Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé.
Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer !
Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon.
Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux !
Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires.
Ainsi soit il !
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante.
L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri.
Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille.
Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail.
Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture.
Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins.
La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer.
La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines.
Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti.
Le soixantième titre des éditions Ici Même.
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques !
Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon.
Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar.
Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns.
En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
Être quelqu'un
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages.
Ulysse ne s'appelait pas Nobody. Ni Ulysse d'ailleurs. C'était son nom d'acteur. le nom du personnage qu'il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d'antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C'est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d'enregistrement et s'installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu'il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l'animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C'est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n'avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l'enfant… Et l'enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station.
Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d'avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l'année à venir sur un papier à cigarette, puis l'enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu'un. le lendemain, il se présente à l'accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s'aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu'il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu'il n'est plus accepté, qu'il ne peut pas l'autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d'excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d'y créer la saison deux de son one-man-show. L'autre lui répond qu'il ferme son établissement le soir-même et qu'il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C'est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d'une serviette de bain. La discussion s'engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises.
Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d'événement à cette bande dessinée, car c'est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu'avant même d'entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l'Aisne. Cet a priori fixe son horizon d'attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n'est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d'accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l'individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive.
L'apparence simple des personnages n'empêche pas qu'ils disposent chacun d'une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l'ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu'il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. le lecteur remarque que l'artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. le dessinateur leur donne plus de consistance qu'aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d'immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l'intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l'intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d'Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d'un château propriété d'un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l'occasion des cinq cents de la cité en 2017.
Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s'immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l'air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d'amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d'acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d'acteur pour incarner un candidat d'un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L'auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. le lecteur assiste à une performance d'acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. le récit se poursuit jusqu'aux résultats de l'élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d'une partie du public, l'attrait du salaire mensuel d'un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d'un sympathisant, la nécessité de se prêter à l'exercice d'enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d'un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d'extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique.
Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu'il va y a voir une forme de dénonciation d'un système économique qui contraint l'individu à tout accepter pour pouvoir disposer d'un travail et d'une rémunération. Mais non, le cœur de l'histoire n'est pas là non plus. Une fois l'ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. le vœu d'Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d'être quelqu'un. Lorsque Fabio lui expose ce qu'il aura à faire pendant la campagne, l'acteur lui demande s'il montera sur scène. Lorsqu'il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu'il souhaite. Lorsqu'il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu'il se retrouve opérateur d'une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l'imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d'être le centre de leur attention. le lecteur comprend alors qu'il s'agit du portrait sans concession d'un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu'à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d'un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu'il n'est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. le lecteur voit un individu incapable d'aucune forme d'empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu'un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s'il connaît l'effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d'incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu'elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui.
Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l'imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l'extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l'histoire, si facile d'accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d'une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d'emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d'un public dans une salle qui n'a d'autre choix que de l'écouter. Un portrait impitoyable de l'égocentrisme présent en chacun de nous.
Thanos le stratège
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Ce tome comprend les deux épisodes de la minisérie Thanos quest , initialement parus en 1990, écrits par Jim Starlin, dessinés par Ron Lim, encrés par John Beatty, et mis en couleurs par Tom Vincent.
Thanos a plongé son regard dans le puits de l'Infinité et il y a vu que le meilleur moyen pour accomplir la volonté de la Mort est de rassembler les six gemmes de l'Infinité. Thanos va affronter à tour de rôle chacun des Anciens (Elders) qui détiennent chacun l'une des six gemmes. Ce récit révèle l'origine des gemmes et leur pouvoir.
Février 1990, Jim Starlin revient chez Marvel et il revient à ses premières amours : un superhéros cosmique. En 1973, il s'était fait connaître en opposant Captain Marvel à Thanos (un personnage qu'il a créé) déjà à la recherche de la déification par le biais d'un Cosmic Cube. Puis Il avait opposé Thanos à Adam Warlock dans une histoire où Thanos professe son amour pour l'incarnation de la Mort. Avec la présente histoire, Starlin revient à son personnage emblématique et à la cosmogonie qu'il avait créée pour structurer l'univers Marvel.
Il est évident que Starlin est revenu pour Thanos, sa création (même s'il continuera d'écrire quelques épisodes du Silver Surfer, en alternance avec Ron Marz). Thanos n'est pas le premier supercriminel venu ; il s'agit d'un stratège qui prépare ses batailles longtemps à l'avance. Il a donc identifié les six détenteurs des gemmes (In-Betweener, Champion, Gardener, Runner, Collector et Grand Master) et il s'est renseigné sur eux avant de les confronter. Thanos se livre à un jeu de massacre très malin dans lequel Starlin balade son lecteur avec une aisance décontractée. Chaque combat ramène un personnage que Starlin a déjà écrit ou qui a croisé Warlock et son univers de près ou de loin. Chaque gemme donne lieu à un combat sans pitié où l'intelligence joue un rôle plus grand que la force des coups. C'est un jeu de massacre futé et prenant qui repose sur autre chose que la violence extrême ou la cruauté. Ron Lim est toujours dans un registre juste assez détaillé et encore un peu enfantin. Il n'a pas l'envergure et la maturité de Starlin, mais il n'est pas encore passé dans le registre croquis répétitifs et laids qu'il adoptera à partir de Infinity Crusade.
Pour les amateurs de Starlin, il est un peu horripilant de constater qu'il a cédé à la facilité en ramenant Thanos et Drax à la vie, invalidant ainsi la fin définitive des aventures d'Adam Warlock. Passé ce moment d'agacement, j'ai retrouvé avec plaisir ce scénariste qui sait où il va et qui tisse des intrigues qui reposent souvent sur l'intelligence des personnages, plus que sur leur force brute. Les dessins ne sont pas très sophistiqués, mais ils portent honnêtement l'histoire. Armé des six gemmes de l'Infinité, Thanos menace la survie de la réalité telle que la connaissent les superhéros de l'univers Marvel dans Infinity gauntlet.
Que fais-je de significatif dans ma vie ?
