Je suis tout à fait le cœur de cible de ce genre d’album, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai parcouru. Troisième album de cette maison d’édition que je lis, et il confirme leur politique éditoriale très originale, et leurs partis pris (comiques, idéologiques) qui tous me siéent.
Ici pas de vieilles bandes américaines libres de droits et détournées, mais une accumulation de strips qui tous jouent sur un humour assez corrosif : humour con et/ou noir parfois, humour absurde toujours (quelques accointances parfois avec le travail de Reuzé ou Fabcaro – un clin d’œil/hommage à Zaï Zaï Zaï Zaï occupe même la page 20 !). Tienstiens nous livre une vision atroce et décalée de notre société.
Car, au travers d’un humour que j’ai trouvé très efficace (quelques éclats de rire et de très nombreux sourires), tienstiens dézingue, en s’en donnant à cœur-joie, quelques têtes de gondole politiques ou médiatiques (Macron ; Christian Clavier, etc.) et surtout, à coup de parodies du Surfeur d’argent, ou de brainstormings de cabinets de communicants, il s’attaque à la doxa ultralibérale : on aperçoit même au cours d’un strip l’– excellent – économiste Frédéric Lordon. Quant à Koko, le gorille qui a du mal avec le capitalisme, c’est un vrai champion de la contreculture qui a du mal à assimiler une leçon d'ultralibéralisme !
Excellent et très drôle, j’en redemande ! Tellement d’ailleurs qu’alors que je l’avais emprunté, je l’ai acheté aujourd’hui lors d’une virée à Paris.
C'est ma première incursion en territoire Hanuka. Et c'est bien évidemment le titre (c'est d'actualité) qui m'a attiré vers le Juif Arabe.
C'est très bon. A commencer par ce graphisme minimaliste mais qui tire l'essentiel, que ce soit des expressions ou des paysages. Ça m'a énormément rappelé Ronson de César Sebastian, l'une de mes dernières lectures et gros coup de cœur. C'est tout à fait le genre de dessin que j'affectionne. Question couleurs, j'aime aussi beaucoup le choix de ces aplats de couleurs qui apportent un côté très dynamique. Enfin, Asaf Hanuka procède à une petite inversion des conventions qui, mine de rien, apporte un gros surplus de sens. En effet, les scènes censées se dérouler dans le présent sont en noir et blanc, contenant parfois une discrète touche de couleur qui fait, là encore, toujours sens (par exemple le bleu de la mer qui étincelle comme une lueur d'espoir, ou le rouge qui détoure le visage lors d'une scène tragique), alors que les flashbacks et les souvenirs racontés par le père de l'auteur (ou l'un de ses amis) sont en couleurs. Personnellement, j'y décèle une résonance forte avec la situation actuelle, terrible et embourbée (d'où les scènes actuelles en noir et blanc donc), bien que cette BD ait été réalisée bien avant les attentats du Hamas contre Israël et le massacre des palestiniens de Gaza par l'état hébreux (presque 40000 morts à ce jour). Toujours selon cette idée, les souvenirs, du point de vue de l'auteur, demeurent vivants et apportent toute la nuance que mérite la situation présente (d'où les scènes passées en couleurs).
Je ne veux rien dévoiler de l'histoire, sinon qu'elle est assez folledingue, et surtout très touchante, à commencer par le fait qu'elle soit vraie. En effet, l'auteur enquête sur son histoire familiale, occasion pour lui comme pour le lecteur, de plonger au cœur des relations intimes qui unissaient (autrefois) juifs et arabes. Mais elle est aussi bouleversante parce qu'elle résonne bien entendu on-ne-peut-plus fortement avec l'actualité. Ainsi, au fil des pages, on parvient à entrevoir toute la complexité de l'Histoire, et tout particulièrement celle de la famille de l'auteur, la petite histoire. Par ce biais, Hanuka apporte de la nuance ! Nuance salutaire, toujours, contre les prises de position radicales qui semblent désormais être devenue la norme dans notre monde numérisé, sommant les individus de prendre immédiatement position et de tenir cette position coute que coute, quitte à envenimer les choses. Non, "les choses" ne sont jamais noires ou blanches. C'est une idée à laquelle je crois dur comme fer. Il existe derrière toute situation une palette de couleurs subtiles, palette que l'auteur orchestre donc parfaitement.
Outre le fait que l'actualité vient percuter cette BD de plein fouet, il y a dans ces souvenirs une urgence que vient souligner un dénouement peu commun. Sans en dire plus, la tension monte progressivement à mesure que l'histoire avance. Le tissage scénaristique où s'entrecroisent passés et présents (je mets ces mots volontairement au pluriel) débouche sur une enquête en définitive presque policière, et quand le dénouement éclate, le lecteur en a partout sur lui et gros dans la tête, assez nourrir une réflexion sur le sujet. Une histoire magnifique au point qu'elle en devient presque une parabole, mais aussi un ouvrage salutaire et tout à fait bienvenu. Gros coup de cœur !
J'ai vraiment beaucoup aimé cette série de Sylvain Savoia. Plus je découvre le travail de cet auteur et plus j'ai de l'admiration pour ses créations.
L'ouvrage s'articule autour de deux récits qui se renvoient l'un l'autre à une image de la responsabilité de l'humanité sur son présent.
Une partie documentaire où Savoia intervient de façon humble et précieuse. Il y a de l'humilité devant les éléments d'une nature hostile et résiliente à la présence de l'homme. Toutefois cette présence est précieuse au devoir de mémoire d'une aventure humaine à la fois tragique et grandiose. C'est tragique car cela renvoie à une des périodes les plus sombres de l'histoire de notre pays. Mais c'est grandiose de voir comment un groupe d'hommes et de femmes a pu trouver les ressources pour s'organiser et survivre des années sur cette minuscule île volcanique et sableuse.
La construction est compliquée car il s'agit de passer du récit de fiction très émotionnel à un récit documentaire scientifique bien plus raisonnable et froid. Le risque de déséquilibrer les deux parties était réel.
C'est tout l'art de Savoia d'introduire une part de poésie où réflexions personnelles dans la partie contemporaine. J'ai souvent été séduit par les analyses de l'auteur sur son action et sur ses positions tout au long des découvertes effectuées. Ses pensées font ainsi un pont avec justesse vers l'autre partie du récit qui met en valeur les grandes qualités humaines du groupe Malgache avec la jeune Tsimiavo en tête de proue.
L'auteur ne propose pas un récit moralisateur car la dénonciation de l'esclavagisme se fait d'elle-même : d'un côté un capitaine cupide et incompétent de l'autre un groupe qui montre toutes ses qualités avec des hommes et des femmes abandonnées mais libres de faire valoir leur résistance et leur résilience face à l'adversité. Au milieu, un groupe illustré par le lieutenant Castellan qui accepte l'ignominie de son époque comme un fait économique établi tout en gardant une lueur de conscience d'humanisme au fond de lui-même.
