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Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Howard le Canard - L'Intégrale
Howard le Canard - L'Intégrale

Pas le canard que vous croyez - Ce tome contient les épisodes 1 à 14 de la série Howard the duck (en abrégé HtD) et le numéro annuel 1, ainsi que sa première apparition dans Fear 19, et celles dans Giant size Man-Thing 1, Marvel Treasury edition 12, et des extraits de Giant size Man-Thing 4 & 5. Ces épisodes sont initialement parus en 1976/1977, et ils ont tous été écrits par Steve Gerber. Les dessinateurs sont Val Mayerik (Fear 19, HtD annual 1, Giant size Man-Thing 1), Frank Brunner (Giant size Man-Thing 4 & 5, HtD 1 & 2), John Buscema (HtD 3), Gene Colan essentiellement encré par Steve Leialoha (HtD 4 à 14), et Sal Buscema pour Marvel Treasury edition 12. Howard le canard est (comme son nom l'indique) un canard anthropomorphe venant d'une autre dimension, avec des pieds palmés, des mains à 4 doigts, une veste de costume bleue, des gants blancs, un minuscule chapeau, et il fume le cigare. Il est arrivé par inadvertance dans notre réalité, lors d'une crise survenue au nexus des réalités (dans un marais de Floride où réside Man-Thing). Il a fini par rester pour de bon à Cleveland, où il s'est lié d'amitié avec Beverly Switzler. Ce n'est pas un superhéros, malgré ce que pourrait laisser penser le choix de la couverture pour ce recueil. Après avoir accompagné Man-Thing et quelques autres dans un imbroglio transdimensionnel, il se retrouve sans le sous et sans emploi à Cleveland, dans l'état de l'Ohio. Au cours de ces nombreux épisodes, il va se retrouver à combattre une vache vampire (avec une cape), un sorcier souhaitant récupérer un objet de pouvoir (avec une apparition décalée de Spider-Man), l'homme-navet (sic), un somnambule magicien, un bonhomme de pain d'épice géant, les 4 membres de KISS, etc. Un concours de circonstance va le pousser à se présenter comme candidat à la présidentielle des États-Unis. Ce recueil se termine avec de nombreux bonus, dont une postface en 1 page de Steve Gerber (datée de 2008), et une interview d'époque, de 9 pages, menée par David Anthony Kraft, beaucoup plus personnelle que ce à quoi on pouvait s'attendre (car parue dans un fanzine appelé FOOM, Friends Of Ol' Marvel). Dans cet entretien, le lecteur a la confirmation de ce que lui a montré la lecture de ces épisodes : Howard, c'est Steve Gerber. Il n'y a qu'à regarder le sous-titre de la série : piégé dans un monde qu'il n'a pas créé (Trapped in a world he never made). Derrière les aventures hallucinées d'Howard, le lecteur a accès à ses pensées intérieures qui reflètent l'esprit d'un individu inadapté à la société dans laquelle il se trouve. La transposition d'Howard en Steve Gerber n'est ni systématique, ni de tous les instants. En fonction des épisodes, Howard peut se conduire en personnage principal traditionnel, assez sarcastique, ou être vu par les personnes qu'il croise comme un imposteur, un nain dans un costume de canard. le lecteur sent que le scénariste tente de jouer sur cette méprise comme d'un élément comique, mais le niveau d'humour reste bas. Ses opposants sont souvent de drôles de clients, de la vache mordue par un vampire, à une quadragénaire convaincue qu'il existe une conspiration de voleur de foie à laquelle Howard est associée. Il croise de rares personnages de l'univers partagé Marvel : Spider-Man, Hellstorm, Man-Thing, et KISS dans leur version superhéros à la sauce Marvel. Au bout de quelques épisodes, c'est la liberté narrative qui frappe le lecteur de plein fouet. Alors qu'Howard a commencé dans une série obscure d'un personnage (Man-Thing, alors écrit par Steve Gerber) déjà bien éloignée du modèle de base des superhéros, il s'éloigne encore plus du moule Marvel. Il n'est pas question à proprement parler de supercriminels costumés. Dans l'interview en fin de tome (ainsi que dans l'épisode 16), Steve Gerber reconnaît qu'il fait une concession majeure au comics de superhéros : inclure un affrontement physique par épisode, pour entretenir la dynamique du récit, mais c'est la seule. Il explique également qu'à l'époque l'expression créatrice des auteurs de comics était encore fortement bridée par l'existence et l'implémentation des exigence du Comics Code Authority, une forme de règlement d'autocensure mis en place par la profession pour éviter des récits trop traumatisant pour le public des enfants, avec le risque d'une censure extérieure plus drastique. Toujours dans cette interview en fin, Steve Gerber revient sur la genèse du personnage. Il explique qu'il s'agissait d'un figurant dans une histoire de Man-Thing et qu'il avait explicitement précisé au dessinateur qu'il ne devait pas ressembler à Donald, pour éviter toute réclamation de Disney (il y en aura quand même). Au vu du caractère