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en 1 seul tome. Elle est initialement parue en 2014, écrite, dessinée et encrée par Michael Cho, un artiste canadien (né en Corée du Sud). La mise en couleurs repose sur une seule teinte : un rose assez soutenu dans une teinte entre rose bonbon, chaud ou cuisse de nymphe émue.
Corrina Park travaille pour une agence de publicité ; elle crée des slogans pour des produits divers et variés. L'histoire commence par une réunion pour trouver des slogans vantant les mérites d'un parfum pour fillettes de 9/10 ans. D'une manière sarcastique, elle en propose un avec un fort sous-entendu incestueux. Ses collègues la regardent bizarrement. Au sortir de la réunion, Candi (la secrétaire) lui propose de sortir vendredi soir pour rencontrer des mecs. Corrina est indécise. Elle rentre chez elle par les transports en commun, pour retrouver son appartement de taille modeste (mais pas minuscule) et son chat. En chemin, elle songe qu'elle n'avait accepté ce travail que pour disposer d'un revenu, et pouvoir consacrer son temps libre à l'écriture d'un roman qu'elle n'a jamais commencé.
En ouvrant ce tome, la première chose qui saute aux yeux sont les dessins qui évoquent immédiatement ceux de Darwyn Cooke (par exemple "Parker l'Organisation" ou "La nouvelle frontière"). Le trait de Michael Cho a la même élégance avec de forts contrastes de noir & blanc. Il utilise de la même façon une seule couleur qui joue sur ces contrastes, sans les atténuer, tout en habillant les surfaces pour en augmenter le relief ou pour mieux distinguer les contours.
Si la ressemblance est frappante, il ne s'agit pas de plagiat. Cho ne dispose pas du même niveau d'intelligence graphique dans la composition de ses pages. Il est vrai qu'il ne s'agit pas non plus d'un comics d'action, mais d'une chronique de vie. Cho n'épure pas ses dessins au même point que Cooke : il conserve plus de détails dans ses images. Là encore, il s'agit d'un choix justifié par la nature du récit, plus concret, plus inscrit dans l'environnement urbain de cette grande ville (sûrement Toronto).
Dès la première séquence, le lecteur observe des gens normaux en train d'évoluer, de réfléchir dans le cadre d'une réunion de travail, avec des morphologies normales et distinctes, et des expressions de visage normales et différentes. Ils présentent une attitude mesurée qui n'exclut par la réprobation devant le faux pas professionnel de Corrina (oser tourner en dérision un produit), ou l'attitude amicale et souriante (l'inviter à prendre un verre en groupe après le repas).
Michael Cho donne une importance à l'environnement urbain, en représentant avec soin (mais pas jusqu'au photoréalisme) les façades de immeubles, les usagers de la voie publique, l'intérieur de l'appartement de Corrina. À plusieurs reprises, il consacre un dessin en double page au paysage urbain, établissant ainsi une relation entre la fréquentation et l'éclaire, avec l'état d'esprit de Corrina. Il ne s'agit pas d'une étude sur l'impact psychologique de la vie en milieu urbain. Il s'agit plus de montrer l'environnement dans lequel Corrina Park évolue, en laissant au lecteur le soin de s'y projeter pour ressentir son influence sur son quotidien.
En y prêtant attention, le lecteur peut également percevoir la présence des affiches et enseignes publicitaire dans le décor urbain. Michael Cho a choisi de ne pas les rendre omniprésents ; il s'agit d'une présence discrète mais bien réelle. Le fruit du travail de Corrina Park a une incidence subliminale sur la vie des habitants, sans qu'il soit possible de déterminer si elle bénéficie à autre chose que le système du capitalisme, une sorte de bruit de fond.
Le thème principal du récit est classique et basique : une jeune femme prend conscience que son quotidien est en décalage avec les aspirations qu'elle pouvait avoir quand elle était étudiante en littérature. Elle a trouvé un boulot qu'elle savait alimentaire, mais pour autant elle n'est pas passée à l'acte en utilisant son temps libre pour écrire le livre qu'elle s'était promis d'écrire.
Corrina Park n'est pas amère, ni même déçue par ses propres actions. Il y a juste un sentiment d'insatisfaction qui la gêne aux entournures. Par le biais de sa voix intérieure, Michael Cho dépeint une jeune femme tranquille qui constate plus qu'elle n'analyse. Elle est à un moment de sa vie où la réalité du quotidien finit par s'imposer, où les rêves se délitent petit à petit. Le lecteur éprouve une empathie entière pour cette jeune femme grâce aux moments choisis par Cho, et à la manière dont il laisse le lecteur éprouver ses propres sentiments.
Par exemple, Corrina regarde la télévision, d'abord des informations en direct d'un atterrissage d'avion difficile, puis d'un ours blanc sur la banquise. Charge au lecteur de relier les points entre la déception de Corrina vis-à-vis de son travail, l'imposture du reportage dans lequel le journaliste fait tout pour dramatiser l'événement alors que les témoins expliquent qu'il s'agit d'un incident sans gravité pour les passagers, et enfin l'importance de la valeur représentée par le risque de l'extinction d'une espèce en voie de disparition du fait du réchauffement climatique.
Michael Cho sait mettre en scène cette remise en question des valeurs de son personnage, sans pathos, sans dramatisation, sans jargon psychanalytique, en toute simplicité et de manière naturelle. Il n'oublie pas quelques moments humoristiques, voire décalés. Ayant remarqué la baisse de motivation de Corrina, son patron lui livre sa façon de voir leur métier, une vraie profession de foi, qui prête à sourire (non pas de ridicule, mais de valeurs sujettes à caution). Michael Cho est tout aussi à l'aise pour faire transparaître discrètement le poids de la solitude urbaine, au travers de la relation très normale que Corrina entretient avec son chat.
En plus de la perception de son environnement par Corrina, il utilise une deuxième métaphore qui justifie le titre du récit. Corrina Park vole de temps à autre un magazine dans la superette où elle fait ses courses (shoplifter en anglais). Ce petit accès de malhonnêteté fait écho à son ressenti d'être malhonnête vis-à-vis de la société en se contentant d'une vie matérielle sans motivation la justifiant à ses yeux.
