Voila une BD qui m'a pris par surprise. C'est encore une fois une histoire bien écrite, un commentaire pertinent et une BD bien menée d'un bout à l'autre. Le genre qui m'intéresse, surtout quand on tombe dessus sans trop s'attendre à grand chose.
Je ne connais pas le festival de Altamont, même si j'avais déjà entendu parler des répliques que le séisme de Woodstock a provoqué (dont celui de 99 qui semble avoir été le même genre de festival problématique ...). Les festivals de musique en période hippie font bien rêver aujourd'hui, pourtant ça semble bien différent de l'intérieur. Les auteurs utilisent un artifice classique pour le faire découvrir, mais je le trouve toujours aussi efficace : un groupe d'amis qu'on découvre au fur et à mesure, chacun représentant une tendance de la jeunesse de cette époque.
C'est assez clair que les auteurs n'ont pas le mouvement hippie en odeur de sainteté, mais font clairement le distinguo entre les hippies et le mouvement. Les hippies, c'est des individus pris dans des problématiques réelles entre la guerre au Vietnam, l'envie de liberté, les droits civiques, la nécessité de se construire dans un monde qui ne plait plus. Le mouvement c'est sex, drugs et rock'n roll, parodié en festival devenu pharmacie à ciel ouvert, musique protégé par des Hell's Angels et sexualité libre pas toujours très clean. Pas étonnant que des gens de ce mouvement soit finalement tombés dans bien des travers ...
La BD réussit à nous faire cette opposition entre les personnages et leurs idéaux en montrant comment Altamont est devenu symbole d'un échec, celui d'un espoir déçu, alors que nos protagonistes sont attachants et même touchants. Leur bêtise va de pair avec leur soif de liberté, de vie nouvelle, la peur de la guerre (et du nucléaire), la volonté d'un monde meilleur. L'individu et la société, encore une fois !
Ce que j'ai apprécié, c'est que la BD reste tendue comme un arc dès son ouverture. Un groupe se rend en festival, on le découvre en chemin. Et en chemin ils rencontrent ... l'ancien monde, les parents, les amis, les hippies. Chaque rencontre est une possibilité de comprendre les personnages et les enjeux, mais progressivement se noue aussi la tension. Que va-t-il se passer ? Quelque chose d'énorme semble se préparer, le chemin est lent, la progression est mesurée ... Et lorsque le festival arrive enfin sur une quadruple page, on sent que ça bascule. Mais pas là où l'on pensait arriver.
La BD joue sur cette tension jusqu'à la fin, l'épilogue restant violent et noir, mais apportant aussi une question finale qui donne une dimension dramatique nouvelle à l'ensemble. Comme un point d'orgue, elle permet de repenser ce festival au-delà de ce qu'il fut. Et je trouve que cette dernière question est une des meilleures fins possibles pour ce genre de BD.
Clairement, j'ai apprécié. Le dessin de Adlard passe très bien, il est maitrisé et on ne peux que constater les idées visuelles qui parsèment l'ouvrage. C'est lourd, sombre, ça interroge et ça laisse songeur. Le genre de BD qui parle de nombreux sujets tout en faisant réfléchir à une époque, et par là-même à notre monde. Franchement, une vraie réussite.
Le concept de la série tient sur la moitié d’un timbre et les combats sont souvent trop longs à mon goût, ces mêmes combats donnent par ailleurs lieu à bien des cases difficiles à déchiffrer. Voilà les gros points négatifs de cette série (même si le premier, par sa simplicité, peut être vu comme une force).
Chaque personnage est travaillé tant du point de vue graphique que du point de vue psychologique. Les notes d’humour viennent contrebalancer à point nommé l’aspect mélodramatique et emphatique de la série. Les noms des attaques sont tellement improbables que c’en devient jouissif. La fin a réussi à m’émouvoir malgré la mise en scène excessive, sur-jouée et simpliste.
Demon Slayer est un phénomène de mode, porté par son visuel dans un premier temps (il suffit de voir le nombre de figurines tirées de la série), destiné à un large public (mais de préférence jeune) et véhiculant des valeurs positives (sens du devoir et du sacrifice, solidarité, respect vis-à-vis des ainés, force du travail, etc…). J’ai lu l’intégralité de la série avec un réel plaisir même si je trouvais les combats trop longs. Les personnages sont tellement marquants, l’humour (souvent très crétin/enfantin) contrebalance tellement bien le caractère dramatique du récit, le concept est tellement efficace (et pourtant on ne peut plus basique) que c’en devient addictif.
Je recommande, pour les jeunes (mamie, n’ait pas peur d’offrir ces horreurs à tes petits-enfants, les valeurs que ce manga véhicule sont de ton temps) et pour les moins jeunes (essayez et si ça se trouve vous serez aussi positivement surpris que moi). Un phénomène de mode, mais surtout un manga très efficace.
Cette série est un peu une pièce de musée pour les amateurs de Hugo Pratt. En effet Pratt et Milani adaptent les deux romans de Stevenson en 1965 pour le journal "Corriere dei Piccoli" sous la forme de feuilletons. Il y a donc un lien évident entre L'Ile au trésor de Stevenson et le Corto de Pratt qui apparaît deux ans plus tard. Le roman de Stevenson est de plus, une œuvre particulière pour Pratt puisque c'est le dernier cadeau que lui a fait son père avent de disparaître dans les tourments de la guerre.
J'ai lu la version format à l'italienne qui se rapproche bien plus de la création originale en strips de cinq à six cases et qui expliquent bien mieux la dynamique de la construction, de la mise en scène et du découpage feuilleton.
Les deux auteurs suivent fidèlement le déroulé du roman de Stevenson. Pouvait il en être autrement, même si certains passages sont réduits par nécessité. Je regrette par exemple que le personnage de Hands ne soit plus mis en valeur, la diversité de l'équipage étant réduite à la figure de Long John.
Le graphisme de Pratt semble ici en gestation. L'auteur , loin de la ligne claire, travaille surtout sur les expressions des visages qui sont très hachurés. Si l'ambiance initiale autour de l'auberge est bien rendue, il y a ensuite peu de scènes maritimes et les extérieurs de l'île sont très rudimentaires. Les auteurs ont semblé privilégier le côté initiatique au côté exotique du roman.
Je pousse un peu ma notation mais cela me semble une pièce importante dans la construction de l'univers de Corto/Pratt. 3.5
Cette adaptation du roman de Jack London, est sans doute l’album le plus abouti de la trilogie maritime de Riff Reb’s. On embarque sur le Fantôme, goélette dirigée par le terrible capitaine Larsen, personnage charismatique et monstrueux à la fois. Larsen, c’est la force brute et la philosophie cynique mêlées, une présence écrasante qui fascine autant qu’elle terrifie. Face à lui, Humphrey Van Weyden, critique littéraire naufragé, découvre un monde où les idées n’ont plus de poids face à la survie et à la loi du plus fort. C’est une confrontation physique, morale et intellectuelle qui se joue là, et Riff Reb’s la restitue avec une intensité remarquable.
Le huis clos du navire, les tensions exacerbées entre les hommes, l’écrasante présence de la mer : tout est très bien maîtrisé. L’ambiance est lourde, oppressante, chaque scène semble contenir un orage prêt à éclater. La mer, toujours, s’impose comme un personnage à part entière, indifférente, et menaçante. Riff Reb’s excelle à la représenter : ses vagues monstrueuses, ses horizons plombés, ses tempêtes qui engloutissent tout. On ressent la solitude, l’isolement et la promiscuité du bateau.
