Deux auteurs dont on connait la complicité – et ce depuis pas mal d’albums ! Ici cela se sent et explique sans doute la fluidité du récit.
L’intrigue est difficile à résumer, et elle a sans doute dû être pas mal improvisée par ces deux auteurs. C’est un récit assez poétique, un genre que j’apprécie vraiment. Poésie des textes déjà. Mais aussi des images.
En effet, le dessin de Mattotti est vraiment très chouette. Très simple, très fluide, plein de trouvailles graphiques. Une grande légèreté, mais aussi une grande force. C’est parfois nerveux, hachuré, et souvent porté par les courbes. Un bestiaire original, mais surtout de superbes planches muettes, dans lesquelles Mattotti donne libre court à son talent, alternant cases quasi minimalistes et cases très chargées.
Un gros coup de cœur visuel !
Très chouette album.
Lemire joue sur la corde raide, que ce soit au niveau du dessin (minimaliste) ou du scénario, qui ne tient qu’à un fil !
Mais j’ai suivi ce fil jusqu’au bout, et jamais je ne me suis ennuyé. Lemire a vraiment beaucoup de talent pour développer une intrigue et brosser le portrait d’un personnage avec peu de moyens.
Il y a bien sûr l’histoire de ce type un peu paumé, désabusé, qui n’arrive pas à se remettre de la perte de sa fille – qui a entrainé la rupture d’avec sa femme et sa mise en retrait sociale. Un deuil impossible et pourtant, il est question de renaissance.
L’histoire avec sa voisine, qui pratique un métier à la fois proche du sien tout en étant à l’opposé éthiquement, qui la drague gentiment malgré ses refus bourrus, est, elle aussi, pleine de fragilités et d’optimisme. Si la dernière image est une porte fermée, nous savons qu’elle va s’ouvrir à nouveau.
En voulant ramener sa fille à la vie, en la retrouvant en suivant les labyrinthes qu’elle lui aurait laissé (une dérive urbaine qui permet aussi à Lemire de montrer une ville moderne froide, a priori repoussante), c’est bien sûr lui-même que le héros (re)trouve et sauve.
Une chouette lecture en tout cas.
Adrian Tomine (que je ne connaissais pas mais j'ai vraiment flashé sur le dessin chez le libraire) nous plonge directement dans ses pensées, sans chercher à édulcorer quoique ce soit et j'adore ce genre de récits autobiographiques sincères. Tout est là, brut : ses doutes, ses frustrations, ses petites victoires, mais aussi cette fatigue mentale constante qui accompagne le travail créatif. Le dessin est précis, minimaliste, presque froid avec ce papier quadrillé, et chaque case, chaque planche, semble peser sur les épaules de l'auteur. Au lieu de créer une empathie facile, le récit installe une distance, un léger malaise. Les moments de gêne sont palpables, les silences lourds, j'adore.
Le découpage abrupt du récit accentue cette impression de fragmentation, comme si Tomine ne voulait jamais nous laisser nous installer confortablement dans la lecture mais nous amener avec lui dans son malaise. On est pris dans une sorte de course en pointillés, avec des ruptures soudaines.
L’humour, souvent présent, reste discret, plutôt cruel en fait. L’absurde des situations m'a fait sourire, mais l’ambiance générale ne laisse pas trop de place à la légèreté. Il y a une honnêteté sans fard dans cette manière de livrer ses pensées, il ne cherche pas à séduire ou à réconforter mais c'est très plaisant à lire.
Je suis heureux que Davodeau abandonne la pseudo enquête maladroite de Le Droit du sol et revienne à ce qu’il fait de mieux, raconter de belles histoires de personnes. La Loire est ici bien plus qu’un décor, c’est un personnage à part entière, une entité vivante qui façonne l’histoire, les souvenirs et les liens entre les protagonistes. Pour bien le connaitre et y passer des heures à vélo, on sent immédiatement qu’il connaît bien ce territoire, qu’il en a une affection profonde, ce qui transparaît dans la douceur de ses traits, la justesse des couleurs et la lenteur calculée du récit.
Dès les premières pages, on retrouve ce qui faisait la force d’albums comme Lulu Femme Nue ou Les Mauvaises Gens : cette capacité à nous immerger dans la vie des gens, à capter leurs doutes, leurs silences, leurs fragilités. Davodeau n’a jamais besoin d’en faire trop, il laisse les moments respirer, les paysages parler. Ici, le fleuve est omniprésent, il rythme le récit, comme un écho aux vies qui se croisent. Agathe, la grande absente du récit, a réuni tous ceux qui ont compté dans sa vie, mais c’est finalement la Loire qui les lie plus qu’elle.
