Mic Mac Adam est un détective privé écossais en kilt et au gros nez qui fera le bonheur de Spirou de 1978 à 1988.
A priori, on peut penser que ce postulat fait de Mic (je vais l'appeler ainsi pour faire plus simple) une série usuelle suivant les canons en vigueur à l'époque.
Erreur, d'abord visuellement, seul Mic a ce fameux groz nez, une trait probablement voulu caricatural afin d'essayer de rendre le personnage plus inoffensif qu'il ne l'est vraiment.
En effet, Mic se révèle rapidement un homme intelligent, ouvert aux solutions inhabituelles et surtout n'hésitant pas à prendre des décisions drastiques, voire cruelles quand il le faut (ce dernier trait est particulièrement criant dans le dernier "vrai" tome, "les 5 miroirs").
Mais l'une des grandes particularités de la série, c'est son côté adulte, voire sanglant assumé : sans être gores, les meurtres se succèdent, et souvent de manière assez graphique, n'épargnant personne, surtout les plus innocents (une histoire courte nous confronte même au meurtre d'un enfant, encore une fois c'est Spirou, même en 1984 il fallait oser..).
L'autre élément détonnant, c'est l'irruption très rapide du fantastique le plus pur, et ce dès le premier tome, Mic affrontant souvent le mal à l'état brut sous ses formes les plus variées (esprit, démon, sorcières...mais les êtres les plus monstrueux demeurent au final les simples bourreaux humains que Mic croise).
Le paroxysme sera atteint avec une histoire courte qui est de mon point de vue un chef d’œuvre absolu à la fois au niveau de l'image et du scénario, "le jugement d'Ahriman", où Mic devra aider des âmes perdues à réussir l'épreuve imposée par des dieux mésopotamiens, car en cas d'échec ils appartiendrons à Ahriman, incarnation et inspiration du diable. Non seulement cette histoire fait montre d'une documentation approfondie, mais l'une des dernières images, toute en ombre, mettant Mic face à Ahriman, est de toute beauté.
Bref je recommande fortement!
Ce petit ouvrage qui se déroule en Iran nous montre que l'envie et la convoitise sont des maux universels.
Cette banale tragi-comédie familiale est à la fois dépaysante et aussi tristement proche. Le dépaysement provient que les autrices situent cette histoire de famille dans le Téhéran d'aujourd'hui ( Gelsomino est d'origine iranienne). L'ambiance y est assez libre et plaisante et par moment on se croirait sur une terrasse de Milan , ville deValéria Guffanti.
Valéria Guffanti en bon élève de la Comedia del Arte sait faire parler les corps et les regards. Les autrices nous font toucher du doigt le côté universel de l'affaire, sous toutes les latitudes une affaire de succession mal préparée finit souvent en foire d'empoigne. République laïque ou République Islamique ne change pas le coeur des hommes dans l'avidité.
Les deux autrices pointent les éternelles injustices faites aux femmes puisque Shirin, reçoit le plus petit lot du fait de son genre. Mais la maman savait contourner la difficulté, plus petit lot mais le plus beau. Ce qui renforce la haine des frères qui ne sont cadrés par aucune valeur ni familiale ni universelle pour tempérer leurs envies.
Les hommes sont bien souvent stupides quand il s'agit de profit. Heureusement que Shirin présente une vision bien plus élevée.
Un récit mené sans temps mort qui nous plonge dans une vie familiale iranienne finalement pas si éloignée de notre quotidien.
Les personnages, agaçants au possible, sont très bien travaillés.
Le dessin semi réaliste privilégie l'expression des sentiments ce qui nous mène assez vite à la caricature des frères. C'est très dynamique et souvent caustiquement drôle.
Une première petite oeuvre digne d'intérêt. 3.5
Comme les autres tomes de cette collection entreprise conjointement par Glénat et Cerf, ce diptyque mêle habilement aventure, intrigues et précision historique, suivi d'un dossier composé par Bernard Lecomte, écrivain spécialiste de l'histoire politique et religieuse.
Parmi tous les papes historiques du Vatican, Alexandre VI reste probablement l'un des plus connus par son règne jalonné d'empoisonnements, de corruptions, de débauches et de magouilles sordides. Sa sulfureuse réputation ainsi que celle de toute sa famille a inspiré nombre d'auteurs et de cinéastes. On se souvient de Borgia par Manara et Jodorowski, mais cette Bd était plus axée sur la vie dissolue et le sexe, vision surtout exagérée de Jodorowski, avec toutefois un fond de vérité.
Père de 6 enfants et sans doute de quelques autres qu'il a eu de plusieurs maîtresses, Rodrigo Borgia revendiquait 4 passions : sa famille, les femmes, le luxe et le pouvoir ; ça vous plante le bonhomme qui ne pensait avant tout qu'à ses plaisirs, tout en surveillant quand même la politique de son temps, notamment ses relations avec le roi de France, ainsi que sa rivalité avec les Rovere (dont le futur Jules II deviendra pape à son tour) et la défiance entre les puissances de Naples et Milan. On croit donc bien connaitre sa vie jalonnée par les scandales, mais elle a souvent fait l'objet de représentations fantaisistes ou exagérées, comme on l'a vue dans la Bd Borgia.
