Mais quelle bonne idée d'avoir adjoint à ce récit d'amours une dimension fantastique !
Nos rives partagées aurait pu n'être qu'un simple récit choral dans lequel nous aurions suivi trois couples de trois tranches d'âges différentes. Le récit aurait été touchant, à l'image des personnages qui l'animent, mais peu original. Le lecteur se serait simplement identifié à l'un ou l'autre personnage, aurait pris en affection tel ou tel autre, aurait apprécié l'évolution des relations entre ces couples, les débuts hésitants, les maladresses, les failles cachées. C'aurait été agréable... mais il aurait sans doute manqué quelque chose.
Pour remédier à cette situation, les auteurs ont apporté une dimension fantastique au récit, en donnant à des animaux la fonction de témoins privilégiés. Nous suivons ainsi leurs digressions à propos de la race humaine, de ses incohérences, de sa futilité. Deux animaux se voient ainsi dotés d'un rôle de taille dans cette histoire : la sage grenouille et le chat cynique, par leur regard extérieur, jugent nos couples avec un regard vierge, parfois attendri mais souvent narquois. Cette dimension apporte beaucoup de poésie au récit et lui permet de sortir du tout-venant.
Je guettais cette sortie depuis quelques temps, appâté par le nom des auteurs. J'avoue avoir eu un peu de mal à rentrer dedans mais une fois que la sauce a pris, je n'ai plus lâché prise. Le scénario de Zabus dégage la poésie et la bienveillance à laquelle il m'a déjà habitué par ailleurs. Le dessin de Nicoby est toujours aussi frais et accessible. Lui aussi dégage une forme de bienveillance qui convient parfaitement au récit.
Au final, sans pouvoir parler d'un pur chef-d'œuvre, je trouve que les auteurs ont réussi à créer quelque chose d'original tout en restant très classique. Franchement pas mal du tout !
Une étrange aventure
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Ce tome comprend une histoire complète qui se rattache à l'environnement appelé Hypermonde, développé par Serge Lehman, voir La Brigade chimérique. Il contient un récit en 62 pages de bande dessinée, initialement paru en 2013, écrit par Serge Lehman, et dessiné par Gess. Il met en scène l'homme truqué, un personnage créé en 1921 par l'écrivain Maurice Renard (1875-1939), dans le roman du même nom L'Homme truqué.
La première séquence se déroule le 27 mai 1918, lors de la bataille du Chemin des Dames, alors que le capitaine Jean Lebris de l'Armée Française essaye d'échapper à la mitraille. Il se réveille quelques temps plus tard dans un hôpital en ayant perdu la vue.
Le 11 janvier 1919, la professeure Marie Curie installe son institut du radium au pied de la montagne saint Geneviève à Paris. Elle y reçoit la visite de Léo Saint-Clair, alias le Nyctalope (voir L'Oeil de la nuit). Il lui raconte que depuis quelques temps rôde au Nord de Paris, un voleur avec une tête de fer que la populace a affublé du nom de l'Homme truqué. Il la sollicite pour qu'elle l'aide à l'arrêter.
Dans la page précédent le début de l'histoire, Serge Lehman indique que ce récit constitue une adaptation libre du roman de Maurice Renard. de fait le lecteur peut identifier d'autres références au cours de sa lecture. Une colonne Morris porte l'affiche du film Les Vampires de Louis Feuillade. Maurice Renard apparaît et joue un rôle de premier plan dans le récit. La dernière scène intègre un individu nommé Gyula Halász, un futur grand photographe parisien. Il apparaît également un journaliste américain un peu insistant du nom d'Harold Hersey, où là il sera nécessaire d'aller se renseigner dans une encyclopédie pour savoir de qui il s'agit (auteur entre autres d'une biographie de Margaret Sanger). D'un côté, Lehman met en avant toutes ces références (sauf peut-être l'affiche de film) pour être sûr que le lecteur ne puisse pas les rater. de l'autre côté, ne pas les connaître produit un agacement passager (du fait de leur mise en avant), mais cela ne nuit pas à la compréhension de l'intrigue.
Le scénariste raconte son histoire à sa manière, à sa guise. Il incorpore quelques illustrations pleine page (souvent une une de journal ou de magazine), mais pas à intervalle régulier. Il y a plusieurs scènes d'action qui elles aussi interviennent sans souci de régularité, ni pour scander un rythme particulier. Si le titre de l'histoire le met en avant, il faut attendre la page 25 pour que l'homme truqué intègre les personnages principaux.
Serge Lehman prend le temps d'installer un premier mystère concernant l'identité de cet homme masqué et de ses capacités, ce qui, dans cette première partie, fait de Marie Curie et de Léo Saint-Clair les personnages principaux, sans que leur caractère ne soit très développé. le centre d'intérêt de la narration porte plus sur cette chasse à l'homme, qui permet d'exposer les particularités de cet Hypermonde. Il s'agit d'une forme de rétro-futurisme dans lequel la science a connu un essor plus important que dans le nôtre (à la même époque) grâce à des recherches sur le radium, un sous-genre que l'on peut qualifier de radiumpunk comme le dit l'auteur (plutôt que du steampunk, une autre forme de rétro-futurisme basé sur les machines à vapeur).
Une fois l'homme truqué entre de bonnes mains, l'histoire se développe alors dans une autre direction, avec un ennemi invisible. À nouveau l'intrigue permet d'exposer les capacités de l'homme truqué. Cette histoire développe donc essentiellement une intrigue en 2 parties, ainsi qu'un rétro-futurisme original.
Pour donner corps à cette fantaisie historique, Serge Lehman a recruté le dessinateur Gess, qui avait déjà mis en images les aventures de la Brigade Chimérique. La première séquence (3 pages) est quasiment muette et permet d'apprécier le sens de la narration du dessinateur, les cases s'enchaînent toutes seules, l'action étant compréhensible du premier coup d’œil. Avec la deuxième séquence, le lecteur peut apprécier le sens du détail dans les décors. Il apprécie aussi la pertinence de la mise en couleurs qui renforce des dessins dont les traits sont parfois un peu fragiles, qui ne donnent pas assez de consistance aux éléments qu'ils détourent.
Par la suite, le lecteur apprécie la capacité de Gess à réaliser une reconstitution historique consistante de Paris. Il a dû effectuer un travail de recherches conséquent pour aboutir à ces artères parisiennes d'époque, ou à ces intérieurs évoquant effectivement l'entre-deux guerres. le lecteur remarque également facilement la versatilité du dessinateur qui laisse de côté le dessin de BD traditionnel (détourage des formes par le biais d'un trait à l'encre), pour passer au crayon avec une teinte dominante (l'évocation des larcins de l'homme truqué, page11), ou encore à des techniques composites pour réaliser les facsimilés des couvertures de magazines.
Il faut un peu de recul pour apprécier les talents de metteur en scène de cet artiste. À bien y regarder, les scènes de dialogue apporte leur lot d'information visuelle, que ce soit par le langage corporel des interlocuteurs, ou par leur déplacement. Gess ne se contente pas de cases alternant champ et contrechamp entre les 2 interlocuteurs.
Petit à petit, le lecteur se laisse entraîner par cette narration posée, avec certains personnages qui utilisent des phrases construites (le Nyctalope ou Maurice Renard) à l'opposé d'un langage parlé, avec un flux d'information constant, sans être envahissant, avec une évocation de Paris consistante, sans pour autant aller jusqu'au tourisme historique. Il se laisse prendre au jeu de ce sous-sous-genre (le radiumpunk), avec des avancées technologiques bien mystérieuses, et finalement assez vagues.
L'une des grandes réussites de Serge Lehman et Gess est d'avoir su mettre en scène des individus aux capacités extraordinaires, dans un contexte français. le lecteur ne ressent jamais l'impression de lire une histoire de superhéros à la française. Il lit un récit enraciné dans la culture française, et dans une époque clairement identifiée qui ne se limite pas à un décor de carton-pâte. Effectivement, les personnages évoluent bien à Paris, en 1919. le lecteur peut le constater.
Ces capacités extraordinaires restent tout de même assez floues. Finalement il n'y aura pas d'explication quant à la vision électrique d l'homme truqué. Par contre Gess a imaginé une représentation qui rend compte de cette vision étrange. Les capacités du Nyctalope restent elles aussi assez vagues (tout du moins à la lecture de ce seul tome), ainsi que sa source d'argent, ou sa liberté d'indépendance vis-à-vis des forces de l'ordre de la République.
L'intrigue présente plus de consistance et réserve plus de surprises. Il s'agit donc à la fois du retour à la société normale pour l'homme truqué, ainsi que d'un étrange mystère associé à un immeuble de logements parisiens. Lehman met en scène un homme qui souhaite revenir à la normale, alors même que son apparence a profondément changé suite aux expériences dont il a été le cobaye involontaire. Il est possible d'y voir une métaphore du traumatisme occasionné par la guerre qui transforme le soldat au point qu'il n'y ait plus de retour à la normale possible. Avec ce point de vue en tête, la deuxième partie du récit renforce cette allégorie dans la mesure où le traumatisme du capitaine Jean Lebris lui permet de voir des choses que les autres êtres humains (les civils) ne sont pas capables de voir.
Ce tome possède la qualité de pouvoir être lu indépendamment de ceux de la Brigade Chimérique, et de proposer une aventure originale et divertissante, à la fois du fait de la reconstitution historique, mais aussi de par le merveilleux qu'introduisent ces inventions rétro-futuriste nées d'une technologie d'anticipation basée sur le radium. le lecteur aurait apprécié que les protagonistes disposent de plus de personnalité, pour pouvoir mieux s'identifier à leurs difficultés.
La généralisation de l’utilisation par la police d’armes « non-létales » (en tout cas présentées comme telles – ce qui a pour effet d’augmenter singulièrement leur utilisation), comme les grenades offensives ou de « désencerclement », les flashballs, mais aussi les doctrines de plus en plus répressives de L’État (ministère de l’Intérieur en tête) vis-à-vis de certaines populations (habitants des quartiers populaires, immigrés ou prétendus tels, Gilets jaunes, supporters) a pour effet de multiplier les « bavures ».
Ce documentaire est le récit de ce qui est arrivé à un jeune homme, victime de l’un de ces tirs – sans qu’il y ait eu de réelle raison – qui lui a fait perdre un œil. C’est aussi le récit de la complicité de certains magistrats, de la complaisance des médias relayant sans enquête le discours « officiel », pour étouffer l’affaire, après avoir tenter de faire passer la victime pour le fauteur de troubles qu’il n’était pas.
