Vous avez la carte de fidélité ?
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Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 160 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Anne Simon, une illustratrice de livres pour la jeunesse et dessinatrice de bandes dessinées : par exemple le journal de Miss Pétoche, Où sont passés les princes charmants ?, Einstein. Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Marlène Benquet Encaisser !, mais aussi une partie de Les damnées de la caisse : Enquête sur une grève dans un hypermarché.
Sabrina est mère de 2 enfants, responsable de cette cellule monoparentale, détentrice d'une licence de philosophie. Pour pouvoir élever ses 2 enfants, elle prend un emploi de caissière dans la chaîne de supermarchés Batax. Elle est reçue par madame Vaquin, chef de caisse. le soir elle lit le dépliant présentant l'historique de la société pendant que son fils fait ses devoirs, et elle découvre la belle vision de l'entrepreneur Luis Mounier, ainsi que l'historique de la chaîne Batax s'inscrivant dans L Histoire économique et de celle des droits de la femme. Son fils se moque d'elle parce qu'elle a encore des devoirs.
Elle se présente le lendemain à 09h00 pour sa période d'essai. Elle est prise en charge par Christine qui la confie à Nadine pour lui apprendre le métier pendant sa première tranche horaire de travail. Il faut scanner les achats, gérer les problèmes (prix incohérent avec l'affichage, réclamation des clients), prendre sa pause au moment imposé, vérifier qu'il n'y a pas d'articles dissimulés dans le fond d'une poussette, et proposer la carte de fidélité, systématiquement, avec le sourire.
En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme (Sabrina) faisant ses débuts en tant que caissière. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle elle effectue ses premières fois (gestion des pauses pour aller faire pipi, rencontre avec la déléguée syndicale, problème de transport au vu des horaires tardifs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel.
De prime abord, les dessins d'Anne Simon présentent une apparence enfantine, avec des traits mal assurés, des formes pas très précises, des têtes un peu plus grosses que la normale pour attirer l'attention sur les émotions, des proportions bien respectées pour le reste, une apparence sans volonté de séduction ou de dramatisation. Néanmoins, le lecteur constate rapidement qu'Anne Sion utilise de nombreux dispositifs propres à la bande dessinée pour raconter son histoire. Les personnages sont différenciés, et si leur apparence peut être exagérée ou très simplifiée, ils sont tous particuliers. Les expressions peuvent être elles aussi accentuées, et les visages simplifiés (par exemple un simple point pour les yeux), mais leur état d'esprit apparaît clairement au lecteur et ils se conduisent en adulte. La narration se compose à plus de 90% de dialogues, et pourtant elle reste intéressante visuellement. L'artiste sait inclure des détails sur les vêtements, sur les lieux leur agencement, leur mobilier.
Anne Simon utilise également différentes formes de mise en page. Il s'agit d'un ouvrage plus petit qu'une bande dessinée traditionnelle, 16cm*19cm. Les pages sont souvent structurées sur la base de cases sans bordure, mais en fonction de la nature des séquences, Simon peut intégrer des bordures, faire varier le nombre de cases par page, utiliser un fond noir pour la page (pour les séquences de rêves par exemple). de nombreuses cases sont focalisées sur les personnages en plan taille. Mais là aussi, il peut y avoir des gros plans, ou à l'opposé des vues d'ensemble d'un magasin, d'un supermarché, de l'arrivée des semi-remorques de livraison. Finalement même pour un lecteur peu sensible à ce type de dessin (ou même rétif), la narration visuelle recèle une richesse telle qu'elle rend le récit visuellement intéressant.
Anne Simon a donc l'ambition de transcrire un ouvrage de sociologie, lui-même issu d'une thèse en une histoire. Pour ce faire, elle met en scène le personnage de Sabrina, jeune femme ayant fait des études, arrivant dans une entreprise possédant son histoire. Pour évoquer, cette dernière, elle réalise un fac-similé du livret d'accueil des nouvelles caissières (15 pages, idée aussi efficace que visuelle). Puis le lecteur est amené à suivre la première journée à la caisse de Sabrina, sous le tutorat de Nadine, à voir une discussion entre Julie (une étudiante) et ses copines, et même à suivre monsieur Martin (directeur des ressources humaines France) pendant une trentaine de pages, jusqu'à une action de grève en fin d'ouvrage. Pour un lecteur ne s'étant jamais interrogé sur l'emploi de caissière, il ne découvre pas le savoir-faire du métier, mais un milieu professionnel. Cette histoire ne constitue pas un manuel ou un guide du métier, mais un tour d'horizon du contexte social du métier. L'auteure a pris le parti de ne pas s'attarder sur les chiffres, qu'il s'agisse de salaire ou de bénéfices, ou encore de dividendes. La narration reste dans le registre du vécu, avec des détails très concrets, comme la charge mentale de l'hôtesse de caisse chargée des caisses automatiques, ou la température plus basse pour les caisses à proximité des surgelés.
Pour un lecteur s'étant déjà intéressé à cette filière économique, cet ouvrage peut sembler un peu superficiel, une forme d'initiation au milieu. Il passe en revue de nombreuses dimensions : modalités d'intégration dans l'entreprise, formation en tutorat, relation avec le client et image de marque, historique et valeur de l'entreprise, surveillance des employées, relationnel entre employées, morcellement des périodes de travail, horaires en décalé, clients difficiles (un crachat au visage), financiarisation du secteur, place des organisations syndicales, revendications salariales, différences d'enjeu pour les salariés en fonction de leur âge. Lors des pages consacrées à monsieur Martin, il est abordé la politique de groupe, la situation professionnelle de ce salarié, les valeurs promues par le nouveau PDG, à l'opposé de la réalité de la gestion des hôtesses et des hôtes de caisse. En découvrant le premier passage consacré au DRH, le lecteur constate qu'il n'y a aucune velléité de diabolisation. Les auteures mettent en avant son aisance financière, mais aussi son mode de vie qui le fait rentrer à 22h0 chez lui cette scène fait apparaître qu'il est tout autant prisonnier d'un système que les hôtesses de caisse. Il le subit, et doit en supporter les contraintes qui semblent tout aussi exorbitantes. C'est également l'occasion pour l'artiste de faire à nouveau montre de son savoir-faire, en intégrant une séquence de rêve (il y en a plusieurs) dans laquelle elle montre monsieur Martin pressé comme un citron, dans une belle métaphore visuelle. Chaque séquence onirique apporte une vision du ressenti de l'individu par le biais d'une métaphore intelligente et intelligible.
Marlène Benquet et Anne Simon se tiennent à distance de tout manichéisme, ne diabolisant pas les supérieurs hiérarchiques eux aussi soumis au système, et ne faisant pas des caissières, des personnes parfaites et pures. Sur ce dernier point, les quelques mesquineries évoquées sont représentatives. Cette histoire n'est donc pas un ouvrage universitaire, illustré de tableaux de données, et s'appuyant sur des théories complexes. C'est une bonne découverte d'un milieu de travail particulier, rendu plus riche par la volonté d'inclure de nombreux paramètres. Avec l'accumulation de ces paramètres, le lecteur voit se dessiner une analyse systémique pénétrante. En additionnant 2 ou 3 remarques, il voit apparaître la manière dont la structure de l'hypermarché met en œuvre un outil de surveillance de ses hôtesses de caisse, à la fin de répondre au besoin de présence d'une caissière à chaque instant à chaque caisse ouverte, mais aussi de les contraindre. Alors même que le ton de la narration reste bon enfant, avec quelques blagues de temps à autre, elle montre la présence des caméras et l'usage qui est fait par les cheffes de caisse pour donner des conseils en temps réel aux hôtesses, mais aussi pour les contrôler, et les espionner.
L'historique de l'entreprise permet de se rappeler que le métier de caissière a permis aux femmes d'accéder à des emplois non qualifiés, mais aussi que ces emplois maintiennent les salariés concernés dans une situation économique très précaire, du fait de leurs faibles revenus. L'historique évoque également le travail de construction intelligent qui s'est fait entre patrons et syndicats (FO en l'occurrence), partenariat devenu obsolète du fait de l'évolution du mode de gestion de cette entreprise familiale, vers celui d'un grand groupe. Les 30 dernières pages sont consacrées à un mouvement social de grève, lancé par les caissières, et soutenus par les syndicats un peu contraints de les suivre (reprenant un mouvement de grève en 2008, dans un hypermarché Carrefour à Grand Littoral). Là encore il est possible de ne voir que le récit de cette action. Mais il est aussi possible de voir comment le modèle de représentativité du personnel est lui aussi englué dans un système complexe qui est passé du mode de la prévention au mode urgentiste, et qui n'arrive pas à s'adapter en temps réel aux besoins de celles qu'il représente.
Dans un premier temps, la lecture de cet ouvrage séduit par sa simplicité, à la fois dans la vivacité des dessins, et la clarté du propos. Dans un deuxième temps, le lecteur ressent une forme de manque dans des dessins trop rapides et un propos trop superficiel. Dans un troisième temps, il se rend compte que la narration visuelle donne vie à des séquences de dialogues efficaces, et que la somme des petits détails dresse un portrait concret et une analyse systémique pénétrante.
Une putain de BD, je connaissais pas, la note étant plutôt bonne sur le site, je me suis, encore, laissé tenter. Je reviens pas sur l'histoire mais le scénariste vous emmène dans son univers "glauque" d'une ville de bouseux paumée. Avec des personnages haut en couleur comme les deux frères débiles. J'ai enchaîné les 3 tomes à lire à la suite, un vrai bon moment.
Il faut lire le témoignage de Kris pour le croire ! Comment un prof peut envoyer deux gamins de 14 ans en voyage linguistique en zone de guerre !