Cette histoire n'est pas une grande révolution dans l'histoire des comics, juste un récit intimiste d'une prise de conscience très concrète, à la fois personnelle et universelle. Le lecteur est conquis par les dessins rendant bien compte de l'environnement urbain (sans le dramatiser ou l'enlaidir) peuplé par des personnages sympathiques, sans être fades. Il suit l'évolution de l'état d'esprit de Corrina par le biais de scènes ordinaires, sans effet de manche, ou scènes chocs. Au final, l'auteur aura réalisé un récit à l'image son personnage : calme et posé, aboutissant lui aussi à la même prise de conscience : autant faire une bande dessinée qui parle de la condition humaine et d'un aspect particulier qui lui tient à cœur, plutôt que de perdre son temps à faire de la BD alimentaire et industrielle.
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire.
J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage.
De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier.
Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout.
Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie.
La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges.
J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.
Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario.
Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage...
J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !)
Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
Les animaux eux ne mettent jamais de masques.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, d'inspiration autobiographique. Sa première édition date de 2021, et elle compte 70 pages en noir & blanc. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli, auteur complet, scénario et dessins. Il s'agit de sa quarantième bande dessinée, la précédente étant le promeneur du Morvan parue en 2019. Elle se termine avec une postface de deux pages en petits caractères.
La rue Thiers. À la fin des 1970, en Meurthe et Moselle, à Mont Saint-Martin, la famille de Vincent habitait rue Thiers. Si ses souvenirs de ce temps-là sont si incertains, c'est parce qu'il alors était trop occupé à faire face à la grimace. Occupant l'espace resserré entre les bords de la fenêtre et les rideaux, le voilà dans le temps arrêté de la rue Thiers, comme elle s'appelait à l'époque des usines, aujourd'hui silencieuse et vide, quand elle était la plus passante et la plus bruyante quand autobus et autres poids-lourds faisaient vibrer la maison elle-même. Impression. Il se tient immobile comme devant le miroir et son reflet. C'est cette rue immuable qui lui donne l'impression qu'il est toujours le même, ou plutôt que celui qu'il est contient encore une part de celui qu'il était.
La grimace. Soudain des silhouettes fugitives font irruption dans la rue. Qu'est-ce que c'est ? Qui sont-elles ? Ce sont ses camarades du passé. Ils sont là exprès : ils ont dû guetter son retour et ils reviennent pour lui faire la Grimace, pour qu'elle se réactive. Et il devient le reflet de ce qu'il voit. La case-fenêtre ne le protège plus et il se déforme. Voilà qu'à son tour maintenant, il refait la Grimace. Dehors ses copains font des grimaces d'enfant et il en fait de même par mimétisme. L'usine. L'adulte se souvient qu'enfant il sentait une odeur envahir parfois les rues : une des odeurs de l'usine qui s'immisce silencieusement, un rappel qu'elle est bien là. le tabac. Vincent adulte se retrouve dans la chambre qui apparemment est la sienne, mais qui devrait normalement être celle du dessous, celle qui possède une terrasse. Ce n'est pas grave, de celle-ci, il voit le bois de peupliers d'un peu plus haut. Elle est peut-être seulement un peu plus basse de plafond. Quelqu'un est venu pour préparer son lit. Son tabac sent bon et il en aime l'odeur, mais elle est détestable quand il est fumé. C'est pour ça qu'il aurait préféré la chambre d'en-dessous, pour pouvoir aller sur la terrasse. Il doit descendre : passer du sommet de la maison, zone symbolique dédiée à l'imaginaire qui y déploie ses ailes, à sa base stabilisant et maintenant l'édifice par son enracinement dans la terre-mémoire. En descendant les escaliers. Grâce aux escaliers qu'il emprunte, il va rejouer malgré tout la mélodie du passé. Ils sont une portée musicale dont les notes sont des creux dans le bois de la rampe ou les défauts particuliers de vieilles marches. Arrivé en bas, il voit sa mère qui l'attend avec sa petite sœur habillée et le manteau sur le dos, avec son cartable : c'est l'heure d'aller à l'école.
Dès la première page, le lecteur découvre ou retrouve les particularités graphiques si prégnantes de l'auteur : des dessins avec une forte densité de noir et de gris dans chaque case, une minutie dans les détails marquée d'une forme de naïveté dans certaines représentations, un gauchissement des formes et des perspectives, une représentation des personnages qui fait qu'il n'est pas possible de les prendre complètement au sérieux, à la fois du fait d'expression parfois ridicules ou simplettes, et de leur nez en trompe de papillon recourbée. Sur la planche 3, il voit aussi les cases biseautées, en trapèze pour introduire une forme de désordre. En bas de cette même page, l'artiste utilise une déformation en œil-de-chat. En planche 6, il réalise une savante construction de page : dans la partie gauche de la planche, Vincent descend l'escalier, étant représenté à trois niveaux différents, chaque palier desservant une pièce différente dans la partie droite de la planche, sans bordure de case entre les deux, avec les cloisons séparant les pièces en vue de dessus, une construction savante et complexe, parfaitement lisible. le premier phylactère n'arrive qu'en planche 7. En planche 8, il réalise un dessin en pleine page, avec à nouveau Vincent représenté à trois endroits différents, ayant progressé en marchant. Planche 10 : seulement deux cases muettes racontant un accident de camion transportant des cochons. Planche 18 : une case centrale en insert sur des cases disposées en deux bandes. Planche 29 : des cases de la largeur de la page pour montrer les joueurs répartis sur la largeur du terrain de football. Planche 54 un dessin en pleine page montrant l'extérieur de la maison de la famille des Vanoli, et trois inserts pour montrer ce que fait chaque membre dans une pièce différente. La planche 67 est un dessin en pleine page, repris à l'identique pour la couverture qui a bénéficié d'une mise en couleur en bleu.
