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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Histoire d'un vilain rat
L'Histoire d'un vilain rat

Maltraitance - Cette histoire est parue initialement sous forme d'une minisérie en 4 épisodes, éditée par Dark Horse comics en 1994. L'histoire s'ouvre une publicité murale pour un paysage vert et vallonné ventant le tourisme de la campagne anglaise. C'est l'affiche que contemple Helen Potter (une très jeune femme) ; elle assise en tailleur adossée contre un mur du métro en faisant la manche. Une rame arrive, elle se jette dessous, le sang éclabousse l'affiche sous les regards horrifiés des gens. En fait, Helen est toujours assise, elle a juste imaginé qu'elle se suicidait. 2 ou 3 personnes échangent une ou deux paroles avec elle, jusqu'à ce qu'un monsieur faisant du prosélytisme finisse par la faire fuir à la surface. Elle contemple un instant le sapin géant décorant Trafalgar Square, avant d'aller se débarbouiller dans les lavabos de toilettes publiques et de reprendre sa mendicité à l'air libre. En même temps, elle se remémore la première fois qu'elle a lu un livre de Beatrix Potter. Depuis elle a pris l'habitude de reproduire ses illustrations. Un soir elle est abordée par un grand bourgeois aviné qui lui fait des avances. Une bande de jeunes la tire de cette situation difficile et pénible. Après réflexion, elle accepte d'aller squatter avec eux dans une maison spacieuse inoccupée. L'un des squatteurs construit une œuvre d'art à base d'objets hétéroclites de récupérations qu'il met en couleurs à l'aide de bombes. Mais Helen a du mal à supporter cette forme de société et les démonstrations affectives de tout ordre. Il apparaît qu'elle a été la victime d'attouchements de la part de son père. Elle finit par reprendre son indépendance et son errance l'amène dans le Cumbrie, la région d'Angleterre où s'était établie Beatrix Potter. Bryan Talbot est un créateur britannique avec un parcours atypique (c'est le moins que l'on puisse dire). En 1994, il se lance donc dans cette histoire qui met en scène une très jeune femme qui a souffert de parents indignes (la mère qui lui répète régulièrement qu'elle aurait préféré ne jamais l'avoir et le père qui la contraint par la culpabilité à le toucher), qui vit dans la rue et qui va finir par se débarrasser de sa position de victime pour pouvoir aller de l'avant. En 1994, il n'y avait pas d'équivalent dans les comics (même underground), et encore moins publié par un éditeur majeur comme Dark Horse. Au moment où j'écris ce commentaire, cette histoire est toujours rééditée. Bryan Talbot raconte avant tout une histoire avec une progression dramatique, un début, une fin et des thèmes qui ne se limitent pas à celui de la maltraitance. Le lecteur découvre également une première déclaration d'amour à la campagne anglaise, superbement mise en valeur par les illustrations de Talbot (il ira encore plus loin dans ce sens avec Alice in Sunderland). Il ne s'agit pas d'une ode pastorale, mais simplement de la mise en valeur du plaisir de la proximité de la nature. Ce thème découle naturellement de la passion que nourrit Helen pour Beatrix Potter, une auteure qui a écrit des livres pour enfants avec des animaux anthropomorphes, livres inscrits au patrimoine culturel de l'Angleterre (moins connu en France pour ce que j'en sais). Talbot utilise quelques éléments de la biographie de Potter pour faire grandir Helen. Il attire l'attention du lecteur sur le fait que derrière chaque livre il y a un créateur qui est un être humain. La couverture de ce tome est un hommage graphique aux éditions classiques des livres de Potter. Et Talbot consacre 10 pages à écrire un pastiche intitulé "the tale of one bad rat" qui sera sûrement la première œuvre d'Helen Potter. Il décrit également Helen comme une artiste qui doit s'exprimer par le dessin, qui doit coucher sur le papier les images oniriques qui l'habite. Et puis il y a Helen et la souffrance qui accapare ses forces psychologiques. Bryan Talbot a construit son histoire sur des choix délicats : les parents d'Helen sont uniquement présentés sous le jour défavorable de leurs défauts. Ils sont vraiment les bourreaux qui l'ont torturée psychologiquement, sans même avoir conscience du mal qu'ils faisaient. Bryant Talbot ne se complait jamais dans le voyeurisme, il met en scène la souffrance terrible d'Helen, son cheminement, la culpabilité dont elle s'accable (certainement l'un des aspects les mieux expliqués et les plus éclairants sur les mécanismes psychologiques de la victime) et l'impossibilité d'oublier ces mauvais traitements. Du début à la fin, il utilise un style assez réaliste te méticuleux qui place le lecteur dans les rues de Londres, dans le squat, dans l'auberge de campagne. Il ne joue jamais sur le registre du misérabilisme ou du sordide. Bryan Talbot propose à son lecteur de suivre le chemin qui mène à l'émancipation du statut de victime d'Helen Potter. Le récit comporte d'autres composantes toutes aussi prenantes et éloignées des lieux communs. C'est un récit qui vous fait partager le quotidien d'une jeune femme blessée, avec délicatesse et intelligence, sans recourir à un pathos larmoyant. Dans sa postface, Talbot rappelle la nécessité de dire ces maltraitances, d'en parler pour en reconnaître l'existence, de délivrer les victimes de leur culpabilité (de sortir du "si ça m'est arrivé, c'est que je l'avais mérité").

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Tueur de la Green River
Le Tueur de la Green River

Un simple travail d'enquête sur vingt ans - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre, en noir & blanc, initialement parue en 2011. Le scénariste est Jeff Jensen, le fils de Tom Jensen ; l'illustrateur est Jonathan Case. En 1965, à 16 ans, Gary Leon Ridgway poignarde un jeune enfant de 6 ans, juste pour savoir ce que ça fait de tuer quelqu'un. Pendant les années 1970, Tom Jensen fait son service militaire dans la marine, puis il s'engage dans la police dans la région de Seattle. En juin 2003, Gary Ridgway est transféré secrètement dans le commissariat où Jensen est devenu détective pour être interrogé. Il est inculpé de 4 meurtres attribué au tueur en série appelé Green River Killer. L'enjeu pour les policiers qui l'interrogent est de déterminer l'étendue de sa culpabilité, c'est à dire d'acquérir la certitude qu'il s'agit bien du tueur en série et qu'il est bien le responsable d'une quarantaine de meurtres. Outre les interrogatoires, il faut organiser des sorties sur le terrain pour retrouver les cadavres de ses victimes dont il se souvient avec plus ou moins de précision des endroits où il les a laissés, ou enterrés. Au cours de ces journées, Jensen se souvient des 20 années qu'il a passé à enquêter sur ces meurtres. Dans le bref mot de remerciements, Jeff Jensen indique qu'il a souhaité écrire ce comics pour mieux comprendre son père, Tom Jensen. Le tueur en série de la Green River a réellement existé (en 2012 il purge toujours sa peine de prison) et Tom Jensen a fait partie de l'équipe constituée pour le traquer. Jensen a la particularité d'être un simple détective de police, pas un expert en tueurs en série. D'une certaine manière, il s'agit d'un fonctionnaire effectuant le travail routinier de l'enquête, les recueils de faits, la rédaction des rapports minutieux, la saisie des éléments dans les bases de données, etc. Jeff Jensen le présente comme un individu affable, déterminé, obstiné, sans être obsessionnel. Il apporte quelques touches personnelles telles que la chanson favorite de son père ( In-a-gadda-da-vida d'Iron Butterfly), son habitude de fumer malgré les observations de ses collègues, son canard en plastique dans son tiroir, etc. Jeff Jensen a construit une biographie de son père très particulière, évitant le sensationnalisme, évitant l'approche psychologique, évitant la fascination pour le tueur en série, refusant la psychanalyse, proscrivant les coups de théâtre, la mise en scène par les médias, la dramatisation, etc. Bref Jeff Jensen fait attention à ne jamais transformer cette histoire en spectacle. Au contraire, il s'attarde sur la rigueur de la démarche policière, les aspects les plus prosaïques de l'enquête, les culs-de-sac, les années qui passent sans résultat, sans avancée, et la banalité de la personnalité de Gary Ridgway pendant les interrogatoires ou les recherches des cadavres. Il réussit à faire transparaître l'horreur des actes de Ridgway sans jamais recourir à une scène choc, à une mise en scène de meurtre, ou à des déclarations sadiques ou haineuses. Il n'y a pas d'analyse psychologique du tueur ou de Tom Jensen. Il y a quelques faits biographiques de Jensen (études, mariage, déménagement, carrière) et son travail patient et déterminé. Au-delà du récit passionnant sur ce travail de fourmi, Jeff Jensen montre, avec une économie de moyens remarquable, l'évolution des convictions et des motivations de son père au travail, ainsi que sa conviction inébranlable de travailler à quelque chose d'utile. J'ai été sidéré par l'aisance avec laquelle Jeff Jensen a su rendre compte de l'angoisse existentielle latente inhérente à consacrer 20 ans de sa vie à une entreprise dont il n'est pas possible de connaître l'issue, dont il n'est pas possible de savoir s'il est possible d'atteindre le but que l'on s'est fixé. Tom Jensen consacre sa vie professionnelle à déterminer l'identité du tueur de Green River, sans assurance de réussir. Au fil des pages, le lecteur ne peut que s'interroger sur l'absurdité d'un tel engagement, sur l'espoir fallacieux d'aboutir, sur l'inanité de la vie, son manque de sens. À partir d'une série de meurtres abjectes et de la détermination d'un fonctionnaire ordinaire, Jeff Jensen saisit une question philosophique des plus difficiles, des plus délicates, des plus essentielles : quel est le sens des actions d'un individu, quel est l'intérêt d'une vie professionnelle, à quoi ça sert ? Il le fait sans jamais être démonstratif, ou pédant, mais sans qu'il soit possible au lecteur de passer à coté de ce thème. Il réussit le tour de force de faire douter le lecteur quant au bienfondé de l'obstination tranquille de Jon Jensen, alors même le résultat en est connu. Cette histoire terrible est mise en images par Jonathan Case, en noir & blanc, sans niveaux de gris. Il utilise un style réaliste, avec une simplification des textures et des ombres portées, pour des dessins très faciles à lire, également dépourvus de tout