Ce genre de récit est édifiant, et montre un visage de notre « démocratie » inquiétant. Hélas, il n’est pas isolé. Mais la lecture et la diffusion de ce genre de récit peut éventuellement permettre d’ouvrir les yeux, et de relancer le débat sur les violences policières et leur quasi impunité (la liste s’est singulièrement allongée depuis les Gilets jaunes ou certaines évacuations de ZAD ou autres manifestations anti-bassines).
Une réalité qui pose questions. Un récit à lire – même si le Monde diplomatique ou le Canard enchaîné ont pu relayer ce type d’affaires, sans que cela ne fasse changer le gouvernement de politique.
A noter que toutes les informations et affirmations sont clairement sourcées.
J'avais lu il y a une dizaine d'années le premier cycle de deux volumes de cette collection, et j'avais souvenir de l'ambiance sombre et poisseuse d'un bordel dans Paris. Ça marche toujours aussi bien à la relecture ! Hubert nous brode un scénario plutôt efficace et porté par le dessin de Kerascoët qui allie un trait charbonneux et des personnages dessinés très fins qui donne une patte très marqué à l'ensemble. C'est sombre, dans les couleurs autant que dans les thèmes, comme souvent avec Hubert.
Le récit est en deux histoires distinctes, avec deux ambiances bien différentes. Hubert présente deux récits croisés dans deux veines distinctes : un polar en huis-clos pour le premier, un questionnement social pour le second. Si j'ai une préférence pour le premier, je dois dire que le deuxième apporte de nouvelles réflexions pas dénuée d'intérêt (questionnements sur la sexualité et les classes sociales). Ce qui m'a frappé à la lecture, c'est que Hubert décrit un univers impitoyable dans lequel il est bien difficile de trouver un gentil. Tout le monde il est moche, ici, chacun avec ses préjugés et ses secrets. La fin est assez intense, niveau drame, avec un accent sur l'impossibilité de résoudre certaines choses. Une autre époque, qui nous rappelle que des choses normales aujourd'hui ont pu être horrible par le passé.
Histoire noire et torturée sur la difficulté de vivre dans ces années-là pour des jeunes femmes seules, pour des jeunes hommes mal dans leur époque (ce qui m'a rappelé par certains aspects ce qu'il développera dans Monsieur désire ?), pour tout ceux qui sortaient de la norme, Hubert parle aussi de la difficulté de vivre pour les plus pauvres, tandis que les nantis sont couverts, protégés et intouchables. Des thématiques chères à l'auteur qui les réutilisera de nombreuses fois, preuve de leur importance dans son œuvre. En le découvrant, je ne peux qu'être d'accord.
3.5
Second album de James Sturm que je lis et cela m'a bien plus convaincu que le fade ''Le Jour du Marché''.
Au vu du résumé de la quatrième de couverture, je pensais que le thème principal de l'album serait les tensions qui se sont créées entre démocrates et républicains depuis l'élection de Donald Trump en 2016. Les États-Unis devenant chaque année un pays de plus en plus polarisé où les paroles modérées semblent exister de moins en moins dans l'espace public et des politiciens sont tellement extrémistes dans leurs propos qu'en comparaison Marine Le Pen à l'air d'une centriste modérée. En fait, on voit ça quelques fois au travers de la future ex-femme du héros qui a un comportement sectaire qui représente bien ce qui est malheureusement devenu une norme au pays de l'Oncle Sam.
Je pense que ce que Sturm voulait surtout aborder était la vie quotidienne d'un travailleur américain qui ne fait que subir la vie à une époque où le rêve américain semble bel et bien terminé. Il est démotivé par les élections après que Sanders ait perdu les primaires démocrates face à Hillary Clinton, il est victime d'un patron malhonnête, sa femme qui vient d'un milieu plus aisé le quitte et ne veut pas écouter ses problèmes....C'est une belle représentation du travailleur américain moyen qui essaie tant bien que mal de vivre sa vie au quotidien.
Le scénario est bien construit et prenant pour peu qu'on aime les histoires qui racontent la vie de tous les jours. Le personnage principal est attachant malgré ses défauts et j'ai bien aimé suivre sa vie. Je pense toutefois qu'il faut quelques connaissances sur la société américaine contemporaine pour bien comprendre toutes les subtilités du scénario.
Je n'avais pas relu cette BD depuis longtemps et à la relecture je trouve que ça marche franchement bien comme idée. De base, c'est une plongée dans un enfer de Dante revisité et surtout un hommage à plusieurs œuvres que le duo semble apprécier. Et pourtant je trouve qu'entre l'hommage, l'utilisation et le récit en lui-même, l'équilibre est là.
La BD est émaillé de petits jeux de mots, souvent bien trouvés, de réemplois de situations ou de personnages qu'on reconnaitra aisément si les références sont connues, mais aussi de petites trouvailles intéressantes plus méta sur la BD (comme la question de sortir de la planche). C'est une histoire qui joue sur les codes pour nous présenter un univers certes foutraque au premier abord mais qui comporte son lot de jolies trouvailles. La clé de lecture de l'ensemble, donnée à la fin de la BD ajoute une couche supplémentaire et je trouve personnellement que ça marche plutôt bien.
Le dessin de Enfin libre a un aspect curieux mais qui marche bien, renforcé par une peinture à l'aquarelle dont les tons changent à chaque passages dans un autre endroit. Globalement c'est efficace visuellement.
J'avais un bon souvenir de ma lecture, à la relecture je trouve que ça fonctionne toujours aussi bien. Lecture recommandée !
Crise de la cinquantaine
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Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2015, écrits par James Robinson, dessinés et encrés par Greg Hinkle, avec une mise en couleurs réalisée par Hinkle lui-même. Ce tome commence par un texte d'introduction d'une page rédigé par James Robinson et expliquant le contexte de la genèse de cette histoire, ainsi qu'une partie de ses intentions.
James Robinson est dans le plus simple appareil en train de téléphoner à Eric Stephenson (l'éditeur d'Image Comics), concernant un projet de comics. Stephenson lui suggère d'écrire une histoire sur un vieux personnage tombé dans le domaine public : Airboy (David Nelson II). À contre coeur, Robinson accepte. Il sort descendre quelques verres le soir, dans un bar, mais aucune idée ne lui vient à l'esprit et son carnet de note reste vierge de toute idée, de toute note. le lendemain, il s'excuse auprès de Jann, sa femme, d'avoir été bruyant en rentrant. Puis il va chercher Greg Hinkle (le dessinateur) qui lui a été assigné, à l'aéroport. Il le ramène à San Francisco où il a pris une chambre pour 2, afin de ne pas gêner Jann et que celle-ci ne grippe pas le processus créatif.
Pour essayer de relancer le processus créatif (après une après-midi stérile passée dans la chambre d'hôtel), James Robinson emmène Greg Hinkle boire quelques verres dans un rade. Puis il va s'approvisionner en coke auprès d'une connaissance, et enchaîne avec quelques tequilas dans un autre bar, et un ou deux rails dans les toilettes. Ils continuent avec un peu d'ecstasy, et finissent tous les deux dans la chambre d'une dame plantureuse (aux tétons piercés) et peu farouche. Après cette nuit de débauche, ils ont tous les deux la même vision : l'apparition d'un jeune homme portant un pantalon de cavalier, des bottes de cuir, une tunique rouge et des gants jaunes. C'est Airboy.
James Robinson est un scénariste réputé dans le monde des comics, en particulier pour sa série The Starman dans laquelle il réhabilitait un ancien nom de superhéros, au travers d'un nouveau porteur du nom (Jack Knight), et de toute une dynastie de superhéros, abordant la question d'héritage, de degré de liberté, avec une connaissance enamouré des recoins de l'univers partagé DC. Il avait également réalisé une histoire compète à la gloire des superhéros des années 1950, avec une approche adulte : The Golden Age, toujours pour l'éditeur DC. Mais ses travaux de la première moitié des années 2010 pour DC manquait de sensibilité, et ceux pour Marvel (plus nuancés, sur les séries Fantastic Four et All new Invaders) n'avaient pas conquis le lectorat. C'est sur la base de constat amer que débute ce récit. Il montre sans fard un cinquantenaire ayant perdu l'étincelle créative et préférant les plaisirs immédiats de l'alcool et de la drogue.
James Robinson et Greg Hinkle adoptent un ton narratif très franc et même cru. le lecteur les voit en train de se poudrer le nez (à l'initiative de Robinson) et se trimbaler à poil, avec le sexe à l'air (Robinson faisant même un complexe devant la taille de l'engin d'Hinkle). La dame en recherche de relation sexuelle n'a rien de glamour. La fellation dans les toilettes du bar à travestis frôle avec le glauque en ce qui concerne l'attitude de Robinson. Ce récit n'est donc pas pour les prudes, mais pour les lecteurs avertis. Ce n'est pas un récit à lire d'une seule main, les scènes de sexe n'étant pas nombreuses (3 au total) et le voyeurisme ne déclenchant pas d'excitation.
James Robinson intègre bien le personnage d'Airboy, avec un certain respect. Il le traite en héros, combattant les forces nazies pendant la seconde guerre mondiale, avec des valeurs morales des années 1940, sans qu'il ne soit niais pour autant. le lecteur qui ne connaît pas Airboy n'aura aucune difficulté à comprendre qui il est et quelles sont ses caractéristiques, car le scénariste intègre les explications nécessaires en cours de route, sur ce personnage créé en 1942, par Charles Biro, Dick Wood et al Camy. le lecteur qui connaît le personnage (par exemple par la série débutée en 1982, réalisée par Chuck Dixon & Timothy Truman, voir Airboy Archives Volume 1) constate que James Robinson dispose d'une connaissance plus que superficielle d'Airboy et des personnages secondaires de la série comme Black Angel, Flying Dutchman, Iron Ace (Ronald Britain), Skywolf (Larry Wolfe), et la sculpturale Valkyrie (Liselotte von Schellendorf). Ce scénariste est donc fidèle à sa réputation d'auteur respectueux et même amoureux des personnages qu'il écrit.
