Très franchement, on est pas passé loin du 5* à mon gout. Et c'est probablement dû au fait que j'ai lu cette série bien plus tard que d'autres. Parce que cette série est parfaitement dans l'air du temps, c'est le moins qu'on puisse dire !
Les huit tomes s'engloutissent en un rien de temps et j'ai été tenu en haleine pendant les trois jours que m'ont pris ma lecture (parce que j'ai voulu l'étaler dans le temps et ne pas faire mon gros gourmand). Et en même temps, une fois l'histoire finie, je me suis retrouvé assez mal à l'aise. Cette BD n'est clairement pas optimiste et joyeuse, bien loin de ce que le ton du premier volume laissait présager. Et si la fin semble tendre vers l'optimisme, je trouve qu'elle donne plus une impression de tristesse et de résignation que de joie apaisée. Une fin dans le ton du récit, tout simplement.
Parce que ce récit est noir, oh que oui ! Le genre noir charbon que tu te demandes si tu peux pas chauffer avec. L'optimisme du début ne m'a jamais vraiment quitté, j'ai gardé pendant longtemps la petite flamme de l'espoir en me disant que certaines choses seraient réversibles. Mais finalement, non, ça s'achève aussi mal qu'annoncé et c'est un pari osé de la part des auteurs.
Je dois dire que je ne m'attendais pas au virage que prend l'histoire mais celui-ci apporte beaucoup à la réflexion que la BD porte en elle. C'est un questionnement qui est parfaitement en phase à l'actualité : comment ne pas penser au Covid, à la guerre en Ukraine, au réfugiés climatiques etc ... ? Et pourtant, la BD date d'avant bien les évènements cités. Je ne parlerais pas de prophétisme mais plutôt de lucidité sur notre monde. C'est d'ailleurs un des points les plus intéressant de la BD, le questionnement sur l'impact de l'être humain. Lorsque l'humanité détruit tout un monde, il faut l'arrêter. Et si la destruction parait monstrueuse, c'est qu'elle fait écho à celle que nous provoquons tout les jours. Lorsque des enfants meurent devant nous, c'est un reflet de ce que nous faisons subir à d'autres espèces.
Contrairement à d'autres lecteurs, je n'ai pas vraiment eu l'impression d'un ventre mou. Au contraire, le long passage central avant que les personnages ne se retrouvent pour conclure l'histoire me semble très pertinent : entre le petit peuple qui se déchire sans comprendre les réels enjeux (échos assez intéressant après des actions comme l'attaque du Capitole aux USA) et notre monde qui s'embrase, nous avons une représentation assez lucide de nombreux maux que notre société vit. Que penser de ce complotiste en pleine apocalypse qui sous-entend que le monde est dévasté à cause des Illuminatis ou les rares moments de solidarité entre les survivants ? C'est une peinture qui semble criante de vérité maintenant, preuve que les auteurs ont su déceler assez vite les problématiques émergentes de notre société malade.
Je pense sincèrement que cette BD est une excellent lecture de notre époque. Si je dis ça, c'est que derrière son introduction plutôt convenue et sa fantasy de décor, elle est un reflet tendu aux occidentaux pour parler de leur société. Et surtout, sa noirceur presque sans espoir et sa fin très dure la font clairement figurer dans les BD qui n'offre ni espoir, ni solution, ni rédemption. Un simple constat amer et presque résigné, mais puissamment évocateur.
Loisel, Djian et Maillé ont réussis leur pari, sans aucun doute. C'est fort, c'est prenant, c'est puissant. J'en suis ressorti touché, surpris et avec une sensation assez désagréable d'avoir été passé au rouleau compresseur mental. Mais c'est la force d'une bonne BD, de mettre mal à l'aise lorsque c'est nécessaire.
Excellente BD, pour sur.
Quelle claque les amis ! Attention avec cet album sombre et poignant, nous sommes sur du très très bon. Cet album de Manu Larcenet est monstrueusement génial ! Ce chef-d’œuvre – oui n’ayons pas peur des mots - ne se laisse pas ignorer.
La terre est recouverte de cendres, le soleil a disparu, et les hommes luttent pour leur survie. Deux silhouettes, un père et son fils, marchent vers le sud, cherchant un hypothétique salut.
