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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Ailefroide - Altitude 3954
Ailefroide - Altitude 3954

C'est plus beau qu'un Soutine. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette (scénario, dessins, encrage, couleurs), et Olivier Bocquet (co-scénariste). Il comprend 278 pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une citation de Gaston Rébuffat (1921-1985, alpiniste français) sur le Massif du Haut-Dauphiné. Il se clôt avec une postface de 5 pages rédigée par Bernard Amy (1940-, alpiniste, écrivain et chercheur français) sur l'entrée en montagne, la première expérience, texte accompagné de 7 pages de photographies. Rochette a déjà travaillé avec Bocquet pour Transperceneige : Terminus (2015), la suite de Transperceneige (1982, 1999, 2000, avec Jacques Lob et Benjamin Legrand). Récemment a été réédité le tribu avec Benjamin Legrand. Au musée de Grenoble, un jeune Jean-Marc Rochette reste en arrêt devant le tableau le boeuf écorché (1925), de Chaïm Soutine (1894-1943). Il s'apprête à céder à la tentation de le toucher quand sa mère le rappelle à l'ordre. Il est temps de partir. Ils sortent et remontent dans leur voiture, une Ami 6 Citroën. Sa mère décide que son fils a besoin de faire une promenade dans la montagne avoisinante. Ils marchent sous la pluie, avec leur poncho à capuche. Ils arrivent en bordure d'un lac alors que la pluie a cessé, et Jean-Marc grimpe sur un sommet proche. 3 ans plus tard, Jean-Marc est adolescent et son copain Philippe Sempé sonne à sa porte. Il porte son casque sur la tête et son matériel d'escalade dans son sac à dos. Sempé constate que Jean-Marc n'a pas de matériel digne de son nom. Il lui présente son propre matériel, et l'emmène voir un copain Éric Laroche-Joubert pour lui emprunter du matériel. Ils arrivent à le convaincre. Ainsi équipés, ils se rendent sur le cyclomoteur Solex de Sempé, au pied d'une falaise d'entraînement que Jean-Marc trouve particulièrement moche. Sempé prend le guide pour vérifier la difficulté de l'ascension et il explique la cotation des voies à Jean-Marc. Il lui explique ensuite comment passer son baudrier, comment s'encorder, comment faire un nœud de chaise, et comment l'assurer. Sempé passe en premier, et Jean-Marc le suit en suivant scrupuleusement ses conseils. Après un moment d'inquiétude dans un passage difficile, Jean-Marc rejoint Sempé au sommet. Les 2 amis apprécient la vue et se charrient sur leur performance respective, en se marrant bien. le temps est venu de la descente. En revenant chez lui, Jean-Marc indique à sa mère le plaisir qu'il a pris à grimper, encore tout excité par l'expérience. Sa mère n'est pas très réceptive, ni encourageante. Il lui indique qu'il va avoir besoin de matériel ; elle lui indique que c'est conditionné à l'obtention d'un 15 en allemand. Il obtient la note nécessaire et quelques jours après, il se rend à la Bérarde avec Sempé pour une nouvelle ascension. Après une montée assez longue en vélomoteur, ils arrivent au refuge. Ils indiquent au responsable qu'ils veulent manger et y dormir. Ils se font jeter avec moult invectives parce qu'ils n'ont pas de quoi payer. Ils en sont réduits à passer la nuit à la belle étoile à un bivouac, et à lire le Topo pour se renseigner sur l'emplacement des différentes vois d'escalade. Il s'agit donc d'une bande dessinée autobiographique qui retrace la période la vie de l'auteur Jean-Marc Rochette, depuis son coup de foudre pour la montagne, jusqu'à l'abandon de son projet de devenir guide haute montagne. Afin de l'aider à prendre un peu de recul sur sa vie, il a travaillé avec Olivier Bocquet qui a structuré les séquences, l'architecture de la biographie, et ramassé les événements et écrits les dialogues. Avec le dessin de couverture, le lecteur prend conscience que la narration va présenter un aspect brut, des dessins fonctionnels, pas pour faire joli, plus l'impression que produisent les montagnes, les pics, les versants, la roche, les glaciers, qu'une représentation photoréaliste. le ton de la narration est en phase avec les dessins, sans lyrisme, sans romantisme, sans enjolivement. le lecteur éprouve l'impression d'un reportage réalisé sur le vif, sans chercher à mettre en valeur les individus, avec des phrases courtes et factuelles qui laissent le lecteur libre de sa réaction émotionnelle. le lecteur sait qu'il s'agit d'une reconstruction de souvenirs, réalisée 40 ans après les faits et présentée sous la forme d'une bande dessinée, c'est-à-dire une adaptation des faits se pliant aux règles de la bande dessinée. Pour autant, il se retrouve transporté aux côtés de Jean-Marc dès la première page devant le tableau de Chaïm Soutine, sans jamais songer à remettre en cause ce qu'il voit, sans éprouver l'impression d'une hagiographie à quelque moment que ce soit. Les 2 premières séquences servent à mettre en place les passions de Jean-Marc Rochette : la peinture, la montagne. Ces 2 séquences sont sobres et efficaces montrant la réaction de l'enfant face au spectacle qui s'offre à lui, le lecteur éprouvant son émotion, se trouvant en phase avec son état d'esprit. C'est une leçon de dosage des éléments présents sur la page, sans sensation démonstrative, sans dramatisation exagérée. La séquence suivante dure un peu plus de 20 pages, pour la première grimpe de Jean-Marc, son initiation à un sport de haut niveau et très technique. Pour un lecteur profane, c'est également une initiation indispensable pour comprendre qu'il s'agit d'alpinisme et pas de simple balade en montagne, avec des passages difficiles. de l'avis des apprentis guides de haute montagne ayant vécu cette époque, c'est une restitution fidèle des sensations de la première fois, et par la suite de la manière de pratiquer, du matériel, de l'entraide, des prises de risques. La première qualité de ce récit est donc le témoignage de la pratique de l'alpinisme dans les années 1970, que ce soit pour le matériel, pour les termes techniques (du nœud de Prusik au Topo, le guide papier utilisé par les grimpeurs pour trouver l'emplacement des voies d'escalade sur les falaises et en montagne), pour les installations, pour l'organisation, pour les caractéristiques de l'émulation dans ce milieu. Les pratiquants de ce sport ont loué l'exactitude des dessins du point de vue descriptif des techniques et du matériel. Le récit et les images ne se limitent pas au témoignage de la pratique de l'alpinisme dans ces années, car ils contiennent aussi la reconstitution historique des environnements où se déroule l'histoire, lorsqu'il ne s'agit pas de la montagne. En page 9, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle Ami 6 de la marque Citroën, et la Deudeuche en page 176. le dortoir de l'internat apparaît plus vrai que nature dans son dénuement. L'évocation du surgénérateur Phénix de Creys-Malville semble être extraite directement des archives télévisuelles de l'époque. La découverte des rues d'une grande métropole