Pour réaliser cette satire, James Robinson a lui-même choisi de faire appel au jeune dessinateur Greg Hinkle. Cet artiste dessine dans une veine réaliste, avec un léger degré de simplification, et une légère exagération comique. La couverture de l'ouvrage montre qu'il n'hésite pas à s'investir dans les détails quand une situation le justifie. James Robinson est naturel sur la cuvette des WC, avec le papier toilette prêt à servir sur son support. Par contraste, l'appartement d'Eric Stephenson est spacieux et lumineux, avec une vue sur la baie. Chaque bar bénéficie d'un aménagement différent. La vue du dessus du lit de la dame, avec ses 2 amants d'une nuit montre tout le bazar des vêtements jetés pêle-mêle, des cadavres de canettes et le lecteur peut donc se livrer à une comparaison de la taille des engins des 2 messieurs. le passage par la boîte de travestis montrent des clients peu respectueux de leur environnement (graffitis dans les toilettes).
Le dessinateur représente Robinson avec une ligne de cheveux en recul et un ventre un peu flasque. Il se représente lui-même avec une silhouette un peu dégingandée. David Nelson II est plus fringuant, comme il se doit pour un héros de papier, mais sans être sous stéroïde pour autant. Liselotte von Schellendorf (Valkyrie) n'a rien perdu de son port altier, de sa silhouette parfaite et de son décolleté affriolant. Les personnages du monde réel portent des vêtements banals et réalistes, alors qu'Airboy et ses compagnons ont des tenues conformes à la série de comics dont ils sont issus. Les expressions des visages sont nuancées et donnent une bonne indication de l'état d'esprit de chaque personnage dans chaque séquence.
Greg Hinkle introduit de discrètes touches humoristiques, sans transformer la narration visuelle en grosse farce. Certaines expressions de visage sont un peu exagérées pour montrer une grande surprise ou une conscience aigüe d'un comportement inadapté. Lors des scènes d'action, le langage corporel de Robinson et celui d'Hinkle est également exagéré pour montrer qu'ils ne sont pas à leur place dans ce genre de situation. L'artiste joue également avec les cadrages pour insister lourdement sur un élément incongru. C'est le cas pour le sexe d'Hinkle qui se trouve en premier plan, alors que Robinson le regarde fixement, mi envieux, mi dégoûté. Pour sa première apparition, Airboy est dessiné en pied, avec un cadrage en contre plongée pour accentuer sa dimension mythique et héroïque. Ou encore, Robinson aspire bruyamment avec une grimace de concentration sa poudre blanche pour ne pas en perdre.
Greg Hinkle a choisi un schéma chromatique très tranché. Il utilise une couleur pour chaque scène, un vert bouteille pour la moitié des séquences, à laquelle il ajoute un ombrage sur une partie des surfaces, aboutissant à une forme de bichromie augmentée. Ce choix donne une forte identité visuelle à cette bande dessinée, sans étouffer les dessins, ni les ternir. Au cours du récit, il peut alors jouer avec le nombre de couleurs dans certains passages pour leur donner plus de variété, donc un autre sens.
Le lecteur entame ce récit, impressionné par le ton franc et éhonté de James Robinson, et l'honnêteté picturale, débarrassée de toute hypocrisie (en particulier en ce qui concerne la nudité). Il constate rapidement qu'il ne s'agit pas d'un récit d'aventure avec Airboy comme héros (ce qui se comprend dès la couverture). Il s'agit plutôt d'une crise existentielle de James Robinson qui se met en scène, avec l'aide de Greg Hinkle qui lui sert de faire-valoir. D'ailleurs ce dernier énonce explicitement, dans le dernier épisode, que Robinson ne s'intéresse qu'à ce qui le touche directement, ce qui tourne autour de lui et rien d'autre. le lecteur assiste donc à une forme d'autoanalyse de l'auteur qui se met en scène et qui met en scène sa crise. Il s'agit d'une démarche égocentrique qui s'en réclame comme telle, sans ambages. le scénariste force le trait pour des effets comiques et provocateurs bien maîtrisés qui atteignent leur objectif : d'abord choquer le lecteur, puis le faire sourire.
Cette forme de thérapie utilise le personnage d'Airboy pour confronter l'avatar de James Robinson à un autre système de valeur, en provenance d'une autre époque. Les dessins permettent au lecteur de s'immerger dans cette crise personnelle aux côtés des protagonistes, grâce à leur niveau de précision, et la vitalité de la mise en scène. D'une manière générale, la narration ne porte pas de jugement de valeur sur Robinson ou Hinkle, ni même sur David Nelson II. le lecteur est laissé entièrement libre de se faire sa propre opinion, de se forger une conviction. Totalement séduit par ce dispositif narratif, il prend plaisir à la compagnie de Robinson (en individu égocentrique et quelque peu narcissique) et à celle d'Hinkle (suiveur consentant, impressionné par le style de vie de ce créateur réputé). Globalement le récit est vivant et très agréable à lire, mais sa résolution déçoit un peu. James Robinson a choisi de rester sobre, proscrivant toute forme de révélation ou de changement radical de comportement. Mais la résolution laisse une sensation d'inachevée car le mot de la fin est laissé à Greg Hinkle, pour une sentence passe-partout, sans avoir accès à l'avis de James Robinson, alors que tout le récit tourne autour de lui et de son comportement.
Les citrons du verger
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez, parue en 2006. C'est le premier récit complet de G. Hernandez édité directement sous forme d'un tome complet, sans prépublication, en noir & blanc.
Le tome s'ouvre une pleine page représentant un verger de citronnier, alors que le narrateur effectue des commentaires sur le fait qu'il s'agit d'un lieu propice aux mystères pour des adolescents vivant dans une banlieue paisible (à l'instar des champs de maïs pour des campagnards). Cela constitue une possibilité d'évasion pour des adolescents assommés par la monotonie de l'existence dans ces lointaines banlieues. Puis le commentaire évoque le suicide comme autre mode d'évasion, pour aboutir à celui choisi par Miguel Serra. Il a décidé de sombrer dans un profond coma pendant un an. Il vient d'en sortir et reprend une vie normale auprès de ses grands parents (Bea & Armando) qui l'ont élevé (après que son père puis sa mère l'aient abandonné). le lendemain il retrouve Lita (sa copine), puis Romeo. À eux trois, ils peuvent recommencer à répéter avec leur groupe de rock appelé Sloth. La nuit Miguel rêve d'une pluie de citrons. le lendemain, il rend visite à son père qui est en prison. Lita s'est prise de passion pour les phénomènes paranormaux et elle persuade Miguel et Romeo de se rendre de nuit dans le verger de citronniers pour filmer en continu, certaines de capturer une image surnaturelle, peut être même une preuve de l'existence de l'homme-chèvre.
Gilbert Hernandez s'est fait connaître avec son frère Jaime Hernandez par leur BD publiées dans le magazine "Love and rockets". Gilbert Hernandez a réalisé une série se déroulant dans une petite ville fictive appelée Palomar (à commencer par Palomar City, première partie). Par la suite il a développé plusieurs histoires autour des habitants de Palomar dont Luba, tome 1 et les films auxquels a participé Fritz (par exemple L'enfer est pavé de bonnes intentions). Il a également réalisé plusieurs histoires indépendantes telles "Sloth", mais aussi Speak of the Devil (2007, en anglais), et Yeah! (collaboration avec Peter Bagge datant de 1999/2000, en anglais).
Cette narration par le biais de la voix intérieure permet tout de suite au lecteur de se familiariser avec le personnage principal, de découvrir le recul avec lequel il appréhende les événements et, par contraste, de déceler ce qui lui tient à cœur. Hernandez raconte une histoire dépourvue de toute culpabilité, de toute rancœur, de toute jérémiade. Il n'y a que ces rêves qui sont un peu inquiétant et l'abandon par sa mère qui travaille un peu son inconscient. Pour le reste il est juste un peu ralenti, incapable de courir sans ressentir une grande douleur. le lecteur se laisse entraîner à la suite de ce jeune homme tranquille sans être apathique, à la vie douce sans être insipide (il joue dans un groupe de rock quand même). Les dessins reflètent cette légère distanciation qui rend les événements, les individus et l'environnement plus simple.
Lorsque le lecteur regarde un dessin d'Hernandez, il constate qu'il ne contient que le nécessaire, avec des formes travaillées pour être le plus simple possible. Hernandez effectue un gros travail d'épuration pour aboutir à un résultat facile à lire, proche d'un assemblage de formes et de traits basiques. Un regard plus soutenu sur une case finit par ne plus voir que des tâches de noir et des traits un peu gras. Il faut alors à nouveau prendre du recul pour distinguer dans la première page (une case pleine page) une vue nocturne du verger de citronniers dans une perspective rigoureuse depuis le milieu d'une allée, avec une rangée de citronniers de chaque coté. La simplicité de la représentation fait que le lecteur n'éprouve aucune difficulté à s'y projeter, à ressentir l'obscurité, à accepter cette image d'une nature artificiellement organisée par l'homme. Ce mode de représentation des décors permet à Hernandez de composer des images avec peu d'éléments et de laisser la place à l'interprétation du lecteur, ou plutôt aux interprétations des différents lecteurs. Plus loin, il y a une case de la largeur de la page qui se compose d'une bande noire en bas, de la silhouette d'une voiture se dirigeant vers le lecteur, avec de part et d'autre les silhouettes des citronniers sagement alignés, et les 2 tiers supérieurs de la case sont dédiés au ciel strié de petites hachures. En fonction de la sensibilité du lecteur, il pourra y voir une représentation simpliste de la chaleur d'une belle nuit d'été lors d'une promenade en voiture, en amoureux. Ou alors le symbole de la faible importance de l'homme sous l'immensité du ciel et donc de l'univers. Ou encore l'idée que les actions de ces 2 personnages s'effectuent dans un milieu soumis à des forces et des principes qui leur restent totalement invisibles. La tonalité du récit et les réflexions des personnages tendent à valider la dernière interprétation. L’œuvre de Gilbert Hernandez étant influencée par le réalisme magique, c'est un deuxième indice qui va dans ce sens. L'intelligence d'Hernandez en tant que narrateur fait que même en acceptant le réalisme magique comme explication, le lecteur peut encore projeter ses propres interprétations sur le sens réel de cette scène (et d'autres).
