Défouloir monstrueux, réflexion embryonnaire
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Ce tome comprend une histoire complète initialement parue en 8 épisodes (de 0 à 7) en 2007/2008. Elle s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros par Warren Ellis : (1) Black Summer, (2) No Hero et (3) Supergod.
Tom Noir, un homme unijambiste (il a un moignon au niveau du genou gauche), se regarde dans la glace. Puis il se dirige vers son fauteuil dans une pièce dont le ménage n'a pas été fait depuis des semaines, pour se coller devant la télé. CNN diffuse une émission en direct dans laquelle apparaît John Horus (un superhéros revêtu d'un costume blanc maculé de sang avec des sphères technologiques lévitant autour de lui) annonce qu'il vient d'assassiner le président des États-Unis, plusieurs de ses conseillers et quelques membres de la sécurité qui ont essayé de s'interposer. Il explique que le président avait abusé de la confiance des électeurs en cautionnant une guerre en Irak, l'emploi de généraux par des entreprises privées de sécurité, etc. Après le choc de cette émission, Tom Noir répond à un coup de sonnette. Il se trouve face à face avec Frank Blacksmith qui vient lui annoncer qu'il a amené un garde du corps avec lui pour exécuter Tom.
Dès la couverture et les premières pages, le lecteur découvre des illustrations regorgeant d'informations, exigeant une attention de lecture soutenue. Juan Jose Ryp est un obsédé du détail et il accorde la même attention aux éléments de premier plan, qu'à ceux de second ou d'arrière plan. Il ne hiérarchise par l'information visuelle, il reste le plus fidèle possible à tous les détails, comme s'il prenait des clichés au fur et à mesure de chaque séquence. C'est ainsi que dans la salle de bain le lecteur peut contempler les 2 tuyaux d'arrivée d'eau sous le lavabo, le siphon avec sa partie démontable, l'eau qui fuit, le seau placé en dessous pour récupérer l'eau, etc. Ces éléments sont au même niveau de valeur visuelle que Tom Noir se contemplant dans la glace en premier plan. Ryp respecte bien sûr les règles fondamentales de la perspective, mais il ne guide pas l'œil du lecteur, il le laisse trier la masse d'informations visuelles. Ce procédé atteint son apogée lors des scènes de carnage, avec moult destructions et débris. Il ne manque pas un morceau de maçonnerie, pas une canalisation éventrée, pas un fer à béton, pas un bout de bidoche. À partir des fragments de maçonnerie disséminés dans la page, le lecteur peut même reconstituer la forme du mur, il ne manque ni un morceau, ni la logique de répartition des débris après le souffle de l'explosion. Pour augmenter le niveau de violence, Ryp n'hésite pas à parsemer les cases de giclées d'hémoglobine.
Ce mode de narration graphique présente un gros avantage : le lecteur peut s'immerger dans chaque endroit, au cœur de chaque action, dans chaque explosion de superpouvoir. La contrepartie réside dans le temps de lecture, la concentration nécessaire au déchiffrage, par rapport à des dessins classique où l'artiste guide le lecteur dans la lecture. C'est un style qui évoque celui de Geoff Darrow dans Hard Boiled et Big Guy. Ryp dessine des visages moins peaufinés que ne le fait Darrow. Il a une tendance à abuser des individus qui sont en train de serrer les dents, elles mêmes découvertes dans un rictus qui fait s'entrouvrir les lèvres.
Dans ce récit, Warren Ellis part du postulat que très récemment une bande d'étudiants, aidés par une agence gouvernementale, a réussi à augmenter les capacités de 7 individus rassemblés dans une équipe baptisée Seven Guns : Kathryn Artemis, John Horus, Tom Noir, Zoe Jump, Angel One, Dominic Atlas Hyde, Laura Torch. John Horus a fini par estimer que les élus américains, à commencer par le président, avaient trahi le peuple et qu'il est temps de redonner sa chance à ce dernier. Il s'en suit des destructions gigantesques au fur et à mesure que John Horus canalise les actions militaires menées contre lui, qu'il se retrouve face aux anciens membres des Seven Guns et que ces derniers sont soupçonnés de collusion avec lui. À partir de cette illustration de la maxime de Lord Emerich Acton (le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument), Ellis s'intéresse à la fois au niveau de destruction des affrontements, et à l'idéologie sommaire de ces superhéros. de ce fait, l'histoire reste avant tout un récit d'action, avec quelques points de vue politiques primaires justifiant les affrontements. Ellis mêle un peu de rébellion, avec un soupçon de paranoïa (rien d'exagéré) et la question de la représentation du peuple. Mais ces considérations restent au second plan. Au fur et à mesure, Ellis s'attache surtout à montrer que chaque individu agit pour ses motivations propres et que le concept d'intérêt commun n'est finalement qu'un prétexte pour les uns et les autres.
Sous réserve d'apprécier le style graphique très dense, cette histoire propose un gros défouloir avec un niveau de violence élevé et quelques amorces de réflexion. Avec ces dernières, Warren Ellis met l'eau à la bouche de ses lecteurs, en faisant miroiter ce qu'aurait pu être une vraie réflexion sur le sujet. Mais ici, son intention d'auteur est de montrer que ces superpouvoirs ne peuvent pas coexister avec une humanité traditionnelle et que leur utilisation sans éducation politique de leurs détenteurs ne peut conduire qu'au désastre. Entre défouloir cathartique et récit de réflexion.
Mais qui pourrait donc avoir envie de se fader un ouvrage sur le Conseil constitutionnel ? Pas franchement sexy comme sujet, non ? Et pourtant, contre toute attente, les deux autrices ont relevé le défi : réussir à nous passionner pour une institution majeure de la vie politique française ! Pour cela, elles ont adopté l’angle de la légèreté avec une narration dynamique et humoristique, tout l’inverse de l’image poussiéreuse que l’on pourrait avoir de cette institution « bien à l’abri derrière les murs épais du Palais royal ». Mais comme on va le voir ici, la réalité diffère du cliché…
L’ouvrage nous rappelle les origines de l’organisation, en expliquant comment au fil des ans l’importance qu’elle a prise dans l’Histoire française. On y apprend pas mal de choses sur son fonctionnement, notamment sur la distinction à faire avec d’autres juridictions comme Conseil d’Etat ou la Cour de cassation. La majorité des juristes s’accordent à reconnaître que le Conseil des sages, autre dénomination du Conseil constitutionnel, constitue un progrès pour garantir le respect de la Constitution, et par extension, de l’état de droit et des libertés publiques, afin que, comme le disait Montesquieu, « le pouvoir arrête le pouvoir ». On apprend que dans la hiérarchie des normes, la Constitution domine les traités internationaux, devant les lois et les règlements.
Et comme on se demandera légitimement comment ses membres pourraient ne pas être suspectés d’agir en fonction de leur bord politique, Marie Bardiaux-Vaïente nous explique que quand ils y entrent, « ils s’identifient à leur nouvelle fonction », « ont abandonné leurs anciennes attaches partisanes », permettant ainsi une garantie démocratique. A ce titre, on apprend par ailleurs que depuis 2008, tout citoyen peut saisir la Constitution dans un cadre défini, avec un accès à la QPC (Question prioritaire de constitutionnalité), s’il estime qu’une loi semble nuire à sa liberté. Sont cités comme exemple la censure par le Conseil en 1971 de la loi Marcellin limitant la liberté d’association, suite à une campagne menée par Simone de Beauvoir, ou plus récemment la relaxe définitive de Cédric Herrou malgré un acharnement judiciaire édifiant, lequel s’était vu poursuivi pour avoir aidé des personnes en situation irrégulière, mais aussi, last but not least, l’adoption en 1974 de la loi Veil jugée conforme à la Constitution, après les multiples péripéties que l’on connaît. Il n’est pas fait mention de la récente inscription dans la Constitution du droit à l’IVG, mais le livre était visiblement déjà bouclé avant l’événement.
En guise de conclusion, l’ouvrage nous expose la fonction la plus connue du Conseil, consistant à veiller à la régularité de l’élection présidentielle (validation des parrainages et contrôle aléatoire des bureaux de vote). Un véritable travail de fourmi avant que les résultats ne soient proclamés.
Le dessin de Gally contribue largement à alléger l’aspect rébarbatif du sujet, qui devient ainsi beaucoup plus engageant. Son trait rond et simple, l’aspect rigolo et dynamique du duo d’autrices, mises en scène dans une sorte d’enquête journalistique qui ressemble presque à une déambulation dans un parc d’attractions (même si on imagine facilement qu’il a fallu un minimum de sérieux et de rigueur pour synthétiser un tel sujet en une petite centaine de pages), la mise en page variée et l’absence de temps morts, tout cela contribue à faire qu’on ne s’ennuie pas un instant.
Excellent ouvrage pédagogique par l’intérêt qu’il réussit à susciter chez le lecteur, « Dans les couloirs du Conseil constitutionnel » fournit un panorama assez complet de cette instance de premier plan, de ses coulisses et de ses enjeux. Même si bien sûr, il n’a pas prétention à nous apporter la maîtrise des arcanes complexes de l’institution, on sort de cette lecture plus instruit sur un aspect essentiel de la vie politique en France, davantage conscient de l’importance d’un bon fonctionnement démocratique contre les dérives autoritaires, une menace qui pèse dans le contexte politique actuel. Peut-être même aurons-nous envie, en citoyen responsable et éclairé, de creuser le sujet en se tournant vers des publications plus détaillées…
Imparable & Indispensable
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Ce tome regroupe les 8 épisodes parus en 2008/2009. Il comprend une histoire complète et indépendante. Cette dernière s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros : (1) Black Summer , (2) No Hero et (3) Supergod . Le scenario est de Warren Ellis, et les illustrations de Juan Jose Ryp.
Le 06 juin 1966, les Levellers (un groupe de 6 superhéros) fait sa première apparition aux États-Unis. Ils s'interposent dans une guerre des gangs et aident les pompiers à évacuer des victimes lors de l'incendie d'un immeuble. Carrick Masterson intervient en leur nom à la télévision pour expliquer que leur objectif est de libérer la population de la peur qui pèse sur elle. Le 07 juillet 1977, Masterson intervient de nouveau pour réaffirmer le rôle de son groupe dans l'ordre des choses et annoncer leur nouveau nom : Front Line. 11 juin 2011, Doctor Shift (l'un des Front Line) répond à l'appel de 2 policiers qui ont retrouvé Judex (un autre Front Line) dépecé dans le sous-sol d'une maison. Les 2 superhéros trouvent la mort dan cette intervention. Masterson décide de recruter Josh Carver (jeune homme straight edge, végétarien et souhaitant désespérément être recruté). Après avoir testé ses capacités, il l'emmène au manoir de Front Line où ils sont accueillis par Jack Marsh, responsable de la logistique.
Warren Ellis repart donc d'une situation où il existe une poignée de superhéros créés de manière scientifique. Il ne semble pas y avoir de supercriminels, l'équipe est victime d'attaques mortelles et un nouveau membre passe l'épreuve de la transformation. L'introduction d'un novice dans l'équipe permet à Ellis de faire découvrir cette étonnante équipe (presqu'une institution à ce stade) au lecteur en même temps. Dès le début, chaque personnage est représenté comme un être adulte, avec un comportement et des motivations d'adulte. Le niveau de violence graphique est très élevé : la vue du corps dépecé de Judex est assez éprouvante, car Juan Jose Ryp dessine tous les détails avec application. La première intervention de Josh Carver sur des criminels de rue se solde également par une boucherie éprouvante très graphique. Il y a donc là 2 auteurs qui ont choisi de placer leur récit dans un registre adulte et ultra-violent. Ce dernier point est assez logique puisque le concept de superhéros repose sur le principe de disposer de pouvoirs physiques ou surnaturels qui permettent d'imposer sa volonté de force aux autres.
Warren Ellis s'est surpassé avec ce récit. Il ne se contente pas d'une histoire linéaire avec gros combats brutaux (même s'il y en a plusieurs mémorables). Il ne se contente pas non plus de rajouter une explication pseudo-scientifique à base d'anticipation imaginative pour expliquer l'existence des superhéros. Les éléments supplémentaires qui marquent le lecteur sont la construction du récit, et la personnalité des protagonistes. Ce récit est très dense : chaque élément est significatif et a son importance. Au fur et à mesure des pages, Josh Carver va de découverte en découverte et le lecteur avec lui. Il ne s'agit pas seulement de découvrir qui sont les Front Line et Carrick Masterson. Chaque chapitre réserve plusieurs surprises dont les prémices sont montrées explicitement au lecteur dans les scènes précédentes. Ellis a bâti un thriller doté d'une mécanique impressionnante et imparable. En feuilletant cette bande dessinée une deuxième fois, j'ai été impressionné par la rigueur du suspense et le tour de force accompli par Ellis qui donne tous les éléments au lecteur au fur et à mesure, sans rien cacher.
Dès le départ, Ellis rappelle que le concept de superhéros repose sur une grosse brute plus forte que les autres, qui applique sa propre forme de justice, sans respecter la loi. Il y a là un commentaire social devenu assez commun dans les récits de superhéros postmodernes. Mais Ellis ne s'arrête pas là, il répond également à la question qu'il pose dans le titre : jusqu'où iriez-vous pour être un superhéros ? Rien n'est gratuit et le prix à payer par Josh Carver doit être vu pour être cru. Encore une fois l'approche détaillée et réaliste de Juan Jose Ryp transcrit toute l'horreur de sa situation. D'une manière générale les illustrations dépassent la simple mise en image du récit, pour apporter elles aussi de nombreuses informations supplémentaires sous forme visuelle. Non seulement Ryp se complaît dans une orgie de détails exigeant une attention soutenue lors de la lecture ; mais aussi il apporte une grande réflexion à l'agencement de ces éléments, à leur logique.
Pour une fois, Ellis évite la tentation de donner une leçon de politique un peu expédiée, il contourne cet obstacle de manière habile en intégrant les conséquences basiques de l'existence d'une équipe de superhéros dans notre monde de tous les jours. Il effectue la distinction entre son impact médiatique (le sauvetage d'individus en danger immédiat) et la partie immergée de l'iceberg (je vous laisse la découvrir). Ce qui rend la lecture encore plus divertissante, c'est que ces thèmes sont portés par des protagonistes avec une vraie personnalité. Ellis se focalise sur un petit nombre de personnages (tous les membres de Front Line n'ont pas le droit à leur moment) et le lecteur découvre petit à petit qui ils sont. Il le découvre au travers de leurs actes, de leurs prises de position et des dialogues. Ellis ayant établi dès le début que les personnages se conduisent comme des adultes, le lecteur comprend que chaque réplique est motivée par une intention plus ou moins explicite. Au final l'histoire est autant portée par l'existence de superhéros que par la personnalité et la psychologie de chacun.