Cette lecture plaisante est un cas où la réalité dépasse la fiction. La fin un peu pathétique n'y change rien à mes yeux. La prouesse des auteurs est de bien faire vivre cette double atmosphère où baignent les deux ados.
C'est l'avantage du vécu. Kris n'a pas à s'inventer un rôle à travers des documents puisqu'il a affronté la plupart des situations qu'il décrit.
Je me suis entièrement retrouvé dans cette ambiance de voyages linguistiques (sans les soldats). Personne n'a probablement jamais progressé en anglais grâce à ces voyages mais c'était toujours un formidable moment de rigolades loin des parents. J 'ai bien ri à l'épisode de préservatifs fournis par la maman. Cela montre qu'en 1987 la préoccupation majeure de ces parents était le SIDA et pas les bombes.
Ensuite Kris et Bailly juxtaposent à cette ambiance potache une ambiance bien plus lourde d'une quasi guerre civile avec une ville cloisonnée par des check points ou des fils barbelés. Le plus dangereux étaient ces délimitations invisibles que Chris/Kris traverse inconsciemment seul et à pied pour retrouver son copain.
La peinture de Vincent Bailly accompagne très bien les différentes situations traversées. Froideurs des extérieurs ; chaleurs des parties de flirts ou de convivialité dans la famille catholique, Bailly passe d'une ambiance à l'autre avec maestria.
Une lecture originale et agréable.
Maria Surducan est roumaine et elle s'inspire de Petre Ispirescu, folkloriste de son pays qui a su, à la manière des frères Grimm, récolter les contes et légendes de Roumanie pour les transmettre aux générations futures. Avec Au coeur des terres ensorcelées, elle nous offre un conte à l'entame très classique, celle d'un royaume dont le roi envoie ses trois fils réaliser une quête vers des contrées dangereuses et où le héros sera le plus jeune des trois. C'est ce qu'il se déroule dans ces terres ensorcelées qui sort des sentiers battus. Métamorphes, rivalités entre nobles de la même famille aux ambitions divergentes, conflit entre partisans de la nature et partisans du progrès et des machines, ce conte abordera des thématiques diverses avec un certain souffle épique comme dans les bonnes légendes où le héros combattra les monstres avec son épée et son courage.
C'est une histoire assez dense, en plusieurs étapes qui sont autant de rencontres qui finissent par toutes se rejoindre dans un grand affrontement final. Elle mêle danger des situations et gentille naïveté du brave héros. On notera aussi la place importante des femmes dans ce récit, tant comme protagonistes que comme sources de réflexion et de cet esprit aiguisé qui manque au jeune prince.
Si le conte en lui-même est agréable, c'est surtout la beauté du dessin qui m'a charmé. C'est un trait semi-naïf d'une grande élégance, qui m'a fait penser à celui de Tirabosco ou de Benjamin Bachelier, qui est tout en couleurs tout en ayant une texture qui rappelle la carte à gratter. Les planches sont belles, très esthétiques et envoutantes grâce à leur subtil mélange d'ambiance inquiétante et de légèreté souriante.
Très bel ouvrage qui dégage une vraie personnalité tant graphique que dans l'originalité de son conte.
Chevaux de foudre transpose Rome et ses courses de char dans un univers où la fantasy et le réalisme se mêlent.
Dans ce monde, les orages sont très dangereux et la légende dit que Jupiter a touché de sa foudre des chevaux pour les transformer en fulgurs, créatures équestres sauvages diffusant des éclairs autour d'eux. Mais la jeune Thalie est dotée d'une certaine affinité avec ces dangereux animaux et quand ils s'en rendent compte, des romains s'emparent d'elle pour la ramener à Rome afin de s'occuper des fulgurs qu'ils ont capturé pour les fameuses courses du Déluge qui ont lieu régulièrement dans le Circus Maximus. Asservie, Thalie ne rêve que de s'échapper avec les fulgurs, mais elle est aussi choquée par la brutalité et l'autoritarisme avec lesquelles les dresseurs romains traitent les fulgurs alors qu'elle sait qu'on n'obtient leur meilleur que par la douceur et la compréhension.
J'ai aimé cette revisite de Rome et son utilisation pour un récit dont la thématique principale est les chevaux pour lesquelles les autrices ont autant de passion que leur héroïne. Pour les mettre en scène, elles inventent ce monde où les orages et la foudre ont remodelé la vie antique et celle des romains en particulier. Tout en intégrant ces fameux fulgurs dans leurs courses hippiques, elles ont conservé les éléments réalistes de Rome et de ses écoles d'auriges qui ne sont pas sans rappeler les écoles de gladiateurs, petits mondes fermés avec leurs champions, leurs maîtres et leurs esclaves.
La couverture et son héroïne au profil très grec intriguent d'emblée. Et le graphisme intérieur est de tout aussi belle facture. L'encrage de Béatrice Penco Sechi est peut-être un peu trop fin et uniforme à mon goût, mais j'apprécié la personnalité de son trait, son soin apporté aux décors et aux personnages. Il se dégage de ses planches, de leurs orages et de leur foudre, une vraie énergie et une atmosphère presque apocalyptique qui ajoutent à l'ambiance et à l'intensité du récit.
L'histoire est bien menée, rythmée et dotée de bons protagonistes. Elle réussit à éviter le piège d'un trop grand manichéisme et à apporter de la subtilité quand il le faut. L'ensemble forme un bon one-shot qui n'a pour seul défaut qu'un fin un peu trop convenue et prévisible. C'est le genre de BD qui sait me charmer et dont je lirais avec plaisir une suite s'il prenait l'envie aux autrices d'en produire une.
Vincent et Gaël Henry adapte un roman assez peu connu d'Emile Zola. Cela sort des incontournables Rougon-Macquart ce qui n'est pas pour me déplaire.
Je n'ai pas lu le roman et donc ne peux pas me rendre compte du respect de l'œuvre originale par les auteurs. Toutefois la narration correspond bien à l'esprit du grand auteur naturaliste.
Jacques Damour représente une suite assez paisible de la saga des Rougon que Zola avait laissé avant la guerre de 70. Le récit est bien mené dans un esprit de réconciliation et d'apaisement 10 ans après la Commune.
Une histoire des années de la Commune et des suites pour les vaincus exposés avec distance à travers le récit des trois principaux personnages : Berru, le rouge, Louise, la fille chétive qui a eu la chance de profiter d'une ascension sociale fulgurante et enfin Jacques paisible ouvrier pris dans le tourbillon de l'Histoire. La narration est bâtie autour de ces trois récits qui apportent chacun une vision nuancée et personnelle des drames et des bonheurs que comporte toute vie. C'est aussi une aspiration à la paix et à la reconstruction des êtres et des choses. Ainsi Berru gagne sa vie à reconstruire l'Hôtel de Ville qu'il avait incendié.
Le récit est rythmé, fluide et donne une ambiance crédible du Paris de cette époque. Les auteurs soulignent la justesse de vue de Zola qui avait compris la dangerosité d'un discours à la Berru dans un avertissement prémonitoire "Ils en sont toujours au bonheur universel, obtenu par une extermination générale."
Le graphisme de Gaël Henry rend bien la psychologie des personnages. Le style rappelle effectivement Sfar en plus lisse. Cela donne une belle expressivité et un certain dynamisme à un récit indirect. Il y a un beau travail autour des scènes de table (repas ou bistrot).
Une lecture plaisante pour découvrir un Zola méconnu. 3.5
J'avais un mauvais souvenir de ma lecture, mais en le relisant je me suis rendu compte que j'apprécie beaucoup plus que je ne le pensais !
Squarzoni fait dans l'exercice du roman graphique, lui que je connais surtout pour ses documentaires de qualité. La Bd s'ouvre sur une arrivée dans une île bretonne qui sera le cadre fermée de toute l'histoire se déroulant le temps d'un après-midi. Une simple promenade forcée, une exploration de l'île et de beaucoup de choses cachées sous la surface.
Comme souvent chez Squarzoni, ce n'est pas la diversité au niveau dessin qu'il faut chercher. Il reste dans son style de dessin assez typé dans des cases en gaufrier marqué, mais ce n'est pas le genre de BD qui brise les codes ou les règles. C'est surtout une utilisation de cette rigidité pour pouvoir appuyer le temps qui passe et découper en instant, ce qui convient à merveille au récit dans ce genre.
Le temps découpé de l'histoire, c'est les non-dits qui sont nombreux. Les soucis de chacun, les petites discussions avec tout les gens qu'il croise, les questionnements qui l'habite et qu'il a soigneusement évité. Je ne suis pas assez expert de l’œuvre de Matthew Barry pour voir les références à Peter Pan qui sont disséminées, mais l'histoire est parfaitement compréhensible sans ça. Et son ton mélancolique, ce spleen que transporte le personnage sans que l'on comprenne vraiment pourquoi est prenant.
C'est le genre d'histoire qui ne va jamais jusqu'au nuées mais transporte paisiblement dans son ton, nous promenant jusqu'à une fin tout à fait satisfaisante. Le genre de BD que j'aime bien et que je relirais avec plaisir.
Regarde ce nuage, moi je ne suis pas le vent.
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Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre. Il comporte 44 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec une courte introduction de 5 lignes écrites par Federico Fellini, et un poème de Danijel Žeželj, ce dernier étant l'auteur complet de la BD : scénario, dessin et encrage. Ce tome est initialement paru en 1993 en Italie. Il a été publié pour la première fois en France en 2005 par les éditions Mosquito. Avec ce tome, le lecteur assiste aux débuts d'un artiste capable par la suite de réaliser une version personnelle du Chaperon Rouge (2015), en en conservant la trame, et en lui insufflant des saveurs psychanalytiques uniquement par le dessin, sans un seul mot.