Le dessin magnifique de noirceur est à couper le souffle. Le graphisme de Manu Larcenet nous plonge brutalement dans un monde post apocalyptique où la désolation règne. Chaque page est un petit bijou, et la relation entre les deux protagonistes est palpable, presque matérielle.
J’ai retrouvé dans cet album toute l’excitation que m’avait procuré inexistences de Christophe Bec.
Manu Larcenet a accompli un travail exceptionnel tout en gris et noir, en adaptant ce roman sombre de Cormac McCarthy. MA GNI FI QUE ! A ne pas manquer ! Une réussite totale !
Le Caillou est un conte destiné aux enfants qui aborde, de manière très intelligente je trouve, le thème du temps qui passe. Ce temps qui toujours demeure une avancée vers l’inconnu, avec les craintes que cela engendre. Ce temps qui nous permet de grandir et d’évoluer. Ce temps qui fait vieillir, et mourir, nos proches.
Cette thématique est très finement explorée au travers d’une histoire dans laquelle le personnage central va commettre des erreurs, sombrer dans la facilité puis, par amour, par amitié, accepter l’inéluctable : le temps passe, nous pousse constamment vers notre futur avec ses bons et ses mauvais côtés. Tout au long du récit, Timéo ne cesse d’évoluer, parfois de manière positive, parfois de manière négative et ses comportements m’ont semblé d’une grande justesse. A ses côté, Roya incarne la sagesse ‘animale’. Elle apparait directement plus mature, déjà marquée par la vie et voit en l’avenir un champ des possibles suffisamment attractif pour oublier la peur engendrée par l’inconnu.
Le théâtre est connu des jeunes lecteurs. C’est celui de l’école, de ses impitoyables cours de récréation et cantines, de ses interrogations surprises. Un univers qui immanquablement résonnera en écho avec la vie du public ciblé.
L’histoire est très simple, abordable par de jeunes lecteurs qui seront d’abord emportés par l’aventure et le caractère magique de celle-ci avant de très certainement se questionner sur certains comportements, certains événements. C’est, je pense, une œuvre qui divertit autant qu’elle invite le lecteur à réfléchir. Et en cela, je trouve que c’est une très belle œuvre destinée à la jeunesse.
Le dessin de Marion Bulot apporte beaucoup de poésie à cette histoire. La mise en page est aérée, les personnages très expressifs et les couleurs douces et souvent automnales. Rien que l’architecture de la maison de la grand-mère de Timéo est une invitation à la lecture. Ce côté ‘tanière réconfortante’ au milieu d’une urbanisation agressive donne directement le ton de l’album. J'ai également beaucoup aimé l'évolution graphique de certains personnages secondaires, d'abord représentés sous des traits d'animaux avant de s'humaniser au fur et à mesure que Timéo les connait.
Pour un adulte, bien entendu, l’album peut frustrer car il est très vite lu. Mais c’est vraiment une lecture que je conseillerais à un jeune enfant (de 7 à 10 ans). Pour moi, c’est vraiment un très bel album et un réel coup de cœur.
Continuité rétroactive & métacommentaire
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Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds.
J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi !
Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors.
Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira).
L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé.
Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?
La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien
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Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe.
L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech.
Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches.
Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith.
Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit.
Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent.
L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée.
L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes.
Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué.
Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui.
Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle.
Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner.
En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité.
Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
Sous des allures de récit faussement fantastique, Jaime Martin nous plonge dans la seconde moitié du 19e siècle dans les Pyrénées espagnoles. Là, une vieille ermite vivant de la vente de ses potions à base de plantes recueille une femme en fuite et fiévreuse. Même guérie, celle-ci reste farouche et muette sur son passé, ce qui n'empêche pas la vieille de l'adopter et de la faire passer pour sa nièce auprès des gens du village de la vallée. Mais ceux-ci ne voient pas la nouvelle venue d'un bon œil, lui attribuant le chaos qui va s'emparer peu à peu de l'esprit des villageois et villageoises. Sans parler de cette étrange maladie qui se répand peu à peu.