étatsunienne donne l'impression d'être en train de marcher aux côtés de Jean-Marc. La restitution des conventions sociales de l'époque est plus discrète, mais tout aussi présente, que ce soit la liberté dont jouissent les adolescents pour escalader sans encadrement, les méthodes d'enseignement très directives, l'absence de formation à la gestion de la douleur des patients pour le personnel soignant, la montée des mouvements libertaires avec la participation au magazine Actuel. Ces éléments sociétaux sont intégrés au récit comme faisant partie de la vie de l'auteur. le lecteur comprend que lorsqu'il y consacre plusieurs cases ou plusieurs pages, c'est qu'il s'agit événements ayant compté dans sa vie, ayant une valeur formatrice. Il évoque aussi ses premiers travaux en bande dessinée, comme la série Edmond le cochon (1979) avec Martin Veyron. Au vu du titre de l'ouvrage, le lecteur se doute que la montagne ou l'alpinisme tiennent un rôle aussi important que Jean-Marc Rochette lui-même. Environ 70% du récit se déroule en montagne, à marcher, à grimper, à redescendre. Jean-Marc Rochette donne son avis sur 13 voies d'escalade, par une courte annotation en bas de la page racontant sa propre ascension. Il consacre également 9 dessins en pleine page à la montagne. le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve jamais l'impression de voir 2 fois le même paysage. Les ascensions se déroulent de manière différente, racontée par quelqu'un qui les a faites. le relief et les revêtements sont très différents d'une ascension à l'autre : la forme des parois, la nature de la roche, la présence ou non de neige ou de glace, etc. C'est un exploit extraordinaire d'avoir pu ainsi rendre compte de la diversité des sites, de la rendre visible pour des lecteurs qui ne pratiquent pas la montagne. de prime abord, le lecteur peut être dubitatif devant les traits un peu bruts des dessins, le fait qu'ils ne soient pas peaufinés pour être plus précis, avec une qualité plus photographique. Très rapidement, il s'habitue à ce rendu esthétique, et constate qu'il transcrit avec force le caractère sauvage et minéral de la montagne. le lecteur peut ressentir son caractère inhospitalier, la sensation de devoir se battre pour mériter sa place dans ces lieux, la conquête que cela représente, les risques de chute malgré le matériel, le gigantisme des massifs rendant minuscules les grimpeurs, la nécessité d'une attention de tous les instants pour déceler les crevasses, les endroits moins stables, etc. Rochette a l'art et la manière de faire voir les prises de risques, sans devoir se reposer sur les dialogues ou des explications, un exercice de vulgarisation aussi sophistiqué qu'élégant. Très rapidement, le lecteur prend conscience qu'il ne s'ennuie jamais lors des ascensions. Il voit aussi qu'il dévore les pages à un rythme rapide, sans être creuses. L'artiste a intégré une quarantaine de pages silencieuses qui laissent au lecteur le temps d'admirer le paysage, d'en profiter, de prendre la mesure du gigantisme du spectacle qui s'offre à lui. Les dialogues sont concis et expressifs, portant à la fois des informations factuelles, à la fois des informations sur l'état d'esprit de celui qui s'exprime. Il en va de même pour les cartouches de texte, qui ne sont jamais envahissants, jamais du remplissage. Sous des dehors qui peuvent sembler frustes, les visages se révèlent expressifs, que ce soit celui toujours souriant de Philippe Sempé, ou celui souvent fermé de Rochette, se protégeant par un mutisme, même s'il n'en pense pas moins. Les personnages ne sont jamais réduits à des artifices narratifs, à des coquilles vides pour donner la réplique à Rochette. Les dialogues permettent de comprendre leur motivation propre, et le fait qu'ils ont une histoire personnelle. Tous ces éléments (les voies d'escalade, les différentes facettes de la reconstitution historique, les individus rencontrés et leurs interactions) font que le lecteur peut ressentir les émotions, l'évolution de la construction personnelle de Jean-Marc Rochette par incidence, par un processus d'empathie tellement organique qu'il se transforme en intimité consentie, sans être intrusive. le lecteur voit évoluer cet adolescent, au fur et à mesure de ses expériences. Il y a l'amitié avec Sempé, la sensation d'être vivant en pratiquant l'alpinisme, de se sentir bien et serein en montagne, l'éloignement progressif d'avec sa mère, les relations avec les femmes, le soutien de sa grand-mère, la révolte contre l'autoritarisme, le rapport aux autres, le jugement sur les adultes installés dans la vie, le rapport à l'effort et au dépassement de soi, etc. Les auteurs ne recourent jamais à un discours psychologique, encore moins psychanalytique, tout en mettant en lumière des moments d'une rare intimité personnelle. Juste après l'exaltation de la première grimpe avec Sempé, Jean-Marc évoque son sentiment de bonheur avec sa mère, et se retrouve déconcerté par son manque d'enthousiasme. Plus loin dans le livre, Jean-Marc a l'occasion d'emmener sa mère grimper en montagne et il se retrouve à lui servir de guide (inversant le schéma éducatif parent / enfant) dans une séquence d'une rare finesse, aussi bien psychologique qu'émotionnelle. Au fil des grimpes, le lecteur s'interroge également sur les risques pris par Jean-Marc Rochette, sur sa mise en danger, sur un comportement présentant parfois des symptômes d'addiction. Il voit comment le jeune adulte est confronté à la réalité de la mort à plusieurs reprises, sous des formes différentes. de scène en scène, le processus d'apprentissage se fait, provoquant des réminiscences, des échos chez le lecteur quant à ces points de passage de l'adolescence à l'âge adulte, par lesquels il est lui aussi passé au cours d'expériences de vie différentes. Ce récit très particulier d'apprentissage et de pratique de l'alpinisme participe de l'universalité de l'apprentissage de la vie. Derrière un titre énigmatique et une couverture dépouillée et austère, le lecteur découvre un parcours de vie extraordinaire, avec une narration visuelle personnelle exprimant parfaitement le caractère de l'auteur, transcrivant la beauté austère de la montagne. Les auteurs réussissent un récit exceptionnel, donnant envie de s'adonner à la montagne (même sous forme de simple randonnée), un passage de l'adolescence à l'âge adulte rendant compte des différentes facettes de ce moment de la vie, une reconstitution d'une époque, d'une société, une étude de caractère pénétrante… Sans pouvoir se douter de la richesse de cette biographie, le lecteur éprouve un grand plaisir de lecture à s'immerger dans ce parcours de vie à la narration fluide et intelligente, à ressentir la puissance des émotions éprouvées, à se reconnaître dans certaines étapes (prise d'autonomie par rapport aux parents et aux figures tutélaires, passions, amitiés, tests de ses limites) attestant de l'universalité de certaines expériences humaines, indépendamment de la forme qu'elles prennent.