Comme toujours, Warren Ellis sait faire respirer sa narration en incluant des pages dédiées à l'action et plus légères en dialogues. Le lecteur avance alors plus vite car le rythme de lecture est plus rapide. S'il est possible d'être agacé par la minutie obsessionnelle de Juan Jose Ryp, il n'est par contre pas possible de lui reprocher d'être dépourvu de personnalité, ou d'implication Il se donne à fond pour toutes les cases, toutes les mises en page. L'aménagement de la piaule de Josh Carver fournit toutes les informations nécessaires au lecteur pour se rendre compte de sa détermination à atteindre son but (être repéré pour intégrer Front Line). La première intervention de Carver lors de sa patrouille dégénère en affrontement ultra violent avec giclées de sang. Là encore, la volonté de Ryp d'être descriptif, de rentrer dans les détails, de montrer l'impact réel des coups, la destruction liée à la force cinétique ne permet pas au lecteur de simplement se complaire devant cette violence cathartique. Dans sa démesure, la description l'oblige également à prendre conscience du traumatisme que constituent ces actes d'une violence extrême. Ellis a trouvé un dessinateur à la (dé)mesure des scènes qu'il a imaginées.
No hero est avant tout un thriller dense et très violent, reposant sur un scénario très structuré où rien n'est laissé au hasard. La mise en images est à la hauteur de cette violence et elle porte autant le récit que les dialogues. En plus Warren Ellis répond à la question relative au coût pour bénéficier de superpouvoir d'une manière lumineuse et évidente. Cette histoire dispose d'autant plus de force qu'elle ne constitue pas une parodie ou un (méta)commentaire sur les superhéros. Elle se suffit à elle-même sans que le lecteur ne doive disposer d'une bibliothèque de références. Par contre, Warren Ellis en profite pour mettre en scène un point de vue bien noir sur plusieurs aspects de la nature humaine et de notre société, sans jamais pontifier. Par exemple la critique de notre société d'omni-communication est en filigrane de la stratégie de contrôle des dommages de Carrick Masterson. À ce titre "No hero" figure également parmi les meilleurs romans noirs.
Alors oui, le graphisme est un peu basique / simpliste.
Mais quel régal! Cette mangaka japonaise nous décrit par le menu sa découverte des us et coutumes de la capitale française de son point de vue d'étrangère, et c'est très très drôle, par son talent de mettre en exergue ce qui est à ses yeux des bizarreries ou roublardises auxquelles nous nous sommes (hélas) habitués.
C'est aussi un peu une capsule temporelle car certains éléments on bien changé en une décennie (en effet, l’œuvre date de 2013-2014). Mais dans l'ensemble cela reste toujours actuel.
Je recommande vivement pour quiconque voudrait passer un moment de bonne humeur non feinte :)
Un thriller haletant du début à la fin. Au fil des tomes, le rythme ne décélère pas mais progressivement la psychologie des acteurs se précise. Dylan, un étudiant peu motivé, décide de mettre fin à ses jours. Il se rate et c’est à ce moment qu’un démon lui apparaît et passe un marché avec lui. Alors que Dylan, personnage ambivalent entre meurtrier et justicier, s’attache à respecter contraint et forcé le deal passé avec le démon, et tue un sale type chaque mois, il attire l’attention sur lui et devient à son tour un homme à abattre. Comment va se terminer cette fuite en avant meurtrière ? D’où vient ce mystérieux démon ? Quels secrets protège Dylan ? Remontant peu à peu le fil de la vie de Dylan, on finit par découvrir le fin mot de l’histoire. Un album que je classerais tout en haut de la pile des meilleures séries que j’ai lues.
Enquêtes policières
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En 2007, le très prolifique Warren Ellis entame une nouvelle série avec un illustrateur de renom Ben Templesmith (30 Days of Night, Wormwood 1: Gentleman Corpse).
Richard Fell est un enquêteur de police qui, suite à une bavure, est muté dans un quartier de la ville baptisé Snowtown auquel on accède par un pont. Chaque épisode de 16 pages raconte une enquête plus une journée de travail. Richard Fell se révèle être un enquêteur vraiment intelligent et perspicace, manipulateur et psychologue hors pair. Il va ainsi être confronté à une histoire d'empoisonnement alcoolique, un meurtre d'une femme enceinte qui a été mutilée pour que le criminel récupère le fœtus, un attentat suicide à la bombe, un cadavre ayant séjourné dans l'eau de la rivière, une maltraitance d'enfant… Toutes les enquêtes se déroulent dans Snowtown avec un nombre très réduit de personnages.
Les dessins de Ben Templesmith sont dans la lignée de ce qu'il a fait dans ses précédents comics. Il ressemble à des esquisses peu précises avec une mise en peinture qui s'attache à rendre une impression en jouant sur une gamme de nuances. Le résultat n'est jamais déconcertant. Le lecteur n'est pas agacé par le manque de détails dans les cases, mais tout de suite happé par la sensation à la fois claustrophobique et psychologique qui se dégage de ses illustrations. Ces dernières servent entièrement les scénarios d'Ellis et concrétisent sur la page les états des personnages, ainsi que les tensions existant entre les protagonistes.
Le plus bel exemple de la complémentarité des 2 artistes est l'épisode 5 qui se déroule dans une seule pièce dans laquelle Fell interroge un suspect (peu d'action et situation très peu visuelle). Warren Ellis et Ben Templesmith se sont fixés un défi très risqué : rendre intéressant un interrogatoire qui se déroule à huis clos dans une pièce entre seulement 2 personnages. Ellis concocte une enquête prenante, un duel psychologique captivant et il montre comment son héros manipule le suspect pour prendre l'ascendant psychologique. De son coté Templesmith sait varier les angles de prises de vue, il réalise des expressions faciales très variées et en pleine adéquation avec les différentes phases de l'interrogatoire et sa mise en couleur rend visible les tensions psychologiques entre les 2 personnages.
Ces histoires sont tout à fait étonnantes et savoureuses dans le sens où les enquêtes sont intéressantes, le malaise de cette ville poisseuse est rendu palpable et les 2 artistes se complémentent de façon admirable. Attention toute fois, ce tome n'est pas pour les plus jeunes, les horreurs des crimes ne sont pas affadies. Il s'agit certainement de l'une des meilleures séries de Warren Ellis.
Un western classique, mais qui se démarque par son visuel.
Un western avec un faux air de True Grit des frères Coen, une orpheline handicapée qui veut engager un vieux chasseur de primes pour venger la mort de son père. La tenue du chasseur de primes avec sa chemise jaune, son gilet noir, son jean bleu et sa cigarette au bec m'a immédiatement fait penser à un autre cow-boy, celui qui tire plus vite que son ombre (je ne crois pas au hasard), mais seulement pour le vestimentaire.
Je vais commencer par ce qui a provoqué mon envie irrépressible de repartir avec cet album sous le bras : La partie graphique.
La mise en couleur directe de Marion Mousse est superbe, mais c'est surtout le choix des couleurs dominantes dans les roses, oranges et bleus qui donne cette ambiance si étrange et envoûtante au récit. Autre réussite de l'auteur, les trognes patibulaires des personnages, des gueules qu'on n'oublie pas. Les décors sont fabuleux, une mention spéciale pour la longue séquence sous la pluie, une vraie drache comme on dit chez moi.
Un petit mot sur la couverture : Wahou !
J'ai adoré.
Une histoire de vengeance, celle d'une jeune fille aveugle qui a pour seul héritage, de son défunt père, un cochon qu'elle monte comme un cheval. Elle veut engager Pastorius Grant, un vieux cow-boy désabusé, aigri et mourant, il n'arrête pas de cracher ses poumons, pour retrouver l'assassin de son père. Mais celui-ci ne l'entend pas de cette oreille, il est à la poursuite d'un hors-la-loi et il doit faire vite, deux mexicains sont aussi sur la trace du fuyard. Une chasse à l'homme qui ramène Pastorius dans une réserve Comanche où son passé ressurgit, il n'a pas oublié les horribles choses qu'il a commis.
Je disais donc un scénario classique (du moins les bases), mais il est accompagné par deux personnages originaux, Pastorius et la gamine, que tout oppose. Ils ne sont ni véritablement mauvais ou bons, Marion Mousse les rend difficile à cerner pour mon plus grand plaisir, avec presque une pointe de fantastique pour les apparitions de la jeune fille, toujours là quand on ne s'y attend pas. Un récit violent avec une pointe d'humour noir où les deux colts de Pastorius gravés d'une croix seront au centre de sa rédemption. J'ai beaucoup aimé la conclusion de ce western crépusculaire.
Je pourrais reprocher ma lecture rapide à cette BD, mais les nombreuses planches sans texte permettent de profiter des merveilleux paysages, contemplatif et jamais ennuyeux !
Je vous invite fortement à vous pencher sur ce futur immanquable.
Gros coup de cœur.
Maintenant je suis la mort, le destructeur des mondes.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2020. Elle a été réalisée par Alcante (Didier Swysen) & Laurent-Frédéric Bollée pour le scénario et par Denis Rodier pour les dessins. Il comprend 450 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages de Didier Alcante, une d'une page de Denis Rodier, et une de deux pages de LF Bollée.
Au début, il n'y avait rien, mais dans ce rien il y avait déjà tout ! Une voix désincarnée évoque la formation de l'univers, celle de la Terre. Puis elle explique qu'elle incarne l'uranium auquel Henri Becquerel a donné son nom. À Berlin, dans l'université de Friedrich Wilhelms, Leó Szilárd (1898-1964) est en train de donner un cours à ses étudiants : il leur donne l'exercice dit du Démon de Maxwell. À la fin du cours, il voit les jeunesses fascistes défiler en bas. Puis, il discute avec Otto, un collègue, et lui explique qu'il émigre dans les plus brefs délais. En octobre 1938, Enrico Fermi (1901-1954) se trouve à l'ambassade des États-Unis pour passer les tests d'émigration. le 10 décembre 1938, il reçoit le prix Nobel de physique, à la Maison des Concerts de Stockholm. Il explique à Pearl Buck (prix Nobel de littérature) le sens de l'épinglette sur les revers de veston des officiels italiens : un Fasces, une hache pour trancher les têtes, entourée de verges pour fouetter les corps. le 30 décembre 1938 à Hiroshima, le patron d'une usine de motos permet à son employé Naoki Morimoto de rentrer plus tôt chez lui, pour accueillir son fils qui revient en permission. Chemin faisant, il achète deux stylos pour offrir à chacun de ses fils, puis un tricycle pour offrir à une jeune demoiselle avec l'accord de sa mère. Naoki Morimoto dîne enfin avec ses deux fils Kazuki (écolier) et Satoshi (pilote dans l'armée).
En février 1939, Leó Szilárd déjeune avec Enrico Fermi : il lui parle de Herbert George Wells, de ses romans de science-fiction, de ses recherches sur l'émission de neutrons, sur la possibilité d'une réaction en chaîne, sur la création d'une bombe surpuissante. le 03 mars 1939, Leó Szilárd et son assistant ne comprennent pas pourquoi leur expérience avec de l'uranium et du béryllium ne permet pas d'observer les résultats espérés. La voix désincarnée de l'uranium revient pour évoquer l'invasion de la Bohême et de la Moravie, le 16 mars 1939. À Sankt Joachimsthal, un Oberleutnant inspecte la plus grande mine d'uranium d'Europe. le 16 juillet 1939, Leó Szilárd et Eugene Wigner rendent visite à leur ancien professeur : Albert Einstein (1879-1955). Ils le convainquent d'écrire à la reine de Belgique pour attirer son attention sur la nécessité de sécuriser l'uranium belge. Une fois de retour à New York, Szilárd réfléchit à la nécessité de convaincre les États-Unis de créer leur propre bombe atomique, afin de ne pas se faire prendre de vitesse par les allemands. le premier septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne et l'armée allemande prend le contrôle des recherches sur le nucléaire en Allemagne. le 18 septembre 1939, Edgar Sengier (1879-1963) effectue une visite des mines d'uranium dans la région de Katanga, au Congo Belge.
Dans sa postface, Didier Alcante explique ses motivations et le défi que représente un tel récit : rendre compte de l'ampleur du projet qui a conduit à l'explosion de 3 bombes atomiques Gadget, Little Boy, Fat Man. Parmi ses influences, il cite Gen d'Hiroshima (1973-1985) de Keiji Nakazawa, et il indique qu'il ne souhaitait pas traiter des victimes des bombes, n'ayant rien à apporter au témoignage de cet auteur. Il explique qu'au vu de l'ampleur il a souhaité travailler avec un coscénariste. LF Bollée indique que pour sa part il a été fortement marqué par le film Hiroshima Mon Amour (1959) d'Alain Resnais. Il s'agissait pour eux pour d'aborder aussi bien le contexte historique, que les enjeux politiques et militaires, ainsi que la dimension scientifique, en se montrant le plus rigoureux possible. Cette période de l'Histoire étant fortement documentée, les coscénaristes ont dû faire des choix, et n'ont pas pu parler de tout. Enfin dans la conception même du récit, il est apparu dès sa mise en chantier qu'il s'agirait d'une bande dessinée d'une forte pagination. Ils ont recruté Denis Rodier, un artiste canadien ayant travaillé pour DC Comics sur la série Superman, habitué à réaliser une narration visuelle efficace, allant à l'essentiel.