irascible d'Howard (et de son cigare), il y a peu de risque de le confondre avec Donald. La liberté de ton se manifeste donc dans la dimension loufoque des opposants, ainsi que dans les sujets abordés. le scénariste peut aussi bien évoquer la difficulté pour une personne non-conformiste de vivre en société, que la religion organisée, que le paraître des hommes politiques, que le comportement potentiellement irrationnel des autres membres de la société, ou encore la déprime (proche de la dépression). Dans l'interview, Gerber confirme ce que ressent le lecteur : il n'avait de plan à long terme pour Howard, préférant concevoir chaque épisode selon l'inspiration du moment. Ce genre d'approche narrative fonctionne donc plus sur les principes de la comédie dramatique, que sur le mécanisme d'une intrigue ambitieuse. En fonction de l'inspiration de l'auteur, le résultat peut être emballant (la dynamique de la candidature était personnelle et bien huilée), ou lassant (la suite de séquences liées à la déprime d'Howard). Dans les 2 cas, le lecteur n'a aucune idée de ce à quoi s'attendre. Restant dans le cadre de récits destinés à la jeunesse, Steve Gerber se tient relativement éloigné d'une narration trop expérimentale ou psychédélique, pour rester sur la base d'histoires avec des personnages et une progression dramatique. Il aborde des sujets qui lui tiennent à cœur, et s'il n'était pas trop pressé ce mois-là, il réussit à mettre en scène ses propres convictions personnelles sur la solitude, la vie en société, l'amitié, et même la relation avec le lectorat. Ce dernier point est abordé dans l'épisode 16 de la série (le dernier de ce tome). le lecteur découvre une suite de dessins en double page, avec des pavés de texte écrits par Steve Gerber. Ce dernier explique qu'il était en retard pour rendre son histoire, mais qu'il ne souhaitait pas que ce numéro soit une réédition d'un numéro précédent (pratique utilisée à l'époque, en cas de créateur en retard par rapport à la cadence mensuelle). Il rédige donc un texte très personnel dans lequel il se met en scène, avec Howard comme expression de sa conscience. le lecteur a du mal à croire que le responsable éditorial de l'époque ait pu donner suite à un tel écart par rapport à l'ordinaire des comics. À la lecture de ce texte, il apparaît que l'auteur tient un propos à destination d'adultes et pas d'enfants, ni même d'adolescents. Plusieurs dessinateurs se succèdent pour mettre en scène ce canard d'une race à part. le premier est compétent par rapport aux standards de l'époque, dans une veine réaliste, avec un bon niveau de détails. Par contre quand Val Mayerik revient pour le numéro annuel, ses dessins sont devenus assez laids. le lecteur ressent tout de suite un changement de qualité pour le mieux, avec la quarantaine de pages dessinées par Frank Brunner. le niveau de réalisme est plus élevé, et les expressions du canard sont beaucoup plus parlantes. La mise en couleurs reste criarde et elle l'est tout au long du tome du fait de moyens techniques assez limités à l'époque. L'épisode 3 d'HtD permet d'apprécier une prestation honorable de John Buscema, pas trop pressé, mais par très inspiré non plus. Sal Buscema réalise un travail fonctionnel, assez laid en ce qui concerne les expressions des visages. Environ les 3 quarts du volume sont dessinés par Gene Colan. L'association entre Howard et lui ne semble pas une évidence a priori. Pourtant son approche graphique est assez éloignée des standards des superhéros de l'époque, avec un rendu mettant en avant le mouvement, plus ou moins accentué en fonction des séquences. L'esthétique de Colan ne recherche pas la rondeur des contours, ni la propreté des surfaces. Les lignes de contour peuvent être torturées, cassantes, et les surfaces sont texturées par des traits ou de petits aplats de noir non significatifs. Au final cette esthétique très particulière sert plutôt Howard, qu'elle ne le dessert. Il n'apparaît ni comme un superhéros, ni comme un ersatz de Donald. L'encrage de Steve Leialoha est assez respectueux des crayonnés de Colan, en y intégrant des aspérités ou des précisions de détails pas toujours en phase avec la composition générale du dessin. Ce n'est pas le meilleur encreur de ce dessinateur, mais il ne trahit pas non plus l'esprit des dessins. Cette première moitié des épisodes d'Howard the Duck ne s'adresse pas à tous les lecteurs. Il vaut mieux être familier avec la forme des comics de l'époque, ou de Steve Gerber pour disposer de la motivation nécessaire, afin d'entamer cette lecture. Sous cette réserve, le lecteur découvre une série de Steve Gerber en total décalage avec la production de l'époque, très personnelle, et différente des autres qu'il a pu écrire (Man-Thing, Omega the Unknown, et autres). Une œuvre personnelle d'un créateur piégé dans un monde qu'il n'a pas créé.