sensationnalisme. Case a une mission difficile : décrire les individus de la manière la plus prosaïque qui soit, tout en faisant en sorte que les images apportent quelque chose aux dialogues. À nouveau l'économie de moyens est remarquable et le résultat redoutablement efficace. Jensen et Case sont complémentaires dans leur approche de la narration. Jensen compose des scènes qui incorporent des mouvements, des déplacements, des interventions de nouveaux individus, des gestuelles. Tous ces éléments fournissent de la matière à Case pour éviter scène après scène de dialogues avec uniquement des dessins de têtes en train de parler, avec un phylactère. Au lieu de ça, le lecteur est en présence d'individus vivants ayant une gestuelle naturelle, des expressions de visage normales et parfois ambigus. Les illustrations en retenue de Case mettent en avant la banalité des individus, la quotidienneté des actions. Tout son savoir faire est mis au service d'une mise en page rigoureuse avec des personnages normaux et ordinaires, dans des mises en scène vivantes, sans être spectaculaire. Le lecteur reconnaît ce quotidien, il se sent proche des actions de ces individus et l'immersion est intense. Du coup chaque élément sortant de l'ordinaire prend un relief incroyable et occasionne un ressenti émotionnel fort dû à son incongruité dans un environnement si normal. Jeff Jensen et Jonathan Case réussissent la gageure d'impliquer le lecteur dans une enquête laborieuse étendue sur 20 ans, en créant un suspense psychologique basé sur d'autres ressorts que la simple dynamique chassé / chasseur. Ils mettent en scène les approches irréconciliables du tueur et du fonctionnaire de police, mais aussi l'impossibilité d'appréhender un comportement aussi aberrant et monstrueux par rapport aux normes sociales, et l'engagement sans faille de Tom Jensen dans cette enquête. Ils transmettent le point de vue de Tom Jensen, sans bulles ou cellules de pensée, un tour de force.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Wilson
Wilson

Trop conscient - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en couleurs. Elle est initialement parue en 2010, écrite, dessinée, encrée et mise en couleurs par Daniel Clowes. Il est également l'auteur de Pussey (1995), Like a velvet glove cast in iron (1993), Ghost World (1997), David Boring (2000), Ice Haven (2005), Mister Wonderful (2011), The Death-Ray. Ce tome se compose de 71 gags en 1 page, mettant tous en scène un petit bonhomme à la calvitie naissante, avec des lunettes, et une misanthropie à toute épreuve. Wilson n'a pas d'emploi fixe, peut être même pas d'emploi du tout. Il est divorcé depuis plus d'une dizaine d'années. Il est terriblement seul et terriblement hautain et dédaigneux, avec une bonne dose d'égocentrisme. Le premier gag se déroule alors que Wilson promène son chien et qu'il aborde une femme en train de promener le sien en lui demandant comment ça va. Dans le suivant, il se promène à pied dans les rues d'Oakland (en Californie), la ville où il réside. Puis la page suivante, il se promène à nouveau seul et à pied en parlant tout seul à haute voix, de nuit, en évoquant le souvenir du décès de sa mère. Quatrième gag, il promène à nouveau son chien croisant plusieurs personnes s'extasiant dessus. Cinquième gag, dans un café, il prend sa commande au comptoir et va s'asseoir à une table occupé, pour entamer la conversation. À chaque fois, le comique naît de la réflexion finale de Wilson, une courte phrase méprisante ou pensive. Pour pouvoir apprécier cette lecture dès le début, le lecteur doit avoir à l'esprit qu'il s'agit d'une histoire d'un seul tenant, proposant de suivre la vie Wilson, au travers de 71 instantanés, parfois consécutifs, parfois distants de plusieurs années. Ces 71 pages ont été publiées en album dès la première édition, il n'y a pas eu de prépublication page par page. Le premier tiers des gags sert essentiellement à mettre à jour la personnalité abrasive, pénible et misanthrope de Wilson. Les premiers gags sont plutôt basiques, entre amertume, mépris et dédain. Il n'y a rien de révolutionnaire ou de particulièrement pénétrant, simplement un personnage acerbe et suffisant, avec lequel il est impossible de sympathiser. Sans raison apparente, Daniel Clowes fait varier son style de réaliste, à exagéré avec des gros nez et des silhouettes rondouillardes. Visuellement, ces pages sont assez basiques, à la fois par ce qu'elles montrent et par la mise en scène dépouillée : Wilson se promène, il parle à haute voix tout seul pour que le lecteur ait accès à ses pensées. Selon sa sensibilité, le lecteur pourra être sensible à une vacherie ou à une autre. Le gag intitulé "Gate 27" (page 21) est particulièrement pénétrant sur l'impossibilité de comprendre la nature du métier d'un étranger, le manque de sens de ce métier, perdu dans la démultiplication des tâches et une spécialisation toujours plus pointue et absconse pour le béotien. Petit à petit, les gags deviennent plus personnels, plus liés à la vie de Wilson, plus méchants, plus désespérés, plus révélateurs de la condition humaine. Dans "Huddle house" (page 35), Daniel Clowes joue avec les codes de la bande dessinée, Wilson s'exprimant à haute voix, sans prêter attention à la serveuse à ses côtés, mais celle-ci à tout entendu et le reconnaît. D'un point de vue logique, ça ne tient pas debout puisque le lecteur a conscience que ces phrases exprimées à haute voix correspondent au monologue intérieur de Wilson. Mais d'un point de vue narratif, la cohérence es assurée avec les pages précédentes, Clowes jouant sur la convention relative au phylactère, à la fois voix intérieure, et paroles. Dans "Boggie" (page 39), Clowes démonte avec cruauté le besoin vitale de l'individu d'enjoliver sa réalité pour pouvoir la supporter. À nouveau, la perspicacité de Wilson est aussi affutée qu'insupportable. Pages 44 et 45, Wilson franchit un nouveau palier dans son égocentrisme, au travers d'une péripétie plausible, accélérant le rythme de la narration, prouvant que Clowes maîtrise les conventions du genre au point de pouvoir mélanger les genres, sans créer de télescopage, ou sans qu'ils se neutralisent. L'intrigue prend un tournant encore plus inattendu dans les pages 54 à 58, en conservant la logique interne du récit, sans que Wilson ne perde de sa suffisance, ou de son pathétisme. Donc arrivé à la moitié de l'ouvrage, le lecteur a pleinement pris conscience qu'il est dans un véritable récit (malgré sa forme de suite de gag en 1 page), un roman en bonne et due forme consacré à un individu antipathique au possible, mais tellement humain qu'il est impossible de supprimer toute empathie à son endroit. Avec un peu de recul, les fluctuations de graphisme de réalisme à parodique accompagnent la tonalité des gags pour renforcer l'impression d'une suite de pages indépendantes, pour souligner la nature du gag en 1 page. Elles sont plus des indications sur la tonalité de la narration que sur l'état d'esprit de Wilson. Elles incitent le lecteur à penser que Daniel Clowes ne se prend pas trop au sérieux et qu'il souhaite que ces pages conservent un bon niveau de divertissement, elles compensent la noirceur de cette solitude sans espoir, d'un individu pleinement conscient de son état sans possibilité d'amélioration. Daniel Clowes a sciemment choisi une forme déconcertante pour le lecteur : une suite de 71 gags en 1 page, avec des ruptures de style graphique. Cette forme incite le lecteur à prendre chaque page indépendamment des autres, à apprécier chaque gag pour lui-même. Sous cette forme, la lecture de "Wilson" est une réussite partielle : certains gags sont d'une noirceur désespérante, d'autres sont plus communs. Mais alors que l'accumulation des pages finit par former une narration plus traditionnelle, le lecteur perçoit le regard sans concession porté sur la condition humaine, d'une terrible noirceur sans fard. Clowes dresse le portrait d'un fat insupportable, d'un être humain en prise directe avec les limites de l'humanité.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Signal / Bruit
Signal / Bruit

Apocatastase - Un homme d'une cinquantaine d'années vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer qui présente déjà une grosse tumeur. Cet homme est réalisateur de films et il s'apprêtait à commencer le travail préparatoire pour son prochain film. Il se repasse régulièrement quelques séquences dans son esprit avant d'entamer le travail d'écriture du script. Ce film s'intitulera "Apocatastase" et se déroulera le 31 décembre de l'an 999. L'histoire commence avec une conférence de presse durant laquelle il répond à une question sur sa durée de vie qu'il lui reste quelques mois à vivre. La scène passe ensuite au commentaire de sa radiographie lorsqu'il apprend le diagnostic, puis chez lui alors qu'il lit et que son esprit vagabonde vers l'une des scènes clefs du film à venir. Il repasse chez son médecin et le lecteur le découvre sortant du cabinet devant sa voiture sur laquelle a été apposé un sabot. Il prévient sa productrice qu'il sera en retard au rendez-vous et il est submergé par une crise de douleur sous un feu rouge alors qu'il se rend au commissariat pour payer la contravention. Je pourrais continuer longtemps comme ça l'enchaînement de saynètes qui constituent ce récit sans parvenir à donner une idée du récit. Ce dernier repose sur une structure de 11 chapitres de 6 pages chacun environ, chaque chapitre étant séparé du suivant par une double page composée d'une illustration majoritairement abstraite et de morceaux de phrases absconses. Cette forme est imputable au format de publication d'origine : 6 pages mensuelles dans Face, un magazine anglais, pages parues en 1989 & 1990. Le rapport signal sur bruit (signal to noise) désigne la qualité de la transmission d'une information par rapport aux parasites. Neil Gaiman et Dave McKean ont construit leur histoire pour illustrer ce principe de ratio : ils ont parsemé la narration de digressions qui n'en sont peut-être pas ; charge au lecteur de déterminer les éléments qui constituent le signal (l'histoire principal, voire le message) et ce qui constitue le bruit. Dans l'une des introductions, Dave McKean donne une piste en indiquant que ce que l'un des lecteurs avait pris pour le signal, n'était autre que des collages aléatoires de morceaux de phrases effectués par un logiciel. Pour moi, le signal le plus fort a trait à l'acte de création, tel qu'il transparaît au gré des réflexions du