J'ai trouvé le final très émouvant et plein d'espoir dans un sursaut d'humanité.
Graphiquement Savoia travaille sur deux styles qui permettent de différencier les deux récits. La partie doc utilise un trait précis avec des personnages souvent en bustes ou figés dans leurs actions de recherches. La part est belle pour les détails des équipements, de la faune ou de l'océan. Le texte est très présent et souvent d'excellente qualité.
La partie fiction revient à un dessin plus rond avec des séquences narratives plus visuelles et longues aux plans plus larges. La voix off devient rare et seuls les dialogues plus intimes nous font rentrer dans le quotidien possible des survivants avec beaucoup d'émotion.
La mise en couleur est de toute beauté sachant traduire avec bonheur une lumière qui rend ces paysages hostiles mais sublimes.
Une excellente lecture pour découvrir et faire partager un devoir de mémoire.
J'ai trouvé cette lecture détente assez plaisante. Les deux parties sont bien distinctes avec une partie polar assez classique dans un environnement très particulier. La seconde partie s'ouvre à un extérieur pas si hostile dans un récit à tendance écologique pessimiste. C'est le commissaire Toussaint qui porte les thématiques de la série.
On retrouve une thématique que reprendra Guillaume Singelin dans son excellent Frontier sur la responsabilité des scientifiques dans la réponse à apporter aux vilaines compagnies avides d'exploiter et ainsi de détruire tout élément naturel.
J'ai bien aimé le second tome qui apporte une réponse assez désabusée sur la vanité des positions des uns ou des autres. Un mal est-il légitime pour défendre une "juste cause" ? Si la belle Eunice en est convaincue le parcours de son coéquipier pourrait lui montrer le contraire.
Avec un récit divertissant, rythmé et bien construit Appollo livre un questionnement subtilement assez profond.
Le graphisme de Bruno est très original et nous sort des sentiers habituels. J'aime bien ce style épuré qui réussit à traduire de l'expression malgré des visages avec peu de détails. Dans chaque case l'auteur équilibre la présence des personnages avec celle de leur environnement qui devient ainsi un personnage à part entière. C'est ce dernier qui a le dernier mot.
La mise en couleur de Laurence Croix participe pleinement à la narration par ses contrastes ou ses harmonies dans les gris-bleus, les kakis ou les orangés.
Une lecture sympathique et très plaisante 3.5
Une belle petite histoire se déroulant durant les croisades: des aventuriers, humains comme animaux, s'avèrent être des morts revenus à la vie et tous affligés d'un "défaut" suite à leur mort, comme une sorcière morte brûlée vive et qui a la peau noire comme du bois brûlé.
Nos amis décident ensemble d'aller à Jérusalem pour obtenir d'une congrégation de moines un philtre qui les ramènera à la vie et restaurera leurs corps respectifs dans leur état d'origine. Problème: ces moines ne font pas la magie gratis d'une, deux ils veulent que l'argent soit acquis de manière honnête, une notion assez particulière et difficile à respecter dans un Moyen-Age pas vraiment réputé pour sa douceur.
Les dessins un peu naïfs correspondent à merveille à l'esprit de ce conte étalé sur deux tomes, nous dévoilant petit à petit les raisons du trépas des différents membres de l'équipe, ainsi que des nombreux détails sur leur quête d'argent.
Il y a aussi plusieurs niveaux de lecture qui rendent la chose intéressante :
1)Philosophique: qu'est ce que l'honnêteté? Quels moyens sont légitimes pour arriver à ses fins? Qui est vraiment coupable?
2)Humoristique: la course effrénée d'un personnage pour obtenir de l'argent honnête peut franchement prêter à rire
3)Sentimentale: c'est aussi une histoire sur l'amour et l'amitié.
Le seul reproche qu'on peut adresser à de diptyque, c'est que c'est un diptyque justement : la fin est belle, mais franchement expédiée, et je pense qu'on aurait mérité un album de plus.
Je poursuis la lecture des Lemire disponible dans ma bibliothèque locale et franchement, c'est un excellent opus que voici !
Jeff Lemire bat le même fer que dans les autres BD que j'ai lu de lui : personnage masculin torturé, rapport au père (ici encore disparu), questionnement sur l'avenir avec une naissance. On sent que l'auteur brasse des thématiques qui l'intéresse mais arrive à chaque fois à convoquer une autre façon de faire. Ici, j'ai trouvé l'ensemble prenant et surtout la résolution semi-optimiste qui amène un espoir pour l'avenir.
Il faut dire que ça commence par un type alcoolique et violent, ça continue avec la soeur SDF et toxico, mais je trouve qu'on ne verse pas spécialement dans un cliché misérabiliste. Il y a la question des petites villes de province dans le Canada, les familles violentes dont les schémas se répètent (le père qui reste présent comme un fantôme est bien dosé), mais aussi les Premières nations du Canada et la coupure du lien familiales. Il y a une continuité logique qui m'a semblé brasser les sujets de manière pertinente. D'ailleurs la question de la répétition de la violence au sein des familles m'a plu, notamment dans le discours de la sœur au père et ce final, qui repose sur une logique que j'apprécie. Savoir tourner le dos à la violence et comprendre d'où elle vient est salutaire, je trouve que le message est bien plus pertinent que de nombreuses œuvres qui se contentent de la présenter au final comme importante dans certaines situations. Ici, il y a un vrai rejet de celle-ci et une proposition plus crédible pour l'avenir.
Le dessin est toujours le même, efficace et bien réalisé sur les ambiances. On a des gueules impayables, des paysages d'une blancheur immaculée et l'utilisation des arbres droits caractéristiques du grand nord (je pense que ce sont des bouleaux mais je ne suis pas certain) qui rappellent des barreaux de prison, ceux qui enferment les personnages principaux dans une routine et dans leur vie. D'ailleurs l'échappée finale se fera dans un environnement vide de tout. Lemire est pertinent dans son trait, aucun doute. Je recommande ses lectures, pour l'instant c'est un presque sans faute selon moi !
Étonnante BD, dans le sens où elle est si spécifique qu'il est dur d'en parler sans donner l'impression qu'elle est un peu trop étrange pour un lecteur moyen. Mais en même temps c'est une BD qui m'a happée tout du long jusqu'à la dernière page en étant immergé dedans sans jamais en sortir.
Nous sommes ici de plein pied dans la SF Space Opéra, la grande SF qui ne s’embarrasse de rien sur le plan technique. D'ailleurs l'univers crée ici n'a rien de logique mécaniquement parlant, c'est juste un univers original et surprenant, sans prise de tête. J'ai d'ailleurs beaucoup apprécié celui-ci, qui joue sur des tableaux que je n'avais jamais vraiment vu développé comme l'absence totale d'hommes. Si j'ai une petite idée des raisons qui ont poussée l'autrice à faire ce choix-là, je trouve qu'il est très bienvenue. C'est une idée simple mais excellente pour caractériser un monde différent.