11/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Âme Augmentée
Âme Augmentée

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce comics ne laisse pas indifférent. BD vraiment exigeante, dérangeante et malaisante. Ame Augmentée frappe juste et fort. Qu’on aime ou pas, cette lecture marque fortement et laisse une empreinte en nous qui l’amènera pour ma part sans aucun doute sur le podium des bds SF de 2024. Un graphisme particulier, exagéré assez proche de Bill Plympton, qui m'a rappelé également par moment sur sa dernière partie et aidé par la tonalité des couleurs du Ludovic Debeurme. Des personnages à la base (excepté Del) peu attachants mais qui finalement arrive à nous touchés. Une densité folle niveau thématique dont la principale: L'Identité/la Singularité d'un être est interrogé à travers divers angles: Qu'est-ce-que notre identité, humanité ? Qu'est-ce-qui la définit? De ce fait des sujets tels que la mémoire, le clonage, le transhumanisme, l’immortalité, le racisme, l'autre ...son regard (Incluant celui du lecteur), sont également pleinement abordés. Bien que ces thématiques aient été déjà fortement exploités par le passé, l’originalité du récit évite tout possible écueil de redite et de lourdeur. Que dire sinon, l’histoire est très finement écrite, plutôt subtil sur bien des aspects, et bien que complexe dans ces réflexions reste compréhensible, abordable et fluide pour le lecteur. La dramaturgie se met en place, les fils se nouent et se dénouent, nous ne lâcherons pas le livre avant la fin. Encore une fois, gros travail éditorial des éditions 404 même si le texte souffre de quelques coquilles. La postface, la galerie d'affiche et les notes de l'auteur viennent enrichir et éclairer ce bouquin admirable et son élaboration. La filiation avec Aronofsky (qui signe la préface) mais surtout avec Cronenberg, est évidente. Une œuvre à découvrir et à murir. Dérangeante mais fascinante. Culte en devenir.