Cette forme de diversité dans la construction des planches, et de pointe de caricature dans la représentation des individus (le nez en trompe de lépidoptère, leurs membres parfois un peu caoutchouteux, la position pas toujours très naturelle de leur main) n'empêche en rien un niveau de détails élevé. le lecteur s'en rend compte dès la première page avec la vue générale de la rue Thiers : chaussée, trottoirs, poteaux électriques, pavillons à l'architecture différente (toiture, rambarde, persienne, forme des fenêtres, cheminée, porte de garage), arbres d'alignement. de page en page, le lecteur apprécie cette qualité descriptive, cette représentation des environnements quotidiens de Vincent enfant : son pâté de maison, le grand jardin, sa chambre, l'entrée de la maison, la cave, la chambre de sa sœur Catherine, le grenier, la buanderie, le terrain de foot, les rues alentour, la chambre du fils de la propriétaire avec sa collection de masques, la passerelle au-dessus du complexe industriel, la vision des cheminées des hauts fourneaux, etc. Il lui suffit de regarder le dessous de caisse du camion renversé en bas de la planche 10, pour voir le savant mélange d'éléments techniques précis et réalistes, et d'éléments fantaisistes maîtrisés venant accentuer l'impression : mine de rien, l'artiste fait œuvre d'une reconstitution historique minutieuse et bien fournie. Dans la postface, Vanoli explique que dans son enfance, chaque fois que lui ou un de ses camarades émettait une fantaisie, surtout une qui ressemblait à se donner de l'importance, ou avoir une trace de prétention, il était tout de suite moqué. Il fallait toujours se faire remettre à place, et l'humour et l'ironie avaient vite fait de leur rabattre le caquet, leur faisant avoir honte d'avoir pu se croire plus malin. C'est pour ça que ses pages seront toujours noires, et sûrement aussi à cause de cet état d'esprit de moquerie permanente d'alors que les facéties grotesques y occuperont toujours une place.
Dans cette même postface, l'auteur explique également qu'il se représente sous les traits d'un adulte archétypal car c'est celui adulte qui raconte et revit les scènes, alors quel intérêt de se redessiner enfant ? Cette bande dessinée relève donc des souvenirs d'enfance, entre 1975 et 1981, c'est-à-dire quand l'auteur avant entre 9 et 15 ans. Il explicite son objectif : une volonté nostalgique de faire revivre cette période. Mais tout s'est donc transformé dans son esprit et surtout pendant la conception car c'est bien au moment de dessiner les planches que lui viennent toujours les idées précisées, les solutions, les prises de position esthétiques : les choses qu'il écrit ou qu'il imagine avant se transforment quand il dessine sa page. de fait, le lecteur découvre bien des souvenirs d'enfance, en ayant conscience qu'ils ont été transformés par la mémoire, et retranscrits avec une pointe de dérision. En vrac : une expression étrange utilisée par sa mère pour saluer ses connaissances dans la rue (Pour rien, bonjour Madame), aller chercher le lait à la ferme, l'accident du camion transportant les cochons, le plaisir intense de boire la crème du lait, aller jouer au sous-sol, la crainte diffuse de la fermeture des usines, aller jouer dans le grand jardin, les après-midis d'automne passés à s'ennuyer dans le jardin, le père qui organise une aventure pour aller dans le grenier, un match de football interclasse, le souvenir de s'être perdu à quatre ans pour aller à l'école ménagère de sa mère, le visionnage du film le cuirassé Potemkine, les pollutions nocturnes, le paysage industriel, sa mère restant debout lors d'un repas chez la belle-famille en guise de protestation, etc. Ce sont des petits moments de l'enfance, des expériences universelles dans ce qu'elles apportent, et totalement spécifiques à l'enfance de l'auteur.
Ces souvenirs sont aussi une reconstitution historique avec des artefacts culturels : Chéri Bibi (1976, 46 épisodes, 13mn), Croc-Blanc (1906) de Jack London (1876-1916), Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier (1811-1972), Pink Floyd, le Muppet Show, le cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein (1898-1948), une représentation avortée des Fourberies de Scapin. En filigrane, c'est la perception inconsciente d'une réalité sociale, celle de l'industrie de la sidérurgie dans le bassin Lorrain à la fin des années 1970. Il est question de l'ampleur du bassin industriel, des usines qui composent le paysage, de la menace de leur fermeture dans une mesure non quantifiée et donc du chômage comme une épée de Damoclès. Les deux souvenirs les plus vivaces de l'enfant sont celui de marcher sur le dos de la bête, c'est-à-dire l'usine avec son odeur, son grondement qui se transmet au corps, ainsi qu'une journée où tout s'est arrêté (planche 55) où toute la population avait d'abord voulu s'isoler, comme honteuse d'avoir été frappée et trahie, avant d'oser sortir à nouveau pour réagir. le lecteur en déduit qu'il s'agit du 19 décembre 1978, journée Ville morte, puis manifestation de vingt-cinq mille personnes. Cette planche (numéro 55), comme toutes les autres, présente un titre en haut : Silence (2), ce qui renvoie par rapprochement à la page intitulée Silence (planche 24) où Vincent contemple la partie potagère du jardin, en silence.
L'ouvrage se termine de six pages, au cours de laquelle l'auteur parvient à s'évader. le lecteur comprend que Vincent est entré dans l'âge de l'adolescence où il s'émancipe, devient plus autonome et construit sa personnalité adulte avec ce qu'il a été enfant, ce qui a été transmis par ses parents et par son environnement, et ses expériences sans eux, avec d'autres individus. Finalement, il n'aura presque pas parlé de sa sœur. Pour autant, le lecteur a découvert avec curiosité ces souvenirs d'enfance, transcrits par une narration visuelle aussi élégante et sophistiquée, que potentiellement déroutante par son esprit de dérision et de fantaisie. Il a fait l'expérience de l'universalité de certaines prises de conscience, de la manière dont l'environnement géographique, familial, socio-culturel façonne l'enfant et l'adolescent en devenir, avec une forme aussi personnelle qu'affective à sa manière.
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984.
Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser…
Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais…
Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.
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Habemus Bastard
Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé. Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer ! Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon. Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux ! Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires. Ainsi soit il !