Les auteurs mettent à profit la pagination conséquente pour passer en revue la genèse de l'idée d'une telle bombe, son développement jusqu'à la création du Projet Manhattan, le contexte historique (en particulier la seconde guerre mondiale), les projets similaires menés par d'autres états dont l'Allemagne, les doutes de certains sur la nécessité de disposer d'une telle arme de destruction massive, les moyens mobilisés pour faire aboutir un tel projet, la nécessité du secret militaire, et les tentatives d'espionnages. le lecteur retrouve les éléments attendus : Projet Manhattan, participation d'éminents physiciens (Enrico Fermi - 1901-1954, Robert Oppenheimer - 1904-1967, Werner Heisenberg - 1901-1976), décision d'Harry Truman, implication d'Albert Einstein. Il retrouve également les éléments de contexte de la seconde guerre mondiale : nazisme, commandos Grouse & Gunnerside (adapté au cinéma dans Les Héros de Telemark -1965- d'Anthony Mann), relations politiques avec Winston Churchill et avec Staline. En fonction de la familiarité du lecteur avec le projet Manhattan, il peut noter des détails qu'il connaissait déjà et d'autres qu'il découvre. Comme Alcante l'indique dans la postface, il a fallu faire des choix. Ils explicitent l'origine de l'appellation Trinity pour la première explosion à partir d'un poème de John Donne (1572-1631), mais ils ne parlent pas de l'aveugle Georgia Green qui a perçu la lumière dégagée par l'explosion. Ils développent le rôle important de Leó Szilárd, mais ils n'avaient pas la place d'évoquer l'importance de Niels Bohr (1885-1962) sur les différents scientifiques qui ont travaillé au projet Manhattan.
En entamant ce récit, le lecteur a conscience que la tâche du dessinateur n'est pas facile. le récit est long et il contient beaucoup d'informations, par la force des choses. L'artiste va donc se trouver confronté à illustrer de copieuses discussions, voire de copieux monologues. Effectivement de temps à autre, une page va être composée de cases avec uniquement des têtes en train de parler, des phylactères pouvant s'avérer copieux en texte. Néanmoins ces occurrences sont très peu nombreuses au regard de la pagination. En outre, Denis Rodier se contente rarement de gros plans ou de très gros plans. Il privilégie les pans taille ou des plans italiens. Il représente très régulièrement les arrière-plans, souvent dans le détail, et il varie les plans de prise de vue, ne se limitant pas à des champs et des contrechamps. En outre, les scénaristes ont conscience d'écrire une bande dessinée et ils développent régulièrement des scènes d'action où les images racontent plus que les textes, avec parfois des pages dépourvues de tout texte. L'enjeu pour l'artiste est alors de se montrer efficace, de bien doser son effort pour la narration visuelle.
Les dessins s'inscrivent dans un registre réaliste et descriptif. L'artiste doit faire revivre de nombreux personnages passés à la postérité, et leur ressemblance est satisfaisante, que ce soit pour les scientifiques, les hommes politiques et le général Groves. Il met en œuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, et les visages présentent une bonne expressivité, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. le récit se déroule dans de nombreux endroits, et le dessinateur les rend tous uniques : façades d'immeubles, aménagement des pièces en intérieur, lieux géographiques variés. Outre assister à des discussions, le lecteur voyage beaucoup : Stockholm, New York, Hiroshima, Boulogne sur Mer (en 1803), Harvard, le chantier du Pentagone, le plateau de Hardangervidda en Norvège, Chicago, la Thaïlande, le Nouveau Mexique, etc. Il représente également des scènes d'action : l'attaque de l'usine de Vemork en Norvège, des attaques de navires américains par des pilotes kamikazes, l'entraînement de plongeurs kamikazes, et bien sûr l'explosion des deux premières bombes Gadget et Little Boy. Très rapidement, le lecteur apprécie l'efficacité des dessins : ils marient une approche descriptive européenne, avec une touche d'efficacité comics, pour une narration riche, sans être pesante ou fade. Il peut juste se contenter d'absorber la scène représentée sans s'y attarder, tout comme il peut prendre du temps pour regarder les tenues vestimentaires, les véhicules, les meubles, les appareils technologiques ou militaires, en appréciant la véracité historique discrète, mais bien réelle.
Au fil de séquences, le lecteur absorbe de nombreuses informations et observations, il côtoie de nombreux individus tous incarnés, à la fois visuellement, et à la fois par leurs convictions ou leurs compétences professionnelles. Il prend conscience de l'ampleur industrielle du projet (20.000 hommes pour le site X à Oak Ridge), de sa durée, des incertitudes, le plus souvent techniques et scientifiques, mais aussi politiques, et parfois morales. Il retrouve des éléments qu'il connaît, il en découvre aussi qu'il ne connaît pas. Il voit que les auteurs peuvent porter un jugement de valeur moral (par exemple sur les expériences d'injection de plutonium sur des êtres humains), mais c'est très rare car ils utilisent un ton factuel. Parfois, il se dit que d'autres points auraient pu être développés (d'autres sites, ou le nombre total de personnes ayant travaillé sur le projet), mais la démarche reste de nature holistique englobant énormément de paramètres. Puis il se demande quel est le point de vue des auteurs qui semblent être en position de simples journalistes d'investigation. Ce questionnement devient plus important vers la fin du récit où les événements sont plus connus par le public. Ce point de vue apparaît avec la chute de Little Boy sur Hiroshima : tous les efforts financiers, humains et technologiques ont mené à l'anéantissement de 200.000 vies humaines rien qu'à Hiroshima. Rétrospectivement, le lecteur mesure toutes les conséquences du choix des villes cibles, lors de plusieurs réunions dans des bureaux, en voyant l'ampleur de l'anéantissement de vies humaines. Toute cette énergie humaine investie dans un projet pharaonique pour anéantir autant de vies. Les auteurs ne s'étendent pas sur les victimes de la bombe, mais ils ont construit leur récit pour rendre compte de l'horreur indescriptible, inimaginable de cet engin de destruction massive, de mort.
L'ouvrage est présenté comme un reportage historique ambitieux sur la bombe atomique, en particulier celle d'Hiroshima. le lecteur sait qu'il se lance dans une bande dessinée copieuse en termes de pagination et forcément copieuse en termes d'informations. Il s'agit d'une lecture rendue agréable par des dessins efficaces sans être fades, par une construction vivante, tout en comportant des moments d'explication copieux. Même en 450 pages, les auteurs ne peuvent pas tout caser, mais ils réalisent une présentation très riche, pédagogique et vivante, incarnée et pleine d'émotions, plus parlante qu'un article encyclopédique. Finalement, le lecteur en ressort avec une vision assez complète du projet, chronologique, technique et politique, contextualisée, et une horreur d'un tel investissement pour une destruction plus efficace. Il prend pleinement conscience du poids considérable que fait peser cette menace de destruction massive et planétaire sur l'inconscient collectif.
C'est une histoire entre le loup et moi.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette, scénario et dessins, et par Isabelle Merlet pour la mise en couleurs. Il se termine par un texte de 4 pages de Baptiste Morizot, complété par une peinture en double page de Rochette, un paysage du massif des Écrins, entre impressionnisme et expressionnisme.
Quelque part dans le massif des Écrins en Isère, la nuit tombe et un grand troupeau de brebis achève de se déplacer pour s'installer pour la nuit. En hauteur, une louve et son petit les observent. La lune brille dans un ciel sans nuage. En pleine nuit, la louve se lance à l'attaque, suivie de loin par son louveteau. Elle se jette dans le troupeau et commence à égorger plusieurs bêtes. Alors qu'elle achève une brebis de plus, Gaspard, le berger, lui tire dessus et l'abat. Son chien Max se met à hurler : Gaspard le fait taire. Il prend soin d'extraire la balle de la blessure de l'animal, puis il indique à son chien qu'ils rentrent à la cabane. Dans le lointain, le louveteau a tout observé. Après le départ de l'homme et du chien, il s'approche de sa mère et cherche à téter, mais les mamelles sont mortes, taries. Affamé, il tête la blessure, s'abreuvant au sang encore chaud de sa mère. le lendemain, Gaspard est redescendu au village et il prend un verre au bar, en papotant avec un copain. Il indique que c'est la deuxième attaque de l'année, que la louve a égorgé cinquante bêtes, des agneaux et des brebis, un vrai carnage. Il a dû abattre dix bêtes blessées, et qu'il a dû en égorger d'autres de ses propres mains, faute d'avoir assez de cartouches. Il indique que si ça se reproduit, il abattra le loup même s'il se trouve dans le parc national.
Les vautours ont fini par repérer le charnier et viennent arracher de la chair sur les carcasses. le louveteau vient lui aussi s'y nourrir. Gaspard a repris son métier de berger et accompagne son troupeau dans ses déplacements, avec l'aide de son chien Max. le temps est venu de redescendre le troupeau pour le livrer aux camions de l'abattoir. Dans le village, la propriétaire du café l'accompagne pour la fin du trajet. Gaspard lui avoue que c'est lui qui a tué la louve. Elle avait déjà tué 150 brebis la saison précédente. Il ajoute que le berger et le loup ne sont pas faits pour vivre ensemble. Il s'interroge sur le fait que les brebis vont toutes finir à l'abattoir et si ça fait vraiment une différence qu'elles meurent ici ou là-bas. Lui-même est content à l'idée que la chasse au chamois recommence la semaine prochaine, car ça le démange. Dès le lendemain, Gaspard est en montagne, il observe un aigle à la jumelle. Celui-ci de précipite sur un chamois, mais qui s'avère une proie trop lourde pour lui. Mais ce n'était pas son jour : Gaspard l'abat. Il s'approche du cadavre, en retire le coeur, le foie et les poumons qu'il laisse sur place pour l'aigle. En se retournant, il aperçoit le louveteau qui s'est approché et s'est emparé des abats.
En 2018, Jean-Marc Rochette surprend la critique et le lectorat avec un ouvrage biographique, réalisé avec Olivier Bocquet : Ailefroide : Altitude 3 954, un succès mérité. En découvrant a couverture du présent tome, le lecteur établit une filiation immédiate : mêmes lieux, même personnage solitaire amoureux de la montagne, même palette de couleurs. Plus de la même chose ? Effectivement, le récit bénéficie d'une unité de lieu : le massif des Écrins, un grand massif montagneux des Alpes situé dans les Hautes-Alpes et en Isère. Qu'il ait lu ou non Ailefroide, le lecteur éprouve la sensation de gravir lui-même dans les pentes raides au côté de Gaspard, de marcher dans les herbages en surveillant les bêtes, de scruter l'horizon pour apercevoir le loup. Dès la première page le lecteur peut admirer le savoir-faire visuel de l'auteur. Trois cases montrent les brebis et les agneaux en train d'avancer en troupeau, jusqu'à un plateau, sous une lumière orangée de fin du jour. Les dessins semblent manquer un peu de finition dans les détails : des traits rapides pour donner l'impression de l'herbe, des petits traits secs pour la texture des brebis, des petits aplats de noir aux formes irrégulières pour les ombres allant grandissant. Les planches de Rochette peuvent donner l'impression en surface d'esquisses rapidement reprises, sans être peaufinées. Pourtant chaque lieu est unique et plausible, plus réaliste que s'il était représenté de manière photoréaliste. S'il n'est pas familier de la montagne, le lecteur s'en rend compte dans le village ou dans les rares séquences d'intérieur : ces endroits existent et sont représentés avec une grande fidélité à la réalité.
Une fois ce constat effectué, le lecteur se rend plus facilement compte de la justesse de la représentation des paysages de montagne. le regard de Gaspard porte souvent sur les montagnes au loin, et elles sont représentées avec la même impression de spontanéité que le reste, sans jamais être génériques. Il y a une cohérence d'un plan à l'autre et une intelligence du terrain. À aucun moment, le lecteur ne se dit que dans la réalité ça ne peut pas être comme ça, ou que le relief présente des caractéristiques farfelues. de la page 55 à la page 64, dans la neige, le berger se livre à une longue traque du loup de l'entrée du vallon jusqu'au sommet des barres rocheuses. À chaque planche, le lecteur éprouve la sensation de respirer un air plus froid, de sentir le pas assuré de Gaspard marchant dans une neige fraîche, de sentir son souffle devenir plus court, de progresser sur des reliefs traîtres où le loup progresse sans difficulté. L'effort physique se ressent, alors même que les dessins ne montrent qu'une silhouette humaine emmitouflé dans un anorak, avec un bonnet, se déplaçant sur des surfaces grises. Il faut un grand savoir-faire de bédéiste pour réussir à faire passer ainsi ces ressentis, et une grande connaissance de la montagne pour savoir aussi bien la représenter. Après plusieurs nuits passées dans un refuge de haute montagne, Gaspard reprend sa traque dans une neige nouvelle et beaucoup plus lumineuse, pour des paysages grandioses dans lesquels l'individu est dérisoire, et malhabile par rapport à un animal comme le loup. Après coup, le lecteur se dit que la mise en couleurs est parfaitement en phase avec les dessins, comme si elle avait été réalisée par Rochette lui-même. Ce dernier a dû donner des consignes précises à Isabelle Merlet, ce qui n'enlève rien à la qualité de son travail.
Il est possible de prendre ce récit au pied de la lettre : un berger d'une cinquantaine d'années qui refuse de laisser le loup décimer son troupeau. L'homme lutte contre un prédateur terriblement efficace, une forme de rivalité guerrière comme le développe Baptiste Morizot dans sa postface. Il s'agit alors pour l'homme d'envisager autrement sa place dans l'environnement. Il développe également une vision plus sociologique, dans laquelle l'homme doit passer à un mode relationnel de respect mutuel et de réciprocité. Ces interprétations du récit parlent au lecteur et lui rappellent plusieurs images où l'histoire semble s'approcher du conte : les dents de la louve dans la nuit (page 7), le louveteau s'abreuvant au sang du cadavre de sa mère (page 11), le louveteau devenu grand interdisant à deux autres loups de se nourrir du troupeau du berger (pages 46 & 47), le loup menant le berger toujours plus haut dans les montagnes (pages 59 à 63), l'apparition de Max à Gaspard dans le refuge (page 70), et quelques autres. Autant d'images fortes, agissant comme des symboles ou des métaphores.
Le lecteur est également frappé à la pagination dévolue à la traque du loup, de la page 55 à la page 94. Il s'agit d'un passage terrifiant, Gaspard pourchassant le loup sur son propre territoire, à la fin de l'hiver, alors que les pentes sont encore enneigées. Les pages montrent un individu bien équipé, totalement isolé de la civilisation, dérisoire dans l'immensité de blanc, dans un environnement totalement indifférent à son existence. En cohérence avec ses actions précédentes, Gaspard s'entête prenant des risques : c'est à la fois une obsession que de tuer le loup, mais aussi un défi que de se montrer à la hauteur de la montagne. Il apparaît alors une dimension psychologique : l'individu obstiné, refusant de reconsidérer son objectif, prenant des risques pour l'atteindre. le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver son comportement absurde (risquer sa vie en sautant par-dessus une crevasse), et en même temps admirable (donner le maximum pour réussir son entreprise). Il devient le témoin de l'expression d'une obsession au-delà du raisonnable, que ce soit en termes de risque raisonnable, ou en termes de ne pas pouvoir raisonner quelqu'un. L'issue de cette quête permet de sortir d'un système de pensée binaire (tuer le loup ou subir ses attaques) et provoque une libération d'une situation bloquée, une libération psychologique intense.
