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Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Penss et les plis du monde
Penss et les plis du monde

La beauté d'une fleur m'a sauvé, maman. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages. L'eau s'écoule avec les reflets changeants du soleil, marquant des lignes de crête des ondulations, faisant comme des points de lumière, montrant les ondes, ou encore une eau assombrie autour des rochers qui affleurent. Ces phénomènes lumineux en surface de l'eau se répètent alternativement, sous les yeux grands écarquillés de Penss, un jeune homme accroupi sur un rocher, fasciné par ce phénomène. Il pense qu'il est le seul à remarquer la beauté du monde, que tous les autres passent leur vie à courir. Sa mère finit le trouver et elle lui reproche d'être en perdu dans sa contemplation, sans même prêter attention aux poissons. Elle ajoute que les hommes de la tribu sont rentrés de la chasse, et qu'Ovie a accouché. Elle et lui n'ont rien à lui offrir. Ils se mettent à marcher pour remonter la pente un peu prononcée et se présenter devant le mari d'Ovie. Les autres se sont mis à la queue-leu-leu pour offrir leurs cadeaux. Vient le tour de la mère de Penss qui s'agenouille et présente une poignée de cailloux. le mari répond qu'elle peut les garder et qu'elle doit expliquer à son fils qu'on ne peut pas passer ses journées à rêvasser. le soir, devant le feu de camp, les chasseurs distribuent des morceaux de viande cuite. Assis en tailleur comme les autres, Penss tend ses mains en avant quand vient son tour, mais un autre récupère le morceau qui lui est destiné et proteste : il n'a jamais ramené un bout de viande ou même quoi que ce soit. Ce garçon ne donne rien d'ailleurs : ni bonjour, ni merci, ni même aucun geste d'affectation pour l'un ou l'autre des membres de la tribu. Tant qu'il voguera seul avec lui-même, cet homme ne voit pas pourquoi Penss mangerait la viande pour laquelle le chasseur risque sa vie. Penss sort de la caverne et va contempler le ciel étoilé nocturne. Sa mère le rejoint et lui dit sa façon de penser. Elle a peur pour lui, car tout le temps il se trompe. Il se trompe de vie. Il voit les reflets quand il faut regarder les poissons. Il préfère l'obscurité froide des montagnes au feu de son clan. Il regarde la mousse à ses pieds quand il faut voir l'horizon. Demain les chasseurs vont chasser le bouquetin, elle lui demande de les accompagner. Penns reste dehors à regarder les étoiles, en se disant que sa mère ne comprend pas : ces montagnes, ces étoiles sont infiniment plus belles que n'importe quel homme. le lendemain, Penss a pris sa lance et il suit le groupe de chasseurs, en restant bien en arrière. Ils se mettent en position en haut d'une colline et le meneur voit un groupe d'une quinzaine de bouquetins plus bas dans la vallée. Il agrippe la tunique de Penss et le tire pour qu'il dévale la pente. Ce dernier se retrouve devant un bouquetin figé par la peur. Soudain les quadrupèdes fuient en courant, bousculant le jeune homme au passage. Un puma est apparu au sommet d'un rocher et il se précipite vers les animaux, et donc vers Penss. Ce nouveau récit complet succède à La saga de Grimr (2017) dans la bibliographie de l'auteur. Ce dernier passe ainsi de l'Islande au dix-huitième siècle, à des hommes préhistoriques, dans la phase chasseur. Au cours de ces deux cent trente pages réparties en un prologue et six chapitres, Penss va se séparer de sa tribu, décidant de rester dans la vallée où ils se trouvent, seul avec sa mère âgée, alors que les autres vont de l'avant pour trouver du gibier. En continuant d'observer la nature avec attention et curiosité, il finit par deviner le cycle de reproduction des végétaux au fil des saisons, et par devenir un précurseur de l'agriculture. Lorsqu'une autre tribu arrive dans la zone où il s'est installé, deux points de vue s'opposent entre les chasseurs et les cueilleurs, deux philosophies de vie. le bédéiste maîtrise son récit de bout en bout, en particulier la pagination : il choisit donc de développer des scènes contemplatives, des pages sans mots, sans texte, pour montrer Penss en train d'observer et d'effectuer des déductions, de tester des méthodes de façon empirique. C'est presque paradoxal : alors que le personnage principal prend son temps, le lecteur avance plus vite dans les pages car elles sont dépourvues de texte. Elles sont au nombre de 41 pages silencieuses. Le lecteur se laisse bien volontiers porter par cette narration visuelle douce et très facile d'accès. Il est sous le charme dès la première page, avec les reflets changeants sur l'eau, les différentes formes qu'ils peuvent prendre : Penss observe pour lui et il est sous le charme de ces cinq cases, chacune avec une composition de couleurs différentes, tout en décrivant bien un endroit unique. L'enchantement continue sur la deuxième page, et culmine une première fois sur la page 3 : une composition qui relèverait du domaine de l'abstrait si elle n'était pas contextualisée dans sa partie supérieure (environ un cinquième de l'image) par la présence du personnage. Dans le même temps, c'est aussi une belle représentation de l'écoulement de la rivière. Pour cette séquence, l'artiste a choisi de marquer fortement les différents moments de la journée avec les couleurs : un peu brun et gris pour l'après-midi, gris pour la fin de journée, noir avec des teintes orangées pour la nuit et le feu. L'artiste dessine les personnages de manière simple, éloignée de la représentation photographique, lisible par des lecteurs de tout âge, sans pour autant leur infliger un jeunisme