Dans un dessin en pleine page, une jeune femme afro-américaine pose le torse nu devant un panorama de d'ossatures métalliques d'immeubles de grande hauteur, avec un pont aérien et une rivière en contrebas. Elle porte un pendentif en forme de d'étoile à 8 branches, inscrite dans un cercle avec une pierre ronde au milieu. le même motif que celui de son pendentif a été dessiné dans le sable d'une plage, avec 2 coquillages à proximité. Le narrateur indique que le sable est la première chose qui lui revient en mémoire, celui du désert. Il a grandi dans une petite ville de l'Arizona, dans le désert, et se souvient de vielles photographies (celle d'un groupe de jazz afro-américain), de journaux et de la publicité. Il se souvient également que son père jouait de la contrebasse dans cet orchestre, et que parfois des individus cagoulés allumaient des feux de bûcher dans le désert pour y faire brûler des croix.
Le narrateur (Joe) se souvient de son arrivée dans une grande métropole, de la pluie qu'il regardait tomber chez sa tante, de l'église, du premier tambour qu'il a volé. Dans les premiers temps, Joe n'osait pas trop sortir en ville, puis il en a découvert certains coins. Dans une salle de bar, il a pu écouter de la musique jouée en public, et danser sur un sol recouvert de sable, ou plutôt de sciure. Après avoir chanté un cantique à l'église, parlant d'une terre lointaine où les lézards et les serpents sont sacrés, il a commencé à faire toujours le même rêve. Il se trouve sur une plage bordée de palmiers. Sur la plage se trouve un coquillage spiralé avec des pointes. Il pénètre dans la forêt et y remarque une superbe fleur. Il continue d'avancer vers une trouée au loin et y distingue la silhouette d'une femme. Elle est torse nu et porte un médaillon circulaire avec des une étoile à 8 branches et une pierre au milieu. Dans sa chambre, il se tient immobile, assis sur une chaise, le tambour entre ses jambes. Il regarde un pigeon venir se poser sur le rebord de sa fenêtre. Il se lève pour remplir une soucoupe de lait et la poser par terre pour son chat Léopâtre.
À partir de 1999, les éditions Mosquito commencent à éditer les oeuvres de l'artiste croate Danijel Žeželj, en français. le rythme du cœur est une de ses premières œuvres publiées et recensées, et elle bénéficie déjà d'une introduction de Federico Fellini qui dit apprécier ses perspectives fantomatiques et menaçantes et la manière dont l'artiste exprime le sens du chagrin et du malheur immanent. de fait sur 44 pages de bande dessinée, 13 sont dépourvues de tout texte, et quelques autres ne comprennent qu'une courte cellule de texte introductive ou une remarque. Il s'agit donc d'un mode narratif contemplatif, propice à l'introspection et favorisant le rapprochement d'images par le lecteur. Ce mode de lecture par rapprochement visuel commence dès la première page avec le médaillon en forme de soleil. En fait le lecteur n'effectue le rapprochement avec le soleil qu'à la page d'après quand il est dessiné dans le sable, avec une approche très similaire. Il retrouve un autre soleil dessiné dans le sable en page 11, mais avec sous la forme d'un rond dont partent des traits radiaux, et non plus des triangles. Il retrouve le motif du soleil en pages 16 (sous la forme d'un coquillage), et en page 17 (à nouveau le pendentif). Ce motif se retrouve encore dans les pages 24, 42, 44, 45, 46 et 48.
Par la force des choses, la répétition de ce motif visuel (le soleil) et les variations de représentation conduisent le lecteur à jouer à repérer ce qui appartient au même registre géométrique. Il se surprend à regarder la soucoupe de lait en page 18, et à considérer qu'il s'agit de 2 cercles concentriques, rappelant l'astre solaire, et une forme d'aura autour. Une association visuelle se reproduit en page 30 avec les verres et les cendriers laissés sur les tables du bar. À nouveau, il s'agit de cercles qui cette fois-ci semblent graviter les uns par rapport aux autres, comme autant d'astres dont le déplacement est lié par une logique qui apparaît lorsque la caméra effectue un travelling arrière. le lecteur effectue encore une association page 40 en voyant un clown jongler à l'emplacement où s'était installé un cirque ambulant. Cette fois-ci la force qui meut les cercles participe d'une autre logique. Cette récurrence de forme provoque des associations d'idées chez le lecteur qui en vient à imaginer les intentions de l'auteur, à procéder par induction. Cet astre solaire est associé à un lieu paradisiaque, à une époque mythologique, au bonheur. Par voie de conséquence, les lieux ou les objets revêtant une forme approchante constituent des objets transitionnels permettant d'accéder par procuration à un état de ce bonheur.
Dans le même temps, la narration visuelle de Danijel Žeželj s'inscrit dans un registre très descriptif. L'histoire semble se dérouler dans les années 1950, au vu des modèles de voitures et d'avion. le lecteur éprouve l'impression que certains dessins ont été réalisés d'après photographie : la ville des années 1930 dans une zone désertiques des États-Unis, les prises de vue dans la rue avec les façades d'immeubles en brique avec poutrelles métalliques apparentes, et les façades des gratte-ciels, la texture des briques, la texture du carrelage. L'artiste semble avoir poussé le contraste sur des photographies noir & blanc, puis augmenté la granularité, pour aboutir à des cases où certains détails sont noyés, et des images comme revêtues d'une patine déposée par les ans. le lecteur se dit qu'il lit un récit devenu intemporel, figé par les années qui ont passé. Ce phénomène est également à l’œuvre sur les êtres humains, émoussant leurs contours, gommant les traits les plus saillants du visage, mais sans les rendre interchangeable. Il n'y a que Maria, le seul personnage féminin, qui échappe à l'usure du temps.
Avec ces caractéristiques visuelles très personnelles et très marquées, les séquences s'enchaînent sans solution de continuité, dans des teintes marron brou de noix tirant sur le gris qui donnent une impression d'homogénéité visuelle. Mais en fait, le lecteur passe de ce qui semble être la photographie d'une femme avec des gratte-ciels dans le lointain, à un dessin dans le sable, en passant par une vue ciel de la métropole, une sculpture sur bois, un reportage dans la rue, une image totalement abstraite s'il la lit sans la lier à celle d'à côté. Il est ainsi pris par surprise à chaque séquence. Après 4 pages (22 à 25) passées à déambuler dans les rues, rien ne peut le préparer à une nuit passée aux côtés de Joe jouant de la batterie dans un bar, avec un saxophoniste et un contrebassiste. Dans ces 4 pages muettes (26 à 29), l'auteur opère un glissement progressif du registre de l'art figuratif, vers celui de l'art abstrait avec une fibre expressionniste. le lecteur éprouve les mêmes sensations que Joe se concentrant sur son jeu, et ressentant la communion qui s'installe avec les clients jusqu'à devenir totale, et que tout le monde soit à l'unisson. C'est une séquence extraordinaire, par sa force graphique et la clarté de son propos, à nouveau sans utilisation de mots.
Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se sent partir vers un autre monde, empli de non-dits et de sensations. Il ressent la solitude et l'inquiétude de Joe, son plaisir à exprimer son ressenti par le biais du tambour puis de la batterie. Il comprend à demi-mots (ou à demi-dessins) le drame de son enfance. Il ressent la force de son aspiration à un ailleurs plus accueillant et plus prometteur. Il se retrouve, comme lui, écartelé entre la banalité d'un quotidien dans un environnement urbain coupé de la nature, et la joie intérieure que lui amène la pratique de la musique. Il ressent la promesse d'une complémentarité avec une femme, à la fois pour ce qu'elle lui apportera, mais aussi parce que le partage sera plus gratifiant, plus intense. Au final, le lecteur ne sait pas trop ce que raconte l'histoire, mais il sait qu'elle lui a parlé de ses attentes, de ses espérances, de trouver un cadre de vie qui est le sien, à partager avec une autre personne pour accéder à un épanouissement plein et entier.
En découvrant cette bande dessinée, le lecteur ne sait pas trop dans quoi il se lance. le titre évoque un récit intimiste et émotionnel. Un rapide feuilletage montre des dessins monochromes allant du photoréalisme à l'abstraction. La bande dessinée l'emmène au cœur d'une métropole froide et impersonnelle, pour accompagner un individu qui reste une énigme, tout en partageant son aspiration à une vie moins solitaire et plus lumineuse. Sous les dehors d'une narration visuelle simple et immédiate, Danijel Žeželj fait vibrer le lecteur au rythme du cœur de Joe.
Quel malheur d'être soi.
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Ce tome contient une histoire complète qui peut se comprendre indépendamment de la série dont elle est dérivée : Sandman, de Neil Gaiman. Il regroupe les 3 épisodes, initialement parus en 2001/2002, écrits par Darko Macan, dessinés et encrés par Danijel Žeželj. L'édition originale était mise en couleurs par Sherilyn van Valkenburgh, avec des couvertures de Dave McKean. La présente édition en français est en noir & blanc, avec une couverture inédite du dessinateur.
En 1920, dans un train qui file au-dessus de la lagune de Venise, le major Gordon Gravett et son épouse Rosalind sont en lune de miel. Stefan Wasserman s'approche de leur table dans le wagon et demande du feu au mari. Il engage la conversation. le major indique qu'il a servi cinq ans en France pendant la guerre et que c'est là qu'il y a perdu son bras. Stefan emploie une image dérangeante : les blessures sont les bébés des hommes, ce qui provoque une mine de dégout sur le visage de madame. Elle se tourne vers la fenêtre et s'extasie devant la vue de Venise comme posée sur la lagune. Stefan continue à tenir des propos morbides comparant Venise à un sarcophage, évoquant les carnages à venir pour lesquels il faudra des bébés et c'est à madame Gravette de jouer, pour élever de futurs soldats dont les bras, la cervelle et le sang se répandront sur les champs de bataille. le major lui décoche une baffe pour le faire taire. Wasserman s'en va après avoir présenté des excuses.