Depuis Ce que le vent apporte et Toute la Poussière du Chemin, je suis sous le charme du graphisme de Jaime Martin qui se rapproche de celui de Ruben Pellejero. J'aime leur encrage épais et l'élégance de leurs planches qui ressort d'autant plus dans le grand format des albums de la collection Aire Libre. Dès les premières cases, j'ai été transporté dans les décors de ces montagnes d'il y a plus d'un siècle et de ceux qui y vivaient. Tout y est impeccable, des personnages aux décors en passant par les couleurs. C'est propre, c'est clair, c'est bien mis en scène et c'est beau.
L'auteur a su capter mon attention immédiatement avec son insertion d'éléments fantastiques dont on ne saura jamais vraiment s'ils sont réels ou seulement métaphoriques. D'ailleurs à ce sujet, autant j'ai bien compris qui était cette sinistre louve, autant je n'ai pas su capter quel était le rôle symbolique que la femme rousse était censée jouer au final. Mais ça n'a pas de grande importance car je me suis laissé emporté par le récit.
Il représente avec rigueur et humanité les conditions de vie dans les montagnes à l'époque. Si tout le cadre a des accents tragiques, ce sont avant tout les relations humaines qui sont mises en avant, faites d'affection, de rejet, de mépris, de confiance et de défiance. Les personnages de la vieille femme et de sa protégée ont tous deux leurs secrets et leurs regrets et ce n'est que vers la fin de l'album qu'ils sont dévoilés, leurs traumatismes du passé les rapprochant encore plus. Et les autres protagonistes ne sont pas oubliés pour autant, les différents villageois, qu'ils soient bienveillants ou malveillants, ont tous une âme et apportent leur pierre à l'édifice de ce récit fort et prenant. Leurs relations sont justes, jamais exagérées ni manichéennes, ce qui permet d'éviter la tragédie facile et prévisible.
C'est aussi l'occasion de découvrir les trémentinaires, ces femmes guérisseuses solitaires qui vivaient de la vente d'herbes et de remèdes naturels, ainsi que la solidarité féminine entre elles.
Solidarité et humanité face à la cruauté du monde, voilà d'ailleurs comment on pourrait résumer les thématiques de cet album.
Très bien racontée, belle et intense, c'est une très bonne bande dessinée.
Je dois commencer par dire que je ne suis pas spécialement un fan de comics, et encore moins de super héros (du moins, depuis que j'ai arrêté de lire Strange et consorts and j'étais ado !) Seule une petite étiquette 'coup de coeur de l'année' a attiré mon attention, et piqué ma curiosité dans mon magasin de BD préféré.
J'ai donc simplement voulu feuilleter la chose, et là, j'avoue être resté bouche bée devant la qualité graphique de ce volume.
Renseignements pris auprès d'un des vendeurs (je ne comprenais pas au départ le rapport entre Wonder woman -sorte d'alter ego féminin de l'homme au slip rouge de la planète Krypton, de ce que j'en savais- et les amazones de la mythologie grecque), on m'apprit donc que Wonder woman est supposée être la fille d'une amazone, d'Hippolyte d'une part, et que le dit volume était en fait une sorte d'intégrale de trois épisodes différents, dessinés et colorisés par différentes personnes, à savoir dans l'ordre, Phil Jimenez, Gene Ha , et Nicola Scott.
J'avoue connaître le premier de nom, mais franchement sans plus.
Sauf que Jimenez est celui qui a oeuvré pour illustrer tout le premier épisode qui se passe sur le Mont Olympe j'imagine, en tout cas chez les dieux et déesses grecques. Et le graphisme assez fou qui nous est proposé va rendre parfaitement cette démesure divine, tout est ici vraiment poussé à l'extrême, 'over the top', que ce soit les dessins eux-mêmes, les couleurs... numériques (auxquelles je suis pourtant a priori assez peu sensible), tout est 'too much', poussé à l'extrême, comme un morceau homérique de Judas Priest, pour les amateurs du groupe.
La mise en scène / mise en page avec les cadres noirs et tout le tremblement, me semble assez proche ce que je crois savoir être les standards des comics, mais là aussi, les choses semblent poussées assez loin (par rapport à mes vieux souvenirs d'ado ! Les choses ont probablement changées depuis...)
Bref, c'est une explosion de couleurs, d'idées incroyables de perspectives, de cadrages tous plus étonnants les uns que les autres, un vrai feu d'artifice ! On est presque à la limite de l'écoeurement parfois, tellement c'est riche, et coloré, mais force est de constater que c'est d'une remarquable efficacité, et que la, pour le coup, si vous aimez sentir une vraie signature graphique lorsque vous lisez une BD, vous allez être servi(es) !