Plusieurs choses surnagent dans l'ensemble, et le discours porté par Julie vers le dernier tiers de l'ouvrage me semble porter presque tout le message de la BD, sur la tolérance, l'ouverture d'esprit et l'écoute les uns des autres. C'est clairement ce qui conduit aussi le dernier segment de l'ouvrage, et je trouve le message bien pensé, bien amené et franchement pertinent.
Le dessin de la BD est surprenant mais je le trouve très beau. Il a un air léger et fragile, mais se tient sur l'ensemble de la BD qui est franchement longue. C'est un régal pour les yeux et un sacré exploit d'avoir réussi à tenir sur tant de planches ! Le bébé pèse un sacré poids et on en prend plein les mirettes entre les bâtiments à l'abandon, les grands vides de l'espace puis l'Escalier, lorsqu'on le découvre enfin. L'autrice s'est dépassée !
C'est le genre de BD qui surprend dans le bon sens du terme. Il faut un petit moment avant que l'on comprenne où elle veut nous emmener, ce que nous aurons, mais si on accepte de se laisser porter par le courant, c'est une BD qui entraine sans nous lâcher. Personnellement j'étais très vite à fond dedans et j'ai carrément englouti la BD dans la soirée, alors que je m'étais promis d'en garder pour le lendemain. Réussite éclatante pour l'autrice ! Chapeau bas.
Ca devait déconner sévèrement dans le foyer des Karali, entre Edouard (Edika) et Paul (Carali), tous deux experts es déconne absurde avec des personnages à gros nez partout.
L'un publié dans Fluide Glacial, bon enfant, et l'autre dans Psikopat, plus trash.
Et c'est Edika qui a décroché le pompon de la célébrité, plus "consensuel" va-t-on dire. Alors attention, c'est gras, scato, érotique mais pas malaisant ou méchant. A l'inverse du pape dans cette catégorie, Vuillemin, on peut prêter un album d'Edika à un pote sans passer pour un infréquentable.
Car Edika ne fait pas sourire ni réfléchir mais réellement rire. Ca n'a pas de sens, les réactions de tous les personnages (et quels personnages! Mention spécial au chat, sans équivalent) sont en décalage permanent, il n'y a pas de chute mais ce n'est pas frustrant car la prochaine histoire sera tout aussi poilante.
Bref vous aurez compris que j'adore Edika et l'achat de 3-4 albums indispensables pour vous faire retrouver le sourire après une dure journée de labeur.
On peut investir sur soi-même comme un chef d'entreprise investit sur une machine ou sur un nouvel employé.
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Cet ouvrage paru en 2014 apparaît classé dans les bandes dessinées : en fait il s'agit de textes, chacun consacrés à un capitaliste différent, accompagnés d'un ou deux gags en bande dessinée, avec une répartition d'environ 80% texte, 20?. Il a été réalisé par Benoist Simmat, journaliste économique et essayiste, et par Vincent Caut bédéiste. Ils passent en revue trente-sept économistes remarquables, répartis en trois grands chapitres : les classiques (XIXe siècle avec treize économistes), les révolutionnaires (XXe siècle, avec onze économistes), les contemporains (XXIe siècle, avec treize économistes). Chaque chapitre s'ouvre avec une introduction : les impairs de nos pères pour le XIXe siècle, le temps des dynamiteurs pour le XXe, Vive la crise ! pour le XXIe. L'ouvrage débute avec une préface de deux pages, écrite par Jean-Marc Daniel (spécialiste de la politique économique et professeur), une introduction de quatre pages : la science économique est née ce jour-là… Il se termine avec une conclusion de deux pages, un glossaire de cinq pages, un index d'une page, et une page de références et de remerciements. Ces deux auteurs ont ensuite réalisé un ouvrage consacré à La ligue des capitalistes extraordinaires (2015).
Introduction. En l'an de grâce 1764, au cours d'un dimanche de fin d'été, deux gentlemen eurent une longue et passionnante conversation au premier étage d'une auberge de Compiègne. L'un, Adam Smith, était un Écossais, célèbre en Angleterre pour son œuvre de philosophe où tout le monde connaissait son faciès disgracieux reproduit sur les gazettes du pays. L'autre, François Quesnay, un Français très connu lui aussi, mais dans la France de Louis XIV, était un physicien courtisé qui exerçait la fonction très symbolique de barbier du roi, c'est-à-dire médecin personnel de sa Majesté. Ils parlent économie.
Adam Smith (1723-1790) : le saint patron de la productivité. Sa Main Invisible est devenue la parabole de tous les capitalistes du monde. Adam Smith porte un prénom rêvé pour être le premier des économistes extraordinaires. Ce natif de la petite ville de Kirkcaldy (nord-est de l'Écosse), qui souffrait d'une maladie nerveuse lui faisant sans cesse opiner du menton, sera toute sa vie un professeur totalement farfelu, à la distraction légendaire. Malgré, cela, quelques années avant la Révolution française, l'Europe entière accourait à Glasgow pour écouter les leçons magistrales de ce professeur de morale – discipline universitaire des temps anciens, mélange de théologie, de philosophie et d'économie politique. Voltaire ou Hume commentaient son œuvre ; Benjamin Franklin en personne lui avait rendu visite. Un jour, un premier ministre de sa majesté s'était même levé alors qu'il entrait dans une pièce. Smith est l'homme d'un ouvrage célébrissime, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, grande fresque théorique sur l'émergence de la société marchande. Pourtant rien, mais alors vraiment rien ne destinait le jeune Adam à devenir cette figure légendaire dont les traders analphabètes actuels s'offrent encore le maître livre (pour caler leur armoire ?).
Cet ouvrage brosse donc le portrait de trente-sept économistes d'Adam Smith à Thomas Picketty. Chaque entrée est structurée de la même manière. D'abord le nom de l'économiste, ses dates de naissance et de mort (s'il est décédé), une formule pour le qualifier, une courte phrase pour synthétiser son apport. Un exemple : Karl Marx (1818-1883), le pervers narcissique de la plus-value. Son pavé de 2.500 pages a mis la moitié du monde à la corvée de patates. Puis le chapitre qui lui est consacré se compose de trois parties intitulées : Vis sa vie, Thèse antithèse foutaise, Pourquoi il s'est planté, merci ! En fonction de l'importance de l'économiste, de sa renommée ou de ce qu'il a laissé dans l'histoire de cette discipline, l'entrée peut compter de deux à six pages. Elle comprend un ou deux gags sous forme de bande dessinée. Les entrées les plus longues peuvent comprendre également un cas pratique (toujours pour Marx : le marxisme appliqué à la crise de 2008) et une anecdote qui tue (les péripéties de l'édition du Capital de 1867 pour le livre I, à 1910 pour le livre IV, et même une adaptation en manga par la suite). Chaque entrée se termine avec la référence de l'ouvrage de l'économiste, passé à la postérité. Comme les titres en exemple ci-dessus l'indiquent, la tonalité de la rédaction comporte une fibre moqueuse ou insolente. Les bandes dessinées s'inscrivent également dans un registre comique, faisant la part belle à la dérision, à partir d'une anecdote ou d'un trait de caractère réel ou supposé, ces économistes pouvant se montrer mesquins, capricieux, infantiles, colériques, ou bien sûr près de leurs sous. Ces gags font office de respiration illustrée plaisante et bienvenue, sans avoir la prétention d'être révélatrices ou pénétrantes.