Avec cette version, le duo d'auteurs en tant qu'Italiens, a fait un travail de recherche conséquent et a insisté sur le plan historique, notamment sur les querelles politiques qui permettent de mieux comprendre les arcanes du pouvoir pontifical à la fin du Quattrocento, et en s'attachant aux personnalités ambiguës des divers personnages. On sent la volonté des auteurs de ne pas dénaturer la véritable histoire des Borgia et de ne pas tout ramener à leur vie scandaleuse. Mais on y trouvera inévitablement les excès de cette famille hors normes. On est enfin face à une Bd sérieuse qui s'appuie sur un travail minutieux ; on retrouve en effet le sérieux et la précision historique de Simona Mogavino qui a déja fait ses preuves sur Catherine de Médicis - La Reine maudite et quelques autres bandes historiques.
Le dessin d'Alessio Lapo, je l'ai souvent croisé, mais étrangement, je l'ai trouvé un peu moins appliqué que sur Cagliostro et Le Chevalier d'Eon (Glénat), ou alors c'est une impression, je sais pas, en plus je trouve qu'il a donné au pape le physique de Javier Bardem (après tout, c'est un Hispanique), mais son dessin reste puissant, au trait épais, soigné dans les décors et me fait au final bonne impression.
Voila donc une Bd didactique mais non scolaire qui décortique les facettes sulfureuses du personnage et son rôle politique dans cette Italie chaotique qui méritait bien un diptyque.
Dans l'exercice de style Le Spirou de... j'ai beaucoup apprécié cet opus de Zidrou et Frank Pé.
Les auteurs reprennent la thématique du clown triste avec plusieurs pistes de reflexion sur la beauté, l'argent et les choix fondamentaux que l'on croise tout au long de notre vie.
Les auteurs nous attaquent à froid avec ces premières pages preque bucoliques de chasseur d'images avec son bébé. Mais cela tourne au drame. Zidrou et Pé nous invitent ,de façon violente, dès le début à inverser les stéréotypes. Noé ,ressuscité de "Bravo les Brothers", aura une image en clair obscur.
Toujours éducateur de génie de Franquin pour ses animaux , il se présentera longtemps comme un père exécrable et lâche.
Spirou aura aussi tendance à s'effacer dans les problématiques dominantes du récit. La beauté? mais Spirou est un bien piètre artiste. Spirou sauveur d'une diversité en péril? Il n'empêchera pas la fin de Bornéo. La peste noire? Il ne la voit même pas sous son nez.
Pour le reste les auteurs exploitent des thèmes qui semblent des figures imposées à présent: Spirou et les femmes, Fantasio arriviste au service de sa carrière.
Je trouve le graphisme moderne et dynamique. Un beau bestiaire et une image de Bruxelles presque dystopique bien réussie. Une mention spéciale à Noé empâté presque embourgeoisé qui suinte le laisser aller et le recroquevillement sur soi.
Et Champignac dans tout cela? Lui aussi semble bien désemparé devant cette "peste noire" qui se répand à vive allure et corrompt tous les trésors de l'humanité. Zidrou se montre un brin caustique face à ces scientifiques gesticulants tout juste capables de fabriquer un succédané de café ou de champagne.
Quant aux institutions politiques , elles controlent les plages des Maldives aux frais du contribuable.
C'est exactement ( souligné dans le texte) au moment où le public retrouvera la beauté enfouie dans notre humanité que cette peste disparait.
Je ne sais pas si cette lecture est exacte mais je lui trouve un sens et un message de sagesse qui colle avec le personnage de Spirou.
C'est une lecture assez poétique avec un fond de tristesse sur cette beauté, la nature ou les enfants, qui nous file entre les doigts à cause de notre aveuglement à ne pas distinguer autre chose que notre profit ( pas forcément financier).
Le duo Spirou et Fantasio ouvre à des perspectives d'humour et de sagesse très nombreuses. Cet opus en est encore l'exemple. Une très bonne lecture.
Véritable claque que cette bande dessinée, faussement orientée vers le genre pornographique alors que le style "roman graphique" sied plus à ce one-shot.
Tout d'abord, le dessin tout en retenue et en rondeur de Grazia La Padula est très loin des bandes dessinées dites pour adultes. Les couleurs choisies donnent en outre un côté classique à cette histoire hors norme, enfin pas tout à fait.
Puisque l'héroïne, Elise 52 ans, découvre ou redécouvre sa sexualité en apprenant l'infidélité de son mari.
Entre scènes de la vie quotidienne (rapport épouse/mari; enfant/parents) et scènes plus explicites, Céline Tran, que l'on ne présente plus, nous offre des réflexions sous la forme de pages dactylographiées qui épousent parfaitement le récit.
J'ai été scotché par la révélation finale, qui remet tout en cause.
C'est pour moi, un des meilleurs albums que j'ai lus cette année, et qui mérite amplement de dépasser la simple collection "porn'pop", certes de qualité, dans lequel il est cantonné.
J'en recommande évidemment la lecture.
Mais putain que c’est bon cet album ! Veuillez m’excuser pour cette interjection bien vulgaire mais c’est le mot qui m’est venu immédiatement à la bouche lorsque j’ai refermé cet album, lu d’une seule traite. Ce n’est pas pourtant pas mon genre préféré, ce n’est pas mon graphisme favori mais pourtant le résultat est là … c’est magnifique.
