C'est toujours aussi bon de relire du Redolfi et plus particulièrement ce Holy Wood.
Un portrait de Marilyn Monroe à la limite du fantastique et pour bien en comprendre toutes les subtilités, il vaut mieux bien connaître son parcours et pas seulement celui d'actrice.
Tommy Redolfi nous dévoile son cheminement de Norma Jean Baker à celui de sexe symbole. Dans un monde imaginaire, il dépeint certaines étapes de sa vie de façon onirique. Et le monde de Holy Wood est tout sauf un monde de bisounours. Les hommes qui gravitent autour d'elle sont pour la plupart des requins qui ne veulent que profiter de son image, de sa popularité, de son corps.
On découvre une femme attachante qui veut être une vraie comédienne et non la blonde potiche à la poitrine avantageuse.
Une narration émouvante, sombre et inquiétante, j'ai particulièrement apprécié la relation entre Marilyn et cette petite fille, le reflet de son enfance et de ses fêlures. Elle se refugiera dans un monde parallèle pour fuir ses démons par le biais de médicaments et/ou d'alcool. Un appel au secours. Il restera sans réponse.
Le dessin de Redolfi se reconnaît au premier coup d'œil avec ses visages particuliers. Son trait est fin, précis et fluide. La colorisation apporte cette ambiance étrange et lugubre. Que c'est beau.
Très, très recommandable.
C'est en lisant ce genre d'ouvrages que la BD vaut d'être qualifiée comme efficace, populaire, ludique et puissante.
Avec une telle écriture, facile de retenir les différents messages dégagés par le récit. Un récit à la fois initiatique et méditatif, où le lecteur paresseux parvient à suivre sans difficultés la marche de Davodeau et l'évolution de ses pensées. Factuellement sur le dessin, 90% des cases sont composées d'un ou deux être(s) humain(s) qui marche(nt). Pourtant, chaque planche apporte quelque chose de nouveau. Factuellement toujours, la totalité de l'ouvrage est fait de nuances de gris. Mais là encore, j'arrive à voir des couleurs partout. C'est fascinant l'aspiration au voyage que cette BD peut susciter en moi. C'est vu comme simple, accessible, "démocratique" comme nous dit l'auteur : il suffit de marcher. Voilà avant de parler du fond du sujet, je voulais déjà commencer par remercier l'auteur pour cette approche graphique, vraiment. Elle n'est pas sans défauts, les mains sont souvent biscornues, les corps de temps en temps aussi... Mais qu'importe, ça ajoute du charme et cela nous laisse penser que l'auteur n'a pas ou très peu retouché ses croquis pendant son périple. Le trait fin, le remplissage subtil et la douceur de contraste entre les différents gris m'ont aidé à être transporté.
Il y a une grosse part de parcours initiatique. Ca n'est pas pour me déplaire, mais je déplore certains passages, où je trouve que l'auteur met trop en avant la pseudo-idiotie des individus qu'il croise furtivement. Y'a un décalage de vision de "l'auteur-artiste" je trouve: car son projet personnel est un petit luxe tout de même, et non pas une simple ballade démocratique. Je m'explique : on dirait que Etienne Davodeau reproche aux gens de ne pas être inquiets sur ce projet d'enfouissement et sur ce que cela implique pour le sort de l'humanité. On rencontre plusieurs exemples: la première personne rencontrée dans le récit, la fois où il croise des jeunes avec un écran devant la tronche, le commerçant hébété... Cette juxtaposition de scènes me fait penser que l'auteur ne cible pas le problème de fond, qui est celui de la médiatisation (peu et mal diffusée). Mais ce thème est effleuré en tout fin d'album seulement. Aussi, je ne suis pas complètement d'accord avec l'auteur sur la prétendue simplicité de marcher. En vérité, je trouve que c'est un luxe que d'avoir le temps pour se documenter, marcher plusieurs centaines de kilomètres et ainsi réfléchir à des questions existentielles, etc. Tout ça, c'est proche de l'activité philosophique. Ce reproche est léger hein, mais du coup je trouve ça un poil vicelard. A sa place, j'aurais certainement fait 1.000 fois pire évidemment. En tout cas sur l'approche, je préfère clairement Saison Brune où l'auteur, Philippe Squarzoni, écrit et assume complètement les contradictions entre ses principes et ses actes, comme nous tous. Ici, j'ai l'impression que Etienne ne se juge pas lui-même et juge trop facilement les autres (ce qui entache le principe d'introspection que l'on recherche à travers ce voyage).
De la grotte de Pech Merle à Bure, ça fait une sacrée trotte. Aussi je suis bien content de découvrir l'itinéraire de l'auteur juste avant de fermer le bouquin, en annexe. Tout au long de son périple, Etienne Davodeau met en scènes ses entretiens avec différents acteurs, que je classerais en trois catégories.
1) Les acteurs anti-nucléaires, allant du chercheur à l'activiste. Et l'auteur est très clair sur sa ligne de conduite et précise qu'il ne souhaite en aucun avoir une approche impartiale sur son bouquin. Naturellement chez moi, je suis toujours un petit peu frustré de ne pas avoir la photo complète des différentes positions. Mais bon, j'ai qu'à chercher le reste ailleurs aussi! Les entretiens sont super intéressants, et terminer avec Joël permet d'avoir un épilogue franchement réussi : une approche terre-à-terre et concrète qui indigne.
2) Les scientifiques (sémiologues, chercheurs) et historiens. Cette catégorie m'a franchement fait plaisir intellectuellement, je sors grandis des échanges que l'on y trouve. Et surtout des questions qui y sont posées. Et dont on ne sait pas les réponses. A première vue, je me disais que les thèmes abordés étaient originaux, alors que c'est le b.a.-ba de ce projet plurimillénaire : la logistique, le stockage de nos connaissances... Bref, comment qu'on fait pour pour ne pas faire tout capoter ? Pensez donc: 100.000 ans. C'est la durée de vie de dangerosité sévère d'un déchet radioactif issu d'une centrale nucléaire. Donc sérieusement: comment peut-on transmettre cette gestion sans tout faire péter ? Impuissant pour répondre à cette problématique, il est par contre facilement convenu de dire que tous les décideurs publiques et privées s'engagent dans une politique d'aveuglément sur l'avenir. Alors que l'ANDRA affiche fièrement en page d'accueil de son site web : "Gérer les déchets radioactifs français pour protéger les générations présentes et futures". L'ANDRA prend cher (Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs), CIGEO prend cher (organisme porteur du projet), et les présidents de la cinquième république prennent chers également. Tous.
