mode de vie atypique. Tout ceci fonctionne sur la base de plusieurs mystères qui accrochent le lecteur et l'incitent à essayer de rétablir les liens logiques par lui-même, à anticiper certaines révélations.
Cette qualité Polar fonctionne d'autant mieux que la narration visuelle donne de la consistance à aux différents lieux. du début jusqu'à la fin, Michael Lark s'investit dans la représentation des environnements, sans succomber à la tentation d'alléger ses fonds de case pour avancer plus vite dans ses planches. le lecteur peut donc voir la galerie-librairie de Knut & Molly, quelques rues de San Francisco, la pièce qui sert de bureau à Jack, la maison de ville qui sert de lieu d'habitation à la communauté Lunarhouse, le motel où s'est réfugiée Maggie Jordan, et le diner où elle va manger avec Jack, quelques pièces du commissariat où travaille Paul Raymonds comme son bureau et le stand de tir, le bar que fréquente Jack, une chambre d'hôpital, une grande ferme à la campagne. À chaque fois, il décrit ces lieux en montrant leurs dispositions, leurs volumes et des éléments d'aménagement spécifiques qui les rendent uniques, le lecteur éprouvant la sensation qu'il peut s'y projeter, qu'il pourrait tourner la tête et voir ce qu'il y a au-delà de la bordure de la case. Comme indiqué dans la postface de Brubaker, l'encrage de Sean Phillips apporte un aspect moins lissé, et un poids avec des aplats de noir à la surface irrégulière, comme si chaque élément portait à la fois la trace d'usure occasionnée par l'activité humaine, et le fait que le protagoniste ne peut pas enregistrer tous les détails avec exactitude et précision, tout à fait comme agit la perception de chacun.
Le dessinateur et l'encreur traitent les personnages de la même manière que les décors : il n'y a pas d'exagération physique ou romantique. Ils mettent en œuvre une direction d'acteur de type naturaliste : les gestes sont mesurés, ceux d'adultes, et les expressions de visage permettent de se faire une bonne idée de l'état d'esprit de chacun, sans que les émotions ne soient à fleur de peau, ou ne soient exacerbées. le lecteur peut ressentir la perplexité de Jack Herriman quand les faits ne s'emboîtent pas de manière logique, son inquiétude quand il sent que la situation lui échappe avec des risques pour sa personne, une forme de résignation sous-jacente quant à ses limites personnelles et aux actes abjects que son enquête met à jour. le lecteur perçoit également le caractère des personnages secondaires, que ce soit la manipulation incontrôlable de Maggie, la rancœur de Suzanne Jordan, les automatismes professionnels de Knut, etc. Cette proximité avec les personnages est accentuée par le flux de pensée de Jack Herriman, très fourni. Il est visible qu'il s'agit d'une oeuvre de jeunesse du scénariste et qu'il met tout ce qu'il peut sur chaque page pour apporter plus de consistance que ce soit à la psychologie de son personnage principal, où aux éléments socioculturels.
Accro aux œuvres de Brubaker & Phillips, le lecteur éprouve la curiosité de découvrir comment leur association a commencé. Il plonge dans un polar de bonne qualité, que ce soit pour la narration visuelle, ou l'intrigue, avec une dimension sociale et culturelle bien intégrée, peut-être un peu bavard, avec une forme de révélations encore un peu artificielle
Perso, un de mes coups de coeur : une histoire prenante, avec ces gens qui des pouvoirs mais sans être des super-héros.
Rien n'est totalement manichéen dans le scénario même si on a un grand méchant et une (voire deux) héroïnes : chaque page apporte de l'info, touche par touche.
Une série courte que je relis avec plaisir.
Une œuvre à ne pas lire si vous êtes dépressif : Bilal est un grand angoissé qui traduit ses névroses dans ses œuvres !
Une œuvre magnifique, avec des dessins et des couleurs sublimes dans un style inimitable, pour un scénario mêlant SF, mythologie égyptienne et satire sociale mordante !