Les choses se calment grandement ensuite, lorsqu'on revient 'sur terre', chez les hommes, ou...les femmes, mais cela fait sens. Une fois encore, la forme semble être assez cohérente avec le fond, on est sortis de la démesure pour revenir à quelque chose de beaucoup plus sage, de simplement...humain. L'ensemble demeurera ainsi jusqu'à la fin, sauf lorsque Zeus en personne sera mis en scène (quelque peu surpris par le fait que ce dernier se retrouve affublé de cornes, mais bon...quand t'as des êtres vivants qui te sortent de la cuisse, pourquoi pas des cornes du front, me direz-vous ? ?)
L'histoire narrée ici est plutôt sympa, bien dans ce qui se fait à l'heure actuelle avec ce que les américains appellent le 'women empowerment', c'est à dire des personnages féminins forts, puissants, et surtout autonomes par rapport à ceux de l'autre sexe. Pour autant, on évite le piège de la bien pensance, et du truc moralisateur, et super gnan-gnan. Rien de véritablement révolutionnaire, mais ça se lit avec plaisir.
Alors, bien sûr, l'Histoire, ou plutôt la mythologie classique, n'est pas respectée. Je ne veux pas spoiler mais disons que la rencontre entre Héraclès et les amazones ne se termine pas du tout comme d'habitude, il n'est plus question d'emprisonner Hippolyte, et de réclamer sa ceinture en échange de sa libération.
Donc, au final, j'ai été particulièrement subjugué en particulier par cette première partie dingue, le reste est, selon moi, un peu plus convenu, mais cela n'en demeure pas moins une BD tout à fait atypique, et le fait que certains parlent de pur chef-d'oeuvre ne me choque franchement pas, même si je suis un peu plus mesuré.
Un conseil néanmoins, prenez le temps de bien feuilleter les premières pages, cela pourra vous convaincre d'immédiatement acheter ce volume sur l'origine de Wonder woman (que l'on ne voit en fait pas, ou pas adulte, dans toute la BD, raison pour laquelle je trouve le titre un peu trompeur), ou au contraire, vous faire fuir en courant, en ayant presqu' un haut le coeur.
Après tout, il semblerait que nous soyons dans une époque où il faut cliver, polariser, et bien là, c'est réussi !!
Résultat des courses : un bon 4/5 pour ce qui me concerne.
Wouah, belle claque.
“L’Odyssée d’Hakim” de Fabien Toulmé est un témoignage / reportage BD que j’ai beaucoup aimé. Toulmé nous plonge dans le parcours poignant d’Hakim, un réfugié syrien, avec une sincérité désarmante.
Le parcours d’Hakim est raconté avec beaucoup de justesse, ce qui en fait quelque chose de profond autour de la peur (légitime), le courage, la douleur, mais aussi l’espoir et la résilience. Chaque étape de son voyage est décrite avec précision, et on comprend mieux les réalités difficiles auxquelles sont confrontés les réfugiés.
Toulmé réussit également à intégrer des moments de légèreté et d’humour, ce qui permet de rendre l’histoire encore plus humaine et accessible. Ces touches d’humour allègent le propos sans jamais le dénaturer, et j’ai trouvé cela très bienvenu.
J’ai particulièrement apprécié la manière dont Toulmé raconte cette histoire avec humanité et respect, sans tomber dans le pathos ou dans le cliché. Cela en fait un témoignage authentique et touchant.
Le style graphique de Toulmé est à la fois clair et très lisible, ce qui permet de se plonger facilement dans l’histoire. Les dessins capturent parfaitement les émotions des personnages et les difficultés qu’ils rencontrent, ajoutant une profondeur émotionnelle au récit. Je mettrais un bémol sur les nez féminins néanmoins.
Une lecture que je recommande vivement, car elle offre une perspective précieuse sur une réalité souvent méconnue et mal comprise.
La rame en couple
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles.
Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer.
Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation.
Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés.
La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire.
En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années.
L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau.
Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
La volonté de vivre
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes".
En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu.
Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges.
Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante.
Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre.
Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital.
Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.