généralisé. Leur visage et leur corps sont marqués de petits traits secs attestant la rigueur de leur mode de vie primitif. Il accentue fortement cet effet pour les traits creusés de la mère du personnage principal alors qu'elle vit ses derniers jours. Il se crée un décalage entre ces personnages à l'aspect simple détouré par un trait de contour encré, et les paysages, le plus souvent en couleur directe, sauf quand le dessinateur a besoin d'être dans un mode descriptif précis pour les végétaux. Les différents environnements apparaissent alors avec le point de vue de l'auteur, dans un registre descriptif, parfois proche de la frontière de l'impressionnisme. Après les reflets sur l'eau, le lecteur en fait l'expérience avec la pente pierreuse, parfois des grosses pierres avec des contours esquissés au pinceau, parfois juste la couleur de la roche et des quelques touffes d'herbe desséchée, avec des motifs abstraits au pinceau pour évoquer la séparation entre les pierres. Dans ces temps préhistoriques, la nature est le personnage qui prend le plus de place, omniprésente, l'être humain n'étant qu'un épiphénomène aux répercussions aussi limitées que fugaces. En outre, le regard de Penss donne également la place principale à la nature. le lecteur éprouve la sensation de prendre un bon bol d'air pur tout du long de sa lecture : une pente rocheuse, un éboulement de pierres, une marche sur une ligne de crête, la vue d'ensemble d'une vallée verdoyante, la richesse et la diversité des arbres fruitiers qui se dressent haut rendant Penss minuscule par comparaison, le gris bleuté de la neige recouvrant tout rendant la vie d'autant plus fragile, etc. Ce mode de représentation permet de glisser sans solution de continuité dans une vision onirique lorsque le jeune homme a mangé des psilocybes sans idée de ce qui va se produire : une hallucination de la page 61 à la page 67, lui permettant de concevoir cette notion des plis du monde. La lecture est à la fois facile et dépaysante, sans exagération dramatique, tout en transcrivant bien l'état d'esprit des personnages, les tensions, les moments de peur, de colère, d'inquiétude, voire d'angoisse, et le caractère très têtu, obstiné même du personnage principal. le bédéiste sait également jouer sur la composition des cases allant du dessin en double page, à 28 cases dans une même page, alignant des cases rectangulaires dans des bandes bien horizontales, ou parfois passant à des cases en trapèzes avec des bandes inclinées pour accompagner des mouvements, intégrer des inserts avec un effet extraordinaire lors de la première relation sexuelle de Penss (en pages 146 et 147). le lecteur note de ci de là des éléments qui ne sont pas réalistes, à commencer par la tunique en peau de bête toujours identique quelles que soient les saisons. Il y a aussi la capacité de compréhension de Penss qui devient un agriculteur perspicace par la seule force de sa volonté, par des essais et des erreurs, dans un cheminement empirique, mais sans aide d'un autre. le lecteur perçoit inconsciemment que le récit relève plus du conte que du reportage ou de la reconstitution historique. Il prête alors attention aux épreuves que traversent le héros : un voyage initiatique lui permettant de grandir. Des moments universels : la mort de la mère, se repaître de ce qu'elle laisse, ne pas gâcher, être à la merci des éléments, de phénomènes arbitraires sur lesquels on n'a pas de prise, se confronter aux autres, à leur vision du monde, à leur opiniâtreté. Penss n'est pas sans défaut : il estime avoir raison contre tous les autres, en conséquence de quoi il refuse leur mode de vie au risque de mourir de faim, et il n'hésite pas à les convaincre d'adopter le sien, au risque de mourir de faim également. Il se heurte au fait que le rythme de la nature ne soit pas le rythme de l'être humain. Il fait l'apprentissage des responsabilités, des compromis face au principe de réalité, des mauvaises intentions de certains, mais aussi de la force d'expression de l'art (les œuvres pariétales de Craie), la capacité de travail d'un groupe comparée à celle d'un individu seul. Pour autant il n'abandonne jamais sa conviction, son principe, sa croyance de pouvoir subvenir au besoin de nourriture par le monde végétal, fruits et légumes. le lecteur peut alors y voir un métacommentaire sur la nécessité de changer de paradigme, de passer à un mode de vie sans viande, et écoresponsable. Une nécessité d'une production plus respectueuse de la vie, toutefois pas au prix de la survie de l'espèce. Voilà une bande dessinée aussi ambitieuse que facile de lecture. Le créateur a conçu un récit qui sait profiter de la forte pagination en prenant son temps, sans pour autant ralentir la vitesse de lecture, ou exiger un effort de concentration particulier. Il a dosé la simplicité des personnages qui n'en semblent que plus vivant dans les environnements, et la représentation plus douce de ces derniers, s'approchant parfois de l'impressionnisme. L'intrigue est linéaire : Penss estime que les êtres humains doivent se nourrir de la production de végétaux, plutôt que de chasser et de tuer des animaux. L'ambition du récit se révèle progressivement : le personnage principal agit par principe, ce qui se heurte aux réalités de la vie quotidienne, aux compromissions nécessaires pour assurer sa survie. Progressivement, son voyage prend une dimension existentielle et implique la communauté d'une tribu, d'autres individus devant assumer les conséquences de ses décisions. Éventuellement un lecteur adulte peut regretter une narration parfois un peu simplifiée pour réaliser un conte tout public.