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Love & Rockets X
Los Angeles, année 1989 - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome de 61 pages de BD, dans laquelle apparaissent quelques personnages de la série "Palomar / Luba". Elle est initialement parue en 1993, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez. Elle est en noir & blanc. Elle a fait l'objet d'une réédition dans Beyond Palomar, en anglais. En 1989, Steve Stranski (un jeune adulte blanc) colle des affiches pour le prochain concert du groupe "Love and Rockets", dans un quartier noir de Los Angeles. Il réussit à se sortir d'une algarade avec un groupe de noirs, grâce à l'intervention de Junior Brooks, un pote de lycée (black lui aussi). du coup il va placarder ses affiches dans un quartier huppé où il croise Amber et Kristen, qui lui demandent de l'emmener aux répétitions dans un garage (chez Rex, un autre pote habitant une belle villa, dont la mère est absente pour le moment). Steve en profite pour aller téléphoner en douce dans la villa, où il fait peur par inadvertance à Riri, la femme de ménage. Les tensions raciales augmentent dans le quartier quand une sexagénaire latino se fait agresser dans la rue. Par des blancs ou des noirs ? La police attend qu'elle sorte du coma. Pendant ce temps-là, Rex essaye de convaincre sa mère de laisser on groupe jouer à sa prochaine fête entre gens du cinéma. Kristen se fait vomir dans les toilettes pour ne pas grossir. Son père est un réalisateur politiquement engagé qui désespère de trouver du travail. Maricella vit d'expédients, en vendant des fleurs coupées à un coin de rue. Après "Poison river", Gilbert Hernandez délaisse Palomar pour Los Angeles et une atmosphère urbaine et contemporaine, sur fond de tensions ethniques. Il campe avec justesse et doigté quelques jeunes adultes, certains essentiellement préoccupés par leur groupe de rock, d'autres bénéficiant de l'aisance financière des parents, d'autres encore étudiant ou travaillant. Chaque personnage dispose de son histoire personnelle, de ses aspirations, influencées par sa position sociale, les valeurs de ses parents, et son environnement proche. le lecteur partage leurs doutes sur leur place dans la société, sur leurs valeurs, sur leurs inclinations sentimentales, pas encore sclérosés par le cynisme. En plaçant son action dans un lieu réel et à une époque identifiée, Hernandez se fait le chroniqueur de cette époque, avec une perspicacité étonnante. 25 ans plus tard, le lecteur éprouve l'impression de pouvoir s'imaginer au sein de ce microcosme, une forme d'étude sociologique sous forme de bande dessinée. Cette impression est renforcée par l'habilité avec laquelle Hernandez met en scène plusieurs générations (essentiellement 2, parents et enfants) de manière naturelle. Comme à son habitude, Gilbert Hernandez ne montre aucune forme de mépris ou de supériorité morale vis-à-vis de ses personnages (sauf pour l'agresseur de la dame âgée). Chaque protagoniste existe grâce à ses idiosyncrasies. Les relations entre les individus sont riches et complexes, à l'image de ce qu'elles peuvent être dans la vie quotidienne, y compris avec des moments d'humour. Chaque personnage capte l'attention et l'affection du lecteur, éprouvant de l'empathie pour leurs difficultés émotionnelles. Pour la mise en images, Gilbert Hernandez s'en tient à un découpage strict de chaque page en 9 cases (3 rangées de 3) de taille identique. Il dispose toujours de ce don incroyable pour donner une apparence spécifique à chaque personnage, immédiatement identifiable. Il est encore dans un mode descriptif soutenu (l'épure s'affinera dans ses travaux ultérieurs). Ainsi le lecteur peut observer les détails de chaque tenue vestimentaire, de chaque environnement. Il subsiste une forme de simplification dans les éléments urbains, en particulier la représentation des voiries. Tout au long du récit, le lecteur peut apprécier l'art de la mise en scène de l'auteur. Il sait comment rendre chaque dialogue visuellement intéressant, en évitant d'enfiler les cases ne comprenant que des têtes en train de parler, par le biais d'un langage corporel mesuré, de gestes naturels, et d'expressions parlantes. En comparant cette histoire aux précédentes de la série Palomar / Luba, le lecteur a le plaisir de voir un lien apparaître. Non seulement il retrouve certains personnages, mais il y a une séquence qui se déroule à Palomar, et Fritz (la demi-soeur de Luba) fait son apparition pour la première fois. Hernandez a diminué la dose de sexe dans ce récit, ainsi que la nudité. Enfin dans la séquence se déroulant à Palomar, le lecteur prend conscience que Gilbert Hernandez dresse une comparaison des caractéristiques des relations sociales dans cet environnement de taille modeste, avec celles à Los Angeles. Toujours dans le cadre de cette comparaison, le lecteur constate que l'auteur ne recourt pas à des phénomènes de nature magique préférant un réalisme plus plausible. Il observe également qu'Hernandez ne cherche pas à édulcorer la réalité, en incluant, entre autres, un individu amputé d'une jambe, dépendant des autres pour se déplacer. Il n'y a pas d'embellissement de la vie, ou d'occultation de ses aspects injustes. En termes de narration, Gilbert Hernandez construit un final, tout en ellipses temporelles et en sous-entendus. Il fait preuve d'une grande intelligence narrative pour évoquer le devenir des personnages principaux en juxtaposant des cases qui constituent autant de saut dans le temps. Lorsque cette histoire est parue, le lectorat américain y a vu une chronique juste et révélatrice d'un climat social à Los Angeles. 25 ans plus tard le lecteur européen peut y voir un témoignage de cette réalité, ainsi qu'une étude psychologique bienveillante et pénétrante sur la manière dont la culture et la société pétrissent la vie des individus.
Same Difference
J'ai vraiment apprécié cette série de Derek Kim. J'avais déjà perçu l'humour de cet auteur dans son Autres histoires. "Same difference " est une œuvre un peu antérieure mais je trouve le scénario bien mieux travaillé. En effet Derek Kim ne se contente pas de décrire le vécu de deux jeunes adultes, Nancy et Simon, Américano-Coréens mais approfondi avec beaucoup de finesse la relation amicale/amoureuse ? entre deux jeunes adultes que beaucoup de choses rapprochent. Paradoxalement ce récit d'une crédibilité et d'une fraicheur réconfortante est bâti sur deux mensonges. L'ancien mensonge de Simon et le mensonge en cours de Nancy se rejoignent dans une sorte de road trip d'expiation, de découverte de soi et de la relation à établir avec l'autre. Les dialogues sont d'une grande vivacité avec beaucoup de passages drôles. Les deux personnages principaux sont très attachants en je suis sorti de ma lecture avec un beau sourire. Le graphisme de Derek est une ligne claire, ronde et expressive. L'ambiance des divers lieux est bien rendue grâce à des détails assez fournis quand il le faut (resto, chambre de Nancy, supermarché). Derek Kim possède un style influencé par ses deux origines mais ici son origine américaine prédomine. Une petite lecture très agréable et originale à redécouvrir pour un excellent moment de lecture bien fraiche.