Graphiquement, on est dans la ligne de la trilogie. Le trait précis, nerveux, donne vie à des gueules marquées, fatiguées, burinées par la mer et la violence. Le capitaine Larsen, massif et sculptural est rendu de manière effectivement charismatique. Les planches bichromiques, une teinte par chapitre, sont sublimes. Chaque couleur installe une ambiance : gris plombé pour la tension, bleu sombre pour la mer déchaînée, rouge pour la violence. Riff Reb’s joue avec les cadrages, tirant le meilleur de l’espace confiné du bateau et de l’immensité de l’océan. C’est dense, précis, mais jamais figé.
Mais ce qui donne toute sa force à l’album, c’est la relation entre Larsen et Van Weyden. Le capitaine est un prédateur, un philosophe nihiliste qui provoque, questionne, humilie pour mieux affirmer sa vision du monde. Van Weyden, d’abord fragile, devient le témoin et le jouet de cette lutte d’idéologies. Les dialogues sont ciselés, les échanges tendus, et l’ambiguïté des personnages les rend profondément humains. Larsen est terrifiant, presque mythologique. Sa présence irradie le récit, même lorsqu’il n’est pas là. La joute intellectuelle entre les deux hommes est aussi passionnante que brutale, portée par une écriture sèche et directe.
En s’appropriant la fin du roman, Riff Reb’s propose un regard encore plus sombre que celui de London. Là où l’auteur voyait une victoire de l’adaptation sur la force brute, l’album renvoie dos à dos les deux protagonistes. Ce n’est pas tant une morale qu’une impasse : l’homme moderne n’est pas plus armé pour survivre que le surhomme sans foi ni loi. C’est une vision pessimiste, mais d’une justesse implacable.
Un huis clos en pleine mer, tendu et implacable, qui interroge sur la nature humaine, la domination, et l’absurdité de nos luttes.
Riff Reb’s pose ici la première pierre de sa trilogie maritime. Inspiré du roman de Pierre Mac Orlan, ce récit nous emmène dans les entrailles d’un navire pirate loin des clichés romantiques habituels. Ici, la mer n’a rien de noble, et les hommes qui la traversent non plus. Riff Reb’s s’empare des mots de Mac Orlan pour peindre un univers sombre, poisseux, peuplé de figures brisées qui errent entre survie, violence et solitude. Pas d’héroïsme ici, juste la vie brute, racontée par un vieux mousse qui, le temps d’un album, vide sa mémoire comme on crache du sel.
Le récit avance par fragments, une suite d’anecdotes plus ou moins reliées qui brossent le quotidien des pirates. Cet aspect presque décousu peut frustrer, car on navigue d’une scène à l’autre sans fil rouge évident. Mais dans le fond, c’est aussi ce qui fait la force du livre : la mer est imprévisible, tout comme les histoires qui la composent. Riff Reb’s joue avec cette structure en alternant moments de tension, réminiscences nostalgiques et épisodes glaçants. L’action est souvent reléguée hors-champ, l’auteur préférant montrer les silences, les coulisses, ou les lendemains désabusés. On est loin des grandes aventures de pirates, et c’est ce qui rend cet album aussi singulier.
Graphiquement, Riff Reb’s frappe fort. Le trait est détaillé, rugueux, et donne vie à des visages marqués par la fatigue, le sel et la violence. Ces marins sont des trognes, des gueules inoubliables, grotesques et touchantes à la fois. Et puis il y a la bichromie : chaque chapitre a sa teinte, jaune, rouge, vert, bleu, une couleur qui sature les pages et installe une ambiance unique. Riff Reb’s joue aussi avec les cadrages, alternant gros plans, plans larges et compositions théâtrales. Il y a une fluidité et une vraie maîtrise dans sa mise en scène.
Le résultat est très bon, même si l’ensemble n’est pas parfait. L’absence de fil conducteur laisse parfois une impression de dispersion, comme si le récit hésitait entre le recueil d’anecdotes et l’histoire d’un personnage central. Mais ce côté fragmenté, presque chaotique, colle aussi au sujet : la vie de ces hommes est faite de petits bouts, de souvenirs qui s’effilochent. Riff Reb’s capte cette mélancolie sans en faire trop, et c’est ce qui m’a plu.
Un antimythe efficace. Pas de bravoure ni de gloriole, juste la mer, immense et indifférente, et ces hommes qui s’y perdent. Riff Reb’s réussit à saisir l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre, avec une force graphique qui laisse une empreinte durable. C’est une belle entrée en matière pour sa trilogie, moins aboutie que Le Loup des Mers, mais déjà pleine de caractère.
Donc on pique le pognon de ton daron et on part jouer les cantinières sur le vieux continent ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Damien Martinière pour le scénario, Paul Bona pour les dessins, et Muge Qi pour la mise en couleurs. Il comprend cent-vingt-deux pages de bande dessinée.
Des ambitions trop grandes : L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité, Pablo Picasso. Réveillon de la Saint-Sylvestre, au lac des Fauves, Québec : tous les habitants sont réunis autour du lac en train d’admirer le tir du feu d’artifice, avec une glacière pour les boissons. Un van passe tranquillement sur la route, à son bord Nick Williams, sa fille Fiona et un oncle muet. Alors que le feu d’artifice continue de battre son plein, ils s’arrêtent devant la demeure de Girard, le maire. Ils dérobent plusieurs des tableaux accrochés aux murs, et ils repartent dans leur van sans avoir été inquiétés. Fiona trouve que les cambriolages c’est super physique en fait, et elle prend une lampée de whisky dans sa flasque. Son père lui fait remarquer que ce serait moins dur si elle n’était pas bourrée du matin au soir. Il explique que les caisses sont vides et qu’ils doivent s’ouvrir à de nouveaux business. Elle continue à se plaindre : ils auraient pu profiter du réveillon comme une famille normale. La dispute continue : son père lui reproche de n’avoir volé qu’un seul tableau alors qu’il avait dit deux par personne, elle propose des cookies au miel qu’elle a fait avec une nouvelle recette à base de sirop d’érable, son père les jette par la fenêtre, en ajoutant qu’il ne voit vraiment pas ce qu’il va faire d’elle.
Le lendemain, Jade Delâge, jeune adulte, a fini de purger sa peine de prison et elle sort de l’établissement de détention de Tanguay. Elle prend l’autocar. À la première station-service, elle achète un cola et un téléphone prépayé. De retour à sa place, elle appelle ses anciens comparses, mais ils se sont tous refait une vie rangée des voitures. Finalement, son téléphone sonne : Fiona Williams a réussi à avoir son numéro par Chris et elle lui propose de la rejoindre, et de s’associer à sa famille car ils sont sur un gros coup. Faute d’autre option, Jade accepte. Le lendemain, Phil, un jeune policier et Otto le chef de police de Lac des Fauves sont à bord du véhicule de service pour se rendre sur le lieu du vol de tableau. Le premier dit au second son plaisir de travailler avec le chef. Phil est sorti major de promo de l’école de police de Montréal, puis il a été sur le terrain quelques années, mais son épouse Marie voulait absolument s’installer à la campagne, pour le bébé, car il va être papa. Otto lui répond sèchement que ça ne l’intéresse pas de faire la causette avec lui. Il ajoute : qu’il soit gentil, qu’il la ferme et qu’il le laisse finir son soda. Quand il aura envie d’écouter des histoires, Otto allumera la radio. Ils arrivent à destination, et Otto salue le maire Girard, qui est un ami.