réalisateur. McKean indique également que Neil Gaiman a repris cette idée des recherches effectuées par McKean sur les dernières années de Sergei Eisenstein, le réalisateur du film Le cuirassé Potemkine. L'histoire dans l'histoire (dispositif cher à Neil Gaiman) qu'est le film en préparation sert plus à suivre un acte de création qu'à développer une quelconque thèse millénariste. Or pour Gaiman et McKean, l'acte de création n'est pas seulement leur gagne-pain, c'est également leur raison d'être. Du coup ce qu'ils disent sur le sujet profitent de leur expérience personnelle et de leurs ambitions artistiques, ce qui tire vers le haut leur propos. Le récit n'a pourtant rien d'artificiel, il ne s'agit pas pour Gaiman et McKean d'écrire un mémoire sur la création artistique. Le personnage du créateur n'a rien de superficiel, c'est un individu que le lecteur reconnaîtrait s'il le croisait dans la rue. Quand bien même sa fin est inéluctable, le réalisateur est attachant et son cheminent intellectuel provoque tout de suite l'empathie du lecteur. Les réflexions du réalisateur sur son art sont consubstantielles des événements qu'il vit. Il est lui-même en train de décoder les signaux que lui envoie la réalité pour capter le signal le plus fort et en nourrir sa création artistique. En cela, il rappelle la quête pour l'identification des schémas de William Gibson, l'un des besoins vitaux propres à l'être humain. Dave McKean utilise tous les styles à sa disposition (depuis le croquis le simple jusqu'au photomontage rehaussé à l'infographie) pour mettre en images la vie physique du réalisateur et sa vie intérieure. Au gré des besoins du scénario, le lecteur peut se retrouver face à des contours évoquant des peintures préhistoriques, une page composée aux trois quarts de reproductions d'une radiographie du poumon, d'une pleine page rendue à la peinture d'un homme assis en train de lire, d'une page composée de clichés d'une femme se tenant dans un escalier, de 4 pleines pages dédiées chacune à un portrait en pied d'un des guerriers de l'apocalypse, etc. Là encore l'énumération de techniques et de visions envoutantes ne permet pas de se faire une idée de la force de ces images. Dave McKean est le maître e la juxtaposition d'éléments que rien ne semble lier, mais dont le rapprochement fait naître des associations d'idées que les mots ne peuvent pas retranscrire. Assez étonnamment, le récit se clôt de manière tout à fait satisfaisante. McKean explique dans l'introduction que Gaiman et lui ont pu compléter le récit à 2 reprises lors de ses rééditions successives. Ils ont donc ajouté une scène se déroulant une dizaine d'années après le décès du réalisateur et mettant en scène sa productrice qui explique quels éléments de l'œuvre du réalisateur sont passés à la postérité. Ce constat se déroule bien évidemment en 1999, soit juste avant l'avènement d'un nouveau millénaire. À mon goût, Gaiman et McKean ont réussi à atteindre l'objectif que se fixe le réalisateur dans le récit : créer une forme nouvelle qui innove par rapport au système. Ces 2 artistes ont à nouveau collaboré pour une autre bande dessinée en 1994 : The Tragical Comedy or Comical Tragedy of Mr. Punch: A Romance.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série War is Hell
War is Hell

Un blanc bec pilote un avion pendant la première guerre mondiale. - La scène d'ouverture est magistrale : un jeune inconscient chante à tue-tête à bord de son avion. En arrière plan, un chasseur allemand s'approche pour le descendre. Derrière lui arrive une escouade d'avions anglais qui l'abattent. le jeune inconscient ne s'est rendu compte de rien. Avril 1917, un jeune pilote arrive avec son propre avion dans une base en anglaise pour en découdre avec les huns. Il a tôt fait de se rendre au rapport au chef de camp qui n'arrive pas à avoir confirmation du caractère officiel de son ordre de mission. Ce jeunot va avoir droit à plusieurs farces de mauvais goût relevant du bizutage dans le camp, et à plusieurs combats aériens pendant lesquels il verra beaucoup de ses camarades froidement abattus. Son adresse au tir lui permettra de se faire une place parmi les autres. Ce n'est un secret pour personne : Garth Ennis aime beaucoup l'histoire en temps de guerre. Ici il a choisi de placer un bleu dans l'aviation anglaise sur le front européen de la première guerre mondiale. Ennis est en pleine forme : en 1 page il rappelle que c'était la première fois que les avions étaient utilisés en tant qu'engins de guerre et que beaucoup de pilotes mourraient avant leur premier combat du fait du manque de fiabilité de ces cercueils volants. Ensuite, il évacue purement et simplement les références à ce héros improbable de l'écurie Marvel pour ne parler que de Karl Kaufmann et de son apprentissage dans cette unité de la Royal Air Force. Dès sa première sortie, son officier lui coupe sa belle écharpe blanche si distinctive pour qu'elle ne se prenne pas dans l'hélice et son avion unique reste au sol faute de pièces de rechange. le vrai récit peut alors commencer : un jeune pilote idéaliste découvre que la guerre n'a rien de chevaleresque, que les hauts faits de guerre doivent plus à la chance (voire aux maladies vénériennes, passage très sarcastique) qu'à des prouesses guerrières et que la mort est définitive. Garth Ennis a bâti un récit prenant sur une trame qui fleure bon le cliché. Plusieurs éléments permettent de faire la différence avec un récit d'initiation classique, à commencer par le bon niveau de connaissance historique de l'auteur. La guerre de 14-18 n'est pas qu'un simple prétexte : les scènes sont parfaitement datées avec des références exactes aux affrontements ayant lieu sur le front français en même temps. Ensuite les différents personnages font entendre des voix et donc des opinions qui n'ont rien de manichéen sur leur engagement et leurs motivations à aller au combat dans ces engins peu sûrs. Enfin le jeunot n'est ni un colosse physique à toute épreuve, ni un abruti fini servant uniquement de victime aux autres membres du camp. Et Garth Ennis fait preuve de son humour si particulier à de nombreuses reprises. Coté graphique, ce récit adulte a la chance de bénéficier d'un illustrateur chevronné en la personne d'Howard Chaykin. Cet artiste utilise un style marqué, clairement adulte et qui peut ne pas plaire à tout le monde. La première chose qui attire l'attention du lecteur est qu'il a lui aussi bossé ses références pour que la partie visuelle soit aussi exacte que le scénario. Ensuite Chaykin est le roi de la mise en page efficace, voire carrément efficiente. Chaque affrontement aérien est parfaitement lisible du premier coup d'oeil, ce qui n'est pas si simple que ça à réaliser. Chaque page contient exactement le nombre de cases nécessaires pour illustrer l'action ou la discussion. Comme à son habitude il a recours aux cases de la largeur de la page et aux inserts de têtes pour caser les phylactères. Comme à son habitude, les expressions faciales correspondent à celles d'adultes avec une bonne dose d'autodérision, de sarcasme, d'ironie, de lassitude et d'usure. Comme à son habitude, il compose ses dessins en intégrant dès leur conception les effets spéciaux de la mise en couleurs. Par contre son assistant pour cette mise en couleurs (Brian Reber) est un peu moins bon que ses collaborateurs habituels et commet quelques maladresses (le copier-coller des cueilleurs de fruits). Ce récit se lit d'une traite. Il plonge ses racines profondément dans la réalité historique. Chaque personnage bénéficie d'un caractère pleinement développé et adulte. le héros évolue tout au long de l'histoire. Et Ennis a la présence d'esprit de consacrer un chapitre de cette minisérie (initialement en 5 épisodes) à la vision du combat vu depuis le sol, au milieu de l'infanterie. Grâce à cette scène, les conditions de combat dans le ciel gagnent en spécificité. Ce mariage entre la vision cruelle et humaine de Garth Ennis et les illustrations sophistiquées et pince sans rire d'Howard Chaykin est une grande réussite.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Black kiss
Black kiss

Sexe & Violence - Il s'agit d'une histoire complète en noir & blanc, initialement parue en 1988 (sous la forme de 12 épisodes de 10 pages), écrite et dessinée par Howard Chaykin, avec un lettrage réalisé par Ken Bruzenak. Dans un pavillon de Los Angeles, le téléphone sonne, ce qui déclenche un message préenregistré vantant les compétences sexuelles de Dagmar Laine, absente pour le moment. Dagmar décroche et explique à Beverly Grove (son interlocutrice) qu'elle est en train d'aider Cindy Franks à se préparer pour aller détruire un objet compromettant rapporté par le père Frank Murtaugh. Cindy s'est habillée avec des talons hauts, une très courte jupe et des lunettes noires, en se faisant passer pour une aveugle. Elle attend Murtaugh dans son pavillon et lui fait une fellation dès son arrivée, en précisant qu'il s'agit d'un cadeau de la part de Dagmar. Elle a posé un dispositif incendiaire à coté du film à détruire. Malheureusement une autre femme (déguisée en nonne) a le temps de récupérer le film compromettant et de s'en aller, avant que le dispositif n'explose tuant le père et Cindy. le chantage peut commencer. Dans la banlieue, Cass Pollack revient de faire une course et se dirige vers Ellen, sa femme, et leur très jeune fille pour finaliser les modalités pratiques de leur divorce. Elles sont toutes les 2 exécutées froidement par Ricky et Cladys qui ont un compte à régler avec Pollack (musicien de jazz, ex-junkie). Ensuite Ricky rend visite à Dagmar sa maîtresse (également pour une grosse gâterie), alors que Cass prend Beverly en auto-stop pour la ramener chez elle. En 1988, Watchmen et Dark knight returns ont rappelé que les comics pouvaient aussi être complexes, sophistiqués et viser un public adulte, et jouir d'un gros succès commercial. Ça donne des idées et des ailes à plusieurs autres créateurs qui voient là l'occasion de s'extirper de la masse des superhéros pour faire autre chose. Howard Chaykin avait déjà pris la tangente en créant American Flagg! en 1983, une série mêlant aventure, science-fiction, un petit coté olé-olé (les personnages ont des relations sexuelles, et les femmes sont vêtues de sous-vêtements), avec une critique moqueuse des excès du capitalisme. Avec "Black kiss", il décide que le temps est venu d'arrêter d'être hypocrite et de vraiment se lâcher dans le sexe et la violence. Pour son histoire, Chaykin