Sur l'un des quais de la cité des Doges, Coco et Charles Constantine sont en train de discuter : elle lui explique que Caroline c'est le lundi, Cremona le mardi, Croazia hier, et qu'aujourd'hui elle s'appelle Coco. Ils abordent le mendiant assis par terre avec un bandeau sur les yeux. Coco lui demande s'il a bien perdu ses yeux à cause de la maladie et il répond que oui. Pour une lire, il est prêt à lui raconter comment il les a perdus. Charles s'avance à son tour et lui dit qu'hier il leur avait raconté comment il avait perdu ses yeux à la guerre. Leopold acquiesce et il est prêt à lui raconter son histoire pour une lire. Les amants l'apostrophent et lui demandent laquelle de ces deux versions constitue la vérité. Il répond que la vérité est la lire, une lire pour entendre ce qu'ils veulent. Coco lui jette une lire, et Charles une autre au bord du canal. Coco indique que c'est le moment pour que Charles pousse le mendiant dans le canal. Il répond qu'elle peut très bien le faire elle-même. Un agent de police arrive et demande si ce sale mendiant les embête. Ils répondent que non, mais le policier a déjà poussé Leopold dans le canal. Charles demande si c'est vraiment un étranger, l'agent répond qu'il n'en est rien et demande quel pays voudrait d'un pauvre. Il leur suggère de continuer leur visite de Venise en allant voir le carnaval. Charles se retourne brièvement : il a eu la sensation d'apercevoir quelqu'un. Alors qu'il s'éloigne Stefan Wasserman s'approche du bord du quai et saisit la main qui dépasse de l'eau pour ramener Leopold sur le quai. Ce dernier s'enfuit effrayé par cet homme en blanc.
Ce récit est paru comme une histoire dérivée de la série de Sandman, créée par Neil Gaiman, 75 épisodes parus de 1989 à 1996, avec quelques numéros spéciaux en plus. le Corinthien a été créé par Morphée, le maître des rêves et du domaine des rêves pour incarner les ténèbres et la peur des ténèbres qui est au cœur de chaque être humain, un miroir noir fabriqué pour réfléchir tout ce que l'humanité ne veut pas regarder en face. Par ailleurs, il croise le chemin de Charles Constantine, qui indique être le frère jumeau non mort de John Constantine, ce qui renvoie à la mythologie de ce personnage. Il est possible d'apprécier ce récit sans disposer de ces références. L'éditeur Mosquito a publié tous les premières bandes dessinées de Danijel Žeželj, allant négocier les droits de celles publiées par Vertigo, c'est-à-dire celle-ci et Congo Bill (1999) avec Scott Cunningham. Il a choisi de publier le récit en noir & blanc, ce qui n'obère en rien le plaisir de lecture, car les traits encrés entre impressionnisme et expressionnisme se suffisent à eux-mêmes.
Le lecteur plonge dans une sombre histoire avec des individus au comportement déviant ou à la vie tragique : ce couple à la dynamique toxique jouant avec l'idée commettre un meurtre, ce policier brutal prêt à exterminer les clochards, Amedeo un jeune homme acceptant de jouer les gigolos pour pouvoir offrir une meilleure vie à sa propre fiancée, ce jeune soldat dont le propre supérieur a tiré dans les parties parce qu'il refusait d'abattre froidement un soldat ennemi, ce militaire incapable de tuer à la guerre, cette femme qui veut devenir autre, cet homosexuel refoulé, cette veuve noire, etc. le lecteur voit comment les trajectoires de vie de Coco & Charles s'entremêlent avec celle de Leopold, Silvana & Amedeo, en la présence vénéneuse du Corinthien, sur fond de passions et de meurtre, de ce pouvoir d'ôter la vie à quelqu'un, avec une touche onirique. le Corinthien incarne bien ce que les personnages ne veulent pas regarder en face. D'une certaine manière, le récit aurait pu se dérouler dans un autre environnement et l'histoire n'en aurait pas été changée. Pour autant, scénariste et artiste prennent soin d'utiliser quelques caractéristiques de Venise, que ce soit son carnaval, ou son urbanisme unique.
Au vu du contexte très particulier de la publication de cette histoire, il est vraisemblable que le lecteur soit venu surtout pour les dessins de cet artiste, plus que pour trouver une histoire dérivée de Sandman, assez obscure. du fait de la forte personnalité graphique du dessinateur, il n'éprouve pas de déception à l'absence de couleurs, d'autant que la majeure partie de ses œuvres est en noir & blanc. Dès la première page, le lecteur retrouve les idiosyncrasies de Danijel Žeželj : un trait noir un peu charbonneux, réalisé au pinceau, et donc une approche de l'ombrage intégré au contour des éléments plutôt que noirci par la suite. Cela donne une apparence un peu moins précise aux contours, les traits des visages pouvant sembler un peu trop appuyés, avec le noir qui mange une partie du dessin un peu plus importante que d'habitude. Ceci n'empêche pas les paysages d'être de toute beauté : le train sur la voie juste au-dessus du niveau des eaux, la silhouette des bâtiments historiques de Venise au loin, le pavage irrégulier des quais, le candélabre typique, les gondoles avec et les gondoliers avec leur maillot rayé, le grand luxe de la chambre d'hôtel de Coco & Charles, la rue d'une grande ville européenne montrant des signes d'une occupation militaire, etc.
Il est visible que le scénariste a pensé sa narration en termes de dialogue, et en termes de séquences visuelles. L'artiste doit donc s'acquitter de quelques cases avec uniquement un ou deux visages, mais la plupart du temps les personnages agissent en même temps qu'ils parlent ce qui donne des scènes plus visuelles. La narration visuelle commence à attirer l'attention du lecteur d'abord avec ces personnages qui ont visiblement une part d'ombre, puis les visuels gagnent en originalité : Coco & Charles jouant au chat et à la souris avec Leopold au bord d'un canal, une case avec les prémices du récit de Leopold sous forme de gravure. Puis rapidement, les images gagnent en ampleur et en inattendu : les personnages qui semblent parfois jouer comme sur une scène au théâtre avec une ampleur un peu appuyée de leurs gestes, l'attaque brutale des tommys en train de passer des soldats allemands à la baïonnette, la magnifique vue des cabines de plage sur ponton de bois au-dessus du sable de la plage, des soldats en train d'uriner sur un ennemi qu'ils viennent de mettre à terre, un globe oculaire sur le pavage, la noirceur du carnaval avec ces individus masqués et ces costumes grotesques, cette vue en contreplongée sur un capitaine monté sur un rhinocéros tenant un drapeau avec le marteau et la faucille, et un alignement de potence avec des condamnés au bout de la corde, etc. le mode de représentation manie avec dextérité plusieurs niveaux de réalité : une représentation premier degré et descriptive, une représentation plus expressionniste ajoutant une dimension de conte, des éléments métaphoriques ouvrant l'envergure du récit, à la fois drame, tragédie d'individus habités par des névroses ayant tourné à l'obsession pour des comportements anormaux, ballotés par des grands mouvements de société dont ils ne ressentent que les répercussions, sans y prendre part, sans même en avoir connaissance.
Au départ, en version originale, il ne s'agit que d'une histoire dérivée d'une série à succès, confiée à deux jeunes créateurs originaux. En version française, il s'agit d'une volonté éditoriale de proposer l'ensemble de l’œuvre de l'artiste au lecteur. En fonction de ses lectures, il peut apprécier de retrouver le personnage secondaire du Corinthien, et ce qu'il incarne, dans une histoire originale et prenante. Il peut aussi souhaiter découvrir un récit de Danijel Žeželj pour retrouver ses dessins si habités par la noirceur de l'âme, mais aussi son romantisme et ses émotions. il est comblé par un récit bien noir, une tragédie de bonne facture, avec une narration visuelle inquiétante.
Immédiatement, j'ai été happé par ce récit. Surtout, l'étrange association entre un dessin d'apparence naïf et un sujet on ne peut plus dramatique a réussi à capter mon attention. Et très clairement, je ne regrette pas mon achat (même si l'album se lit très vite).
Le naufrage du Slocum est une tragédie sans égale, plus de 1000 personnes y trouvèrent la mort (ce qui en faisait le plus grand drame que connut New-York avant que ne surviennent les attentats du 11 septembre 2001). Ce sujet aurait pu donner naissance à une œuvre plombante mais, du fait des multiples comportements ineptes qui ont mené à ce naufrage, Jan Soeken a choisi de le traiter à la manière d'une farce burlesque. Et bien lui en a pris.
Le récit est un délice d'humour noir et naïf dans lequel les différents comportements absurdes sont mis en évidence. C'est cet enchainement de circonstances parfois aux limites du croyables qui donne tout son sel à ce récit. J'ai particulièrement apprécié cette partie de golf qui réunit les différents dirigeants responsables de la tragédie. Rien de spécial, on les voit juste taper la balle alors que le narrateur nous présente le personnage et en quoi il intervient dans la tragédie mais le décalage entre l'aspect calme et posé de la scène et les images du naufrage où équipage et passagers courent en tous sens, pris au piège sur ce bateau, marche en plein avec moi. A la limite, j'entendais une petite musique sereine lors de ces scènes succédant aux cris de désespoir sur le bateau. C'est dramatiquement drôle !
Le récit est bien construit, très instructif, revenant chronologiquement sur les circonstances du drame. Le style naïf et les cases très aérées permettent une lecture facile et rapide de l'ensemble. C'est prenant, ahurissant à plus d'une occasion, mais ça reste toujours léger, drôle et désespérant en même temps.
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Encaisser !