Malgré les apparences (dessins, couleurs) cette bande dessinée est bien autre chose que le précédent ouvrage de son auteur. Jean-Marc Rochette raconte une histoire flirtant par instant avec le conte. Sa représentation de la montagne est toujours aussi extraordinaire dans sa justesse et sa capacité à y projeter le lecteur, avec une mise en couleurs en parfaite adéquation. le récit se prête à plusieurs interprétations, d'un point de vue écologique, d'un point de vue socioculturel, ou encore d'un point de vue psychologique.
C'est plus beau qu'un Soutine.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette (scénario, dessins, encrage, couleurs), et Olivier Bocquet (co-scénariste). Il comprend 278 pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une citation de Gaston Rébuffat (1921-1985, alpiniste français) sur le Massif du Haut-Dauphiné. Il se clôt avec une postface de 5 pages rédigée par Bernard Amy (1940-, alpiniste, écrivain et chercheur français) sur l'entrée en montagne, la première expérience, texte accompagné de 7 pages de photographies. Rochette a déjà travaillé avec Bocquet pour Transperceneige : Terminus (2015), la suite de Transperceneige (1982, 1999, 2000, avec Jacques Lob et Benjamin Legrand). Récemment a été réédité le tribu avec Benjamin Legrand.
Au musée de Grenoble, un jeune Jean-Marc Rochette reste en arrêt devant le tableau le boeuf écorché (1925), de Chaïm Soutine (1894-1943). Il s'apprête à céder à la tentation de le toucher quand sa mère le rappelle à l'ordre. Il est temps de partir. Ils sortent et remontent dans leur voiture, une Ami 6 Citroën. Sa mère décide que son fils a besoin de faire une promenade dans la montagne avoisinante. Ils marchent sous la pluie, avec leur poncho à capuche. Ils arrivent en bordure d'un lac alors que la pluie a cessé, et Jean-Marc grimpe sur un sommet proche. 3 ans plus tard, Jean-Marc est adolescent et son copain Philippe Sempé sonne à sa porte. Il porte son casque sur la tête et son matériel d'escalade dans son sac à dos. Sempé constate que Jean-Marc n'a pas de matériel digne de son nom. Il lui présente son propre matériel, et l'emmène voir un copain Éric Laroche-Joubert pour lui emprunter du matériel. Ils arrivent à le convaincre. Ainsi équipés, ils se rendent sur le cyclomoteur Solex de Sempé, au pied d'une falaise d'entraînement que Jean-Marc trouve particulièrement moche.
Sempé prend le guide pour vérifier la difficulté de l'ascension et il explique la cotation des voies à Jean-Marc. Il lui explique ensuite comment passer son baudrier, comment s'encorder, comment faire un nœud de chaise, et comment l'assurer. Sempé passe en premier, et Jean-Marc le suit en suivant scrupuleusement ses conseils. Après un moment d'inquiétude dans un passage difficile, Jean-Marc rejoint Sempé au sommet. Les 2 amis apprécient la vue et se charrient sur leur performance respective, en se marrant bien. le temps est venu de la descente. En revenant chez lui, Jean-Marc indique à sa mère le plaisir qu'il a pris à grimper, encore tout excité par l'expérience. Sa mère n'est pas très réceptive, ni encourageante. Il lui indique qu'il va avoir besoin de matériel ; elle lui indique que c'est conditionné à l'obtention d'un 15 en allemand. Il obtient la note nécessaire et quelques jours après, il se rend à la Bérarde avec Sempé pour une nouvelle ascension. Après une montée assez longue en vélomoteur, ils arrivent au refuge. Ils indiquent au responsable qu'ils veulent manger et y dormir. Ils se font jeter avec moult invectives parce qu'ils n'ont pas de quoi payer. Ils en sont réduits à passer la nuit à la belle étoile à un bivouac, et à lire le Topo pour se renseigner sur l'emplacement des différentes vois d'escalade.
Il s'agit donc d'une bande dessinée autobiographique qui retrace la période la vie de l'auteur Jean-Marc Rochette, depuis son coup de foudre pour la montagne, jusqu'à l'abandon de son projet de devenir guide haute montagne. Afin de l'aider à prendre un peu de recul sur sa vie, il a travaillé avec Olivier Bocquet qui a structuré les séquences, l'architecture de la biographie, et ramassé les événements et écrits les dialogues. Avec le dessin de couverture, le lecteur prend conscience que la narration va présenter un aspect brut, des dessins fonctionnels, pas pour faire joli, plus l'impression que produisent les montagnes, les pics, les versants, la roche, les glaciers, qu'une représentation photoréaliste. le ton de la narration est en phase avec les dessins, sans lyrisme, sans romantisme, sans enjolivement. le lecteur éprouve l'impression d'un reportage réalisé sur le vif, sans chercher à mettre en valeur les individus, avec des phrases courtes et factuelles qui laissent le lecteur libre de sa réaction émotionnelle. le lecteur sait qu'il s'agit d'une reconstruction de souvenirs, réalisée 40 ans après les faits et présentée sous la forme d'une bande dessinée, c'est-à-dire une adaptation des faits se pliant aux règles de la bande dessinée. Pour autant, il se retrouve transporté aux côtés de Jean-Marc dès la première page devant le tableau de Chaïm Soutine, sans jamais songer à remettre en cause ce qu'il voit, sans éprouver l'impression d'une hagiographie à quelque moment que ce soit.
Les 2 premières séquences servent à mettre en place les passions de Jean-Marc Rochette : la peinture, la montagne. Ces 2 séquences sont sobres et efficaces montrant la réaction de l'enfant face au spectacle qui s'offre à lui, le lecteur éprouvant son émotion, se trouvant en phase avec son état d'esprit. C'est une leçon de dosage des éléments présents sur la page, sans sensation démonstrative, sans dramatisation exagérée. La séquence suivante dure un peu plus de 20 pages, pour la première grimpe de Jean-Marc, son initiation à un sport de haut niveau et très technique. Pour un lecteur profane, c'est également une initiation indispensable pour comprendre qu'il s'agit d'alpinisme et pas de simple balade en montagne, avec des passages difficiles. de l'avis des apprentis guides de haute montagne ayant vécu cette époque, c'est une restitution fidèle des sensations de la première fois, et par la suite de la manière de pratiquer, du matériel, de l'entraide, des prises de risques. La première qualité de ce récit est donc le témoignage de la pratique de l'alpinisme dans les années 1970, que ce soit pour le matériel, pour les termes techniques (du nœud de Prusik au Topo, le guide papier utilisé par les grimpeurs pour trouver l'emplacement des voies d'escalade sur les falaises et en montagne), pour les installations, pour l'organisation, pour les caractéristiques de l'émulation dans ce milieu. Les pratiquants de ce sport ont loué l'exactitude des dessins du point de vue descriptif des techniques et du matériel.
Le récit et les images ne se limitent pas au témoignage de la pratique de l'alpinisme dans ces années, car ils contiennent aussi la reconstitution historique des environnements où se déroule l'histoire, lorsqu'il ne s'agit pas de la montagne. En page 9, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle Ami 6 de la marque Citroën, et la Deudeuche en page 176. le dortoir de l'internat apparaît plus vrai que nature dans son dénuement. L'évocation du surgénérateur Phénix de Creys-Malville semble être extraite directement des archives télévisuelles de l'époque. La découverte des rues d'une grande métropole étatsunienne donne l'impression d'être en train de marcher aux côtés de Jean-Marc. La restitution des conventions sociales de l'époque est plus discrète, mais tout aussi présente, que ce soit la liberté dont jouissent les adolescents pour escalader sans encadrement, les méthodes d'enseignement très directives, l'absence de formation à la gestion de la douleur des patients pour le personnel soignant, la montée des mouvements libertaires avec la participation au magazine Actuel. Ces éléments sociétaux sont intégrés au récit comme faisant partie de la vie de l'auteur. le lecteur comprend que lorsqu'il y consacre plusieurs cases ou plusieurs pages, c'est qu'il s'agit événements ayant compté dans sa vie, ayant une valeur formatrice. Il évoque aussi ses premiers travaux en bande dessinée, comme la série Edmond le cochon (1979) avec Martin Veyron.
Au vu du titre de l'ouvrage, le lecteur se doute que la montagne ou l'alpinisme tiennent un rôle aussi important que Jean-Marc Rochette lui-même. Environ 70% du récit se déroule en montagne, à marcher, à grimper, à redescendre. Jean-Marc Rochette donne son avis sur 13 voies d'escalade, par une courte annotation en bas de la page racontant sa propre ascension. Il consacre également 9 dessins en pleine page à la montagne. le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve jamais l'impression de voir 2 fois le même paysage. Les ascensions se déroulent de manière différente, racontée par quelqu'un qui les a faites. le relief et les revêtements sont très différents d'une ascension à l'autre : la forme des parois, la nature de la roche, la présence ou non de neige ou de glace, etc. C'est un exploit extraordinaire d'avoir pu ainsi rendre compte de la diversité des sites, de la rendre visible pour des lecteurs qui ne pratiquent pas la montagne. de prime abord, le lecteur peut être dubitatif devant les traits un peu bruts des dessins, le fait qu'ils ne soient pas peaufinés pour être plus précis, avec une qualité plus photographique. Très rapidement, il s'habitue à ce rendu esthétique, et constate qu'il transcrit avec force le caractère sauvage et minéral de la montagne. le lecteur peut ressentir son caractère inhospitalier, la sensation de devoir se battre pour mériter sa place dans ces lieux, la conquête que cela représente, les risques de chute malgré le matériel, le gigantisme des massifs rendant minuscules les grimpeurs, la nécessité d'une attention de tous les instants pour déceler les crevasses, les endroits moins stables, etc. Rochette a l'art et la manière de faire voir les prises de risques, sans devoir se reposer sur les dialogues ou des explications, un exercice de vulgarisation aussi sophistiqué qu'élégant.
Très rapidement, le lecteur prend conscience qu'il ne s'ennuie jamais lors des ascensions. Il voit aussi qu'il dévore les pages à un rythme rapide, sans être creuses. L'artiste a intégré une quarantaine de pages silencieuses qui laissent au lecteur le temps d'admirer le paysage, d'en profiter, de prendre la mesure du gigantisme du spectacle qui s'offre à lui. Les dialogues sont concis et expressifs, portant à la fois des informations factuelles, à la fois des informations sur l'état d'esprit de celui qui s'exprime. Il en va de même pour les cartouches de texte, qui ne sont jamais envahissants, jamais du remplissage. Sous des dehors qui peuvent sembler frustes, les visages se révèlent expressifs, que ce soit celui toujours souriant de Philippe Sempé, ou celui souvent fermé de Rochette, se protégeant par un mutisme, même s'il n'en pense pas moins. Les personnages ne sont jamais réduits à des artifices narratifs, à des coquilles vides pour donner la réplique à Rochette. Les dialogues permettent de comprendre leur motivation propre, et le fait qu'ils ont une histoire personnelle.
Tous ces éléments (les voies d'escalade, les différentes facettes de la reconstitution historique, les individus rencontrés et leurs interactions) font que le lecteur peut ressentir les émotions, l'évolution de la construction personnelle de Jean-Marc Rochette par incidence, par un processus d'empathie tellement organique qu'il se transforme en intimité consentie, sans être intrusive. le lecteur voit évoluer cet adolescent, au fur et à mesure de ses expériences. Il y a l'amitié avec Sempé, la sensation d'être vivant en pratiquant l'alpinisme, de se sentir bien et serein en montagne, l'éloignement progressif d'avec sa mère, les relations avec les femmes, le soutien de sa grand-mère, la révolte contre l'autoritarisme, le rapport aux autres, le jugement sur les adultes installés dans la vie, le rapport à l'effort et au dépassement de soi, etc. Les auteurs ne recourent jamais à un discours psychologique, encore moins psychanalytique, tout en mettant en lumière des moments d'une rare intimité personnelle. Juste après l'exaltation de la première grimpe avec Sempé, Jean-Marc évoque son sentiment de bonheur avec sa mère, et se retrouve déconcerté par son manque d'enthousiasme. Plus loin dans le livre, Jean-Marc a l'occasion d'emmener sa mère grimper en montagne et il se retrouve à lui servir de guide (inversant le schéma éducatif parent / enfant) dans une séquence d'une rare finesse, aussi bien psychologique qu'émotionnelle. Au fil des grimpes, le lecteur s'interroge également sur les risques pris par Jean-Marc Rochette, sur sa mise en danger, sur un comportement présentant parfois des symptômes d'addiction. Il voit comment le jeune adulte est confronté à la réalité de la mort à plusieurs reprises, sous des formes différentes. de scène en scène, le processus d'apprentissage se fait, provoquant des réminiscences, des échos chez le lecteur quant à ces points de passage de l'adolescence à l'âge adulte, par lesquels il est lui aussi passé au cours d'expériences de vie différentes. Ce récit très particulier d'apprentissage et de pratique de l'alpinisme participe de l'universalité de l'apprentissage de la vie.
Derrière un titre énigmatique et une couverture dépouillée et austère, le lecteur découvre un parcours de vie extraordinaire, avec une narration visuelle personnelle exprimant parfaitement le caractère de l'auteur, transcrivant la beauté austère de la montagne. Les auteurs réussissent un récit exceptionnel, donnant envie de s'adonner à la montagne (même sous forme de simple randonnée), un passage de l'adolescence à l'âge adulte rendant compte des différentes facettes de ce moment de la vie, une reconstitution d'une époque, d'une société, une étude de caractère pénétrante… Sans pouvoir se douter de la richesse de cette biographie, le lecteur éprouve un grand plaisir de lecture à s'immerger dans ce parcours de vie à la narration fluide et intelligente, à ressentir la puissance des émotions éprouvées, à se reconnaître dans certaines étapes (prise d'autonomie par rapport aux parents et aux figures tutélaires, passions, amitiés, tests de ses limites) attestant de l'universalité de certaines expériences humaines, indépendamment de la forme qu'elles prennent.