11/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Borb
Borb

À la rue - Il s'agit d'un récit complet en noir & blanc, indépendant de tout autre. Il se présente sous une forme un peu particulière, en format paysage. Chaque page comporte une seule bande dessinée pouvant s'apparenter à un gag, ou à une scène avec une chute. Jason Little est également l'auteur de Shutterbug Follies et Motel Art Improvement Service. La lecture commence, avec un déchet par page, allant d'une cassette vidéo éventrée à une boîte de donuts ouverte. La page suivante recense 13 mots pour désigner une personne à la rue. L'histoire en elle-même comporte 78 bandes de cases, à raison d'une par page. Dans la première, Borb (le surnom de la personne à la rue) essaye de mordre dans un quignon de pain trouvé dans une poubelle. Il éprouve une vive douleur dans les gencives, ce qui lui reste de sa dentition ne lui permettant pas d'en arracher un morceau. Par la suite, Borb se rend chez un dentiste pour personne nécessiteuse. Il se casse un tibia en tombant dans un escalier. Il s'enfuit de l'hôpital. Il se voit attribuer un logement précaire. Il rêve qu'il est recueilli par une riche rentière. Il se rend dans un foyer pour sans-abri. Il perd sa ceinture. Il subit plusieurs intoxications alimentaires. Après les escapades mouvementées et esthétiquement séduisantes, le lecteur ne s'attendaient pas à ce que Jason Little choisisse un sujet plus social, ou qu'il adopte un format plus austère. Les dessins sont en noir & blanc avec des traits un peu secs qui évoquent plus le stylo que la plume. Jason Little n'utilise que très peu d'aplats de noir, préférant colorier en noir les surfaces, en laissant les traits de crayons apparents (ils ne sont pas complètement jointifs. Les contours sont délimités avec soin, avec un petit degré de simplification qui rend chaque image facile à lire. Ce degré de simplification ne rend pas les dessins trop jolis, leur apparence s'adressant plus à des adultes qu'à des enfants. Jason Little dose avec soin la densité d'information visuelle par case. Elles peuvent s'apparenter à un cliché instantané, avec les personnages, les accessoires (table, couvert, plat sur la table) et l'arrière-plan (mur, fenêtre, paysage derrière la fenêtre), ou alors très rarement ne contenir qu'un personnage (par exemple Borb) ou un élément de décor (par exemple une poubelle). le lecteur peut donc se projeter dans chaque lieu, ou en tout cas s'en représenter les caractéristiques qu'il s'agisse d'un bout de trottoir au pied d'un mur en brique, d'un cabinet de dentiste, d'un escalier de métro, d'une chambre d'hôpital, d'un banc dans un jardin public, d'une rame de métro, d'un petit appartement, d'un tribunal, etc. Comme cette énumération le laisse supposer, cette bande dessinée n'a rien de répétitive. Jason Little réussit à transformer le quotidien d'un SDF, en une sorte de suite d'aventures cocasses, faisant intervenir plusieurs personnages (aucun récurrent, si ce n'est Borb lui-même), dans des endroits divers et variés que le lecteur associe sans mal avec une vie à la rue. Assez étrangement, Jason Little sait décrire cette vie de misère, en y intégrant une dimension burlesque qui dédramatise pour partie les situations. le degré de simplification lui permet d'utiliser des dispositifs visuels qui relèvent de la bande dessinée humoristique, telles que des étoiles et des petits éclairs pour représenter la douleur (après que Borb ait mordu dans le quignon de pain), des tourbillons au-dessus de la tête pour figurer la stupeur alcoolique, des lignes courbes pour indiquer que Borb rebondit sur les marches d'escalier lorsqu'il a perdu l'équilibre, ou encore des expressions exagérées sur le visage de Borb (yeux ronds, bouche grande ouverte), etc. Ainsi les mésaventures de Borb perdent une partie de leur dimension sordide et tragique. Heureusement, parce que ce pauvre homme ne subit pas que des avanies, il souffre physiquement et psychologiquement. En cours de récit, l'auteur montre comment cet homme en est arrivé à cet état de déchéance. Il n'y a rien de complaisant ou de suffisant dans cette dégringolade sociale, mais il n'y a pas non plus de glorification d'un perdant. Little ne dépeint jamais son personnage principal