Je pensais au départ être tombé dans une histoire légère, sans aucune prétention, empreinte de sentimentalisme. Mais pas du tout au final.
C’est quoi l’histoire ? C’est un couple qui prend une année sabbatique en Australie où les attend un échange de maison. Lui va se remettre à écrire et elle à peindre. Tout semble aller pour le mieux mais il y a un truc qui ne va pas. Ça coince aux entournures comme on dit. Mais qui pourrait les espionner ? et pourquoi ?
Nul besoin de balles qui fusent dans tous les sens, ou de bagarres avec des personnages testostéronés pour créer un thriller original qui tient la route. Vous ne trouverez pas des séquences inattendues qui vont bouleverser l’histoire. Non non pas d’artifices. On ne joue que sur le côté psychologique des personnages. Et c’est délicieux car Serge Perrotin nous fait avancer pas à pas dans l’histoire au point que vous serez happés littéralement par cet album.
Si vous rajoutez des aborigènes bien mystérieux et le site d’Ayers Rock dans le centre rouge australien tout ça au son du didjeridoo, vous ne pouvez que succomber à cette histoire d’amour inhabituelle, sous le trait maitrisé et harmonieux de Christian Maucler.
Je vous le dis, ne passez pas à côté de cet album.
Je remercie les premiers aviseurs pour m'avoir permis de découvrir Dave McKean à travers cette histoire. Et je me joins à eux pour préciser qu'elle m'a définitivement plu.
Nous suivons Arthur et Sokol, chacun vivant dans un monde différent l'un de l'autre. Arthur est écrivain et n'arrive pas à outrepasser le deuil de sa femme. Sokol est un chasseur errant, jamais sans son faucon. La réalité, la fiction, l'imaginaire, le rêve, le surnaturel... nous traversons ces univers nuancés durant tout le récit. En cours de lecture, je me dis que je tiens là une BD au graphisme très singulier, vraiment magnifique, au dessin poétique et envoûtant. J'adore ce style où les formes se veulent imparfaites, ça dégage beaucoup de vies aux personnages et au décor. La juste dose de remplissage des cases donne à l'ensemble un caractère méditatif, on profite de tout ce qui se présente. Vraiment, je me plais à (re)parcourir les planches aléatoirement, c'est tout simplement magnifique, McKean réussit à dompter de nombreuses techniques pour dégager un style que je n'ai pas vu ailleurs.
Scénaristiquement avec ce mélange d'univers, les frontières me sont floues au début et les tournures de phrases complexes. Quelque part, ça me plaît quand je sens qu'il y a un truc à comprendre que je n'ai pas encore saisi. Alors je continue, et puis une sereine évolution de l'intrigue permet d'éclaircir l'ensemble peu à peu, sans jamais tout dévoiler. Cette part de mystère me fait complètement rejoindre le commentaire d'Alix sur l'envie de relire la BD pour la savourer davantage. Et là je ne parle pas du graphisme mais bien des pensées qui se dégagent du récit, les questions qui y sont posées et les réponses que nous réussissons à trouver.
Une des plus belles découvertes de cette année, je suis super content de mon achat. Par-dessus tout, j’aimerais découvrir les autres œuvres de Dave McKean.
Je sens que c'est le genre d'histoire que je peux lire à répétition sans m'en rassasier, parce-qu'elle aura toujours ce petit quelque chose d'insaisissable et de mystérieux. Livre à posséder pour des mondes à explorer.
Emmanuel Guibert a je pense réussi son pari, à savoir rendre intéressant ce qui de prime abord paraissait ne pas l’être. En effet, on a là la biographie d’un homme ordinaire. Soldat durant la seconde guerre mondiale, il n’a participé quasiment à aucun combat – tout en traversant l’Europe !
Mais pourtant, la somme d’anecdotes, autour des personnes rencontrées par Alan, perdues de vues puis retrouvées, dresse un portrait attachant de cet homme, qui se révèle un bon conteur, sans esbroufe.
C’est aussi et avant tout la présentation de l’éveil d’un homme, provincial, qui, au fil du temps et des rencontres, va se forger une forte personnalité, ouverte aux autres, une culture artistique originale, et une propension à réfléchir sur les choses et les êtres pas commune.
C’est une série attachante, qui peut rebuter, et pour laquelle le titre peut induire certains lecteurs en erreur. Ce n’est pas du tout un récit de guerre ! C’est une sorte de Djihad laïque, une guerre intérieure menée par Alan pour prendre en main sa vie et lutter contre certaines facilités.
Note réelle 3,5/5.
Prado est un auteur éclectique, peut-être inégal, mais qui m’a déjà laissé quelques très bons souvenirs de lecture. Et cet album va les rejoindre, car je l’ai trouvé très réussi.
J’ai d’abord apprécié son dessin, avec ces trognes spéciales, caricaturales, et une utilisation très chouette du Noir et Blanc. Avec un trait fin, précis.
Ensuite les histoires, au nombre de six, qui ont en commun de développer un univers où l’absurde s’épanouit. Mais surtout une noirceur (pas forcément désespérante – quoique…) où l’humour (noir bien évidemment !) apporte quelques éclaircies.