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Black Summer
Défouloir monstrueux, réflexion embryonnaire - Ce tome comprend une histoire complète initialement parue en 8 épisodes (de 0 à 7) en 2007/2008. Elle s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros par Warren Ellis : (1) Black Summer, (2) No Hero et (3) Supergod. Tom Noir, un homme unijambiste (il a un moignon au niveau du genou gauche), se regarde dans la glace. Puis il se dirige vers son fauteuil dans une pièce dont le ménage n'a pas été fait depuis des semaines, pour se coller devant la télé. CNN diffuse une émission en direct dans laquelle apparaît John Horus (un superhéros revêtu d'un costume blanc maculé de sang avec des sphères technologiques lévitant autour de lui) annonce qu'il vient d'assassiner le président des États-Unis, plusieurs de ses conseillers et quelques membres de la sécurité qui ont essayé de s'interposer. Il explique que le président avait abusé de la confiance des électeurs en cautionnant une guerre en Irak, l'emploi de généraux par des entreprises privées de sécurité, etc. Après le choc de cette émission, Tom Noir répond à un coup de sonnette. Il se trouve face à face avec Frank Blacksmith qui vient lui annoncer qu'il a amené un garde du corps avec lui pour exécuter Tom. Dès la couverture et les premières pages, le lecteur découvre des illustrations regorgeant d'informations, exigeant une attention de lecture soutenue. Juan Jose Ryp est un obsédé du détail et il accorde la même attention aux éléments de premier plan, qu'à ceux de second ou d'arrière plan. Il ne hiérarchise par l'information visuelle, il reste le plus fidèle possible à tous les détails, comme s'il prenait des clichés au fur et à mesure de chaque séquence. C'est ainsi que dans la salle de bain le lecteur peut contempler les 2 tuyaux d'arrivée d'eau sous le lavabo, le siphon avec sa partie démontable, l'eau qui fuit, le seau placé en dessous pour récupérer l'eau, etc. Ces éléments sont au même niveau de valeur visuelle que Tom Noir se contemplant dans la glace en premier plan. Ryp respecte bien sûr les règles fondamentales de la perspective, mais il ne guide pas l'œil du lecteur, il le laisse trier la masse d'informations visuelles. Ce procédé atteint son apogée lors des scènes de carnage, avec moult destructions et débris. Il ne manque pas un morceau de maçonnerie, pas une canalisation éventrée, pas un fer à béton, pas un bout de bidoche. À partir des fragments de maçonnerie disséminés dans la page, le lecteur peut même reconstituer la forme du mur, il ne manque ni un morceau, ni la logique de répartition des débris après le souffle de l'explosion. Pour augmenter le niveau de violence, Ryp n'hésite pas à parsemer les cases de giclées d'hémoglobine. Ce mode de narration graphique présente un gros avantage : le lecteur peut s'immerger dans chaque endroit, au cœur de chaque action, dans chaque explosion de superpouvoir. La contrepartie réside dans le temps de lecture, la concentration nécessaire au déchiffrage, par rapport à des dessins classique où l'artiste guide le lecteur dans la lecture. C'est un style qui évoque celui de Geoff Darrow dans Hard Boiled et Big Guy. Ryp dessine des visages moins peaufinés que ne le fait Darrow. Il a une tendance à abuser des individus qui sont en train de serrer les dents, elles mêmes découvertes dans un rictus qui fait s'entrouvrir les lèvres. Dans ce récit, Warren Ellis part du postulat que très récemment une bande d'étudiants, aidés par une agence gouvernementale, a réussi à augmenter les capacités de 7 individus rassemblés dans une équipe baptisée Seven Guns : Kathryn Artemis, John Horus, Tom Noir, Zoe Jump, Angel One, Dominic Atlas Hyde, Laura Torch. John Horus a fini par estimer que les élus américains, à commencer par le président, avaient trahi le peuple et qu'il est temps de redonner sa chance à ce dernier. Il s'en suit des destructions gigantesques au fur et à mesure que John Horus canalise les actions militaires menées contre lui, qu'il se retrouve face aux anciens membres des Seven Guns et que ces derniers sont soupçonnés de collusion avec lui. À partir de cette illustration de la maxime de Lord Emerich Acton (le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument), Ellis s'intéresse à la fois au niveau de destruction des affrontements, et à l'idéologie sommaire de ces superhéros. de ce fait, l'histoire reste avant tout un récit d'action, avec quelques points de vue politiques primaires justifiant les affrontements. Ellis mêle un peu de rébellion, avec un soupçon de paranoïa (rien d'exagéré) et la question de la représentation du peuple. Mais ces considérations restent au second plan. Au fur et à mesure, Ellis s'attache surtout à montrer que chaque individu agit pour ses motivations propres et que le concept d'intérêt commun n'est finalement qu'un prétexte pour les uns et les autres. Sous réserve d'apprécier le style graphique très dense, cette histoire propose un gros défouloir avec un niveau de violence élevé et quelques amorces de réflexion. Avec ces dernières, Warren Ellis met l'eau à la bouche de ses lecteurs, en faisant miroiter ce qu'aurait pu être une vraie réflexion sur le sujet. Mais ici, son intention d'auteur est de montrer que ces superpouvoirs ne peuvent pas coexister avec une humanité traditionnelle et que leur utilisation sans éducation politique de leurs détenteurs ne peut conduire qu'au désastre. Entre défouloir cathartique et récit de réflexion.
Dans les couloirs du Conseil constitutionnel
Mais qui pourrait donc avoir envie de se fader un ouvrage sur le Conseil constitutionnel ? Pas franchement sexy comme sujet, non ? Et pourtant, contre toute attente, les deux autrices ont relevé le défi : réussir à nous passionner pour une institution majeure de la vie politique française ! Pour cela, elles ont adopté l’angle de la légèreté avec une narration dynamique et humoristique, tout l’inverse de l’image poussiéreuse que l’on pourrait avoir de cette institution « bien à l’abri derrière les murs épais du Palais royal ». Mais comme on va le voir ici, la réalité diffère du cliché… L’ouvrage nous rappelle les origines de l’organisation, en expliquant comment au fil des ans l’importance qu’elle a prise dans l’Histoire française. On y apprend pas mal de choses sur son fonctionnement, notamment sur la distinction à faire avec d’autres juridictions comme Conseil d’Etat ou la Cour de cassation. La majorité des juristes s’accordent à reconnaître que le Conseil des sages, autre dénomination du Conseil constitutionnel, constitue un progrès pour garantir le respect de la Constitution, et par extension, de l’état de droit et des libertés publiques, afin que, comme le disait Montesquieu, « le pouvoir arrête le pouvoir ». On apprend que dans la hiérarchie des normes, la Constitution domine les traités internationaux, devant les lois et les règlements. Et comme on se demandera légitimement comment ses membres pourraient ne pas être suspectés d’agir en fonction de leur bord politique, Marie Bardiaux-Vaïente nous explique que quand ils y entrent, « ils s’identifient à leur nouvelle fonction », « ont abandonné leurs anciennes attaches partisanes », permettant ainsi une garantie démocratique. A ce titre, on apprend par ailleurs que depuis 2008, tout citoyen peut saisir la Constitution dans un cadre défini, avec un accès à la QPC (Question prioritaire de constitutionnalité), s’il estime qu’une loi semble nuire à sa liberté. Sont cités comme exemple la censure par le Conseil en 1971 de la loi Marcellin limitant la liberté d’association, suite à une campagne menée par Simone de Beauvoir, ou plus récemment la relaxe définitive de Cédric Herrou malgré un acharnement judiciaire édifiant, lequel s’était vu poursuivi pour avoir aidé des personnes en situation irrégulière, mais aussi, last but not least, l’adoption en 1974 de la loi Veil jugée conforme à la Constitution, après les multiples péripéties que l’on connaît. Il n’est pas fait mention de la récente inscription dans la Constitution du droit à l’IVG, mais le livre était visiblement déjà bouclé avant l’événement. En guise de conclusion, l’ouvrage nous expose la fonction la plus connue du Conseil, consistant à veiller à la régularité de l’élection présidentielle (validation des parrainages et contrôle aléatoire des bureaux de vote). Un véritable travail de fourmi avant que les résultats ne soient proclamés. Le dessin de Gally contribue largement à alléger l’aspect rébarbatif du sujet, qui devient ainsi beaucoup plus engageant. Son trait rond et simple, l’aspect rigolo et dynamique du duo d’autrices, mises en scène dans une sorte d’enquête journalistique qui ressemble presque à une déambulation dans un parc d’attractions (même si on imagine facilement qu’il a fallu un minimum de sérieux et de rigueur pour synthétiser un tel sujet en une petite centaine de pages), la mise en page variée et l’absence de temps morts, tout cela contribue à faire qu’on ne s’ennuie pas un instant. Excellent ouvrage pédagogique par l’intérêt qu’il réussit à susciter chez le lecteur, « Dans les couloirs du Conseil constitutionnel » fournit un panorama assez complet de cette instance de premier plan, de ses coulisses et de ses enjeux. Même si bien sûr, il n’a pas prétention à nous apporter la maîtrise des arcanes complexes de l’institution, on sort de cette lecture plus instruit sur un aspect essentiel de la vie politique en France, davantage conscient de l’importance d’un bon fonctionnement démocratique contre les dérives autoritaires, une menace qui pèse dans le contexte politique actuel. Peut-être même aurons-nous envie, en citoyen responsable et éclairé, de creuser le sujet en se tournant vers des publications plus détaillées…
No Hero
Imparable & Indispensable - Ce tome regroupe les 8 épisodes parus en 2008/2009. Il comprend une histoire complète et indépendante. Cette dernière s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros : (1) Black Summer , (2) No Hero et (3) Supergod . Le scenario est de Warren Ellis, et les illustrations de Juan Jose Ryp. Le 06 juin 1966, les Levellers (un groupe de 6 superhéros) fait sa première apparition aux États-Unis. Ils s'interposent dans une guerre des gangs et aident les pompiers à évacuer des victimes lors de l'incendie d'un immeuble. Carrick Masterson intervient en leur nom à la télévision pour expliquer que leur objectif est de libérer la population de la peur qui pèse sur elle. Le 07 juillet 1977, Masterson intervient de nouveau pour réaffirmer le rôle de son groupe dans l'ordre des choses et annoncer leur nouveau nom : Front Line. 11 juin 2011, Doctor Shift (l'un des Front Line) répond à l'appel de 2 policiers qui ont retrouvé Judex (un autre Front Line) dépecé dans le sous-sol d'une maison. Les 2 superhéros trouvent la mort dan cette intervention. Masterson décide de recruter Josh Carver (jeune homme straight edge, végétarien et souhaitant désespérément être recruté). Après avoir testé ses capacités, il l'emmène au manoir de Front Line où ils sont accueillis par Jack Marsh, responsable de la logistique. Warren Ellis repart donc d'une situation où il existe une poignée de superhéros créés de manière scientifique. Il ne semble pas y avoir de supercriminels, l'équipe est victime d'attaques mortelles et un nouveau membre passe l'épreuve de la transformation. L'introduction d'un novice dans l'équipe permet à Ellis de faire découvrir cette étonnante équipe (presqu'une institution à ce stade) au lecteur en même temps. Dès le début, chaque personnage est représenté comme un être adulte, avec un comportement et des motivations d'adulte. Le niveau de violence graphique est très élevé : la vue du corps dépecé de Judex est assez éprouvante, car Juan Jose Ryp dessine tous les détails avec application. La première intervention de Josh Carver sur des criminels de rue se solde également par une boucherie éprouvante très graphique. Il y a donc là 2 auteurs qui ont choisi de placer leur récit dans un registre adulte et ultra-violent. Ce dernier point est assez logique puisque le concept de superhéros repose sur le principe de disposer de pouvoirs physiques ou surnaturels qui permettent d'imposer sa volonté de force aux autres. Warren Ellis s'est surpassé avec ce récit. Il ne se contente pas d'une histoire linéaire avec gros combats brutaux (même s'il y en a plusieurs mémorables). Il ne se contente pas non plus de rajouter une explication pseudo-scientifique à base d'anticipation imaginative pour expliquer l'existence des superhéros. Les éléments supplémentaires qui marquent le lecteur sont la construction du récit, et la personnalité des protagonistes. Ce récit est très dense : chaque élément est significatif et a son importance. Au fur et à mesure des pages, Josh Carver va de découverte en découverte et le lecteur avec lui. Il ne s'agit pas seulement de découvrir qui sont les Front Line et Carrick Masterson. Chaque chapitre réserve plusieurs surprises dont les prémices sont montrées explicitement au lecteur dans les scènes précédentes. Ellis a bâti un thriller doté d'une mécanique impressionnante et imparable. En feuilletant cette bande dessinée une deuxième fois, j'ai été impressionné par la rigueur du suspense et le tour de force accompli par Ellis qui donne tous les éléments au lecteur au fur et à mesure, sans rien cacher. Dès le départ, Ellis rappelle que le concept de superhéros repose sur une grosse brute plus forte que les autres, qui applique sa propre forme de justice, sans respecter la loi. Il y a là un commentaire social devenu assez commun dans les récits de superhéros postmodernes. Mais Ellis ne s'arrête pas là, il répond également à la question qu'il pose dans le titre : jusqu'où iriez-vous pour être un superhéros ? Rien n'est gratuit et le prix à payer par Josh Carver doit être vu pour être cru. Encore une fois l'approche détaillée et réaliste de Juan Jose Ryp transcrit toute l'horreur de sa situation. D'une manière générale les illustrations dépassent la simple mise en image du récit, pour apporter elles aussi de nombreuses informations supplémentaires sous forme visuelle. Non seulement Ryp se complaît dans une orgie de détails exigeant une attention soutenue lors de la lecture ; mais aussi il apporte une grande réflexion à l'agencement de ces éléments, à leur logique. Pour une fois, Ellis évite la tentation de donner une leçon de politique un peu expédiée, il contourne cet obstacle de manière habile en intégrant les conséquences basiques de l'existence d'une équipe de superhéros dans notre monde de tous les jours. Il effectue la distinction entre son impact médiatique (le sauvetage d'individus en danger immédiat) et la partie immergée de l'iceberg (je vous laisse la découvrir). Ce qui rend la lecture encore plus divertissante, c'est que ces thèmes sont portés par des protagonistes avec une vraie personnalité. Ellis se focalise sur un petit nombre de personnages (tous les membres de Front Line n'ont pas le droit à leur moment) et le lecteur découvre petit à petit qui ils sont. Il le découvre au travers de leurs actes, de leurs prises de position et des dialogues. Ellis ayant établi dès le début que les personnages se conduisent comme des adultes, le lecteur comprend que chaque réplique est motivée par une intention plus ou moins explicite. Au final l'histoire est autant portée par l'existence de superhéros que par la personnalité et la psychologie de chacun. Comme toujours, Warren Ellis sait faire respirer sa narration en incluant des pages dédiées à l'action et plus légères en dialogues. Le lecteur avance alors plus vite car le rythme de lecture est plus rapide. S'il est possible d'être agacé par la minutie obsessionnelle de Juan Jose Ryp, il n'est par contre pas possible de lui reprocher d'être dépourvu de personnalité, ou d'implication Il se donne à fond pour toutes les cases, toutes les mises en page. L'aménagement de la piaule de Josh Carver fournit toutes les informations nécessaires au lecteur pour se rendre compte de sa détermination à atteindre son but (être repéré pour intégrer Front Line). La première intervention de Carver lors de sa patrouille dégénère en affrontement ultra violent avec giclées de sang. Là encore, la volonté de Ryp d'être descriptif, de rentrer dans les détails, de montrer l'impact réel des coups, la destruction liée à la force cinétique ne permet pas au lecteur de simplement se complaire devant cette violence cathartique. Dans sa démesure, la description l'oblige également à prendre conscience du traumatisme que constituent ces actes d'une violence extrême. Ellis a trouvé un dessinateur à la (dé)mesure des scènes qu'il a imaginées. No hero est avant tout un thriller dense et très violent, reposant sur un scénario très structuré où rien n'est laissé au hasard. La mise en images est à la hauteur de cette violence et elle porte autant le récit que les dialogues. En plus Warren Ellis répond à la question relative au coût pour bénéficier de superpouvoir d'une manière lumineuse et évidente. Cette histoire dispose d'autant plus de force qu'elle ne constitue pas une parodie ou un (méta)commentaire sur les superhéros. Elle se suffit à elle-même sans que le lecteur ne doive disposer d'une bibliothèque de références. Par contre, Warren Ellis en profite pour mettre en scène un point de vue bien noir sur plusieurs aspects de la nature humaine et de notre société, sans jamais pontifier. Par exemple la critique de notre société d'omni-communication est en filigrane de la stratégie de contrôle des dommages de Carrick Masterson. À ce titre "No hero" figure également parmi les meilleurs romans noirs.