De ce point de vue, le lecteur pourrait avoir l'impression qu'il s'agit d'une histoire compliquée à réserver aux érudits littéraires. En fait, il raconte le quotidien de 3 jeunes adultes disposant du recul nécessaire pour observer avec bienveillance leur propre vie. Hernandez les dessine également de manière simple tout en leur conférant une apparence unique et reconnaissable. Il construit son récit sur la base de leurs actions, sans se complaire dans de longs monologues introspectifs. Au premier niveau, le lecteur suit leurs actions qui relèvent à la fois de la vie quotidienne et d'une comédie romantique, avec des événements réguliers (promenade nocturne dans le verger, rencontre d'autres jeunes en flânant, participation à un concert de rock, répétition avec un groupe, cours de soutien, etc.). Hernandez dessine de manière un peu exagéré les expressions sur les visages, ce qui permet au lecteur de bien discerner les émotions des protagonistes. Et petit à petit, il peut découvrir d'autres façons de regarder ce récit : les constats brutaux liés à l'adolescence (l'un d'eux prend conscience du volume de souffrance humaine présente dans le monde, sans pouvoir y remédier), la confrontation de leurs aspirations à la vie des adultes qu'ils ont face à eux (comment ces adultes ont pu à ce point s'éloigner des aspirations de leur adolescence ?).
À la première lecture, "Sloth" est une histoire très simple, très linéaire (malgré un changement radical de point de vue aux 2 tiers du récit), dépourvue de grands élans sentimentaux, avec un soupçon de surnaturel bon marché. Passé la moitié, le lecteur peut se demander où se trouve l'intérêt d'un tel récit, sympathique, un peu décalé, mais sans enjeu fort. Une fois refermé, quelques phrases et quelques images restent en mémoire, commencent à se reconfigurer pour se répondre, s'amalgamer et former un regard pénétrant sur une facette de la condition humaine. le lecteur constate que lui aussi a bénéficié du décalage de Miguel Serra (un peu plus lent que le reste de l'humanité) pour regarder la vie différemment le temps de quelques pages.
Quelle bonne surprise ! Je ne m’attendais pas à prendre du plaisir à lire le « Le Roy des Ribauds » 1er cycle. Mon premier feuilletage à la va-vite me laissait présager un récit sombre et malsain… Ok, ça l’est mais pas au point de me faire lâcher cette lecture, bien au contraire !
« Le Roy des Ribauds » se situe au XIIème siècle, au temps des croisades. Le lecteur est invité à suivre un personnage, le « Triste Sire » et de sa petite bande. Cette équipe est au service du roi de France, Philippe 1er, elle est chargée de veiller au maintien de l’ordre dans la capitale Paris… Mais il s’agit plutôt en quelque sorte d’espionner et d’assurer ainsi la protection du roi de France.
Sauf que dans « Le Roy des Ribauds », « Le Triste Sire » va se retrouver par ordre du roi de France à enquêter sur un meurtre qu’il a lui-même commandité… C’est ballot hein !
J’ai adoré la situation de ce récit dans le Paris du XIIème siècle, on peut y découvrir ainsi la Cathédrale en finalisation de construction (bien que le scénariste, Vincent Brugeas, précise dans le premier tome qu’il s’est permis quelques libertés), le pont habité à péage et bien entendu les bas-fonds de l’île de la Cité… Ok, ce n’est pas très fidèle à la réalité de l’époque mais on s’y croirait et l’ambiance moyenâgeuse est bien présente… On s’y croirait !
J’ai aimé aussi que le scénariste ait situé cette histoire au temps du règne de Philippe car cette époque fut riche en magouilles politiciennes : une France divisée en plusieurs régions plus ou moins au service du Roi subissant les péripéties de Richard Cœur de Lion, le rival du Royaume.
Du coup, oui, j’ai pris énormément de plaisirs à suivre les aventures de ce groupe et de tous les personnages du récit… Et pourtant, il y en a un paquet de protagonistes ! Et pourtant, malgré la complexité des intrigues, je n’ai pas eu le sentiment d’être largué de cette lecture. Pas d’incompréhension, tout m’est apparu clair, fluide ; d’ailleurs, je n’ai pas lâché ce premier cycle jusqu’à son terme.
Quant au coup de crayon de Ronan Toulhoat, à défaut d’apprécier hautement son style, je l’ai trouvé bien adapté à ce scénario (ambiance crade de la capitale bien rendue !). En fait, je suis admiratif de sa capacité à réaliser un nombre conséquent de planches détaillées et variées en un si peu de temps !
Les principaux personnages me sont apparus paradoxalement charismatiques, je dis bien « paradoxalement » parce qu’ils sont à mille lieux de réaliser des actes irréprochables et catholiques.
Non, vraiment, en dehors de certains passages qui peuvent sembler être longuets, je n’ai pas de gros reproches à faire sur « Le Roy des Ribauds »… Ok, c’est un Paris fantasmé du XI-XIIème siècle que nous proposent les auteurs mais ça se lit bien, c’est captivant, bien dessiné… Alors ? Que demander de plus ?
Los Angeles, année 1989
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome de 61 pages de BD, dans laquelle apparaissent quelques personnages de la série "Palomar / Luba". Elle est initialement parue en 1993, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez. Elle est en noir & blanc. Elle a fait l'objet d'une réédition dans Beyond Palomar, en anglais.
En 1989, Steve Stranski (un jeune adulte blanc) colle des affiches pour le prochain concert du groupe "Love and Rockets", dans un quartier noir de Los Angeles. Il réussit à se sortir d'une algarade avec un groupe de noirs, grâce à l'intervention de Junior Brooks, un pote de lycée (black lui aussi). du coup il va placarder ses affiches dans un quartier huppé où il croise Amber et Kristen, qui lui demandent de l'emmener aux répétitions dans un garage (chez Rex, un autre pote habitant une belle villa, dont la mère est absente pour le moment). Steve en profite pour aller téléphoner en douce dans la villa, où il fait peur par inadvertance à Riri, la femme de ménage.
Les tensions raciales augmentent dans le quartier quand une sexagénaire latino se fait agresser dans la rue. Par des blancs ou des noirs ? La police attend qu'elle sorte du coma. Pendant ce temps-là, Rex essaye de convaincre sa mère de laisser on groupe jouer à sa prochaine fête entre gens du cinéma. Kristen se fait vomir dans les toilettes pour ne pas grossir. Son père est un réalisateur politiquement engagé qui désespère de trouver du travail. Maricella vit d'expédients, en vendant des fleurs coupées à un coin de rue.
Après "Poison river", Gilbert Hernandez délaisse Palomar pour Los Angeles et une atmosphère urbaine et contemporaine, sur fond de tensions ethniques. Il campe avec justesse et doigté quelques jeunes adultes, certains essentiellement préoccupés par leur groupe de rock, d'autres bénéficiant de l'aisance financière des parents, d'autres encore étudiant ou travaillant. Chaque personnage dispose de son histoire personnelle, de ses aspirations, influencées par sa position sociale, les valeurs de ses parents, et son environnement proche. le lecteur partage leurs doutes sur leur place dans la société, sur leurs valeurs, sur leurs inclinations sentimentales, pas encore sclérosés par le cynisme.
En plaçant son action dans un lieu réel et à une époque identifiée, Hernandez se fait le chroniqueur de cette époque, avec une perspicacité étonnante. 25 ans plus tard, le lecteur éprouve l'impression de pouvoir s'imaginer au sein de ce microcosme, une forme d'étude sociologique sous forme de bande dessinée. Cette impression est renforcée par l'habilité avec laquelle Hernandez met en scène plusieurs générations (essentiellement 2, parents et enfants) de manière naturelle.
Comme à son habitude, Gilbert Hernandez ne montre aucune forme de mépris ou de supériorité morale vis-à-vis de ses personnages (sauf pour l'agresseur de la dame âgée). Chaque protagoniste existe grâce à ses idiosyncrasies. Les relations entre les individus sont riches et complexes, à l'image de ce qu'elles peuvent être dans la vie quotidienne, y compris avec des moments d'humour. Chaque personnage capte l'attention et l'affection du lecteur, éprouvant de l'empathie pour leurs difficultés émotionnelles.
Pour la mise en images, Gilbert Hernandez s'en tient à un découpage strict de chaque page en 9 cases (3 rangées de 3) de taille identique. Il dispose toujours de ce don incroyable pour donner une apparence spécifique à chaque personnage, immédiatement identifiable. Il est encore dans un mode descriptif soutenu (l'épure s'affinera dans ses travaux ultérieurs). Ainsi le lecteur peut observer les détails de chaque tenue vestimentaire, de chaque environnement. Il subsiste une forme de simplification dans les éléments urbains, en particulier la représentation des voiries.
Tout au long du récit, le lecteur peut apprécier l'art de la mise en scène de l'auteur. Il sait comment rendre chaque dialogue visuellement intéressant, en évitant d'enfiler les cases ne comprenant que des têtes en train de parler, par le biais d'un langage corporel mesuré, de gestes naturels, et d'expressions parlantes.
En comparant cette histoire aux précédentes de la série Palomar / Luba, le lecteur a le plaisir de voir un lien apparaître. Non seulement il retrouve certains personnages, mais il y a une séquence qui se déroule à Palomar, et Fritz (la demi-soeur de Luba) fait son apparition pour la première fois. Hernandez a diminué la dose de sexe dans ce récit, ainsi que la nudité. Enfin dans la séquence se déroulant à Palomar, le lecteur prend conscience que Gilbert Hernandez dresse une comparaison des caractéristiques des relations sociales dans cet environnement de taille modeste, avec celles à Los Angeles.
Toujours dans le cadre de cette comparaison, le lecteur constate que l'auteur ne recourt pas à des phénomènes de nature magique préférant un réalisme plus plausible. Il observe également qu'Hernandez ne cherche pas à édulcorer la réalité, en incluant, entre autres, un individu amputé d'une jambe, dépendant des autres pour se déplacer. Il n'y a pas d'embellissement de la vie, ou d'occultation de ses aspects injustes.
En termes de narration, Gilbert Hernandez construit un final, tout en ellipses temporelles et en sous-entendus. Il fait preuve d'une grande intelligence narrative pour évoquer le devenir des personnages principaux en juxtaposant des cases qui constituent autant de saut dans le temps.
Lorsque cette histoire est parue, le lectorat américain y a vu une chronique juste et révélatrice d'un climat social à Los Angeles. 25 ans plus tard le lecteur européen peut y voir un témoignage de cette réalité, ainsi qu'une étude psychologique bienveillante et pénétrante sur la manière dont la culture et la société pétrissent la vie des individus.