Visuellement, Davodeau explore des paysages magnifiques, une Loire à la fois sauvage et apaisante, avec des aquarelles aux tons doux, presque méditatifs. On est happé par cette atmosphère feutrée où le temps semble suspendu. Mais sous cette surface paisible, il y a des enjeux humains plus complexes : la quête d’identité, le deuil, la nostalgie des amours passés. Pourtant, et c’est peut-être là la limite, ce sont des thèmes que Davodeau a déjà beaucoup explorés, et on peut parfois avoir l’impression de relire une variation sur des récits passés.
Certains lecteurs pourraient se sentir frustrés par cette absence d’enjeu clair, par ce récit qui semble flotter, sans direction précise. On suit Louis et les autres personnages dans leurs errances, mais le cœur du récit reste indéfinissable, presque insaisissable... comme la Loire.
Une BD qui ravira les amateurs de Davodeau, ceux qui apprécient son art de l’instant, sa capacité à rendre hommage à la nature et à la simplicité des relations humaines. Mais pour ceux qui attendent plus de tension narrative ou de renouvellement, il se peut que l’histoire finisse par laisser un goût d’inachevé.
Ce triptyque revient d'une façon émouvante sur un épisode douloureux de notre passé pénitentiaire. L'internement dans des conditions très dures de jeunes enfants est une thématique assez peu visitée. C'est dommage car elle peut faire réfléchir à l'évolution du droit des enfants souvent défaillant même dans des états de droit comme la France l'était à cette époque.
A travers le parcours d'un quatuor de jeunes défavorisés, Laurent Galandon propose un scénario cohérent et bien construit qui montre la sévérité de la justice comparée à notre époque. L'auteur choisit ses héros ayant commis des petits délits (encore que Miguel avec son couteau) qui peuvent nous paraître légitimes aujourd'hui. Ce n'était probablement pas la perception à l'époque ni celle qui existe encore dans certains pays où un petit vol peut être puni de façon bien plus sévère.
Ainsi l'auteur ne force sûrement pas le trait sur la vie dans le camps de redressement/correction des Marronniers. Les personnages sont bien campés et Galandon ne va pas trop loin dans le côté violence inhérent à cet environnement. J'ai même trouvé que Galandon forçait un peu sur une ambiance un peu bleuette autour de la camaraderie, l'entraide voire une histoire sentimentale qui fait un peu contre emploi avec l'ambiance générale.
Cela est particulièrement sensible dans le tome 3 qui propose une fin en happy end un peu rose bonbon à mon goût.
Le graphisme très anguleux d'Anlor colle particulièrement bien à l'idée que l'on peut se faire de ces enfants émaciés et écorchés vifs. Les cadrages fournissent beaucoup de dynamisme à la narration visuelle et l'on ne s'ennuie pas malgré un scénario assez prévisible. En effet seul le différend entre Adrien et Honoré propose un rebondissement assez inattendu. La mise en couleur est très classique et un peu passe partout mais c'est très correct.
Pour finir je trouve que les auteurs sont assez sévères avec l'image de l'Assistance Publique de l'époque. Elle avait probablement des défauts inhérents à la mentalité de l'époque mais elle avait l'avantage d'exister et de donner des racines à l'aide à l'enfance qui existe aujourd'hui. Ce n'est probablement pas le cas dans de nombreux pays .
Une lecture plus émotionnelle que documentaire bien plaisante.
J'aime beaucoup ce que fait Duhamel et ici encore il me satisfait tout à fait ! Déjà, Duhamel reste sur son type de dessin qui fonctionne toujours aussi bien. Il y a des têtes qui reviennent et parfois des ressemblances, mais il a trouvé son style de dessin et chaque personnage est vite caractérisé physiquement. Duhamel ne fait pas dans la subtilité, ce que je ne lui reproche déjà pas, et permet aux lecteurs de repérer facilement les caractères de chaque personnage présenté.
Et de fait, c'est la grande force de ses BD jusqu'à présent : en deux pages, il caractérise tout le monde et le récit également. C'est une excellente chose, puisque les BD de Duhamel ne s'étendent pas sur une centaine de pages, nécessitant d'aller à l'essentiel. Après l'introduction qui présente le personnage principal et son intérêt narratif, nous avons le groupe de touristes en visite dans l'Utah qui est bien vite cerné. Ce qui n'empêchera pas de faire des petites développements par la suite.