s'inspire des polars Hard Boiled de Raymond Chandler, jusqu'à l'intrigue très complexe qui suit plusieurs personnages dont les vies sont déjà inextricablement liées à leur insu. le lecteur peut avoir l'impression qu'il a souhaité faire honneur au film "Le grand sommeil" dont la légende veut que le scénariste avait bien du mal à s'y retrouver dans les fils entremêlés du roman de Chandler. le lecteur doit donc faire preuve d'une attention soutenue pour se souvenir de qui sait quoi au fur et à mesure que l'intrigue avance pour comprendre les réactions des uns et des autres en découvrant une pièce du puzzle qui leur était jusqu'alors cachées. Chaykin s'amuse à complexifier la forme en ne respectant pas l'unité d'une page, c'est-à-dire qu'une scène commencée sur une page peut se poursuivre le temps d'une ou deux cases sur la page suivante, alors que le lecteur a l'impression en lisant vite qu'il s'agit déjà d'une autre scène. Chaykin se sert également des dialogues pour ajouter un niveau d'interprétation (et donc au départ de confusion). Ainsi le message du répondeur de Dagmar Laine semble indiquer qu'elle exerce la profession de prostituée, avec des qualifications hors pair. Mais la suite du récit montre que la formulation de ces qualités cache en fait un autre sens. En termes de narration, Chaykin utilise toutes les composantes de chaque case pour apporter de l'information et raconter son histoire. le dialogue apporte évidemment des informations, sur les intentions des interlocuteurs, ce qu'ils pensent, ce qu'ils dissimulent, ce qu'ils savent. Pendant qu'ils parlent, les personnages accomplissent des actions qui apportent d'autres informations différentes et parfois dissociées de ce qui est dit. Par exemple un personnage prend connaissance des messages de son répondeur, pendant qu'il ramasse des objets que le lecteur doit identifier visuellement pour anticiper ce que va faire le personnage (le prêtre en train de ramasser les bobines de film dans sa voiture), et faire le lien avec le mystérieux objet évoqué par Dagmar et Beverly. Chaykin se sert également des bruitages (insérés par Ken Bruzenak) pour apporter encore d'autres informations sur l'ambiance sonore, et donc sur ce qui est en train de se passer. Bruzenak ne se contente pas de trouver des onomatopées pour transcrire les sons, il joue également sur la graphie pour leur donner de la densité. Par exemple, lors de la projection du film incriminant, chaque bande de dessins est soulignée par l'onomatopée du bruit du projecteur, mais aussi parée d'une partition de musique au dessus, car il s'agit d'un film muet avec son accompagnement musical. Il faut encore ajouter que Dagmer et Beverly se ressemblent comme 2 gouttes d'eau et qu'il faut donc faire attention à leur tenue vestimentaire, ou leur propos pour être sûr de les distinguer. La forme des traits utilisés pour dessiner les contours et la composition de chaque case relèvent d'un parti pris esthétique très tranché. La première page est composée de 7 cases réalisées à partir d'un unique dessin photocopié et recadré en fonction des mouvements du chat qui a été rajouté au premier plan de chacune de cases. Il s'agit d'une forme de plan fixe dont le cadrage de la case s'adapte à la position du chat dans ce décor. Néanmoins la page reste intéressante visuellement parce que la modification du cadrage permet de découvrir des détails supplémentaires d'une case à l'autre, le chat apporte une action à suivre, et il ya une partition se déroulant d'une case à l'autre invitant à suivre la mélodie (n'oubliez pas non plus de détailler l'affiche de film accrochée au mur). La page suivante présente 2 personnages (Dagmar et Cindy), avec un soin méticuleux apporté au décor (sans qu'il en devienne surchargé) dessiné avec des traits très propres, très lisses. Par opposition, les visages sont dessinés avec un mélange de traits gras et de traits fins qui donnent une impression un peu improvisée à la truelle, un peu désagréable du fait de la proximité de ces 2 types de traits, et des aspérités introduites par les traits fins. D'un autre coté cela confère une apparence adulte et complexe à chaque protagoniste. En fonction des scènes, Chaykin va insister sur le détail des décors, sur la tenue vestimentaire des uns et des autres, sur les expressions toujours un peu crasses et vulgaires des personnages, ou sur l'ambiance nocturne en jouant sur des formes mangées par des aplats de noir. L'histoire étant très intense, il est facile de ne pas prêter attention aux modes de représentation, mais une lecture plus attentive montre que Chaykin maîtrise une grande variété de techniques qu'il utilise en fonction des besoins du récit. S'il est facile de repérer les victimes dans le récit, il est difficile d'y trouver un héros, même Cass Pollack fait plus figure de gugusse manipulé que de preux chevalier. le lecteur plonge dans un thriller noir et glauque où la vie humaine n'a pas beaucoup de valeur, où les protagonistes révèlent petit à petit la mesquinerie de leur âme, où les perversions abondent. Dagmar fait preuve d'un appétit féroce pour réaliser des fellations (le récit apporte une explication claire à cette attitude), et les relations sexuelles ne sont pas toutes consenties. Chaykin n'a pas peur de représenter la nudité frontale (sans aller jusqu'au gros plan pornographique), mais il y applique la même esthétique rugueuse qui neutralise tout caractère érotique (il ne subsiste que la transgression des actions, et leur perversion). Les actes mis en scène vont jusqu'à la nécrophilie, mais sans passer par la zoophilie (là encore le scénario justifie ces scènes). Cette lecture constitue un récit à mi-chemin entre le polar violent et le thriller intense (avec un soupçon de surnaturel), mettant en scène des personnages dépravés, avec un haut niveau de violence et de sexe. Dans le fond, Chaykin propose un récit portant à leur paroxysme les composantes de divertissement les plus immédiatement gratifiantes, dans une forme complexe, dense et sophistiquée. Il en découle un réel plaisir né de la perversité des situations et de l'immoralité des individus. Il est quand même possible de regretter un final assez artificiel où les protagonistes encore vivants se retrouvent dans un pavillon pour une scène de massacre un peu capilotractée. Selon la sensibilité du lecteur, il verra dans cette histoire la preuve de la décadence de la société occidentale au travers d'un divertissement pervers, ou au contraire la preuve d'une société libérée capable de se moquer de sa soif primaire de sexe et violence.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mon ami Dahmer
Mon ami Dahmer

Prêter attention - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend 188 pages de bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris. La première édition en VO date de 2012, et une première version différente avait été réalisée en 1997, par l'auteur Derf Backderf, scénariste et dessinateur. La présente édition commence par de nombreuses citations extraites de journaux louant les qualités de cette oeuvre. Il se termine avec une vingtaine de pages explicitant les sources utilisées pour chacune des scènes et indiquant ce que sont devenus Jeff Dahmer, et ses parents Joyce Dahmer et Lionel Dahmer. Jeffrey Dahmer marche le long de la route qui dessert plusieurs pavillons espacés, à l'extérieur de Bath Township, Summit County, Ohio. Il avance d'un bon pas, ses chaussures faisant un petit crissement chaque qu'il pose un pied sur le gravier. Dans l'axe de ses pas se trouve le cadavre d'un chat autour duquel virevoltent quelques mouches. Il le pousse un peu du bout du pied pour vérifier qu'il est bien mort. Puis il se baisse et le ramasse. Il est fasciné par la consistance du cadavre. Il finit par le prendre d'une main et le ramener derrière la maison de ses parents, dans les bois. Il croise trois autres adolescents qui ont décidé de couper par là pour arriver à l'heure pour l'épisode Monthy Python. Ils remarquent que Jeffrey tient le cadavre d'un chat à la main : celui-ci leur explique qu'il va le dissoudre dans de l'acide. Son père est un chimiste et il se procure facilement de l'acide. Il leur propose de les accompagner dans un petit cabanon qu'il qualifie de hutte s'ils ne le croient pas. Ils lui emboîtent le pas et à l'intérieur il leur montre ses bocaux à cornichons avec des cadavres d'animaux en cours de décomposition : raton laveur, lapin, corbeau. Ça l'intéresse de savoir ce qu'il y a l'intérieur d'un corps. L'un d'eux rétorque que ce n'est que de l'eau boueuse à l'intérieur des bocaux. Jeffrey en prend un et le jette sur le sol avec force où il se fracasse : il s'en dégage une odeur pestilentielle et ils sortent en courant pour vomir dehors. L'un d'eux le traite de taré. Beck a rencontré Jeff Dahmer pour la première fois en cinquième dans l'établissement scolaire Eastview Junior Higg. Jeffrey était un anonyme, un de ces enfants qui devient un handicapé social avec l'adolescence, acceptant docilement son destin, devenant invisible. Ce n'est qu'après plusieurs mois de cette année scolaire que Derf a fini par le remarquer. Les autres collégiens qui l'avaient remarqué le méprisaient, et le bousculaient dans les couloirs. En classe de biologie, Dahmer avait repéré le foetus de cochon conservé dans du formol. Ce collège était en sureffectif du fait du baby-boom et les adolescents timides et lents à se faire des amis, se faisaient littéralement marcher dessus. Alors que tout le monde se faisait des copains en grande quantité, Jeffrey était un solitaire, l'enfant le plus solitaire que Derf ait jamais rencontré. Ce jour-là après les cours, Jeffrey récupère subrepticement le foetus de porc dans le flacon. Dans le car scolaire qui ramène les collégiens chez eux, il regarde avec insistance le jogger qui court le long de la route. Certes il est possible d'être attiré par cette lecture, sur la base de l'auteur, bédéaste à la forte personnalité. Il est plus vraisemblable que le lecteur soit attiré par la perspective d'en découvrir plus sur l'un des tueurs en série américain les plus médiatiques et les plus horribles : dix-sept meurtres reconnus à son actif, aggravés par des viols, des démembrements, de la nécrophilie et du cannibalisme. Comment devient-on un monstre, une abomination ? Dans l'introduction, l'auteur met les choses au clair : l'objet de son ouvrage n'est pas de raconter les meurtres, mais de retracer la vie du futur tueur, pendant les années où il l'a côtoyé au collège, puis