Vous avez la carte de fidélité ? - Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 160 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Anne Simon, une illustratrice de livres pour la jeunesse et dessinatrice de bandes dessinées : par exemple le journal de Miss Pétoche, Où sont passés les princes charmants ?, Einstein. Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Marlène Benquet Encaisser !, mais aussi une partie de Les damnées de la caisse : Enquête sur une grève dans un hypermarché. Sabrina est mère de 2 enfants, responsable de cette cellule monoparentale, détentrice d'une licence de philosophie. Pour pouvoir élever ses 2 enfants, elle prend un emploi de caissière dans la chaîne de supermarchés Batax. Elle est reçue par madame Vaquin, chef de caisse. le soir elle lit le dépliant présentant l'historique de la société pendant que son fils fait ses devoirs, et elle découvre la belle vision de l'entrepreneur Luis Mounier, ainsi que l'historique de la chaîne Batax s'inscrivant dans L Histoire économique et de celle des droits de la femme. Son fils se moque d'elle parce qu'elle a encore des devoirs. Elle se présente le lendemain à 09h00 pour sa période d'essai. Elle est prise en charge par Christine qui la confie à Nadine pour lui apprendre le métier pendant sa première tranche horaire de travail. Il faut scanner les achats, gérer les problèmes (prix incohérent avec l'affichage, réclamation des clients), prendre sa pause au moment imposé, vérifier qu'il n'y a pas d'articles dissimulés dans le fond d'une poussette, et proposer la carte de fidélité, systématiquement, avec le sourire. En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme (Sabrina) faisant ses débuts en tant que caissière. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle elle effectue ses premières fois (gestion des pauses pour aller faire pipi, rencontre avec la déléguée syndicale, problème de transport au vu des horaires tardifs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel. De prime abord, les dessins d'Anne Simon présentent une apparence enfantine, avec des traits mal assurés, des formes pas très précises, des têtes un peu plus grosses que la normale pour attirer l'attention sur les émotions, des proportions bien respectées pour le reste, une apparence sans volonté de séduction ou de dramatisation. Néanmoins, le lecteur constate rapidement qu'Anne Sion utilise de nombreux dispositifs propres à la bande dessinée pour raconter son histoire. Les personnages sont différenciés, et si leur apparence peut être exagérée ou très simplifiée, ils sont tous particuliers. Les expressions peuvent être elles aussi accentuées, et les visages simplifiés (par exemple un simple point pour les yeux), mais leur état d'esprit apparaît clairement au lecteur et ils se conduisent en adulte. La narration se compose à plus de 90% de dialogues, et pourtant elle reste intéressante visuellement. L'artiste sait inclure des détails sur les vêtements, sur les lieux leur agencement, leur mobilier. Anne Simon utilise également différentes formes de mise en page. Il s'agit d'un ouvrage plus petit qu'une bande dessinée traditionnelle, 16cm*19cm. Les pages sont souvent structurées sur la base de cases sans bordure, mais en fonction de la nature des séquences, Simon peut intégrer des bordures, faire varier le nombre de cases par page, utiliser un fond noir pour la page (pour les séquences de rêves par exemple). de nombreuses cases sont focalisées sur les personnages en plan taille. Mais là aussi, il peut y avoir des gros plans, ou à l'opposé des vues d'ensemble d'un magasin, d'un supermarché, de l'arrivée des semi-remorques de livraison. Finalement même pour un lecteur peu sensible à ce type de dessin (ou même rétif), la narration visuelle recèle une richesse telle qu'elle rend le récit visuellement intéressant. Anne Simon a donc l'ambition de transcrire un ouvrage de sociologie, lui-même issu d'une thèse en une histoire. Pour ce faire, elle met en scène le personnage de Sabrina, jeune femme ayant fait des études, arrivant dans une entreprise possédant son histoire. Pour évoquer, cette dernière, elle réalise un fac-similé du livret d'accueil des nouvelles caissières (15 pages, idée aussi efficace que visuelle). Puis le lecteur est amené à suivre la première journée à la caisse de Sabrina, sous le tutorat de Nadine, à voir une discussion entre Julie (une étudiante) et ses copines, et même à suivre monsieur Martin (directeur des ressources humaines France) pendant une trentaine de pages, jusqu'à une action de grève en fin d'ouvrage. Pour un lecteur ne s'étant jamais interrogé sur l'emploi de caissière, il ne découvre pas le savoir-faire du métier, mais un milieu professionnel. Cette histoire ne constitue pas un manuel ou un guide du métier, mais un tour d'horizon du contexte social du métier. L'auteure a pris le parti de ne pas s'attarder sur les chiffres, qu'il s'agisse de salaire ou de bénéfices, ou encore de dividendes. La narration reste dans le registre du vécu, avec des détails très concrets, comme la charge mentale de l'hôtesse de caisse chargée des caisses automatiques, ou la température plus basse pour les caisses à proximité des surgelés. Pour un lecteur s'étant déjà intéressé à cette filière économique, cet ouvrage peut sembler un peu superficiel, une forme d'initiation au milieu. Il passe en revue de nombreuses dimensions : modalités d'intégration dans l'entreprise, formation en tutorat, relation avec le client et image de marque, historique et valeur de l'entreprise, surveillance des employées, relationnel entre employées, morcellement des périodes de travail, horaires en décalé, clients difficiles (un crachat au visage), financiarisation du secteur, place des organisations syndicales, revendications salariales, différences d'enjeu pour les salariés en fonction de leur âge. Lors des pages consacrées à monsieur Martin, il est abordé la politique de groupe, la situation professionnelle de ce salarié, les valeurs promues par le nouveau PDG, à l'opposé de la réalité de la gestion des hôtesses et des hôtes de caisse. En découvrant le premier passage consacré au DRH, le lecteur constate qu'il n'y a aucune velléité de diabolisation. Les auteures mettent en avant son aisance financière, mais aussi son mode de vie qui le fait rentrer à 22h0 chez lui cette scène fait apparaître qu'il est tout autant prisonnier d'un système que les hôtesses de caisse. Il le subit, et doit en supporter les contraintes qui semblent tout aussi exorbitantes. C'est également l'occasion pour l'artiste de faire à nouveau montre de son savoir-faire, en intégrant une séquence de rêve (il y en a plusieurs) dans laquelle elle montre monsieur Martin pressé comme un citron, dans une belle métaphore visuelle. Chaque séquence onirique apporte une vision du ressenti de l'individu par le biais d'une métaphore intelligente et intelligible. Marlène Benquet et Anne Simon se tiennent à distance de tout manichéisme, ne diabolisant pas les supérieurs hiérarchiques eux aussi soumis au système, et ne faisant pas des caissières, des personnes parfaites et pures. Sur ce dernier point, les quelques mesquineries évoquées sont représentatives. Cette histoire n'est donc pas un ouvrage universitaire, illustré de tableaux de données, et s'appuyant sur des théories complexes. C'est une bonne découverte d'un milieu de travail particulier, rendu plus riche par la volonté d'inclure de nombreux paramètres. Avec l'accumulation de ces paramètres, le lecteur voit se dessiner une analyse systémique pénétrante. En additionnant 2 ou 3 remarques, il voit apparaître la manière dont la structure de l'hypermarché met en œuvre un outil de surveillance de ses hôtesses de caisse, à la fin de répondre au besoin de présence d'une caissière à chaque instant à chaque caisse ouverte, mais aussi de les contraindre. Alors même que le ton de la narration reste bon enfant, avec quelques blagues de temps à autre, elle montre la présence des caméras et l'usage qui est fait par les cheffes de caisse pour donner des conseils en temps réel aux hôtesses, mais aussi pour les contrôler, et les espionner. L'historique de l'entreprise permet de se rappeler que le métier de caissière a permis aux femmes d'accéder à des emplois non qualifiés, mais aussi que ces emplois maintiennent les salariés concernés dans une situation économique très précaire, du fait de leurs faibles revenus. L'historique évoque également le travail de construction intelligent qui s'est fait entre patrons et syndicats (FO en l'occurrence), partenariat devenu obsolète du fait de l'évolution du mode de gestion de cette entreprise familiale, vers celui d'un grand groupe. Les 30 dernières pages sont consacrées à un mouvement social de grève, lancé par les caissières, et soutenus par les syndicats un peu contraints de les suivre (reprenant un mouvement de grève en 2008, dans un hypermarché Carrefour à Grand Littoral). Là encore il est possible de ne voir que le récit de cette action. Mais il est aussi possible de voir comment le modèle de représentativité du personnel est lui aussi englué dans un système complexe qui est passé du mode de la prévention au mode urgentiste, et qui n'arrive pas à s'adapter en temps réel aux besoins de celles qu'il représente. Dans un premier temps, la lecture de cet ouvrage séduit par sa simplicité, à la fois dans la vivacité des dessins, et la clarté du propos. Dans un deuxième temps, le lecteur ressent une forme de manque dans des dessins trop rapides et un propos trop superficiel. Dans un troisième temps, il se rend compte que la narration visuelle donne vie à des séquences de dialogues efficaces, et que la somme des petits détails dresse un portrait concret et une analyse systémique pénétrante.
Welcome to Hope
Une putain de BD, je connaissais pas, la note étant plutôt bonne sur le site, je me suis, encore, laissé tenter. Je reviens pas sur l'histoire mais le scénariste vous emmène dans son univers "glauque" d'une ville de bouseux paumée. Avec des personnages haut en couleur comme les deux frères débiles. J'ai enchaîné les 3 tomes à lire à la suite, un vrai bon moment.