24/05/2024 (modifier)
Couverture de la série T'Zée - Une tragédie africaine
T'Zée - Une tragédie africaine

J'ai beaucoup aimé la lecture de la série d'Appollo et de Brüno. Cette tragédie en cinq actes doit être lue comme une adaptation contemporaine, originale et très réussie de Phèdre, la pièce de Jean Racine. Quand Mac Arthur a introduit cette série, je venais d'aviser Phèdre sur le site. Avec T'zée/Thésée, Hippolyte/Hippolyte ou Arissi/Aricie, Bobbi/Phèdre l'étrangère, Appollo rend à la fois hommage à l'universalité des grands classiques littéraires et crée une œuvre originale tel un grand metteur en scène de théâtre qui nous propose une lecture érudite et intelligente dans un contexte improbable mais qu'Appollo rend tellement crédible. Il ne s'agit pas d'un pays africain imaginaire mais bien du Zaïre de Mobutu. D'ailleurs Gbado ou Gbadolite est bien le village transformé par Mobutu ; l'enfant du pays, en ville luxueuse avec ses trois palais ou sa piste capable d'accueillir le Concorde. C'est bien Mobutu qui avait initié un programme spatial africain qui n'était pas au goût des Occidentaux et des Soviétiques. Je trouve Appollo assez injuste dans cet épisode car il met l'accent sur l'échec du troisième essai alors que les deux premiers essais furent réussis. Une petite réserve mais qui explique l'admiration d'Hippolyte pour son père et donne une vision plus subtile des actions de Mobutu dans les années 70. En connaissant les deux œuvres et un peu l'Afrique, j'ai pleinement savouré le travail d'Appollo. Ainsi l'introduction des fétiches et de Mami-Wata, l'esprit des eaux vengeresse rentre pleinement en résonnance avec la mythologie grecque et Poseïdon. J'ai apprécié cette gymnastique continuelle si finement orchestrée entre la vision tragique grecque et l'histoire africaine d'une fin de règne sanglante d'un Mobutu vieillissant. Le graphisme de Brüno a su se mettre au niveau d'excellence en proposant une narration visuelle fluide et attractive qui facilite la cohérence du récit. Certaines planches invitent aussi à un approfondissement de recherche sur la période. J'ai trouvé la complémentarité entre texte et graphisme parfaite pour savourer ma lecture. Une excellente lecture avec une construction très originale et subtile.