Un pigeon à Paris
Alors oui, le graphisme est un peu basique / simpliste. Mais quel régal! Cette mangaka japonaise nous décrit par le menu sa découverte des us et coutumes de la capitale française de son point de vue d'étrangère, et c'est très très drôle, par son talent de mettre en exergue ce qui est à ses yeux des bizarreries ou roublardises auxquelles nous nous sommes (hélas) habitués. C'est aussi un peu une capsule temporelle car certains éléments on bien changé en une décennie (en effet, l’œuvre date de 2013-2014). Mais dans l'ensemble cela reste toujours actuel. Je recommande vivement pour quiconque voudrait passer un moment de bonne humeur non feinte :)
Kill or be killed
Un thriller haletant du début à la fin. Au fil des tomes, le rythme ne décélère pas mais progressivement la psychologie des acteurs se précise. Dylan, un étudiant peu motivé, décide de mettre fin à ses jours. Il se rate et c’est à ce moment qu’un démon lui apparaît et passe un marché avec lui. Alors que Dylan, personnage ambivalent entre meurtrier et justicier, s’attache à respecter contraint et forcé le deal passé avec le démon, et tue un sale type chaque mois, il attire l’attention sur lui et devient à son tour un homme à abattre. Comment va se terminer cette fuite en avant meurtrière ? D’où vient ce mystérieux démon ? Quels secrets protège Dylan ? Remontant peu à peu le fil de la vie de Dylan, on finit par découvrir le fin mot de l’histoire. Un album que je classerais tout en haut de la pile des meilleures séries que j’ai lues.
Fell
Enquêtes policières - En 2007, le très prolifique Warren Ellis entame une nouvelle série avec un illustrateur de renom Ben Templesmith (30 Days of Night, Wormwood 1: Gentleman Corpse). Richard Fell est un enquêteur de police qui, suite à une bavure, est muté dans un quartier de la ville baptisé Snowtown auquel on accède par un pont. Chaque épisode de 16 pages raconte une enquête plus une journée de travail. Richard Fell se révèle être un enquêteur vraiment intelligent et perspicace, manipulateur et psychologue hors pair. Il va ainsi être confronté à une histoire d'empoisonnement alcoolique, un meurtre d'une femme enceinte qui a été mutilée pour que le criminel récupère le fœtus, un attentat suicide à la bombe, un cadavre ayant séjourné dans l'eau de la rivière, une maltraitance d'enfant… Toutes les enquêtes se déroulent dans Snowtown avec un nombre très réduit de personnages. Les dessins de Ben Templesmith sont dans la lignée de ce qu'il a fait dans ses précédents comics. Il ressemble à des esquisses peu précises avec une mise en peinture qui s'attache à rendre une impression en jouant sur une gamme de nuances. Le résultat n'est jamais déconcertant. Le lecteur n'est pas agacé par le manque de détails dans les cases, mais tout de suite happé par la sensation à la fois claustrophobique et psychologique qui se dégage de ses illustrations. Ces dernières servent entièrement les scénarios d'Ellis et concrétisent sur la page les états des personnages, ainsi que les tensions existant entre les protagonistes. Le plus bel exemple de la complémentarité des 2 artistes est l'épisode 5 qui se déroule dans une seule pièce dans laquelle Fell interroge un suspect (peu d'action et situation très peu visuelle). Warren Ellis et Ben Templesmith se sont fixés un défi très risqué : rendre intéressant un interrogatoire qui se déroule à huis clos dans une pièce entre seulement 2 personnages. Ellis concocte une enquête prenante, un duel psychologique captivant et il montre comment son héros manipule le suspect pour prendre l'ascendant psychologique. De son coté Templesmith sait varier les angles de prises de vue, il réalise des expressions faciales très variées et en pleine adéquation avec les différentes phases de l'interrogatoire et sa mise en couleur rend visible les tensions psychologiques entre les 2 personnages. Ces histoires sont tout à fait étonnantes et savoureuses dans le sens où les enquêtes sont intéressantes, le malaise de cette ville poisseuse est rendu palpable et les 2 artistes se complémentent de façon admirable. Attention toute fois, ce tome n'est pas pour les plus jeunes, les horreurs des crimes ne sont pas affadies. Il s'agit certainement de l'une des meilleures séries de Warren Ellis.
Pastorius Grant
Un western classique, mais qui se démarque par son visuel. Un western avec un faux air de True Grit des frères Coen, une orpheline handicapée qui veut engager un vieux chasseur de primes pour venger la mort de son père. La tenue du chasseur de primes avec sa chemise jaune, son gilet noir, son jean bleu et sa cigarette au bec m'a immédiatement fait penser à un autre cow-boy, celui qui tire plus vite que son ombre (je ne crois pas au hasard), mais seulement pour le vestimentaire. Je vais commencer par ce qui a provoqué mon envie irrépressible de repartir avec cet album sous le bras : La partie graphique. La mise en couleur directe de Marion Mousse est superbe, mais c'est surtout le choix des couleurs dominantes dans les roses, oranges et bleus qui donne cette ambiance si étrange et envoûtante au récit. Autre réussite de l'auteur, les trognes patibulaires des personnages, des gueules qu'on n'oublie pas. Les décors sont fabuleux, une mention spéciale pour la longue séquence sous la pluie, une vraie drache comme on dit chez moi. Un petit mot sur la couverture : Wahou ! J'ai adoré. Une histoire de vengeance, celle d'une jeune fille aveugle qui a pour seul héritage, de son défunt père, un cochon qu'elle monte comme un cheval. Elle veut engager Pastorius Grant, un vieux cow-boy désabusé, aigri et mourant, il n'arrête pas de cracher ses poumons, pour retrouver l'assassin de son père. Mais celui-ci ne l'entend pas de cette oreille, il est à la poursuite d'un hors-la-loi et il doit faire vite, deux mexicains sont aussi sur la trace du fuyard. Une chasse à l'homme qui ramène Pastorius dans une réserve Comanche où son passé ressurgit, il n'a pas oublié les horribles choses qu'il a commis. Je disais donc un scénario classique (du moins les bases), mais il est accompagné par deux personnages originaux, Pastorius et la gamine, que tout oppose. Ils ne sont ni véritablement mauvais ou bons, Marion Mousse les rend difficile à cerner pour mon plus grand plaisir, avec presque une pointe de fantastique pour les apparitions de la jeune fille, toujours là quand on ne s'y attend pas. Un récit violent avec une pointe d'humour noir où les deux colts de Pastorius gravés d'une croix seront au centre de sa rédemption. J'ai beaucoup aimé la conclusion de ce western crépusculaire. Je pourrais reprocher ma lecture rapide à cette BD, mais les nombreuses planches sans texte permettent de profiter des merveilleux paysages, contemplatif et jamais ennuyeux ! Je vous invite fortement à vous pencher sur ce futur immanquable. Gros coup de cœur.
La Bombe
Maintenant je suis la mort, le destructeur des mondes. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2020. Elle a été réalisée par Alcante (Didier Swysen) & Laurent-Frédéric Bollée pour le scénario et par Denis Rodier pour les dessins. Il comprend 450 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages de Didier Alcante, une d'une page de Denis Rodier, et une de deux pages de LF Bollée. Au début, il n'y avait rien, mais dans ce rien il y avait déjà tout ! Une voix désincarnée évoque la formation de l'univers, celle de la Terre. Puis elle explique qu'elle incarne l'uranium auquel Henri Becquerel a donné son nom. À Berlin, dans l'université de Friedrich Wilhelms, Leó Szilárd (1898-1964) est en train de donner un cours à ses étudiants : il leur donne l'exercice dit du Démon de Maxwell. À la fin du cours, il voit les jeunesses fascistes défiler en bas. Puis, il discute avec Otto, un collègue, et lui explique qu'il émigre dans les plus brefs délais. En octobre 1938, Enrico Fermi (1901-1954) se trouve à l'ambassade des États-Unis pour passer les tests d'émigration. le 10 décembre 1938, il reçoit le prix Nobel de physique, à la Maison des Concerts de Stockholm. Il explique à Pearl Buck (prix Nobel de littérature) le sens de l'épinglette sur les revers de veston des officiels italiens : un Fasces, une hache pour trancher les têtes, entourée de verges pour fouetter les corps. le 30 décembre 1938 à Hiroshima, le patron d'une usine de motos permet à son employé Naoki Morimoto de rentrer plus tôt chez lui, pour accueillir son fils qui revient en permission. Chemin faisant, il achète deux stylos pour offrir à chacun de ses fils, puis un tricycle pour offrir à une jeune demoiselle avec l'accord de sa mère. Naoki Morimoto dîne enfin avec ses deux fils Kazuki (écolier) et Satoshi (pilote dans l'armée). En février 1939, Leó Szilárd déjeune avec Enrico Fermi : il lui parle de Herbert George Wells, de ses romans de science-fiction, de ses recherches sur l'émission de neutrons, sur la possibilité d'une réaction en chaîne, sur la création d'une bombe surpuissante. le 03 mars 1939, Leó Szilárd et son assistant ne comprennent pas pourquoi leur expérience avec de l'uranium et du béryllium ne permet pas d'observer les résultats espérés. La voix désincarnée de l'uranium revient pour évoquer l'invasion de la Bohême et de la Moravie, le 16 mars 1939. À Sankt Joachimsthal, un Oberleutnant inspecte la plus grande mine d'uranium d'Europe. le 16 juillet 1939, Leó Szilárd et Eugene Wigner rendent visite à leur ancien professeur : Albert Einstein (1879-1955). Ils le convainquent d'écrire à la reine de Belgique pour attirer son attention sur la nécessité de sécuriser l'uranium belge. Une fois de retour à New York, Szilárd réfléchit à la nécessité de convaincre les États-Unis de créer leur propre bombe atomique, afin de ne pas se faire prendre de vitesse par les allemands. le premier septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne et l'armée allemande prend le contrôle des recherches sur le nucléaire en Allemagne. le 18 septembre 1939, Edgar Sengier (1879-1963) effectue une visite des mines d'uranium dans la région de Katanga, au Congo Belge. Dans sa postface, Didier Alcante explique ses motivations et le défi que représente un tel récit : rendre compte de l'ampleur du projet qui a conduit à l'explosion de 3 bombes atomiques Gadget, Little Boy, Fat Man. Parmi ses influences, il cite Gen d'Hiroshima (1973-1985) de Keiji Nakazawa, et il indique qu'il ne souhaitait pas traiter des victimes des bombes, n'ayant rien à apporter au témoignage de cet auteur. Il explique qu'au vu de l'ampleur il a souhaité travailler avec un coscénariste. LF Bollée indique que pour sa part il a été fortement marqué par le film Hiroshima Mon Amour (1959) d'Alain Resnais. Il s'agissait pour eux pour d'aborder aussi bien le contexte historique, que les enjeux politiques et militaires, ainsi que la dimension scientifique, en se montrant le plus rigoureux possible. Cette période de l'Histoire étant fortement documentée, les coscénaristes ont dû faire des choix, et n'ont pas pu parler de tout. Enfin dans la conception même du récit, il est apparu dès sa mise en chantier qu'il s'agirait d'une bande dessinée d'une forte pagination. Ils ont recruté Denis Rodier, un artiste canadien ayant travaillé pour DC Comics sur la série Superman, habitué à réaliser une narration visuelle efficace, allant à l'essentiel. Les auteurs mettent à profit la pagination conséquente pour passer en revue la genèse de l'idée d'une telle bombe, son développement jusqu'à la création du Projet Manhattan, le contexte historique (en particulier la seconde guerre mondiale), les projets similaires menés par d'autres états dont l'Allemagne, les doutes de certains sur la nécessité de disposer d'une telle arme de destruction massive, les moyens mobilisés pour faire aboutir un tel projet, la nécessité du secret militaire, et les tentatives d'espionnages. le lecteur retrouve les éléments attendus : Projet Manhattan, participation d'éminents physiciens (Enrico Fermi - 1901-1954, Robert Oppenheimer - 1904-1967, Werner Heisenberg - 1901-1976), décision d'Harry Truman, implication d'Albert Einstein. Il retrouve également les éléments de contexte de la seconde guerre mondiale : nazisme, commandos Grouse & Gunnerside (adapté au cinéma dans Les Héros de Telemark -1965- d'Anthony Mann), relations politiques avec Winston Churchill et avec Staline. En fonction de la familiarité du lecteur avec le projet Manhattan, il peut noter des détails qu'il connaissait déjà et d'autres qu'il découvre. Comme Alcante l'indique dans la postface, il a fallu faire des choix. Ils explicitent l'origine de l'appellation Trinity pour la première explosion à partir d'un poème de John Donne (1572-1631), mais ils ne parlent pas de l'aveugle Georgia Green qui a perçu la lumière dégagée par l'explosion. Ils développent le rôle important de Leó Szilárd, mais ils n'avaient pas la place d'évoquer l'importance de Niels Bohr (1885-1962) sur les différents scientifiques qui ont travaillé au projet Manhattan. En entamant ce récit, le lecteur a conscience que la tâche du dessinateur n'est pas facile. le récit est long et il contient beaucoup d'informations, par la force des choses. L'artiste va donc se trouver confronté à illustrer de copieuses discussions, voire de copieux monologues. Effectivement de temps à autre, une page va être composée de cases avec uniquement des têtes en train de parler, des phylactères pouvant s'avérer copieux en texte. Néanmoins ces occurrences sont très peu nombreuses au regard de la pagination. En outre, Denis Rodier se contente rarement de gros plans ou de très gros plans. Il privilégie les pans taille ou des plans italiens. Il représente très régulièrement les arrière-plans, souvent dans le détail, et il varie les plans de prise de vue, ne se limitant pas à des champs et des contrechamps. En outre, les scénaristes ont conscience d'écrire une bande dessinée et ils développent régulièrement des scènes d'action où les images racontent plus que les textes, avec parfois des pages dépourvues de tout texte. L'enjeu pour l'artiste est alors de se