Un titre intriguant, une couverture bien sympathique entre mise en abîme du récit par le biais de peintures et évocation d’une affaire bien juteuse par le biais de la valise bourrée à craquer de billets. Le récit est découpé en trois chapitres, chacun avec une citation de peintre en exergue. Celle de Pablo Picasso pour le chapitre un. Une d’Edward Hooper : Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre. Et une de Mark Rothko : Quand on peint les grands tableaux, quoi qu’on fasse, on est dedans. Elles viennent ainsi confirmer le potentiel d’une lecture au second degré où l’art sert de révélateur et de mode d’expression de choses indicibles. Tout commence par un casse : un vol de tableaux sans grand risque dans une riche propriété dont le système d’alarme est hors service car il n’a pas pu être réparé. Puis la jeune Jade Delâge se retrouve à devoir payer une dette à ce gang, petit (deux membres plus la fille Fiona) mais dangereux. La distribution de personnages reste de dimension raisonnable : Jade Delâge et son père Glenn, Fiona Williams et son père Nick avec leur acolyte, Otto le chef de la police et le jeune policier Phil avec sa femme enceinte Marie, le maire Girard, la docteure Céline Saint-Pierre également collectionneuse de tableaux, et quelques rôles très secondaires et autres figurants. Les deux jeunes femmes essayent de s’en sortir comme elles peuvent, ainsi que le jeune policier, dans un vrai polar où l’appât du gain constitue un moyen pour atteindre une vie meilleure.
Dès la première page, l’œil du lecteur est attiré par le choix des couleurs : un beau violet pour les reflets allumés par le feu d’artifice, complété par des reflets verts au sein de l’habitacle du van du fait du parebrise. Lors de sa sortie de l’établissement de détention, Jade Delâge baigne une lumière verte venant de sa doudoune, renforcée par le bleu-vert des murs du bâtiment. La séquence dans la demeure du maire baigne dans des nuances de rouge, de capucine à carmin. L’atelier de peintre de Glenn Delâge baigne dans une ambiance à base de nuances de vert. En extérieur, la couleur de la neige est également influencée par la nature de ce qui se déroule : blanche et pure, violette et propre à dissimuler des actions condamnables, bleu clair pour le milieu urbain, virant vers le mauve quand la nuit commence à s’installer, etc. Cette manière d’utiliser les couleurs s’applique également à la peau des personnages, pour leur visage, leurs mains. Incidemment, cela conduit le lecteur à établir un lien conscient ou inconscient entre des scènes traitées avec les mêmes couleurs. Pour un personnage en particulier, l’artiste utilise l’aquarelle pour le représenter, mettant ainsi en avant son caractère fantomatique car il est décédé.
Dès la première page, la personnalité graphique de l’artiste ressort ainsi par les couleurs. Elle se perçoit également dans la façon de dessiner les personnages et les décors. Il utilise un trait fin assez souple avec des contours majoritairement arrondis pour les personnages, parfois contrecarrés par des petits traits secs apparaissant assez contrariants. D’un côté, les traits de visage sont assez marqués ; de l’autre, ils sont aussi simplifiés, juste de gros points noirs pour les yeux, des nez un peu grossiers, une bouche avec deux zones blanches indistinctes pour les dents. Les éléments de décors oscillent entre des objets et des paysages esquissés (comme les sapins, la route, des cookies, une table de billard, etc.) et des aménagements avec des accessoires beaucoup plus précis (l’atelier de Glenn Delâge, la galerie d’exposition, le poste de police). Ces deux caractéristiques (traits de contour, niveau de détails) font parfois penser que la représentation correspond à la perception subjective que Jade Delâge peut avoir de ce qui l’entoure. Du coup, la narration visuelle peut sembler fluctuante, tout en étant d’une lisibilité qui peut faire penser à de la simplicité. Pour peu qu’il y soit sensible, le lecteur observe que l’artiste met en œuvre des techniques nombreuses et diversifiées : des cases avec une bordure rectangulaire soigneusement alignées, une case en insert, un dessin en pleine page, un plan de prise de vue bien construit pour une discussion entre deux personnages, un découpage sophistiqué en double page 72 & 73 avec une colonne de cases sans bordure à gauche et à droite pour les boniments de Jade Delâge et des cases avec bordure en format paysage au milieu pour moitié sur la page de gauche et pour l’autre moitié sur la page de droite, des pages en aquarelle, des cases en trapèze lors d’une attaque de chiens, des onomatopées pour des coups de feu en page 114, un découpage très dynamique pour une course-poursuite, etc.
Le lecteur a tôt fait de s’adapter aux idiosyncrasies de la narration visuelle et de se prendre d’une forme d’affection pour ces individus qui sont bien en peine de penser plus loin que le bout de leur nez, que ce soit Jade Delâge et son coup pour doubler le clan Williams, Fiona Williams et sa crise de rébellion d’enfant gâté à deux balles contre son père, la docteure Céline Saint-Pierre trop contente de faire une bonne affaire, ou même Phil aveuglée par sa droiture. Pas de doute, on est bien dans un polar qui ne ferme pas les yeux devant la bassesse humaine. Les auteurs ne se placent pas en donneur de leçon : ils montrent des êtres humains avec leurs faiblesses, leurs limitations, leur tendance irrépressible à reproduire les mêmes schémas de pensée, et les mêmes schémas d’action. Le lecteur a gardé à l’esprit le titre : trompe-l’œil. Il voit bien comment ce principe de peinture qui donne l’illusion de la réalité, de la dimension de profondeur, s’applique aux faux réalisés par le père de Jade Delâge. Il réalise que cette illusion s’applique également à la manière dont chaque personnage se représente la réalité : Jade s’illusionne sur le fait qu’elle peut avoir le dessus sur des adultes avec plus d’expérience et sans appréhension d’utiliser la force physique, comment sa copine Fiona s’illusionne sur sa liberté de penser sans influence de l’emprise paternelle, comment Nick Williams et Otto s’illusionnent sur la maîtrise qu’ils pensent avoir des événements. En même temps chaque personnage du mauvais côté de la loi met en œuvre sa propre stratégie en trompe-l’œil vis-à-vis de ceux qui l’entourent pour donner le change sur la réalité de leurs magouilles.
Une couverture très intrigante, entre monde de l’art et arnaque qui rapporte. Une fois plongée dans la lecture, la forte personnalité de la narration visuelle commence par déstabiliser un peu, avant de devenir évidente, diversifiée, exprimant bien la personnalité de chacun, et montrant bien chaque lieu. Le lecteur passe un bon moment à côtoyer ces criminels, arnaqueurs de plus ou moins petite envergure, se faisant vite une idée sur chacun, tout en ressentant leur point de vue d’être humain. Les auteurs racontent un vrai polar, nourri par le contexte aussi bien géographique que social, attestant que la cupidité est une valeur partagée par le plus grand nombre, et que Cupidité rime avec Stupidité.
Je ne connaissais pas le nom de Nellie Bly mais l'acte raconté dans cette BD, si ! Et j'ai eu grand plaisir à lire cette BD parce qu'elle constitue une excellente adaptation biographique de cette dame assez incroyable.
Je n'ai découvert qu'elle était dessinée par Carole Maurel qu'après avoir commencé, mais j'ai immédiatement reconnu son dessin que j'affectionne tant (et que je trouve encore une fois parfaitement adapté au récit. J'ai souvent coutume de louer son dessin coloré, il est ici moins chargé niveau couleur chaude, mais les couleurs froides qui l'ont remplacés ne sont pas en reste. Et c'est tout aussi bien dessiné, retransmettant l'horreur d'un centre pour femme "folle".