23/05/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Tepe - La Colline
Tepe - La Colline

A l’origine, le monde était un paradis, où toutes les créatures vivaient selon les lois de la nature. Puis l’Homme est arrivé, avec sa soif de domination, s’érigeant en maître des éléments, créant des dieux à son image. Tandis que les humains se multipliaient, les animaux devaient fuir pour ne pas mourir. C’est sur ce postulat que se fonde ce conte éblouissant magnifiquement mis en images par Firat Yasa, un auteur turc dont c’est la première bande dessinée publiée en France. Pour ce faire, Yasa a imaginé une aube des temps empreinte de fantastique en se basant sur les connaissances accumulées autour du site néolithique de Göbekli Tepe, dans le sud de la Turquie. C’est ainsi qu’il nous propose une préhistoire fantasmée de façon très poétique et intemporelle. L’Homme, qui a découvert le feu et les armes, a commencé à se sédentariser et s’organiser de façon structurée, avec sa hiérarchie constituée de dominants et de dominés. Symbolisée ici par un clan assez populeux, contrôlé par un chef religieux qui n’est rien de moins qu’un vulgaire gourou avide de pouvoir, l’espèce humaine est envisagée comme une menace pour l’équilibre naturel, avec déjà des velléités de bâtisseuse. Cette communauté de chasseurs voraces oblige ainsi les animaux à se terrer pour échapper à une mort probable, en tant que nourriture ou offrande destinée au « Père-Ciel », le dieu inventé par celui qui se fait appeler « vieux sage »… Face à ces effrayants prédateurs, la jeune biche Murr accompagnée de Râht, son ami humain quelque peu misanthrope, seront constamment sur le qui-vive. Toutefois, ils auront la chance de trouver refuge temporairement au sein d’une tribu aux intentions moins belliqueuses, vivant selon des préceptes beaucoup plus en conformité avec la nature, et respectueuse du monde animal. Aux côtés de cette histoire où les meutes de chasseurs à l’affût, quasi omniprésentes, contribuent à installer une atmosphère oppressante, le dessin apporte une note très contemplative. Dans un style un peu naïf qui évoque parfois les scènes de chasse figurant dans certaines grottes préhistoriques, Firat Yasa possède un talent indéniable dans sa façon savante de gérer les couleurs. Les tonalités ocres, très chaleureuses, communient pleinement avec les nuances de bleu sombre. Les ciels étoilés sont littéralement envoûtants, de même que les constellations, ponctuellement symbolisées par des silhouettes humaines ou animales qui semblent se livrer à une ronde majestueuse. C’est par cette représentation que ressort toute l’approche empathique de l’artiste vis-à-vis du règne animal, avec comme axe narratif la douleur de cette biche privée du lien maternel dans sa fuite pour la survie. Au-delà de cet aspect, Firat Yasa fait ici s’opposer deux visions très divergentes du monde, dont la plus néfaste est plus que jamais prépondérante dans nos sociétés modernes. D’un côté, la doctrine religieuse fondée sur les élucubrations d’un illuminé en quête de domination ; de l’autre la position humble d’une spiritualité respectueuse de toutes formes de vie, qui tente d’exister chez les peuples autochtones non décimés par la civilisation et son pire acolyte, le capitalisme. En remontant à la pureté de nos origines, il n’est pas impossible que ce conte fascinant — en apparence inoffensif — ait servi de prétexte à Yasa – et celui-ci ne sait que trop bien à quel point la religion est utilisée à des fins politiques et nationalistes dans son pays, la Turquie — pour exprimer sa colère et son mépris vis-à-vis de ceux qui prétendent parler au nom d’un dieu hypothétique pour asseoir leur soif de puissance. Une fois encore et comme souvent, on pourra être extrêmement reconnaissant envers les Éditions ça et là de nous proposer la voix d’un artiste originaire d’un pays où la bande dessinée, qui tient pourtant une place importante, reste encore largement méconnue sous nos contrées. « Tepe, la colline », c’est vous l’aurez compris un énorme coup de cœur. PS : Mon cher grogro, je dois dire que je suis surpris de ton avis. J'ai même un peu l'impression qu'on n'a pas lu le même livre ;-)

22/05/2024 (modifier)
Couverture de la série La Fille dans l'écran
La Fille dans l'écran

C’est par cet album que j’ai découvert le travail de Lou Lubie (et aussi celui de Manon Desveaux mais il me semble que c’est son seul titre paru), même si je lui préfère ses autres œuvres La fille dans l’écran reste une bouffée d’air frais. Je viens de le relire et c’est toujours aussi bon que dans mon souvenir. Pourtant les histoires d’amour en bd c’est pas trop mon dada, qui plus est quand c’est entre deux personnes du même sexe. Mais là je sais pas, je trouve l’histoire et la réalisation bien au dessus de tout ça, j’ai bien des petites critiques mais je suis emporté à chaque fois. Il y a franchement un truc, les auteures ont réussi un beau numéro d’équilibriste avec ce travail à 4 mains. Je trouve qu’on est pas très loin de l’oubapo d’ailleurs, chaque auteure s’attache à un personnage. Si elles possèdent un trait un peu similaire et très lisible, on reconnaît de suite leur partie respective. Le vis-à-vis des planches fonctionnent plutôt pas mal, tout comme la rencontre où les 2 parties n’en font plus qu’une. Graphiquement, on peut pardonner quelques imprécisions (ou dessin moins travaillé) tant c’est homogène et d’une fluidité à tout épreuve. Après l’histoire … bah c’est une histoire d’amour mais avant tout une belle rencontre, nos héroïnes sont attachantes et touchantes dans leurs vies d’adulte. C’est bluet mais on n’y croit (ou envie d’y croire), les émotions sont bien retranscrites comme leurs questionnements. La narration est franchement réussie sur ce point, 2 auteures / 2 histoires parallèles / 1 rencontre. On peut reprocher des facilités, raccourcis ou oublis, mais je trouve ça finalement finement écrit pour un sujet, une idée et réalisation aussi casse gueule. Le making-of final est excellent et finit d’entériner l’excellent ressenti. Une chouette collaboration pour un album remarquable, bravo.