au lycée. Backderf raconte ses souvenirs et il a pris soin de les confronter à ceux de ses copains de l'époque. Il a complété ces éléments, en lisant les articles de journaux de l'époque, ainsi que les rapports officiels accessibles au public pour s'en tenir aux faits, et reconstituer cette époque avec précision. Il n'y a donc pas de voyeurisme morbide à craindre, ou de sensationnalisme : ce n'est pas l'objet du récit. En outre, l'auteur précise qu'il ressentait un minimum d'empathie pour Jeffrey Dahmer, essentiellement de la pitié pendant ces années-là, mais que cela ne constitue nullement une excuse pour les atrocités qu'il a commises par la suite. le lecteur se lance donc dans une chronique de la vie dans cette région du monde à cette époque-là. Pour autant, l'auteur raconte ses souvenirs à la lumière de ce que Dahmer va devenir, comme si une forme de destin inéluctable s'accomplissait au travers de chaque souvenir reconstitué. Cela donne une vision orientée de cette partie de sa vie. L'histoire s'ouvre avec un dessin en pleine page : un ruban de route tout droit se déroule du bas de la page vers le haut, ondulant avec le relief du terrain, avec de la végétation de part et d'autre, et trois ou quatre pavillons le long. le lecteur se retrouve un peu décontenancé par la manière de représenter les éléments de cet environnement. D'un côté, l'angle de vue est particulièrement bien choisi et les détails abondent. Il en est ainsi tout du long de cette bande dessinée. le bédéaste impressionne par la clarté de sa mise en page, simple et efficace, montrant avec évidence chaque situation, chaque posture, chaque geste. Il apporte un soin appliqué et soutenu pour monter chaque lieu dans le détail : les couloirs de l'établissement scolaire avec les casiers des élèves, la cantine avec les tables communes et les emplacements pour une personne, l'intérieur des pavillons dont celui de la famille Dahmer, la chambre de Jeffrey, les bois alentours, les voitures, le bord du lac, le bureau du vice-président des États-Unis, une salle de cinéma, les alentours du lycée, le bus scolaire, etc. À chaque fois, le lecteur peut prendre le temps de regarder les détails, d'absorber la texture de tel ou tel élément. Dans le même temps, certaines représentations présentent des caractères naïfs : une géométrie trop parfaite ou trop appliquée, une perspective scolaire, un élément avec beaucoup de détails mais chacun d'entre eux détouré avec une forme simplifiée. Cela confère un aspect un peu étrange à ces dessins, pouvant donner une sensation artificielle, d'environnements manquant de naturels. Par exemple, lorsque Dahmer massacre un poisson qu'il vient de pêcher avec un couteau, c'est un poisson dessiné de manière un peu enfantine. Cette sensation d'étrangeté, d'une fibre pas toujours naturelle se retrouve à l'identique dans les personnages. Ils sont tous incarnés, avec une morphologie différente, un visage différent, une tenue vestimentaire spécifique conforme à leur personnalité et à leur statut social. Les expressions de visage sont très réussies, concordant bien avec le langage corporel, expressif sans être exagéré. Pour autant, les visages sont un peu carrés, les lèvres un peu trop grosses, ou au contraire totalement inexistantes, les chevelures assez figées. Il peut falloir un temps d'adaptation au lecteur pour se faire à cette personnalité graphique, peu commune. Il remarque également que le dessinateur se repose à quelques reprises sur une posture ou un cadrage dramatisé, ce qui apparaît totalement forcé en comparaison du naturalisme de la majeure partie de l'oeuvre, comme une béquille visuelle pour un narrateur pas tout à fait assez confiant en ses capacités. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à ces caractéristiques sortant de l'ordinaire, le lecteur se laisse vite emporter par la narration visuelle simple et évidente, fluide et sans chichi. Berf Backderf a donc choisi de commencer par une anecdote singulière : la récupération d'un cadavre de chat pour le faire mariner dans un bocal rempli d'acide, peut-être pas l'entrée en la matière la plus subtile qui soit. En effet le lecteur n'est pas bien sûr de l'utilité de pointer du doigt ces moments clés, ou plutôt révélateurs et annonciateurs, car il sait par avance qu'il s'agit de quelques années de la vie d'un tueur en série, avant qu'il ne commence à commettre des atrocités. Une fois qu'il a accepté cette façon de faire, il suit la vie très banale d'un adolescent mal dans sa peau, inadapté social, vivant dans un foyer où la relation de couple de ses parents part en déliquescence. L'auteur a choisi d'éluder la relation avec le petit frère de Jeffrey, car elle n'a pas été mise en avant par Jeffrey dans ses interrogatoires, et peut-être pour ne pas en rajouter une couche pour l'adulte qu'il est devenu, vraisemblablement encore en vie. D'un côté, le récit montre les indices patents de la déshérence de Jeffrey : cela apparaît comme une évidence qu'il va mal tourner, que ses démons intérieurs vont le pousser à commettre le pire, mais c'est une évidence qui émane de la connaissance a posteriori. D'un autre côté, c'est une reconstitution d'une vie misérable : une incapacité à éprouver un sentiment d'amitié, une incapacité à établir ce type de relation sociale, et un foyer insupportable avec des parents totalement accaparés par leur propre mal-être, incapables d'accorder assez d'attention à leur fils ainé. Au-delà de cela, avec cette connaissance de l'avenir, Backderf met en lumière toutes les occasions manquées de déceler la souffrance et la désocialisation de Jeffrey Dahmer. Il se dit que lui-même adolescent, il n'a jamais été en mesure de faire preuve du recul nécessaire pour se rendre compte à quel point les symptômes étaient présents et évidents a posteriori. Mais il pose également une terrible question : où étaient les adultes ? Il n'y a aucune réponse satisfaisante à ce constat accablant d'absence d'aide ou d'un minimum d'attention de la part des parents, du corps enseignant, des autres adultes travaillant dans l'établissement scolaire. Cette bande dessinée réussit son pari d'évoquer l'adolescence d'un tueur en série, sans être jamais racoleuse ou pontifiante. La narration visuelle est évidente, même si certaines caractéristiques peuvent décontenancer de prime abord. Les pages se lisent aisément et se tournent rapidement. le lecteur sent bien que par moments l'auteur insiste un peu plus lourdement que nécessaire, soit visuellement, soit par un effet de dramatisation. Dans le même temps, il mesure à quel point cet adolescent est livré à lui-même, sans jamais qu'un seul adulte ne relève quoi que ce soit, ne détecte un des signaux alarmants bien présents. de ce point de vue, l'auteur fait oeuvre de prévention en attirant l'attention de ses lecteurs, ce qui a manqué à Jeffrey Dahmer, et par voie de conséquence à ses victimes.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mister Miracle
Mister Miracle

Évasion - Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage principal. Il comprend les 12 épisodes de la série, initialement parus en 2017/2018, écrits par Tom King, dessinés, encrés et mis en couleurs par Mitch Gerads. Les couvertures ont été réalisées par Nick Derington. Il comprend également les 12 couvertures variantes réalisées par Gerads. Il commence par 8 pages dessinées et encrées par Mike Norton et mises en couleurs par Jordie Bellaire, évoquant rapidement Apokolips, New Genesis, la guerre, l'échange d'enfants entre Darkseid et Izaya, la carrière de Scott Free en tant que maître de l'évasion, son mariage avec Big Barda, et l'amitié indéfectible d'Oberon Kurtzberg. Au temps présent, Scott Free est assis par terre dans sa salle de bains, revêtu de son costume de Mister Miracle et il s'est ouvert les veines. Il repense à la fois où il avait dessiné dieu en classe. Son épouse Big Barda l'a trouvé à temps et il est transporté à l'hôpital. À la télévision dans sa chambre, passe une émission sur une de ses évasions, et l'infirmière explique que le fauteuil dans lequel Big Barda est assise peut se transformer en couchette, mais pas à sa taille. Peu de temps après, Big Barda et lui sont de retour chez eux, dans un grand appartement à Los Angeles. Scott se réveille la nuit, et perçoit la phrase Darkseid est. Il entend également le bruit d'un tunnel Boom. Orion, fils de Darkseid élevé sur New Genesis par Izaya, se tient dans son salon et lui demande de se mettre debout. Orion décoche une droite à Scott qui en perd l'équilibre et tombe à terre. Orion lui dit de se relever et recommence à l'envoyer à terre à plusieurs reprises. Big Barda finit par arriver et se tient bien droite devant Orion, l'empêchant de continuer à frapper son mari, et le remettant à sa place. Orion arrête, prend sa Boîte-Mère et lui demande de le ramener à la maison. Un tunnel Boom s'ouvre et il est parti. Big aide son mari à se redresser. Scott lui dit qu'il y a quelque chose de bizarre avec ses yeux : ils ne sont plus bleu, mais marron. Big lui répond qu'ils ont toujours été marron. Mister Miracle réalise un de ses spectacles : il s'évade d'un cylindre rempli d'eau dans lequel il est menotté. Puis il s'installe dans le fauteuil et répond aux questions de l'animateur G. Gordon Godfrey. : oui, il a tenté une évasion d'un genre un peu particulier et très mortel. Il a essayé d'échapper à la mort. Il se produit des troubles réguliers dans l'image, et le leitmotiv Darkseid est revient à trois reprises. Godfrey insiste : est-ce que Miracle a vraiment échappé à la mort ? Avant qu'il ne puisse répondre, c'est le moment de la pause commerciale. le couple est à la plage : Big est allongée sur sa serviette à se faire bronzer, tout en consultant sa Mother Box. Scott marche dans l'eau et sur la plage, en papotant avec Izaya, le Haut-Père. Ce dernier lui indique que Darkseid a enfin acquis l'équation anti-vie. de ce fait il ne peut pas rester longtemps. de retour chez lui, Mister Miracle papote avec Oberon Kurtzberg qui règle en même temps une paire de menotte haute technologie pour une prochaine évasion. Darkseid est. Big Barda toque à la porte et entre dans la pièce. Scott lui explique qu'il discutait avec Oberon. Elle le regarde désolée et lui rappelle qu'Oberon est mort d'un cancer de la gorge, à cause de ses cigares, il y a un mois. Darkseid est. C'est très particulier : avant de commencer cette histoire, le lecteur sait qu'il s'agit d'une histoire hors continuité, et quasiment auto-contenue. Il sait