3) les proches (femme, copains). On retourne sur la partie intime de l'auteur. Un peu plus en retrait pour moi, je retiens moins ce passage (j'ai même publié mon avis dans un premier temps sans l'avoir abordé) pourtant il apporte un moment paisible et amusant qui est vraiment la bienvenue. Ce sont des passages qui sont aussi importants pour que l'auteur exprime ses ressentis et réflexions.
Une chose qui m'embête. Comme toujours, il est essentielle de mettre en avant les erreurs du passé qui se répètent (construction de notre dépendance à l'énergie nucléaire), et j'accepte facilement que le livre soit partial, d'autant que je me trouve dans le même camp que l'auteur. Cependant, il m'est pénible de ne pas lire un passage qui explique les autres solutions qui étaient possibles dans les années 60, ni même les solutions alternatives actuelles. C'est facile et convenu de critiquer les mauvaises décisions du passé, mais c'est tout de suite plus complexe lorsqu'il s'agit de rappeler les autres solutions de l'époque qui étaient à la fois possibles (technologiquement) et plus propres (écologiquement, éthiquement). Et ça manque ici.
Et ce problème de base en génère un autre. Comme il n'y a aucun éclaircissement sur les solutions, il y a toujours le risque d'alimenter une certaine névrose. Et les magnifiques dessins de paysage ne suffisent pas pour rééquilibrer la balance. Aussi j'interprète que: les décideurs (privés/publics) gardent la mainmise à ce sujet et cette politique obscurantiste nous foutra tous dans la merde. Bon, déjà ça calme mais ok, c'est une réalité. Ensuite, l'auteur fait intervenir des acteurs pour se concentrer sur une question à laquelle, finalement, personne ne peut répondre. Et là, en tant que lecteur ayant déjà lu Saison brune, je fais une fusion de toutes les idées dégagées par ces 2 bouquins, et c'est l'angoisse. En définitive, je salue carrément le travail d'Etienne Davodeau et je ne pense pas vouloir fermer les yeux sur la réalité en disant ça, mais il faudrait arrêter de montrer qu'il n'y a toujours eu qu'un sens unique dans notre histoire, et qu'il n'y en aura qu'un seul pour notre avenir. Joël est le symbole de la lutte, chose essentielle, mais il ne représente pas non plus cet "autre avenir possible". Et ça, ça manque aussi.
Un superbe récit, très ludique, qui peut définitivement vous permettre de conforter votre position au sujet du nucléaire et son principal défaut.
Cette BD ne donne pas une photo complète de la problématique mais l'approche est très intéressante. Aussi je retiendrai beaucoup l'amour simple que l'auteur dégage pour la randonnée. Un vrai bonheur de suivre cette balade. Pour cette audace, je monte à 4/5.
Pour bien appréhender cette série, il n y a qu’un seul moyen ! partir du principe que vous n’allez pas tout comprendre dès les premières pages. Il va falloir s’accrocher mes amis à la rambarde plus d’une fois. Les pièces de ce puzzle sont innombrables ! Il va falloir tâtonner dans le noir ! Il faut donc une réelle disponibilité pour avaler les 268 planches de la série. Le scénario est alambiqué mais tout en subtilité. Il vous faudra avaler une bonne moitié de l’histoire pour commencer à la trouver digeste. Vous voilà prévenu. Du coup cela peut faire un peu peur de se lancer dans bunker mais je crois sincèrement que cela vaut la peine. Les rebondissements sont multiples et même si par moment c’est un peu nébuleux, que ce n’est pas aisé d’appréhender le qui faut quoi, cela vaut vraiment le coup d’essayer. Pour ma part j’ai lu l’intégral d’une seule traite sans sourciller. J’ai glissé petit à petit dans l’aventure tumultueuse du soldat Aleksi Stassik aux facultés extraordinaires.
Ce qui est perturbant et jouissif à la fois, c’est de passer de paysages montagneux glacés à des déserts immenses sous un soleil de plomb. C’est le choc thermique aussi pour le lecteur !
Bec aux manettes c’est déjà un gage de qualité. En plus le garçon à le chic pour s’associer avec des dessinateurs talentueux. Genzianella fait plus que le job. Le graphisme est sublime et réaliste. Le trait est précis. C est sublime ! c’est ma came !
Je vous invite donc à plonger dans les ténèbres de cette lutte entre le bien et le mal dans un futur proche. Cette saga ne peut que vous enthousiasmer si
vous êtes un peu patients.
Cet album peut sans doute sauver des vies .... Il raconte la dérive d'une adolescente lambda qui se retrouve dans une situation familiale très désagréable et ne réussit pas du tout à y faire face.
L'ennui, l'angoisse, l'absence de désir de l’adolescence est très bien rendu, et nous sommes tous et toutes passé.e.s par là. Les dialogues, les situations sont bien choisies et reflètent parfaitement notre société. On se rend compte à la lecture de l'album, qu'il s'en faut de peu pour que cet état normal d'une période hormonale spécifique puisse dériver sourdement vers des addictions, des rencontres avec d'autres êtres dans le même balancement marginal, puis vers des spirales dangereuses et une perte des simples réflexes de survie. C'est un âge où on ne sait plus demander de l'aide (et peut-être a-t-on toujours subvenu à nos besoin, si bien qu'on n'a jamais rien eu à demander ? Alors comment faire ? On n'a jamais appris !)
Le noir et blanc tranché (jamais de zones grises, quelques hachures) à la limite du schématique réussit quand même à rester sensible. Avec si peu de moyen, c'est une gageure.
Bref c'est à conseiller autant pour les enfants qui abordent l'adolescence, que pour les parents qui ne mesurent pas le degré de contrôle qu'ils sont sensés imprimer sur leur enfant, et finalement pour tout le monde qui pourra reconnaître des personnages de sa propre vie.
Bonjour
Ce récit m'a fait du bien. Il m'a ramené à mes 30 ans de kayak de mer en Finistère. Il m'a ouvert sur l'immensité du Canada-ouest et de l'Alaska. Les dessins et surtout les couleurs sont magnifiques. Les auteurs sont dinguos : venir s'entrainer au Conquet et Molène comme débutant puis partir seuls dans ce fjord. Chapeau !!!! Votre équipée donne des envies de retourner sur l'eau...