22/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Hard Boiled
Hard Boiled

Il ne manque pas un seul détail dans cette histoire très noire. - Un laborantin avec blouse blanche et un pull marqué d'un gros code barre court dans des couloirs métalliques : il doit absolument avertir monsieur Willeford que l'unité quatre dépasse la mesure. La scène passe à un homme en pardessus acculé contre un mur en train d'apostropher son assaillant. La double page suivante décrit un carnage sans nom dans lequel le chaos et les détails se disputent la suprématie. Nixon est soumis à une grêle de balles innombrables tirées depuis de lourdes armes à feu montées sur une belle voiture jaune. La voiture massive percute Nixon de plein fouet et traverse le mur contre lequel il se tenait. Ils atterrissent dans une sorte de galerie couverte abritant un baisodrome avec spectateurs. le massacre continue jusqu'à une explosion encore plus massive. Après passage dans un laboratoire, Nixon est prêt à reprendre sa vie de banlieusard auprès de sa femme et de ses 2 enfants, jusqu'à sa prochaine journée de travail. Cette histoire est parue pour la première fois en 3 épisodes publiés de 1990 à 1992 par Dark Horse comics. La raison de cette publication étalée se voit clairement : Geoff Darrow (l'illustrateur) a eu besoin d'énormément de temps pour terminer ses planches. Il faut parcourir les pages pour avoir un premier aperçu de l'obsession maniaque du détail qui tenaille Darrow. Dès le début, le lecteur est assailli par les pleines pages qui abondent dans cet ouvrage. La majorité desdites pleines pages regorgent de détails jusqu'à l'overdose. Lorsque la voiture traverse le mur, le lecteur se trouve face à une pleine page gorgée d'éléments minutieux. Sur cette page il y a donc la voiture qui défonce le mur ; il y a au bas mot 60 briques de dessinées, chacune d'une forme différente attestant de l'impact particulier qu'elle a subi. Il y a une quinzaine de couples en train de copuler sur l'estrade prévue à cet effet, chacun dans une position différente. Il y a également quatre vingt spectateurs au bas mot, chacun différent de son voisin en termes de visage, de coiffure, de vêtements, de posture, etc. Et le lecteur découvre au fur et à mesure de l'observation de cette pleine page des activités secondaires inattendues allant de la blague visuelle à la provocation politiquement incorrecte, voire trash (saurez-vous repérer le vibromasseur ?). Et en dessinateur consciencieux, Darrow a également pris soin d'intégrer les descentes d'eaux pluviales, ainsi que les câbles alimentant en énergie ce secteur. Et comme il ne manque pas d'humour, il a affublé chacun des spectateurs d'un bandeau noir sur les yeux pour que le lecteur ne puisse pas les identifier. On peut quand même s'interroger sur les intentions de la dame habillée qui s'apprête à utiliser une tronçonneuse souillée. Darrow fait également preuve d'une composante méchamment punk. Il éparpille dans ses illustrations des attaques sur le mode de vie américain (pour ma part j'ai beaucoup apprécié le distributeur automatique d'armes à feu). En faisant attention, vous repérerez également quelques références à d'autres oeuvres de Miller (par exemple un logo de la Pax en provenance directe des aventures de Martha Washington). En plus de ces pleines pages et doubles pages, il ya des séquences plus traditionnelles de suite de cases qui sont tout aussi efficaces et tout aussi bourrées de détails. le lecteur ne dispose que de quelques pages en petit nombre pour se reposer les rétines et elles sont assez espacées les unes des autres. Cette histoire ne se lit donc pas comme les autres bandes dessinées ; il faut beaucoup de temps pour déchiffrer chaque illustration, et les visuels comprennent plus de provocations que le scénario. Cette surcharge d'informations visuelles peut rebuter. À l'époque, Frank Miller a clairement indiqué qu'il arrêtait de travailler pour Marvel et DC comics pour se lancer sur des projets plus personnels pour lesquels il garderait les droits d'édition. Son premier acte a été de trouver un nouvel éditeur : Dark Horse, puis des dessinateurs pour travailler sur ses projets. À la lecture des 2 premiers épisodes, le lecteur est en droit de se demander s'il existe un scénario pour cette histoire. Tout n'est qu'une suite de confrontations entre Nixon et 2 opposants aussi implacables que lui, tout n'est que prétexte à débauche de matériaux brisés, d'objets et de bien matériels fracassés et d'êtres humains déchiquetés. Arrivé aux deux tiers de l'ouvrage, le lecteur est en droit de penser que le scénario tient sur un timbre poste et que le dernier tiers n'apportera qu'une baston extrême de plus. Et bien, sans rien révéler, je puis vous dire qu'il n'en est rien. Bien sûr, Miller a écrit surtout pour que Darrow puisse solliciter nos rétines au delà du raisonnable, mais au-delà des fracas incessants il y a bien une histoire avec une fin claire et sans concession. Toute cette violence démesurée est l'expression d'un conflit qui n'est révélé qu'à la fin qui s'avère bien noire. Frank Miller et Geoff Darrow ont également réalisé Big Guy en 1995, un récit fortement influencé par Astro d'Osamu Tezuka et qui a été adapté en dessins animés.

21/05/2024 (modifier)
Par doumé
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Dieu-Fauve
Le Dieu-Fauve

Ce sont les avis précédents qui m'ont convaincu pour l'achat et effectivement je confirme que cet album mérite toutes ces critiques positives. Un album composé de quatre chapitres distincts centrés sur un personnage différent donne à l'ensemble un récit dynamique qui ne faiblira pas jusqu'à la dernière page. Dieu-fauve est une bd mêlant fantasy et aventure dans une ambiance apocalyptique avec comme référence le mythe du déluge. Sensé laver le monde du mal, ce déluge va au contraire raviver la soif du pouvoir des survivants et notre héros profite du désastre pour se venger. En résumé, une aventure sans pitié pour tous les protagonistes qui vivent dans un monde où le plus fort est celui qui dirige. Le dessin donne vie efficacement aux combats et aux scènes d'actions. L'utilisation de peu de couleurs par case détermine instantanément l'ambiance et procure du confort à la lecture. Un superbe moment de lecture

20/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Légendes des Méga-cités
Légendes des Méga-cités

Citoyen dans la ville police de Megacity One - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, en couleurs, se déroulant à Mega-City-One dans l'univers partagé du Judge Dredd qui fait plusieurs apparitions. Elle est parue initialement en 1990, dans "Judge Dredd Megazine" 1.01 à 1.07, écrite par John Wagner, l'un des scénaristes historique de Judge Dredd, et dessinée et peinte par Colin MacNeil (qui a continué à illustrer des histoires de Dredd comme Fourth faction). L'histoire s'ouvre sur 2 illustrations pleine page : Judge Dredd marche sur un drapeau américain ensanglanté dans la première, drapeau qui recouvre un cadavre (deuxième image). En même temps les cases de texte contiennent le flux de pensée de Dredd s'achevant par une maxime dont il a le secret : la Justice a un prix ; ce prix, c'est la liberté. le ton est donné : il s'agit d'une tragédie. La cellule d'après indique qu'il s'agit d'une histoire d'amour. Elle est racontée du point de vue de Bennett Beeny, un fils d'immigrant, jeune enfant lorsqu'il assiste à la naissance d'America Jara (son amour d'enfance) que son père prénomme ainsi en l'honneur de la nation qui l'a accueilli en tant qu'immigrant. Bennett raconte dans quelles circonstances il a pris conscience pour la première fois de l'existence des juges, et en quoi sa réaction a été fondamentalement différente de celle d'America. En grandissant, Bennett et America ont choisi des voies différentes dans la société. En 1990, la probabilité de voir Judge Dredd adapté en film se rapproche de plus en plus et les responsables éditoriaux estiment que le temps est venu qu'il dispose de son propre magazine. Dans l'introduction, John Wagner explique qu'il avait été choisi pour écrire l'histoire principale de ce magazine qui devait avoir un ton plus "adulte" ou "mature" que 2000AD. Il explique également que contrairement à son habitude de travail, America est un scénario qu'il a composé dans le détail du début jusqu'à la fin (par opposition à son habitude se laisser porter dans une autre direction au fur et à mesure de l'écriture complète du scénario). Il ajoute qu'il s'agit de l'une de ses histoires préférées de Judge Dredd. À la lecture, il apparaît que Dredd n'est pas le personnage principal, mais plus l'incarnation du système judiciaire totalitaire de ce futur. le personnage principal est bien ce jeune homme timide Bennett Beeny (qui ne se transforme pas en superhéros dans le courant de l'histoire). John Wagner met en scène 2 individus attachés par de forts liens affectifs qui prennent des chemins différents dans la vie, entre l'un qui refuse de plier sous le joug de ce système aliénant, et l'autre qui connaît la réussite à l'américaine. Il transforme cette histoire d'amour en une métaphore sur le cauchemar sécuritaire. Si le premier rôle féminin s'appelle America, Wagner se garde bien d'en faire l'incarnation de l'Amérique. Il a même le bon goût de ne pas abuser des phrases à double sens jouant sur le mot America pour désigner le personnage, où le lecteur pourrait comprendre qu'il parle du pays. Tout en finesse, Wagner ne donne pas non plus de leçon. Bennett Beeny est un individu attachant dans sa normalité, sympathique dans sa réussite sociale et le contentement qui en découle. Mais il n'en devient pas un héros à proprement parler car pour le lecteur de 2000AD America serait plutôt l'héroïne en refusant l'ordre établi. Mais là aussi, Wagner parvient à introduire un degré de complexité dans le personnage qui évite qu'elle ne se transforme en une rebelle romantique. John Wagner emmène le lecteur dans une tragédie qui s'émancipe de la dichotomie bien / mal pour une vision plus amère et plus réaliste des individus. La qualité du récit doit également beaucoup aux illustrations de Colin MacNeil. Les 2 premières pleines pages en contreplongée montrent un Judge Dredd sinistre et écrasant, comme la justice cinglante qu'il incarne. le choix des couleurs se révèle étonnant et personnel combinant du jaune vif avec des teintes plus sombres. Tout du long du récit, le lecteur va découvrir des illustrations qui semblent passer d'un registre à un autre, sans transition progressive. Ainsi l'image d'après montre une vue du ciel d'un petit quartier de Mega-City-One avec des couleurs très sombres, et des formes détourées par des lignes de couleurs claires. La scène d'après est plongée dans les tons orange, la suivante commençant sur la même page dans des tons violet. le contraste est saisissant. Pour la scène suivante, MacNeil utilise les couleurs pour transcrire celles de la réalité de manière naturelle. Puis arrive un autre dessin pleine page aux couleurs acidulées de l'enfance, pour un tableau terrible d'un juge impressionnant un jeune enfant, à vie, pour qu'il se tienne tranquille dans la peur des juges. Ce dessin est à la fois comique du fait des couleurs vives, et terrible du fait du traumatisme psychologique infligé sciemment. L'histoire s'achève sur une autre pleine page : le casque d'un juge en très gros plan formant presque une composition conceptuelle si elle était sortie de son contexte, à nouveau avec une composition chromatique provocatrice très réussie. La force graphique de cette histoire en 62 pages ne se limite pas à des compositions chromatiques pleines de personnalité. MacNeil s'avère aussi convaincant qu'il dessine de jeunes enfants, une cité futuriste, ou les silhouettes imposantes intimidantes des juges. Il adapte sa composition de page en fonction du récit passant sans coup férir d'une illustration pleine page, à une page comportant 15 cases dans un montage haché rendant compte de la violence et de la rapidité de l'action. À l'issue de ces 62 pages, le lecteur a la sensation d'avoir lu un roman complet du fait de la densité narrative qui pourtant passe toute seule, sans surcharge d'information dans les textes ou dans les images. America est une histoire à part dans la mythologie de Judge Dredd. Elle constitue un drame très humain face à une société normalisatrice qui ne supporte pas les écarts ou les divergences d'opinion. Elle se suffit à elle-même et forme un récit poignant sur les relations humaines, et les ambitions ou convictions de l'individu, avec des images qui restent longtemps en mémoire, tout en étant entièrement au service de la narration. Exceptionnel, indispensable.