comme un héros. Dès les premières séquences, Little a su faire comprendre au lecteur que Borb a passé le point de non-retour. Derrière le comique de situation se cache une pulsion morbide. La force de ce récit est d'inciter le lecteur à contempler le quotidien de ce monsieur comme s'il s'agissait de quelque chose sans réelle conséquence. Dès la première image, Borb apparaît comme un individu à forte carrure, capable d'endurer bien des épreuves et des privations, sans s'en sentir plus mal. Finalement ce n'est pas grave. La dentition de Borb part en sucette, mais il réussit quand même à trouver de quoi se nourrir dans les poubelles, en choisissant des trucs mous. Cela lui détraque les intestins, mais sa robuste constitution fait qu'il finit par s'en remettre. Il se fait tabasser en prison, mais son corps récupère assez rapidement. Il passe un hiver dehors, et perd son petit doigt gelé, mais… Mais c'est horrible. Petit à petit l'horreur gagne l'esprit du lecteur. Sous des dehors de farce macabre, il sait que ce qui est décrit peut arriver, arrive de temps à autre. Pas tout à la même personne, mais il s'agit bien de faits réels. L'apparent détachement avec lequel Borb semble tout supporter, tout encaisser, ne fait que renforce la dimension morbide de son comportement. Ce n'est qu'un SDF, un paumé, mais un être humain quand même. Toutes les horreurs qu'il subit, c'est très exactement ce contre quoi tout individu socialisé essaye de se prémunir de son mieux. Quand même, il est presqu'impossible d'éprouver de l'empathie pour les souffrances de Borb. C'est un alcoolique irrécupérable. C'est le cliché de l'individu qui mendie, pour aller boire l'agent récolté, immédiatement après. C'est un individu irresponsable, au point d'en être idiot (par mégarde il met le feu à la masure où l'ont placé les services sociaux). C'est quelqu'un de désocialisé au dernier degré, sans aucune envie de réintégrer une place dans la société. L'alcool a cramé son cerveau, à un niveau pathologique. Oui mais toutes les formes d'atteinte à sa personne sont autant de risques qui planent au-dessus de la tête de n'importe quel individu, qui rappelle la fragilité de la normalité, la fragilité du statut social. Manger dans les poubelles, se retrouver avec un os cassé en pleine rue. À quoi tient d'être secouru, d'être pris en charge ? Pouvoir faire ses besoins en toute intimité, c'est quand même basique, un droit presque. En dépeignant cet individu repoussant, en lui faisant subir des horreurs très concrètes, Jason Little montre au lecteur sa propre fragilité, à quel point il est tributaire du système social dans lequel il vit. le lecteur se retrouve à sourire devant les tribulations de Borb, à tourner les pages rapidement parce que c'est drôle et que le rythme est entraînant, parce que chaque catastrophe est aussi inventive que plausible. La fin survient telle que l'on s'y attend, dans des circonstances surprenantes. Le tome se termine avec un page écrite dans laquelle l'auteur dédie ce livre à la personne à la rue qui a vécu sous un viaduc, avec son chariot, certainement à un passage fréquenté par l'auteur. Il y ajoute une incitation à participer à des associations de logement d'urgence américaines (en y incluant l'adresse du site internet afférent). Borb constitue un ouvrage sans concession. Jason Little évoque la vie de personne à la rue dans toute son horreur, rendant encore plus mal à l'aise par le personnage au comportement morbide, à la réinsertion impossible. le lecteur se surprend à trouver cette histoire très divertissante, grâce à une narration intelligemment pensée qui montre (Borb ne prononce que 3 ou 4 mots au plus pendant tout le tome). En même temps qu'il constate que Borb est responsable de sa déchéance, il ne peut pas cautionner ce qui lui arrive, il ne peut pas rester indifférent. Alors même que Borb supporte tout sans broncher, qu'il se remet d'à peu près tout, le lecteur sait qu'il s'en faut de très peu pour qu'il se retrouve dans sa situation et que ce qui lui arrive est intolérable. Jason Little a réussi un tour de force en impliquant le lecteur dans la vie d'un SDF antipathique, en le divertissant sans rien diminuer de l'impact tragique de cette survie indifférente au reste de la société.