Les Illuminés
Quel crime ce serait, d'avoir ce manuscrit en mains et de ne pas l'imprimer… - Ce tome correspond à une biographie d'une partie de la vie de trois poètes à la fin du XIXe siècle. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent-Frédéric Bollée & Jean Dytar pour le scénario, et par Jean Dytar pour les dessins et les couleurs. Il comporte environ cent-cinquante pages de bande dessinée. En fin de tome, sont récapitulés les poèmes dont des extraits figurent dans le récit : Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud), Fin d'automne (Germain Nouveau), Matinée d'ivresse (Arthur Rimbaud), Il pleure dans mon cœur (Paul Verlaine), Parade (Arthur Rimbaud), Un grand sommeil noir (Paul Verlaine), Très méchante ballade d'un pauvre petit gueux (Germain Nouveau), Dernier madrigal (Germain Nouveau), un extrait de lettre de Verlaine à Rimbaud du douze décembre 1875, un d'une lettre de Nouveau à Mme Nina de Villard, et un extrait de la préface de Verlaine à la première édition des Illuminations en octobre 1886. Germain Nouveau est installé sur l'un des bancs en pierre intégrés à la façade de la cathédrale d'Aix en Provence, alors qu'une femme s'approche pour entrer. Un jour de septembre 1872, Germain Nouveau marche dans les rues de Paris, se dirigeant vers un café où l'attendent d'autres artistes. Il passe devant une libraire appelée Livre moderne et ancien. Il entend une voix l'interpeller depuis une fenêtre du premier étage. Une femme lui fait observer qu'il n'y a pas que les nourritures spirituelles dans la vie. Elle lui demande s'il ne veut pas effeuiller autre chose que les pages d'un livre. Elle trouve qu'il s'exprime avec un bel accent du Sud, elle en déduit qu'il débarque à Paris. Elle continue : s'il change d'avis, qu'il n'hésite pas à revenir. le poète parvient au café et y pénètre : il est salué par Paul Cézanne qui le présente à ses deux amis. Il lui commande une absinthe. Ils discutent et l'un d'eux informe Germain que Rimbaud a quitté Paris, avec cette crapule de Verlaine : ils sont partis pour Bruxelles. L'autre ami indique qu'il voit bien qui est Verlaine, un grand poète, en revanche il ne voit pas du tout qui est Rimbaud. Ce même jour de septembre 1872, un navire à Vapeur accoste à Douvres : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine font partie des passagers qui débarquent. Ils se rendent à la gare pour prendre le train de Londres. Ils s'installent dans un compartiment déjà occupé par un homme, puis une femme entre et les salue en s'installant. Lors du trajet, Verlaine demande à son ami s'il aime Douvres. Rimbaud lui répond que non, et que Bruxelles avait fini par le faire bâiller d'ennui. Verlaine estime que son compagnon n'ait jamais satisfait. L'autre répond par un extrait de poème : Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? Il continue : parfois il a l'impression de se faire traverser par des tourbillons de mots. Jusque-là, c'était comme s'il laissait venir à lui les visions. Il les attrapait. Puis il tentait de les dompter avec les mots. Mais désormais, ce sont les mots qui semblent précéder ses visions. Il voudrait ne plus avoir peur de leur lâcher la bride. Qu'ils soient plus libres, plus fougueux ! Sans aller n'importe où… Seulement il faut qu'il accepte de perdre un peu de contrôle. Il se dit que les recueils de poèmes sont les livres qui se vendent le moins : le lecteur salue le courage de ces auteurs qui évoquent un passage de la vie des trois poètes dont deux sont passés à la postérité, connus par le grand public : Paul Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), le troisième, moins connu, étant Germain Nouveau (1851-1920). Ce tome se compose de dix chapitres, couvrant une période allant de 1872 à 1877, les deux derniers se déroulant une dizaine d'années plus tard en 1886. le lecteur familier des deux poètes les plus connus retrouvent le fait que le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud avec un revolver, et il voit que le récit trouve une partie de son aboutissement dans la parution du recueil Les illuminations en 1886. En phase avec une écriture très spécifique pour la poésie, les auteurs ont imaginé une narration particulière : des pages divisées en deux ou trois parties horizontales. Dans le premier chapitre, la moitié supérieure de chaque page est parée de teintes entre gris et marron, et elle est consacré à Germain Nouveau qui rencontre Paul Cézanne dans un café, avec majoritairement deux bandes de cases. La moitié inférieure est dévolue au voyage d'Arthur Rimbaud et Paul Verlaine en Angleterre, dans des nuances tournant autour du vert bouteille, également majoritairement deux bandes de cases. Le décalage poétique commence avec la couverture : trois personnes sous l'emprise de la boisson, vraisemblablement gaies, et certainement illuminées, avec une définition des détails qui semble un peu floue, vraisemblablement un pont de Paris avec son parapet et son lampadaire caractéristiques, et sa chaussée pavée en queue de paon, mais en même temps le lecteur ne pourrait pas reconnaître le lieu exactement, ni même les personnages s'ils ne sont pas munis