Mais niveau histoire, j'ai beaucoup apprécié. C'est simple, sans être simpliste non plus, et ça propose une lecture assez rigolote mais pas dénuée de réflexion sur le tourisme et l'utilisation de l'histoire pour ceux-ci. On commence notamment avec les questionnements sur l'amérindien, et on poursuit avec la question de ce qu'on fait de l'Histoire. A ce niveau, le personnage principal semble au début très puritain, mais évolue d'une façon sympathique, tandis qu'il découvre que son Histoire qu'il chérit tant n'est peut-être pas celle de ceux qui l'entourent. Sans parler de la façon dont les choses se passent entre complotistes, immigrés et autres personnes des minorités. La BD tire moins à boulet rouge que dans d'autres de l'auteur, mais elle sait être efficace dans son message sur l'Histoire et la question de l'implication de chacun dedans. Finalement, on retient ce que l'on veut, mais rien ne nous empêche d'être le héros de la notre une journée entière.
Le genre de BD qui me fait rire mais reste assez intelligente, ce que j'apprécie tout à fait. Duhamel est un auteur que j'apprécie de plus en plus, je vais continuer à la suivre !
On va pas se mentir, des BD témoignages sur la seconde guerre mondiale, les camps ou la déportation, le monde du 9e art n'en manque pas. Et pourtant cet album a tout pour remporter l'adhésion. D'abord il relate un pan pas forcément hyper connu : un camp réservé aux officiers français issus de la bourgeoisie. Pas vraiment des pistonnés, mais limite un peu quand même. Certes il y a des conditions de détentions très rudes, il y a des punitions et des brimades. Mais il y a aussi un accès à l'éducation, les officiers ayant la possibilité de poursuivre leurs études. Comment cela est possible ? Un accord entre Vichy et les nazis pour former la future armée européenne à la solde des allemands.
Cet album raconte donc la vie dans ce camp pas banal. Mais il raconte surtout l'histoire d'un homme au milieu de ce camp : le père du scénariste. Ce sera l'occasion d'apprendre des choses interessantes sur le contexte politique du moment. Les pro Pétain "contre" les pro De Gaule. Même en captivité les désaccords politiques restent d'actualité et il faut faire attention à qui on confie quoi. C'est d'autant plus interessant que c'est très bien raconté, facile d'accès. Malgré sa pagination et ses planches bavardes, cet album n'est jamais indigeste, au contraire. Même si on est pas expert en seconde guerre mondiale, on comprend le fond du problème et les enjeux du moment. Plus on avance dans le récit, plus il devient interessant.
C'est évidemment touchant car au travers du récit, le scénariste rend hommage à son père qui a passé pas loin de 5 ans dans ce camp. Il rend hommage à son courage et ses convictions. Il a toujours eu en tête de s'évader pour regagner les rangs de l'armée et pouvoir se battre à nouveau contre l'ennemi. Ce qui n'était pas le cas de tout le monde. Ce livre raconte comment il a cherché le meilleur moyen, le bon moment, les complices adéquats et combien ce fut un projet difficile et dangereux.
Cet album a en plus le bon goût d'être facile à lire, car le dessin est très lisible. Un style épuré, bien agréable à l'oeil, qui sert l'histoire, qui rend les personnages sympathiques, sauf les soldats allemands évidement.
Au final, beaucoup de raisons de s'intéresser à ce bel album.
A force de lire obsessivement les polars noirs de Brubaker (Criminal, Reckless), j’en oublierais presque qu’il s’essaye aussi à d’autres genre. Ici, il cite comme inspiration les romans « YA », c’est-à-dire « Young Adult » où typiquement un groupe d’enfants ou d’ados essayent de résoudre un mystère, enquêtent sur une disparition etc. Il préfère toutefois le terme « post-YA » : les protagonistes sont un peu plus âgés (une 20aine d’années), et le ton plus sombre.
Le résultat ? Une enquête enjouée et remplie de mystère, des personnages attachants, un ton relativement adulte (il est question de relations amoureuses) et plutôt sombre. J’ai englouti les 3 tomes, l’intrigues est haletante, bien construite, et les révélations fracassantes sont toujours bien amenées… la fin est logique et satisfaisante, et réussit à réconcilier tous les éléments du récit, ce qui n’était pas donné.