10/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Rover Red Charlie
Rover Red Charlie

Trois chiens réapprennent à vivre, après l'anéantissement de la race humaine. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Garth Ennis, dessinés, encrés et mis en couleurs par Michael Dipascale. Il comprend également une introduction de 4 pages écrite par Alan Moore, qui réalise un panégyrique dithyrambique de la capacité de Garth Ennis à écrire une histoire sur les aventures de 3 chiens dépourvus de caractéristiques anthropomorphes. L'histoire commence à New York, alors que les humains sont pris de folie et s'entretuent ou se suicident de manière salissante. Charlie (un Colley), un chien d'aveugle, a le plaisir de voir arriver ses 2 copains qu'il rencontrait au square : Red un setter irlandais, et Rover un basset. Ces derniers rongent sa laisse pour le libérer, et les 3 amis commencent à avancer dans les rues de New York. Ils assistent à des atrocités sans nom, croisent le chemin d'un policier encore bien dans sa tête (mais ça ne dure pas longtemps), et constatent l'ampleur du carnage. Ils croisent également un groupe de chihuahuas et finissent par recevoir les conseils d'un matou tigré quant à l'attitude la plus pragmatique à adopter. Première surprise en ouvrant cette histoire, ce recueil comprend une introduction de 4 pages de texte, écrite par Alan Moore qui ne tarit pas d'éloges sur le tour de force narratif réalisé par Garth Ennis, bien aidé par Michael Dipascale. Pour commencer, Moore contextualise les comics ayant des animaux comme personnages principaux, grâce à une culture écrasante. Il balaye d'un revers de manche tous ceux qui bénéficie d'un anthropomorphisme qui facilite la narration (à commencer par une souris sur 2 pattes ayant longtemps porté des gants blancs). Il constate alors qu'Ennis s'est attaqué à un genre délaissé depuis longtemps par les autres auteurs de comics. Il s'incline également devant la qualité de la mise en images, Dipascale s'en tenant à la morphologie des chiens, sans presqu'aucune licence artistique. Effectivement, la découverte du récit confirme la description d'Alan Moore (c'est vrai qu'il n'y avait pas beaucoup de doute). Garth Ennis s'ingénie à imaginer la psychologie des 3 chiens, des quelques autres chiens qu'ils rencontrent (dont un bouledogue pas commode, des chats et quelques poules), leurs motivations, leur caractère, en cohérence avec la vie qui était la leur précédemment. C'est ainsi qu'ils qualifient les êtres humains de "nourrisseurs". Bien sûr, le risque réel est que le lecteur considère le récit plus comme un exercice de style, que comme un roman intéressant. Michael Dipascale représente les chiens de manière littérale, effectivement sans recourir aux raccourcis de l'anthropomorphisme. Dans une interview, il a indiqué qu'il avait juste légèrement exagéré une expression de visage de ci de là pour évoquer un état d'esprit ou une émotion. le lecteur propriétaire de chien aura donc le plaisir de retrouver les langues bien baveuses, et le souci de la propreté de son derrière de son animal familier. le lecteur sans chien sentira une forme de détachement affectif vis-à-vis de ce trio de canidés, ainsi qu'une vraie curiosité intellectuelle quant au degré d'exactitude des poses des chiens, et de leur langage corporel. Les représentations des chiens sont donc très réussies. le reste des éléments visuels est d'un niveau professionnel, avec peut-être un encrage trop léger. du coup il se dégage parfois une impression de manque de consistance des éléments représentés. Cette impression est compensée par une mise en couleurs naturaliste, pertinente, sans effet ostentatoire. Michael Dipascale réussit à faire croire au comportement des 3 chiens, et aux endroits qu'ils traversent. Il est amené à mettre en scène 3 ou 4 moments Ennis, scènes chocs et presqu'insoutenables (un moment hallucinant avec un chien ayant asservi un être humain). du début à la fin, Dipascale garde le cap de s'en tenir à une représentation naturaliste des chiens et des autres animaux. Cette approche narrative naturaliste prive le lecteur d'une réelle empathie pour les personnages (surtout s'il n'aime pas les animaux). Ennis et Dipascale ont si bien atteint leur but que le lecteur ne peut pas se reconnaître dans ces animaux ni même éprouver leurs émotions. Dipascale aménage discrètement quelques expressions de visage pour retranscrire un état d'esprit (essentiellement en jouant sur la forme des yeux), mais cela reste exceptionnel. de son côté, Ennis s'est également permis une entorse (de plus grande ampleur) à l'approche naturaliste : il place des mots dans la bouche des chiens, et il fait en sorte que Rover, Red et Charlie comprennent également le langage des chats et des autres animaux. Toutefois ce recours au langage humain s'accompagne de règles strictes. Pour commencer les chiens disposent d'un intellect plus limité que celui d'un humain, et par voie de conséquence d'un vocabulaire plus limité, et d'une syntaxe plus basique. Pour rester cohérent avec le règne animal, les chats disposent d'un vocabulaire et d'une syntaxe légèrement plus élaborés. Ensuite, les préoccupations des chiens s'articulent autour de leurs anciennes relations avec les humains, et leurs besoins naturels, ainsi que l'apprentissage d'une vie sans "nourrisseurs". Ainsi Ennis atteint d'autant mieux son objectif de se mettre dans la peau d'un chien (3 en l'occurrence), limitant l'implication émotionnelle du lecteur. Arrivé à l'épisode 6, le lecteur est convaincu de la réussite de l'exercice intellectuel consistant à se mettre dans la peau d'un chien, mais il reste un peu sur sa faim. Puis il découvre ce dernier épisode et les déclarations de Charlie, et la connexion se fait avec sa propre condition d'être humain. Dans la continuité naturelle du récit, Charlie en vient à faire le constat des caractéristiques de sa nouvelle vie, débarrassée des exigences des nourrisseurs, enfin dans une situation où il peut apprécier les choses simples. le parallèle s'établit de manière aveuglante avec le quotidien d'un être humain prisonnier des contraintes sociales, de son asservissement à la caste dirigeante (élites politiques ou financières, hiérarchies diverses et variées). le propos est un peu simpliste, pas loin d'une anarchie bon enfant et utopique, mais il diffuse aussi une évidence lumineuse. Certes la société humaine n'a jamais été en mesure de s'affranchir d'un ordre hiérarchisé (avec ses abus consubstantiels), mais cela n'empêche pas de pouvoir apprécier les moments de répit, hors du temps, qui échappent à cette structure contraignante. Décidément, Garth Ennis est un auteur à part entière qui n'hésite pas à prendre des risques, à changer de registre (tout en conservant quelques habitudes narratives qui lui sont propres), en conciliant divertissement adulte et consentant, avec un point de vue personnel sur le monde qui l'entoure, dans lequel il vie. Petit plus pour cette histoire, il bénéfice de la mise en image d'un artiste de bon niveau.