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Le Grand Mort
Très franchement, on est pas passé loin du 5* à mon gout. Et c'est probablement dû au fait que j'ai lu cette série bien plus tard que d'autres. Parce que cette série est parfaitement dans l'air du temps, c'est le moins qu'on puisse dire ! Les huit tomes s'engloutissent en un rien de temps et j'ai été tenu en haleine pendant les trois jours que m'ont pris ma lecture (parce que j'ai voulu l'étaler dans le temps et ne pas faire mon gros gourmand). Et en même temps, une fois l'histoire finie, je me suis retrouvé assez mal à l'aise. Cette BD n'est clairement pas optimiste et joyeuse, bien loin de ce que le ton du premier volume laissait présager. Et si la fin semble tendre vers l'optimisme, je trouve qu'elle donne plus une impression de tristesse et de résignation que de joie apaisée. Une fin dans le ton du récit, tout simplement. Parce que ce récit est noir, oh que oui ! Le genre noir charbon que tu te demandes si tu peux pas chauffer avec. L'optimisme du début ne m'a jamais vraiment quitté, j'ai gardé pendant longtemps la petite flamme de l'espoir en me disant que certaines choses seraient réversibles. Mais finalement, non, ça s'achève aussi mal qu'annoncé et c'est un pari osé de la part des auteurs. Je dois dire que je ne m'attendais pas au virage que prend l'histoire mais celui-ci apporte beaucoup à la réflexion que la BD porte en elle. C'est un questionnement qui est parfaitement en phase à l'actualité : comment ne pas penser au Covid, à la guerre en Ukraine, au réfugiés climatiques etc ... ? Et pourtant, la BD date d'avant bien les évènements cités. Je ne parlerais pas de prophétisme mais plutôt de lucidité sur notre monde. C'est d'ailleurs un des points les plus intéressant de la BD, le questionnement sur l'impact de l'être humain. Lorsque l'humanité détruit tout un monde, il faut l'arrêter. Et si la destruction parait monstrueuse, c'est qu'elle fait écho à celle que nous provoquons tout les jours. Lorsque des enfants meurent devant nous, c'est un reflet de ce que nous faisons subir à d'autres espèces. Contrairement à d'autres lecteurs, je n'ai pas vraiment eu l'impression d'un ventre mou. Au contraire, le long passage central avant que les personnages ne se retrouvent pour conclure l'histoire me semble très pertinent : entre le petit peuple qui se déchire sans comprendre les réels enjeux (échos assez intéressant après des actions comme l'attaque du Capitole aux USA) et notre monde qui s'embrase, nous avons une représentation assez lucide de nombreux maux que notre société vit. Que penser de ce complotiste en pleine apocalypse qui sous-entend que le monde est dévasté à cause des Illuminatis ou les rares moments de solidarité entre les survivants ? C'est une peinture qui semble criante de vérité maintenant, preuve que les auteurs ont su déceler assez vite les problématiques émergentes de notre société malade. Je pense sincèrement que cette BD est une excellent lecture de notre époque. Si je dis ça, c'est que derrière son introduction plutôt convenue et sa fantasy de décor, elle est un reflet tendu aux occidentaux pour parler de leur société. Et surtout, sa noirceur presque sans espoir et sa fin très dure la font clairement figurer dans les BD qui n'offre ni espoir, ni solution, ni rédemption. Un simple constat amer et presque résigné, mais puissamment évocateur. Loisel, Djian et Maillé ont réussis leur pari, sans aucun doute. C'est fort, c'est prenant, c'est puissant. J'en suis ressorti touché, surpris et avec une sensation assez désagréable d'avoir été passé au rouleau compresseur mental. Mais c'est la force d'une bonne BD, de mettre mal à l'aise lorsque c'est nécessaire. Excellente BD, pour sur.
La Route
Quelle claque les amis ! Attention avec cet album sombre et poignant, nous sommes sur du très très bon. Cet album de Manu Larcenet est monstrueusement génial ! Ce chef-d’œuvre – oui n’ayons pas peur des mots - ne se laisse pas ignorer. La terre est recouverte de cendres, le soleil a disparu, et les hommes luttent pour leur survie. Deux silhouettes, un père et son fils, marchent vers le sud, cherchant un hypothétique salut. Le dessin magnifique de noirceur est à couper le souffle. Le graphisme de Manu Larcenet nous plonge brutalement dans un monde post apocalyptique où la désolation règne. Chaque page est un petit bijou, et la relation entre les deux protagonistes est palpable, presque matérielle. J’ai retrouvé dans cet album toute l’excitation que m’avait procuré inexistences de Christophe Bec. Manu Larcenet a accompli un travail exceptionnel tout en gris et noir, en adaptant ce roman sombre de Cormac McCarthy. MA GNI FI QUE ! A ne pas manquer ! Une réussite totale !