20/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Judge Dredd - Mandroid
Judge Dredd - Mandroid

La supercherie du libre arbitre de l'individu - Ce tome regroupe 2 histoires écrites par John Wagner, la première introduisant le personnage de Nate Slaughterhouse, la seconde donnant une suite à la première. - Première histoire : "Mandroid", dessinée et encrée par Kev Walker parue dans les numéros 1453 à 1463 du magazine "2000AD", en 2005 - Nate Slaughterhouse est un sergent dans l'armée, effectuant des missions de combat sur le terrain, contre des forces extraterrestres. Lors d'une de ces batailles, il est grièvement blessé, et doit son salut au capitaine Kitty Rosson (sa femme). Il est reconstruit par les chirurgiens et biomécaniciens, les parties biologiques manquantes étant remplacées par des parties mécaniques. Il devient un cyborg, un Mandroid (contraction de Man et Android). Il est rendu à la vie civile et sa femme décide de le suivre avec Tommy leur enfant. Il s'installe à Mega-City One, dans le Block Dean Gaffney, dans le secteur 6. Pas facile pour un vétéran avec un corps de cyborg de combat d'espérer de s'intégrer dans une vie civile de chômeur, dans un appartement minable, dans une citée malfamée, avec un enfant à charge, une femme qui travaille, et une société qui a vite fait d'oublier les services rendus à la nation. Un soir, Kitty Rosson ne rentre pas à l'appartement. Slaughterhouse prévient les Juges ; Judge Dredd est chargé du dossier. Il explique que les disparitions se comptent par centaine, qu'il n'est pas possible d'agir avant plusieurs heures, que les effectifs de police sont insuffisants pour accorder beaucoup de temps à ce genre de dossier. Slaughterhouse se met à enquêter par lui-même, et à faire un peu de ménage en même temps (= éliminer la racaille de manière permanente), grâce aux capacités de son corps de mandroid. Le début ne donne pas vraiment confiance. Kev Walker s'applique à singer le style graphique de Mike Mignola, en moins massif, moins brut de décoffrage, moins anguleux, et donc moins convaincant. John Wagner dresse le portrait d'un vétéran doté de capacités physiques faisant de lui un tank sur pattes. Sa femme disparaît et il commence à jouer le redresseur de torts, comme un ersatz de Punisher. Mais très vite, John Wagner s'écarte des clichés propres au citoyen prenant la loi entre ses mains pour devenir juge, jury et bourreau. Slaughterhouse n'a rien d'infaillible, il ne possède pas le mental de Frank Castle et il vit dans une société où tout les policiers appliquent une loi sévère, répressive, aux sanctions brutales et très lourdes. Slaughterhouse doit s'attaquer à un racket organisé par un parrain Denzo Schultz qui ne se salit jamais les mains, et très retors (il s'est fait enlever les cordes vocales pour ne pas se trahir au détecteur vocal de mensonge). Il a face à lui des policiers efficaces, accordant une importance prioritaire à la disparition de sa femme parce qu'il est un vétéran, sous la houlette de Judge Dredd, le meilleur. Pourtant rien n'avance, sa situation sociale se détériore, sa confiance en lui s'effrite. Wagner utilise les conventions du roman noir pour montrer comment le cadre rigide et castrateur de la société mine l'individu en le rendant superflu (personne n'a besoin d'un vétéran amoché et inadapté), impuissant (toute la force de frappe de son corps de mandroid ne sert à rien), incapable d'évoluer (Slaughterhouse ne peut que constater ses échecs, sans espoir de reprendre le dessus). Sa situation s'aggrave encore aux yeux du lecteur qui sait que Judge Dredd incarne une loi sans pitié, et qu'il est un policier sans faille auquel le "perp" (pour "perpetrator", criminel) n'a aucune chance d'échapper (non, même pas la plus petite). Dans cette histoire, Judge Dredd n'est qu'une présence sans âme, l'incarnation d'une loi sans cœur, une force normalisatrice de la société implacable. Par contraste, Nate Slaughterhouse est un individu inadapté qui se débat dans une société où il n'est qu'un individu de plus, sans importance, sans intérêt, juste un criminel en puissance aux yeux des Juges. de page en page, John Wagner met en scène un individu sachant que ses actions ne changeront rien, n'amélioreront rien, mais qui n'a d'autre choix que de faire ce qu'il sait faire (se battre). du début jusqu'à la fin la situation et le caractère de Slaughterhouse en font une figure tragique, dépassant les conventions du genre pour rendre compte de la fragilité de l'individu dans la société, soumis à des forces sur lesquelles il n'a aucune prise. Wagner réussit le tour de force d'inclure des séquences d'action impressionnantes, totalement intégrées et organiques par rapport au récit (même l'assaut final en armure de combat). Au départ, le style de Walker semble trop superficiel : des décors vaguement esquissés par quelques traits et quelques aplats de noir, des visages rapidement définis. Il n'y a que ces tâches noires pour donner de la consistance aux personnages mangés par l'ombre. Et puis, peu à peu, l'économie de moyens rend compte du dénuement matériel dans lequel se trouve Slaughterhouse, puis de son dénuement psychologique sans rien à quoi se raccrocher. Il apparaît que Walker a donné à chaque personnage un signe distinctif qui permet de le reconnaître immédiatement. Il gère admirablement la profondeur de champ. le scénario de Wagner évite les longs tunnels de dialogue, et Walker sait imaginer des mises en scène où le langage corporel vient renforcer les non-dits des paroles prononcées. La paucité des détails évite que le lecteur ne soit distrait par l'environnement, l'enferme avec Slaughterhouse dans une réalité finie et limitée, ne lui laisse d'autre choix que l'instant présent. Ce style graphique participe à la désolation psychique subie par Slaughterhouse, à son manque d'alternatives. Dans le cadre contraignant de la série "Judge Dredd", John Wagner raconte une histoire d'action, qui parle de solitude moderne, de coercition sociétale, d'absence de valeur ou de reconnaissance de l'individu, d'impuissance de la force virile face au malheur, un récit très noir, parfaitement exécuté, avec des dessins amplifiant discrètement les thèmes abordés. - Deuxième histoire : "Instrument of war", dessinée et encrée par Simon Coleby (numéros / progs 1555 & 1556), puis par Carl Critchlow (progs 1557 à 1566), parue en 2007 - Nate Slaughterhouse purge sa peine de prison. Il a déjà effectué 2 ans. Régulièrement le programme de gestion de sa cellule lui rappelle qu'il a été condamné à perpétuité, et que dans cette situation sans issue, le devoir d'un bon citoyen est de demander l'euthanasie pour ne pas gâcher les ressources de la société. le corps de sa femme va d'ailleurs bientôt être intégré au programme de recyclage, le délai étant arrivé. Slaughterhouse réussit à s'enfuir de manière rocambolesque et il trouve refuge chez un vieux général Trig Vincent, vétéran des guerres spatiales. Il lui propose de lui faire remettre de nouveaux implants cybernétiques, à charge de revanche, bien sûr. C'est la malédiction des héros récurrents et des magazines périodiques : quand une histoire a du succès, elle doit forcément générer une suite parce que le bénéfice monétaire sera d'office au rendez-vous. John Wagner s'atèle donc à raconter la suite de la vie de Nate Slaughterhouse. Il respecte le personnage en le plaçant dans une nouvelle situation où il est à nouveau un pantin au milieu d'événements sur lesquels il n'a aucune prise. Néanmoins la dimension sociale et psychologique présente dans la première histoire a diminué d'intensité, et la part dévolue à l'action augmente un peu en contrepartie. Wagner oriente l'histoire sur un thème plus classique qui est celui d'un soldat obéissant aux ordres qui ne sont pas forcément compatibles avec ses convictions. Il y a à nouveau une motivation très personnelle pour Slaughterhouse, mais pas aussi intense et viscérale que dans la première histoire. de page en page, le lecteur ne peut que constater que les motivations du général Vincent sont surtout un prétexte pour servir d'intrigue, sans grande consistance. Les tourments affectifs de Slaughterhouse sont plausibles, sans être à la hauteur de ceux de la première partie. Son dilemme moral est également assez mince, et la fin sacrifie au spectaculaire dans une grande explosion pyrotechnique manquant singulièrement de nuances. Les 12 premières pages sont dessinées par Coleby dans un style qui évoque celui de Walker, mais en moins dépouillé, et un peu plus réaliste. Il réussit à rendre crédible cet individu sans bras ni jambes qui s'enfuit en se déplaçant en rampant et en mordant (très beau moment d'humour second degré où le personnage principal réduit à un tronc avance encore). Les 58 pages suivantes sont dessinées par Critchlow dans un style plus brut, pas fait pour faire joli, assez rugueux, rappelant aussi bien Kevin O'Neill (en moins anguleux) que Carlos Ezquerra. La narration est claire, les décors rares, et Judge Dredd prend les poses habituelles, à commencer par l'appel à la radio assis sur sa moto, en vue de trois quarts arrière. Critchlow a l'art et la manière de faire prendre corps à un environnement peu accueillant, à la fois stérile (aucun végétal) et un peu usé, où évoluent des personnages usés par la vie, sans joie de vivre. Après la première histoire exceptionnelle, celle-ci apparaît comme superflue. Malgré tout elle permet de retrouver Nate Slaughterhouse coincé dans une nouvelle situation inextricable, d'avance perdant, avec quelques dilemmes moraux bien posés.