Voici un très bel album qui retrace le parcours de Margaretha Gertruide Zelle plus connue sous son nom de danseuse exotique de Mata Hari, d'origine néerlandaise et fusillée dans les fossés de Vincennes en 1917 pour espionnage. J'avoue que je connaissais Mata Hari de loin, de nom surtout, n'ayant rien lu sur elle ni vu aucun film qui lui ont été consacrés, et pourtant il y en eut pas mal, je sais qu'il y a 2 versions hollywoodiennes : un avec Greta Garbo dans les années 30, un autre avec Marlene Dietrich en 1931 (Agent X-27, qui ne raconte pas le personnage mais qui s'inspire de Mata Hari), et un autre, français celui-ci dans les années 60, avec Jeanne Moreau.
Les auteurs nous livrent donc un véritable biopic qui s'intéresse plus à la vie qu'a menée Margaretha Zelle dans les Indes néerlandaises (aujourd'hui l'Indonésie) qu'à ses activités d'espionnage qui sont en fait peu évoquées ; intrigante, danseuse exotique, strip-teaseuse, cocotte parisienne un peu naïve et de petite vertu, elle fut un peu tout ça. C'est une version certes idéalisée et romantique que livre ce récit, où Mata Hari est présentée comme une femme courageuse qui a subi son destin plus qu'elle ne l'a maîtrisé, un portrait lisse et passionné d'une femme qui a été instrumentalisée par les services secrets français et allemands, elle est vue comme un bouc émissaire qui a été fusillé plus pour l'exemple que pour une réelle traitrise en temps de guerre. Cette vision des auteurs semble cependant être très proche de la vérité historique.
Cette vision magnifiée passe aussi par le dessin de Laurent Paturaud qui m'a toujours ébloui dans ses autres Bd, surtout sur Victor Hugo, Aux frontières de l'exil où son dessin m'avait vraiment scotché par sa perfection picturale, ici j'ai ressenti la même admiration pour son dessin d'une élégance, d'une finesse de trait et d'une beauté formelle sans pareilles, c'est absolument somptueux ! Paturaud se livre à une restitution d'époque magistrale avec de superbes paysages des lieux paradisiaques de Java, des décors parisiens luxueux, et des scènes de danses lascives à l'érotisme troublant. Voila un exemple de beau dessin comme je l'aime. Un très bel album.
On a là un duo habitué à – bien – travailler ensemble, et qui se retrouve dans un album dans lequel ils ont mis ce qui les distinguent d’habitude.
A savoir un dessin très chouette pour Bernet, qui use d’un Noir et Blanc classique et qui est efficace pour les décors et les personnages.
Et Trillo nous développe une intrigue assez noire, que ce soit pour l’ambiance générale ou pour les décors, puisque l’essentiel des petites histoires qui composent cet album se déroulent dans décors urbains dégradés, déclassés. C’est assez pessimiste sur le fond et la forme.
Trillo a imaginé une émission de télé à la fois avant-gardiste et terriblement déprimante, à mi-chemin entre le « Truman show » et « Le prix du danger », dans laquelle une femme, Custer (qui donnait son nom à la version originale) est suivie en permanence par des caméras, tout étant scénarisé et au besoin réécrit et « rejoué » parfois avant d’être diffusé.
C’est violent dans tous les sens du terme. Par contre, je ne sais trop quoi penser de ce groupe de musique, « tronçonnant » une femme à chaque concert. C’est à la fois fantastique, loufoque (un humour noir « trashouille ») et hautement improbable. Et je pense que c’est un peu une fausse note, ça dénature un peu le côté « réaliste » et anticipation de l’histoire de base, qui dénonce par l’absurde la télé réalité/poubelle qui se développera peu après un peu partout. Mais cet aspect glauque ajoute à la noirceur de l’ensemble, comme le font les publicités disséminées sur les murs de la cité.
Cela se laisse lire rapidement et agréablement. C’est une lecture recommandable en tout cas.
Note réelle 3,5/5.
Mise à jour suite à lecture du tome deux.
Un polar énigmatique, avec ce premier tome qui pose plus de questions qu'il ne donne de réponses.
Au scénario Matt Kindt, scénariste/dessinateur américain, spécialisé dans le comics, fait ici sa première incursion dans la bd franco/belge et pour le moins, il nous sort une histoire des plus tortueuse.
Nous sommes en 1970 et il met en scène un détective privé des plus insolite. Mammoth a une intelligence hors norme et de ce fait il ne prend que les enquêtes qui mettent à mal son intellect. De plus physiquement c'est une montagne au visage ingrat et aux multiples cicatrices.
Et justement, on vient lui donner matière à travailler et son richissime client ne lui dit pas tout.
En parallèle on suit l'histoire d'une jeune femme qui commence dans un poste de télévision, elle est poursuivie et son itinéraire se termine en ville dans une zone en quarantaine. Fiction ou réalité ?
Une demeure, des tableaux et des flash-backs sur l'enfance de Mammoth sont des éléments que j'ai pris en pleine face.
Bref, j'avoue que je suis noyé sous le flot d'informations et je ne sais pas où veut en venir Kindt, n'ayant aucune certitude. Jubilatoire.
C'est Jean-Denis Pendanx qui réalise la partie graphique dont j'avais déjà pu apprécier le travail avec A Fake Story (d'après le roman de Douglas Burroughs).
Un dessin soigné avec une mise en page dynamique et une colorisation dans les tons délavés. Superbe.
Bref, je ne peux vous en conseiller l'achat, ne sachant pas comment cela va se terminer. Mais sachez que cet opus est sacrément bien réalisé.
Note de quatre étoiles qui pourra évoluer avec le second tome, en bien ou en mal. Et coup de cœur.
Tome 2
Un second tome qui clôture de façon originale ce polar.
Toutes les réponses seront données.
Je suis comme coupé en deux pour noter cette bd, une moitié de moi à aimer sa narration maîtrisée, l'intrigue et ses rebondissements tandis que l'autre lui reproche son développement qui reste assez superficiel, pourtant il y avait matière à travailler. Mais ne vous méprenez pas, j'ai passé un excellent moment.
Graphiquement c'est toujours aussi somptueux et les couleurs sont superbes.
Un thriller noir dont je conseille la lecture.
Je garde ma note initiale de 4.
Avec ce récit autobiographique dont la couverture évoque davantage un conte gothique horrifique, Glenn Head relate son adolescence passée dans ce pensionnat lugubre du New Jersey mais à la réputation prestigieuse, « à la manière britannique », Le Manoir de Chartwell. Cet établissement avait pour objectif de repêcher les élèves en difficulté. Alors que Glenn était peu doué pour les études, ses parents avaient décidé de l’y envoyer afin de faire de lui un élève modèle. Mais le vernis va très vite se fissurer, car il y a décidément quelque chose qui ne tourne pas rond chez Lynch, le directeur de l’établissement, qui a pour lubie de se faire appeler « Monsieur ». Car « Monsieur » aime les jeunes garçons, au-delà du raisonnable. Mégalo et adepte des châtiments corporels, de l’humiliation publique et de la manipulation mentale, cet odieux personnage souffle le chaud et le froid. Quand sa main ne manie pas le bâton, elle se fait baladeuse et - un peu trop - caressante avec ses jeunes pensionnaires, qui pour la plupart en manque d’affection, s’accommodent de ces pratiques libidineuses ou préfèrent en rigoler pour mieux masquer, sans doute, leur malaise.