de leur accessoire (chapeau, pipe) dans une autre scène. Au cours du récit, l'artiste utilise cette gestion de l'imprécision pour différents effets : les visages pour laisser le lecteur projeter son émotion, la nature de certains revêtements de sol qui sont évoqués, certains arrière-plans en particulier dans les cafés quand l'intérêt du lecteur se focalise sur la discussion, et la mise en couleur. À part pour le dernier chapitre et pour les illustrations en double page du portail de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence (avec son tympan, son linteau et les montants sculptés), le dessinateur découpe chaque page par bande horizontale : deux ou trois, chaque bande suivant un ou deux des trois poètes. Pour chacune de ces bandes, une couleur est déclinée en plusieurs nuances pouvant s'échelonner entre le blanc et le noir, sans que ces deux extrêmes ne soient systématiquement présents. En outre, les dessins sont réalisés en couleur directe, sans recours à un trait de contour. Pour autant, chaque scène fourmille de détails précis et concrets qu'il s'agisse d'une grande vue d'ensemble d'un paysage, ou d'un cadrage serré pour une discussion intimiste. le lecteur éprouve une sensation de qualité quasi-photographique pour la finesse des sculptures décorant le pourtour du portail de la cathédrale Saint-Sauveur, pour les façades des immeubles parisiens, pour le quai de Douvres, pour la vitrine du café où Nouveau retrouve ses amis, les remparts de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, les immeubles face au Pont-Neuf, une vue de dessus à couper le souffle d'un escalier dans un immeuble, l'arrivée de trains en gare de Londres, l'échelle pour embarquer sur un ferry au départ de Livourne et à destination De Marseille, un désert de sable et de roches au Shoa, ou encore les chemins dans l'arrière-pays d'Aix-en-Provence. de même les personnages disposent d'une apparence spécifique qui permet d'identifier au premier coup d’œil chacun des trois poètes et Paul Cézanne, grâce à la jeunesse d'Arthur Rimbaud, et les barbes taillées différemment de Verlaine et Nouveau. La simple narration en deux ou trois bandes de couleur différente dégage une forme de diversité à chaque page, même quand l'une de ces lignes narratives repose sur une succession de champs et contrechamps en plan serré sur le buste des interlocuteurs. L'artiste sait concevoir des plans de prise de vue qui alternent plan fixe ou déplacement de caméra, maîtrisant ainsi la sensation de mouvement. La structure du récit invite à comparer ce qui se déroule dans une bande narrative à ce qui se déroule dans une autre placée juste en dessous, avec parfois des similitudes directes dans l'action des personnages, parfois des jeux de réponse ou de contraste. Lors de l'avant-dernière scène, le lecteur découvre le sens de ces dessins en double page, en plan fixe sur le portail de la cathédrale. La dernière scène se déroule en deux temps, d'abord cinq pages de discussion entre Germain Nouveau et un éditeur, à raison de douze cases par page, réparties en quatre bandes de trois, puis une forme très libre sans bordure montrant le poète cheminant sur un sentier comme s'il se déplaçait sur la page elle-même. le lecteur devient ainsi le témoin privilégié des discussions entre ces trois amis, sur la poésie, sur leur art, sur leurs limites, sur leurs frustrations et leur manque d'assurance, ainsi que de leurs voyages. S'il connaît un peu la vie de chacun, il repère plus facilement les moments ayant acquis une valeur de vérité historique et participant à la légende de ces poètes. Sinon, il prend les événements comme ils viennent, les déplacements, la conviction d'être un poète sans avenir, leur façon différente à chacun des trois, d'écrire, de pratiquer leur art, de ressentir l'acte de sculpter leur vision avec des mots. Il se rend compte que l'enjeu pour eux réside dans comment mener une vie leur permettant d'exercer leur art, et également en cohérence avec leur sensibilité artistique. Comment alimenter leur flamme sans se laisser gagner par la dérision ou la futilité de simples poèmes semblant en total décalage avec l'appréhension de la réalité par le reste du monde. En filigrane, il apparaît également la fragilité de leur entreprise, totalement soumise à des contingences arbitraires, à des mouvements d'humeur ou inspirations du moment aussi ténus que fugaces, en particulier pour ce qui est de la publication de leurs œuvres, et plus précisément pour Les illuminations. Assurément des auteurs qui prennent le risque de sortir des sentiers battus. Tout d'abord par le choix de mettre en scène des poètes, en s'attardant sur les vicissitudes de leur vie. Ensuite par une narration visuelle mêlant précision et évocation, en deux fils narratifs simultanés sur la même page, avec une mise en couleurs déclinant une couleur en plusieurs nuances. Enfin en évoquant leurs atermoiements et leurs revers de fortune, faisant ainsi ressortir leur fragilité, et les différents paramètres qui concourent à rendre leur création artistique quasi miraculeuse, tellement de choses venant la contrarier, la fragiliser, l'empêcher.