Coupures irlandaises
Il faut lire le témoignage de Kris pour le croire ! Comment un prof peut envoyer deux gamins de 14 ans en voyage linguistique en zone de guerre ! Cette lecture plaisante est un cas où la réalité dépasse la fiction. La fin un peu pathétique n'y change rien à mes yeux. La prouesse des auteurs est de bien faire vivre cette double atmosphère où baignent les deux ados. C'est l'avantage du vécu. Kris n'a pas à s'inventer un rôle à travers des documents puisqu'il a affronté la plupart des situations qu'il décrit. Je me suis entièrement retrouvé dans cette ambiance de voyages linguistiques (sans les soldats). Personne n'a probablement jamais progressé en anglais grâce à ces voyages mais c'était toujours un formidable moment de rigolades loin des parents. J 'ai bien ri à l'épisode de préservatifs fournis par la maman. Cela montre qu'en 1987 la préoccupation majeure de ces parents était le SIDA et pas les bombes. Ensuite Kris et Bailly juxtaposent à cette ambiance potache une ambiance bien plus lourde d'une quasi guerre civile avec une ville cloisonnée par des check points ou des fils barbelés. Le plus dangereux étaient ces délimitations invisibles que Chris/Kris traverse inconsciemment seul et à pied pour retrouver son copain. La peinture de Vincent Bailly accompagne très bien les différentes situations traversées. Froideurs des extérieurs ; chaleurs des parties de flirts ou de convivialité dans la famille catholique, Bailly passe d'une ambiance à l'autre avec maestria. Une lecture originale et agréable.
Au cœur des terres ensorcelées
Maria Surducan est roumaine et elle s'inspire de Petre Ispirescu, folkloriste de son pays qui a su, à la manière des frères Grimm, récolter les contes et légendes de Roumanie pour les transmettre aux générations futures. Avec Au coeur des terres ensorcelées, elle nous offre un conte à l'entame très classique, celle d'un royaume dont le roi envoie ses trois fils réaliser une quête vers des contrées dangereuses et où le héros sera le plus jeune des trois. C'est ce qu'il se déroule dans ces terres ensorcelées qui sort des sentiers battus. Métamorphes, rivalités entre nobles de la même famille aux ambitions divergentes, conflit entre partisans de la nature et partisans du progrès et des machines, ce conte abordera des thématiques diverses avec un certain souffle épique comme dans les bonnes légendes où le héros combattra les monstres avec son épée et son courage. C'est une histoire assez dense, en plusieurs étapes qui sont autant de rencontres qui finissent par toutes se rejoindre dans un grand affrontement final. Elle mêle danger des situations et gentille naïveté du brave héros. On notera aussi la place importante des femmes dans ce récit, tant comme protagonistes que comme sources de réflexion et de cet esprit aiguisé qui manque au jeune prince. Si le conte en lui-même est agréable, c'est surtout la beauté du dessin qui m'a charmé. C'est un trait semi-naïf d'une grande élégance, qui m'a fait penser à celui de Tirabosco ou de Benjamin Bachelier, qui est tout en couleurs tout en ayant une texture qui rappelle la carte à gratter. Les planches sont belles, très esthétiques et envoutantes grâce à leur subtil mélange d'ambiance inquiétante et de légèreté souriante. Très bel ouvrage qui dégage une vraie personnalité tant graphique que dans l'originalité de son conte.
Chevaux de foudre
Chevaux de foudre transpose Rome et ses courses de char dans un univers où la fantasy et le réalisme se mêlent. Dans ce monde, les orages sont très dangereux et la légende dit que Jupiter a touché de sa foudre des chevaux pour les transformer en fulgurs, créatures équestres sauvages diffusant des éclairs autour d'eux. Mais la jeune Thalie est dotée d'une certaine affinité avec ces dangereux animaux et quand ils s'en rendent compte, des romains s'emparent d'elle pour la ramener à Rome afin de s'occuper des fulgurs qu'ils ont capturé pour les fameuses courses du Déluge qui ont lieu régulièrement dans le Circus Maximus. Asservie, Thalie ne rêve que de s'échapper avec les fulgurs, mais elle est aussi choquée par la brutalité et l'autoritarisme avec lesquelles les dresseurs romains traitent les fulgurs alors qu'elle sait qu'on n'obtient leur meilleur que par la douceur et la compréhension. J'ai aimé cette revisite de Rome et son utilisation pour un récit dont la thématique principale est les chevaux pour lesquelles les autrices ont autant de passion que leur héroïne. Pour les mettre en scène, elles inventent ce monde où les orages et la foudre ont remodelé la vie antique et celle des romains en particulier. Tout en intégrant ces fameux fulgurs dans leurs courses hippiques, elles ont conservé les éléments réalistes de Rome et de ses écoles d'auriges qui ne sont pas sans rappeler les écoles de gladiateurs, petits mondes fermés avec leurs champions, leurs maîtres et leurs esclaves. La couverture et son héroïne au profil très grec intriguent d'emblée. Et le graphisme intérieur est de tout aussi belle facture. L'encrage de Béatrice Penco Sechi est peut-être un peu trop fin et uniforme à mon goût, mais j'apprécié la personnalité de son trait, son soin apporté aux décors et aux personnages. Il se dégage de ses planches, de leurs orages et de leur foudre, une vraie énergie et une atmosphère presque apocalyptique qui ajoutent à l'ambiance et à l'intensité du récit. L'histoire est bien menée, rythmée et dotée de bons protagonistes. Elle réussit à éviter le piège d'un trop grand manichéisme et à apporter de la subtilité quand il le faut. L'ensemble forme un bon one-shot qui n'a pour seul défaut qu'un fin un peu trop convenue et prévisible. C'est le genre de BD qui sait me charmer et dont je lirais avec plaisir une suite s'il prenait l'envie aux autrices d'en produire une.
Jacques Damour
Vincent et Gaël Henry adapte un roman assez peu connu d'Emile Zola. Cela sort des incontournables Rougon-Macquart ce qui n'est pas pour me déplaire. Je n'ai pas lu le roman et donc ne peux pas me rendre compte du respect de l'œuvre originale par les auteurs. Toutefois la narration correspond bien à l'esprit du grand auteur naturaliste. Jacques Damour représente une suite assez paisible de la saga des Rougon que Zola avait laissé avant la guerre de 70. Le récit est bien mené dans un esprit de réconciliation et d'apaisement 10 ans après la Commune. Une histoire des années de la Commune et des suites pour les vaincus exposés avec distance à travers le récit des trois principaux personnages : Berru, le rouge, Louise, la fille chétive qui a eu la chance de profiter d'une ascension sociale fulgurante et enfin Jacques paisible ouvrier pris dans le tourbillon de l'Histoire. La narration est bâtie autour de ces trois récits qui apportent chacun une vision nuancée et personnelle des drames et des bonheurs que comporte toute vie. C'est aussi une aspiration à la paix et à la reconstruction des êtres et des choses. Ainsi Berru gagne sa vie à reconstruire l'Hôtel de Ville qu'il avait incendié. Le récit est rythmé, fluide et donne une ambiance crédible du Paris de cette époque. Les auteurs soulignent la justesse de vue de Zola qui avait compris la dangerosité d'un discours à la Berru dans un avertissement prémonitoire "Ils en sont toujours au bonheur universel, obtenu par une extermination générale." Le graphisme de Gaël Henry rend bien la psychologie des personnages. Le style rappelle effectivement Sfar en plus lisse. Cela donne une belle expressivité et un certain dynamisme à un récit indirect. Il y a un beau travail autour des scènes de table (repas ou bistrot). Une lecture plaisante pour découvrir un Zola méconnu. 3.5
Un après-midi un peu couvert
J'avais un mauvais souvenir de ma lecture, mais en le relisant je me suis rendu compte que j'apprécie beaucoup plus que je ne le pensais ! Squarzoni fait dans l'exercice du roman graphique, lui que je connais surtout pour ses documentaires de qualité. La Bd s'ouvre sur une arrivée dans une île bretonne qui sera le cadre fermée de toute l'histoire se déroulant le temps d'un après-midi. Une simple promenade forcée, une exploration de l'île et de beaucoup de choses cachées sous la surface. Comme souvent chez Squarzoni, ce n'est pas la diversité au niveau dessin qu'il faut chercher. Il reste dans son style de dessin assez typé dans des cases en gaufrier marqué, mais ce n'est pas le genre de BD qui brise les codes ou les règles. C'est surtout une utilisation de cette rigidité pour pouvoir appuyer le temps qui passe et découper en instant, ce qui convient à merveille au récit dans ce genre. Le temps découpé de l'histoire, c'est les non-dits qui sont nombreux. Les soucis de chacun, les petites discussions avec tout les gens qu'il croise, les questionnements qui l'habite et qu'il a soigneusement évité. Je ne suis pas assez expert de l’œuvre de Matthew Barry pour voir les références à Peter Pan qui sont disséminées, mais l'histoire est parfaitement compréhensible sans ça. Et son ton mélancolique, ce spleen que transporte le personnage sans que l'on comprenne vraiment pourquoi est prenant. C'est le genre d'histoire qui ne va jamais jusqu'au nuées mais transporte paisiblement dans son ton, nous promenant jusqu'à une fin tout à fait satisfaisante. Le genre de BD que j'aime bien et que je relirais avec plaisir.