Glenn Head, en opérant ce retour sur lui-même, nous révèle combien ces quelques années ont laissé des traces dans sa psyché, souvent de façon inconsciente. C’est une véritable descente aux enfers que l’auteur va traverser dans les longues années qui vont suivre, entre alcool et défonce, addiction à la pornographie et fréquentation des prostituées. Une façon suicidaire de fuir les fantômes de ce passé qui le conduisaient à croire que le sexe était une chose sale et honteuse, qui ne pouvait se vivre que dans le secret. Et si le jeune Head, comme beaucoup de garçons de son âge, venait d’une famille où les tabous religieux étaient puissants, le répugnant Monsieur Lynch n’aura fait assurément qu’amplifier le problème, par ses doctrines scabreuses auxquelles il associait l’honneur ou des pseudo-discours bibliques où le diable tentateur se nichait partout.
Après des années d’égarement dans une débauche sans lendemain, l’auteur aura, presque miraculeusement, réussi sa traversée du Styx. Mais le constat est peu réjouissant : Lynch, qui purgea finalement des peines de prison, toujours allégées d’une remise en liberté conditionnelle et au final peu sévères au regard des préjudices infligés, physique et moraux – aura entraîné dans son chaos mental nombre des camarades de Glenn Head et probablement beaucoup d’autres durant les quinze années où il fut à la tête de l’établissement. Aucun des trois garçons qu'il connut là-bas n’en est sorti indemne, tous étant marqués d’une manière ou d’une autre dans leur chair et leur mental, lestés d’un poids qui a gravement compromis leur épanouissement social.
Le dessin noir et blanc de Head, très influencé par l’école de la BD alternative U.S., est totalement en phase avec ce récit hallucinant. Sombre et nerveux, rageur et acéré, son trait laisserait presque penser que cette autobiographie tumultueuse a été produite sous acide. L’auteur ne nous épargne rien, c’est souvent « trash » et les âmes les plus sensibles devront se préparer psychologiquement à pénétrer cet univers cauchemardesque. La pédophilie y est abordée frontalement, à travers le personnage de Lynch, mais sans voyeurisme et de manière suggérée, un délicat exercice d’équilibriste que Glenn Head accomplit parfaitement pour mieux dénoncer l’hypocrisie de certaines institutions qui préfèrent fermer les yeux sur la question. Paradoxalement, le dessin recèle une étrange beauté graphique, partagé entre un côté cartoonesque et azimuté évoquant un certain Crumb (qui ne manque pas de dire tout le bien qu’il pense de l’ouvrage en quatrième de couverture), et une dimension noire et surréaliste qui n’est pas sans rappeler Charles Burns.
Inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, l’auteur new-yorkais publie ici sa première œuvre à destination du public francophone. A l’évidence, il s’est beaucoup remué les tripes pour accoucher d’un tel récit — et d’ailleurs on y vomit pas mal —, et peu avant lui ont évoqué si abruptement un sujet aussi douloureux. Lorsqu’on n’est pas concerné, on imagine mal que derrière les lourdes portes des institutions les plus réputées, nombre de jeunes gens voient leur vie brisée par des individus pervers arborant le masque de la respectabilité, dans le silence complice de leur hiérarchie et de leurs collaborateurs. Mais désormais, les langues se délient et fort heureusement, l’impunité n’est plus de mise (comme on a pu le voir, l’Eglise catholique en a fait récemment les frais !). Une œuvre à lire d’urgence qui décrit parfaitement les ravages induits par ces âmes sordides.
Saison de sang est un récit muet, comportant certes quelques bulles de dialogues mais dans un langage symbolique qu'on ne peut que vaguement interpréter sans le lire vraiment. C'est l'histoire d'une marche interminable, celle d'une jeune fille et d'une armure géante qui la couve et la protège avec acharnement de tous les terribles dangers qu'elles rencontrent. Où vont-ils ? La jeune fille n'en sait rien puisqu'aucune des deux ne parle. Elle sait juste qu'ils doivent continuer en permanence, aller tout droit, et que si elle s'éloigne de leur invisible chemin, la nature elle-même se dresse pour lui faire obstacle. Les années s'écoulent ainsi, le bébé devient une enfant puis une jeune fille, tandis que les rencontres se succèdent et que le danger se fait plus insidieux tandis que les monstrueux animaux laissent la place à des humains bien plus dangereux.
L'album marque immédiatement par son superbe graphisme. C'est une oeuvre visuelle de toute beauté, un régal pour le dessinateur qui s'en donne à coeur joie et pour les lecteus immédiatement plongés dans le monde de fantasy que les auteurs ont imaginé. Graphiquement, beaucoup de planches me font penser à celles d'Alex Alice pour Siegfried qui était déjà formidable. Les personnages, eux, ont un côté me rappelant un peu le style de Carlos Giménez (Paracuellos). J'aime beaucoup.
D'ordinaire, je n'aime pas les histoires muettes. Elles me frustrent toujours car je les lis trop vite et régulièrement certains passages me semblent obscurs. Il me manque trop souvent le dialogue qui viendra expliquer pour de bon les actions des protagonistes.
Je n'ai pas été aussi frustré ici. J'ai regretté certains passages où j'aurais aimé mieux comprendre ce qu'il se passait, mais dans l'ensemble la narration est suffisamment claire pour bien permettre d'appréhender les intentions de chacun même si celles du principal antagoniste ne sont pas totalement limpides à mes yeux. Une relecture clarifiera peut-être la chose.
Le rythme est bon, et même si la lecture muette reste rapide, l'album est suffisamment épais pour satisfaire le lecteur. L'histoire reste toutefois un peu linéaire et une fois le dénouement atteint, elle donne une légère impression de pouvoir être rapidement résumée.
Mais il demeure ces planches superbes, ce voyage dans lequel nous entrainent les auteurs, et l'intense relation entre la jeune fille et sa protectrice dont les yeux dégagent une terrible émotion. C'est beau, et à lire ne serait-ce que pour le plaisir visuel.