Vénus Privée - La Première Enquête de Duca Lamberti
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante. L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri. Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille. Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail. Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture. Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins. La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer. La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines. Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti. Le soixantième titre des éditions Ici Même.
Djemnah - Les Ombres corses
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques ! Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon. Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar. Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns. En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
Ulysse Nobody
Être quelqu'un - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages. Ulysse ne s'appelait pas Nobody. Ni Ulysse d'ailleurs. C'était son nom d'acteur. le nom du personnage qu'il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d'antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C'est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d'enregistrement et s'installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu'il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l'animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C'est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n'avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l'enfant… Et l'enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station. Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d'avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l'année à venir sur un papier à cigarette, puis l'enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu'un. le lendemain, il se présente à l'accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s'aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu'il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu'il n'est plus accepté, qu'il ne peut pas l'autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d'excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d'y créer la saison deux de son one-man-show. L'autre lui répond qu'il ferme son établissement le soir-même et qu'il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C'est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d'une serviette de bain. La discussion s'engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises. Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d'événement à cette bande dessinée, car c'est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu'avant même d'entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l'Aisne. Cet a priori fixe son horizon d'attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n'est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d'accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l'individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive. L'apparence simple des personnages n'empêche pas qu'ils disposent chacun d'une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l'ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu'il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. le lecteur remarque que l'artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. le dessinateur leur donne plus de consistance qu'aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d'immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l'intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l'intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d'Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d'un château propriété d'un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l'occasion des cinq cents de la cité en 2017. Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s'immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l'air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d'amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d'acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d'acteur pour incarner un candidat d'un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L'auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. le lecteur assiste à une performance d'acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. le récit se poursuit jusqu'aux résultats de l'élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d'une partie du public, l'attrait du salaire mensuel d'un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d'un sympathisant, la nécessité de se prêter à l'exercice d'enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d'un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d'extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique. Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu'il va y a voir une forme de dénonciation d'un système économique qui contraint l'individu à tout accepter pour pouvoir disposer d'un travail et d'une rémunération. Mais non, le cœur de l'histoire n'est pas là non plus. Une fois l'ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. le vœu d'Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d'être quelqu'un. Lorsque Fabio lui expose ce qu'il aura à faire pendant la campagne, l'acteur lui demande s'il montera sur scène. Lorsqu'il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu'il souhaite. Lorsqu'il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu'il se retrouve opérateur d'une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l'imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d'être le centre de leur attention. le lecteur comprend alors qu'il s'agit du portrait sans concession d'un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu'à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d'un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu'il n'est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. le lecteur voit un individu incapable d'aucune forme d'empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu'un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s'il connaît l'effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d'incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu'elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui. Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l'imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l'extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l'histoire, si facile d'accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d'une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d'emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d'un public dans une salle qui n'a d'autre choix que de l'écouter. Un portrait impitoyable de l'égocentrisme présent en chacun de nous.
Thanos - La Quête de Thanos
Thanos le stratège - Ce tome comprend les deux épisodes de la minisérie Thanos quest , initialement parus en 1990, écrits par Jim Starlin, dessinés par Ron Lim, encrés par John Beatty, et mis en couleurs par Tom Vincent. Thanos a plongé son regard dans le puits de l'Infinité et il y a vu que le meilleur moyen pour accomplir la volonté de la Mort est de rassembler les six gemmes de l'Infinité. Thanos va affronter à tour de rôle chacun des Anciens (Elders) qui détiennent chacun l'une des six gemmes. Ce récit révèle l'origine des gemmes et leur pouvoir. Février 1990, Jim Starlin revient chez Marvel et il revient à ses premières amours : un superhéros cosmique. En 1973, il s'était fait connaître en opposant Captain Marvel à Thanos (un personnage qu'il a créé) déjà à la recherche de la déification par le biais d'un Cosmic Cube. Puis Il avait opposé Thanos à Adam Warlock dans une histoire où Thanos professe son amour pour l'incarnation de la Mort. Avec la présente histoire, Starlin revient à son personnage emblématique et à la cosmogonie qu'il avait créée pour structurer l'univers Marvel. Il est évident que Starlin est revenu pour Thanos, sa création (même s'il continuera d'écrire quelques épisodes du Silver Surfer, en alternance avec Ron Marz). Thanos n'est pas le premier supercriminel venu ; il s'agit d'un stratège qui prépare ses batailles longtemps à l'avance. Il a donc identifié les six détenteurs des gemmes (In-Betweener, Champion, Gardener, Runner, Collector et Grand Master) et il s'est renseigné sur eux avant de les confronter. Thanos se livre à un jeu de massacre très malin dans lequel Starlin balade son lecteur avec une aisance décontractée. Chaque combat ramène un personnage que Starlin a déjà écrit ou qui a croisé Warlock et son univers de près ou de loin. Chaque gemme donne lieu à un combat sans pitié où l'intelligence joue un rôle plus grand que la force des coups. C'est un jeu de massacre futé et prenant qui repose sur autre chose que la violence extrême ou la cruauté. Ron Lim est toujours dans un registre juste assez détaillé et encore un peu enfantin. Il n'a pas l'envergure et la maturité de Starlin, mais il n'est pas encore passé dans le registre croquis répétitifs et laids qu'il adoptera à partir de Infinity Crusade. Pour les amateurs de Starlin, il est un peu horripilant de constater qu'il a cédé à la facilité en ramenant Thanos et Drax à la vie, invalidant ainsi la fin définitive des aventures d'Adam Warlock. Passé ce moment d'agacement, j'ai retrouvé avec plaisir ce scénariste qui sait où il va et qui tisse des intrigues qui reposent souvent sur l'intelligence des personnages, plus que sur leur force brute. Les dessins ne sont pas très sophistiqués, mais ils portent honnêtement l'histoire. Armé des six gemmes de l'Infinité, Thanos menace la survie de la réalité telle que la connaissent les superhéros de l'univers Marvel dans Infinity gauntlet.