Comme mentionné plus haut, l'histoire est biographique mais c'est loin d'être le truc lourd et didactique annoncé de façon chronologique. L'histoire se construit d'une part autour de sa plongée dans l'asile de Blackwell, d'autre part en remontant le fil de sa vie par des scènes, expliquant son parcours et justifiant de son engagement. En même temps, à 23 ans elle envoie déjà, la madame ! Le genre de femme pas trop dans la norme de son époque et qui se bat pour montrer les injustices au monde. C'est fascinant de voir comment elle se développe en caractère, mais c'est aussi édifiant de voir ce qu'elle découvre derrière la façade lisse et propre de la charité.
La BD est efficace dans son idée, puisqu'elle ne développe que cet épisode en journalisme d'immersion, donnant un aperçu de sa vie mais laissant la porte ouverte aux recherches. Nous ne voyons ici que le début de sa vie, et franchement un tome 2 pourrait être possible lorsqu'on voit la vie qu'elle eut par la suite ! (wikipedia est assez bien fait sur le sujet)
En tout cas, c'est le genre de BD inspirante qui donne envie d'être lue. J'ai beaucoup aimé, c'est très clair dans l'histoire et dans le message, et ça donne des modèles féminins à tous les enfants. Des modèles qui sortent de l'ordinaire et qui rappellent qu'on peut agir à bien des échelles !
Tome 1
Comme certains ici, je n'ai pas vu venir cet album, et pourtant, je surveille constamment les sorties des bandes dessinées. Il a fallu que mon libraire attire mon attention sur ce titre pour titiller ma curiosité (merci au passage, pour le travail de ces libraires indépendants).
Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l'ouvrage : dos toilé, cahier graphique à un prix très abordable.
Et puis, après la forme, il y a le fond, l'histoire à proprement dite qui se révèle originale et prenante. Imaginez que New York soit devenue subitement désertée suite à l'incapacité de l'armée US à éliminer King Kong. Il fallait oser et Eric Hérenguel, à qui l'on doit déjà le très remarqué Lune d'argent sur Providence l'a fait.
En plaçant son histoire en 1947, il nous offre un scénario habile qui m'a fait songer à Mark Schultz ("Chroniques de l’ère xénozoïque", que j'avais adoré). L'album est truffé de références et se lit avec plaisir voire avec une certaine jubilation.
Sans se prendre au sérieux, Hérenguel régale le lecteur avec des plans audacieux, des dialogues qui font mouche et un dessin dynamique.
J'ai été tellement emballé par cet album (dessin et scénario) que je me suis empressé d’acquérir la version n&b, déclinée sous un format comics, en deux volumes et en anglais.
C'est, à mon avis, une des meilleures surprises inattendues de cette rentrée.
J'en conseille fortement la lecture.
tome 2 -Hudson Megalodon
Avec ce tome 2, d'une série qui en comptera 3, Eric Hérenguel continue à nous offrir sa vision délirante mais jubilatoire d'un New York dévasté par notamment un King Kong qui défie toute l'armée américaine. Cela peut paraître glauque dit comme cela, mais pas du tout. Le récit est drôle, les dialogues bien enlevés et Eric Hérenguel nous présente ici un certain nombre de personnages et de telles aventures qu'on se demande comment il va boucler son récit. C'est un véritable feu d'artifice : de Spit, le teckel à Virgil, en passant par Jonas et Irvin, Betty, la fille du colonel, les mystérieuses amazones, sans oublier King Kong, nous suivons avec intérêt leurs aventures.
Décomposé en 4 chapitres (dont les 2 premiers ont déjà été publiés en n&b et en anglais dans un format comics), cet album m'a enchanté.
Un récit drôle, surprenant et intriguant, le tout avec un superbe dessin, bref que demander de plus, à part... la suite.
Jubilatoire vous dis-je !
tome 3
Clap de fin avec ce troisième volume, enfin pas si sûr !
En effet, je doutais qu'Eric Hérenguel puisse boucler l'ensemble des intrigues développées dans les deux premiers albums à savoir
la recherche de de Spit,le teckel les mésaventures de Virgil, de Jonas et d'Irvin, de Betty, la fille du colonel, et les mystérieuses amazones, sans oublier King Kong,
Et bien si! non seulement Eric Hérenquel apporte une touche finale à ces différentes intrigues, mais nous il offre , en plus, un rebondissement à la dernière page qui pourrait relancer la série, bien que cette trilogie se suffise vraiment en elle-même.
Quel prodige!
J'ai adoré cette série, qui m'a fait passé un excellent moment.
Certains ont pu la qualifier de bd Pop corn mais elle est plus que cela, elle est jubilatoire!
A la manière d'Hergé avec "l'île Noire", l'auteur use de manière malicieuse de coupure de presse pour annoncer sa conclusion.
Une série réjouissante à plus d'un titre, et qui mérite toute votre attention.
Tout tourne autour d’une adolescente, Mélinda, à la fois héroïne et narratrice d’une histoire triste et hélas encore et toujours d’actualité. La majeure partie de l’album nous la montre mutique sombrant dans une forme d’asociabilité, se mettant ou étant mise à l’écart, jusqu’à souffrir de harcèlement (alors même que sa « vie familiale » est atone, voire anxiogène).
Mais l’essentiel est ailleurs, car Mélinda a vécu un drame (je n’en dis pas plus, mais on devine de quoi il retourne très rapidement, même si ça n’est véritablement dit que dans les dernières pages) qui explique sa situation et son comportement. Il sous-tend aussi le titre et la fin du récit, lorsque les digues se rompent et que la victime « parle », hurle.
J’ai trouvé que le sujet était traité de façon pudique, sans exagérer le pathos, et que l’histoire pouvait avoir un rôle de détonateur pour ceux et celles qui ont souffert des mêmes crimes.
De plus – c’est évidemment secondaire, mais ça aide aussi à rendre fluide et agréable ce récit – Mélinda étant nauséeuse, aigrie, dépressive, elle voit tout en noir. Et du coup son regard sur le fonctionnement de son lycée est acerbe, avec quelques passages ironiques ou vitriol sur les « clubs » ‘comme celui des « Marthas »), les pompom girls, et plus généralement tous les phénomènes de cour. Refusant l’aveuglement général, refusant de rentrer dans « le moule », elle écorne le monde de bisounours : ne cherchant pas à plaire, elle dézingue ceux qui deviennent esclaves de leur image (sa « copine » Heather en particulier).
Une forte pagination, mais ça se lit très vite (pas beaucoup de texte finalement, et un sujet douloureux traité de façon fluide).
Dutreix est un auteur que j’aime bien, et j’ai déjà pu apprécier plusieurs de ses albums. J’aime aussi son dessin, reconnaissable entre mille – que je retrouve aussi avec plaisir chaque semaine dans le Canard enchainé. Un trait caricatural fin, fluide et agréable, propice à un humour sympathique.
J’étais curieux de voir ce que cela pouvait donner sur une histoire longue. Eh bien c’est plutôt réussi. L’histoire se laisse lire agréablement, pour son aspect polar un rien décalé. Mais aussi pour son humour jamais hilarant, mais globalement réussi.
Dutreix se met en scène, et nous présente un duo de grands parents à la fois dérangés et machiavéliques. Croyant voir dans ceux qui les visitent des espions ou des agents de la Gestapo (ils se croient encore vivre durant l’occupation), ils les dézinguent, et c’est leur petit fils Romain qui doit faire le service après-vente et se débarrasser des corps. S’ensuivent de nombreux quiproquos, bien amenés, non seulement amusants, mais qui dynamisent l’intrigue.
J’attends de voir la suite et conclusion dans l’album suivant, mais pour le moment c’est un très bon millésime de Dutreix, une sorte de vaudeville noir un peu loufoque.