Le Rythme du coeur
Regarde ce nuage, moi je ne suis pas le vent. - Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre. Il comporte 44 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec une courte introduction de 5 lignes écrites par Federico Fellini, et un poème de Danijel Žeželj, ce dernier étant l'auteur complet de la BD : scénario, dessin et encrage. Ce tome est initialement paru en 1993 en Italie. Il a été publié pour la première fois en France en 2005 par les éditions Mosquito. Avec ce tome, le lecteur assiste aux débuts d'un artiste capable par la suite de réaliser une version personnelle du Chaperon Rouge (2015), en en conservant la trame, et en lui insufflant des saveurs psychanalytiques uniquement par le dessin, sans un seul mot. Dans un dessin en pleine page, une jeune femme afro-américaine pose le torse nu devant un panorama de d'ossatures métalliques d'immeubles de grande hauteur, avec un pont aérien et une rivière en contrebas. Elle porte un pendentif en forme de d'étoile à 8 branches, inscrite dans un cercle avec une pierre ronde au milieu. le même motif que celui de son pendentif a été dessiné dans le sable d'une plage, avec 2 coquillages à proximité. Le narrateur indique que le sable est la première chose qui lui revient en mémoire, celui du désert. Il a grandi dans une petite ville de l'Arizona, dans le désert, et se souvient de vielles photographies (celle d'un groupe de jazz afro-américain), de journaux et de la publicité. Il se souvient également que son père jouait de la contrebasse dans cet orchestre, et que parfois des individus cagoulés allumaient des feux de bûcher dans le désert pour y faire brûler des croix. Le narrateur (Joe) se souvient de son arrivée dans une grande métropole, de la pluie qu'il regardait tomber chez sa tante, de l'église, du premier tambour qu'il a volé. Dans les premiers temps, Joe n'osait pas trop sortir en ville, puis il en a découvert certains coins. Dans une salle de bar, il a pu écouter de la musique jouée en public, et danser sur un sol recouvert de sable, ou plutôt de sciure. Après avoir chanté un cantique à l'église, parlant d'une terre lointaine où les lézards et les serpents sont sacrés, il a commencé à faire toujours le même rêve. Il se trouve sur une plage bordée de palmiers. Sur la plage se trouve un coquillage spiralé avec des pointes. Il pénètre dans la forêt et y remarque une superbe fleur. Il continue d'avancer vers une trouée au loin et y distingue la silhouette d'une femme. Elle est torse nu et porte un médaillon circulaire avec des une étoile à 8 branches et une pierre au milieu. Dans sa chambre, il se tient immobile, assis sur une chaise, le tambour entre ses jambes. Il regarde un pigeon venir se poser sur le rebord de sa fenêtre. Il se lève pour remplir une soucoupe de lait et la poser par terre pour son chat Léopâtre. À partir de 1999, les éditions Mosquito commencent à éditer les oeuvres de l'artiste croate Danijel Žeželj, en français. le rythme du cœur est une de ses premières œuvres publiées et recensées, et elle bénéficie déjà d'une introduction de Federico Fellini qui dit apprécier ses perspectives fantomatiques et menaçantes et la manière dont l'artiste exprime le sens du chagrin et du malheur immanent. de fait sur 44 pages de bande dessinée, 13 sont dépourvues de tout texte, et quelques autres ne comprennent qu'une courte cellule de texte introductive ou une remarque. Il s'agit donc d'un mode narratif contemplatif, propice à l'introspection et favorisant le rapprochement d'images par le lecteur. Ce mode de lecture par rapprochement visuel commence dès la première page avec le médaillon en forme de soleil. En fait le lecteur n'effectue le rapprochement avec le soleil qu'à la page d'après quand il est dessiné dans le sable, avec une approche très similaire. Il retrouve un autre soleil dessiné dans le sable en page 11, mais avec sous la forme d'un rond dont partent des traits radiaux, et non plus des triangles. Il retrouve le motif du soleil en pages 16 (sous la forme d'un coquillage), et en page 17 (à nouveau le pendentif). Ce motif se retrouve encore dans les pages 24, 42, 44, 45, 46 et 48. Par la force des choses, la répétition de ce motif visuel (le soleil) et les variations de représentation conduisent le lecteur à jouer à repérer ce qui appartient au même registre géométrique. Il se surprend à regarder la soucoupe de lait en page 18, et à considérer qu'il s'agit de 2 cercles concentriques, rappelant l'astre solaire, et une forme d'aura autour. Une association visuelle se reproduit en page 30 avec les verres et les cendriers laissés sur les tables du bar. À nouveau, il s'agit de cercles qui cette fois-ci semblent graviter les uns par rapport aux autres, comme autant d'astres dont le déplacement est lié par une logique qui apparaît lorsque la caméra effectue un travelling arrière. le lecteur effectue encore une association page 40 en voyant un clown jongler à l'emplacement où s'était installé un cirque ambulant. Cette fois-ci la force qui meut les cercles participe d'une autre logique. Cette récurrence de forme provoque des associations d'idées chez le lecteur qui en vient à imaginer les intentions de l'auteur, à procéder par induction. Cet astre solaire est associé à un lieu paradisiaque, à une époque mythologique, au bonheur. Par voie de conséquence, les lieux ou les objets revêtant une forme approchante constituent des objets transitionnels permettant d'accéder par procuration à un état de ce bonheur. Dans le même temps, la narration visuelle de Danijel Žeželj s'inscrit dans un registre très descriptif. L'histoire semble se dérouler dans les années 1950, au vu des modèles de voitures et d'avion. le lecteur éprouve l'impression que certains dessins ont été réalisés d'après photographie : la ville des années 1930 dans une zone désertiques des États-Unis, les prises de vue dans la rue avec les façades d'immeubles en brique avec poutrelles métalliques apparentes, et les façades des gratte-ciels, la texture des briques, la texture du carrelage. L'artiste semble avoir poussé le contraste sur des photographies noir & blanc, puis augmenté la granularité, pour aboutir à des cases où certains détails sont noyés, et des images comme revêtues d'une patine déposée par les ans. le lecteur se dit qu'il lit un récit devenu intemporel, figé par les années qui ont passé. Ce phénomène est également à l’œuvre sur les êtres humains, émoussant leurs contours, gommant les traits les plus saillants du visage, mais sans les rendre interchangeable. Il n'y a que Maria, le seul personnage féminin, qui échappe à l'usure du temps. Avec ces caractéristiques visuelles très personnelles et très marquées, les séquences s'enchaînent sans solution de continuité, dans des teintes marron brou de noix tirant sur le gris qui donnent une impression d'homogénéité visuelle. Mais en fait, le lecteur passe de ce qui semble être la photographie d'une femme avec des gratte-ciels dans le lointain, à un dessin dans le sable, en passant par une vue ciel de la métropole, une sculpture sur bois, un reportage dans la rue, une image totalement abstraite s'il la lit sans la lier à celle d'à côté. Il est ainsi pris par surprise à chaque séquence. Après 4 pages (22 à 25) passées à déambuler dans les rues, rien ne peut le préparer à une nuit passée aux côtés de Joe jouant de la batterie dans un bar, avec un saxophoniste et un contrebassiste. Dans ces 4 pages muettes (26 à 29), l'auteur opère un glissement progressif du registre de l'art figuratif, vers celui de l'art abstrait avec une fibre expressionniste. le lecteur éprouve les mêmes sensations que Joe se concentrant sur son jeu, et ressentant la communion qui s'installe avec les clients jusqu'à devenir totale, et que tout le monde soit à l'unisson. C'est une séquence extraordinaire, par sa force graphique et la clarté de son propos, à nouveau sans utilisation de mots. Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se sent partir vers un autre monde, empli de non-dits et de sensations. Il ressent la solitude et l'inquiétude de Joe, son plaisir à exprimer son ressenti par le biais du tambour puis de la batterie. Il comprend à demi-mots (ou à demi-dessins) le drame de son enfance. Il ressent la force de son aspiration à un ailleurs plus accueillant et plus prometteur. Il se retrouve, comme lui, écartelé entre la banalité d'un quotidien dans un environnement urbain coupé de la nature, et la joie intérieure que lui amène la pratique de la musique. Il ressent la promesse d'une complémentarité avec une femme, à la fois pour ce qu'elle lui apportera, mais aussi parce que le partage sera plus gratifiant, plus intense. Au final, le lecteur ne sait pas trop ce que raconte l'histoire, mais il sait qu'elle lui a parlé de ses attentes, de ses espérances, de trouver un cadre de vie qui est le sien, à partager avec une autre personne pour accéder à un épanouissement plein et entier. En découvrant cette bande dessinée, le lecteur ne sait pas trop dans quoi il se lance. le titre évoque un récit intimiste et émotionnel. Un rapide feuilletage montre des dessins monochromes allant du photoréalisme à l'abstraction. La bande dessinée l'emmène au cœur d'une métropole froide et impersonnelle, pour accompagner un individu qui reste une énigme, tout en partageant son aspiration à une vie moins solitaire et plus lumineuse. Sous les dehors d'une narration visuelle simple et immédiate, Danijel Žeželj fait vibrer le lecteur au rythme du cœur de Joe.