Catwoman - A Rome
C’est avec ce tome que je découvre enfin le travail des 2 auteurs dans l’univers de Batman. Je dois avouer que c’est bien sympa. La partie graphique est très agréable, même si j’ai trouvé les couleurs et l’esthétique des planches plus réussies que le trait. En tous cas, la narration est excellente, j’ai trouvé ça très fluide. Je ne connaissais pas les précédents événements, j’avoue avoir été un peu perdu en début de lecture mais cette virée romaine m’a bien accroché. Même si le final a eu peu d’impact sur moi, je me suis laissé bercer par notre héroïne et son entourage, l’utilisation du Sphinx m’a amusé et le personnage du tueur est bon. Un bon tome de Catwoman, le coup de s’expatrier de Gotham amène de l’originalité et marche bien. En plus grâce à la préface, j’en connais un peu plus sur l’histoire de son costume. Je dois avouer que c’est une excellente idée d’avoir abandonner les moustaches, notre héroïne gagne en aura. 3,5
L'Axe du loup
Un superbe récit de voyage, pudique et honnête, loin de la pédanterie intellectualiste qui pousse les marins à faire des phrases. Cette BD m'en rappelle beaucoup une autre, Le Photographe. Dans l'une comme dans l'autre, l'auteur préfère laisser la réalité absurde des steppes et des déserts exprimer elle-même sa poésie et sa profondeur plutôt que de se perdre dans des clichés lyriques assommants. Plutôt que de représenter un "bon sauvage" imaginaire prétexte à l'exposition d'une spiritualité convenue, les personnages rencontrés en route sont des humains, fous et alcooliques en effet, imparfaits et touchants, marqués au fer rouge par l'isolement et la rudesse de leur environnement ou de leur passé. Tout le sens de ce voyage est délicatement distillé dans ces portraits. Mais voilà que je commence à faire des phrases.
Grendel - L'Enfant Guerrier
Droit de succession - Ce tome fait suite à Devil's Reign (qu'il est indispensable d'avoir lu avant) et il regroupe les 10 épisodes de la minisérie du même nom, initialement éditée par Dark Horse en 1992. Cela fait 10 ans qu'Orion Assante (premier Grendel Khan) est décédé de vieillesse. Il avait réussi à sauver la race humaine de l'extinction, à unifier les nations du monde entier en s'installant comme dictateur à vie. Jupiter Assante (le fils d'Orion et de Laurel Kennedy (l'épouse légitime d'Orion) a été enlevé par un homme tout de noir vêtu avec un masque de Grendel. Les personnes qu'ils vont croiser l'appelleront le Paladin, ou Grendel Prime. Il emmène Jupiter à bord d'un sidecar futuriste vers une destination inconnue. Laurel Kennedy dépêche commando sur commando pour retrouver leur trace et récupérer son fils dont la destinée est de succéder à son père à la tête des nations de la planète. Mais les soldats se font décimer. Pendant ce temps là, elle assure la régence avec beaucoup de mal, grâce à Abner Heath, son conseiller, et elle séquestre Crystal, sa fille issue d'un précédent mariage. Dans le tome précédent, Matt Wagner avait atteint un niveau d'ambition remarquable pour son histoire. Il avait transformé le récit du méchant qui veut devenir le maître du monde en une intrigue complexe, à plusieurs voix, dans un futur post apocalyptique dénué de naïveté, pour un suspense politique magistral. À partir de là, il était évident qu'il ne pourrait pas faire plus sophistiqué en terme d'intrigue ou de narration ; il avait atteint le summum des transformations successives de Grendel. Donc il redescend d'un cran en s'attachant à la question de la pérennité de ce qu'a bâti Orion Assante, au travers de la question des modalités de sa succession. La moitié du récit est consacrée à la fuite en avant de Grendel Prime au travers des nations ravagées pour mettre Jupiter à l'abri des manipulations de sa mère. Cette partie est l'occasion pour Matt Wagner de renouer avec l'esprit d'aventure primaire des romans pour adolescents du dix neuvième siècle. Il y a de tout : course poursuite épique à bord du sidecar, duel au sabre laser, désert radioactif, sorcellerie, zombies, crocodiles, pirates, ruines radioactives, gorille en furie, et bien sûr des vampires (avec le retour de Pellon Cross). Ces passages sont très faciles à lire, immédiatement gratifiants pour le lecteur (plaisir primaire du frisson et de l'affrontement). Les dessins sont réalisés par Patrick McEown qui a un style simple, clair avec juste ce qu'il faut de détails pour ne pas tomber dans l'illustration fonctionnelle et tout venante. L'encrage est assuré par Matt Wagner, avec l'aide de Monty Sheldon pour un résultat peu remarquable. Par contre l'inventivité de Matt Wagner permet de chaque fois renouveler les mécanismes des confrontations successives, d'apporter plusieurs surprises et de ramener des personnages (Pellon Cross) et des éléments récurrents de la série. Cette succession de scènes dépasse donc le simple catalogue pour procurer un plaisir simple de grandes aventures dans des territoires inconnus et dangereux. L'autre partie du récit s'attache aux mécanismes de la succession du Grendel Khan, au développement des valeurs de cette nation mondiale encore fragile, au développement de la légende d'Orion Assante. Matt Wagner renoue avec la tragédie grecque en apportant quelques touches montrant le destin s'emparant des individus tels que Laurel Kennedy, Jupiter Assante, Crystal Kennedy, et d'autres encore. À nouveau, Wagner évite le simplisme et le manichéisme pour décrire les balbutiements de ce qui peut devenir une dynastie ou non au gré des choix plus ou moins heureux des uns et des autres, des manipulations et trahisons dans les coulisses du pouvoir et de la force de caractère des individus. Encore une fois il tisse une tapisserie d'envergure qui incorpore habilement des éléments essentiels du tome précédent. Le final est éblouissant d'astuce et d'émotion. Alors, oui ce tome est moins dense que les 2 précédents et il repose pour la moitié sur un plaisir de lecture lié aux aventures de Grendel Prime et Jupiter Assante. Mais l'autre moitié est toujours aussi ambitieuse et elle ne sacrifie rien à la sophistication du monde créé par Matt Wagner. Grendel Prime apparaît également dans la deuxième rencontre avec Batman (dans Batman/Grendel, scénario et illustrations de Matt Wagner) et dans une aventure (104 ans après les événements de "War child") qui sert de coda à l'expansion de Grendel à travers les siècles à venir (Devil Quest, scénario et illustrations de Matt Wagner). À partir de là, Matt Wagner a également permis à d'autres scénaristes et dessinateurs de s'approprier sa créature dans le monde de Jupiter Assante sous le titre générique de "Grendel Tales", à commencer par Four Devils, One Hell. Enfin pour ceux qui ont du mal à s'y retrouver dans l'ordre des différentes histoires, Matt Wagner a concocté une chronologie publiée sous la forme de Grendel Cycle.