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Altamont
Voila une BD qui m'a pris par surprise. C'est encore une fois une histoire bien écrite, un commentaire pertinent et une BD bien menée d'un bout à l'autre. Le genre qui m'intéresse, surtout quand on tombe dessus sans trop s'attendre à grand chose. Je ne connais pas le festival de Altamont, même si j'avais déjà entendu parler des répliques que le séisme de Woodstock a provoqué (dont celui de 99 qui semble avoir été le même genre de festival problématique ...). Les festivals de musique en période hippie font bien rêver aujourd'hui, pourtant ça semble bien différent de l'intérieur. Les auteurs utilisent un artifice classique pour le faire découvrir, mais je le trouve toujours aussi efficace : un groupe d'amis qu'on découvre au fur et à mesure, chacun représentant une tendance de la jeunesse de cette époque. C'est assez clair que les auteurs n'ont pas le mouvement hippie en odeur de sainteté, mais font clairement le distinguo entre les hippies et le mouvement. Les hippies, c'est des individus pris dans des problématiques réelles entre la guerre au Vietnam, l'envie de liberté, les droits civiques, la nécessité de se construire dans un monde qui ne plait plus. Le mouvement c'est sex, drugs et rock'n roll, parodié en festival devenu pharmacie à ciel ouvert, musique protégé par des Hell's Angels et sexualité libre pas toujours très clean. Pas étonnant que des gens de ce mouvement soit finalement tombés dans bien des travers ... La BD réussit à nous faire cette opposition entre les personnages et leurs idéaux en montrant comment Altamont est devenu symbole d'un échec, celui d'un espoir déçu, alors que nos protagonistes sont attachants et même touchants. Leur bêtise va de pair avec leur soif de liberté, de vie nouvelle, la peur de la guerre (et du nucléaire), la volonté d'un monde meilleur. L'individu et la société, encore une fois ! Ce que j'ai apprécié, c'est que la BD reste tendue comme un arc dès son ouverture. Un groupe se rend en festival, on le découvre en chemin. Et en chemin ils rencontrent ... l'ancien monde, les parents, les amis, les hippies. Chaque rencontre est une possibilité de comprendre les personnages et les enjeux, mais progressivement se noue aussi la tension. Que va-t-il se passer ? Quelque chose d'énorme semble se préparer, le chemin est lent, la progression est mesurée ... Et lorsque le festival arrive enfin sur une quadruple page, on sent que ça bascule. Mais pas là où l'on pensait arriver. La BD joue sur cette tension jusqu'à la fin, l'épilogue restant violent et noir, mais apportant aussi une question finale qui donne une dimension dramatique nouvelle à l'ensemble. Comme un point d'orgue, elle permet de repenser ce festival au-delà de ce qu'il fut. Et je trouve que cette dernière question est une des meilleures fins possibles pour ce genre de BD. Clairement, j'ai apprécié. Le dessin de Adlard passe très bien, il est maitrisé et on ne peux que constater les idées visuelles qui parsèment l'ouvrage. C'est lourd, sombre, ça interroge et ça laisse songeur. Le genre de BD qui parle de nombreux sujets tout en faisant réfléchir à une époque, et par là-même à notre monde. Franchement, une vraie réussite.
Demon Slayer (Les Rôdeurs de la nuit)
Le concept de la série tient sur la moitié d’un timbre et les combats sont souvent trop longs à mon goût, ces mêmes combats donnent par ailleurs lieu à bien des cases difficiles à déchiffrer. Voilà les gros points négatifs de cette série (même si le premier, par sa simplicité, peut être vu comme une force). Chaque personnage est travaillé tant du point de vue graphique que du point de vue psychologique. Les notes d’humour viennent contrebalancer à point nommé l’aspect mélodramatique et emphatique de la série. Les noms des attaques sont tellement improbables que c’en devient jouissif. La fin a réussi à m’émouvoir malgré la mise en scène excessive, sur-jouée et simpliste. Demon Slayer est un phénomène de mode, porté par son visuel dans un premier temps (il suffit de voir le nombre de figurines tirées de la série), destiné à un large public (mais de préférence jeune) et véhiculant des valeurs positives (sens du devoir et du sacrifice, solidarité, respect vis-à-vis des ainés, force du travail, etc…). J’ai lu l’intégralité de la série avec un réel plaisir même si je trouvais les combats trop longs. Les personnages sont tellement marquants, l’humour (souvent très crétin/enfantin) contrebalance tellement bien le caractère dramatique du récit, le concept est tellement efficace (et pourtant on ne peut plus basique) que c’en devient addictif. Je recommande, pour les jeunes (mamie, n’ait pas peur d’offrir ces horreurs à tes petits-enfants, les valeurs que ce manga véhicule sont de ton temps) et pour les moins jeunes (essayez et si ça se trouve vous serez aussi positivement surpris que moi). Un phénomène de mode, mais surtout un manga très efficace.
L'Ile au trésor (Pratt)
Cette série est un peu une pièce de musée pour les amateurs de Hugo Pratt. En effet Pratt et Milani adaptent les deux romans de Stevenson en 1965 pour le journal "Corriere dei Piccoli" sous la forme de feuilletons. Il y a donc un lien évident entre L'Ile au trésor de Stevenson et le Corto de Pratt qui apparaît deux ans plus tard. Le roman de Stevenson est de plus, une œuvre particulière pour Pratt puisque c'est le dernier cadeau que lui a fait son père avent de disparaître dans les tourments de la guerre. J'ai lu la version format à l'italienne qui se rapproche bien plus de la création originale en strips de cinq à six cases et qui expliquent bien mieux la dynamique de la construction, de la mise en scène et du découpage feuilleton. Les deux auteurs suivent fidèlement le déroulé du roman de Stevenson. Pouvait il en être autrement, même si certains passages sont réduits par nécessité. Je regrette par exemple que le personnage de Hands ne soit plus mis en valeur, la diversité de l'équipage étant réduite à la figure de Long John. Le graphisme de Pratt semble ici en gestation. L'auteur , loin de la ligne claire, travaille surtout sur les expressions des visages qui sont très hachurés. Si l'ambiance initiale autour de l'auberge est bien rendue, il y a ensuite peu de scènes maritimes et les extérieurs de l'île sont très rudimentaires. Les auteurs ont semblé privilégier le côté initiatique au côté exotique du roman. Je pousse un peu ma notation mais cela me semble une pièce importante dans la construction de l'univers de Corto/Pratt. 3.5
Le Loup des Mers
Cette adaptation du roman de Jack London, est sans doute l’album le plus abouti de la trilogie maritime de Riff Reb’s. On embarque sur le Fantôme, goélette dirigée par le terrible capitaine Larsen, personnage charismatique et monstrueux à la fois. Larsen, c’est la force brute et la philosophie cynique mêlées, une présence écrasante qui fascine autant qu’elle terrifie. Face à lui, Humphrey Van Weyden, critique littéraire naufragé, découvre un monde où les idées n’ont plus de poids face à la survie et à la loi du plus fort. C’est une confrontation physique, morale et intellectuelle qui se joue là, et Riff Reb’s la restitue avec une intensité remarquable. Le huis clos du navire, les tensions exacerbées entre les hommes, l’écrasante présence de la mer : tout est très bien maîtrisé. L’ambiance est lourde, oppressante, chaque scène semble contenir un orage prêt à éclater. La mer, toujours, s’impose comme un personnage à part entière, indifférente, et menaçante. Riff Reb’s excelle à la représenter : ses vagues monstrueuses, ses horizons plombés, ses tempêtes qui engloutissent tout. On ressent la solitude, l’isolement et la promiscuité du bateau. Graphiquement, on est dans la ligne de la trilogie. Le trait précis, nerveux, donne vie à des gueules marquées, fatiguées, burinées par la mer et la violence. Le capitaine Larsen, massif et sculptural est rendu de manière effectivement charismatique. Les planches bichromiques, une teinte par chapitre, sont sublimes. Chaque couleur installe une ambiance : gris plombé pour la tension, bleu sombre pour la mer déchaînée, rouge pour la violence. Riff Reb’s joue avec les cadrages, tirant le meilleur de l’espace confiné du bateau et de l’immensité de l’océan. C’est dense, précis, mais jamais figé. Mais ce qui donne toute sa force à l’album, c’est la relation entre Larsen et Van Weyden. Le capitaine est un prédateur, un philosophe nihiliste qui provoque, questionne, humilie pour mieux affirmer sa vision du monde. Van Weyden, d’abord fragile, devient le témoin et le jouet de cette lutte d’idéologies. Les dialogues sont ciselés, les échanges tendus, et l’ambiguïté des personnages les rend profondément humains. Larsen est terrifiant, presque mythologique. Sa présence irradie le récit, même lorsqu’il n’est pas là. La joute intellectuelle entre les deux hommes est aussi passionnante que brutale, portée par une écriture sèche et directe. En s’appropriant la fin du roman, Riff Reb’s propose un regard encore plus sombre que celui de London. Là où l’auteur voyait une victoire de l’adaptation sur la force brute, l’album renvoie dos à dos les deux protagonistes. Ce n’est pas tant une morale qu’une impasse : l’homme moderne n’est pas plus armé pour survivre que le surhomme sans foi ni loi. C’est une vision pessimiste, mais d’une justesse implacable. Un huis clos en pleine mer, tendu et implacable, qui interroge sur la nature humaine, la domination, et l’absurdité de nos luttes.