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Holy Wood - Portrait fantasmé de Marilyn Monroe
C'est toujours aussi bon de relire du Redolfi et plus particulièrement ce Holy Wood. Un portrait de Marilyn Monroe à la limite du fantastique et pour bien en comprendre toutes les subtilités, il vaut mieux bien connaître son parcours et pas seulement celui d'actrice. Tommy Redolfi nous dévoile son cheminement de Norma Jean Baker à celui de sexe symbole. Dans un monde imaginaire, il dépeint certaines étapes de sa vie de façon onirique. Et le monde de Holy Wood est tout sauf un monde de bisounours. Les hommes qui gravitent autour d'elle sont pour la plupart des requins qui ne veulent que profiter de son image, de sa popularité, de son corps. On découvre une femme attachante qui veut être une vraie comédienne et non la blonde potiche à la poitrine avantageuse. Une narration émouvante, sombre et inquiétante, j'ai particulièrement apprécié la relation entre Marilyn et cette petite fille, le reflet de son enfance et de ses fêlures. Elle se refugiera dans un monde parallèle pour fuir ses démons par le biais de médicaments et/ou d'alcool. Un appel au secours. Il restera sans réponse. Le dessin de Redolfi se reconnaît au premier coup d'œil avec ses visages particuliers. Son trait est fin, précis et fluide. La colorisation apporte cette ambiance étrange et lugubre. Que c'est beau. Très, très recommandable.
Le Droit du sol
C'est en lisant ce genre d'ouvrages que la BD vaut d'être qualifiée comme efficace, populaire, ludique et puissante. Avec une telle écriture, facile de retenir les différents messages dégagés par le récit. Un récit à la fois initiatique et méditatif, où le lecteur paresseux parvient à suivre sans difficultés la marche de Davodeau et l'évolution de ses pensées. Factuellement sur le dessin, 90% des cases sont composées d'un ou deux être(s) humain(s) qui marche(nt). Pourtant, chaque planche apporte quelque chose de nouveau. Factuellement toujours, la totalité de l'ouvrage est fait de nuances de gris. Mais là encore, j'arrive à voir des couleurs partout. C'est fascinant l'aspiration au voyage que cette BD peut susciter en moi. C'est vu comme simple, accessible, "démocratique" comme nous dit l'auteur : il suffit de marcher. Voilà avant de parler du fond du sujet, je voulais déjà commencer par remercier l'auteur pour cette approche graphique, vraiment. Elle n'est pas sans défauts, les mains sont souvent biscornues, les corps de temps en temps aussi... Mais qu'importe, ça ajoute du charme et cela nous laisse penser que l'auteur n'a pas ou très peu retouché ses croquis pendant son périple. Le trait fin, le remplissage subtil et la douceur de contraste entre les différents gris m'ont aidé à être transporté. Il y a une grosse part de parcours initiatique. Ca n'est pas pour me déplaire, mais je déplore certains passages, où je trouve que l'auteur met trop en avant la pseudo-idiotie des individus qu'il croise furtivement. Y'a un décalage de vision de "l'auteur-artiste" je trouve: car son projet personnel est un petit luxe tout de même, et non pas une simple ballade démocratique. Je m'explique : on dirait que Etienne Davodeau reproche aux gens de ne pas être inquiets sur ce projet d'enfouissement et sur ce que cela implique pour le sort de l'humanité. On rencontre plusieurs exemples: la première personne rencontrée dans le récit, la fois où il croise des jeunes avec un écran devant la tronche, le commerçant hébété... Cette juxtaposition de scènes me fait penser que l'auteur ne cible pas le problème de fond, qui est celui de la médiatisation (peu et mal diffusée). Mais ce thème est effleuré en tout fin d'album seulement. Aussi, je ne suis pas complètement d'accord avec l'auteur sur la prétendue simplicité de marcher. En vérité, je trouve que c'est un luxe que d'avoir le temps pour se documenter, marcher plusieurs centaines de kilomètres et ainsi réfléchir à des questions existentielles, etc. Tout ça, c'est proche de l'activité philosophique. Ce reproche est léger hein, mais du coup je trouve ça un poil vicelard. A sa place, j'aurais certainement fait 1.000 fois pire évidemment. En tout cas sur l'approche, je préfère clairement Saison Brune où l'auteur, Philippe Squarzoni, écrit et assume complètement les contradictions entre ses principes et ses actes, comme nous tous. Ici, j'ai l'impression que Etienne ne se juge pas lui-même et juge trop facilement les autres (ce qui entache le principe d'introspection que l'on recherche à travers ce voyage). De la grotte de Pech Merle à Bure, ça fait une sacrée trotte. Aussi je suis bien content de découvrir l'itinéraire de l'auteur juste avant de fermer le bouquin, en annexe. Tout au long de son périple, Etienne Davodeau met en scènes ses entretiens avec différents acteurs, que je classerais en trois catégories. 1) Les acteurs anti-nucléaires, allant du chercheur à l'activiste. Et l'auteur est très clair sur sa ligne de conduite et précise qu'il ne souhaite en aucun avoir une approche impartiale sur son bouquin. Naturellement chez moi, je suis toujours un petit peu frustré de ne pas avoir la photo complète des différentes positions. Mais bon, j'ai qu'à chercher le reste ailleurs aussi! Les entretiens sont super intéressants, et terminer avec Joël permet d'avoir un épilogue franchement réussi : une approche terre-à-terre et concrète qui indigne. 2) Les scientifiques (sémiologues, chercheurs) et historiens. Cette catégorie m'a franchement fait plaisir intellectuellement, je sors grandis des échanges que l'on y trouve. Et surtout des questions qui y sont posées. Et dont on ne sait pas les réponses. A première vue, je me disais que les thèmes abordés étaient originaux, alors que c'est le b.a.