J’ai eu un peu de mal à me faire au dessin de Marcos Martin, la faute principalement à ces visages un peu écrasés. Il sert toutefois parfaitement l’histoire, et contribue grandement à l’ambiance inquiétante de cette petite bourgade oppressante. Il est très détaillé et superbement mis en valeur par les couleurs de Vincente.
Une superbe série, qui a d’ailleurs gagné l’Eisner Award de la meilleure BD numérique en 2021 et en 2024. Une suite (ou prequelle) est possible, même si les auteurs ne semblent pas intéressés à l’heure actuelle. Je croise les doigts pour qu’ils changent un jour d’avis !
Avec "Friday", je découvre un nouveau Ed Brubaker après ses nombreux thrillers.
Pour décor la petite ville de Kings Hill, Friday Fitzhugh, âgée de 18 ans, y revient pour fêter Noël avec sa mère et sa tante. Mais aussi pour y retrouver son meilleur ami d'enfance, Lance Jones, qu'elle avait quitté pour le lycée. Au collège, ils étaient inséparables et passaient leur temps libre à élucider toutes sortes d'énigmes, Lance est un petit génie en son genre. A peine revenue, Friday se retrouve embarquée avec Lance dans une drôle d'histoire avec une 'dame blanche'...
Brubaker, comme à son habitude, distille les premiers éléments de l'intrigue dès les premières pages pour mieux happer le lecteur. Une intrigue qui commence comme un polar pour doucement bifurquer vers le fantastique. Des flash-back sur le passé de nos deux jeunes gens pour comprendre l'évolution de leur relation feront quelques irruptions. Un récit sombre, mystérieux et captivant.
Friday est vraiment attachante et avec une sacrée personnalité.
Un second tome qui prend une nouvelle tournure, beaucoup plus fantastique, ce qui n'est pas pour me déplaire. Une narration toujours maîtrisée et les surprises seront au rendez-vous. Que du bonheur.
Le troisième tome va nous faire découvrir deux Friday, celle du présent et celle du passé. J'ai beaucoup aimé cette partie de l'album, elle explique beaucoup de petits évènements qui paraissaient sans importance. Le savoir-faire de Brubaker. Par contre, le déroulé final m'a moins convaincu, des séquences où le hasard est un peu trop présent. Cela ne m'a pas empêché de passer un excellent moment.
De nouvelles aventures de Friday pourraient voir le jour, si c'est le cas je serai du voyage.
Je découvre Marcos Martin et je suis sous le charme de son dessin rétro, détaillé, expressif et de sa mise en page dynamique.
Les couleurs de Muntsa Visente sont magnifiques.
Du très bon boulot.
Un ensemble très seventies que je recommande aux amateurs du genre.
Un bon 4 étoiles.
Coup de coeur pour "Swan" de Nejib !
Si le tome 1 était déjà très bon, le tome 2 est encore plus prenant. On y trouve un véritable souffle romanesque ainsi que des rebondissements crédibles et bien amenés. Les personnages sont attachants, consistants, ils ont l'épaisseur de personnages de roman, ça bouillonne, c'est la vie qui défile sous nos yeux avec toute la galerie des artistes du XIXème siècle que Nejib croque sans fioriture mais avec un talent évident.
J'ai également apprécié les dialogues ciselés qui font mouche et la présence de nombreuses oeuvres d'art jalonnant le récit (même si je ne les ai sans doute pas toutes repérées).
Le tome 3 qui vient conclure cette superbe histoire est peut-être un peu plus attendu, mais l'ensemble est vraiment bien ficelé. Une belle série sur l'histoire de l'art que je relirai avec plaisir !
Nejib poursuit donc son chemin en traitant un de ses thèmes de prédilection : la mémoire, la construction d'un souvenir, déjà présent dans Stupor Mundi tout en affinant au passage sa technique. Le trait est parfaitement adapté, dynamique, expressif et fluide.
Ce fut un grand plaisir de parcourir ce récit aux multiples enjeux et personnages et où tout est limpide. Nejib a vraiment un talent particulier pour raconter ses histoires. Pas d'effets de manche, de prétention, tout coule de source.
C'est instructif sans être pédant (et ça donne envie de s'informer davantage), l'auteur mêle personnages fictifs et personnalités marquantes du XIXème siècle avec une facilité déconcertante, il rend hommage aux artistes (mais ne se prive pas pour autant de les croquer avec humour) tout en nous contant une histoire familiale qui a de la chair, bravo !