A bord de l'Etoile Matutine
Riff Reb’s pose ici la première pierre de sa trilogie maritime. Inspiré du roman de Pierre Mac Orlan, ce récit nous emmène dans les entrailles d’un navire pirate loin des clichés romantiques habituels. Ici, la mer n’a rien de noble, et les hommes qui la traversent non plus. Riff Reb’s s’empare des mots de Mac Orlan pour peindre un univers sombre, poisseux, peuplé de figures brisées qui errent entre survie, violence et solitude. Pas d’héroïsme ici, juste la vie brute, racontée par un vieux mousse qui, le temps d’un album, vide sa mémoire comme on crache du sel. Le récit avance par fragments, une suite d’anecdotes plus ou moins reliées qui brossent le quotidien des pirates. Cet aspect presque décousu peut frustrer, car on navigue d’une scène à l’autre sans fil rouge évident. Mais dans le fond, c’est aussi ce qui fait la force du livre : la mer est imprévisible, tout comme les histoires qui la composent. Riff Reb’s joue avec cette structure en alternant moments de tension, réminiscences nostalgiques et épisodes glaçants. L’action est souvent reléguée hors-champ, l’auteur préférant montrer les silences, les coulisses, ou les lendemains désabusés. On est loin des grandes aventures de pirates, et c’est ce qui rend cet album aussi singulier. Graphiquement, Riff Reb’s frappe fort. Le trait est détaillé, rugueux, et donne vie à des visages marqués par la fatigue, le sel et la violence. Ces marins sont des trognes, des gueules inoubliables, grotesques et touchantes à la fois. Et puis il y a la bichromie : chaque chapitre a sa teinte, jaune, rouge, vert, bleu, une couleur qui sature les pages et installe une ambiance unique. Riff Reb’s joue aussi avec les cadrages, alternant gros plans, plans larges et compositions théâtrales. Il y a une fluidité et une vraie maîtrise dans sa mise en scène. Le résultat est très bon, même si l’ensemble n’est pas parfait. L’absence de fil conducteur laisse parfois une impression de dispersion, comme si le récit hésitait entre le recueil d’anecdotes et l’histoire d’un personnage central. Mais ce côté fragmenté, presque chaotique, colle aussi au sujet : la vie de ces hommes est faite de petits bouts, de souvenirs qui s’effilochent. Riff Reb’s capte cette mélancolie sans en faire trop, et c’est ce qui m’a plu. Un antimythe efficace. Pas de bravoure ni de gloriole, juste la mer, immense et indifférente, et ces hommes qui s’y perdent. Riff Reb’s réussit à saisir l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre, avec une force graphique qui laisse une empreinte durable. C’est une belle entrée en matière pour sa trilogie, moins aboutie que Le Loup des Mers, mais déjà pleine de caractère.
Trompe-l'œil
Donc on pique le pognon de ton daron et on part jouer les cantinières sur le vieux continent ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Damien Martinière pour le scénario, Paul Bona pour les dessins, et Muge Qi pour la mise en couleurs. Il comprend cent-vingt-deux pages de bande dessinée. Des ambitions trop grandes : L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité, Pablo Picasso. Réveillon de la Saint-Sylvestre, au lac des Fauves, Québec : tous les habitants sont réunis autour du lac en train d’admirer le tir du feu d’artifice, avec une glacière pour les boissons. Un van passe tranquillement sur la route, à son bord Nick Williams, sa fille Fiona et un oncle muet. Alors que le feu d’artifice continue de battre son plein, ils s’arrêtent devant la demeure de Girard, le maire. Ils dérobent plusieurs des tableaux accrochés aux murs, et ils repartent dans leur van sans avoir été inquiétés. Fiona trouve que les cambriolages c’est super physique en fait, et elle prend une lampée de whisky dans sa flasque. Son père lui fait remarquer que ce serait moins dur si elle n’était pas bourrée du matin au soir. Il explique que les caisses sont vides et qu’ils doivent s’ouvrir à de nouveaux business. Elle continue à se plaindre : ils auraient pu profiter du réveillon comme une famille normale. La dispute continue : son père lui reproche de n’avoir volé qu’un seul tableau alors qu’il avait dit deux par personne, elle propose des cookies au miel qu’elle a fait avec une nouvelle recette à base de sirop d’érable, son père les jette par la fenêtre, en ajoutant qu’il ne voit vraiment pas ce qu’il va faire d’elle. Le lendemain, Jade Delâge, jeune adulte, a fini de purger sa peine de prison et elle sort de l’établissement de détention de Tanguay. Elle prend l’autocar. À la première station-service, elle achète un cola et un téléphone prépayé. De retour à sa place, elle appelle ses anciens comparses, mais ils se sont tous refait une vie rangée des voitures. Finalement, son téléphone sonne : Fiona Williams a réussi à avoir son numéro par Chris et elle lui propose de la rejoindre, et de s’associer à sa famille car ils sont sur un gros coup. Faute d’autre option, Jade accepte. Le lendemain, Phil, un jeune policier et Otto le chef de police de Lac des Fauves sont à bord du véhicule de service pour se rendre sur le lieu du vol de tableau. Le premier dit au second son plaisir de travailler avec le chef. Phil est sorti major de promo de l’école de police de Montréal, puis il a été sur le terrain quelques années, mais son épouse Marie voulait absolument s’installer à la campagne, pour le bébé, car il va être papa. Otto lui répond sèchement que ça ne l’intéresse pas de faire la causette avec lui. Il ajoute : qu’il soit gentil, qu’il la ferme et qu’il le laisse finir son soda. Quand il aura envie d’écouter des histoires, Otto allumera la radio. Ils arrivent à destination, et Otto salue le maire Girard, qui est un ami. Un titre intriguant, une couverture bien sympathique entre mise en abîme du récit par le biais de peintures et évocation d’une affaire bien juteuse par le biais de la valise bourrée à craquer de billets. Le récit est découpé en trois chapitres, chacun avec une citation de peintre en exergue. Celle de Pablo Picasso pour le chapitre un. Une d’Edward Hooper : Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre. Et une de Mark Rothko : Quand on peint les grands tableaux, quoi qu’on fasse, on est dedans. Elles viennent ainsi confirmer le potentiel d’une lecture au second degré où l’art sert de révélateur et de mode d’expression de choses indicibles. Tout commence par un casse : un vol de tableaux sans grand risque