Le Caillou
Le Caillou est un conte destiné aux enfants qui aborde, de manière très intelligente je trouve, le thème du temps qui passe. Ce temps qui toujours demeure une avancée vers l’inconnu, avec les craintes que cela engendre. Ce temps qui nous permet de grandir et d’évoluer. Ce temps qui fait vieillir, et mourir, nos proches. Cette thématique est très finement explorée au travers d’une histoire dans laquelle le personnage central va commettre des erreurs, sombrer dans la facilité puis, par amour, par amitié, accepter l’inéluctable : le temps passe, nous pousse constamment vers notre futur avec ses bons et ses mauvais côtés. Tout au long du récit, Timéo ne cesse d’évoluer, parfois de manière positive, parfois de manière négative et ses comportements m’ont semblé d’une grande justesse. A ses côté, Roya incarne la sagesse ‘animale’. Elle apparait directement plus mature, déjà marquée par la vie et voit en l’avenir un champ des possibles suffisamment attractif pour oublier la peur engendrée par l’inconnu. Le théâtre est connu des jeunes lecteurs. C’est celui de l’école, de ses impitoyables cours de récréation et cantines, de ses interrogations surprises. Un univers qui immanquablement résonnera en écho avec la vie du public ciblé. L’histoire est très simple, abordable par de jeunes lecteurs qui seront d’abord emportés par l’aventure et le caractère magique de celle-ci avant de très certainement se questionner sur certains comportements, certains événements. C’est, je pense, une œuvre qui divertit autant qu’elle invite le lecteur à réfléchir. Et en cela, je trouve que c’est une très belle œuvre destinée à la jeunesse. Le dessin de Marion Bulot apporte beaucoup de poésie à cette histoire. La mise en page est aérée, les personnages très expressifs et les couleurs douces et souvent automnales. Rien que l’architecture de la maison de la grand-mère de Timéo est une invitation à la lecture. Ce côté ‘tanière réconfortante’ au milieu d’une urbanisation agressive donne directement le ton de l’album. J'ai également beaucoup aimé l'évolution graphique de certains personnages secondaires, d'abord représentés sous des traits d'animaux avant de s'humaniser au fur et à mesure que Timéo les connait. Pour un adulte, bien entendu, l’album peut frustrer car il est très vite lu. Mais c’est vraiment une lecture que je conseillerais à un jeune enfant (de 7 à 10 ans). Pour moi, c’est vraiment un très bel album et un réel coup de cœur.
Sentry - La Sentinelle
Continuité rétroactive & métacommentaire - Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds. J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi ! Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors. Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira). L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé. Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?