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Guirlanda
Deux auteurs dont on connait la complicité – et ce depuis pas mal d’albums ! Ici cela se sent et explique sans doute la fluidité du récit. L’intrigue est difficile à résumer, et elle a sans doute dû être pas mal improvisée par ces deux auteurs. C’est un récit assez poétique, un genre que j’apprécie vraiment. Poésie des textes déjà. Mais aussi des images. En effet, le dessin de Mattotti est vraiment très chouette. Très simple, très fluide, plein de trouvailles graphiques. Une grande légèreté, mais aussi une grande force. C’est parfois nerveux, hachuré, et souvent porté par les courbes. Un bestiaire original, mais surtout de superbes planches muettes, dans lesquelles Mattotti donne libre court à son talent, alternant cases quasi minimalistes et cases très chargées. Un gros coup de cœur visuel !
Le Labyrinthe inachevé
Très chouette album. Lemire joue sur la corde raide, que ce soit au niveau du dessin (minimaliste) ou du scénario, qui ne tient qu’à un fil ! Mais j’ai suivi ce fil jusqu’au bout, et jamais je ne me suis ennuyé. Lemire a vraiment beaucoup de talent pour développer une intrigue et brosser le portrait d’un personnage avec peu de moyens. Il y a bien sûr l’histoire de ce type un peu paumé, désabusé, qui n’arrive pas à se remettre de la perte de sa fille – qui a entrainé la rupture d’avec sa femme et sa mise en retrait sociale. Un deuil impossible et pourtant, il est question de renaissance. L’histoire avec sa voisine, qui pratique un métier à la fois proche du sien tout en étant à l’opposé éthiquement, qui la drague gentiment malgré ses refus bourrus, est, elle aussi, pleine de fragilités et d’optimisme. Si la dernière image est une porte fermée, nous savons qu’elle va s’ouvrir à nouveau. En voulant ramener sa fille à la vie, en la retrouvant en suivant les labyrinthes qu’elle lui aurait laissé (une dérive urbaine qui permet aussi à Lemire de montrer une ville moderne froide, a priori repoussante), c’est bien sûr lui-même que le héros (re)trouve et sauve. Une chouette lecture en tout cas.
La Solitude du marathonien de la bande dessinée
Adrian Tomine (que je ne connaissais pas mais j'ai vraiment flashé sur le dessin chez le libraire) nous plonge directement dans ses pensées, sans chercher à édulcorer quoique ce soit et j'adore ce genre de récits autobiographiques sincères. Tout est là, brut : ses doutes, ses frustrations, ses petites victoires, mais aussi cette fatigue mentale constante qui accompagne le travail créatif. Le dessin est précis, minimaliste, presque froid avec ce papier quadrillé, et chaque case, chaque planche, semble peser sur les épaules de l'auteur. Au lieu de créer une empathie facile, le récit installe une distance, un léger malaise. Les moments de gêne sont palpables, les silences lourds, j'adore. Le découpage abrupt du récit accentue cette impression de fragmentation, comme si Tomine ne voulait jamais nous laisser nous installer confortablement dans la lecture mais nous amener avec lui dans son malaise. On est pris dans une sorte de course en pointillés, avec des ruptures soudaines. L’humour, souvent présent, reste discret, plutôt cruel en fait. L’absurde des situations m'a fait sourire, mais l’ambiance générale ne laisse pas trop de place à la légèreté. Il y a une honnêteté sans fard dans cette manière de livrer ses pensées, il ne cherche pas à séduire ou à réconforter mais c'est très plaisant à lire.