10/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Man-Thing - Le Monstrueux Homme-Chose
Man-Thing - Le Monstrueux Homme-Chose

Intégrité artistique - Ce tome contient l'histoire complète en 3 épisodes parus en 2012, écrite par Steve Gerber et illustrée par Kevin Nowlan qui réalise également la mise en couleurs. Ce tome comprend également l'épisode 12 de la série Man-Thing (paru en 1974), ainsi que la première apparition de Man-Thing dans Savage Tales 1 paru en 1971. Song-cry of… the living dead man (18 pages, scénario de Steve Gerber, dessins de John Buscema, encrage de Klaus Janson) - La créature Man-Thing est attirée par les fortes émotions qui émanent d'un asile d'aliénés désaffecté. À l'intérieur Brian Lazarus, un écrivain, est en proie à des émotions qui s'incarnent en des individus lui réclamant tout un tas de choses. Il devra son salut à l'ingérence de Sybil Mills. Cette histoire est placée après celle de Gerber et Nowlan, mais il vaut mieux la lire en premier, car la suivante y fait référence. Dans années 1970, une nouvelle génération de scénaristes débarque dans le monde des comics avec des ambitions dépassant la simple histoire de superhéros, et un mode de pensée enraciné dans la contre-culture, avec des opinions politiques de gauche. Parmi eux, Steve Gerber ressort comme créateur inventif et capable d'utiliser le genre Superhéros pour écrire n'importe quel type d'histoire. Il est passé à la postérité pour les aventures hors du commun d'une non-équipe de superhéros (Defenders), pour les pérégrinations d'un canard parlant caustique (Howard the duck) et Man-Thing, un personnage qu'il a tellement fait sien que personne après lui n'a pu en tirer quelque chose après lui. Man-Thing est une créature végétale des marais dépourvue d'intellect, capable de ressentir avec acuité les émotions, et tous ceux qui éprouvent de la peur brûlent à son contact. Dans ce premier épisode, l'esprit empathique de Man-Thing est agressé par les émanations psychiques de Brian Lazarus. Steve Gerber raconte l'histoire d'un individu qui passe trop de temps tout seul dans sa tête et qui n'accepte pas les compromis qui accompagnent le passage à l'âge adulte, l'abandon de sa soif d'absolu. le résultat est une plongée dans les névroses ordinaires de tout adulte composant avec les nécessités matérielles de la vie, mais aussi d'une personne créative utilisant ses talents à des fins mercantiles (un scénariste de comics par exemple). Les illustrations de John Buscema (plutôt ses crayonnés, achevés par Klaus Janson) sont professionnelles, sans être très jolies ou très attractives. En un épisode, Steve Gerber prouve de manière éclatante qu'un monstre de boue et de plantes peut servir de dispositif narratif pour évoquer le mal être de la vie en société, du créateur à l'imagination réduite en esclavage au service du profit. 5 étoiles. - Screenplay of the living dead man (62 pages, Gerber & Nowlan) - Une dizaine d'années plus tard, Brian Lazarus est de retour dans le marais. Il recroise la route de Sybil Mills. Il est de nouveau en proie à de violentes émotions, et il s'adresse constamment à une espèce de petite plante anthropomorphe qui est à ses cotés et qu'il a affectueusement surnommée Mindy. À nouveau la force des émotions de Brian perturbe Man-Thing. Dans les années 1980, Marvel Comics annonce un nouveau récit de Man-Thing écrit par Steve Gerber et illustré par Kevin Nowlan ; mais ce dernier tarde à réaliser le projet. Gerber décède en 2008. L'histoire paraît en 2012. Elle constitue un prolongement de l'histoire de Brian Lazarus. Il a fini par se marier et trouver sa place dans la société. Mais le chômage a remis en question cet équilibre fragile et il est de retour dans les Everglades. Gerber écrit une histoire sur l'industrie du divertissement et un créateur nourrissant cette machine (en lui sacrifiant son intégrité artistique) qui doit être nourrie en permanence, pour débiter un flux ininterrompu d'émissions, de spectacles et de films. Son constat est noir et impitoyable. Kevin Nowlan utilise un style très affirmé qui peut demander un temps d'adaptation au lecteur. Les formes sont détourées par des traits fins presque fragiles, et les couleurs apportent autant d'informations visuelles que les crayonnés. Afin de satisfaire aux exigences du scénario, il mélange une approche réaliste des personnages et des endroits, avec les manifestations virtuelles de l'esprit de Lazarus sous une forme plus enfantine. Sa mise en couleurs permet de lier les 2 modes de représentation sans solution de continuité. Il a une capacité très déconcertante à capturer l'expression d'une émotion sur un visage au travers d'un rendu très personnel. Il n'hésite pas à recourir à un registre graphique moqueur ou exagéré pour introduire une forme de dérision et de second degré qui décuple la dimension critique du scénario. En fait Nowlan ne se repose sur aucun des codes graphiques habituels des superhéros, pour un résultat idiosyncrasique qui complémente le scénario, ajoutant une dimension onirique, une saveur particulière unique. 5 étoiles. - … Man-Thing (11 pages, noir & blanc, scénario de Gerry Conway & Roy Thomas, illustrations de Gray Morrow) - Il s'agit du récit des origines de Man-Thing, la transformation de Ted Sallis en cette créature des marais. Le tome se termine avec la courte histoire relatant la première apparition de Man-Thing. Il s'agit d'une histoire d'horreur avec une chute rapide. En onze pages, le lecteur apprend tout ce qu'il y a à savoir sur Man-Thing pour apprécier ses histoires. 4 étoiles pour l'intérêt historique, dans une histoire qui n'a pas trop mal vieilli.

10/06/2024 (modifier)
Par Alix
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Dieu-Fauve
Le Dieu-Fauve

Je me joins au concert de louanges accordé à ce superbe album du prolifique Fabien Vehlmann. « Le Dieu-Fauve » nous raconte une aventure passionnante, brutale et sauvage. L’histoire est découpée en chapitres présentant le point de vue de plusieurs personnages, divulguant progressivement les motivations de chacun. La narration est parfaitement maitrisée, j’ai pris beaucoup de plaisir à décortiquer les méandres de l’intrigue, et la fin m’a beaucoup plu. Il faut dire que la mise en image de Roger est sublime. Le découpage est réussi, les planches contiennent de belles grandes cases au dessin très détaillé, et j’ai beaucoup aimé les lignes et les perspectives sur les paysages. Les scènes d’action sont aussi très réussies, très dynamiques. Vraiment, une chouette histoire.