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Nos rives partagées
Mais quelle bonne idée d'avoir adjoint à ce récit d'amours une dimension fantastique ! Nos rives partagées aurait pu n'être qu'un simple récit choral dans lequel nous aurions suivi trois couples de trois tranches d'âges différentes. Le récit aurait été touchant, à l'image des personnages qui l'animent, mais peu original. Le lecteur se serait simplement identifié à l'un ou l'autre personnage, aurait pris en affection tel ou tel autre, aurait apprécié l'évolution des relations entre ces couples, les débuts hésitants, les maladresses, les failles cachées. C'aurait été agréable... mais il aurait sans doute manqué quelque chose. Pour remédier à cette situation, les auteurs ont apporté une dimension fantastique au récit, en donnant à des animaux la fonction de témoins privilégiés. Nous suivons ainsi leurs digressions à propos de la race humaine, de ses incohérences, de sa futilité. Deux animaux se voient ainsi dotés d'un rôle de taille dans cette histoire : la sage grenouille et le chat cynique, par leur regard extérieur, jugent nos couples avec un regard vierge, parfois attendri mais souvent narquois. Cette dimension apporte beaucoup de poésie au récit et lui permet de sortir du tout-venant. Je guettais cette sortie depuis quelques temps, appâté par le nom des auteurs. J'avoue avoir eu un peu de mal à rentrer dedans mais une fois que la sauce a pris, je n'ai plus lâché prise. Le scénario de Zabus dégage la poésie et la bienveillance à laquelle il m'a déjà habitué par ailleurs. Le dessin de Nicoby est toujours aussi frais et accessible. Lui aussi dégage une forme de bienveillance qui convient parfaitement au récit. Au final, sans pouvoir parler d'un pur chef-d'œuvre, je trouve que les auteurs ont réussi à créer quelque chose d'original tout en restant très classique. Franchement pas mal du tout !
L'Homme truqué
Une étrange aventure - Ce tome comprend une histoire complète qui se rattache à l'environnement appelé Hypermonde, développé par Serge Lehman, voir La Brigade chimérique. Il contient un récit en 62 pages de bande dessinée, initialement paru en 2013, écrit par Serge Lehman, et dessiné par Gess. Il met en scène l'homme truqué, un personnage créé en 1921 par l'écrivain Maurice Renard (1875-1939), dans le roman du même nom L'Homme truqué. La première séquence se déroule le 27 mai 1918, lors de la bataille du Chemin des Dames, alors que le capitaine Jean Lebris de l'Armée Française essaye d'échapper à la mitraille. Il se réveille quelques temps plus tard dans un hôpital en ayant perdu la vue. Le 11 janvier 1919, la professeure Marie Curie installe son institut du radium au pied de la montagne saint Geneviève à Paris. Elle y reçoit la visite de Léo Saint-Clair, alias le Nyctalope (voir L'Oeil de la nuit). Il lui raconte que depuis quelques temps rôde au Nord de Paris, un voleur avec une tête de fer que la populace a affublé du nom de l'Homme truqué. Il la sollicite pour qu'elle l'aide à l'arrêter. Dans la page précédent le début de l'histoire, Serge Lehman indique que ce récit constitue une adaptation libre du roman de Maurice Renard. de fait le lecteur peut identifier d'autres références au cours de sa lecture. Une colonne Morris porte l'affiche du film Les Vampires de Louis Feuillade. Maurice Renard apparaît et joue un rôle de premier plan dans le récit. La dernière scène intègre un individu nommé Gyula Halász, un futur grand photographe parisien. Il apparaît également un journaliste américain un peu insistant du nom d'Harold Hersey, où là il sera nécessaire d'aller se renseigner dans une encyclopédie pour savoir de qui il s'agit (auteur entre autres d'une biographie de Margaret Sanger). D'un côté, Lehman met en avant toutes ces références (sauf peut-être l'affiche de film) pour être sûr que le lecteur ne puisse pas les rater. de l'autre côté, ne pas les connaître produit un agacement passager (du fait de leur mise en avant), mais cela ne nuit pas à la compréhension de l'intrigue. Le scénariste raconte son histoire à sa manière, à sa guise. Il incorpore quelques illustrations pleine page (souvent une une de journal ou de magazine), mais pas à intervalle régulier. Il y a plusieurs scènes d'action qui elles aussi interviennent sans souci de régularité, ni pour scander un rythme particulier. Si le titre de l'histoire le met en avant, il faut attendre la page 25 pour que l'homme truqué intègre les personnages principaux. Serge Lehman prend le temps d'installer un premier mystère concernant l'identité de cet homme masqué et de ses capacités, ce qui, dans cette première partie, fait de Marie Curie et de Léo Saint-Clair les personnages principaux, sans que leur caractère ne soit très développé. le centre d'intérêt de la narration porte plus sur cette chasse à l'homme, qui permet d'exposer les particularités de cet Hypermonde. Il s'agit d'une forme de rétro-futurisme dans lequel la science a connu un essor plus important que dans le nôtre (à la même époque) grâce à des recherches sur le radium, un sous-genre que l'on peut qualifier de radiumpunk comme le dit l'auteur (plutôt que du steampunk, une autre forme de rétro-futurisme basé sur les machines à vapeur). Une fois l'homme truqué entre de bonnes mains, l'histoire se développe alors dans une autre direction, avec un ennemi invisible. À nouveau l'intrigue permet d'exposer les capacités de l'homme truqué. Cette histoire développe donc essentiellement une intrigue en 2 parties, ainsi qu'un rétro-futurisme original. Pour donner corps à cette fantaisie historique, Serge Lehman a recruté le dessinateur Gess, qui avait déjà mis en images les aventures de la Brigade Chimérique. La première séquence (3 pages) est quasiment muette et permet d'apprécier le sens de la narration du dessinateur, les cases s'enchaînent toutes seules, l'action étant compréhensible du premier coup d’œil. Avec la deuxième séquence, le lecteur peut apprécier le sens du détail dans les décors. Il apprécie aussi la pertinence de la mise en couleurs qui renforce des dessins dont les traits sont parfois un peu fragiles, qui ne donnent pas assez de consistance aux éléments qu'ils détourent. Par la suite, le lecteur apprécie la capacité de Gess à réaliser une reconstitution historique consistante de Paris. Il a dû effectuer un travail de recherches conséquent pour aboutir à ces artères parisiennes d'époque, ou à ces intérieurs évoquant effectivement l'entre-deux guerres. le lecteur remarque également facilement la versatilité du dessinateur qui laisse de côté le dessin de BD traditionnel (détourage des formes par le biais d'un trait à l'encre), pour passer au crayon avec une teinte dominante (l'évocation des larcins de l'homme truqué, page11), ou encore à des techniques composites pour réaliser les facsimilés des couvertures de magazines. Il faut un peu de recul pour apprécier les talents de metteur en scène de cet artiste. À bien y regarder, les scènes de dialogue apporte leur lot d'information visuelle, que ce soit par le langage corporel des interlocuteurs, ou par leur déplacement. Gess ne se contente pas de cases alternant champ et contrechamp entre les 2 interlocuteurs. Petit à petit, le lecteur se laisse entraîner par cette narration posée, avec certains personnages qui utilisent des phrases construites (le Nyctalope ou Maurice Renard) à l'opposé d'un langage parlé, avec un flux d'information constant, sans être envahissant, avec une évocation de Paris consistante, sans pour autant aller jusqu'au tourisme historique. Il se laisse prendre au jeu de ce sous-sous-genre (le radiumpunk), avec des avancées technologiques bien mystérieuses, et finalement assez vagues. L'une des grandes réussites de Serge Lehman et Gess est d'avoir su mettre en scène des individus aux capacités extraordinaires, dans un contexte français. le lecteur ne ressent jamais l'impression de lire une histoire de superhéros à la française. Il lit un récit enraciné dans la culture française, et dans une époque clairement identifiée qui ne se limite pas à un décor de carton-pâte. Effectivement, les personnages évoluent bien à Paris, en 1919. le lecteur peut le constater. Ces capacités extraordinaires restent tout de même assez floues. Finalement il n'y aura pas d'explication quant à la vision électrique d l'homme truqué. Par contre Gess a imaginé une représentation qui rend compte de cette vision étrange. Les capacités du Nyctalope restent elles aussi assez vagues (tout du moins à la lecture de ce seul tome), ainsi que sa source d'argent, ou sa liberté d'indépendance vis-à-vis des forces de l'ordre de la République. L'intrigue présente plus de consistance et réserve plus de surprises. Il s'agit donc à la fois du retour à la société normale pour l'homme truqué, ainsi que d'un étrange mystère associé à un immeuble de logements parisiens. Lehman met en scène un homme qui souhaite revenir à la normale, alors même que son apparence a profondément changé suite aux expériences dont il a été le cobaye involontaire. Il est possible d'y voir une métaphore du traumatisme occasionné par la guerre qui transforme le soldat au point qu'il n'y ait plus de retour à la normale possible. Avec ce point de vue en tête, la deuxième partie du récit renforce cette allégorie dans la mesure où le traumatisme du capitaine Jean Lebris lui permet de voir des choses que les autres êtres humains (les civils) ne sont pas capables de voir. Ce tome possède la qualité de pouvoir être lu indépendamment de ceux de la Brigade Chimérique, et de proposer une aventure originale et divertissante, à la fois du fait de la reconstitution historique, mais aussi de par le merveilleux qu'introduisent ces inventions rétro-futuriste nées d'une technologie d'anticipation basée sur le radium. le lecteur aurait apprécié que les protagonistes disposent de plus de personnalité, pour pouvoir mieux s'identifier à leurs difficultés.
Casti - Quand l'Etat mutile
La généralisation de l’utilisation par la police d’armes « non-létales » (en tout cas présentées comme telles – ce qui a pour effet d’augmenter singulièrement leur utilisation), comme les grenades offensives ou de « désencerclement », les flashballs, mais aussi les doctrines de plus en plus répressives de L’État (ministère de l’Intérieur en tête) vis-à-vis de certaines populations (habitants des quartiers populaires, immigrés ou prétendus tels, Gilets jaunes, supporters) a pour effet de multiplier les « bavures ». Ce documentaire est le récit de ce qui est arrivé à un jeune homme, victime de l’un de ces tirs – sans qu’il y ait eu de réelle raison – qui lui a fait perdre un œil. C’est aussi le récit de la complicité de certains magistrats, de la complaisance des médias relayant sans enquête le discours « officiel », pour étouffer l’affaire, après avoir tenter de faire passer la victime pour le fauteur de troubles qu’il n’était pas. Ce genre de récit est édifiant, et montre un visage de notre « démocratie » inquiétant. Hélas, il n’est pas isolé. Mais la lecture et la diffusion de ce genre de récit peut éventuellement permettre d’ouvrir les yeux, et de relancer le débat sur les violences policières et leur quasi impunité (la liste s’est singulièrement allongée depuis les Gilets jaunes ou certaines évacuations de ZAD ou autres manifestations anti-bassines). Une réalité qui pose questions. Un récit à lire – même si le Monde diplomatique ou le Canard enchaîné ont pu relayer ce type d’affaires, sans que cela ne fasse changer le gouvernement de politique. A noter que toutes les informations et affirmations sont clairement sourcées.