20/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Last American
Last American

Le spectacle doit continuer. - Ce tome constitue un récit complet et indépendant de tout autre. Il comprend les 4 épisodes, initialement parus en 1990/1991, coécrits par Alan Grant & John Wagner, dessinés, encrés et mis en couleurs par Mick Mahon. Cette histoire est parue à l'origine dans le label Epic Comics de Marvel, une branche adulte créée sur le modèle de Heavy Metal, l'homologue du magazine Métal Hurlant français. Ce recueil commence par une introduction en texte d'une page, écrite par Mick McMahon, sur l'impact psychologique de la crainte d'une guerre nucléaire quand il était jeune. Dans une chambre souterraine, un appareillage technologique arrive au terme de sa mission : réveiller un soldat américain cryogénisé 20 ans plutôt. En 2019, le 4 juillet (date symbolique), le caisson se vide de ses fluides. 3 robots, dotés de parole et d'intelligence, arrivent dans la salle du caisson pour assister au réveil et aider le soldat. Able et Baker sont les 2 robots chargés des tâches militaires, allant de la logistique à la bataille, en passant par la conduite de véhicule. Charlie est chargé de l'assistance personnelle à Ulysses Pilgrim et de maintenir son moral. Il s'exprime de manière joyeuse, avec un discours émaillé de références à la culture populaire américaine, surtout télévisuelle. Pilgrim ne regagne pas connaissance tout de suite. du coup Able et Baker le secouent un peu pour le stimuler. Ayant repris ses esprits, Ulysses Pilgrim se plaint de continuer à ressentir le froid jusque dans ses os. Néanmoins, il est bientôt prêt à sortir à l'extérieur après avoir eu la confirmation qu'une guerre nucléaire a eu lieu. Il demande aux robots qui en est sorti vainqueur, et comprend vite que les circonstances de son réveil indiquent que ce n'est pas les États-Unis. C'est donc forcément l'ennemi. Après avoir été armé de pied en cape par Able & Baker, le Commandant de l'Apocalypse (c'est son grade officiel) sort à l'extérieur, flanqué des 3 robots. Il découvre un paysage désolé, et un ciel cramoisi comme s'il avait absorbé le sang des victimes de la guerre. Ils montent tous les 4 à bord d'un énorme tank sur chenilles et commencent à se diriger vers la ville la plus porche. Ils ne croisent pas âme qui vive. Pilgrim observe les cadavres dans les voitures qui jonchent l'autoroute. Il remarque que les occupants portaient des vêtements très chauds, comme s'ils devaient se protéger de l'hiver nucléaire. Pilgrim se demande ce que sont devenus Barbara et Tony, sa femme et son fils. En 1982, Jim Shooter décide de créer une branche plus adulte au sein de l'éditeur Marvel. Avec l'aide d'Archie Goodwin et Al Milgrom, ils lancent d'abord un magazine appelé Epic Illustrated, puis quelques histoires complètes dans la ligne Graphic Novel de Marvel, et enfin des miniséries et des séries comme Moonshadow, Blood: A tale, ou encore Dreadstar, The Bozz Chronicles, et même des projets de superhéros trop particuliers comme Elektra: Assassin, ainsi que des partenariats avec des créateurs comme Moebius ou Clive Barker. Lorsqu'arrive cette histoire post-apocalyptique, le lecteur commence par se dire que l'éditeur profite de l'engouement du lectorat américain pour les auteurs anglais (la British Invasion initiée par Alan Moore, Neil Gaiman, ou encore Grant Morrison), et qu'il a juste débauché Alan Grant & John Wagner (le duo qui écrit les aventures de Judge Dredd dans 2000 AD à l'époque) et Mike McMahon, dessinateur à la forte personnalité graphique, connu pour avoir illustré Judge Dredd et Sláine: Warrior's dawn également dans les pages de 2000 AD. La couverture est assez étrange avec ce soldat à l'uniforme composite (avec des guêtres ?), une main énorme, tirant sur un ennemi invisible. Cette réédition est de très bonne qualité réussissant à rendre les tonalités des couleurs, sans impression boueuse. L'introduction de Mick McMahon permet de bien saisir l'intention des auteurs : évoquer l'angoisse d'une apocalypse nucléaire, catastrophe jugée très probable pendant la Guerre Froide (1947-1991), ayant traumatisé des générations entières par l'idée hallucinante que le genre humain a créé lui-même des armes assez puissantes pour se détruire (et même plusieurs fois), et par des spots télévisés expliquant que faire en cas d'alerte de guerre nucléaire. le label Epic Comics indiquait qu'il ne s'agirait pas d'un simple récit de survie après la guerre, et la nationalité des auteurs indiquait (et indique encore) que la nation des États-Unis n'en ressortirait pas forcément grandie. Il vaut mieux avoir conscience de ce contexte éditorial pour pouvoir apprécier le récit. En effet Ulysses Pilgrim sort du bunker flanqué des 3 robots et il parcourt du terrain à bord de son tank en constatant la dévastation et l'absence de tout être vivant. Et c'est à peu près tout pour l'intrigue. Il faut également un temps d'adaptation pour les dessins. Mick McMahon aime bien les traits droits et les oreilles décollées. Mick McMahon réalise lui-même sa mise en couleurs dans des teintes assez sombres, rendant compte de l'impression crépusculaire des environnements post-apocalyptiques. Il semble travailler à la peinture directe, avec des couleurs plutôt unies, sans dégradés tels que l'aquarelle peut le permettre. Il porte les variations de luminosité en détourant des zones sur les surfaces concernées, et en y appliquant une nuance plus claire ou plus foncée. L'effet est parfois surprenant car sur les visages, ces surfaces sont détourées à angle droit, formant souvent des rectangles, ce qui se marie mal avec le relief d'une figure par exemple. Néanmoins, il ne s'agit pas non plus d'aplats d'une couleur uniforme. le lecteur distingue de de petites variations qui produisent un effet de texture sur les surfaces. L'artiste accentue cette impression de texture avec des traits souvent très fins, parfois un peu gras pour marquer les plis des étoffes ou de la peau. le résultat est à nouveau parfois étrange, surtout sur la peau, avec de nombreux petits traits secs, pas forcément bien jointifs, dont l'extrémité peut déborder un tout petit peu de l'autre trait sur lequel elle vient mourir, comme si le dessinateur avait tracé ça vite fait et n'avait pas voulu souhaiter peaufiner après coup. le résultat est également assez étrange pour les visages, dont la peau semble ne pas être élastique de la même manière partout, subissant des plis sur des lignes droites. le lecteur observe que McMahon exagère aussi discrètement quelques détails anatomiques comme la pliure au niveau du poignet (à angle droit bien marqué) ou la taille des cuisses, et les oreilles systématiquement décollées. D'un autre côté ces caractéristiques graphiques permettent de bien rendre compte de la nature mécanique des robots, sans que jamais le lecteur ne puisse y voir des simulacres ou des ersatz d'êtres humains. le tank est incroyablement massif et les dessins montrent qu'il peut effectivement passer partout, écraser tous les obstacles présents sur son chemin, à commencer par les carcasses de voitures. Ainsi dessinée, la végétation devient bizarre, transcrivant son évolution malsaine sous l'influence des radiations et de l'hiver nucléaire. À plusieurs reprises, Mick McMahon s'éloigne d'une représentation trop littérale, ce qui permet à certains éléments de prendre une dimension plus conceptuelle, comme les squelettes présents dans le paysage, ou les pierres sur le sol ou dans l'air. En fait, l'artiste représente des boules irrégulières semblant de nature rocheuse, présentes aussi bien sur le sol que tombant dans l'air. le lecteur suppute que pour ces dernières il s'agit de flocons imbibés de cendre, ce qui leur donne cette étrange apparence. En liant les 2 (pierres & flocons) de manière visuelle, le dessinateur donne à voir un environnement en déliquescence dont des parties se désagrègent et tombent sous les yeux du lecteur. Il est possible qu'il faille un petit temps d'adaptation au lecteur pour se faire à l'esthétique particulière des dessins de Mick McMahon, mais la narration visuelle reste claire et facile à suivre. Alan Grant & John Wagner n'ont pas facilité la tâche de l'artiste car eux aussi ont recours à des métaphores visuelles plus ou moins subtiles pour raconter leur histoire. Parmi les moins subtiles, il y a la vision de cet aigle ayant subi des mutations et s'acharnant sur une charogne pour se nourrir, soit une métaphore appuyée des États-Unis (dont l'aigle est le symbole) se nourrissant de ce qu'il a détruit. Dans le deuxième épisode, il y a également une scène hallucinante dans laquelle les cadavres semblent revenir à la vie pour se lancer dans une comédie musicale sur les bienfaits de la mort par irradiation atomique. le lecteur se rend compte que la dimension un peu abstraite des dessins permet de faire passer cette scène, sans qu'elle ne soit ridicule ou outrée, juste grotesque et particulièrement sarcastique et macabre. Les coscénaristes mettent en scène un homme finalement très normal. Ils ont pris soin d'en faire un soldat, ce qui semble logique pour qu'il puisse survivre dans un tel environnement, et d'expliquer comment il a été choisi et ce qui l'a convaincu d'accepter. Ils montrent que ce n'est pas un surhomme et que ses talents de guerrier ne lui permettent pas de faire face à la désolation de ces États-Unis après la bombe. Ulysses Pilgrim a été contraint et forcé d'accepter d'être le survivant en subissant cette cryogénisation et il n'est pas devenu un surhomme pour autant, ou capable de gérer l'ampleur du désastre et l'absence de survivants. Ils introduisent un contrepoint comique par le biais de Charlie, le robot qui cite des accroches de séries télévisuelles. Pour le reste, Ulysses Pilgrim découvre la réalité de ce monde après la guerre. Grant & Wagner évoquent les horreurs attendues, les cadavres laissés sur place, les autoroutes encombrées par les voitures des habitants essayant de fuir, les fourmis comme seule espèce ayant survécu aux radiations, les zones encore irradiées, la statue de la Liberté décapitée, les phases de dépression d'Ulysses Pilgrim en tant que seul survivant. Les coscénaristes manient également l'allusion et la métaphore avec plus ou moins de légèreté. le lecteur sourira plus aux références de Charlie s'il dispose d'une culture des années 1970/1980, sinon il ne pourra que subodorer l'existence de ces références, en en découvrant une qu'il saisit (comme celle au Magical mystery tour, des Beatles) et des artefacts technologiques d'une autre époque (comme un lecteur de cassette audio). Ils mettent en scène les particularités culturelles des États-Unis soit de manière directe (la première action d'Ulysses Pilgrim est de s'armer jusqu'aux dents avant de sortir), soit de manière métaphorique avec l'aigle malformé, soit de manière plus imagée (comme le tank qui écrase tout sur son passage, comme l'armée), soit encore sous forme de visions (comme cette comédie musicale interprétée par des cadavres). Parfois ils y vont lourdement : la naissance d'Ulysses Pilgrim le jour de la mort de John Fitzgerald Kennedy, l'exécution des détenus dans une prison, les présidents des États-Unis au Paradis, Pilgrim en train de s'en prendre à Dieu, etc. En découvrant l'action principale de chaque épisode, le lecteur se demande même s'ils savaient bien où ils allaient dès le début, ou s'ils ont improvisé une ou deux péripéties au fur et à mesure. Le tome se clôt avec les paroles de l'hymen américain dans un contexte qui leur donne un autre sens, et le lecteur éprouve la sensation de sortir d'un mauvais rêve. Bien qu'il se demande encore si les expérimentations dans un autre bunker étaient bien nécessaires au récit, il a vécu un songe étrange, un cauchemar rendant bien compte de l'angoisse générée par l'éventualité d'une guerre nucléaire, de l'environnement ravagé et impropre à la vie. Il a également eu droit à une tragédie pour un individu incapable d'appréhender l'énormité de la situation, et à une critique pénétrante d'un pays qui se positionne comme le plus grand de la planète, même si certains propos sont plus appuyés que d'autres. Il a découvert un récit très personnel, tant pour la narration visuelle que pour la suite des péripéties, mettant en scène un individu ayant les caractéristiques d'un héros d'action, se retrouvant complètement inadapté et inefficace dans des circonstances que la seule raison ne permet pas d'appréhender.