J’ai aimé toutes les histoires (la cinquième est peut-être la seule qui m’ait laissé quelque peu perplexe). Prado se renouvelle, et réussit toujours à développer suffisamment l’intrigue sans la diluer inutilement, avec une chute généralement réussie.
On a donc là un recueil intéressant, qui mérite certainement d’être redécouvert.
Au début, je voulais alimenter mon avis par une notation tome par tome. Et puis je me suis rendu à l'évidence, c'est du béton, il n'y a pas une faille sur les 10 épisodes. Je ne suis pas descendant de pieds-noirs, aussi je me demandais si cette lecture allait m'atteindre. Mais puisque j'ai été conquis par tous les travaux de Ferrandez qui me sont passés sous le nez, pourquoi ne pas continuer à voyager au Maghreb à travers ses planches ? Ca mériterait presque le 5/5
Parce-que oui, pour commencer, cette saga nous embarque dans un autre univers. Les paysages naturels et urbains, les habits, l'ambiance, le soleil, les véhicules, la chaleur, les ombres, les baignades, les regards... toute cette mise en image nous fait marcher dans les rues et sur les chemins. Et le génie de l'auteur est aussi de réussir à nous embarquer dans une autre époque ! Le premier cycle (T1 à T5) nous fait suivre une famille française sur 3 générations ainsi que du peuple algérien qui l'entoure. On démarre avec la conquête de l'Algérie par la France en 1830 jusqu'au début de la Guerre en 1954. Puis s'enchaîne le second cycle (T6 à T10) jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962, où nous avons en particulier le regard de cette dernière génération qui, marquée par les évènements, ne sait quoi faire avec son bagage de 130 ans de culture pied-noir. Le point de vue de l'auteur est bien sûr celui du français, aussi je serai intéressé de lire une BD au point de vue algérien, avec une prise de recul relativement égale. En tout cas, il faut mettre en avant le ton parfaitement nuancé de Jacques Ferrandez, qui met en exil tout jugement hâtif sur ces évènements. En vérité, il n'y a pas de héros ni de personnage plus dominant qu'un autre. C'est à se demander quel personnage traduit la pensée de l'auteur. On dirait qu'il a éclaté son esprit à tous ses personnages, qu'ils soient français ou algériens.
La temporalité de cette saga est importante et, je trouve, super intelligente. L'auteur prend son temps de développer les arguments de chaque camp pendant 5 tomes, tout en faisant monter la tension... jusqu'à ce que la Guerre éclate au tome 6. Après, même si l'auteur nous permet quand même de garder une prise de recul grâce aux scènes de débat entre les personnages, nous comprenons en fait qu'il n'y a plus rien de bon : les pieds-noirs se sentent seuls et chacun ne voit pas l'Algérie française du même œil, tandis que les "musulmans" (ainsi nommés à l'époque) sont divisés sur la stratégie à établir pour répondre à 130 ans de cohabitation forcée. Particulièrement, le tome 6 est une bombe, une incompréhensible évidence, une horrible destinée.
Cette BD est très ludique. Le poids du pour et du contre est constant. Il n'y a pas de bons ni de méchants, juste des scénarios complètement réalistes. Et c'est là le second grand intérêt de cette BD : la fiction apporte une dimension supplémentaire à l'Histoire, elle l'a fait parler autrement. Ici, pas une fois l'on se dit que c'est du rabâchage, parce-que c'est hyper prenant et surtout : on comprend mieux. Du moins, je comprends pourquoi nous pouvons entendre que l'Algérie française, "c'est compliqué". Oui en effet, c'est compliqué. Et il faut des BD comme celles-ci pour rendre compte que la complexité n'empêche pas l'explication. Et là, tout devient limpide.
Je n'ai qu'une seule limite à donner sur cette série, et encore. Ferrandez a peut-être un peu trop forcé sur les histoires d'amour? Hormis pour le tome "Fils du Sud" (où ce ne sont que des amourettes), on a droit à une romance par tome dans le premier cycle. Peut-être que la forme aurait pu être travaillé autrement, cela aurait évité une légère redondance. Mais puisque chaque histoire d'amour donne de la matière aux problématiques de l'époque et à l'intrigue de cette fiction, il ne faut pas y voir un frein pour la lecture.
Enfin, cette histoire est une grande réussite parce-que l'auteur y met toutes ses connaissances et beaucoup de lui-même. Si on reprend l'évolution des travaux de Jacques Ferrandez, je comprends mieux la raison pour laquelle il s'intéresse autant à adapter les romans d'Albert Camus : ça transpire sur chaque peau, ça se lit sur chaque planche, ça s'entend dans les dialogues. Au-delà de la prise de "non-position", Ferrandez apporte une touche familiale absolument époustouflante. C'est là où les avant-propos de chaque tome viennent introduire si bien chaque récit.
Une fiction emplie de réalisme pour aborder l'Algérie française avec tact et intelligence. C'est une BD complètement accessible, à posséder pour ceux qui apprécient les BD historiques, pour lutter contre l'ignorance et développer son esprit critique.