Tue-moi à en crever
Bien noir - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il regroupe les 10 épisodes initialement parus en 2000/2001, écrits, dessinés et encrés par David Lapham. le récit est en noir & blanc. L'histoire commence alors que la police effectue les relevés sur la scène du décès, Eve Kroft s'est pendue au ventilateur du plafond de sa demeure qu'elle partage avec Steven Russell son mari. le suicide ne semble pas faire de doute. Mais la famille Kroft est convaincue que c'est l'attitude de son mari qui a fini par pousser leur fille à se donner la mort, trop malheureuse dans ce mariage sans amour. La famille Kroft engage Sam Fred un privé sans gêne, n'hésitant pas à interpeller Steve Russell après l'enterrement pour lui dire qu'il fera tout pour le coincer et lui faire porter le chapeau. Russell est de fait l'héritier de la fortune de sa femme ce qui attire la convoitise de quelques uns, dont un ami d'enfance prénommé Tony aux activités un peu louches. Ensemble autour de plusieurs verres, ils se remémorent le passé, et évoquent Tara, une belle blonde qui faisait tourner toutes les têtes de au lycée. Steve se met en tête de la retrouver, cette jeune femme qui a suscité ses premiers émois amoureux, jamais concrétisés. De 1995 à 2005, David Lapham a écrit et dessiné la série "Balles perdues" qu'il a autoéditée et qui a bénéficié d'une réédition par Image Comics débutée en 2014 : à commencer par Victimologie. Lapham est un auteur complet disposant d'une grande culture polar, ainsi que d'une compétence artistique avérée pour mettre en scène des comportements à risque (Silverfish ou Young liars), ainsi que pour l'horreur glauque (Psychopathe) ou viscérale (Ferals). "Murder me dead" appartient au genre du polar. Le récit est centré sur le personnage de Steve Russell ; il est présent dans chaque scène (à l'exception du dernier épisode). David Lapham utilise avec un savoir-faire indéniable les conventions du polar. Steven Russell est un pianiste de jazz, sans grand talent, dont le mariage s'est délité dans l'indifférence froide et polie, jouant du piano dans le restaurant dont sa femme est propriétaire. Cette dernière est une femme d'affaires avisée, sans joie de vivre issue d'une riche famille. Russell vit de son argent, subissant lui aussi cette existence sans joie. le lecteur retrouve également la figure du détective privé fouineur et désagréable, l'héritage providentiel, les gros bras prêts à dérouiller les gêneurs, une femme incapable de s'extraire d'un milieu de truands, une disparition, un passage en prison, etc. David Lapham associe tous ces éléments de manière naturaliste, sans misérabilisme ou voyeurisme, sans que le récit ne bifurque vers la paranoïa ou les scènes d'action violente. Il a construit une histoire singulière dans laquelle le personnage principal essaye de profiter de la chance qui lui est donnée de refaire sa vie, et d'aider Tara à s'en sortir. Il fait de Steven Russell un individu sympathique, plutôt positif, sans être nigaud ou particulièrement intelligent. Malgré sa bonne volonté, les choses ne vont pas en s'améliorant, elles se dégradent progressivement. Chaque action entreprise par Russell finit par échouer tranquillement. Lapham indique dans sa préface qu'il a souhaité rendre hommage aux films noirs des années 1950 où les réalisateurs devaient preuve d'inventivité pour suggérer ce qu'il leur était interdit de montrer par le code Hays (code de censure des films américains de 1934 à 1966). du coup le récit s'inscrit dans le registre du polar psychologique, montrant les individus devant faire avec les contraintes et la pression de leur situation. Lapham s'avère un dessinateur très compétent dans ce registre du thriller psychologique. Ses dessins s'inscrivent dans un registre descriptif, sans esbroufe. Il dessine des individus à la corpulence variée et normale, dans des lieux ordinaires disposant tous de particularités les rendant uniques, sans qu'ils n'en deviennent exceptionnels. Lapham opte pour une narration graphique rapide et dense, avec un nombre moyen de 9 cases par page, ce qui est élevé pour un format comics, et très inhabituel. Il en résulte un rythme rapide sans être frénétique, une bonne densité narrative, sans que les cases n'en deviennent encombrées. Lapham réalise des dessins précis sans être méticuleux, avec un trait un peu gras qui permet de conserver une apparence de spontanéité aux images, de leur conférer une forme de naturel sans affèterie. Derrière cette apparence sans chichi se cache une mécanique d'une grande précision. David Lapham a conçu une intrigue solide, respectant les bases du roman noir : sonder la noirceur de l'âme humaine. Au fur et à mesure que Steven Russell prend conscience de la réalité de sa situation, le lecteur accélère sa lecture