montrer efficace, de bien doser son effort pour la narration visuelle. Les dessins s'inscrivent dans un registre réaliste et descriptif. L'artiste doit faire revivre de nombreux personnages passés à la postérité, et leur ressemblance est satisfaisante, que ce soit pour les scientifiques, les hommes politiques et le général Groves. Il met en œuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, et les visages présentent une bonne expressivité, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. le récit se déroule dans de nombreux endroits, et le dessinateur les rend tous uniques : façades d'immeubles, aménagement des pièces en intérieur, lieux géographiques variés. Outre assister à des discussions, le lecteur voyage beaucoup : Stockholm, New York, Hiroshima, Boulogne sur Mer (en 1803), Harvard, le chantier du Pentagone, le plateau de Hardangervidda en Norvège, Chicago, la Thaïlande, le Nouveau Mexique, etc. Il représente également des scènes d'action : l'attaque de l'usine de Vemork en Norvège, des attaques de navires américains par des pilotes kamikazes, l'entraînement de plongeurs kamikazes, et bien sûr l'explosion des deux premières bombes Gadget et Little Boy. Très rapidement, le lecteur apprécie l'efficacité des dessins : ils marient une approche descriptive européenne, avec une touche d'efficacité comics, pour une narration riche, sans être pesante ou fade. Il peut juste se contenter d'absorber la scène représentée sans s'y attarder, tout comme il peut prendre du temps pour regarder les tenues vestimentaires, les véhicules, les meubles, les appareils technologiques ou militaires, en appréciant la véracité historique discrète, mais bien réelle. Au fil de séquences, le lecteur absorbe de nombreuses informations et observations, il côtoie de nombreux individus tous incarnés, à la fois visuellement, et à la fois par leurs convictions ou leurs compétences professionnelles. Il prend conscience de l'ampleur industrielle du projet (20.000 hommes pour le site X à Oak Ridge), de sa durée, des incertitudes, le plus souvent techniques et scientifiques, mais aussi politiques, et parfois morales. Il retrouve des éléments qu'il connaît, il en découvre aussi qu'il ne connaît pas. Il voit que les auteurs peuvent porter un jugement de valeur moral (par exemple sur les expériences d'injection de plutonium sur des êtres humains), mais c'est très rare car ils utilisent un ton factuel. Parfois, il se dit que d'autres points auraient pu être développés (d'autres sites, ou le nombre total de personnes ayant travaillé sur le projet), mais la démarche reste de nature holistique englobant énormément de paramètres. Puis il se demande quel est le point de vue des auteurs qui semblent être en position de simples journalistes d'investigation. Ce questionnement devient plus important vers la fin du récit où les événements sont plus connus par le public. Ce point de vue apparaît avec la chute de Little Boy sur Hiroshima : tous les efforts financiers, humains et technologiques ont mené à l'anéantissement de 200.000 vies humaines rien qu'à Hiroshima. Rétrospectivement, le lecteur mesure toutes les conséquences du choix des villes cibles, lors de plusieurs réunions dans des bureaux, en voyant l'ampleur de l'anéantissement de vies humaines. Toute cette énergie humaine investie dans un projet pharaonique pour anéantir autant de vies. Les auteurs ne s'étendent pas sur les victimes de la bombe, mais ils ont construit leur récit pour rendre compte de l'horreur indescriptible, inimaginable de cet engin de destruction massive, de mort. L'ouvrage est présenté comme un reportage historique ambitieux sur la bombe atomique, en particulier celle d'Hiroshima. le lecteur sait qu'il se lance dans une bande dessinée copieuse en termes de pagination et forcément copieuse en termes d'informations. Il s'agit d'une lecture rendue agréable par des dessins efficaces sans être fades, par une construction vivante, tout en comportant des moments d'explication copieux. Même en 450 pages, les auteurs ne peuvent pas tout caser, mais ils réalisent une présentation très riche, pédagogique et vivante, incarnée et pleine d'émotions, plus parlante qu'un article encyclopédique. Finalement, le lecteur en ressort avec une vision assez complète du projet, chronologique, technique et politique, contextualisée, et une horreur d'un tel investissement pour une destruction plus efficace. Il prend pleinement conscience du poids considérable que fait peser cette menace de destruction massive et planétaire sur l'inconscient collectif.
Le Loup
C'est une histoire entre le loup et moi. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette, scénario et dessins, et par Isabelle Merlet pour la mise en couleurs. Il se termine par un texte de 4 pages de Baptiste Morizot, complété par une peinture en double page de Rochette, un paysage du massif des Écrins, entre impressionnisme et expressionnisme. Quelque part dans le massif des Écrins en Isère, la nuit tombe et un grand troupeau de brebis achève de se déplacer pour s'installer pour la nuit. En hauteur, une louve et son petit les observent. La lune brille dans un ciel sans nuage. En pleine nuit, la louve se lance à l'attaque, suivie de loin par son louveteau. Elle se jette dans le troupeau et commence à égorger plusieurs bêtes. Alors qu'elle achève une brebis de plus, Gaspard, le berger, lui tire dessus et l'abat. Son chien Max se met à hurler : Gaspard le fait taire. Il prend soin d'extraire la balle de la blessure de l'animal, puis il indique à son chien qu'ils rentrent à la cabane. Dans le lointain, le louveteau a tout observé. Après le départ de l'homme et du chien, il s'approche de sa mère et cherche à téter, mais les mamelles sont mortes, taries. Affamé, il tête la blessure, s'abreuvant au sang encore chaud de sa mère. le lendemain, Gaspard est redescendu au village et il prend un verre au bar, en papotant avec un copain. Il indique que c'est la deuxième attaque de l'année, que la louve a égorgé cinquante bêtes, des agneaux et des brebis, un vrai carnage. Il a dû abattre dix bêtes blessées, et qu'il a dû en égorger d'autres de ses propres mains, faute d'avoir assez de cartouches. Il indique que si ça se reproduit, il abattra le loup même s'il se trouve dans le parc national. Les vautours ont fini par repérer le charnier et viennent arracher de la chair sur les carcasses. le louveteau vient lui aussi s'y nourrir. Gaspard a repris son métier de berger et accompagne son troupeau dans ses déplacements, avec l'aide de son chien Max. le temps est venu de redescendre le troupeau pour le livrer aux camions de l'abattoir. Dans le village, la propriétaire du café l'accompagne pour la fin du trajet. Gaspard lui avoue que c'est lui qui a tué la louve. Elle avait déjà tué 150 brebis la saison précédente. Il ajoute que le berger et le loup ne sont pas faits pour vivre ensemble. Il s'interroge sur le fait que les brebis vont toutes finir à l'abattoir et si ça fait vraiment une différence qu'elles meurent ici ou là-bas. Lui-même est content à l'idée que la chasse au chamois recommence la semaine prochaine, car ça le démange. Dès le lendemain, Gaspard est en montagne, il observe un aigle à la jumelle. Celui-ci de précipite sur un chamois, mais qui s'avère une proie trop lourde pour lui. Mais ce n'était pas son jour : Gaspard l'abat. Il s'approche du cadavre, en retire le coeur, le foie et les poumons qu'il laisse sur place pour l'aigle. En se retournant, il aperçoit le louveteau qui s'est approché et s'est emparé des abats. En 2018, Jean-Marc Rochette surprend la critique et le lectorat avec un ouvrage biographique, réalisé avec Olivier Bocquet : Ailefroide : Altitude 3 954, un succès mérité. En découvrant a couverture du présent tome, le lecteur établit une filiation immédiate : mêmes lieux, même personnage solitaire amoureux de la montagne, même palette de couleurs. Plus de la même chose ? Effectivement, le récit bénéficie d'une unité de lieu : le massif des Écrins, un grand massif montagneux des Alpes situé dans les Hautes-Alpes et en Isère. Qu'il ait lu ou non Ailefroide, le lecteur éprouve la sensation de gravir lui-même dans les pentes raides au côté de Gaspard, de marcher dans les herbages en surveillant les bêtes, de scruter l'horizon pour apercevoir le loup. Dès la première page le lecteur peut admirer le savoir-faire visuel de l'auteur. Trois cases montrent les brebis et les agneaux en train d'avancer en troupeau, jusqu'à un plateau, sous une lumière orangée de fin du jour. Les dessins semblent manquer un peu de finition dans les détails : des traits rapides pour donner l'impression de l'herbe, des petits traits secs pour la texture des brebis, des petits aplats de noir aux formes irrégulières pour les ombres allant grandissant. Les planches de Rochette peuvent donner l'impression en surface d'esquisses rapidement reprises, sans être peaufinées. Pourtant chaque lieu est unique et plausible, plus réaliste que s'il était représenté de manière photoréaliste. S'il n'est pas familier de la montagne, le lecteur s'en rend compte dans le village ou dans les rares séquences d'intérieur : ces endroits existent et sont représentés avec une grande fidélité à la réalité. Une fois ce constat effectué, le lecteur se rend plus facilement compte de la justesse de la représentation des paysages de montagne. le regard de Gaspard porte souvent sur les montagnes au loin, et elles sont représentées avec la même impression de spontanéité que le reste, sans jamais être génériques. Il y a une cohérence d'un plan à l'autre et une intelligence du terrain. À aucun moment, le lecteur ne se dit que dans la réalité ça ne peut pas être comme ça, ou que le relief présente des caractéristiques farfelues. de la page 55 à la page 64, dans la neige, le berger se livre à une longue traque du loup de l'entrée du vallon jusqu'au sommet des barres rocheuses. À chaque planche, le lecteur éprouve la sensation de respirer un air plus froid, de sentir le pas assuré de Gaspard marchant dans une neige fraîche, de sentir son souffle devenir plus court, de progresser sur des reliefs traîtres où le loup progresse sans difficulté. L'effort physique se ressent, alors même que les dessins ne montrent qu'une silhouette humaine emmitouflé dans un anorak, avec un bonnet, se déplaçant sur des surfaces grises. Il faut un grand savoir-faire de bédéiste pour réussir à faire passer ainsi ces ressentis, et une grande connaissance de la montagne pour savoir aussi bien la représenter. Après plusieurs nuits passées dans un refuge de haute montagne, Gaspard reprend sa traque dans une neige nouvelle et beaucoup plus lumineuse, pour des paysages grandioses dans lesquels l'individu est dérisoire, et malhabile par rapport à un animal comme le loup. Après coup, le lecteur se dit que la mise en couleurs est parfaitement en phase avec les dessins, comme si elle avait été réalisée par Rochette lui-même. Ce dernier a dû donner des consignes précises à Isabelle Merlet, ce qui n'enlève rien à la qualité de son travail. Il est possible de prendre ce récit au pied de la lettre : un berger d'une cinquantaine d'années qui refuse de laisser le loup décimer son troupeau. L'homme lutte contre un prédateur terriblement efficace, une forme de rivalité guerrière comme le développe Baptiste Morizot dans sa postface. Il s'agit alors pour l'homme d'envisager autrement sa place dans l'environnement. Il développe également une vision plus sociologique, dans laquelle l'homme doit passer à un mode relationnel de respect mutuel et de réciprocité. Ces interprétations du récit parlent au lecteur et lui rappellent plusieurs images où l'histoire semble s'approcher du conte : les dents de la louve dans la nuit (page 7), le louveteau s'abreuvant au sang du cadavre de sa mère (page 11), le louveteau devenu grand interdisant à deux autres loups de se nourrir du troupeau du berger (pages 46 & 47), le loup menant le berger toujours plus haut dans les montagnes (pages 59 à 63), l'apparition de Max à Gaspard dans le refuge (page 70), et quelques autres. Autant d'images fortes, agissant comme des symboles ou des métaphores. Le lecteur est également frappé à la pagination dévolue à la traque du loup, de la page 55 à la page 94. Il s'agit d'un passage terrifiant, Gaspard pourchassant le loup sur son propre territoire, à la fin de l'hiver, alors que les pentes sont encore enneigées. Les pages montrent un individu bien équipé, totalement isolé de la civilisation, dérisoire dans l'immensité de blanc, dans un environnement totalement indifférent à son existence. En cohérence avec ses actions précédentes, Gaspard s'entête prenant des risques : c'est à la fois une obsession que de tuer le loup, mais aussi un défi que de se montrer à la hauteur de la montagne. Il apparaît alors une dimension psychologique : l'individu obstiné, refusant de reconsidérer son objectif, prenant des risques pour l'atteindre. le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver son comportement absurde (risquer sa vie en sautant par-dessus une crevasse), et en même temps admirable (donner le maximum pour réussir son entreprise). Il devient le témoin de l'expression d'une obsession au-delà du raisonnable, que ce soit en termes de risque raisonnable, ou en termes de ne pas pouvoir raisonner quelqu'un. L'issue de cette quête permet de sortir d'un système de pensée binaire (tuer le loup ou subir ses attaques) et provoque une libération d'une situation bloquée, une libération psychologique intense. Malgré les apparences (dessins, couleurs) cette bande dessinée est bien autre chose que le précédent ouvrage de son auteur. Jean-Marc Rochette raconte une histoire flirtant par instant avec le conte. Sa représentation de la montagne est toujours aussi extraordinaire dans sa justesse et sa capacité à y projeter le lecteur, avec une mise en couleurs en parfaite adéquation. le récit se prête à plusieurs interprétations, d'un point de vue écologique, d'un point de vue socioculturel, ou encore d'un point de vue psychologique.