Loire
Je suis heureux que Davodeau abandonne la pseudo enquête maladroite de Le Droit du sol et revienne à ce qu’il fait de mieux, raconter de belles histoires de personnes. La Loire est ici bien plus qu’un décor, c’est un personnage à part entière, une entité vivante qui façonne l’histoire, les souvenirs et les liens entre les protagonistes. Pour bien le connaitre et y passer des heures à vélo, on sent immédiatement qu’il connaît bien ce territoire, qu’il en a une affection profonde, ce qui transparaît dans la douceur de ses traits, la justesse des couleurs et la lenteur calculée du récit. Dès les premières pages, on retrouve ce qui faisait la force d’albums comme Lulu Femme Nue ou Les Mauvaises Gens : cette capacité à nous immerger dans la vie des gens, à capter leurs doutes, leurs silences, leurs fragilités. Davodeau n’a jamais besoin d’en faire trop, il laisse les moments respirer, les paysages parler. Ici, le fleuve est omniprésent, il rythme le récit, comme un écho aux vies qui se croisent. Agathe, la grande absente du récit, a réuni tous ceux qui ont compté dans sa vie, mais c’est finalement la Loire qui les lie plus qu’elle. Visuellement, Davodeau explore des paysages magnifiques, une Loire à la fois sauvage et apaisante, avec des aquarelles aux tons doux, presque méditatifs. On est happé par cette atmosphère feutrée où le temps semble suspendu. Mais sous cette surface paisible, il y a des enjeux humains plus complexes : la quête d’identité, le deuil, la nostalgie des amours passés. Pourtant, et c’est peut-être là la limite, ce sont des thèmes que Davodeau a déjà beaucoup explorés, et on peut parfois avoir l’impression de relire une variation sur des récits passés. Certains lecteurs pourraient se sentir frustrés par cette absence d’enjeu clair, par ce récit qui semble flotter, sans direction précise. On suit Louis et les autres personnages dans leurs errances, mais le cœur du récit reste indéfinissable, presque insaisissable... comme la Loire. Une BD qui ravira les amateurs de Davodeau, ceux qui apprécient son art de l’instant, sa capacité à rendre hommage à la nature et à la simplicité des relations humaines. Mais pour ceux qui attendent plus de tension narrative ou de renouvellement, il se peut que l’histoire finisse par laisser un goût d’inachevé.
Les Innocents coupables
Ce triptyque revient d'une façon émouvante sur un épisode douloureux de notre passé pénitentiaire. L'internement dans des conditions très dures de jeunes enfants est une thématique assez peu visitée. C'est dommage car elle peut faire réfléchir à l'évolution du droit des enfants souvent défaillant même dans des états de droit comme la France l'était à cette époque. A travers le parcours d'un quatuor de jeunes défavorisés, Laurent Galandon propose un scénario cohérent et bien construit qui montre la sévérité de la justice comparée à notre époque. L'auteur choisit ses héros ayant commis des petits délits (encore que Miguel avec son couteau) qui peuvent nous paraître légitimes aujourd'hui. Ce n'était probablement pas la perception à l'époque ni celle qui existe encore dans certains pays où un petit vol peut être puni de façon bien plus sévère. Ainsi l'auteur ne force sûrement pas le trait sur la vie dans le camps de redressement/correction des Marronniers. Les personnages sont bien campés et Galandon ne va pas trop loin dans le côté violence inhérent à cet environnement. J'ai même trouvé que Galandon forçait un peu sur une ambiance un peu bleuette autour de la camaraderie, l'entraide voire une histoire sentimentale qui fait un peu contre emploi avec l'ambiance générale. Cela est particulièrement sensible dans le tome 3 qui propose une fin en happy end un peu rose bonbon à mon goût. Le graphisme très anguleux d'Anlor colle particulièrement bien à l'idée que l'on peut se faire de ces enfants émaciés et écorchés vifs. Les cadrages fournissent beaucoup de dynamisme à la narration visuelle et l'on ne s'ennuie pas malgré un scénario assez prévisible. En effet seul le différend entre Adrien et Honoré propose un rebondissement assez inattendu. La mise en couleur est très classique et un peu passe partout mais c'est très correct. Pour finir je trouve que les auteurs sont assez sévères avec l'image de l'Assistance Publique de l'époque. Elle avait probablement des défauts inhérents à la mentalité de l'époque mais elle avait l'avantage d'exister et de donner des racines à l'aide à l'enfance qui existe aujourd'hui. Ce n'est probablement pas le cas dans de nombreux pays . Une lecture plus émotionnelle que documentaire bien plaisante.