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Mic Mac Adam
Mic Mac Adam est un détective privé écossais en kilt et au gros nez qui fera le bonheur de Spirou de 1978 à 1988. A priori, on peut penser que ce postulat fait de Mic (je vais l'appeler ainsi pour faire plus simple) une série usuelle suivant les canons en vigueur à l'époque. Erreur, d'abord visuellement, seul Mic a ce fameux groz nez, une trait probablement voulu caricatural afin d'essayer de rendre le personnage plus inoffensif qu'il ne l'est vraiment. En effet, Mic se révèle rapidement un homme intelligent, ouvert aux solutions inhabituelles et surtout n'hésitant pas à prendre des décisions drastiques, voire cruelles quand il le faut (ce dernier trait est particulièrement criant dans le dernier "vrai" tome, "les 5 miroirs"). Mais l'une des grandes particularités de la série, c'est son côté adulte, voire sanglant assumé : sans être gores, les meurtres se succèdent, et souvent de manière assez graphique, n'épargnant personne, surtout les plus innocents (une histoire courte nous confronte même au meurtre d'un enfant, encore une fois c'est Spirou, même en 1984 il fallait oser..). L'autre élément détonnant, c'est l'irruption très rapide du fantastique le plus pur, et ce dès le premier tome, Mic affrontant souvent le mal à l'état brut sous ses formes les plus variées (esprit, démon, sorcières...mais les êtres les plus monstrueux demeurent au final les simples bourreaux humains que Mic croise). Le paroxysme sera atteint avec une histoire courte qui est de mon point de vue un chef d’œuvre absolu à la fois au niveau de l'image et du scénario, "le jugement d'Ahriman", où Mic devra aider des âmes perdues à réussir l'épreuve imposée par des dieux mésopotamiens, car en cas d'échec ils appartiendrons à Ahriman, incarnation et inspiration du diable. Non seulement cette histoire fait montre d'une documentation approfondie, mais l'une des dernières images, toute en ombre, mettant Mic face à Ahriman, est de toute beauté. Bref je recommande fortement!
Azizam
Ce petit ouvrage qui se déroule en Iran nous montre que l'envie et la convoitise sont des maux universels. Cette banale tragi-comédie familiale est à la fois dépaysante et aussi tristement proche. Le dépaysement provient que les autrices situent cette histoire de famille dans le Téhéran d'aujourd'hui ( Gelsomino est d'origine iranienne). L'ambiance y est assez libre et plaisante et par moment on se croirait sur une terrasse de Milan , ville deValéria Guffanti. Valéria Guffanti en bon élève de la Comedia del Arte sait faire parler les corps et les regards. Les autrices nous font toucher du doigt le côté universel de l'affaire, sous toutes les latitudes une affaire de succession mal préparée finit souvent en foire d'empoigne. République laïque ou République Islamique ne change pas le coeur des hommes dans l'avidité. Les deux autrices pointent les éternelles injustices faites aux femmes puisque Shirin, reçoit le plus petit lot du fait de son genre. Mais la maman savait contourner la difficulté, plus petit lot mais le plus beau. Ce qui renforce la haine des frères qui ne sont cadrés par aucune valeur ni familiale ni universelle pour tempérer leurs envies. Les hommes sont bien souvent stupides quand il s'agit de profit. Heureusement que Shirin présente une vision bien plus élevée. Un récit mené sans temps mort qui nous plonge dans une vie familiale iranienne finalement pas si éloignée de notre quotidien. Les personnages, agaçants au possible, sont très bien travaillés. Le dessin semi réaliste privilégie l'expression des sentiments ce qui nous mène assez vite à la caricature des frères. C'est très dynamique et souvent caustiquement drôle. Une première petite oeuvre digne d'intérêt. 3.5
Alexandre VI
Comme les autres tomes de cette collection entreprise conjointement par Glénat et Cerf, ce diptyque mêle habilement aventure, intrigues et précision historique, suivi d'un dossier composé par Bernard Lecomte, écrivain spécialiste de l'histoire politique et religieuse. Parmi tous les papes historiques du Vatican, Alexandre VI reste probablement l'un des plus connus par son règne jalonné d'empoisonnements, de corruptions, de débauches et de magouilles sordides. Sa sulfureuse réputation ainsi que celle de toute sa famille a inspiré nombre d'auteurs et de cinéastes. On se souvient de Borgia par Manara et Jodorowski, mais cette Bd était plus axée sur la vie dissolue et le sexe, vision surtout exagérée de Jodorowski, avec toutefois un fond de vérité. Père de 6 enfants et sans doute de quelques autres qu'il a eu de plusieurs maîtresses, Rodrigo Borgia revendiquait 4 passions : sa famille, les femmes, le luxe et le pouvoir ; ça vous plante le bonhomme qui ne pensait avant tout qu'à ses plaisirs, tout en surveillant quand même la politique de son temps, notamment ses relations avec le roi de France, ainsi que sa rivalité avec les Rovere (dont le futur Jules II deviendra pape à son tour) et la défiance entre les puissances de Naples et Milan. On croit donc bien connaitre sa vie jalonnée par les scandales, mais elle a souvent fait l'objet de représentations fantaisistes ou exagérées, comme on l'a vue dans la Bd Borgia. Avec cette version, le duo d'auteurs en tant qu'Italiens, a fait un travail de recherche conséquent et a insisté sur le plan historique, notamment sur les querelles politiques qui permettent de mieux comprendre les arcanes du pouvoir pontifical à la fin du Quattrocento, et en s'attachant aux personnalités ambiguës des divers personnages. On sent la volonté des auteurs de ne pas dénaturer la véritable histoire des Borgia et de ne pas tout ramener à leur vie scandaleuse. Mais on y trouvera inévitablement les excès de cette famille hors normes. On est enfin face à une Bd sérieuse qui s'appuie sur un travail minutieux ; on retrouve en effet le sérieux et la précision historique de Simona Mogavino qui a déja fait ses preuves sur Catherine de Médicis - La Reine maudite et quelques autres bandes historiques. Le dessin d'Alessio Lapo, je l'ai souvent croisé, mais étrangement, je l'ai trouvé un peu moins appliqué que sur Cagliostro et Le Chevalier d'Eon (Glénat), ou alors c'est une impression, je sais pas, en plus je trouve qu'il a donné au pape le physique de Javier Bardem (après tout, c'est un Hispanique), mais son dessin reste puissant, au trait épais, soigné dans les décors et me fait au final bonne impression. Voila donc une Bd didactique mais non scolaire qui décortique les facettes sulfureuses du personnage et son rôle politique dans cette Italie chaotique qui méritait bien un diptyque.