également que Mister Miracle est un héros créé en 1971, par Jack Kirby (1917-1994) dans le cadre général du Quatrième Monde. La première série de ce héros a compté 18 épisodes réalisés par Kirby réédités dans Mister Miracle by Jack Kirby (épisodes 1 à 18). S'il connaît déjà ce héros, il apprécie la concision de la présentation de sa vie en 8 pages, sinon il se doute qu'il s'agit d'un condensé très dense et lacunaire. Il découvre la tentative de suicide de Scott Free et comprend qu'il s'agit d'un récit adulte. Il découvre l'anecdote de l'enfant affirmant avoir dessiner dieu. Il note bien le leitmotiv de Darkseid Est, ces deux mots écrits en blanc sur une case noire dépourvue de dessin. Il comprend qu'il y a quelque chose de douteux en voyant l'image déformée lors de la transmission télé, phénomène qui se répète très régulièrement dans les épisodes suivants, pour des scènes auxquelles le lecteur assiste en direct, sans qu'elles ne soient transmises. Mise à part la page consacrée à l'enfant qui dessine, il retrouve la marque de fabrique de Tom King : chaque page est découpée en 9 cases, 3 par bande, 3 bandes par page. Mitch Gerads dessine de manière descriptive et détaillée, avec un trait de contour un peu rugueux qui donne une bonne sensation de réalisme, et des petites zones de trame de points qui ajoutent une sensation de texture réelle. Avec ces perturbations ponctuelles de l'image (ou de la case), le lecteur a bien compris que ce qui est montré est sujet à caution, qu'il peut s'agit de l'interprétation qu'en fait Scott Free qui n'est pas dans son état normal puisqu'il a par exemple oublié la mort d'Oberon. Ou bien la réalité est manipulée par une force invisible, pour un dessein non explicite. le scénariste ne donne pas d'indication sur le degré d'interprétation, au point que le lecteur balance entre tout est à prendre au pied de la lettre, ou peut-être que tout se passe dans la tête de Scott et que New Genesis n'existe que dans son esprit, tout comme la guerre contre Darkseid, et tous les néodieux qui apparaissent avec une telle facilité dans son salon. Mais l'écriture de Tom King est toujours aussi fluide : ça se lit tout seul. le lecteur éprouve presque la sensation de lire deux histoires en une : celle de Scott Free, trentenaire dépressif et dépassé, et Scott Free héritier d'une lignée de néodieux, devant lutter activement dans la guerre contre le mal. Il est étonnant de le voir tuer ses ennemis, de se voir frapper par Orion, de côtoyer Funky Flashman sans broncher. La coordination du scénariste et de Gerads Mitch est manifeste à chaque page. L'artiste sait rendre humain chaque personnage, l'intégrer dans la banalité du quotidien, même Big Barda en costume, et jouer du contraste avec l'aspect visuel entre science-fiction et fantastique sur New Genesis. En tant qu'artiste complet (dessins, encrage, couleurs), il met en oeuvre une narration visuelle très aboutie, souvent surprenante. Avec la grille très rigide en 3 par 3, il surprend régulièrement le lecteur par des visuels mémorables : la décapitation d'un paradémon par Mister Miracle avec un de ses aéro-disques, l'intimité naturelle de Big & Scott au lit, la franchise presque naïve de Forager, la mise en scène des spectacles d'évasion, la mise en accusation de Scott par Orion, la jovialité de Funky Flashman, les différentes phases d'infiltration de Big Barda et Mister Miracle dans la forteresse d'Orion, etc. Bien sûr de temps en temps, le lecteur se dit que le jeu avec la grille de 3*3 est discutable, par exemple lors d'un crachat tombant vers le sol pendant 2 pages de 3*3 cases. En fonction de son attente, le lecteur peut être pris par le récit dès le départ : cet homme dont la vie semble réussie (métier original rencontrant un succès médiatique, épouse aimante, appartement agréable) qui passe par une phase de doute l'amenant au suicide, et devant gérer des responsabilités qui lui sont imposées. Ou alors il peut être décontenancé. Effectivement, il y a trois spectacles d'évasion spectaculaires : cylindre rempli d'eau, caisse lâchée d'une grue, un tonneau sur une voie ferrée. Mais cela ne semble être que des points de passage obligés, sans conséquence sur le récit. L'impossibilité de savoir sur quel pied danser a pour effet de neutraliser une bonne partie de la tension dramatique puisque finalement peut-être que tout ça n'est que dans la tête de Scott. Les scènes sur New Genesis semblent plus oniriques que réelles, et elles rompent rapidement avec le statu quo de la série originelle des New Gods. Et puis à quoi correspond le massacre de Funky Flashman à la fin de l'épisode 5, puisqu'il réapparaît bien vite comme si de rien n'était ? Et même pourquoi ce personnage est-il montré comme sympathique ? En effet Tom King maîtrise sur le bout des doigts la mythologie du Quatrième Monde et rend hommage à Kirby à plusieurs reprises (il a choisi Kurtzberg comme nom de famille d'Oberon car c'est le vrai nom de famille de Kirby, ou encore la phrase Jack is King dans l'épisode 8), or Flashman était une satire moqueuse de Stan Lee, Kirby n'ayant pas digéré comment il l'avait traité. Enfin, Darkseid est totalement absent du récit dans ses deux premiers tiers, même si son existence se fait sentir… … pourtant il se produit un déclic pour les plus rétifs avec un événement de l'épisode 7 qui change la donne, qui pour effet de donner un but dans la vie à Scott Free. Les différentes composantes du récit interagissent mieux entre elles, pour former une tapisserie de grande ampleur. S'il ne l'avait pas perçu avant, le lecteur voit alors émerger les 2 thèmes principaux, récurrents dans l'oeuvre de Tom King : la dynamique d'une relation de couple, les syndromes de stress post traumatiques. le lecteur retient une larme quand Big Barda indique à Scott ce que sa tentative de suicide a eu comme effet sur elle, un moment d'une justesse émotionnelle extraordinaire, et il y a en de nombreux autres. Big & Scott évoquent à plusieurs reprises leur enfance dans l'orphelinat de Granny Goodness : les cruelles épreuves infligées. Là encore, le scénariste se montre d'une rare subtilité, évoquant tout aussi bien la volonté irrépressible de l'enfant qui veut faire plaisir même à son tortionnaire, le jeune adulte qui choisit une vie en réaction à cette enfance maltraitée, les parents qui sacrifieront tout pour que leur propre enfant n'ait jamais ça à vivre. Tom King ne se limite pas à ces deux thèmes, évoquant également la preuve de l'existence de l'individu à partir du Je pense donc je suis, de René Descartes (1596-1650) d'une manière intelligente, la dynamique de l'équation anti-vie tant recherchée par Darkseid, la nature de ce qui pousse Scott Free à s'évader, et quelle évasion ultime pourrait le contenter. Une fois que le lecteur est en phase avec la narration, il perçoit les nombreux ingrédients du récit allant de la question du vrai prénom de Scott (celui que lui a donné son père Izaya avant de le confier à Darkseid) à l'apparition de la Justice League le temps d'une double page dans l'épisode 10 qui joue sur un autre sens du mot évasion (la littérature d'évasion). En fonction de sa sensibilité, il faut plus ou moins de temps ou d'épisodes au lecteur pour être en phase avec le récit, pour percevoir la logique du récit. Une fois qu'il est connecté aux personnages et aux thèmes, il bénéficie d'une histoire à la mise en images personnelle et très pertinente, racontant une vie de couple et de famille originale et divertissante, tout en posant des questions délicates sur la condition humaine, l'envie de vivre, les responsabilités professionnelles, familiales, humaines. Il ne lui reste plus qu'à refeuilleter le récit depuis le début pour savoir si les auteurs ont choisi les cases à l'image troublée au hasard, ou s'il y a une logique à découvrir derrière.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Rusty Brown
Rusty Brown

Humanité poignante - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Ce récit a été publié pour la première fois en entier en 2019. En fin de tome, l'auteur explicite quelles parties ont fait l'objet d'une prépublication. La première partie (113 pages) a été publiée dans New City et dans Chicago Reader entre 2000 et 2003. La deuxième (pages 114 à 182) a été dessinée entre 2002 et 2004, et a été sérialisée dans Chicago Reader. La troisième (pages 183 à 263) a été réalisée en 2010, et publiée dans The book of other people, puis sérialisée dans Chicago Reader. La quatrième partie est inédite (sauf pour les 4 premières pages) et réalisée entre 2012 et 2018. Cette bande dessinée est l'oeuvre d'un unique auteur : Chris Ware, pour le scénario, le dessin, les couleurs, le lettrage. Le tome débute par un dessin de la ville où réside Rusty Brown et ses parents, puis leur maison, puis sa chambre, respectivement qualifiés de Metropolis, de quartier général et de centre de commande. Puis un dessin en pleine page montre son école. Il n'y en a pas deux semblables : les cristaux de neige. Quel phénomène remarquable ! Les principaux personnages de cet ouvrage sont W.K. Brown dans le rôle de W.K. (Woody) Brown, Alison White dans le rôle d'Alice White, Jordan Wellington Lint III dans le rôle de Jason Lint, Chalky White dans le rôle de Calcium (Chalky) White, Joanna Cole dans le rôle de Joanne Cole, Franklin Christenson Ware dans le rôle de M. Ware, et Rusty Brown dans le rôle de Rusty Brown. En 1975, au lever du jour, un unique flocon de neige vient se poser sur le rebord de la fenêtre de Chalky White, alors que dans une autre maison, Rusty déclare son amour. Dans le même temps, la grand-mère vient réveiller Alice pour qu'elle fasse sa toilette. Bien au chaud sous la couette, Rusty Brown est en train de jouer avec sa figurine de Supergirl, comme dans une romance entre elle et lui. Sa mère le rappelle à l'ordre : il doit se lever, et dégager l'allée, en pelletant la neige. Bien au chaud sous sa couette, Chalky entend sa grande soeur lui dire qu'elle passe la première dans la salle de bains. Rusty est sorti chaudement habillé avec sa poupée de Supergirl sous sa parka, se disant qu'elle enlèverait toute cette neige en un rien de temps avec sa vision calorifique. Il finit par se demander s'il lui arrive de rencontrer des difficultés pour l'arrêter. Chalky reste tranquille sans penser à rien. Puis il entend ses parents parler de lui depuis l'intérieur de la maison : il se dit qu'il bénéficie sûrement du superpouvoir de super-audition. Chalky reste tranquille dans son lit en contemplant