Petite Voleuse
Que fais-je de significatif dans ma vie ? - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en 1 seul tome. Elle est initialement parue en 2014, écrite, dessinée et encrée par Michael Cho, un artiste canadien (né en Corée du Sud). La mise en couleurs repose sur une seule teinte : un rose assez soutenu dans une teinte entre rose bonbon, chaud ou cuisse de nymphe émue. Corrina Park travaille pour une agence de publicité ; elle crée des slogans pour des produits divers et variés. L'histoire commence par une réunion pour trouver des slogans vantant les mérites d'un parfum pour fillettes de 9/10 ans. D'une manière sarcastique, elle en propose un avec un fort sous-entendu incestueux. Ses collègues la regardent bizarrement. Au sortir de la réunion, Candi (la secrétaire) lui propose de sortir vendredi soir pour rencontrer des mecs. Corrina est indécise. Elle rentre chez elle par les transports en commun, pour retrouver son appartement de taille modeste (mais pas minuscule) et son chat. En chemin, elle songe qu'elle n'avait accepté ce travail que pour disposer d'un revenu, et pouvoir consacrer son temps libre à l'écriture d'un roman qu'elle n'a jamais commencé. En ouvrant ce tome, la première chose qui saute aux yeux sont les dessins qui évoquent immédiatement ceux de Darwyn Cooke (par exemple "Parker l'Organisation" ou "La nouvelle frontière"). Le trait de Michael Cho a la même élégance avec de forts contrastes de noir & blanc. Il utilise de la même façon une seule couleur qui joue sur ces contrastes, sans les atténuer, tout en habillant les surfaces pour en augmenter le relief ou pour mieux distinguer les contours. Si la ressemblance est frappante, il ne s'agit pas de plagiat. Cho ne dispose pas du même niveau d'intelligence graphique dans la composition de ses pages. Il est vrai qu'il ne s'agit pas non plus d'un comics d'action, mais d'une chronique de vie. Cho n'épure pas ses dessins au même point que Cooke : il conserve plus de détails dans ses images. Là encore, il s'agit d'un choix justifié par la nature du récit, plus concret, plus inscrit dans l'environnement urbain de cette grande ville (sûrement Toronto). Dès la première séquence, le lecteur observe des gens normaux en train d'évoluer, de réfléchir dans le cadre d'une réunion de travail, avec des morphologies normales et distinctes, et des expressions de visage normales et différentes. Ils présentent une attitude mesurée qui n'exclut par la réprobation devant le faux pas professionnel de Corrina (oser tourner en dérision un produit), ou l'attitude amicale et souriante (l'inviter à prendre un verre en groupe après le repas). Michael Cho donne une importance à l'environnement urbain, en représentant avec soin (mais pas jusqu'au photoréalisme) les façades de immeubles, les usagers de la voie publique, l'intérieur de l'appartement de Corrina. À plusieurs reprises, il consacre un dessin en double page au paysage urbain, établissant ainsi une relation entre la fréquentation et l'éclaire, avec l'état d'esprit de Corrina. Il ne s'agit pas d'une étude sur l'impact psychologique de la vie en milieu urbain. Il s'agit plus de montrer l'environnement dans lequel Corrina Park évolue, en laissant au lecteur le soin de s'y projeter pour ressentir son influence sur son quotidien. En y prêtant attention, le lecteur peut également percevoir la présence des affiches et enseignes publicitaire dans le décor urbain. Michael Cho a choisi de ne pas les rendre omniprésents ; il s'agit d'une présence discrète mais bien réelle. Le fruit du travail de Corrina Park a une incidence subliminale sur la vie des habitants, sans qu'il soit possible de déterminer si elle bénéficie à autre chose que le système du capitalisme, une sorte de bruit de fond. Le thème principal du récit est classique et basique : une jeune femme prend conscience que son quotidien est en décalage avec les aspirations qu'elle pouvait avoir quand elle était étudiante en littérature. Elle a trouvé un boulot qu'elle savait alimentaire, mais pour autant elle n'est pas passée à l'acte en utilisant son temps libre pour écrire le livre qu'elle s'était promis d'écrire. Corrina Park n'est pas amère, ni même déçue par ses propres actions. Il y a juste un sentiment d'insatisfaction qui la gêne aux entournures. Par le biais de sa voix intérieure, Michael Cho dépeint une jeune femme tranquille qui constate plus qu'elle n'analyse. Elle est à un moment de sa vie où la réalité du quotidien finit par s'imposer, où les rêves se délitent petit à petit. Le lecteur éprouve une empathie entière pour cette jeune femme grâce aux moments choisis par Cho, et à la manière dont il laisse le lecteur éprouver ses propres sentiments. Par exemple, Corrina regarde la télévision, d'abord des informations en direct d'un atterrissage d'avion difficile, puis d'un ours blanc sur la banquise. Charge au lecteur de relier les points entre la déception de Corrina vis-à-vis de son travail, l'imposture du reportage dans lequel le journaliste fait tout pour dramatiser l'événement alors que les témoins expliquent qu'il s'agit d'un incident sans gravité pour les passagers, et enfin l'importance de la valeur représentée par le risque de l'extinction d'une espèce en voie de disparition du fait du réchauffement climatique. Michael Cho sait mettre en scène cette remise en question des valeurs de son personnage, sans pathos, sans dramatisation, sans jargon psychanalytique, en toute simplicité et de manière naturelle. Il n'oublie pas quelques moments humoristiques, voire décalés. Ayant remarqué la baisse de motivation de Corrina, son patron lui livre sa façon de voir leur métier, une vraie profession de foi, qui prête à sourire (non pas de ridicule, mais de valeurs sujettes à caution). Michael Cho est tout aussi à l'aise pour faire transparaître discrètement le poids de la solitude urbaine, au travers de la relation très normale que Corrina entretient avec son chat. En plus de la perception de son environnement par Corrina, il utilise une deuxième métaphore qui justifie le titre du récit. Corrina Park vole de temps à autre un magazine dans la superette où elle fait ses courses (shoplifter en anglais). Ce petit accès de malhonnêteté fait écho à son ressenti d'être malhonnête vis-à-vis de la société en se contentant d'une vie matérielle sans motivation la justifiant à ses yeux. Cette histoire n'est pas une grande révolution dans l'histoire des comics, juste un récit intimiste d'une prise de conscience très concrète, à la fois personnelle et universelle. Le lecteur est conquis par les dessins rendant bien compte de l'environnement urbain (sans le dramatiser ou l'enlaidir) peuplé par des personnages sympathiques, sans être fades. Il suit l'évolution de l'état d'esprit de Corrina par le biais de scènes ordinaires, sans effet de manche, ou scènes chocs. Au final, l'auteur aura réalisé un récit à l'image son personnage : calme et posé, aboutissant lui aussi à la même prise de conscience : autant faire une bande dessinée qui parle de la condition humaine et d'un aspect particulier qui lui tient à cœur, plutôt que de perdre son temps à faire de la BD alimentaire et industrielle.