Le Spirou de Frank Pé et Zidrou - La Lumière de Bornéo
Dans l'exercice de style Le Spirou de... j'ai beaucoup apprécié cet opus de Zidrou et Frank Pé. Les auteurs reprennent la thématique du clown triste avec plusieurs pistes de reflexion sur la beauté, l'argent et les choix fondamentaux que l'on croise tout au long de notre vie. Les auteurs nous attaquent à froid avec ces premières pages preque bucoliques de chasseur d'images avec son bébé. Mais cela tourne au drame. Zidrou et Pé nous invitent ,de façon violente, dès le début à inverser les stéréotypes. Noé ,ressuscité de "Bravo les Brothers", aura une image en clair obscur. Toujours éducateur de génie de Franquin pour ses animaux , il se présentera longtemps comme un père exécrable et lâche. Spirou aura aussi tendance à s'effacer dans les problématiques dominantes du récit. La beauté? mais Spirou est un bien piètre artiste. Spirou sauveur d'une diversité en péril? Il n'empêchera pas la fin de Bornéo. La peste noire? Il ne la voit même pas sous son nez. Pour le reste les auteurs exploitent des thèmes qui semblent des figures imposées à présent: Spirou et les femmes, Fantasio arriviste au service de sa carrière. Je trouve le graphisme moderne et dynamique. Un beau bestiaire et une image de Bruxelles presque dystopique bien réussie. Une mention spéciale à Noé empâté presque embourgeoisé qui suinte le laisser aller et le recroquevillement sur soi. Et Champignac dans tout cela? Lui aussi semble bien désemparé devant cette "peste noire" qui se répand à vive allure et corrompt tous les trésors de l'humanité. Zidrou se montre un brin caustique face à ces scientifiques gesticulants tout juste capables de fabriquer un succédané de café ou de champagne. Quant aux institutions politiques , elles controlent les plages des Maldives aux frais du contribuable. C'est exactement ( souligné dans le texte) au moment où le public retrouvera la beauté enfouie dans notre humanité que cette peste disparait. Je ne sais pas si cette lecture est exacte mais je lui trouve un sens et un message de sagesse qui colle avec le personnage de Spirou. C'est une lecture assez poétique avec un fond de tristesse sur cette beauté, la nature ou les enfants, qui nous file entre les doigts à cause de notre aveuglement à ne pas distinguer autre chose que notre profit ( pas forcément financier). Le duo Spirou et Fantasio ouvre à des perspectives d'humour et de sagesse très nombreuses. Cet opus en est encore l'exemple. Une très bonne lecture.
Itinéraire d'une garce
Véritable claque que cette bande dessinée, faussement orientée vers le genre pornographique alors que le style "roman graphique" sied plus à ce one-shot. Tout d'abord, le dessin tout en retenue et en rondeur de Grazia La Padula est très loin des bandes dessinées dites pour adultes. Les couleurs choisies donnent en outre un côté classique à cette histoire hors norme, enfin pas tout à fait. Puisque l'héroïne, Elise 52 ans, découvre ou redécouvre sa sexualité en apprenant l'infidélité de son mari. Entre scènes de la vie quotidienne (rapport épouse/mari; enfant/parents) et scènes plus explicites, Céline Tran, que l'on ne présente plus, nous offre des réflexions sous la forme de pages dactylographiées qui épousent parfaitement le récit. J'ai été scotché par la révélation finale, qui remet tout en cause. C'est pour moi, un des meilleurs albums que j'ai lus cette année, et qui mérite amplement de dépasser la simple collection "porn'pop", certes de qualité, dans lequel il est cantonné. J'en recommande évidemment la lecture.