-ba de ce projet plurimillénaire : la logistique, le stockage de nos connaissances... Bref, comment qu'on fait pour pour ne pas faire tout capoter ? Pensez donc: 100.000 ans. C'est la durée de vie de dangerosité sévère d'un déchet radioactif issu d'une centrale nucléaire. Donc sérieusement: comment peut-on transmettre cette gestion sans tout faire péter ? Impuissant pour répondre à cette problématique, il est par contre facilement convenu de dire que tous les décideurs publiques et privées s'engagent dans une politique d'aveuglément sur l'avenir. Alors que l'ANDRA affiche fièrement en page d'accueil de son site web : "Gérer les déchets radioactifs français pour protéger les générations présentes et futures". L'ANDRA prend cher (Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs), CIGEO prend cher (organisme porteur du projet), et les présidents de la cinquième république prennent chers également. Tous. 3) les proches (femme, copains). On retourne sur la partie intime de l'auteur. Un peu plus en retrait pour moi, je retiens moins ce passage (j'ai même publié mon avis dans un premier temps sans l'avoir abordé) pourtant il apporte un moment paisible et amusant qui est vraiment la bienvenue. Ce sont des passages qui sont aussi importants pour que l'auteur exprime ses ressentis et réflexions. Une chose qui m'embête. Comme toujours, il est essentielle de mettre en avant les erreurs du passé qui se répètent (construction de notre dépendance à l'énergie nucléaire), et j'accepte facilement que le livre soit partial, d'autant que je me trouve dans le même camp que l'auteur. Cependant, il m'est pénible de ne pas lire un passage qui explique les autres solutions qui étaient possibles dans les années 60, ni même les solutions alternatives actuelles. C'est facile et convenu de critiquer les mauvaises décisions du passé, mais c'est tout de suite plus complexe lorsqu'il s'agit de rappeler les autres solutions de l'époque qui étaient à la fois possibles (technologiquement) et plus propres (écologiquement, éthiquement). Et ça manque ici. Et ce problème de base en génère un autre. Comme il n'y a aucun éclaircissement sur les solutions, il y a toujours le risque d'alimenter une certaine névrose. Et les magnifiques dessins de paysage ne suffisent pas pour rééquilibrer la balance. Aussi j'interprète que: les décideurs (privés/publics) gardent la mainmise à ce sujet et cette politique obscurantiste nous foutra tous dans la merde. Bon, déjà ça calme mais ok, c'est une réalité. Ensuite, l'auteur fait intervenir des acteurs pour se concentrer sur une question à laquelle, finalement, personne ne peut répondre. Et là, en tant que lecteur ayant déjà lu Saison brune, je fais une fusion de toutes les idées dégagées par ces 2 bouquins, et c'est l'angoisse. En définitive, je salue carrément le travail d'Etienne Davodeau et je ne pense pas vouloir fermer les yeux sur la réalité en disant ça, mais il faudrait arrêter de montrer qu'il n'y a toujours eu qu'un sens unique dans notre histoire, et qu'il n'y en aura qu'un seul pour notre avenir. Joël est le symbole de la lutte, chose essentielle, mais il ne représente pas non plus cet "autre avenir possible". Et ça, ça manque aussi. Un superbe récit, très ludique, qui peut définitivement vous permettre de conforter votre position au sujet du nucléaire et son principal défaut. Cette BD ne donne pas une photo complète de la problématique mais l'approche est très intéressante. Aussi je retiendrai beaucoup l'amour simple que l'auteur dégage pour la randonnée. Un vrai bonheur de suivre cette balade. Pour cette audace, je monte à 4/5.
Bunker
Pour bien appréhender cette série, il n y a qu’un seul moyen ! partir du principe que vous n’allez pas tout comprendre dès les premières pages. Il va falloir s’accrocher mes amis à la rambarde plus d’une fois. Les pièces de ce puzzle sont innombrables ! Il va falloir tâtonner dans le noir ! Il faut donc une réelle disponibilité pour avaler les 268 planches de la série. Le scénario est alambiqué mais tout en subtilité. Il vous faudra avaler une bonne moitié de l’histoire pour commencer à la trouver digeste. Vous voilà prévenu. Du coup cela peut faire un peu peur de se lancer dans bunker mais je crois sincèrement que cela vaut la peine. Les rebondissements sont multiples et même si par moment c’est un peu nébuleux, que ce n’est pas aisé d’appréhender le qui faut quoi, cela vaut vraiment le coup d’essayer. Pour ma part j’ai lu l’intégral d’une seule traite sans sourciller. J’ai glissé petit à petit dans l’aventure tumultueuse du soldat Aleksi Stassik aux facultés extraordinaires. Ce qui est perturbant et jouissif à la fois, c’est de passer de paysages montagneux glacés à des déserts immenses sous un soleil de plomb. C’est le choc thermique aussi pour le lecteur ! Bec aux manettes c’est déjà un gage de qualité. En plus le garçon à le chic pour s’associer avec des dessinateurs talentueux. Genzianella fait plus que le job. Le graphisme est sublime et réaliste. Le trait est précis. C est sublime ! c’est ma came ! Je vous invite donc à plonger dans les ténèbres de cette lutte entre le bien et le mal dans un futur proche. Cette saga ne peut que vous enthousiasmer si vous êtes un peu patients.
Le Muret
Cet album peut sans doute sauver des vies .... Il raconte la dérive d'une adolescente lambda qui se retrouve dans une situation familiale très désagréable et ne réussit pas du tout à y faire face. L'ennui, l'angoisse, l'absence de désir de l’adolescence est très bien rendu, et nous sommes tous et toutes passé.e.s par là. Les dialogues, les situations sont bien choisies et reflètent parfaitement notre société. On se rend compte à la lecture de l'album, qu'il s'en faut de peu pour que cet état normal d'une période hormonale spécifique puisse dériver sourdement vers des addictions, des rencontres avec d'autres êtres dans le même balancement marginal, puis vers des spirales dangereuses et une perte des simples réflexes de survie. C'est un âge où on ne sait plus demander de l'aide (et peut-être a-t-on toujours subvenu à nos besoin, si bien qu'on n'a jamais rien eu à demander ? Alors comment faire ? On n'a jamais appris !) Le noir et blanc tranché (jamais de zones grises, quelques hachures) à la limite du schématique réussit quand même à rester sensible. Avec si peu de moyen, c'est une gageure. Bref c'est à conseiller autant pour les enfants qui abordent l'adolescence, que pour les parents qui ne mesurent pas le degré de contrôle qu'ils sont sensés imprimer sur leur enfant, et finalement pour tout le monde qui pourra reconnaître des personnages de sa propre vie.
Le Passage intérieur
Bonjour Ce récit m'a fait du bien. Il m'a ramené à mes 30 ans de kayak de mer en Finistère. Il m'a ouvert sur l'immensité du Canada-ouest et de l'Alaska. Les dessins et surtout les couleurs sont magnifiques. Les auteurs sont dinguos : venir s'entrainer au Conquet et Molène comme débutant puis partir seuls dans ce fjord. Chapeau !!!! Votre équipée donne des envies de retourner sur l'eau...