le plafond. Rusty a fini de déblayer l'allée et la porte du garage s'ouvre, le laissant rentrer : il se demande comment il a acquis son superpouvoir, et comment il va améliorer le sort du monde avec la responsabilité que ça lui donne. Chalky s'est levé discrètement et se tient devant la porte de la salle de bain où sa grande soeur finit de s'habiller : il lui dit qu'il ne veut pas aller à l'école. William regarde par la fenêtre et se demande pour quelle raison son fils reste planté dans le garage sans rien faire. Plusieurs façons d'aborder cette oeuvre : un respect intimidé, presque craintif, pour un auteur reconnu comme faisant oeuvre de littérature, ou une inconscience très normale car il ne s'agit après tout que de dessins dans des cases, alignées en bande, rien de bien compliqué à lire. le lecteur se rend bien compte du soin maniaque apporté à l'ouvrage : la jaquette amovible dépliable, la couverture avec les différentes typographies du nom du héros, dans des motifs géométriques, la deuxième de couverture avec un cadre indiquant que ce livre est la propriété de Rusty Brown (nom porté au crayon de couleur), les trois premières pages montrent les lieux de vie de Rusty, puis vient la double page sur l'unicité de chaque flocon de neige, la présentation de sept principaux personnages, une double page pour le titre, et l'histoire débute. le premier chapitre est donc consacré à la première journée d'école de Chalky et à la même journée pour les autres personnages qui se croisent en fonction des moments de la journée. Les dessins sont d'une grande lisibilité, très proches de la ligne claire, avec de nombreuses formes géométriques simples pour les éléments de décors, une représentation de la réalité tout public. Puis le récit se focalise sur le père de Rusty au temps présent avec des retours en arrière et la nouvelle qu'il a écrite ici racontée sous forme de bande dessinée intégré à la narration. Vient ensuite l'histoire de Jason Lint, celui qui maltraite Rusty à l'école, sa vie racontée depuis sa naissance jusqu'à sa mort. le dernier chapitre s'attache à la maîtresse d'école afro-américaine Joanne Cole au temps présent avec de nombreux retours en arrière sur sa vie jusqu'à ce moment. Tout du long, les dessins conservent cette précision incroyable, réalistes avec un degré de simplification. le nombre de cases par page est assez élevé : une quinzaine en moyenne. Cela peut aller d'une page qui contient une demi-douzaine de cases, à une qui en contient 176 (minuscules, mais parfaitement lisibles). Les couleurs sont posées en aplat à quelques exceptions près. le lecteur note que l'artiste varie la graphie des textes en fonction du contexte, avec des phylactères parfois minuscules également. Donc, oui, c'est bien une bande dessinée avec des cases bien rectangulaires, des dessins très faciles à lire (même dans les petites cases) racontant la vie de personnages auxquels le lecteur s'attache vite du fait de leur fragilité (Rusty, Chalky), de leur gentillesse (Alice, Joanne), de leur mal-être (William), de leur détachement (Chris), de leur manque de maîtrise sur leur vie (Jason). C'est aussi plus que ça. Dès la prise en main, le lecteur fait ce constat : format à l'italienne, un peu plus d'un kilo et demi. Sa curiosité le pousse à enlever la jaquette amovible : il découvre la reliure de très grande qualité, ainsi que ce jeu sur les formes géométriques et sur la graphie de Rusty Brown. Il se rend compte que la jaquette se déplie : en plus des ronds se focalisant sur un détail visuel du récit, il découvre un labyrinthe, une autre façon de plier la jaquette, un très joli motif de tapisserie, des vues isométriques des principaux lieux, et une vue en coupe de la fusée dans laquelle voyage les personnages de la nouvelle écrite par WK Brown. Un soin rare et une minutie maniaque apportés à une simple jaquette. Puis il y a cette présentation des personnages qui portent un nom légèrement différent dans l'histoire, comme s'ils jouaient un rôle de composition. L'auteur attire l'attention du lecteur sur l'artificialité de ses personnages. Puis le lecteur plonge dans cette journée et il est frappé par l'apparence de Rusty Brown dents de devant en avant, yeux ronds et vide, coupe de cheveux à la Playmobil, visage exprimant souvent le mal-être de la victime sans défense. Pourtant les formes de sa silhouette sont rondes et douces, en rien agressives ou tourmentées. de la même manière son père a l'air totalement inoffensif : rondouillard, dégarni, avec des grosses lunettes. L'auteur se met en scène avec encore moins de cheveux, et également un peu empâté. Chalky a l'air plus jeune que Rusty, craintif à l'idée de se retrouver dans une école où il ne connaît personne, moins défaitiste que Rusty. Alice est une jeune fille attentionnée, respectueuse, dans des habits sans fantaisie. le cas de Jason est un peu différent : les contours de sa personne restent doux et arrondis, mais le lecteur le voit vieillir au fur et à mesure, de nourrisson à vieillard, dans les différentes phases de sa vie. Il en va de même pour Joanne. Cette représentation des individus, simplifiées et tout public, rend la projection du lecteur dans chaque personnage, plus facile car ils sont plus expressifs et leurs différences sont moins marquées. À quelques reprises, l'artiste joue sur le mode de représentation en en changeant radicalement. Par exemple, quand Jason est encore un nourrisson, la représentation des individus et des environnements est nettement simplifiée comme s'ils étaient vus par son esprit encore en développement. le mode de représentation change également radicalement d'apparence pour l'autobiographie du fils de Jason qui exprime toute la colère qu'il ressent envers son père. S'étant embarqué dans les cent premières pages que Chris Ware qualifie d'introduction, le lecteur commence par se rendre compte que la lecture est lente, du fait du nombre de cases, du fait des petits (voire très petits caractères), du fait de la double narration (les quatre cinquièmes du haut consacrés à Rusty, et la bande inférieure consacrée à Chalky & Alice), et du fait de la narration très carrée, et très naturaliste. Il est frappé par la banalité de ce qui est décrit : se lever, accomplir les tâches quotidiennes, la fascination de Rusty pour les superhéros, le décalage avec les préoccupations des adultes, les phrases toutes faites échangées entre collègues, l'entrée en classe, etc. En même temps, il est tout aussi frappé par les particularités qui lui sont montrées. La complémentarité entre dessins et phylactères est extraordinaire, sans jamais de répétition avec des interactions si évidentes qu'elles sont invisibles si le lecteur n'y prête pas attention. Cette banalité du quotidien est indissociable de l'environnement. Il neige : l'artiste laisse des zones blanches sur la page, ajoute des flocons qui semblent comme manger le dessin ou l'effacer à l'endroit où ils se trouvent. La pureté immaculée de cette neige ne semble pas de ce monde, et introduit une forme d'hostilité douce dans l'environnement. du coup, le quotidien des uns et des autres est fortement contraint par ces intempéries, à commencer par le rituel de s'habiller en conséquence, et de se départir de sa tenue d'extérieur en entrant dans un bâtiment, des gestes banals pour des individus habitués au grand froid, des gestes exotiques pour des individus vivant dans des régions tempérées. Dans le même temps, le lecteur se retrouve vite à compatir aux malheurs de Rusty qui n'est pas battu, mais déconsidéré aux yeux de son propre père, et en butte aux mesquineries de certains de ses camarades de classe. En quelques (petites) cases, l'auteur montre l'attachement de Rusty à ses moufles offertes par sa grand-mère (un souvenir chaud et agréable) et la méchanceté presqu'inoffensive d'un grand qui crache dans une de ses moufles juste pour l'embêter. Ware ne déploie aucun effet mélodramatique : il reste juste factuel avec ses dessins un peu froids, presque dépassionnés. Ainsi le lecteur compatit avec ces individus banals et sans éclats, apprécie comment chacun voit la réalité à sa manière, et vit les petits riens de la vie de son point de vue, avec sa position sociale, son âge, son caractère : un récit choral mettant en avant la particularité de chaque vie quotidienne. Il arrive à la fin de l'introduction, éprouvant la sensation d'avoir lu un roman complet, réalisé par un auteur attentionné pour ses personnages, mais sans sensiblerie pour autant, avec un ton très personnel. Sans marque particulière, il passe à la seconde partie… et il découvre un second roman tout aussi riche que le premier, de 68 pages dont 22 pages sont en fait la nouvelle écrite par WK Brown, et présentée sous forme de bande dessinée. Cette nouvelle est supposée avoir été écrite dans les années1950, et Ware met en oeuvre l'imagerie SF correspondante. La suite de ce chapitre est consacrée aux débuts professionnels de William, et à sa relation avec la femme qui l'a dépucelé. Les dessins sont toujours aussi ronds et un peu froids, très factuels, et c'est dans cette partie que se trouve la page avec 176 cases. Avec un peu de recul, le lecteur y voit un auteur à la carrière artistique contrariée, et son oeuvre majeure (la nouvelle en question). Il peut prendre la mesure de l'influence de la vie quotidienne et de l'histoire personnelle de Brown sur ce qu'il écrit, et projeter ces liens sur Chris Ware auteur lui-même, à ceci près que lui a réussi sa carrière artistique. La troisième partie est consacrée à la vie d'un homme né dans une famille aisée, et menant sa vie de manière plutôt égoïste. Mais il se produit un phénomène psychologique étrange chez le lecteur. Il ne juge pas tant que ça Jason Lint. C'est le personnage principal, et dans les deux chapitres précédents, le lecteur a éprouvé une forte empathie pour plusieurs personnages, chacun imparfait, prenant conscience du degré auquel le déroulement de leur vie découle de leur milieu social, de l'environnement dans lequel ils vivent, de leurs parents, de leur éducation. le même processus d'identification et d'empathie se produit avec Jason alors qu'il est responsable de la mort d'un de ses amis sur le siège passager, alors que Jason était le conducteur sous l'emprise d'un produit psychotrope. le lecteur voit également revenir les thèmes des chapitres précédents : l'éducation, la filiation, le conditionnement social et familial, les moments de plaisir, les premières fois qui ont laissé une empreinte indélébile