Une entreprise particulièrement ambitieuse que de vouloir faire connaître l'histoire de cette discipline, l'économie, au travers de textes synthétiques et vivant, présentant la vie, la thèse principale et ses limites d'un économiste remarquable. Dans la conclusion, l'auteur présente les questions auxquelles il a voulu répondre, ou plutôt la problématique qui s'est imposée à lui. L'économie est-elle une science ou un débat ? Est-ce une discipline promouvant une méthode réfutable pour faire avancer la connaissance ? Ou une confrontation entre outils et potions devant entrer dans la composition des politiques économiques et sociales ? Il conclut par le fait qu'il s'agit d'une discipline encore jeune, qui n'a pas atteint l'âge de maturité et que bien souvent elle ne sait fournir que des explications a posteriori, bien loin de pouvoir produire des théories sur la base d'expériences reproductibles, qui serait capables de prévoir quoi que ce soit. le lecteur en ressort avec cette impression que la balance penche fortement du côté Débat, surtout par le fait que la dernière partie de chaque entrée s'intitule Pourquoi il s'est planté, merci !
L'auteur a mis le nom des trois économistes les plus célèbres en couverture : Adam Smith et sa Main Invisible, Karl Marx et son Capital, John Maynard Keynes et l‘absence de mécanisme menant au plein emploi. Pas sûr que le lecteur en connaisse beaucoup d'autres, et c'est d'ailleurs un ouvrage qui s'adresse plutôt aux novices ou débutants en la matière, un ouvrage de vulgarisation. Pour autant chaque entrée est dense et la matière en elle-même induit un bon niveau de conceptualisation. de fait, le lecteur se rend vite compte qu'il apprécie les respirations apportées par les bandes dessinées, même leur humour qui repose sur des mécanismes basiques. Il apprécie également l'impertinence des textes, apportant là aussi une forme de dédramatisation bienvenue, et souvent très savoureuse. Par exemple, dans le glossaire, la définition de la Main Invisible, concept formulé par Adam Smith : magie intrinsèque au marché où la confrontation des égoïsmes et la recherche frénétique des intérêts particuliers aboutit à la satisfaction générale. Pour autant, de temps à autre, le lecteur revient sur un économiste précédent ou sur un paragraphe pour se remettre en tête l'exacte formulation de l'auteur, et en réévaluer le sens au vu de ce qu'il a lu par la suite. Les trois parties consacrées à chaque économiste prennent tout leur sens : la partie biographique pour comprendre le contexte historique dans lequel il a développé ses concepts, la partie théorique très synthétique sur son apport à la discipline, et la mise en perspective au regard de l'évolution de l'économie dans les décennies qui ont suivi. À chaque fois, l'auteur trouve facilement à redire, c'est-à-dire des événements, des évolutions des comportements qui ont contredit la théorie de l'économiste.
Pour autant, chaque entrée se révèle intéressante et instructive. Au fil des trente-sept présentations, le lecteur retrouve ou découvre de grandes notions d'économie, depuis la Main Invisible jusqu'au constat que la machine capitaliste fabrique des inégalités (Thomas Pikkety), en passant par les projections d'accroissement de la population (Thomas R. Maltus), la rente foncière (David Ricardo), l'utilité marginale (Léon Walras), l'optimum de Pareto (la loi des 80/20 de Vilfredo Pareto), le processus de destruction créatrice (Joseph Schumpeter), le développement de la bureaucratie au détriment du profit (John K. Galbraith), la théorie du capital humain (Gary Stanley Becker), les inégalités en termes d'information (Joseph Stiglitz), l'indice de développement humain (IDH, Amartya Sen), la place et le rôle des oligopoles (Jean Tirole), etc. Par exemple, il peut savourer la théorie du capital humain. le beckerisme, ou théorie du capital humain, est universellement discuté car son postulat repose sur une évidence rarement étudiée par ces fainéants d'économistes : on peut investir sur soi-même comme un chef d'entreprise investit sur une machine ou sur un nouvel employé. Avec cet éclairage, il comprend mieux certaines visées du développement personnel en provenance des États-Unis, en particulier sur la façon d'envisager ses amitiés, à l'aune de ce qu'elles apportent, pour ne pas dire du potentiel de ce qu'elles peuvent rapporter.
Les auteurs attirent le lecteur potentiel avec un titre référentiel (La ligue des Gentlemen Extraordinaires, d'Alan Moore & Kevin O'Neill), des bandes dessinées humoristiques. L'ouvrage commence tranquillement avec une préface, une introduction, et passe au premier de tous : Adam Smith. La forme retenue fait sens très rapidement, à la fois les notes d'humour pour aérer un propos concis et dense sur une discipline conceptuelle, la volonté de donner un minimum de personnalité à chaque économiste, le propos à la tonalité parfois railleuse, mais toujours compensé par un exposé synthétique et clair de l'apport de l'économiste considéré à la compréhension de mécanismes complexes, sa filiation dans l'histoire de la discipline, et les limites d'application de sa théorie. Un ouvrage très instructif et très édifiant, enrichissant la culture personnelle sur un sujet qui entretient des relations avec la politique, la sociologie, la philosophie, et qui parle franchement.
One Punch Man est le meilleur manga parodique, et l'un des meilleurs mangas qui soit. Voilà. Les dessins sont absolument sublimes et dépassent en dynamisme et en qualité les shonens les plus vendus au monde. Le scénario, bien que volontairement complètement débile, réussit l'exploit de tenir le lecteur en haleine sur une série où le héros démarre au summum de sa puissance. Les références aux plus gros Shonens sont multiples, les vannes s'enchaînent et les combats les plus épiques sont tournés en dérision avec une maîtrise impressionnante. Bien sûr, il est recommandé d'avoir à la fois mangé du Shonen et être doté d'un solide second degré pour apprécier cette oeuvre à sa juste valeur.