Fausses pistes
J'aime beaucoup ce que fait Duhamel et ici encore il me satisfait tout à fait ! Déjà, Duhamel reste sur son type de dessin qui fonctionne toujours aussi bien. Il y a des têtes qui reviennent et parfois des ressemblances, mais il a trouvé son style de dessin et chaque personnage est vite caractérisé physiquement. Duhamel ne fait pas dans la subtilité, ce que je ne lui reproche déjà pas, et permet aux lecteurs de repérer facilement les caractères de chaque personnage présenté. Et de fait, c'est la grande force de ses BD jusqu'à présent : en deux pages, il caractérise tout le monde et le récit également. C'est une excellente chose, puisque les BD de Duhamel ne s'étendent pas sur une centaine de pages, nécessitant d'aller à l'essentiel. Après l'introduction qui présente le personnage principal et son intérêt narratif, nous avons le groupe de touristes en visite dans l'Utah qui est bien vite cerné. Ce qui n'empêchera pas de faire des petites développements par la suite. Mais niveau histoire, j'ai beaucoup apprécié. C'est simple, sans être simpliste non plus, et ça propose une lecture assez rigolote mais pas dénuée de réflexion sur le tourisme et l'utilisation de l'histoire pour ceux-ci. On commence notamment avec les questionnements sur l'amérindien, et on poursuit avec la question de ce qu'on fait de l'Histoire. A ce niveau, le personnage principal semble au début très puritain, mais évolue d'une façon sympathique, tandis qu'il découvre que son Histoire qu'il chérit tant n'est peut-être pas celle de ceux qui l'entourent. Sans parler de la façon dont les choses se passent entre complotistes, immigrés et autres personnes des minorités. La BD tire moins à boulet rouge que dans d'autres de l'auteur, mais elle sait être efficace dans son message sur l'Histoire et la question de l'implication de chacun dedans. Finalement, on retient ce que l'on veut, mais rien ne nous empêche d'être le héros de la notre une journée entière. Le genre de BD qui me fait rire mais reste assez intelligente, ce que j'apprécie tout à fait. Duhamel est un auteur que j'apprécie de plus en plus, je vais continuer à la suivre !
Les Évasions perdues
On va pas se mentir, des BD témoignages sur la seconde guerre mondiale, les camps ou la déportation, le monde du 9e art n'en manque pas. Et pourtant cet album a tout pour remporter l'adhésion. D'abord il relate un pan pas forcément hyper connu : un camp réservé aux officiers français issus de la bourgeoisie. Pas vraiment des pistonnés, mais limite un peu quand même. Certes il y a des conditions de détentions très rudes, il y a des punitions et des brimades. Mais il y a aussi un accès à l'éducation, les officiers ayant la possibilité de poursuivre leurs études. Comment cela est possible ? Un accord entre Vichy et les nazis pour former la future armée européenne à la solde des allemands. Cet album raconte donc la vie dans ce camp pas banal. Mais il raconte surtout l'histoire d'un homme au milieu de ce camp : le père du scénariste. Ce sera l'occasion d'apprendre des choses interessantes sur le contexte politique du moment. Les pro Pétain "contre" les pro De Gaule. Même en captivité les désaccords politiques restent d'actualité et il faut faire attention à qui on confie quoi. C'est d'autant plus interessant que c'est très bien raconté, facile d'accès. Malgré sa pagination et ses planches bavardes, cet album n'est jamais indigeste, au contraire. Même si on est pas expert en seconde guerre mondiale, on comprend le fond du problème et les enjeux du moment. Plus on avance dans le récit, plus il devient interessant. C'est évidemment touchant car au travers du récit, le scénariste rend hommage à son père qui a passé pas loin de 5 ans dans ce camp. Il rend hommage à son courage et ses convictions. Il a toujours eu en tête de s'évader pour regagner les rangs de l'armée et pouvoir se battre à nouveau contre l'ennemi. Ce qui n'était pas le cas de tout le monde. Ce livre raconte comment il a cherché le meilleur moyen, le bon moment, les complices adéquats et combien ce fut un projet difficile et dangereux. Cet album a en plus le bon goût d'être facile à lire, car le dessin est très lisible. Un style épuré, bien agréable à l'oeil, qui sert l'histoire, qui rend les personnages sympathiques, sauf les soldats allemands évidement. Au final, beaucoup de raisons de s'intéresser à ce bel album.
Friday
A force de lire obsessivement les polars noirs de Brubaker (Criminal, Reckless), j’en oublierais presque qu’il s’essaye aussi à d’autres genre. Ici, il cite comme inspiration les romans « YA », c’est-à-dire « Young Adult » où typiquement un groupe d’enfants ou d’ados essayent de résoudre un mystère, enquêtent sur une disparition etc. Il préfère toutefois le terme « post-YA » : les protagonistes sont un peu plus âgés (une 20aine d’années), et le ton plus sombre. Le résultat ? Une enquête enjouée et remplie de mystère, des personnages attachants, un ton relativement adulte (il est question de relations amoureuses) et plutôt sombre. J’ai englouti les 3 tomes, l’intrigues est haletante, bien construite, et les révélations fracassantes sont toujours bien amenées… la fin est logique et satisfaisante, et réussit à réconcilier tous les éléments du récit, ce qui n’était pas donné. J’ai eu un peu de mal à me faire au dessin de Marcos Martin, la faute principalement à ces visages un peu écrasés. Il sert toutefois parfaitement l’histoire, et contribue grandement à l’ambiance inquiétante de cette petite bourgade oppressante. Il est très détaillé et superbement mis en valeur par les couleurs de Vincente. Une superbe série, qui a d’ailleurs gagné l’Eisner Award de la meilleure BD numérique en 2021 et en 2024. Une suite (ou prequelle) est possible, même si les auteurs ne semblent pas intéressés à l’heure actuelle. Je croise les doigts pour qu’ils changent un jour d’avis !