Miss Pas Touche
J'avais lu il y a une dizaine d'années le premier cycle de deux volumes de cette collection, et j'avais souvenir de l'ambiance sombre et poisseuse d'un bordel dans Paris. Ça marche toujours aussi bien à la relecture ! Hubert nous brode un scénario plutôt efficace et porté par le dessin de Kerascoët qui allie un trait charbonneux et des personnages dessinés très fins qui donne une patte très marqué à l'ensemble. C'est sombre, dans les couleurs autant que dans les thèmes, comme souvent avec Hubert. Le récit est en deux histoires distinctes, avec deux ambiances bien différentes. Hubert présente deux récits croisés dans deux veines distinctes : un polar en huis-clos pour le premier, un questionnement social pour le second. Si j'ai une préférence pour le premier, je dois dire que le deuxième apporte de nouvelles réflexions pas dénuée d'intérêt (questionnements sur la sexualité et les classes sociales). Ce qui m'a frappé à la lecture, c'est que Hubert décrit un univers impitoyable dans lequel il est bien difficile de trouver un gentil. Tout le monde il est moche, ici, chacun avec ses préjugés et ses secrets. La fin est assez intense, niveau drame, avec un accent sur l'impossibilité de résoudre certaines choses. Une autre époque, qui nous rappelle que des choses normales aujourd'hui ont pu être horrible par le passé. Histoire noire et torturée sur la difficulté de vivre dans ces années-là pour des jeunes femmes seules, pour des jeunes hommes mal dans leur époque (ce qui m'a rappelé par certains aspects ce qu'il développera dans Monsieur désire ?), pour tout ceux qui sortaient de la norme, Hubert parle aussi de la difficulté de vivre pour les plus pauvres, tandis que les nantis sont couverts, protégés et intouchables. Des thématiques chères à l'auteur qui les réutilisera de nombreuses fois, preuve de leur importance dans son œuvre. En le découvrant, je ne peux qu'être d'accord.
Hors-saison
3.5 Second album de James Sturm que je lis et cela m'a bien plus convaincu que le fade ''Le Jour du Marché''. Au vu du résumé de la quatrième de couverture, je pensais que le thème principal de l'album serait les tensions qui se sont créées entre démocrates et républicains depuis l'élection de Donald Trump en 2016. Les États-Unis devenant chaque année un pays de plus en plus polarisé où les paroles modérées semblent exister de moins en moins dans l'espace public et des politiciens sont tellement extrémistes dans leurs propos qu'en comparaison Marine Le Pen à l'air d'une centriste modérée. En fait, on voit ça quelques fois au travers de la future ex-femme du héros qui a un comportement sectaire qui représente bien ce qui est malheureusement devenu une norme au pays de l'Oncle Sam. Je pense que ce que Sturm voulait surtout aborder était la vie quotidienne d'un travailleur américain qui ne fait que subir la vie à une époque où le rêve américain semble bel et bien terminé. Il est démotivé par les élections après que Sanders ait perdu les primaires démocrates face à Hillary Clinton, il est victime d'un patron malhonnête, sa femme qui vient d'un milieu plus aisé le quitte et ne veut pas écouter ses problèmes....C'est une belle représentation du travailleur américain moyen qui essaie tant bien que mal de vivre sa vie au quotidien. Le scénario est bien construit et prenant pour peu qu'on aime les histoires qui racontent la vie de tous les jours. Le personnage principal est attachant malgré ses défauts et j'ai bien aimé suivre sa vie. Je pense toutefois qu'il faut quelques connaissances sur la société américaine contemporaine pour bien comprendre toutes les subtilités du scénario.
Le Songe de Siwel
Je n'avais pas relu cette BD depuis longtemps et à la relecture je trouve que ça marche franchement bien comme idée. De base, c'est une plongée dans un enfer de Dante revisité et surtout un hommage à plusieurs œuvres que le duo semble apprécier. Et pourtant je trouve qu'entre l'hommage, l'utilisation et le récit en lui-même, l'équilibre est là. La BD est émaillé de petits jeux de mots, souvent bien trouvés, de réemplois de situations ou de personnages qu'on reconnaitra aisément si les références sont connues, mais aussi de petites trouvailles intéressantes plus méta sur la BD (comme la question de sortir de la planche). C'est une histoire qui joue sur les codes pour nous présenter un univers certes foutraque au premier abord mais qui comporte son lot de jolies trouvailles. La clé de lecture de l'ensemble, donnée à la fin de la BD ajoute une couche supplémentaire et je trouve personnellement que ça marche plutôt bien. Le dessin de Enfin libre a un aspect curieux mais qui marche bien, renforcé par une peinture à l'aquarelle dont les tons changent à chaque passages dans un autre endroit. Globalement c'est efficace visuellement. J'avais un bon souvenir de ma lecture, à la relecture je trouve que ça fonctionne toujours aussi bien. Lecture recommandée !
Airboy
Crise de la cinquantaine - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2015, écrits par James Robinson, dessinés et encrés par Greg Hinkle, avec une mise en couleurs réalisée par Hinkle lui-même. Ce tome commence par un texte d'introduction d'une page rédigé par James Robinson et expliquant le contexte de la genèse de cette histoire, ainsi qu'une partie de ses intentions. James Robinson est dans le plus simple appareil en train de téléphoner à Eric Stephenson (l'éditeur d'Image Comics), concernant un projet de comics. Stephenson lui suggère d'écrire une histoire sur un vieux personnage tombé dans le domaine public : Airboy (David Nelson II). À contre coeur, Robinson accepte. Il sort descendre quelques verres le soir, dans un bar, mais aucune idée ne lui vient à l'esprit et son carnet de note reste vierge de toute idée, de toute note. le lendemain, il s'excuse auprès de Jann, sa femme, d'avoir été bruyant en rentrant. Puis il va chercher Greg Hinkle (le dessinateur) qui lui a été assigné, à l'aéroport. Il le ramène à San Francisco où il a pris une chambre pour 2, afin de ne pas gêner Jann et que celle-ci ne grippe pas le processus créatif. Pour essayer de relancer le processus créatif (après une après-midi stérile passée dans la chambre d'hôtel), James Robinson emmène Greg Hinkle boire quelques verres dans un rade. Puis il va s'approvisionner en coke auprès d'une connaissance, et enchaîne avec quelques tequilas dans un autre bar, et un ou deux rails dans les toilettes. Ils continuent avec un peu d'ecstasy, et finissent tous les deux dans la chambre d'une dame plantureuse (aux tétons piercés) et peu farouche. Après cette nuit de débauche, ils ont tous les deux la même vision : l'apparition d'un jeune homme portant un pantalon de cavalier, des bottes de cuir, une tunique rouge et des gants jaunes. C'est Airboy. James Robinson est un scénariste réputé dans le monde des comics, en particulier pour sa série The Starman dans laquelle il réhabilitait un ancien nom de superhéros, au travers d'un nouveau porteur du nom (Jack Knight), et de toute une dynastie de superhéros, abordant la question d'héritage, de degré de liberté, avec une connaissance enamouré des recoins de l'univers partagé DC. Il avait également réalisé une histoire compète à la gloire des superhéros des années 1950, avec une approche adulte : The Golden Age, toujours pour l'éditeur DC. Mais ses travaux de la première moitié des années 2010 pour DC manquait de sensibilité, et ceux pour Marvel (plus nuancés, sur les séries Fantastic Four et All new Invaders) n'avaient pas conquis le lectorat. C'est sur la base de constat amer que débute ce récit. Il montre sans fard un cinquantenaire ayant perdu l'étincelle créative et préférant les plaisirs immédiats de l'alcool et de la drogue. James Robinson et Greg Hinkle adoptent un ton narratif très franc et même cru. le lecteur les voit en train de se poudrer le nez (à l'initiative de Robinson) et se trimbaler à poil, avec le sexe à l'air (Robinson faisant même un complexe devant la taille de l'engin d'Hinkle). La dame en recherche de relation sexuelle n'a rien de glamour. La fellation dans les toilettes du bar à travestis frôle avec le glauque en ce qui concerne l'attitude de Robinson. Ce récit n'est donc pas pour les prudes, mais pour les lecteurs avertis. Ce n'est pas un récit à lire d'une seule main, les scènes de sexe n'étant pas nombreuses (3 au total) et le voyeurisme ne déclenchant pas d'excitation. James Robinson intègre bien le personnage d'Airboy, avec un certain respect. Il le traite en héros, combattant les forces nazies pendant la seconde guerre mondiale, avec des valeurs morales des années 1940, sans qu'il ne soit niais pour autant. le lecteur qui ne connaît pas Airboy n'aura aucune difficulté à comprendre qui il est et quelles sont ses caractéristiques, car le scénariste intègre les explications nécessaires en cours de route, sur ce personnage créé en 1942, par Charles Biro, Dick Wood et al Camy. le lecteur qui connaît le personnage (par exemple par la série débutée en 1982, réalisée par Chuck Dixon & Timothy Truman, voir Airboy Archives Volume 1) constate que James Robinson dispose d'une connaissance plus que superficielle d'Airboy et des personnages secondaires de la série comme Black Angel, Flying Dutchman, Iron Ace (Ronald Britain), Skywolf (Larry Wolfe), et la sculpturale Valkyrie (Liselotte von Schellendorf). Ce scénariste est donc fidèle à sa réputation d'auteur respectueux et même amoureux des personnages qu'il écrit. Pour réaliser cette satire, James Robinson a lui-même choisi de faire appel au jeune dessinateur Greg Hinkle. Cet artiste dessine dans une veine réaliste, avec un léger degré de simplification, et une légère exagération comique. La couverture de l'ouvrage montre qu'il n'hésite pas à s'investir dans les détails quand une situation le justifie. James Robinson est naturel sur la cuvette des WC, avec le papier toilette prêt à servir sur son support. Par contraste, l'appartement d'Eric Stephenson est spacieux et lumineux, avec une vue sur la baie. Chaque bar bénéficie d'un aménagement différent. La vue du dessus du lit de la dame, avec ses 2 amants d'une nuit montre tout le bazar des vêtements jetés pêle-mêle, des cadavres de canettes et le lecteur peut donc se livrer à une comparaison de la taille des engins des 2 messieurs. le passage par la boîte de travestis montrent des clients peu respectueux de leur environnement (graffitis dans les toilettes). Le dessinateur représente Robinson avec une ligne de cheveux en recul et un ventre un peu flasque. Il se représente lui-même avec une silhouette un peu dégingandée. David Nelson II est plus fringuant, comme il se doit pour un héros de papier, mais sans être sous stéroïde pour autant. Liselotte von Schellendorf (Valkyrie) n'a rien perdu de son port altier, de sa silhouette parfaite et de son décolleté affriolant. Les personnages du monde réel portent des vêtements banals et réalistes, alors qu'Airboy et ses compagnons ont des tenues conformes à la série de comics dont ils sont issus. Les expressions des visages sont nuancées et donnent une bonne indication de l'état d'esprit de chaque