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Koko n'aime pas le capitalisme
Je suis tout à fait le cœur de cible de ce genre d’album, et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai parcouru. Troisième album de cette maison d’édition que je lis, et il confirme leur politique éditoriale très originale, et leurs partis pris (comiques, idéologiques) qui tous me siéent. Ici pas de vieilles bandes américaines libres de droits et détournées, mais une accumulation de strips qui tous jouent sur un humour assez corrosif : humour con et/ou noir parfois, humour absurde toujours (quelques accointances parfois avec le travail de Reuzé ou Fabcaro – un clin d’œil/hommage à Zaï Zaï Zaï Zaï occupe même la page 20 !). Tienstiens nous livre une vision atroce et décalée de notre société. Car, au travers d’un humour que j’ai trouvé très efficace (quelques éclats de rire et de très nombreux sourires), tienstiens dézingue, en s’en donnant à cœur-joie, quelques têtes de gondole politiques ou médiatiques (Macron ; Christian Clavier, etc.) et surtout, à coup de parodies du Surfeur d’argent, ou de brainstormings de cabinets de communicants, il s’attaque à la doxa ultralibérale : on aperçoit même au cours d’un strip l’– excellent – économiste Frédéric Lordon. Quant à Koko, le gorille qui a du mal avec le capitalisme, c’est un vrai champion de la contreculture qui a du mal à assimiler une leçon d'ultralibéralisme ! Excellent et très drôle, j’en redemande ! Tellement d’ailleurs qu’alors que je l’avais emprunté, je l’ai acheté aujourd’hui lors d’une virée à Paris.
Le Juif arabe
C'est ma première incursion en territoire Hanuka. Et c'est bien évidemment le titre (c'est d'actualité) qui m'a attiré vers le Juif Arabe. C'est très bon. A commencer par ce graphisme minimaliste mais qui tire l'essentiel, que ce soit des expressions ou des paysages. Ça m'a énormément rappelé Ronson de César Sebastian, l'une de mes dernières lectures et gros coup de cœur. C'est tout à fait le genre de dessin que j'affectionne. Question couleurs, j'aime aussi beaucoup le choix de ces aplats de couleurs qui apportent un côté très dynamique. Enfin, Asaf Hanuka procède à une petite inversion des conventions qui, mine de rien, apporte un gros surplus de sens. En effet, les scènes censées se dérouler dans le présent sont en noir et blanc, contenant parfois une discrète touche de couleur qui fait, là encore, toujours sens (par exemple le bleu de la mer qui étincelle comme une lueur d'espoir, ou le rouge qui détoure le visage lors d'une scène tragique), alors que les flashbacks et les souvenirs racontés par le père de l'auteur (ou l'un de ses amis) sont en couleurs. Personnellement, j'y décèle une résonance forte avec la situation actuelle, terrible et embourbée (d'où les scènes actuelles en noir et blanc donc), bien que cette BD ait été réalisée bien avant les attentats du Hamas contre Israël et le massacre des palestiniens de Gaza par l'état hébreux (presque 40000 morts à ce jour). Toujours selon cette idée, les souvenirs, du point de vue de l'auteur, demeurent vivants et apportent toute la nuance que mérite la situation présente (d'où les scènes passées en couleurs). Je ne veux rien dévoiler de l'histoire, sinon qu'elle est assez folledingue, et surtout très touchante, à commencer par le fait qu'elle soit vraie. En effet, l'auteur enquête sur son histoire familiale, occasion pour lui comme pour le lecteur, de plonger au cœur des relations intimes qui unissaient (autrefois) juifs et arabes. Mais elle est aussi bouleversante parce qu'elle résonne bien entendu on-ne-peut-plus fortement avec l'actualité. Ainsi, au fil des pages, on parvient à entrevoir toute la complexité de l'Histoire, et tout particulièrement celle de la famille de l'auteur, la petite histoire. Par ce biais, Hanuka apporte de la nuance ! Nuance salutaire, toujours, contre les prises de position radicales qui semblent désormais être devenue la norme dans notre monde numérisé, sommant les individus de prendre immédiatement position et de tenir cette position coute que coute, quitte à envenimer les choses. Non, "les choses" ne sont jamais noires ou blanches. C'est une idée à laquelle je crois dur comme fer. Il existe derrière toute situation une palette de couleurs subtiles, palette que l'auteur orchestre donc parfaitement. Outre le fait que l'actualité vient percuter cette BD de plein fouet, il y a dans ces souvenirs une urgence que vient souligner un dénouement peu commun. Sans en dire plus, la tension monte progressivement à mesure que l'histoire avance. Le tissage scénaristique où s'entrecroisent passés et présents (je mets ces mots volontairement au pluriel) débouche sur une enquête en définitive presque policière, et quand le dénouement éclate, le lecteur en a partout sur lui et gros dans la tête, assez nourrir une réflexion sur le sujet. Une histoire magnifique au point qu'elle en devient presque une parabole, mais aussi un ouvrage salutaire et tout à fait bienvenu. Gros coup de cœur !
Les Esclaves oubliés de Tromelin
J'ai vraiment beaucoup aimé cette série de Sylvain Savoia. Plus je découvre le travail de cet auteur et plus j'ai de l'admiration pour ses créations. L'ouvrage s'articule autour de deux récits qui se renvoient l'un l'autre à une image de la responsabilité de l'humanité sur son présent. Une partie documentaire où Savoia intervient de façon humble et précieuse. Il y a de l'humilité devant les éléments d'une nature hostile et résiliente à la présence de l'homme. Toutefois cette présence est précieuse au devoir de mémoire d'une aventure humaine à la fois tragique et grandiose. C'est tragique car cela renvoie à une des périodes les plus sombres de l'histoire de notre pays. Mais c'est grandiose de voir comment un groupe d'hommes et de femmes a pu trouver les ressources pour s'organiser et survivre des années sur cette minuscule île volcanique et sableuse. La construction est compliquée car il s'agit de passer du récit de fiction très émotionnel à un récit documentaire scientifique bien plus raisonnable et froid. Le risque de déséquilibrer les deux parties était réel. C'est tout l'art de Savoia d'introduire une part de poésie où réflexions personnelles dans la partie contemporaine. J'ai souvent été séduit par les analyses de l'auteur sur son action et sur ses positions tout au long des découvertes effectuées. Ses pensées font ainsi un pont avec justesse vers l'autre partie du récit qui met en valeur les grandes qualités humaines du groupe Malgache avec la jeune Tsimiavo en tête de proue. L'auteur ne propose pas un récit moralisateur car la dénonciation de l'esclavagisme se fait d'elle-même : d'un côté un capitaine cupide et incompétent de l'autre un groupe qui montre toutes ses qualités avec des hommes et des femmes abandonnées mais libres de faire valoir leur résistance et leur résilience face à l'adversité. Au milieu, un groupe illustré par le lieutenant Castellan qui accepte l'ignominie de son époque comme un fait économique établi tout en gardant une lueur de conscience d'humanisme au fond de lui-même. J'ai trouvé le final très émouvant et plein d'espoir dans un sursaut d'humanité. Graphiquement Savoia travaille sur deux styles qui permettent de différencier les deux récits. La partie doc utilise un trait précis avec des personnages souvent en bustes ou figés dans leurs actions de recherches. La part est belle pour les détails des équipements, de la faune ou de l'océan. Le texte est très présent et souvent d'excellente qualité. La partie fiction revient à un dessin plus rond avec des séquences narratives plus visuelles et longues aux plans plus larges. La voix off devient rare et seuls les dialogues plus intimes nous font rentrer dans le quotidien possible des survivants avec beaucoup d'émotion. La mise en couleur est de toute beauté sachant traduire avec bonheur une lumière qui rend ces paysages hostiles mais sublimes. Une excellente lecture pour découvrir et faire partager un devoir de mémoire.