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Mais putain que c’est bon cet album ! Veuillez m’excuser pour cette interjection bien vulgaire mais c’est le mot qui m’est venu immédiatement à la bouche lorsque j’ai refermé cet album, lu d’une seule traite. Ce n’est pas pourtant pas mon genre préféré, ce n’est pas mon graphisme favori mais pourtant le résultat est là … c’est magnifique. Je pensais au départ être tombé dans une histoire légère, sans aucune prétention, empreinte de sentimentalisme. Mais pas du tout au final. C’est quoi l’histoire ? C’est un couple qui prend une année sabbatique en Australie où les attend un échange de maison. Lui va se remettre à écrire et elle à peindre. Tout semble aller pour le mieux mais il y a un truc qui ne va pas. Ça coince aux entournures comme on dit. Mais qui pourrait les espionner ? et pourquoi ? Nul besoin de balles qui fusent dans tous les sens, ou de bagarres avec des personnages testostéronés pour créer un thriller original qui tient la route. Vous ne trouverez pas des séquences inattendues qui vont bouleverser l’histoire. Non non pas d’artifices. On ne joue que sur le côté psychologique des personnages. Et c’est délicieux car Serge Perrotin nous fait avancer pas à pas dans l’histoire au point que vous serez happés littéralement par cet album. Si vous rajoutez des aborigènes bien mystérieux et le site d’Ayers Rock dans le centre rouge australien tout ça au son du didjeridoo, vous ne pouvez que succomber à cette histoire d’amour inhabituelle, sous le trait maitrisé et harmonieux de Christian Maucler. Je vous le dis, ne passez pas à côté de cet album.
Raptor
Je remercie les premiers aviseurs pour m'avoir permis de découvrir Dave McKean à travers cette histoire. Et je me joins à eux pour préciser qu'elle m'a définitivement plu. Nous suivons Arthur et Sokol, chacun vivant dans un monde différent l'un de l'autre. Arthur est écrivain et n'arrive pas à outrepasser le deuil de sa femme. Sokol est un chasseur errant, jamais sans son faucon. La réalité, la fiction, l'imaginaire, le rêve, le surnaturel... nous traversons ces univers nuancés durant tout le récit. En cours de lecture, je me dis que je tiens là une BD au graphisme très singulier, vraiment magnifique, au dessin poétique et envoûtant. J'adore ce style où les formes se veulent imparfaites, ça dégage beaucoup de vies aux personnages et au décor. La juste dose de remplissage des cases donne à l'ensemble un caractère méditatif, on profite de tout ce qui se présente. Vraiment, je me plais à (re)parcourir les planches aléatoirement, c'est tout simplement magnifique, McKean réussit à dompter de nombreuses techniques pour dégager un style que je n'ai pas vu ailleurs. Scénaristiquement avec ce mélange d'univers, les frontières me sont floues au début et les tournures de phrases complexes. Quelque part, ça me plaît quand je sens qu'il y a un truc à comprendre que je n'ai pas encore saisi. Alors je continue, et puis une sereine évolution de l'intrigue permet d'éclaircir l'ensemble peu à peu, sans jamais tout dévoiler. Cette part de mystère me fait complètement rejoindre le commentaire d'Alix sur l'envie de relire la BD pour la savourer davantage. Et là je ne parle pas du graphisme mais bien des pensées qui se dégagent du récit, les questions qui y sont posées et les réponses que nous réussissons à trouver. Une des plus belles découvertes de cette année, je suis super content de mon achat. Par-dessus tout, j’aimerais découvrir les autres œuvres de Dave McKean. Je sens que c'est le genre d'histoire que je peux lire à répétition sans m'en rassasier, parce-qu'elle aura toujours ce petit quelque chose d'insaisissable et de mystérieux. Livre à posséder pour des mondes à explorer.
La Guerre d'Alan
Emmanuel Guibert a je pense réussi son pari, à savoir rendre intéressant ce qui de prime abord paraissait ne pas l’être. En effet, on a là la biographie d’un homme ordinaire. Soldat durant la seconde guerre mondiale, il n’a participé quasiment à aucun combat – tout en traversant l’Europe ! Mais pourtant, la somme d’anecdotes, autour des personnes rencontrées par Alan, perdues de vues puis retrouvées, dresse un portrait attachant de cet homme, qui se révèle un bon conteur, sans esbroufe. C’est aussi et avant tout la présentation de l’éveil d’un homme, provincial, qui, au fil du temps et des rencontres, va se forger une forte personnalité, ouverte aux autres, une culture artistique originale, et une propension à réfléchir sur les choses et les êtres pas commune. C’est une série attachante, qui peut rebuter, et pour laquelle le titre peut induire certains lecteurs en erreur. Ce n’est pas du tout un récit de guerre ! C’est une sorte de Djihad laïque, une guerre intérieure menée par Alan pour prendre en main sa vie et lutter contre certaines facilités. Note réelle 3,5/5.