dans une riche propriété dont le système d’alarme est hors service car il n’a pas pu être réparé. Puis la jeune Jade Delâge se retrouve à devoir payer une dette à ce gang, petit (deux membres plus la fille Fiona) mais dangereux. La distribution de personnages reste de dimension raisonnable : Jade Delâge et son père Glenn, Fiona Williams et son père Nick avec leur acolyte, Otto le chef de la police et le jeune policier Phil avec sa femme enceinte Marie, le maire Girard, la docteure Céline Saint-Pierre également collectionneuse de tableaux, et quelques rôles très secondaires et autres figurants. Les deux jeunes femmes essayent de s’en sortir comme elles peuvent, ainsi que le jeune policier, dans un vrai polar où l’appât du gain constitue un moyen pour atteindre une vie meilleure. Dès la première page, l’œil du lecteur est attiré par le choix des couleurs : un beau violet pour les reflets allumés par le feu d’artifice, complété par des reflets verts au sein de l’habitacle du van du fait du parebrise. Lors de sa sortie de l’établissement de détention, Jade Delâge baigne une lumière verte venant de sa doudoune, renforcée par le bleu-vert des murs du bâtiment. La séquence dans la demeure du maire baigne dans des nuances de rouge, de capucine à carmin. L’atelier de peintre de Glenn Delâge baigne dans une ambiance à base de nuances de vert. En extérieur, la couleur de la neige est également influencée par la nature de ce qui se déroule : blanche et pure, violette et propre à dissimuler des actions condamnables, bleu clair pour le milieu urbain, virant vers le mauve quand la nuit commence à s’installer, etc. Cette manière d’utiliser les couleurs s’applique également à la peau des personnages, pour leur visage, leurs mains. Incidemment, cela conduit le lecteur à établir un lien conscient ou inconscient entre des scènes traitées avec les mêmes couleurs. Pour un personnage en particulier, l’artiste utilise l’aquarelle pour le représenter, mettant ainsi en avant son caractère fantomatique car il est décédé. Dès la première page, la personnalité graphique de l’artiste ressort ainsi par les couleurs. Elle se perçoit également dans la façon de dessiner les personnages et les décors. Il utilise un trait fin assez souple avec des contours majoritairement arrondis pour les personnages, parfois contrecarrés par des petits traits secs apparaissant assez contrariants. D’un côté, les traits de visage sont assez marqués ; de l’autre, ils sont aussi simplifiés, juste de gros points noirs pour les yeux, des nez un peu grossiers, une bouche avec deux zones blanches indistinctes pour les dents. Les éléments de décors oscillent entre des objets et des paysages esquissés (comme les sapins, la route, des cookies, une table de billard, etc.) et des aménagements avec des accessoires beaucoup plus précis (l’atelier de Glenn Delâge, la galerie d’exposition, le poste de police). Ces deux caractéristiques (traits de contour, niveau de détails) font parfois penser que la représentation correspond à la perception subjective que Jade Delâge peut avoir de ce qui l’entoure. Du coup, la narration visuelle peut sembler fluctuante, tout en étant d’une lisibilité qui peut faire penser à de la simplicité. Pour peu qu’il y soit sensible, le lecteur observe que l’artiste met en œuvre des techniques nombreuses et diversifiées : des cases avec une bordure rectangulaire soigneusement alignées, une case en insert, un dessin en pleine page, un plan de prise de vue bien construit pour une discussion entre deux personnages, un découpage sophistiqué en double page 72 & 73 avec une colonne de cases sans bordure à gauche et à droite pour les boniments de Jade Delâge et des cases avec bordure en format paysage au milieu pour moitié sur la page de gauche et pour l’autre moitié sur la page de droite, des pages en aquarelle, des cases en trapèze lors d’une attaque de chiens, des onomatopées pour des coups de feu en page 114, un découpage très dynamique pour une course-poursuite, etc. Le lecteur a tôt fait de s’adapter aux idiosyncrasies de la narration visuelle et de se prendre d’une forme d’affection pour ces individus qui sont bien en peine de penser plus loin que le bout de leur nez, que ce soit Jade Delâge et son coup pour doubler le clan Williams, Fiona Williams et sa crise de rébellion d’enfant gâté à deux balles contre son père, la docteure Céline Saint-Pierre trop contente de faire une bonne affaire, ou même Phil aveuglée par sa droiture. Pas de doute, on est bien dans un polar qui ne ferme pas les yeux devant la bassesse humaine. Les auteurs ne se placent pas en donneur de leçon : ils montrent des êtres humains avec leurs faiblesses, leurs limitations, leur tendance irrépressible à reproduire les mêmes schémas de pensée, et les mêmes schémas d’action. Le lecteur a gardé à l’esprit le titre : trompe-l’œil. Il voit bien comment ce principe de peinture qui donne l’illusion de la réalité, de la dimension de profondeur, s’applique aux faux réalisés par le père de Jade Delâge. Il réalise que cette illusion s’applique également à la manière dont chaque personnage se représente la réalité : Jade s’illusionne sur le fait qu’elle peut avoir le dessus sur des adultes avec plus d’expérience et sans appréhension d’utiliser la force physique, comment sa copine Fiona s’illusionne sur sa liberté de penser sans influence de l’emprise paternelle, comment Nick Williams et Otto s’illusionnent sur la maîtrise qu’ils pensent avoir des événements. En même temps chaque personnage du mauvais côté de la loi met en œuvre sa propre stratégie en trompe-l’œil vis-à-vis de ceux qui l’entourent pour donner le change sur la réalité de leurs magouilles. Une couverture très intrigante, entre monde de l’art et arnaque qui rapporte. Une fois plongée dans la lecture, la forte personnalité de la narration visuelle commence par déstabiliser un peu, avant de devenir évidente, diversifiée, exprimant bien la personnalité de chacun, et montrant bien chaque lieu. Le lecteur passe un bon moment à côtoyer ces criminels, arnaqueurs de plus ou moins petite envergure, se faisant vite une idée sur chacun, tout en ressentant leur point de vue d’être humain. Les auteurs racontent un vrai polar, nourri par le contexte aussi bien géographique que social, attestant que la cupidité est une valeur partagée par le plus grand nombre, et que Cupidité rime avec Stupidité.