Biotope
J'ai trouvé cette lecture détente assez plaisante. Les deux parties sont bien distinctes avec une partie polar assez classique dans un environnement très particulier. La seconde partie s'ouvre à un extérieur pas si hostile dans un récit à tendance écologique pessimiste. C'est le commissaire Toussaint qui porte les thématiques de la série. On retrouve une thématique que reprendra Guillaume Singelin dans son excellent Frontier sur la responsabilité des scientifiques dans la réponse à apporter aux vilaines compagnies avides d'exploiter et ainsi de détruire tout élément naturel. J'ai bien aimé le second tome qui apporte une réponse assez désabusée sur la vanité des positions des uns ou des autres. Un mal est-il légitime pour défendre une "juste cause" ? Si la belle Eunice en est convaincue le parcours de son coéquipier pourrait lui montrer le contraire. Avec un récit divertissant, rythmé et bien construit Appollo livre un questionnement subtilement assez profond. Le graphisme de Bruno est très original et nous sort des sentiers habituels. J'aime bien ce style épuré qui réussit à traduire de l'expression malgré des visages avec peu de détails. Dans chaque case l'auteur équilibre la présence des personnages avec celle de leur environnement qui devient ainsi un personnage à part entière. C'est ce dernier qui a le dernier mot. La mise en couleur de Laurence Croix participe pleinement à la narration par ses contrastes ou ses harmonies dans les gris-bleus, les kakis ou les orangés. Une lecture sympathique et très plaisante 3.5
The Ex-People
Une belle petite histoire se déroulant durant les croisades: des aventuriers, humains comme animaux, s'avèrent être des morts revenus à la vie et tous affligés d'un "défaut" suite à leur mort, comme une sorcière morte brûlée vive et qui a la peau noire comme du bois brûlé. Nos amis décident ensemble d'aller à Jérusalem pour obtenir d'une congrégation de moines un philtre qui les ramènera à la vie et restaurera leurs corps respectifs dans leur état d'origine. Problème: ces moines ne font pas la magie gratis d'une, deux ils veulent que l'argent soit acquis de manière honnête, une notion assez particulière et difficile à respecter dans un Moyen-Age pas vraiment réputé pour sa douceur. Les dessins un peu naïfs correspondent à merveille à l'esprit de ce conte étalé sur deux tomes, nous dévoilant petit à petit les raisons du trépas des différents membres de l'équipe, ainsi que des nombreux détails sur leur quête d'argent. Il y a aussi plusieurs niveaux de lecture qui rendent la chose intéressante : 1)Philosophique: qu'est ce que l'honnêteté? Quels moyens sont légitimes pour arriver à ses fins? Qui est vraiment coupable? 2)Humoristique: la course effrénée d'un personnage pour obtenir de l'argent honnête peut franchement prêter à rire 3)Sentimentale: c'est aussi une histoire sur l'amour et l'amitié. Le seul reproche qu'on peut adresser à de diptyque, c'est que c'est un diptyque justement : la fin est belle, mais franchement expédiée, et je pense qu'on aurait mérité un album de plus.
Winter Road
Je poursuis la lecture des Lemire disponible dans ma bibliothèque locale et franchement, c'est un excellent opus que voici ! Jeff Lemire bat le même fer que dans les autres BD que j'ai lu de lui : personnage masculin torturé, rapport au père (ici encore disparu), questionnement sur l'avenir avec une naissance. On sent que l'auteur brasse des thématiques qui l'intéresse mais arrive à chaque fois à convoquer une autre façon de faire. Ici, j'ai trouvé l'ensemble prenant et surtout la résolution semi-optimiste qui amène un espoir pour l'avenir. Il faut dire que ça commence par un type alcoolique et violent, ça continue avec la soeur SDF et toxico, mais je trouve qu'on ne verse pas spécialement dans un cliché misérabiliste. Il y a la question des petites villes de province dans le Canada, les familles violentes dont les schémas se répètent (le père qui reste présent comme un fantôme est bien dosé), mais aussi les Premières nations du Canada et la coupure du lien familiales. Il y a une continuité logique qui m'a semblé brasser les sujets de manière pertinente. D'ailleurs la question de la répétition de la violence au sein des familles m'a plu, notamment dans le discours de la sœur au père et ce final, qui repose sur une logique que j'apprécie. Savoir tourner le dos à la violence et comprendre d'où elle vient est salutaire, je trouve que le message est bien plus pertinent que de nombreuses œuvres qui se contentent de la présenter au final comme importante dans certaines situations. Ici, il y a un vrai rejet de celle-ci et une proposition plus crédible pour l'avenir. Le dessin est toujours le même, efficace et bien réalisé sur les ambiances. On a des gueules impayables, des paysages d'une blancheur immaculée et l'utilisation des arbres droits caractéristiques du grand nord (je pense que ce sont des bouleaux mais je ne suis pas certain) qui rappellent des barreaux de prison, ceux qui enferment les personnages principaux dans une routine et dans leur vie. D'ailleurs l'échappée finale se fera dans un environnement vide de tout. Lemire est pertinent dans son trait, aucun doute. Je recommande ses lectures, pour l'instant c'est un presque sans faute selon moi !