dans l'individu qui va chercher à les retrouver ou à les recréer, consciemment ou inconsciemment, tout le long de sa vie, l'angoisse, la maladresse, la solitude, l'incommunicabilité, mais aussi la richesse du monde intérieur de chaque individu, son unicité et les différentes couches de conscience qui coexistent dans l'esprit d'un individu. Dans cette partie, de temps à autre, le lecteur prend conscience d'autres effets visuels subtils. Dans le premier chapitre, l'artiste a habitué l'oeil du lecteur aux répétions visuelles : un même plan sur deux pages en vis-à-vis, un motif récurrent à peu de cases de distance. Ainsi le lecteur se fait la remarque que telle case répond à un autre moment, ou que Chris Ware s'amuse bien avec le motif géométrique du cercle, pouvant aussi bien devenir le symbole d'une fleur que du sein d'une femme. La dernière partie, celle inédite, s'attache à la maîtresse de Rusty Brown. La tonalité du récit change imperceptiblement et il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre en quoi. Cette institutrice a choisi une vie solitaire : rien n'indique qu'elle lui a été imposée, ni par son éducation, ni par les circonstances de sa vie. C'est un choix positif, alors que les précédents personnages souffrent de solitude, même quand ils ont une vie de famille normale. Visuellement, Joanne ne semble avoir qu'une seule expression : un visage impassible, et souvent compréhensif pour tous ses interlocuteurs. Elle se rend à l'église, elle est croyante, et elle joue du banjo (comme Chris Ware lui-même). Elle est en butte à un racisme sous-jacent, non-agressif mais humiliant. Certains individus blancs s'adressent à elle comme si elle avait une intelligence limitée, celle d'un enfant, malgré son statut d'institutrice. Elle est à la fois bien intégrée dans la société, et à la fois une personne irrémédiablement différente. le lecteur fait le rapprochement avec le fait que Rusty est roux, ce qui le différencie aussi, mais d'une autre manière, des autres. Son père est également roux. Jason se retrouve également un peu à l'écart du fait de la fortune de ses parents. Malgré son impassibilité apparente et son altruisme naturel (ou peut-être cultivé), Joanne n'est pas une sainte et connaît aussi des moments de déprime ou peut être excédée par certaines situations qu'elle vit comme des injustices. Elle reste un personnage positif et admirable tout du long… et pourtant quelque chose semble clocher, ou manquer pour faire sens. Cette pièce manquante arrive en fin de tome et est un crève-coeur. Puis, le lecteur tourne la dernière page et découvre un mot s'étalant sur la double page : entracte. Cela annonce-t-il un deuxième tome ? Ce n'est qu'une bande dessinée avec des dessins bien faits dans des cases bien délimitées avec une sensation de rigueur géométrique, qui raconte la vie de quatre personnes pour la première partie, d'un homme sur une journée pour la seconde sur plusieurs décennies, pour la troisième d'un autre homme de sa naissance à sa mort, et pour la dernière d'une femme de son enfance à quarante ou cinquante ans. Ce n'est que la vie banale de personnages de papier. Une fois qu'il s'est accoutumé à la narration en petites cases, le lecteur se retrouve ému par ces individus si particuliers dans ce coin précis du Nebraska, et pourtant éprouvant des sensations si identiques aux siennes. Il n'y a aucun mélodrame appuyé ou savamment épicé, mais plutôt une honnêteté franche avec une sensibilité aiguisée, et l'expérience de ce qui fait tout le drame de la vie humaine. Qu'il soit sensible ou non à l'extraordinaire habileté de la narration visuelle, le lecteur ressent ces récits poignants dans son âme, des êtres identiques à lui, alors que la société dans laquelle ils vivent semble incapables de créer les conditions nécessaires pour que chacun en ait conscience. En fonction de son propre parcours de vie, le lecteur reconnaît des états d'esprit par lesquels il a pu passer, des réflexions qu'il a pu se faire, ou se dit que telle façon de voir les choses est originale, qu'il n'y aurait pas pensé comme ça, mais que ça reflète bien ce qu'il a ressenti. Il lui suffit pour ça de penser à l'intensité des premières fois et à l'empreinte durable qu'elles laissent Ces personnages de papier, pathétiques perdus dans un petit patelin du Nebraska, sont ses frères en humanité, avec une rare profondeur.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Rois vagabonds
Les Rois vagabonds

Sans abri - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre série. Il regroupe les 6 épisodes initialement parus en 1988, publiés par Kitchen Sink Press. Le scénario est de Jim Vance et les dessins de Dan Burr. Ce récit est en noir & blanc ; il bénéficie d'une introduction de 3 pages écrite par Alan Moore. Le récit commence en 1932, alors que Freddie Bloch a 12 ans. Il vit avec son père et son grand frère Albert. Il va une fois par semaine au cinéma, avec l'argent qu'il a pu récupérer en ramenant des bouteilles vides en verre. Incapable de gagner assez d'argent pour nourrir ses enfants, le père décide de partir pour une grande ville afin de trouver du travail. Suite à une altercation, Albert est arrêté. Freddie décide de s'enfuir. Au bord d'une voie de chemin de fer, il repère un groupe de vagabonds. Sam, l'un d'entre eux, le prend sous sa protection, et le fait monter dans un wagon de marchandise vide, pour aller ailleurs. Sam se déclare être le roi d'Espagne, en voyage incognito, un roi déguisé. Dans l'introduction, Alan Moore souligne à quel point ce roman graphique sort des sentiers battus. Les auteurs s'attachent aux pérégrinations d'un jeune garçon attaché aux errements d'un vagabond dans l'Amérique de la Grande Dépression. Ils évoquent la vie quotidienne des pauvres, sans espoir de succès à l'américaine. Sur la quatrième de couverture, le lecteur découvre également des citations d'Art Spiegelman et Neil Gaiman, évoquant la sensibilité et la justesse de la narration. Neil Gaiman estime que "Kings in disguise" a eu une importance similaire à celles de Maus, Watchmen, et "Love and Rockets", dans la maturation des romans graphiques américains. Quand le lecteur prend contact pour la première fois avec ce récit, il est un peu rebuté par les dessins. Dan Burr représente le sol d'une façon un peu maladroite, à la fois générique (qu'il s'agisse d'une rue, d'un salon, ou d'un champ), avec une profondeur de champ un peu artificielle et gauche. Il faut donc un petit temps d'adaptation pour accepter que cette reconstitution historique manque parfois de densité. D'un autre côté, les personnages ont tous une forte présence dans les cases. Burr sait leur fournir des vêtements réalistes qui s'abîment au fur et à mesure du temps qui passe. Le lecteur constate de ses yeux que Freddie et Sam portent les mêmes vêtements jour après jour. Malgré l'impression parfois un peu hésitante de certains décors, le lecteur voyage avec les vagabonds et dispose de suffisamment d'éléments visuels pour constater la précarité dans laquelle ils vivent. Le récit commence à Marian en Californie, une ville de moyenne importance. Par la suite, Freddie et Sam vont poser leurs affaires dans des champs, dans un asile à Détroit, dans un terrain avec quelques arbres. Les dessins de Dan Burr montrent avec éloquence la fragilité de l'être humain dans ces environnements précaires et inhospitaliers. Au fil des pages, le lecteur s'accommode également des expressions de visages plus ou moins juste, et il apprécie ces dessins un peu rugueux, finalement en phase avec la nature du récit. James Vance raconte cette histoire avec le point de vue de Freddie Bloch qui figure dans toutes les séquences. Au début le lecteur est un peu déconcerté par la maturité de ce garçon dont les réactions manquent d'émotion pour un enfant de cet âge. Là encore, il s'adapte rapidement en y voyant plus l'incarnation d'un individu sans parti pris, découvrant chaque situation avec un œil neuf, chaque rencontre sans a priori. Vance s'est fixé pour objectif d'évoquer les conditions de vie des individus défavorisés de manière naturaliste plutôt que didactique. Il explique dans l'introduction qu'il a longtemps pensé écrire cette histoire sous forme de pièce de théâtre. Cette information revient en mémoire du lecteur lors de la longue scène entre Sam et Freddie dans le wagon à marchandise. Il a l'impression d'assister à une scène de théâtre, plutôt que de lire une bande dessinée. Cette impression s'efface dans les scènes suivantes, alors que les décors et les déplacements prennent plus d'importance. Vance ne donne pas une leçon d'histoire. Il évoque un ou deux événements historiques (comme la manifestation de 1932 contre Ford "Ford hunger march", ou l'apparition du sentiment anti-communiste), à nouveau vécu au niveau de Freddie. Il met le lecteur au niveau de Freddie qui se déplace au gré des humeurs de Sam, ou des nécessités de fuir. Petit à petit, Freddie (et le lecteur) se forme une opinion sur les valeurs sociales et politiques. D'arrêt en arrêt, de rencontre en rencontre, il observe la souffrance des individus, leur dénuement, leur condition de vie proche de la survie. En 1933, lorsque Roosevelt devient président, 24,9% de la population active est au chômage, et deux millions d’Américains sont sans-abri. James Vance dépeint ces situations sans misérabilisme, de manière factuelle. Il montre comment la dépression économique impacte les individus. Il n'y a pas de bons ou de méchants, pas de caricature simpliste de la police, pas d'entraide systématique entre les vagabonds. Vance montre comment certains d'entre eux essayent de profiter d'autres tout aussi démunis dans un rapport prédateur / proie. De page en page, le lecteur oublie les aspects mal dégrossis de la narration pour envisager cette condition sociale. Vance et Burr ne gomment pas les aspects sordides, tels que l'absence de soin. À la fin du récit, le lecteur a compris ce qui a pu marquer des auteurs aussi renommés qu'Art Spiegelman, Alan Moore ou Neil Gaiman, dans ce récit. À une époque (1988) où la production de comics était quasi exclusivement composée de superhéros, "Kings in disguise" a constitué la preuve que les comics pouvaient servir de support pour parler de la réalité, de l'Histoire, d'une dimension politique, de manière vivante, à destination d'adultes. En 2013, James Vance et Dan Burr ont adapté la pièce de théâtre de Vance en comics : Dans les cordes qui raconte la suite des tribulations de Freddie, en 1937.

13/04/2024 (modifier)