personnage dans chaque séquence. Greg Hinkle introduit de discrètes touches humoristiques, sans transformer la narration visuelle en grosse farce. Certaines expressions de visage sont un peu exagérées pour montrer une grande surprise ou une conscience aigüe d'un comportement inadapté. Lors des scènes d'action, le langage corporel de Robinson et celui d'Hinkle est également exagéré pour montrer qu'ils ne sont pas à leur place dans ce genre de situation. L'artiste joue également avec les cadrages pour insister lourdement sur un élément incongru. C'est le cas pour le sexe d'Hinkle qui se trouve en premier plan, alors que Robinson le regarde fixement, mi envieux, mi dégoûté. Pour sa première apparition, Airboy est dessiné en pied, avec un cadrage en contre plongée pour accentuer sa dimension mythique et héroïque. Ou encore, Robinson aspire bruyamment avec une grimace de concentration sa poudre blanche pour ne pas en perdre. Greg Hinkle a choisi un schéma chromatique très tranché. Il utilise une couleur pour chaque scène, un vert bouteille pour la moitié des séquences, à laquelle il ajoute un ombrage sur une partie des surfaces, aboutissant à une forme de bichromie augmentée. Ce choix donne une forte identité visuelle à cette bande dessinée, sans étouffer les dessins, ni les ternir. Au cours du récit, il peut alors jouer avec le nombre de couleurs dans certains passages pour leur donner plus de variété, donc un autre sens. Le lecteur entame ce récit, impressionné par le ton franc et éhonté de James Robinson, et l'honnêteté picturale, débarrassée de toute hypocrisie (en particulier en ce qui concerne la nudité). Il constate rapidement qu'il ne s'agit pas d'un récit d'aventure avec Airboy comme héros (ce qui se comprend dès la couverture). Il s'agit plutôt d'une crise existentielle de James Robinson qui se met en scène, avec l'aide de Greg Hinkle qui lui sert de faire-valoir. D'ailleurs ce dernier énonce explicitement, dans le dernier épisode, que Robinson ne s'intéresse qu'à ce qui le touche directement, ce qui tourne autour de lui et rien d'autre. le lecteur assiste donc à une forme d'autoanalyse de l'auteur qui se met en scène et qui met en scène sa crise. Il s'agit d'une démarche égocentrique qui s'en réclame comme telle, sans ambages. le scénariste force le trait pour des effets comiques et provocateurs bien maîtrisés qui atteignent leur objectif : d'abord choquer le lecteur, puis le faire sourire. Cette forme de thérapie utilise le personnage d'Airboy pour confronter l'avatar de James Robinson à un autre système de valeur, en provenance d'une autre époque. Les dessins permettent au lecteur de s'immerger dans cette crise personnelle aux côtés des protagonistes, grâce à leur niveau de précision, et la vitalité de la mise en scène. D'une manière générale, la narration ne porte pas de jugement de valeur sur Robinson ou Hinkle, ni même sur David Nelson II. le lecteur est laissé entièrement libre de se faire sa propre opinion, de se forger une conviction. Totalement séduit par ce dispositif narratif, il prend plaisir à la compagnie de Robinson (en individu égocentrique et quelque peu narcissique) et à celle d'Hinkle (suiveur consentant, impressionné par le style de vie de ce créateur réputé). Globalement le récit est vivant et très agréable à lire, mais sa résolution déçoit un peu. James Robinson a choisi de rester sobre, proscrivant toute forme de révélation ou de changement radical de comportement. Mais la résolution laisse une sensation d'inachevée car le mot de la fin est laissé à Greg Hinkle, pour une sentence passe-partout, sans avoir accès à l'avis de James Robinson, alors que tout le récit tourne autour de lui et de son comportement.
Sloth - Les Paresseux
Les citrons du verger - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez, parue en 2006. C'est le premier récit complet de G. Hernandez édité directement sous forme d'un tome complet, sans prépublication, en noir & blanc. Le tome s'ouvre une pleine page représentant un verger de citronnier, alors que le narrateur effectue des commentaires sur le fait qu'il s'agit d'un lieu propice aux mystères pour des adolescents vivant dans une banlieue paisible (à l'instar des champs de maïs pour des campagnards). Cela constitue une possibilité d'évasion pour des adolescents assommés par la monotonie de l'existence dans ces lointaines banlieues. Puis le commentaire évoque le suicide comme autre mode d'évasion, pour aboutir à celui choisi par Miguel Serra. Il a décidé de sombrer dans un profond coma pendant un an. Il vient d'en sortir et reprend une vie normale auprès de ses grands parents (Bea & Armando) qui l'ont élevé (après que son père puis sa mère l'aient abandonné). le lendemain il retrouve Lita (sa copine), puis Romeo. À eux trois, ils peuvent recommencer à répéter avec leur groupe de rock appelé Sloth. La nuit Miguel rêve d'une pluie de citrons. le lendemain, il rend visite à son père qui est en prison. Lita s'est prise de passion pour les phénomènes paranormaux et elle persuade Miguel et Romeo de se rendre de nuit dans le verger de citronniers pour filmer en continu, certaines de capturer une image surnaturelle, peut être même une preuve de l'existence de l'homme-chèvre. Gilbert Hernandez s'est fait connaître avec son frère Jaime Hernandez par leur BD publiées dans le magazine "Love and rockets". Gilbert Hernandez a réalisé une série se déroulant dans une petite ville fictive appelée Palomar (à commencer par Palomar City, première partie). Par la suite il a développé plusieurs histoires autour des habitants de Palomar dont Luba, tome 1 et les films auxquels a participé Fritz (par exemple L'enfer est pavé de bonnes intentions). Il a également réalisé plusieurs histoires indépendantes telles "Sloth", mais aussi Speak of the Devil (2007, en anglais), et Yeah! (collaboration avec Peter Bagge datant de 1999/2000, en anglais). Cette narration par le biais de la voix intérieure permet tout de suite au lecteur de se familiariser avec le personnage principal, de découvrir le recul avec lequel il appréhende les événements et, par contraste, de déceler ce qui lui tient à cœur. Hernandez raconte une histoire dépourvue de toute culpabilité, de toute rancœur, de toute jérémiade. Il n'y a que ces rêves qui sont un peu inquiétant et l'abandon par sa mère qui travaille un peu son inconscient. Pour le reste il est juste un peu ralenti, incapable de courir sans ressentir une grande douleur. le lecteur se laisse entraîner à la suite de ce jeune homme tranquille sans être apathique, à la vie douce sans être insipide (il joue dans un groupe de rock quand même). Les dessins reflètent cette légère distanciation qui rend les événements, les individus et l'environnement plus simple. Lorsque le lecteur regarde un dessin d'Hernandez, il constate qu'il ne contient que le nécessaire, avec des formes travaillées pour être le plus simple possible. Hernandez effectue un gros travail d'épuration pour aboutir à un résultat facile à lire, proche d'un assemblage de formes et de traits basiques. Un regard plus soutenu sur une case finit par ne plus voir que des tâches de noir et des traits un peu gras. Il faut alors à nouveau prendre du recul pour distinguer dans la première page (une case pleine page) une vue nocturne du verger de citronniers dans une perspective rigoureuse depuis le milieu d'une allée, avec une rangée de citronniers de chaque coté. La simplicité de la représentation fait que le lecteur n'éprouve aucune difficulté à s'y projeter, à ressentir l'obscurité, à accepter cette image d'une nature artificiellement organisée par l'homme. Ce mode de représentation des décors permet à Hernandez de composer des images avec peu d'éléments et de laisser la place à l'interprétation du lecteur, ou plutôt aux interprétations des différents lecteurs. Plus loin, il y a une case de la largeur de la page qui se compose d'une bande noire en bas, de la silhouette d'une voiture se dirigeant vers le lecteur, avec de part et d'autre les silhouettes des citronniers sagement alignés, et les 2 tiers supérieurs de la case sont dédiés au ciel strié de petites hachures. En fonction de la sensibilité du lecteur, il pourra y voir une représentation simpliste de la chaleur d'une belle nuit d'été lors d'une promenade en voiture, en amoureux. Ou alors le symbole de la faible importance de l'homme sous l'immensité du ciel et donc de l'univers. Ou encore l'idée que les actions de ces 2 personnages s'effectuent dans un milieu soumis à des forces et des principes qui leur restent totalement invisibles. La tonalité du récit et les réflexions des personnages tendent à valider la dernière interprétation. L’œuvre de Gilbert Hernandez étant influencée par le réalisme magique, c'est un deuxième indice qui va dans ce sens. L'intelligence d'Hernandez en tant que narrateur fait que même en acceptant le réalisme magique comme explication, le lecteur peut encore projeter ses propres interprétations sur le sens réel de cette scène (et d'autres). De ce point de vue, le lecteur pourrait avoir l'impression qu'il s'agit d'une histoire compliquée à réserver aux érudits littéraires. En fait, il raconte le quotidien de 3 jeunes adultes disposant du recul nécessaire pour observer avec bienveillance leur propre vie. Hernandez les dessine également de manière simple tout en leur conférant une apparence unique et reconnaissable. Il construit son récit sur la base de leurs actions, sans se complaire dans de longs monologues introspectifs. Au premier niveau, le lecteur suit leurs actions qui relèvent à la fois de la vie quotidienne et d'une comédie romantique, avec des événements réguliers (promenade nocturne dans le verger, rencontre d'autres jeunes en flânant, participation à un concert de rock, répétition avec un groupe, cours de soutien, etc.). Hernandez dessine de manière un peu exagéré les expressions sur les visages, ce qui permet au lecteur de bien discerner les émotions des protagonistes. Et petit à petit, il peut découvrir d'autres façons de regarder ce récit : les constats brutaux liés à l'adolescence (l'un d'eux prend conscience du volume de souffrance humaine présente dans le monde, sans pouvoir y remédier), la confrontation de leurs aspirations à la vie des adultes qu'ils ont face à eux (comment ces adultes ont pu à ce point s'éloigner des aspirations de leur adolescence ?). À la première lecture, "Sloth" est une histoire très simple, très linéaire (malgré un changement radical de point de vue aux 2 tiers du récit), dépourvue de grands élans sentimentaux, avec un soupçon de surnaturel bon marché. Passé la moitié, le lecteur peut se demander où se trouve l'intérêt d'un tel récit, sympathique, un peu décalé, mais sans enjeu fort. Une fois refermé, quelques phrases et quelques images restent en mémoire, commencent à se reconfigurer pour se répondre, s'amalgamer et former un regard pénétrant sur une facette de la condition humaine. le lecteur constate que lui aussi a bénéficié du décalage de Miguel Serra (un peu plus lent que le reste de l'humanité) pour regarder la vie différemment le temps de quelques pages.