Dans un rayon de soleil
Étonnante BD, dans le sens où elle est si spécifique qu'il est dur d'en parler sans donner l'impression qu'elle est un peu trop étrange pour un lecteur moyen. Mais en même temps c'est une BD qui m'a happée tout du long jusqu'à la dernière page en étant immergé dedans sans jamais en sortir. Nous sommes ici de plein pied dans la SF Space Opéra, la grande SF qui ne s’embarrasse de rien sur le plan technique. D'ailleurs l'univers crée ici n'a rien de logique mécaniquement parlant, c'est juste un univers original et surprenant, sans prise de tête. J'ai d'ailleurs beaucoup apprécié celui-ci, qui joue sur des tableaux que je n'avais jamais vraiment vu développé comme l'absence totale d'hommes. Si j'ai une petite idée des raisons qui ont poussée l'autrice à faire ce choix-là, je trouve qu'il est très bienvenue. C'est une idée simple mais excellente pour caractériser un monde différent. Plusieurs choses surnagent dans l'ensemble, et le discours porté par Julie vers le dernier tiers de l'ouvrage me semble porter presque tout le message de la BD, sur la tolérance, l'ouverture d'esprit et l'écoute les uns des autres. C'est clairement ce qui conduit aussi le dernier segment de l'ouvrage, et je trouve le message bien pensé, bien amené et franchement pertinent. Le dessin de la BD est surprenant mais je le trouve très beau. Il a un air léger et fragile, mais se tient sur l'ensemble de la BD qui est franchement longue. C'est un régal pour les yeux et un sacré exploit d'avoir réussi à tenir sur tant de planches ! Le bébé pèse un sacré poids et on en prend plein les mirettes entre les bâtiments à l'abandon, les grands vides de l'espace puis l'Escalier, lorsqu'on le découvre enfin. L'autrice s'est dépassée ! C'est le genre de BD qui surprend dans le bon sens du terme. Il faut un petit moment avant que l'on comprenne où elle veut nous emmener, ce que nous aurons, mais si on accepte de se laisser porter par le courant, c'est une BD qui entraine sans nous lâcher. Personnellement j'étais très vite à fond dedans et j'ai carrément englouti la BD dans la soirée, alors que je m'étais promis d'en garder pour le lendemain. Réussite éclatante pour l'autrice ! Chapeau bas.
Edika
Ca devait déconner sévèrement dans le foyer des Karali, entre Edouard (Edika) et Paul (Carali), tous deux experts es déconne absurde avec des personnages à gros nez partout. L'un publié dans Fluide Glacial, bon enfant, et l'autre dans Psikopat, plus trash. Et c'est Edika qui a décroché le pompon de la célébrité, plus "consensuel" va-t-on dire. Alors attention, c'est gras, scato, érotique mais pas malaisant ou méchant. A l'inverse du pape dans cette catégorie, Vuillemin, on peut prêter un album d'Edika à un pote sans passer pour un infréquentable. Car Edika ne fait pas sourire ni réfléchir mais réellement rire. Ca n'a pas de sens, les réactions de tous les personnages (et quels personnages! Mention spécial au chat, sans équivalent) sont en décalage permanent, il n'y a pas de chute mais ce n'est pas frustrant car la prochaine histoire sera tout aussi poilante. Bref vous aurez compris que j'adore Edika et l'achat de 3-4 albums indispensables pour vous faire retrouver le sourire après une dure journée de labeur.
La Ligue des économistes extraordinaires
On peut investir sur soi-même comme un chef d'entreprise investit sur une machine ou sur un nouvel employé. - Cet ouvrage paru en 2014 apparaît classé dans les bandes dessinées : en fait il s'agit de textes, chacun consacrés à un capitaliste différent, accompagnés d'un ou deux gags en bande dessinée, avec une répartition d'environ 80% texte, 20?. Il a été réalisé par Benoist Simmat, journaliste économique et essayiste, et par Vincent Caut bédéiste. Ils passent en revue trente-sept économistes remarquables, répartis en trois grands chapitres : les classiques (XIXe siècle avec treize économistes), les révolutionnaires (XXe siècle, avec onze économistes), les contemporains (XXIe siècle, avec treize économistes). Chaque chapitre s'ouvre avec une introduction : les impairs de nos pères pour le XIXe siècle, le temps des dynamiteurs pour le XXe, Vive la crise ! pour le XXIe. L'ouvrage débute avec une préface de deux pages, écrite par Jean-Marc Daniel (spécialiste de la politique économique et professeur), une introduction de quatre pages : la science économique est née ce jour-là… Il se termine avec une conclusion de deux pages, un glossaire de cinq pages, un index d'une page, et une page de références et de remerciements. Ces deux auteurs ont ensuite réalisé un ouvrage consacré à La ligue des capitalistes extraordinaires (2015). Introduction. En l'an de grâce 1764, au cours d'un dimanche de fin d'été, deux gentlemen eurent une longue et passionnante conversation au premier étage d'une auberge de Compiègne. L'un, Adam Smith, était un Écossais, célèbre en Angleterre pour son œuvre de philosophe où tout le monde connaissait son faciès disgracieux reproduit sur les gazettes du pays. L'autre, François Quesnay, un Français très connu lui aussi, mais dans la France de Louis XIV, était un physicien courtisé qui exerçait la fonction très symbolique de barbier du roi, c'est-à-dire médecin personnel de sa Majesté. Ils parlent économie. Adam Smith (1723-1790) : le saint patron de la productivité. Sa Main Invisible est devenue la parabole de tous les capitalistes du monde. Adam Smith porte un prénom rêvé pour être le premier des économistes extraordinaires. Ce natif de la petite ville de Kirkcaldy (nord-est de l'Écosse), qui souffrait d'une maladie nerveuse lui faisant sans cesse opiner du menton, sera toute sa vie un professeur totalement farfelu, à la distraction légendaire. Malgré, cela, quelques années avant la Révolution française, l'Europe entière accourait à Glasgow pour écouter les leçons magistrales de ce professeur de morale – discipline universitaire des temps anciens, mélange de théologie, de philosophie et d'économie politique. Voltaire ou Hume commentaient son œuvre ; Benjamin Franklin en personne lui avait rendu visite. Un jour, un premier ministre de sa majesté s'était même levé alors qu'il entrait dans une pièce. Smith est l'homme d'un ouvrage célébrissime, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, grande fresque théorique sur l'émergence de la société marchande. Pourtant rien, mais alors vraiment rien ne destinait le jeune Adam à devenir cette figure légendaire dont les traders analphabètes actuels s'offrent encore le maître livre (pour caler leur armoire ?). Cet ouvrage brosse donc le portrait de trente-sept économistes d'Adam Smith à Thomas Picketty. Chaque entrée est structurée de la même manière. D'abord le nom de l'économiste, ses dates de naissance et de mort (s'il est décédé), une formule pour le qualifier, une courte phrase pour synthétiser son apport. Un exemple : Karl Marx (1818-1883), le pervers narcissique de la plus-value. Son pavé de 2.500 pages a mis la moitié du monde à la corvée de patates. Puis le chapitre qui lui est consacré se compose de trois parties intitulées : Vis sa vie, Thèse antithèse foutaise, Pourquoi il s'est planté, merci ! En fonction de l'importance de l'économiste, de