Stratos
Prado est un auteur éclectique, peut-être inégal, mais qui m’a déjà laissé quelques très bons souvenirs de lecture. Et cet album va les rejoindre, car je l’ai trouvé très réussi. J’ai d’abord apprécié son dessin, avec ces trognes spéciales, caricaturales, et une utilisation très chouette du Noir et Blanc. Avec un trait fin, précis. Ensuite les histoires, au nombre de six, qui ont en commun de développer un univers où l’absurde s’épanouit. Mais surtout une noirceur (pas forcément désespérante – quoique…) où l’humour (noir bien évidemment !) apporte quelques éclaircies. J’ai aimé toutes les histoires (la cinquième est peut-être la seule qui m’ait laissé quelque peu perplexe). Prado se renouvelle, et réussit toujours à développer suffisamment l’intrigue sans la diluer inutilement, avec une chute généralement réussie. On a donc là un recueil intéressant, qui mérite certainement d’être redécouvert.
Carnets d'Orient
Au début, je voulais alimenter mon avis par une notation tome par tome. Et puis je me suis rendu à l'évidence, c'est du béton, il n'y a pas une faille sur les 10 épisodes. Je ne suis pas descendant de pieds-noirs, aussi je me demandais si cette lecture allait m'atteindre. Mais puisque j'ai été conquis par tous les travaux de Ferrandez qui me sont passés sous le nez, pourquoi ne pas continuer à voyager au Maghreb à travers ses planches ? Ca mériterait presque le 5/5 Parce-que oui, pour commencer, cette saga nous embarque dans un autre univers. Les paysages naturels et urbains, les habits, l'ambiance, le soleil, les véhicules, la chaleur, les ombres, les baignades, les regards... toute cette mise en image nous fait marcher dans les rues et sur les chemins. Et le génie de l'auteur est aussi de réussir à nous embarquer dans une autre époque ! Le premier cycle (T1 à T5) nous fait suivre une famille française sur 3 générations ainsi que du peuple algérien qui l'entoure. On démarre avec la conquête de l'Algérie par la France en 1830 jusqu'au début de la Guerre en 1954. Puis s'enchaîne le second cycle (T6 à T10) jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962, où nous avons en particulier le regard de cette dernière génération qui, marquée par les évènements, ne sait quoi faire avec son bagage de 130 ans de culture pied-noir. Le point de vue de l'auteur est bien sûr celui du français, aussi je serai intéressé de lire une BD au point de vue algérien, avec une prise de recul relativement égale. En tout cas, il faut mettre en avant le ton parfaitement nuancé de Jacques Ferrandez, qui met en exil tout jugement hâtif sur ces évènements. En vérité, il n'y a pas de héros ni de personnage plus dominant qu'un autre. C'est à se demander quel personnage traduit la pensée de l'auteur. On dirait qu'il a éclaté son esprit à tous ses personnages, qu'ils soient français ou algériens. La temporalité de cette saga est importante et, je trouve, super intelligente. L'auteur prend son temps de développer les arguments de chaque camp pendant 5 tomes, tout en faisant monter la tension... jusqu'à ce que la Guerre éclate au tome 6. Après, même si l'auteur nous permet quand même de garder une prise de recul grâce aux scènes de débat entre les personnages, nous comprenons en fait qu'il n'y a plus rien de bon : les pieds-noirs se sentent seuls et chacun ne voit pas l'Algérie française du même œil, tandis que les "musulmans" (ainsi nommés à l'époque) sont divisés sur la stratégie à établir pour répondre à 130 ans de cohabitation forcée. Particulièrement, le tome 6 est une bombe, une incompréhensible évidence, une horrible destinée. Cette BD est très ludique. Le poids du pour et du contre est constant. Il n'y a pas de bons ni de méchants, juste des scénarios complètement réalistes. Et c'est là le second grand intérêt de cette BD : la fiction apporte une dimension supplémentaire à l'Histoire, elle l'a fait parler autrement. Ici, pas une fois l'on se dit que c'est du rabâchage, parce-que c'est hyper prenant et surtout : on comprend mieux. Du moins, je comprends pourquoi nous pouvons entendre que l'Algérie française, "c'est compliqué". Oui en effet, c'est compliqué. Et il faut des BD comme celles-ci pour rendre compte que la complexité n'empêche pas l'explication. Et là, tout devient limpide. Je n'ai qu'une seule limite à donner sur cette série, et encore. Ferrandez a peut-être un peu trop forcé sur les histoires d'amour? Hormis pour le tome "Fils du Sud" (où ce ne sont que des amourettes), on a droit à une romance par tome dans le premier cycle. Peut-être que la forme aurait pu être travaillé autrement, cela aurait évité une légère redondance. Mais puisque chaque histoire d'amour donne de la matière aux problématiques de l'époque et à l'intrigue de cette fiction, il ne faut pas y voir un frein pour la lecture. Enfin, cette histoire est une grande réussite parce-que l'auteur y met toutes ses connaissances et beaucoup de lui-même. Si on reprend l'évolution des travaux de Jacques Ferrandez, je comprends mieux la raison pour laquelle il s'intéresse autant à adapter les romans d'Albert Camus : ça transpire sur chaque peau, ça se lit sur chaque planche, ça s'entend dans les dialogues. Au-delà de la prise de "non-position", Ferrandez apporte une touche familiale absolument époustouflante. C'est là où les avant-propos de chaque tome viennent introduire si bien chaque récit. Une fiction emplie de réalisme pour aborder l'Algérie française avec tact et intelligence. C'est une BD complètement accessible, à posséder pour ceux qui apprécient les BD historiques, pour lutter contre l'ignorance et développer son esprit critique.