Mata Hari
Voici un très bel album qui retrace le parcours de Margaretha Gertruide Zelle plus connue sous son nom de danseuse exotique de Mata Hari, d'origine néerlandaise et fusillée dans les fossés de Vincennes en 1917 pour espionnage. J'avoue que je connaissais Mata Hari de loin, de nom surtout, n'ayant rien lu sur elle ni vu aucun film qui lui ont été consacrés, et pourtant il y en eut pas mal, je sais qu'il y a 2 versions hollywoodiennes : un avec Greta Garbo dans les années 30, un autre avec Marlene Dietrich en 1931 (Agent X-27, qui ne raconte pas le personnage mais qui s'inspire de Mata Hari), et un autre, français celui-ci dans les années 60, avec Jeanne Moreau. Les auteurs nous livrent donc un véritable biopic qui s'intéresse plus à la vie qu'a menée Margaretha Zelle dans les Indes néerlandaises (aujourd'hui l'Indonésie) qu'à ses activités d'espionnage qui sont en fait peu évoquées ; intrigante, danseuse exotique, strip-teaseuse, cocotte parisienne un peu naïve et de petite vertu, elle fut un peu tout ça. C'est une version certes idéalisée et romantique que livre ce récit, où Mata Hari est présentée comme une femme courageuse qui a subi son destin plus qu'elle ne l'a maîtrisé, un portrait lisse et passionné d'une femme qui a été instrumentalisée par les services secrets français et allemands, elle est vue comme un bouc émissaire qui a été fusillé plus pour l'exemple que pour une réelle traitrise en temps de guerre. Cette vision des auteurs semble cependant être très proche de la vérité historique. Cette vision magnifiée passe aussi par le dessin de Laurent Paturaud qui m'a toujours ébloui dans ses autres Bd, surtout sur Victor Hugo, Aux frontières de l'exil où son dessin m'avait vraiment scotché par sa perfection picturale, ici j'ai ressenti la même admiration pour son dessin d'une élégance, d'une finesse de trait et d'une beauté formelle sans pareilles, c'est absolument somptueux ! Paturaud se livre à une restitution d'époque magistrale avec de superbes paysages des lieux paradisiaques de Java, des décors parisiens luxueux, et des scènes de danses lascives à l'érotisme troublant. Voila un exemple de beau dessin comme je l'aime. Un très bel album.
Carnage+
On a là un duo habitué à – bien – travailler ensemble, et qui se retrouve dans un album dans lequel ils ont mis ce qui les distinguent d’habitude. A savoir un dessin très chouette pour Bernet, qui use d’un Noir et Blanc classique et qui est efficace pour les décors et les personnages. Et Trillo nous développe une intrigue assez noire, que ce soit pour l’ambiance générale ou pour les décors, puisque l’essentiel des petites histoires qui composent cet album se déroulent dans décors urbains dégradés, déclassés. C’est assez pessimiste sur le fond et la forme. Trillo a imaginé une émission de télé à la fois avant-gardiste et terriblement déprimante, à mi-chemin entre le « Truman show » et « Le prix du danger », dans laquelle une femme, Custer (qui donnait son nom à la version originale) est suivie en permanence par des caméras, tout étant scénarisé et au besoin réécrit et « rejoué » parfois avant d’être diffusé. C’est violent dans tous les sens du terme. Par contre, je ne sais trop quoi penser de ce groupe de musique, « tronçonnant » une femme à chaque concert. C’est à la fois fantastique, loufoque (un humour noir « trashouille ») et hautement improbable. Et je pense que c’est un peu une fausse note, ça dénature un peu le côté « réaliste » et anticipation de l’histoire de base, qui dénonce par l’absurde la télé réalité/poubelle qui se développera peu après un peu partout. Mais cet aspect glauque ajoute à la noirceur de l’ensemble, comme le font les publicités disséminées sur les murs de la cité. Cela se laisse lire rapidement et agréablement. C’est une lecture recommandable en tout cas. Note réelle 3,5/5.
Mister Mammoth
Mise à jour suite à lecture du tome deux. Un polar énigmatique, avec ce premier tome qui pose plus de questions qu'il ne donne de réponses. Au scénario Matt Kindt, scénariste/dessinateur américain, spécialisé dans le comics, fait ici sa première incursion dans la bd franco/belge et pour le moins, il nous sort une histoire des plus tortueuse. Nous sommes en 1970 et il met en scène un détective privé des plus insolite. Mammoth a une intelligence hors norme et de ce fait il ne prend que les enquêtes qui mettent à mal son intellect. De plus physiquement c'est une montagne au visage ingrat et aux multiples cicatrices. Et justement, on vient lui donner matière à travailler et son richissime client ne lui dit pas tout. En parallèle on suit l'histoire d'une jeune femme qui commence dans un poste de télévision, elle est poursuivie et son itinéraire se termine en ville dans une zone en quarantaine. Fiction ou réalité ? Une demeure, des tableaux et des flash-backs sur l'enfance de Mammoth sont des éléments que j'ai pris en pleine face. Bref, j'avoue que je suis noyé sous le flot d'informations et je ne sais pas où veut en venir Kindt, n'ayant aucune certitude. Jubilatoire. C'est Jean-Denis Pendanx qui réalise la partie graphique dont j'avais déjà pu apprécier le travail avec A Fake Story (d'après le roman de Douglas Burroughs). Un dessin soigné avec une mise en page dynamique et une colorisation dans les tons délavés. Superbe. Bref, je ne peux vous en conseiller l'achat, ne sachant pas comment cela va se terminer. Mais sachez que cet opus est sacrément bien réalisé. Note de quatre étoiles qui pourra évoluer avec le second tome, en bien ou en mal. Et coup de cœur. Tome 2 Un second tome qui clôture de façon originale ce polar. Toutes les réponses seront données. Je suis comme coupé en deux pour noter cette bd, une moitié de moi à aimer sa narration maîtrisée, l'intrigue et ses rebondissements tandis que l'autre lui reproche son développement qui reste assez superficiel, pourtant il y avait matière à travailler. Mais ne vous méprenez pas, j'ai passé un excellent moment. Graphiquement c'est toujours aussi somptueux et les couleurs sont superbes. Un thriller noir dont je conseille la lecture. Je garde ma note initiale de 4.