Roche Limit
La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien - Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe. L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech. Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches. Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith. Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit. Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent. L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée. L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes. Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué. Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui. Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle. Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner. En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité. Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
Un sombre manteau
Sous des allures de récit faussement fantastique, Jaime Martin nous plonge dans la seconde moitié du 19e siècle dans les Pyrénées espagnoles. Là, une vieille ermite vivant de la vente de ses potions à base de plantes recueille une femme en fuite et fiévreuse. Même guérie, celle-ci reste farouche et muette sur son passé, ce qui n'empêche pas la vieille de l'adopter et de la faire passer pour sa nièce auprès des gens du village de la vallée. Mais ceux-ci ne voient pas la nouvelle venue d'un bon œil, lui attribuant le chaos qui va s'emparer peu à peu de l'esprit des villageois et villageoises. Sans parler de cette étrange maladie qui se répand peu à peu. Depuis Ce que le vent apporte et Toute la Poussière du Chemin, je suis sous le charme du graphisme de Jaime Martin qui se rapproche de celui de Ruben Pellejero. J'aime leur encrage épais et l'élégance de leurs planches qui ressort d'autant plus dans le grand format des albums de la collection Aire Libre. Dès les premières cases, j'ai été transporté dans les décors de ces montagnes d'il y a plus d'un siècle et de ceux qui y vivaient. Tout y est impeccable, des personnages aux décors en passant par les couleurs. C'est propre, c'est clair, c'est bien mis en scène et c'est beau. L'auteur a su capter mon attention immédiatement avec son insertion d'éléments fantastiques dont on ne saura jamais vraiment s'ils sont réels ou seulement métaphoriques. D'ailleurs à ce sujet, autant j'ai bien compris qui était cette sinistre louve, autant je n'ai pas su capter quel était le rôle symbolique que la femme rousse était censée jouer au final. Mais ça n'a pas de grande importance car je me suis laissé emporté par le récit. Il représente avec rigueur et humanité les conditions de vie dans les montagnes à l'époque. Si tout le cadre a des accents tragiques, ce sont avant tout les relations humaines qui sont mises en avant, faites d'affection, de rejet, de mépris, de confiance et de défiance. Les personnages de la vieille femme et de sa protégée ont tous deux leurs secrets et leurs regrets et ce n'est que vers la fin de l'album qu'ils sont dévoilés, leurs traumatismes du passé les rapprochant encore plus. Et les autres protagonistes ne sont pas oubliés pour autant, les différents villageois, qu'ils soient bienveillants ou malveillants, ont tous une âme et apportent leur pierre à l'édifice de ce récit fort et prenant. Leurs relations sont justes, jamais exagérées ni manichéennes, ce qui permet d'éviter la tragédie facile et prévisible. C'est aussi l'occasion de découvrir les trémentinaires, ces femmes guérisseuses solitaires qui vivaient de la vente d'herbes et de remèdes naturels, ainsi que la solidarité féminine entre elles. Solidarité et humanité face à la cruauté du monde, voilà d'ailleurs comment on pourrait résumer les thématiques de cet album. Très bien racontée, belle et intense, c'est une très bonne bande dessinée.
Wonder Woman Historia
Je dois commencer par dire que je ne suis pas spécialement un fan de comics, et encore moins de super héros (du moins, depuis que j'ai arrêté de lire Strange et consorts and j'étais ado !) Seule une petite étiquette 'coup de coeur de l'année' a attiré mon attention, et piqué ma curiosité dans mon magasin de BD préféré. J'ai donc simplement voulu feuilleter la chose, et là, j'avoue être resté bouche bée devant la qualité graphique de ce volume. Renseignements pris auprès d'un des vendeurs (je ne comprenais pas au départ le rapport entre Wonder woman -sorte d'alter ego féminin de l'homme au slip rouge de la planète Krypton, de ce que j'en savais- et les amazones de la mythologie grecque), on m'apprit donc que Wonder woman est supposée être la fille d'une amazone, d'Hippolyte d'une part, et que le dit volume était en fait une sorte d'intégrale de trois épisodes différents, dessinés et colorisés par différentes personnes, à savoir dans l'ordre, Phil Jimenez, Gene Ha , et Nicola Scott. J'avoue connaître le premier de nom, mais franchement sans plus. Sauf que Jimenez est celui qui a oeuvré pour illustrer tout le premier épisode qui se passe sur le Mont Olympe j'imagine, en tout cas chez les dieux et déesses grecques. Et le graphisme assez fou qui nous est proposé va rendre parfaitement cette démesure divine, tout est ici vraiment poussé à l'extrême, 'over the top', que ce soit les dessins eux-mêmes, les couleurs... numériques (auxquelles je suis pourtant a priori assez peu sensible), tout est 'too much', poussé à l'extrême, comme un morceau homérique de Judas Priest, pour les