Friday
Avec "Friday", je découvre un nouveau Ed Brubaker après ses nombreux thrillers. Pour décor la petite ville de Kings Hill, Friday Fitzhugh, âgée de 18 ans, y revient pour fêter Noël avec sa mère et sa tante. Mais aussi pour y retrouver son meilleur ami d'enfance, Lance Jones, qu'elle avait quitté pour le lycée. Au collège, ils étaient inséparables et passaient leur temps libre à élucider toutes sortes d'énigmes, Lance est un petit génie en son genre. A peine revenue, Friday se retrouve embarquée avec Lance dans une drôle d'histoire avec une 'dame blanche'... Brubaker, comme à son habitude, distille les premiers éléments de l'intrigue dès les premières pages pour mieux happer le lecteur. Une intrigue qui commence comme un polar pour doucement bifurquer vers le fantastique. Des flash-back sur le passé de nos deux jeunes gens pour comprendre l'évolution de leur relation feront quelques irruptions. Un récit sombre, mystérieux et captivant. Friday est vraiment attachante et avec une sacrée personnalité. Un second tome qui prend une nouvelle tournure, beaucoup plus fantastique, ce qui n'est pas pour me déplaire. Une narration toujours maîtrisée et les surprises seront au rendez-vous. Que du bonheur. Le troisième tome va nous faire découvrir deux Friday, celle du présent et celle du passé. J'ai beaucoup aimé cette partie de l'album, elle explique beaucoup de petits évènements qui paraissaient sans importance. Le savoir-faire de Brubaker. Par contre, le déroulé final m'a moins convaincu, des séquences où le hasard est un peu trop présent. Cela ne m'a pas empêché de passer un excellent moment. De nouvelles aventures de Friday pourraient voir le jour, si c'est le cas je serai du voyage. Je découvre Marcos Martin et je suis sous le charme de son dessin rétro, détaillé, expressif et de sa mise en page dynamique. Les couleurs de Muntsa Visente sont magnifiques. Du très bon boulot. Un ensemble très seventies que je recommande aux amateurs du genre. Un bon 4 étoiles.
Swan
Coup de coeur pour "Swan" de Nejib ! Si le tome 1 était déjà très bon, le tome 2 est encore plus prenant. On y trouve un véritable souffle romanesque ainsi que des rebondissements crédibles et bien amenés. Les personnages sont attachants, consistants, ils ont l'épaisseur de personnages de roman, ça bouillonne, c'est la vie qui défile sous nos yeux avec toute la galerie des artistes du XIXème siècle que Nejib croque sans fioriture mais avec un talent évident. J'ai également apprécié les dialogues ciselés qui font mouche et la présence de nombreuses oeuvres d'art jalonnant le récit (même si je ne les ai sans doute pas toutes repérées). Le tome 3 qui vient conclure cette superbe histoire est peut-être un peu plus attendu, mais l'ensemble est vraiment bien ficelé. Une belle série sur l'histoire de l'art que je relirai avec plaisir ! Nejib poursuit donc son chemin en traitant un de ses thèmes de prédilection : la mémoire, la construction d'un souvenir, déjà présent dans Stupor Mundi tout en affinant au passage sa technique. Le trait est parfaitement adapté, dynamique, expressif et fluide. Ce fut un grand plaisir de parcourir ce récit aux multiples enjeux et personnages et où tout est limpide. Nejib a vraiment un talent particulier pour raconter ses histoires. Pas d'effets de manche, de prétention, tout coule de source. C'est instructif sans être pédant (et ça donne envie de s'informer davantage), l'auteur mêle personnages fictifs et personnalités marquantes du XIXème siècle avec une facilité déconcertante, il rend hommage aux artistes (mais ne se prive pas pour autant de les croquer avec humour) tout en nous contant une histoire familiale qui a de la chair, bravo !