La Mort dans les yeux
Quel malheur d'être soi. - Ce tome contient une histoire complète qui peut se comprendre indépendamment de la série dont elle est dérivée : Sandman, de Neil Gaiman. Il regroupe les 3 épisodes, initialement parus en 2001/2002, écrits par Darko Macan, dessinés et encrés par Danijel Žeželj. L'édition originale était mise en couleurs par Sherilyn van Valkenburgh, avec des couvertures de Dave McKean. La présente édition en français est en noir & blanc, avec une couverture inédite du dessinateur. En 1920, dans un train qui file au-dessus de la lagune de Venise, le major Gordon Gravett et son épouse Rosalind sont en lune de miel. Stefan Wasserman s'approche de leur table dans le wagon et demande du feu au mari. Il engage la conversation. le major indique qu'il a servi cinq ans en France pendant la guerre et que c'est là qu'il y a perdu son bras. Stefan emploie une image dérangeante : les blessures sont les bébés des hommes, ce qui provoque une mine de dégout sur le visage de madame. Elle se tourne vers la fenêtre et s'extasie devant la vue de Venise comme posée sur la lagune. Stefan continue à tenir des propos morbides comparant Venise à un sarcophage, évoquant les carnages à venir pour lesquels il faudra des bébés et c'est à madame Gravette de jouer, pour élever de futurs soldats dont les bras, la cervelle et le sang se répandront sur les champs de bataille. le major lui décoche une baffe pour le faire taire. Wasserman s'en va après avoir présenté des excuses. Sur l'un des quais de la cité des Doges, Coco et Charles Constantine sont en train de discuter : elle lui explique que Caroline c'est le lundi, Cremona le mardi, Croazia hier, et qu'aujourd'hui elle s'appelle Coco. Ils abordent le mendiant assis par terre avec un bandeau sur les yeux. Coco lui demande s'il a bien perdu ses yeux à cause de la maladie et il répond que oui. Pour une lire, il est prêt à lui raconter comment il les a perdus. Charles s'avance à son tour et lui dit qu'hier il leur avait raconté comment il avait perdu ses yeux à la guerre. Leopold acquiesce et il est prêt à lui raconter son histoire pour une lire. Les amants l'apostrophent et lui demandent laquelle de ces deux versions constitue la vérité. Il répond que la vérité est la lire, une lire pour entendre ce qu'ils veulent. Coco lui jette une lire, et Charles une autre au bord du canal. Coco indique que c'est le moment pour que Charles pousse le mendiant dans le canal. Il répond qu'elle peut très bien le faire elle-même. Un agent de police arrive et demande si ce sale mendiant les embête. Ils répondent que non, mais le policier a déjà poussé Leopold dans le canal. Charles demande si c'est vraiment un étranger, l'agent répond qu'il n'en est rien et demande quel pays voudrait d'un pauvre. Il leur suggère de continuer leur visite de Venise en allant voir le carnaval. Charles se retourne brièvement : il a eu la sensation d'apercevoir quelqu'un. Alors qu'il s'éloigne Stefan Wasserman s'approche du bord du quai et saisit la main qui dépasse de l'eau pour ramener Leopold sur le quai. Ce dernier s'enfuit effrayé par cet homme en blanc. Ce récit est paru comme une histoire dérivée de la série de Sandman, créée par Neil Gaiman, 75 épisodes parus de 1989 à 1996, avec quelques numéros spéciaux en plus. le Corinthien a été créé par Morphée, le maître des rêves et du domaine des rêves pour incarner les ténèbres et la peur des ténèbres qui est au cœur de chaque être humain, un miroir noir fabriqué pour réfléchir tout ce que l'humanité ne veut pas regarder en face. Par ailleurs, il croise le chemin de Charles Constantine, qui indique être le frère jumeau non mort de John Constantine, ce qui renvoie à la mythologie de ce personnage. Il est possible d'apprécier ce récit sans disposer de ces références. L'éditeur Mosquito a publié tous les premières bandes dessinées de Danijel Žeželj, allant négocier les droits de celles publiées par Vertigo, c'est-à-dire celle-ci et Congo Bill (1999) avec Scott Cunningham. Il a choisi de publier le récit en noir & blanc, ce qui n'obère en rien le plaisir de lecture, car les traits encrés entre impressionnisme et expressionnisme se suffisent à eux-mêmes. Le lecteur plonge dans une sombre histoire avec des individus au comportement déviant ou à la vie tragique : ce couple à la dynamique toxique jouant avec l'idée commettre un meurtre, ce policier brutal prêt à exterminer les clochards, Amedeo un jeune homme acceptant de jouer les gigolos pour pouvoir offrir une meilleure vie à sa propre fiancée, ce jeune soldat dont le propre supérieur a tiré dans les parties parce qu'il refusait d'abattre froidement un soldat ennemi, ce militaire incapable de tuer à la guerre, cette femme qui veut devenir autre, cet homosexuel refoulé, cette veuve noire, etc. le lecteur voit comment les trajectoires de vie de Coco & Charles s'entremêlent avec celle de Leopold, Silvana & Amedeo, en la présence vénéneuse du Corinthien, sur fond de passions et de meurtre, de ce pouvoir d'ôter la vie à quelqu'un, avec une touche onirique. le Corinthien incarne bien ce que les personnages ne veulent pas regarder en face. D'une certaine manière, le récit aurait pu se dérouler dans un autre environnement et l'histoire n'en aurait pas été changée. Pour autant, scénariste et artiste prennent soin d'utiliser quelques caractéristiques de Venise, que ce soit son carnaval, ou son urbanisme unique. Au vu du contexte très particulier de la publication de cette histoire, il est vraisemblable que le lecteur soit venu surtout pour les dessins de cet artiste, plus que pour trouver une histoire dérivée de Sandman, assez obscure. du fait de la forte personnalité graphique du dessinateur, il n'éprouve pas de déception à l'absence de couleurs, d'autant que la majeure partie de ses œuvres est en noir & blanc. Dès la première page, le lecteur retrouve les idiosyncrasies de Danijel Žeželj : un trait noir un peu charbonneux, réalisé au pinceau, et donc une approche de l'ombrage intégré au contour des éléments plutôt que noirci par la suite. Cela donne une apparence un peu moins précise aux contours, les traits des visages pouvant sembler un peu trop appuyés, avec le noir qui mange une partie du dessin un peu plus importante que d'habitude. Ceci n'empêche pas les paysages d'être de toute beauté : le train sur la voie juste au-dessus du niveau des eaux, la silhouette des bâtiments historiques de Venise au loin, le pavage irrégulier des quais, le candélabre typique, les gondoles avec et les gondoliers avec leur maillot rayé, le grand luxe de la chambre d'hôtel de Coco & Charles, la rue d'une grande ville européenne montrant des signes d'une occupation militaire, etc. Il est visible que le scénariste a pensé sa narration en termes de dialogue, et en termes de séquences visuelles. L'artiste doit donc s'acquitter de quelques cases avec uniquement un ou deux visages, mais la plupart du temps les personnages agissent en même temps qu'ils parlent ce qui donne des scènes plus visuelles. La narration visuelle commence à attirer l'attention du lecteur d'abord avec ces personnages qui ont visiblement une part d'ombre, puis les visuels gagnent en originalité : Coco & Charles jouant au chat et à la souris avec Leopold au bord d'un canal, une case avec les prémices du récit de Leopold sous forme de gravure. Puis rapidement, les images gagnent en ampleur et en inattendu : les personnages qui semblent parfois jouer comme sur une scène au théâtre avec une ampleur un peu appuyée de leurs gestes, l'attaque brutale des tommys en train de passer des soldats allemands à la baïonnette, la magnifique vue des cabines de plage sur ponton de bois au-dessus du sable de la plage, des soldats en train d'uriner sur un ennemi qu'ils viennent de mettre à terre, un globe oculaire sur le pavage, la noirceur du carnaval avec ces individus masqués et ces costumes grotesques, cette vue en contreplongée sur un capitaine monté sur un rhinocéros tenant un drapeau avec le marteau et la faucille, et un alignement de potence avec des condamnés au bout de la corde, etc. le mode de représentation manie avec dextérité plusieurs niveaux de réalité : une représentation premier degré et descriptive, une représentation plus expressionniste ajoutant une dimension de conte, des éléments métaphoriques ouvrant l'envergure du récit, à la fois drame, tragédie d'individus habités par des névroses ayant tourné à l'obsession pour des comportements anormaux, ballotés par des grands mouvements de société dont ils ne ressentent que les répercussions, sans y prendre part, sans même en avoir connaissance. Au départ, en version originale, il ne s'agit que d'une histoire dérivée d'une série à succès, confiée à deux jeunes créateurs originaux. En version française, il s'agit d'une volonté éditoriale de proposer l'ensemble de l’œuvre de l'artiste au lecteur. En fonction de ses lectures, il peut apprécier de retrouver le personnage secondaire du Corinthien, et ce qu'il incarne, dans une histoire originale et prenante. Il peut aussi souhaiter découvrir un récit de Danijel Žeželj pour retrouver ses dessins si habités par la noirceur de l'âme, mais aussi son romantisme et ses émotions. il est comblé par un récit bien noir, une tragédie de bonne facture, avec une narration visuelle inquiétante.
Slocum
Immédiatement, j'ai été happé par ce récit. Surtout, l'étrange association entre un dessin d'apparence naïf et un sujet on ne peut plus dramatique a réussi à capter mon attention. Et très clairement, je ne regrette pas mon achat (même si l'album se lit très vite). Le naufrage du Slocum est une tragédie sans égale, plus de 1000 personnes y trouvèrent la mort (ce qui en faisait le plus grand drame que connut New-York avant que ne surviennent les attentats du 11 septembre 2001). Ce sujet aurait pu donner naissance à une œuvre plombante mais, du fait des multiples comportements ineptes qui ont mené à ce naufrage, Jan Soeken a choisi de le traiter à la manière d'une farce burlesque. Et bien lui en a pris. Le récit est un délice d'humour noir et naïf dans lequel les différents comportements absurdes sont mis en évidence. C'est cet enchainement de circonstances parfois aux limites du croyables qui donne tout son sel à ce récit. J'ai particulièrement apprécié cette partie de golf qui réunit les différents dirigeants responsables de la tragédie. Rien de spécial, on les voit juste taper la balle alors que le narrateur nous présente le personnage et en quoi il intervient dans la tragédie mais le décalage entre l'aspect calme et posé de la scène et les images du naufrage où équipage et passagers courent en tous sens, pris au piège sur ce bateau, marche en plein avec moi. A la limite, j'entendais une petite musique sereine lors de ces scènes succédant aux cris de désespoir sur le bateau. C'est dramatiquement drôle ! Le récit est bien construit, très instructif, revenant chronologiquement sur les circonstances du drame. Le style naïf et les cases très aérées permettent une lecture facile et rapide de l'ensemble. C'est prenant, ahurissant à plus d'une occasion, mais ça reste toujours léger, drôle et désespérant en même temps. Une très chouette découverte !