Ailefroide - Altitude 3954
C'est plus beau qu'un Soutine. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette (scénario, dessins, encrage, couleurs), et Olivier Bocquet (co-scénariste). Il comprend 278 pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une citation de Gaston Rébuffat (1921-1985, alpiniste français) sur le Massif du Haut-Dauphiné. Il se clôt avec une postface de 5 pages rédigée par Bernard Amy (1940-, alpiniste, écrivain et chercheur français) sur l'entrée en montagne, la première expérience, texte accompagné de 7 pages de photographies. Rochette a déjà travaillé avec Bocquet pour Transperceneige : Terminus (2015), la suite de Transperceneige (1982, 1999, 2000, avec Jacques Lob et Benjamin Legrand). Récemment a été réédité le tribu avec Benjamin Legrand. Au musée de Grenoble, un jeune Jean-Marc Rochette reste en arrêt devant le tableau le boeuf écorché (1925), de Chaïm Soutine (1894-1943). Il s'apprête à céder à la tentation de le toucher quand sa mère le rappelle à l'ordre. Il est temps de partir. Ils sortent et remontent dans leur voiture, une Ami 6 Citroën. Sa mère décide que son fils a besoin de faire une promenade dans la montagne avoisinante. Ils marchent sous la pluie, avec leur poncho à capuche. Ils arrivent en bordure d'un lac alors que la pluie a cessé, et Jean-Marc grimpe sur un sommet proche. 3 ans plus tard, Jean-Marc est adolescent et son copain Philippe Sempé sonne à sa porte. Il porte son casque sur la tête et son matériel d'escalade dans son sac à dos. Sempé constate que Jean-Marc n'a pas de matériel digne de son nom. Il lui présente son propre matériel, et l'emmène voir un copain Éric Laroche-Joubert pour lui emprunter du matériel. Ils arrivent à le convaincre. Ainsi équipés, ils se rendent sur le cyclomoteur Solex de Sempé, au pied d'une falaise d'entraînement que Jean-Marc trouve particulièrement moche. Sempé prend le guide pour vérifier la difficulté de l'ascension et il explique la cotation des voies à Jean-Marc. Il lui explique ensuite comment passer son baudrier, comment s'encorder, comment faire un nœud de chaise, et comment l'assurer. Sempé passe en premier, et Jean-Marc le suit en suivant scrupuleusement ses conseils. Après un moment d'inquiétude dans un passage difficile, Jean-Marc rejoint Sempé au sommet. Les 2 amis apprécient la vue et se charrient sur leur performance respective, en se marrant bien. le temps est venu de la descente. En revenant chez lui, Jean-Marc indique à sa mère le plaisir qu'il a pris à grimper, encore tout excité par l'expérience. Sa mère n'est pas très réceptive, ni encourageante. Il lui indique qu'il va avoir besoin de matériel ; elle lui indique que c'est conditionné à l'obtention d'un 15 en allemand. Il obtient la note nécessaire et quelques jours après, il se rend à la Bérarde avec Sempé pour une nouvelle ascension. Après une montée assez longue en vélomoteur, ils arrivent au refuge. Ils indiquent au responsable qu'ils veulent manger et y dormir. Ils se font jeter avec moult invectives parce qu'ils n'ont pas de quoi payer. Ils en sont réduits à passer la nuit à la belle étoile à un bivouac, et à lire le Topo pour se renseigner sur l'emplacement des différentes vois d'escalade. Il s'agit donc d'une bande dessinée autobiographique qui retrace la période la vie de l'auteur Jean-Marc Rochette, depuis son coup de foudre pour la montagne, jusqu'à l'abandon de son projet de devenir guide haute montagne. Afin de l'aider à prendre un peu de recul sur sa vie, il a travaillé avec Olivier Bocquet qui a structuré les séquences, l'architecture de la biographie, et ramassé les événements et écrits les dialogues. Avec le dessin de couverture, le lecteur prend conscience que la narration va présenter un aspect brut, des dessins fonctionnels, pas pour faire joli, plus l'impression que produisent les montagnes, les pics, les versants, la roche, les glaciers, qu'une représentation photoréaliste. le ton de la narration est en phase avec les dessins, sans lyrisme, sans romantisme, sans enjolivement. le lecteur éprouve l'impression d'un reportage réalisé sur le vif, sans chercher à mettre en valeur les individus, avec des phrases courtes et factuelles qui laissent le lecteur libre de sa réaction émotionnelle. le lecteur sait qu'il s'agit d'une reconstruction de souvenirs, réalisée 40 ans après les faits et présentée sous la forme d'une bande dessinée, c'est-à-dire une adaptation des faits se pliant aux règles de la bande dessinée. Pour autant, il se retrouve transporté aux côtés de Jean-Marc dès la première page devant le tableau de Chaïm Soutine, sans jamais songer à remettre en cause ce qu'il voit, sans éprouver l'impression d'une hagiographie à quelque moment que ce soit. Les 2 premières séquences servent à mettre en place les passions de Jean-Marc Rochette : la peinture, la montagne. Ces 2 séquences sont sobres et efficaces montrant la réaction de l'enfant face au spectacle qui s'offre à lui, le lecteur éprouvant son émotion, se trouvant en phase avec son état d'esprit. C'est une leçon de dosage des éléments présents sur la page, sans sensation démonstrative, sans dramatisation exagérée. La séquence suivante dure un peu plus de 20 pages, pour la première grimpe de Jean-Marc, son initiation à un sport de haut niveau et très technique. Pour un lecteur profane, c'est également une initiation indispensable pour comprendre qu'il s'agit d'alpinisme et pas de simple balade en montagne, avec des passages difficiles. de l'avis des apprentis guides de haute montagne ayant vécu cette époque, c'est une restitution fidèle des sensations de la première fois, et par la suite de la manière de pratiquer, du matériel, de l'entraide, des prises de risques. La première qualité de ce récit est donc le témoignage de la pratique de l'alpinisme dans les années 1970, que ce soit pour le matériel, pour les termes techniques (du nœud de Prusik au Topo, le guide papier utilisé par les grimpeurs pour trouver l'emplacement des voies d'escalade sur les falaises et en montagne), pour les installations, pour l'organisation, pour les caractéristiques de l'émulation dans ce milieu. Les pratiquants de ce sport ont loué l'exactitude des dessins du point de vue descriptif des techniques et du matériel. Le récit et les images ne se limitent pas au témoignage de la pratique de l'alpinisme dans ces années, car ils contiennent aussi la reconstitution historique des environnements où se déroule l'histoire, lorsqu'il ne s'agit pas de la montagne. En page 9, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle Ami 6 de la marque Citroën, et la Deudeuche en page 176. le dortoir de l'internat apparaît plus vrai que nature dans son dénuement. L'évocation du surgénérateur Phénix de Creys-Malville semble être extraite directement des archives télévisuelles de l'époque. La découverte des rues d'une grande métropole étatsunienne donne l'impression d'être en train de marcher aux côtés de Jean-Marc. La restitution des conventions sociales de l'époque est plus discrète, mais tout aussi présente, que ce soit la liberté dont jouissent les adolescents pour escalader sans encadrement, les méthodes d'enseignement très directives, l'absence de formation à la gestion de la douleur des patients pour le personnel soignant, la montée des mouvements libertaires avec la participation au magazine Actuel. Ces éléments sociétaux sont intégrés au récit comme faisant partie de la vie de l'auteur. le lecteur comprend que lorsqu'il y consacre plusieurs cases ou plusieurs pages, c'est qu'il s'agit événements ayant compté dans sa vie, ayant une valeur formatrice. Il évoque aussi ses premiers travaux en bande dessinée, comme la série Edmond le cochon (1979) avec Martin Veyron. Au vu du titre de l'ouvrage, le lecteur se doute que la montagne ou l'alpinisme tiennent un rôle aussi important que Jean-Marc Rochette lui-même. Environ 70% du récit se déroule en montagne, à marcher, à grimper, à redescendre. Jean-Marc Rochette donne son avis sur 13 voies d'escalade, par une courte annotation en bas de la page racontant sa propre ascension. Il consacre également 9 dessins en pleine page à la montagne. le lecteur se rend compte qu'il n'éprouve jamais l'impression de voir 2 fois le même paysage. Les ascensions se déroulent de manière différente, racontée par quelqu'un qui les a faites. le relief et les revêtements sont très différents d'une ascension à l'autre : la forme des parois, la nature de la roche, la présence ou non de neige ou de glace, etc. C'est un exploit extraordinaire d'avoir pu ainsi rendre compte de la diversité des sites, de la rendre visible pour des lecteurs qui ne pratiquent pas la montagne. de prime abord, le lecteur peut être dubitatif devant les traits un peu bruts des dessins, le fait qu'ils ne soient pas peaufinés pour être plus précis, avec une qualité plus photographique. Très rapidement, il s'habitue à ce rendu esthétique, et constate qu'il transcrit avec force le caractère sauvage et minéral de la montagne. le lecteur peut ressentir son caractère inhospitalier, la sensation de devoir se battre pour mériter sa place dans ces lieux, la conquête que cela représente, les risques de chute malgré le matériel, le gigantisme des massifs rendant minuscules les grimpeurs, la nécessité d'une attention de tous les instants pour déceler les crevasses, les endroits moins stables, etc. Rochette a l'art et la manière de faire voir les prises de risques, sans devoir se reposer sur les dialogues ou des explications, un exercice de vulgarisation aussi sophistiqué qu'élégant. Très rapidement, le lecteur prend conscience qu'il ne s'ennuie jamais lors des ascensions. Il voit aussi qu'il dévore les pages à un rythme rapide, sans être creuses. L'artiste a intégré une quarantaine de pages silencieuses qui laissent au lecteur le temps d'admirer le paysage, d'en profiter, de prendre la mesure du gigantisme du spectacle qui s'offre à lui. Les dialogues sont concis et expressifs, portant à la fois des informations factuelles, à la fois des informations sur l'état d'esprit de celui qui s'exprime. Il en va de même pour les cartouches de texte, qui ne sont jamais envahissants, jamais du remplissage. Sous des dehors qui peuvent sembler frustes, les visages se révèlent expressifs, que ce soit celui toujours souriant de Philippe Sempé, ou celui souvent fermé de Rochette, se protégeant par un mutisme, même s'il n'en pense pas moins. Les personnages ne sont jamais réduits à des artifices narratifs, à des coquilles vides pour donner la réplique à Rochette. Les dialogues permettent de comprendre leur motivation propre, et le fait qu'ils ont une histoire personnelle. Tous ces éléments (les voies d'escalade, les différentes facettes de la reconstitution historique, les individus rencontrés et leurs interactions) font que le lecteur peut ressentir les émotions, l'évolution de la construction personnelle de Jean-Marc Rochette par incidence, par un processus d'empathie tellement organique qu'il se transforme en intimité consentie, sans être intrusive. le lecteur voit évoluer cet adolescent, au fur et à mesure de ses expériences. Il y a l'amitié avec Sempé, la sensation d'être vivant en pratiquant l'alpinisme, de se sentir bien et serein en montagne, l'éloignement progressif d'avec sa mère, les relations avec les femmes, le soutien de sa grand-mère, la révolte contre l'autoritarisme, le rapport aux autres, le jugement sur les adultes installés dans la vie, le rapport à l'effort et au dépassement de soi, etc. Les auteurs ne recourent jamais à un discours psychologique, encore moins psychanalytique, tout en mettant en lumière des moments d'une rare intimité personnelle. Juste après l'exaltation de la première grimpe avec Sempé, Jean-Marc évoque son sentiment de bonheur avec sa mère, et se retrouve déconcerté par son manque d'enthousiasme. Plus loin dans le livre, Jean-Marc a l'occasion d'emmener sa mère grimper en montagne et il se retrouve à lui servir de guide (inversant le schéma éducatif parent / enfant) dans une séquence d'une rare finesse, aussi bien psychologique qu'émotionnelle. Au fil des grimpes, le lecteur s'interroge également sur les risques pris par Jean-Marc Rochette, sur sa mise en danger, sur un comportement présentant parfois des symptômes d'addiction. Il voit comment le jeune adulte est confronté à la réalité de la mort à plusieurs reprises, sous des formes différentes. de scène en scène, le processus d'apprentissage se fait, provoquant des réminiscences, des échos chez le lecteur quant à ces points de passage de l'adolescence à l'âge adulte, par lesquels il est lui aussi passé au cours d'expériences de vie différentes. Ce récit très particulier d'apprentissage et de pratique de l'alpinisme participe de l'universalité de l'apprentissage de la vie. Derrière un titre énigmatique et une couverture dépouillée et austère, le lecteur découvre un parcours de vie extraordinaire, avec une narration visuelle personnelle exprimant parfaitement le caractère de l'auteur, transcrivant la beauté austère de la montagne. Les auteurs réussissent un récit exceptionnel, donnant envie de s'adonner à la montagne (même sous forme de simple randonnée), un passage de l'adolescence à l'âge adulte rendant compte des différentes facettes de ce moment de la vie, une reconstitution d'une époque, d'une société, une étude de caractère pénétrante… Sans pouvoir se douter de la richesse de cette biographie, le lecteur éprouve un grand plaisir de lecture à s'immerger dans ce parcours de vie à la narration fluide et intelligente, à ressentir la puissance des émotions éprouvées, à se reconnaître dans certaines étapes (prise d'autonomie par rapport aux parents et aux figures tutélaires, passions, amitiés, tests de ses limites) attestant de l'universalité de certaines expériences humaines, indépendamment de la forme qu'elles prennent.