10/06/2024 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Kali
Kali

Cet album est une bande dessinée de science-fiction qui déborde d’adrénaline. L’histoire suit Kali, trahie par son gang, les Matrikas, dans un monde post-apocalyptique ravagé par la guerre. Les décors sont magnifiquement représentés, avec des paysages dantesques. Les scènes de course-poursuite à 100 à l’heure sont captivantes. Il n’y a pas de temps morts. Si vous êtes fan de l’univers de “Mad Max”, vous ne pourrez qu’apprécier ce véritable concentré d’actions et d’aventures, avec un graphisme à couper le souffle. Une lecture palpitante et violente donc même si les ronchons habituels critiqueront le fait que cette nouvelle héroïne – alors que les balles fusent de partout – se sort de toutes les combats sans aucune égratignure ! Lecture jouissive me concernant ! A noter un très gros dossier en fin d’album sur le travail des auteurs.

10/06/2024 (modifier)
Par Spooky
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Nine Peaks
Nine Peaks

Une quinzaine d'années après Clover, Tetsuhiro Harakawa revient donc avec un nouveau manga ayant pour sujet principal... la baston, avec un personnage ayant le même look que la première série. On est donc dans une histoire où des lycéens se disputent une ville, ayant des véritables organisations mafieuses, mais dont l'activité se résume a priori à se taper dessus. Écrit comme cela, cela paraît très simpliste, mais l'auteur y a introduit une dimension particulière, à savoir le voyage dans le temps. Ou quand un jeune homme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds se retrouve aux côtés de son père à son âge, soient 22 ans auparavant. L'argument est utilisé assez régulièrement, et permet donc au récit d'acquérir de l'épaisseur. d'autant plus qu'un personnage tiers semble en savoir un peu plus sur ce qu'il est arrivé à Gaku. Le trait d'Hirakawa a bien progressé avec le temps, et il fait preuve d'une réelle maîtrise dans la mise en scène et le design des personnages. L'ensemble est vraiment plaisant, malgré le fait que je ne sois pas fan des histoires de baston. A suivre, par curiosité.

10/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Fleurs de cimetière
Les Fleurs de cimetière

Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos. - Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle. Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud. Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l’œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième. En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artiste les représente avec un noir & blanc un sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux. L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. de la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants. Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste. La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), le corps collectif (2019), sa participation au magazine le canard sauvage dans les années 1970, le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres. Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché. En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d’œuvre.

10/06/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Racines (Lou Lubie)
Racines (Lou Lubie)

J'ai l'impression de faire de la redite d'autres avis, mais que voulez-vous, quand c'est bon, c'est bon ! Le nouveau Lou Lubie est arrivé, et je l'attends plus que le Beaujolais nouveau. En même temps, dire que j'apprécie sa production est au mieux un euphémisme. Ce nouvel ouvrage avait en plus la promesse de me parler d'un sujet que je ne connaissais pas du tout et sur lequel je n'avais aucun apriori. Du moins le pensais-je. Et puis je le lis le soir dans mon lit (mauvaise idée) et je finis la BD énervé. En même temps, il y a de quoi lorsqu'on fini par voir l'accumulation des petits détails qui énervent. En soi, la BD parle surtout des cheveux et de la façon dont ceux-ci sont acceptés ou non socialement. Le tout autour d'une créole fraichement débarqué de la Réunion. Mais pour moi, la BD est surtout une excellente démonstration de ce qu'on appelle un racisme systémique que beaucoup refusent de voir (ça va, on est plus raciste !). En effet, sous couvert de remarques, de médias, d'objets culturels, on valorise et on dévalorise fortement. Sauf que là, l'exemple des cheveux est parlant : personne ne choisit ses cheveux à la naissance mais les aura toutes sa vie, comme un fardeau pour beaucoup. C'est énervant de voir la différence de traitement, dans les coiffeurs (quand il y en a), les produits, les remarques... Là où la BD fait fort, c'est que des remarques comme ça, j'en ai probablement fait moi aussi. Pas forcément à voix haute, mais nourri par un imaginaire qui reste bien ancré dans des fondements racistes, j'ai sûrement pensé des choses qui m'ont énervé lorsque je l'ai vu dans la BD. Bref, sous couvert d'une simple histoire de cheveux, la BD démontre parfaitement les restes de racismes sociétaux qui gangrènent notre société et peuvent amener des nombreuses personnes à mal vivre leur propre corps. Ou alors à subir des choses que je n'ai pas envie de faire vivre à d'autres : gaspillage de temps et d'argent, la souffrance physique ou mentale, le stress... Tout ça pour des cheveux, nom d'un chien ! Pour le reste, Lou Lubie a son style de dessin et sait toujours aussi bien s'y prendre pour transmettre toutes les informations en peu de temps, rester lisible, entrainer dans l'histoire et bombarder de chiffres et d'infos quand il le faut. Elle a trouvé son style, s'y plait et continue. Moi, j'adore ça !

09/06/2024 (modifier)