Le Roy des Ribauds
Quelle bonne surprise ! Je ne m’attendais pas à prendre du plaisir à lire le « Le Roy des Ribauds » 1er cycle. Mon premier feuilletage à la va-vite me laissait présager un récit sombre et malsain… Ok, ça l’est mais pas au point de me faire lâcher cette lecture, bien au contraire ! « Le Roy des Ribauds » se situe au XIIème siècle, au temps des croisades. Le lecteur est invité à suivre un personnage, le « Triste Sire » et de sa petite bande. Cette équipe est au service du roi de France, Philippe 1er, elle est chargée de veiller au maintien de l’ordre dans la capitale Paris… Mais il s’agit plutôt en quelque sorte d’espionner et d’assurer ainsi la protection du roi de France. Sauf que dans « Le Roy des Ribauds », « Le Triste Sire » va se retrouver par ordre du roi de France à enquêter sur un meurtre qu’il a lui-même commandité… C’est ballot hein ! J’ai adoré la situation de ce récit dans le Paris du XIIème siècle, on peut y découvrir ainsi la Cathédrale en finalisation de construction (bien que le scénariste, Vincent Brugeas, précise dans le premier tome qu’il s’est permis quelques libertés), le pont habité à péage et bien entendu les bas-fonds de l’île de la Cité… Ok, ce n’est pas très fidèle à la réalité de l’époque mais on s’y croirait et l’ambiance moyenâgeuse est bien présente… On s’y croirait ! J’ai aimé aussi que le scénariste ait situé cette histoire au temps du règne de Philippe car cette époque fut riche en magouilles politiciennes : une France divisée en plusieurs régions plus ou moins au service du Roi subissant les péripéties de Richard Cœur de Lion, le rival du Royaume. Du coup, oui, j’ai pris énormément de plaisirs à suivre les aventures de ce groupe et de tous les personnages du récit… Et pourtant, il y en a un paquet de protagonistes ! Et pourtant, malgré la complexité des intrigues, je n’ai pas eu le sentiment d’être largué de cette lecture. Pas d’incompréhension, tout m’est apparu clair, fluide ; d’ailleurs, je n’ai pas lâché ce premier cycle jusqu’à son terme. Quant au coup de crayon de Ronan Toulhoat, à défaut d’apprécier hautement son style, je l’ai trouvé bien adapté à ce scénario (ambiance crade de la capitale bien rendue !). En fait, je suis admiratif de sa capacité à réaliser un nombre conséquent de planches détaillées et variées en un si peu de temps ! Les principaux personnages me sont apparus paradoxalement charismatiques, je dis bien « paradoxalement » parce qu’ils sont à mille lieux de réaliser des actes irréprochables et catholiques. Non, vraiment, en dehors de certains passages qui peuvent sembler être longuets, je n’ai pas de gros reproches à faire sur « Le Roy des Ribauds »… Ok, c’est un Paris fantasmé du XI-XIIème siècle que nous proposent les auteurs mais ça se lit bien, c’est captivant, bien dessiné… Alors ? Que demander de plus ?
Love & Rockets X
Los Angeles, année 1989 - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome de 61 pages de BD, dans laquelle apparaissent quelques personnages de la série "Palomar / Luba". Elle est initialement parue en 1993, écrite, dessinée et encrée par Gilbert Hernandez. Elle est en noir & blanc. Elle a fait l'objet d'une réédition dans Beyond Palomar, en anglais. En 1989, Steve Stranski (un jeune adulte blanc) colle des affiches pour le prochain concert du groupe "Love and Rockets", dans un quartier noir de Los Angeles. Il réussit à se sortir d'une algarade avec un groupe de noirs, grâce à l'intervention de Junior Brooks, un pote de lycée (black lui aussi). du coup il va placarder ses affiches dans un quartier huppé où il croise Amber et Kristen, qui lui demandent de l'emmener aux répétitions dans un garage (chez Rex, un autre pote habitant une belle villa, dont la mère est absente pour le moment). Steve en profite pour aller téléphoner en douce dans la villa, où il fait peur par inadvertance à Riri, la femme de ménage. Les tensions raciales augmentent dans le quartier quand une sexagénaire latino se fait agresser dans la rue. Par des blancs ou des noirs ? La police attend qu'elle sorte du coma. Pendant ce temps-là, Rex essaye de convaincre sa mère de laisser on groupe jouer à sa prochaine fête entre gens du cinéma. Kristen se fait vomir dans les toilettes pour ne pas grossir. Son père est un réalisateur politiquement engagé qui désespère de trouver du travail. Maricella vit d'expédients, en vendant des fleurs coupées à un coin de rue. Après "Poison river", Gilbert Hernandez délaisse Palomar pour Los Angeles et une atmosphère urbaine et contemporaine, sur fond de tensions ethniques. Il campe avec justesse et doigté quelques jeunes adultes, certains essentiellement préoccupés par leur groupe de rock, d'autres bénéficiant de l'aisance financière des parents, d'autres encore étudiant ou travaillant. Chaque personnage dispose de son histoire personnelle, de ses aspirations, influencées par sa position sociale, les valeurs de ses parents, et son environnement proche. le lecteur partage leurs doutes sur leur place dans la société, sur leurs valeurs, sur leurs inclinations sentimentales, pas encore sclérosés par le cynisme. En plaçant son action dans un lieu réel et à une époque identifiée, Hernandez se fait le chroniqueur de cette époque, avec une perspicacité étonnante. 25 ans plus tard, le lecteur éprouve l'impression de pouvoir s'imaginer au sein de ce microcosme, une forme d'étude sociologique sous forme de bande dessinée. Cette impression est renforcée par l'habilité avec laquelle Hernandez met en scène plusieurs générations (essentiellement 2, parents et enfants) de manière naturelle. Comme à son habitude, Gilbert Hernandez ne montre aucune forme de mépris ou de supériorité morale vis-à-vis de ses personnages (sauf pour l'agresseur de la dame âgée). Chaque protagoniste existe grâce à ses idiosyncrasies. Les relations entre les individus sont riches et complexes, à l'image de ce qu'elles peuvent être dans la vie quotidienne, y compris avec des moments d'humour. Chaque personnage capte l'attention et l'affection du lecteur, éprouvant de l'empathie pour leurs difficultés émotionnelles. Pour la mise en images, Gilbert Hernandez s'en tient à un découpage strict de chaque page en 9 cases (3 rangées de 3) de taille identique. Il dispose toujours de ce don incroyable pour donner une apparence spécifique à chaque personnage, immédiatement identifiable. Il est encore dans un mode descriptif soutenu (l'épure s'affinera dans ses travaux ultérieurs). Ainsi le lecteur peut observer les détails de chaque tenue vestimentaire, de chaque environnement. Il subsiste une forme de simplification dans les éléments urbains, en particulier la représentation des voiries. Tout au long du récit, le lecteur peut apprécier l'art de la mise en scène de l'auteur. Il sait comment rendre chaque dialogue visuellement intéressant, en évitant d'enfiler les cases ne comprenant que des têtes en train de parler, par le biais d'un langage corporel mesuré, de gestes naturels, et d'expressions parlantes. En comparant cette histoire aux précédentes de la série Palomar / Luba, le lecteur a le plaisir de voir un lien apparaître. Non seulement il retrouve certains personnages, mais il y a une séquence qui se déroule à Palomar, et Fritz (la demi-soeur de Luba) fait son apparition pour la première fois. Hernandez a diminué la dose de sexe dans ce récit, ainsi que la nudité. Enfin dans la séquence se déroulant à Palomar, le lecteur prend conscience que Gilbert Hernandez dresse une comparaison des caractéristiques des relations sociales dans cet environnement de taille modeste, avec celles à Los Angeles. Toujours dans le cadre de cette comparaison, le lecteur constate que l'auteur ne recourt pas à des phénomènes de nature magique préférant un réalisme plus plausible. Il observe également qu'Hernandez ne cherche pas à édulcorer la réalité, en incluant, entre autres, un individu amputé d'une jambe, dépendant des autres pour se déplacer. Il n'y a pas d'embellissement de la vie, ou d'occultation de ses aspects injustes. En termes de narration, Gilbert Hernandez construit un final, tout en ellipses temporelles et en sous-entendus. Il fait preuve d'une grande intelligence narrative pour évoquer le devenir des personnages principaux en juxtaposant des cases qui constituent autant de saut dans le temps. Lorsque cette histoire est parue, le lectorat américain y a vu une chronique juste et révélatrice d'un climat social à Los Angeles. 25 ans plus tard le lecteur européen peut y voir un témoignage de cette réalité, ainsi qu'une étude psychologique bienveillante et pénétrante sur la manière dont la culture et la société pétrissent la vie des individus.