Le Manoir de Chartwell
Avec ce récit autobiographique dont la couverture évoque davantage un conte gothique horrifique, Glenn Head relate son adolescence passée dans ce pensionnat lugubre du New Jersey mais à la réputation prestigieuse, « à la manière britannique », Le Manoir de Chartwell. Cet établissement avait pour objectif de repêcher les élèves en difficulté. Alors que Glenn était peu doué pour les études, ses parents avaient décidé de l’y envoyer afin de faire de lui un élève modèle. Mais le vernis va très vite se fissurer, car il y a décidément quelque chose qui ne tourne pas rond chez Lynch, le directeur de l’établissement, qui a pour lubie de se faire appeler « Monsieur ». Car « Monsieur » aime les jeunes garçons, au-delà du raisonnable. Mégalo et adepte des châtiments corporels, de l’humiliation publique et de la manipulation mentale, cet odieux personnage souffle le chaud et le froid. Quand sa main ne manie pas le bâton, elle se fait baladeuse et - un peu trop - caressante avec ses jeunes pensionnaires, qui pour la plupart en manque d’affection, s’accommodent de ces pratiques libidineuses ou préfèrent en rigoler pour mieux masquer, sans doute, leur malaise. Glenn Head, en opérant ce retour sur lui-même, nous révèle combien ces quelques années ont laissé des traces dans sa psyché, souvent de façon inconsciente. C’est une véritable descente aux enfers que l’auteur va traverser dans les longues années qui vont suivre, entre alcool et défonce, addiction à la pornographie et fréquentation des prostituées. Une façon suicidaire de fuir les fantômes de ce passé qui le conduisaient à croire que le sexe était une chose sale et honteuse, qui ne pouvait se vivre que dans le secret. Et si le jeune Head, comme beaucoup de garçons de son âge, venait d’une famille où les tabous religieux étaient puissants, le répugnant Monsieur Lynch n’aura fait assurément qu’amplifier le problème, par ses doctrines scabreuses auxquelles il associait l’honneur ou des pseudo-discours bibliques où le diable tentateur se nichait partout. Après des années d’égarement dans une débauche sans lendemain, l’auteur aura, presque miraculeusement, réussi sa traversée du Styx. Mais le constat est peu réjouissant : Lynch, qui purgea finalement des peines de prison, toujours allégées d’une remise en liberté conditionnelle et au final peu sévères au regard des préjudices infligés, physique et moraux – aura entraîné dans son chaos mental nombre des camarades de Glenn Head et probablement beaucoup d’autres durant les quinze années où il fut à la tête de l’établissement. Aucun des trois garçons qu'il connut là-bas n’en est sorti indemne, tous étant marqués d’une manière ou d’une autre dans leur chair et leur mental, lestés d’un poids qui a gravement compromis leur épanouissement social. Le dessin noir et blanc de Head, très influencé par l’école de la BD alternative U.S., est totalement en phase avec ce récit hallucinant. Sombre et nerveux, rageur et acéré, son trait laisserait presque penser que cette autobiographie tumultueuse a été produite sous acide. L’auteur ne nous épargne rien, c’est souvent « trash » et les âmes les plus sensibles devront se préparer psychologiquement à pénétrer cet univers cauchemardesque. La pédophilie y est abordée frontalement, à travers le personnage de Lynch, mais sans voyeurisme et de manière suggérée, un délicat exercice d’équilibriste que Glenn Head accomplit parfaitement pour mieux dénoncer l’hypocrisie de certaines institutions qui préfèrent fermer les yeux sur la question. Paradoxalement, le dessin recèle une étrange beauté graphique, partagé entre un côté cartoonesque et azimuté évoquant un certain Crumb (qui ne manque pas de dire tout le bien qu’il pense de l’ouvrage en quatrième de couverture), et une dimension noire et surréaliste qui n’est pas sans rappeler Charles Burns. Inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, l’auteur new-yorkais publie ici sa première œuvre à destination du public francophone. A l’évidence, il s’est beaucoup remué les tripes pour accoucher d’un tel récit — et d’ailleurs on y vomit pas mal —, et peu avant lui ont évoqué si abruptement un sujet aussi douloureux. Lorsqu’on n’est pas concerné, on imagine mal que derrière les lourdes portes des institutions les plus réputées, nombre de jeunes gens voient leur vie brisée par des individus pervers arborant le masque de la respectabilité, dans le silence complice de leur hiérarchie et de leurs collaborateurs. Mais désormais, les langues se délient et fort heureusement, l’impunité n’est plus de mise (comme on a pu le voir, l’Eglise catholique en a fait récemment les frais !). Une œuvre à lire d’urgence qui décrit parfaitement les ravages induits par ces âmes sordides.
Saison de sang
Saison de sang est un récit muet, comportant certes quelques bulles de dialogues mais dans un langage symbolique qu'on ne peut que vaguement interpréter sans le lire vraiment. C'est l'histoire d'une marche interminable, celle d'une jeune fille et d'une armure géante qui la couve et la protège avec acharnement de tous les terribles dangers qu'elles rencontrent. Où vont-ils ? La jeune fille n'en sait rien puisqu'aucune des deux ne parle. Elle sait juste qu'ils doivent continuer en permanence, aller tout droit, et que si elle s'éloigne de leur invisible chemin, la nature elle-même se dresse pour lui faire obstacle. Les années s'écoulent ainsi, le bébé devient une enfant puis une jeune fille, tandis que les rencontres se succèdent et que le danger se fait plus insidieux tandis que les monstrueux animaux laissent la place à des humains bien plus dangereux. L'album marque immédiatement par son superbe graphisme. C'est une oeuvre visuelle de toute beauté, un régal pour le dessinateur qui s'en donne à coeur joie et pour les lecteus immédiatement plongés dans le monde de fantasy que les auteurs ont imaginé. Graphiquement, beaucoup de planches me font penser à celles d'Alex Alice pour Siegfried qui était déjà formidable. Les personnages, eux, ont un côté me rappelant un peu le style de Carlos Giménez (Paracuellos). J'aime beaucoup. D'ordinaire, je n'aime pas les histoires muettes. Elles me frustrent toujours car je les lis trop vite et régulièrement certains passages me semblent obscurs. Il me manque trop souvent le dialogue qui viendra expliquer pour de bon les actions des protagonistes. Je n'ai pas été aussi frustré ici. J'ai regretté certains passages où j'aurais aimé mieux comprendre ce qu'il se passait, mais dans l'ensemble la narration est suffisamment claire pour bien permettre d'appréhender les intentions de chacun même si celles du principal antagoniste ne sont pas totalement limpides à mes yeux. Une relecture clarifiera peut-être la chose. Le rythme est bon, et même si la lecture muette reste rapide, l'album est suffisamment épais pour satisfaire le lecteur. L'histoire reste toutefois un peu linéaire et une fois le dénouement atteint, elle donne une légère impression de pouvoir être rapidement résumée. Mais il demeure ces planches superbes, ce voyage dans lequel nous entrainent les auteurs, et l'intense relation entre la jeune fille et sa protectrice dont les yeux dégagent une terrible émotion. C'est beau, et à lire ne serait-ce que pour le plaisir visuel.