sa renommée ou de ce qu'il a laissé dans l'histoire de cette discipline, l'entrée peut compter de deux à six pages. Elle comprend un ou deux gags sous forme de bande dessinée. Les entrées les plus longues peuvent comprendre également un cas pratique (toujours pour Marx : le marxisme appliqué à la crise de 2008) et une anecdote qui tue (les péripéties de l'édition du Capital de 1867 pour le livre I, à 1910 pour le livre IV, et même une adaptation en manga par la suite). Chaque entrée se termine avec la référence de l'ouvrage de l'économiste, passé à la postérité. Comme les titres en exemple ci-dessus l'indiquent, la tonalité de la rédaction comporte une fibre moqueuse ou insolente. Les bandes dessinées s'inscrivent également dans un registre comique, faisant la part belle à la dérision, à partir d'une anecdote ou d'un trait de caractère réel ou supposé, ces économistes pouvant se montrer mesquins, capricieux, infantiles, colériques, ou bien sûr près de leurs sous. Ces gags font office de respiration illustrée plaisante et bienvenue, sans avoir la prétention d'être révélatrices ou pénétrantes. Une entreprise particulièrement ambitieuse que de vouloir faire connaître l'histoire de cette discipline, l'économie, au travers de textes synthétiques et vivant, présentant la vie, la thèse principale et ses limites d'un économiste remarquable. Dans la conclusion, l'auteur présente les questions auxquelles il a voulu répondre, ou plutôt la problématique qui s'est imposée à lui. L'économie est-elle une science ou un débat ? Est-ce une discipline promouvant une méthode réfutable pour faire avancer la connaissance ? Ou une confrontation entre outils et potions devant entrer dans la composition des politiques économiques et sociales ? Il conclut par le fait qu'il s'agit d'une discipline encore jeune, qui n'a pas atteint l'âge de maturité et que bien souvent elle ne sait fournir que des explications a posteriori, bien loin de pouvoir produire des théories sur la base d'expériences reproductibles, qui serait capables de prévoir quoi que ce soit. le lecteur en ressort avec cette impression que la balance penche fortement du côté Débat, surtout par le fait que la dernière partie de chaque entrée s'intitule Pourquoi il s'est planté, merci ! L'auteur a mis le nom des trois économistes les plus célèbres en couverture : Adam Smith et sa Main Invisible, Karl Marx et son Capital, John Maynard Keynes et l‘absence de mécanisme menant au plein emploi. Pas sûr que le lecteur en connaisse beaucoup d'autres, et c'est d'ailleurs un ouvrage qui s'adresse plutôt aux novices ou débutants en la matière, un ouvrage de vulgarisation. Pour autant chaque entrée est dense et la matière en elle-même induit un bon niveau de conceptualisation. de fait, le lecteur se rend vite compte qu'il apprécie les respirations apportées par les bandes dessinées, même leur humour qui repose sur des mécanismes basiques. Il apprécie également l'impertinence des textes, apportant là aussi une forme de dédramatisation bienvenue, et souvent très savoureuse. Par exemple, dans le glossaire, la définition de la Main Invisible, concept formulé par Adam Smith : magie intrinsèque au marché où la confrontation des égoïsmes et la recherche frénétique des intérêts particuliers aboutit à la satisfaction générale. Pour autant, de temps à autre, le lecteur revient sur un économiste précédent ou sur un paragraphe pour se remettre en tête l'exacte formulation de l'auteur, et en réévaluer le sens au vu de ce qu'il a lu par la suite. Les trois parties consacrées à chaque économiste prennent tout leur sens : la partie biographique pour comprendre le contexte historique dans lequel il a développé ses concepts, la partie théorique très synthétique sur son apport à la discipline, et la mise en perspective au regard de l'évolution de l'économie dans les décennies qui ont suivi. À chaque fois, l'auteur trouve facilement à redire, c'est-à-dire des événements, des évolutions des comportements qui ont contredit la théorie de l'économiste. Pour autant, chaque entrée se révèle intéressante et instructive. Au fil des trente-sept présentations, le lecteur retrouve ou découvre de grandes notions d'économie, depuis la Main Invisible jusqu'au constat que la machine capitaliste fabrique des inégalités (Thomas Pikkety), en passant par les projections d'accroissement de la population (Thomas R. Maltus), la rente foncière (David Ricardo), l'utilité marginale (Léon Walras), l'optimum de Pareto (la loi des 80/20 de Vilfredo Pareto), le processus de destruction créatrice (Joseph Schumpeter), le développement de la bureaucratie au détriment du profit (John K. Galbraith), la théorie du capital humain (Gary Stanley Becker), les inégalités en termes d'information (Joseph Stiglitz), l'indice de développement humain (IDH, Amartya Sen), la place et le rôle des oligopoles (Jean Tirole), etc. Par exemple, il peut savourer la théorie du capital humain. le beckerisme, ou théorie du capital humain, est universellement discuté car son postulat repose sur une évidence rarement étudiée par ces fainéants d'économistes : on peut investir sur soi-même comme un chef d'entreprise investit sur une machine ou sur un nouvel employé. Avec cet éclairage, il comprend mieux certaines visées du développement personnel en provenance des États-Unis, en particulier sur la façon d'envisager ses amitiés, à l'aune de ce qu'elles apportent, pour ne pas dire du potentiel de ce qu'elles peuvent rapporter. Les auteurs attirent le lecteur potentiel avec un titre référentiel (La ligue des Gentlemen Extraordinaires, d'Alan Moore & Kevin O'Neill), des bandes dessinées humoristiques. L'ouvrage commence tranquillement avec une préface, une introduction, et passe au premier de tous : Adam Smith. La forme retenue fait sens très rapidement, à la fois les notes d'humour pour aérer un propos concis et dense sur une discipline conceptuelle, la volonté de donner un minimum de personnalité à chaque économiste, le propos à la tonalité parfois railleuse, mais toujours compensé par un exposé synthétique et clair de l'apport de l'économiste considéré à la compréhension de mécanismes complexes, sa filiation dans l'histoire de la discipline, et les limites d'application de sa théorie. Un ouvrage très instructif et très édifiant, enrichissant la culture personnelle sur un sujet qui entretient des relations avec la politique, la sociologie, la philosophie, et qui parle franchement.
One-Punch Man
One Punch Man est le meilleur manga parodique, et l'un des meilleurs mangas qui soit. Voilà. Les dessins sont absolument sublimes et dépassent en dynamisme et en qualité les shonens les plus vendus au monde. Le scénario, bien que volontairement complètement débile, réussit l'exploit de tenir le lecteur en haleine sur une série où le héros démarre au summum de sa puissance. Les références aux plus gros Shonens sont multiples, les vannes s'enchaînent et les combats les plus épiques sont tournés en dérision avec une maîtrise impressionnante. Bien sûr, il est recommandé d'avoir à la fois mangé du Shonen et être doté d'un solide second degré pour apprécier cette oeuvre à sa juste valeur.