amateurs du groupe. La mise en scène / mise en page avec les cadres noirs et tout le tremblement, me semble assez proche ce que je crois savoir être les standards des comics, mais là aussi, les choses semblent poussées assez loin (par rapport à mes vieux souvenirs d'ado ! Les choses ont probablement changées depuis...) Bref, c'est une explosion de couleurs, d'idées incroyables de perspectives, de cadrages tous plus étonnants les uns que les autres, un vrai feu d'artifice ! On est presque à la limite de l'écoeurement parfois, tellement c'est riche, et coloré, mais force est de constater que c'est d'une remarquable efficacité, et que la, pour le coup, si vous aimez sentir une vraie signature graphique lorsque vous lisez une BD, vous allez être servi(es) ! Les choses se calment grandement ensuite, lorsqu'on revient 'sur terre', chez les hommes, ou...les femmes, mais cela fait sens. Une fois encore, la forme semble être assez cohérente avec le fond, on est sortis de la démesure pour revenir à quelque chose de beaucoup plus sage, de simplement...humain. L'ensemble demeurera ainsi jusqu'à la fin, sauf lorsque Zeus en personne sera mis en scène (quelque peu surpris par le fait que ce dernier se retrouve affublé de cornes, mais bon...quand t'as des êtres vivants qui te sortent de la cuisse, pourquoi pas des cornes du front, me direz-vous ? ?) L'histoire narrée ici est plutôt sympa, bien dans ce qui se fait à l'heure actuelle avec ce que les américains appellent le 'women empowerment', c'est à dire des personnages féminins forts, puissants, et surtout autonomes par rapport à ceux de l'autre sexe. Pour autant, on évite le piège de la bien pensance, et du truc moralisateur, et super gnan-gnan. Rien de véritablement révolutionnaire, mais ça se lit avec plaisir. Alors, bien sûr, l'Histoire, ou plutôt la mythologie classique, n'est pas respectée. Je ne veux pas spoiler mais disons que la rencontre entre Héraclès et les amazones ne se termine pas du tout comme d'habitude, il n'est plus question d'emprisonner Hippolyte, et de réclamer sa ceinture en échange de sa libération. Donc, au final, j'ai été particulièrement subjugué en particulier par cette première partie dingue, le reste est, selon moi, un peu plus convenu, mais cela n'en demeure pas moins une BD tout à fait atypique, et le fait que certains parlent de pur chef-d'oeuvre ne me choque franchement pas, même si je suis un peu plus mesuré. Un conseil néanmoins, prenez le temps de bien feuilleter les premières pages, cela pourra vous convaincre d'immédiatement acheter ce volume sur l'origine de Wonder woman (que l'on ne voit en fait pas, ou pas adulte, dans toute la BD, raison pour laquelle je trouve le titre un peu trompeur), ou au contraire, vous faire fuir en courant, en ayant presqu' un haut le coeur. Après tout, il semblerait que nous soyons dans une époque où il faut cliver, polariser, et bien là, c'est réussi !! Résultat des courses : un bon 4/5 pour ce qui me concerne.
L'Odyssée d'Hakim
Wouah, belle claque. “L’Odyssée d’Hakim” de Fabien Toulmé est un témoignage / reportage BD que j’ai beaucoup aimé. Toulmé nous plonge dans le parcours poignant d’Hakim, un réfugié syrien, avec une sincérité désarmante. Le parcours d’Hakim est raconté avec beaucoup de justesse, ce qui en fait quelque chose de profond autour de la peur (légitime), le courage, la douleur, mais aussi l’espoir et la résilience. Chaque étape de son voyage est décrite avec précision, et on comprend mieux les réalités difficiles auxquelles sont confrontés les réfugiés. Toulmé réussit également à intégrer des moments de légèreté et d’humour, ce qui permet de rendre l’histoire encore plus humaine et accessible. Ces touches d’humour allègent le propos sans jamais le dénaturer, et j’ai trouvé cela très bienvenu. J’ai particulièrement apprécié la manière dont Toulmé raconte cette histoire avec humanité et respect, sans tomber dans le pathos ou dans le cliché. Cela en fait un témoignage authentique et touchant. Le style graphique de Toulmé est à la fois clair et très lisible, ce qui permet de se plonger facilement dans l’histoire. Les dessins capturent parfaitement les émotions des personnages et les difficultés qu’ils rencontrent, ajoutant une profondeur émotionnelle au récit. Je mettrais un bémol sur les nez féminins néanmoins. Une lecture que je recommande vivement, car elle offre une perspective précieuse sur une réalité souvent méconnue et mal comprise.
Dans le même bateau
La rame en couple - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles. Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer. Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation. Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés. La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire. En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années. L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau. Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
Le Baron Rouge - Par-delà les lignes (Frères ennemis)
La volonté de vivre - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes". En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu. Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges. Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante. Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre. Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital. Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.