20/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mad présente Sergio Aragonès
Mad présente Sergio Aragonès

L’inénarrable Sergio Aragones et son humour chaleureux - Ce recueil regroupe des gags humoristiques (essentiellement sous forme de strips de 3 ou 4 cases) réalisés par Sergio Aragonés (scénario et dessins) en noir & blanc (une dizaine de pages en couleurs en fin de volume) pour le magazine humoristique MAD. Une page sur deux, le lecteur retrouve également de nouveaux "marginals" (des petits dessins apposés dans les marges de l'ouvrage). Comme le titre l'indique, le lecteur aura le plaisir de lire des blagues de Sergio Aragonés regroupées par décennie : 1960, 1970, 1980, 1990, 2000. Au fil des années, Aragonés se spécialise dans une rubrique intitulée "The MAD look at..." étant thématique et tournant en dérision tout ce qui passe par la tête d'Aragonés à commencer par la course à l'espace (pour sa toute première participation à MAD) jusqu'à la réalité de la récession économique pour la dernière de ce tome. C'est ainsi que le lecteur verra défiler des thèmes variés tels que le football américain, les éboueurs, Batman (dans les années 1960), les monstres de cinéma, le mariage, les requins, King Kong, Star Wars (dans les années 1970), les parcs d'attraction Disney, un camp d'entraînement de terroristes (toujours dans les années 1970), un centre commercial à l'approche de Noël, l'obésité, le baseball, les dinosaures, les tatouages, les OVNI, le harcèlement sexuel, les piercings, le racisme, Las Vegas, Harry Potter, la chirurgie esthétique, les mères, l'infidélité conjugale, la sécurité dans les aéroports, et bien d'autres encore. Le magazine de MAD est créé en 1952 par Harvey Kurtzman, il incarne une tradition humoristique aux États-Unis depuis cette époque, avec des valeurs politiques et sociales à ses débuts, perdues en cours de route au profit d'un humour plus potache destiné essentiellement aux adolescents et aux jeunes adultes. Mais à son arrivée, Aragonés apporte un humour 100% visuel et essentiellement apolitique, sans aucun texte, si ce n'est un panneau ou une enseigne de temps à autre. Dès la première double page consacrée à la conquête spatiale, les particularités du style d'Aragonés apparaissent. En termes de forme des personnages, il est adepte des silhouettes exagérées, avec un gros nez et une partie médiane assez arrondie. Au fil des décennies il est possible d'assister à une lente évolution vers des formes plus agréable à regarder (ajustement des proportions et trait plus délié) et à une amélioration des expressions des visages. En fonction de l'objet du strip, Aragonés peut également avoir recours à des silhouettes filiformes, ou à la musculature exagérée (pour un regard sur les clubs de gym par exemple). Même dans ces cas là, le visage reste exagéré, avec des traits simplifiés pour ne garder que le plus signifiant. Les illustrations d'Aragonés appellent naturellement un examen plus détaillé. D'un coté, il dessine avec ce qui pourrait être un stylo bille : toujours la même épaisseur de trait, aucune variation, de très rares aplats de noir (vraiment une exception). Ce parti pris donne des dessins vite lus, très faciles à assimiler, avec une sorte de légèreté due à l'absence de surfaces noires compactes. En lecture rapide, on a l'impression de voir plutôt des personnages rapidement esquissés, des croquis vite faits. Mais très rapidement il apparaît que la densité d'information visuelle est plus élevée que ne le laisse croire l'apparence. Quels que soient le contexte et les personnages, le lecteur a la surprise de constater qu'il n'est jamais en présence d'un individu générique, ou d'un décor passepartout. En prenant au hasard, à chaque fois, le personnage présente des singularités qui le rendent unique. Même lorsqu'il dessine un groupe de 4 militaires en uniforme, chacun a une silhouette spécifique, une posture différente, un visage de forme différente. Derrière l'apparence expéditive des dessins se trouve une capacité exceptionnelle à créer toute sorte d'individus, tous particuliers et tous familiers. Il en va de même pour les tenues vestimentaires, les accessoires et pour les décors. Ce qui frappe également, c'est qu'Aragonés croque avec la même habilité et la même justesse chaque objet, chaque élément de décor. Sous des dehors de croquis rapide, il retranscrit avec pertinence et intelligence chaque élément qu'il s'agisse d'un rideau de douche (à la fixation fonctionnelle), un cockpit d'avion avec les bonnes commandes à leur place, une pompe à essence avec son pistolet en état d'utilisation, une cave à vins dans un restaurant, l'agencement de l'arrière boutique d'un fast-food, une table d'opération dans un hôpital, etc. Mine de rien ces petits détails contribuent à ce que le lecteur puisse s'immerger instantanément dans chaque lieu, aux cotés de chaque personnage. Il s'avère qu'il est tout aussi habile à reproduire l'apparence de personnages de fiction connus telle cette troupe de gugusses qui ne sont autre que les Ghostbusters. D'un point de vue graphique, Sergio Aragonés estomaque le lecteur lorsqu'il se lance dans une double page bourrée à craquer de détails. C'est donc le cas de ce camp d'entraînement pour terroriste, mais aussi de ce centre commercial à la veille de Noël. Il est possible de passer un quart d'heure à explorer chaque centimètre carré de cette illustration pour découvrir détail après détail, ainsi que les activités d'environ 200 personnages différents. Cela dénote un sens exceptionnel de l'organisation spatiale pour que tout reste lisible malgré la densité hallucinante d'informations. le lecteur se lance alors dans une lecture qui peut rappeler ces livres où il faut retrouver un personnage perdu dans une illustration d'envergure (par exemple Où est Charlie ?). Petite cerise sur le gâteau : Aragonés est capable de glisser Groo ou Rufferto (son chien) au détour d'une case, comme ça discrètement. Et l'humour dans tout ça ? Sergio Aragonés pratique un humour débordant d'humanisme, évitant la moquerie ou la méchanceté. D'un certain coté, cette compilation d'une énorme quantité de gags peut finir par devenir fade. Voilà un monsieur qui refuse l'humour qui tâche, les attaques sous la ceinture, le pointage du doigt d'un individu ou d'une catégorie d'individu et qui débite du gag à raison de 4 à 6 par page pendant 250 pages. C'est sûr que lu d'une traite ou même en 4 ou 5 fois, il s'installe un sentiment d'engourdissement qui fait perdre le goût de chaque blague. Il est vrai aussi que certains gags sont très basiques. Un marginal parmi tant d'autres : un monsieur s'enfuit d'une boutique de tatouage quand il découvre que le tatoueur est une armoire à glace. Seule l'exagération de la pantomime transforme la situation en gag. Mais pris un par un chaque gag recèle un trésor d'inventivité et d'expressivité. Il y a par exemple ce vendeur d'automobiles qui voit arriver des parents avec leur grand fils. Chaque personne dispose d'un phylactère dans lequel le lecteur découvre le modèle de voiture auquel il pense ; ils sont tous différents. Ils repartent bien sûr avec le modèle que le vendeur avait décidé de leur fourguer. En 2 cases, Aragonés a raconté une petite histoire sur les envies de chacun et la réalité économique. Dans les 2 premières décennies, il utilise également un dispositif irrésistible : dépeindre une scène avec des personnages et représenter leurs ombres en train de se conduire comme ils souhaiteraient vraiment se conduire ("The shadow knows", jeu de mot sur le slogan d'un personnage de pulp). Au fil des pages, le lecteur aura également la surprise de voir apparaître en creux l'évolution de la société américaine. Dans les années 1960, l'image de la femme dans la société était essentiellement celle de la mère au foyer, ce qui va évoluer au fil des gags et des décennies. Il y aura également le passage en revue de plusieurs phénomènes de mode ou d'événement de nature culturelle : Woodstock, la conservation du patrimoine architectural, les rejets de polluants en rivière, Jaws de Steven Spielberg, Star Wars, la génération hippie convertie au capitalisme, le service militaire, les jeux olympiques, le harcèlement sexuel, la libre détention d'armes à feu, les accros aux jeux vidéo, etc. Ce recueil bénéfice également d'un grand format (identique à celui du magazine MAD) et un beau papier épais. Il s'agit donc d'un plaisir de lecture d'une forme différente susceptible de plaire pour plusieurs raisons, en fonction des lecteurs. C'est une occasion exceptionnelle de découvrir le talent d'un monsieur modeste à l'expressivité exceptionnelle : Sergio Aragonés.

20/05/2024 (modifier)