Celeste
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire. J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage. De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier. Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout. Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie. La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges. J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.
Les Affamés du crépuscule
Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario. Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage... J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !) Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
La Grimace
Les animaux eux ne mettent jamais de masques. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, d'inspiration autobiographique. Sa première édition date de 2021, et elle compte 70 pages en noir & blanc. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli, auteur complet, scénario et dessins. Il s'agit de sa quarantième bande dessinée, la précédente étant le promeneur du Morvan parue en 2019. Elle se termine avec une postface de deux pages en petits caractères. La rue Thiers. À la fin des 1970, en Meurthe et Moselle, à Mont Saint-Martin, la famille de Vincent habitait rue Thiers. Si ses souvenirs de ce temps-là sont si incertains, c'est parce qu'il alors était trop occupé à faire face à la grimace. Occupant l'espace resserré entre les bords de la fenêtre et les rideaux, le voilà dans le temps arrêté de la rue Thiers, comme elle s'appelait à l'époque des usines, aujourd'hui silencieuse et vide, quand elle était la plus passante et la plus bruyante quand autobus et autres poids-lourds faisaient vibrer la maison elle-même. Impression. Il se tient immobile comme devant le miroir et son reflet. C'est cette rue immuable qui lui donne l'impression qu'il est toujours le même, ou plutôt que celui qu'il est contient encore une part de celui qu'il était. La grimace. Soudain des silhouettes fugitives font irruption dans la rue. Qu'est-ce que c'est ? Qui sont-elles ? Ce sont ses camarades du passé. Ils sont là exprès : ils ont dû guetter son retour et ils reviennent pour lui faire la Grimace, pour qu'elle se réactive. Et il devient le reflet de ce qu'il voit. La case-fenêtre ne le protège plus et il se déforme. Voilà qu'à son tour maintenant, il refait la Grimace. Dehors ses copains font des grimaces d'enfant et il en fait de même par mimétisme. L'usine. L'adulte se souvient qu'enfant il sentait une odeur envahir parfois les rues : une des odeurs de l'usine qui s'immisce silencieusement, un rappel qu'elle est bien là. le tabac. Vincent adulte se retrouve dans la chambre qui apparemment est la sienne, mais qui devrait normalement être celle du dessous, celle qui possède une terrasse. Ce n'est pas grave, de celle-ci, il voit le bois de peupliers d'un peu plus haut. Elle est peut-être seulement un peu plus basse de plafond. Quelqu'un est venu pour préparer son lit. Son tabac sent bon et il en aime l'odeur, mais elle est détestable quand il est fumé. C'est pour ça qu'il aurait préféré la chambre d'en-dessous, pour pouvoir aller sur la terrasse. Il doit descendre : passer du sommet de la maison, zone symbolique dédiée à l'imaginaire qui y déploie ses ailes, à sa base stabilisant et maintenant l'édifice par son enracinement dans la terre-mémoire. En descendant les escaliers. Grâce aux escaliers qu'il emprunte, il va rejouer malgré tout la mélodie du passé. Ils sont une portée musicale dont les notes sont des creux dans le bois de la rampe ou les défauts particuliers de vieilles marches. Arrivé en bas, il voit sa mère qui l'attend avec sa petite sœur habillée et le manteau sur le dos, avec son cartable : c'est l'heure d'aller à l'école. Dès la première page, le lecteur découvre ou retrouve les particularités graphiques si prégnantes de l'auteur : des dessins avec une forte densité de noir et de gris dans chaque case, une minutie dans les détails marquée d'une forme de naïveté dans certaines représentations, un gauchissement des formes et des perspectives, une représentation des personnages qui fait qu'il n'est pas possible de les prendre complètement au sérieux, à la fois du fait d'expression parfois ridicules ou simplettes, et de leur nez en trompe de papillon recourbée. Sur la planche 3, il voit aussi les cases biseautées, en trapèze pour introduire une forme de désordre. En bas de cette même page, l'artiste utilise une déformation en œil-de-chat. En planche 6, il réalise une savante construction de page : dans la partie gauche de la planche, Vincent descend l'escalier, étant représenté à trois niveaux différents, chaque palier desservant une pièce différente dans la partie droite de la planche, sans bordure de case entre les deux, avec les cloisons séparant les pièces en vue de dessus, une construction savante et complexe, parfaitement lisible. le premier phylactère n'arrive qu'en planche 7. En planche 8, il réalise un dessin en pleine page, avec à nouveau Vincent représenté à trois endroits différents, ayant progressé en marchant. Planche 10 : seulement deux cases muettes racontant un accident de camion transportant des cochons. Planche 18 : une case centrale en insert sur des cases disposées en deux bandes. Planche 29 : des cases de la largeur de la page pour montrer les joueurs répartis sur la largeur du terrain de football. Planche 54 un dessin en pleine page montrant l'extérieur de la maison de la famille des Vanoli, et trois inserts pour montrer ce que fait chaque membre dans une pièce différente. La planche 67 est un dessin en pleine page, repris à l'identique pour la couverture qui a bénéficié d'une mise en couleur en bleu. Cette forme de diversité dans la construction des planches, et de pointe de caricature dans la représentation des individus (le nez en trompe de lépidoptère, leurs membres parfois un peu caoutchouteux, la position pas toujours très naturelle de leur main) n'empêche en rien un niveau de détails élevé. le lecteur s'en rend compte dès la première page avec la vue générale de la rue Thiers : chaussée, trottoirs, poteaux électriques, pavillons à l'architecture différente (toiture, rambarde, persienne, forme des fenêtres, cheminée, porte de garage), arbres d'alignement. de page en page, le lecteur apprécie cette qualité descriptive, cette représentation des environnements quotidiens de Vincent enfant : son pâté de maison, le grand jardin, sa chambre, l'entrée de la maison, la cave, la chambre de sa sœur Catherine, le grenier, la buanderie, le terrain de foot, les rues alentour, la chambre du fils de la propriétaire avec sa collection de masques, la passerelle au-dessus du complexe industriel, la vision des cheminées des hauts fourneaux, etc. Il lui suffit de regarder le dessous de caisse du camion renversé en bas de la planche 10, pour voir le savant mélange d'éléments techniques précis et réalistes, et d'éléments fantaisistes maîtrisés venant accentuer l'impression : mine de rien, l'artiste fait œuvre d'une reconstitution historique minutieuse et bien fournie. Dans la postface, Vanoli explique que dans son enfance, chaque fois que lui ou un de ses camarades émettait une fantaisie, surtout une qui ressemblait à se donner de l'importance, ou avoir une trace de prétention, il était tout de suite moqué. Il fallait toujours se faire remettre à place, et l'humour et l'ironie avaient vite fait de leur rabattre le caquet, leur faisant avoir honte d'avoir pu se croire plus malin. C'est pour ça que ses pages seront toujours noires, et sûrement aussi à cause de cet état d'esprit de moquerie permanente d'alors que les facéties grotesques y occuperont toujours une place. Dans cette même postface, l'auteur explique également qu'il se représente sous les traits d'un adulte archétypal car c'est celui adulte qui raconte et revit les scènes, alors quel intérêt de se redessiner enfant ? Cette bande dessinée relève donc des souvenirs d'enfance, entre 1975 et 1981, c'est-à-dire quand l'auteur avant entre 9 et 15 ans. Il explicite son objectif : une volonté nostalgique de faire revivre cette période. Mais tout s'est donc transformé dans son esprit et surtout pendant la conception car c'est bien au moment de dessiner les planches que lui viennent toujours les idées précisées, les solutions, les prises de position esthétiques : les choses qu'il écrit ou qu'il imagine avant se transforment quand il dessine sa page. de fait, le lecteur découvre bien des souvenirs d'enfance, en ayant conscience qu'ils ont été transformés par la mémoire, et retranscrits avec une pointe de dérision. En vrac : une expression étrange utilisée par sa mère pour saluer ses connaissances dans la rue (Pour rien, bonjour Madame), aller chercher le lait à la ferme, l'accident du camion transportant les cochons, le plaisir intense de boire la crème du lait, aller jouer au sous-sol, la crainte diffuse de la fermeture des usines, aller jouer dans le grand jardin, les après-midis d'automne passés à s'ennuyer dans le jardin, le père qui organise une aventure pour aller dans le grenier, un match de football interclasse, le souvenir de s'être perdu à quatre ans pour aller à l'école ménagère de sa mère, le visionnage du film le cuirassé Potemkine, les pollutions nocturnes, le paysage industriel, sa mère restant debout lors d'un repas chez la belle-famille en guise de protestation, etc. Ce sont des petits moments de l'enfance, des expériences universelles dans ce qu'elles apportent, et totalement spécifiques à l'enfance de l'auteur. Ces souvenirs sont aussi une reconstitution historique avec des artefacts culturels : Chéri Bibi (1976, 46 épisodes, 13mn), Croc-Blanc (1906) de Jack London (1876-1916), Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier (1811-1972), Pink Floyd, le Muppet Show, le cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein (1898-1948), une représentation avortée des Fourberies de Scapin. En filigrane, c'est la perception inconsciente d'une réalité sociale, celle de l'industrie de la sidérurgie dans le bassin Lorrain à la fin des années 1970. Il est question de l'ampleur du bassin industriel, des usines qui composent le paysage, de la menace de leur fermeture dans une mesure non quantifiée et donc du chômage comme une épée de Damoclès. Les deux souvenirs les plus vivaces de l'enfant sont celui de marcher sur le dos de la bête, c'est-à-dire l'usine avec son odeur, son grondement qui se transmet au corps, ainsi qu'une journée où tout s'est arrêté (planche 55) où toute la population avait d'abord voulu s'isoler, comme honteuse d'avoir été frappée et trahie, avant d'oser sortir à nouveau pour réagir. le lecteur en déduit qu'il s'agit du 19 décembre 1978, journée Ville morte, puis manifestation de vingt-cinq mille personnes. Cette planche (numéro 55), comme toutes les autres, présente un titre en haut : Silence (2), ce qui renvoie par rapprochement à la page intitulée Silence (planche 24) où Vincent contemple la partie potagère du jardin, en silence. L'ouvrage se termine de six pages, au cours de laquelle l'auteur parvient à s'évader. le lecteur comprend que Vincent est entré dans l'âge de l'adolescence où il s'émancipe, devient plus autonome et construit sa personnalité adulte avec ce qu'il a été enfant, ce qui a été transmis par ses parents et par son environnement, et ses expériences sans eux, avec d'autres individus. Finalement, il n'aura presque pas parlé de sa sœur. Pour autant, le lecteur a découvert avec curiosité ces souvenirs d'enfance, transcrits par une narration visuelle aussi élégante et sophistiquée, que potentiellement déroutante par son esprit de dérision et de fantaisie. Il a fait l'expérience de l'universalité de certaines prises de conscience, de la manière dont l'environnement géographique, familial, socio-culturel façonne l'enfant et l'adolescent en devenir, avec une forme aussi personnelle qu'affective à sa manière.
Truman Capote - Retour à Garden City
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984. Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser… Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais… Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.