Nellie Bly - Dans l'antre de la folie
Je ne connaissais pas le nom de Nellie Bly mais l'acte raconté dans cette BD, si ! Et j'ai eu grand plaisir à lire cette BD parce qu'elle constitue une excellente adaptation biographique de cette dame assez incroyable. Je n'ai découvert qu'elle était dessinée par Carole Maurel qu'après avoir commencé, mais j'ai immédiatement reconnu son dessin que j'affectionne tant (et que je trouve encore une fois parfaitement adapté au récit. J'ai souvent coutume de louer son dessin coloré, il est ici moins chargé niveau couleur chaude, mais les couleurs froides qui l'ont remplacés ne sont pas en reste. Et c'est tout aussi bien dessiné, retransmettant l'horreur d'un centre pour femme "folle". Comme mentionné plus haut, l'histoire est biographique mais c'est loin d'être le truc lourd et didactique annoncé de façon chronologique. L'histoire se construit d'une part autour de sa plongée dans l'asile de Blackwell, d'autre part en remontant le fil de sa vie par des scènes, expliquant son parcours et justifiant de son engagement. En même temps, à 23 ans elle envoie déjà, la madame ! Le genre de femme pas trop dans la norme de son époque et qui se bat pour montrer les injustices au monde. C'est fascinant de voir comment elle se développe en caractère, mais c'est aussi édifiant de voir ce qu'elle découvre derrière la façade lisse et propre de la charité. La BD est efficace dans son idée, puisqu'elle ne développe que cet épisode en journalisme d'immersion, donnant un aperçu de sa vie mais laissant la porte ouverte aux recherches. Nous ne voyons ici que le début de sa vie, et franchement un tome 2 pourrait être possible lorsqu'on voit la vie qu'elle eut par la suite ! (wikipedia est assez bien fait sur le sujet) En tout cas, c'est le genre de BD inspirante qui donne envie d'être lue. J'ai beaucoup aimé, c'est très clair dans l'histoire et dans le message, et ça donne des modèles féminins à tous les enfants. Des modèles qui sortent de l'ordinaire et qui rappellent qu'on peut agir à bien des échelles !
The Kong Crew
Tome 1 Comme certains ici, je n'ai pas vu venir cet album, et pourtant, je surveille constamment les sorties des bandes dessinées. Il a fallu que mon libraire attire mon attention sur ce titre pour titiller ma curiosité (merci au passage, pour le travail de ces libraires indépendants). Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l'ouvrage : dos toilé, cahier graphique à un prix très abordable. Et puis, après la forme, il y a le fond, l'histoire à proprement dite qui se révèle originale et prenante. Imaginez que New York soit devenue subitement désertée suite à l'incapacité de l'armée US à éliminer King Kong. Il fallait oser et Eric Hérenguel, à qui l'on doit déjà le très remarqué Lune d'argent sur Providence l'a fait. En plaçant son histoire en 1947, il nous offre un scénario habile qui m'a fait songer à Mark Schultz ("Chroniques de l’ère xénozoïque", que j'avais adoré). L'album est truffé de références et se lit avec plaisir voire avec une certaine jubilation. Sans se prendre au sérieux, Hérenguel régale le lecteur avec des plans audacieux, des dialogues qui font mouche et un dessin dynamique. J'ai été tellement emballé par cet album (dessin et scénario) que je me suis empressé d’acquérir la version n&b, déclinée sous un format comics, en deux volumes et en anglais. C'est, à mon avis, une des meilleures surprises inattendues de cette rentrée. J'en conseille fortement la lecture. tome 2 -Hudson Megalodon Avec ce tome 2, d'une série qui en comptera 3, Eric Hérenguel continue à nous offrir sa vision délirante mais jubilatoire d'un New York dévasté par notamment un King Kong qui défie toute l'armée américaine. Cela peut paraître glauque dit comme cela, mais pas du tout. Le récit est drôle, les dialogues bien enlevés et Eric Hérenguel nous présente ici un certain nombre de personnages et de telles aventures qu'on se demande comment il va boucler son récit. C'est un véritable feu d'artifice : de Spit, le teckel à Virgil, en passant par Jonas et Irvin, Betty, la fille du colonel, les mystérieuses amazones, sans oublier King Kong, nous suivons avec intérêt leurs aventures. Décomposé en 4 chapitres (dont les 2 premiers ont déjà été publiés en n&b et en anglais dans un format comics), cet album m'a enchanté. Un récit drôle, surprenant et intriguant, le tout avec un superbe dessin, bref que demander de plus, à part... la suite. Jubilatoire vous dis-je ! tome 3 Clap de fin avec ce troisième volume, enfin pas si sûr ! En effet, je doutais qu'Eric Hérenguel puisse boucler l'ensemble des intrigues développées dans les deux premiers albums à savoir la recherche de de Spit,le teckel les mésaventures de Virgil, de Jonas et d'Irvin, de Betty, la fille du colonel, et les mystérieuses amazones, sans oublier King Kong, Et bien si! non seulement Eric Hérenquel apporte une touche finale à ces différentes intrigues, mais nous il offre , en plus, un rebondissement à la dernière page qui pourrait relancer la série, bien que cette trilogie se suffise vraiment en elle-même. Quel prodige! J'ai adoré cette série, qui m'a fait passé un excellent moment. Certains ont pu la qualifier de bd Pop corn mais elle est plus que cela, elle est jubilatoire! A la manière d'Hergé avec "l'île Noire", l'auteur use de manière malicieuse de coupure de presse pour annoncer sa conclusion. Une série réjouissante à plus d'un titre, et qui mérite toute votre attention.
Speak
Tout tourne autour d’une adolescente, Mélinda, à la fois héroïne et narratrice d’une histoire triste et hélas encore et toujours d’actualité. La majeure partie de l’album nous la montre mutique sombrant dans une forme d’asociabilité, se mettant ou étant mise à l’écart, jusqu’à souffrir de harcèlement (alors même que sa « vie familiale » est atone, voire anxiogène). Mais l’essentiel est ailleurs, car Mélinda a vécu un drame (je n’en dis pas plus, mais on devine de quoi il retourne très rapidement, même si ça n’est véritablement dit que dans les dernières pages) qui explique sa situation et son comportement. Il sous-tend aussi le titre et la fin du récit, lorsque les digues se rompent et que la victime « parle », hurle. J’ai trouvé que le sujet était traité de façon pudique, sans exagérer le pathos, et que l’histoire pouvait avoir un rôle de détonateur pour ceux et celles qui ont souffert des mêmes crimes. De plus – c’est évidemment secondaire, mais ça aide aussi à rendre fluide et agréable ce récit – Mélinda étant nauséeuse, aigrie, dépressive, elle voit tout en noir. Et du coup son regard sur le fonctionnement de son lycée est acerbe, avec quelques passages ironiques ou vitriol sur les « clubs » ‘comme celui des « Marthas »), les pompom girls, et plus généralement tous les phénomènes de cour. Refusant l’aveuglement général, refusant de rentrer dans « le moule », elle écorne le monde de bisounours : ne cherchant pas à plaire, elle dézingue ceux qui deviennent esclaves de leur image (sa « copine » Heather en particulier). Une forte pagination, mais ça se lit très vite (pas beaucoup de texte finalement, et un sujet douloureux traité de façon fluide).
Mamie n'a plus toute sa tête
Dutreix est un auteur que j’aime bien, et j’ai déjà pu apprécier plusieurs de ses albums. J’aime aussi son dessin, reconnaissable entre mille – que je retrouve aussi avec plaisir chaque semaine dans le Canard enchainé. Un trait caricatural fin, fluide et agréable, propice à un humour sympathique. J’étais curieux de voir ce que cela pouvait donner sur une histoire longue. Eh bien c’est plutôt réussi. L’histoire se laisse lire agréablement, pour son aspect polar un rien décalé. Mais aussi pour son humour jamais hilarant, mais globalement réussi. Dutreix se met en scène, et nous présente un duo de grands parents à la fois dérangés et machiavéliques. Croyant voir dans ceux qui les visitent des espions ou des agents de la Gestapo (ils se croient encore vivre durant l’occupation), ils les dézinguent, et c’est leur petit fils Romain qui doit faire le service après-vente et se débarrasser des corps. S’ensuivent de nombreux quiproquos, bien amenés, non seulement amusants, mais qui dynamisent l’intrigue. J’attends de voir la suite et conclusion dans l’album suivant, mais pour le moment c’est un très bon millésime de Dutreix, une sorte de vaudeville noir un peu loufoque.