sous la pression de ce suspense posé mais implacable. Lapham consacre un épisode entier à décrire la mise en œuvre d'un meurtre, les difficultés matérielles rencontrées, la durée de l'agonie. Il réalise là un exercice délicat qui consiste à montrer au lecteur que l'acte n'a rien de simple ou d'évident, encore moins d'anodin. Ce choix évoque celui d'Alfred Hitchock s'attardant sur les mêmes détails matériels dans le Rideau déchiré pour montrer à quel point il est difficile, long et pénible de tuer un homme. Cette histoire constitue l'équivalent d'un roman noir, dans lequel l'auteur met en scène un individu ordinaire sans être banal qui essaye de se construire une nouvelle vie plus agréable que la précédente. En cherchant à concrétiser un amour sincère, il côtoie des individus qu'il ne fait pas bon connaître, s'enfonçant insensiblement dans une situation de plus en plus noire. David Lapham maîtrise les conventions du polar et en réalise un tout en retenue, sans effet spectaculaire, mais sans rien sacrifier à la noirceur du genre.
Scène de crime
Héritage meurtrier - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il regroupe les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1999, écrits par Ed Brubaker, dessinés par Michael Lark, encrés par Lark (épisode 1), et Sean Phillips (épisodes 2 à 4), avec une mise en couleurs réalisée par James Sinclair. Jack Herriman est un jeune détective privé, peut-être même pas trente ans. Une fin de nuit, il rentre chez lui à pied sous la pluie. Une voiture s'arrête à côté de lui : le sergent en civil Paul Raymonds le salue et lui indique que le lendemain il va recevoir la visite d'une jeune femme qui souhaite lui confier une affaire. Il lui demande de bien la recevoir. Herriman rentre chez lui, enfin à la boutique Scène de Crime, mi-librairie, mi-galerie, tenue par Knut Herriman, son oncle, et sa compagne Molly qui l'ont élevé depuis qu'il a douze ans. Il monte dans sa chambre qui se situe à l'étage. Effectivement, le lendemain, le téléphone sonne vers 10h00 et une jeune femme indique qu'elle vient le voir d'ici une heure. Il est prêt en avance, son bureau se trouvant à deux pièces de sa chambre. Alexandra Jordan lui explique qu'il a été recommandé par Paul Raymonds. Elle continue : elle est venue le trouver parce qu'elle et sa mère s'inquiètent de la disparition de sa jeune sœur Maggie. Voilà presque un mois qu'elle n'a pas donné signe de vie. Elle n'est pas passée chez elle, même pas pour prendre d'autres affaires. Elles ne l'ont pas signalé à la police parce que Maggie a eu un passé agité. En réponse à une question de Jack, elle lui remet une enveloppe avec tous les renseignements nécessaires sur sa sœur. Elle lui tend une photographie et explique qu'elle a retrouvé des prospectus sur une communauté appelée Lunarhouse. Jack lui répond qu'il ne reste plus qu'à signer un contrat et il peut se mettre au travail. S'il n'a rien trouvé de concret, il viendra visiter l'appartement de Maggie dès le lendemain. Après le départ d'Alexandra Jordan, il étudie les documents qu'elle lui a laissés. Il se doute qu'elle doit être l'amante de Paul Raymonds et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas souhaité que la police s'en occupe et qu'il l'a dirigée vers lui. Puis il descend pour sortir. Il indique à Knut et Molly qu'il va faire quelques visites concernant l'affaire dont il s'occupe et leur demande de prendre des notes si Whitey appelle avec des renseignements sur une plaque minéralogique. Jack Herriman commence par le plus évident : il se rend à Lunarhouse, l'adresse étant indiquée sur le prospectus. Il s'agit d'une maison à trois étages, fréquentée par des jeunes qui entrent et qui sortent. Il décide d'y aller au culot, comme s'il était normal qu'il soit là. Ça passe tout seul, et il monte à l'étage en passant son nez dans les pièces dont les portes sont ouvertes. Il finit par y avoir quelqu'un qui lui demande ce qu'il cherche : il répond qu'il cherche une copine appelée Maggie. Ça ne convainc pas son interlocuteur qui siffle et Justin Pullwater, un grand balaise, arrive pour s'occuper de son cas. Avant que Jack ne soit vraiment en difficulté, Mitchell Luna en personne vient s'enquérir de ce qui se passe. Paru en 1999, cela fait maintenant 20 ans que cette histoire est régulièrement rééditée par divers éditeurs. Elle constitue deux étapes significatives dans le monde des comics. Pour commencer, c'est le retour en grâce du genre polar. Deuxièmement, c'est la première collaboration entre Brubaker & Phillips, un duo ayant produit par la suite des séries comme Sleeper, Criminal, Incognito, Fatale, Killed or be killed, The Fade Out, Reckless, autant de polars d'une rare qualité. le lecteur retrouve les conventions du polar d'entrée de jeu. Pour commencer une enquête : le détective privé doit retrouver une personne disparue, puis il doit enquêter sur un crime lié directement à la disparition. Comme dans tous les bons polars, l'intrigue s'inscrit dans une réalité sociale et culturelle. L'histoire se déroule à San Francisco, et il reste des traces de l'utopie hippie, de la vie en communauté, de l'amour libre, de l'usage de produits qui ouvrent les portes de la perception (de la drogue). Au fil des séquences, le lecteur découvre d'autres artefacts culturels comme la possession d'armes à feu aux États-Unis, un métier au positionnement moral délicat (photographe de scènes de crime), les manquements des parents dont les conséquences se reportent sur les enfants, qu'il s'agisse de l'incidence des risques de leur profession (policier), d'un délaissement de leur progéniture, d'un mode de vie atypique. Tout ceci fonctionne sur la base de plusieurs mystères qui accrochent le lecteur et l'incitent à essayer de rétablir les liens logiques par lui-même, à anticiper certaines révélations. Cette qualité Polar fonctionne d'autant mieux que la narration visuelle donne de la consistance à aux différents lieux. du début jusqu'à la fin, Michael Lark s'investit dans la représentation des environnements, sans succomber à la tentation d'alléger ses fonds de case pour avancer plus vite dans ses planches. le lecteur peut donc voir la galerie-librairie de Knut & Molly, quelques rues de San Francisco, la pièce qui sert de bureau à Jack, la maison de ville qui sert de lieu d'habitation à la communauté Lunarhouse, le motel où s'est réfugiée Maggie Jordan, et le diner où elle va manger avec Jack, quelques pièces du commissariat où travaille Paul Raymonds comme son bureau et le stand de tir, le bar que fréquente Jack, une chambre d'hôpital, une grande ferme à la campagne. À chaque fois, il décrit ces lieux en montrant leurs dispositions, leurs volumes et des éléments d'aménagement spécifiques qui les rendent uniques, le lecteur éprouvant la sensation qu'il peut s'y projeter, qu'il pourrait tourner la tête et voir ce qu'il y a au-delà de la bordure de la case. Comme indiqué dans la postface de Brubaker, l'encrage de Sean Phillips apporte un aspect moins lissé, et un poids avec des aplats de noir à la surface irrégulière, comme si chaque élément portait à la fois la trace d'usure occasionnée par l'activité humaine, et le fait que le protagoniste ne peut pas enregistrer tous les détails avec exactitude et précision, tout à fait comme agit la perception de chacun. Le dessinateur et l'encreur traitent les personnages de la même manière que les décors : il n'y a pas d'exagération physique ou romantique. Ils mettent en œuvre une direction d'acteur de type naturaliste : les gestes sont mesurés, ceux d'adultes, et les expressions de visage permettent de se faire une bonne idée de l'état d'esprit de chacun, sans que les émotions ne soient à fleur de peau, ou ne soient exacerbées. le lecteur peut ressentir la perplexité de Jack Herriman quand les faits ne s'emboîtent pas de manière logique, son inquiétude quand il sent que la situation lui échappe avec des risques pour sa personne, une forme de résignation sous-jacente quant à ses limites personnelles et aux actes abjects que son enquête met à jour. le lecteur perçoit également le caractère des personnages secondaires, que ce soit la manipulation incontrôlable de Maggie, la rancœur de Suzanne Jordan, les automatismes professionnels de Knut, etc. Cette proximité avec les personnages est accentuée par le flux de pensée de Jack Herriman, très fourni. Il est visible qu'il s'agit d'une oeuvre de jeunesse du scénariste et qu'il met tout ce qu'il peut sur chaque page pour apporter plus de consistance que ce soit à la psychologie de son personnage principal, où aux éléments socioculturels. Accro aux œuvres de Brubaker & Phillips, le lecteur éprouve la curiosité de découvrir comment leur association a commencé. Il plonge dans un polar de bonne qualité, que ce soit pour la narration visuelle, ou l'intrigue, avec une dimension sociale et culturelle bien intégrée, peut-être un peu bavard, avec une forme de révélations encore un peu artificielle
Le Cercle
Perso, un de mes coups de coeur : une histoire prenante, avec ces gens qui des pouvoirs mais sans être des super-héros. Rien n'est totalement manichéen dans le scénario même si on a un grand méchant et une (voire deux) héroïnes : chaque page apporte de l'info, touche par touche. Une série courte que je relis avec plaisir.
La Trilogie Nikopol
Une œuvre à ne pas lire si vous êtes dépressif : Bilal est un grand angoissé qui traduit ses névroses dans ses œuvres ! Une œuvre magnifique, avec des dessins et des couleurs sublimes dans un style inimitable, pour un scénario mêlant SF, mythologie égyptienne et satire sociale mordante !