18/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Coupures irlandaises
Coupures irlandaises

Un petit air de « A nous les petites Anglaises », mais qui vire plutôt au cauchemar. Dans ce récit en partie autobiographique, Kris nous raconte un voyage linguistique assez ahurissant, au milieu des années 1980, dans le Belfast de la guerre civile irlandaise (ou de la guerre d’occupation/coloniale anglaise). Rétrospectivement, c’est quand même incroyable que des parents français aient envoyé sans trop se poser de questions leurs enfants faire un voyage linguistique dans ce qui s’apparente à une zone de guerre (ce que vont découvrir dès leur arrivée les deux ados !). Ils leur avaient refilé des préservatifs, donc tout était OK ! Le récit est vivant, agréable à suivre, et l’énorme montée de tension sur la fin donne à réfléchir (et le copieux dossier final aussi, vraiment bien fichu). Le dessin de Bailly a des airs de Baru – une partie du ton du récit aussi d’ailleurs. Une histoire qui mêle moments légers et d’autres plus dramatiques, et qui éclaire un conflit aujourd’hui en voie de résolution (les plus jeunes auront du mal à croire qu’un conflit colonial violent et quasi « raciste » - une guerre d’occupation et de religion – ait pu exister dans la CEE/UE jusqu’il n’y a pas si longtemps). Une lecture agréable et un bon dossier final.

17/06/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Jerry Spring
Jerry Spring

Jerry Spring est probablement l'œuvre la plus personnelle et la plus aboutie de Jijé. Avec Blueberry, Comanche et Buddy Longway, elle fait partie des grandes séries Western qui ont marqué la BD franco-belge dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce sont des aventures au far west sur une trame très classique, de la vraie aventure à l'ancienne, mais aussi avec une grande part d'humanité et de modernité dans le ton. Il y fait la preuve de son talent graphique avec un trait généreux en détails et décors. Ses personnages sont impeccables de vie, d'expressivité et de dynamisme. Même si j'apprécie toujours davantage une BD en couleurs, l'intégrale en noir et blanc de Dupuis permet d'admirer la maîtrise de son trait et de montrer le niveau technique impressionnant du mentor de Franquin. Les histoires sont intelligentes, prenantes et bien rythmées. On louera en particulier leur absence de manichéisme et surtout le combat permanent de l'auteur et de ses héros contre le racisme. Le meilleur ami de Jerry est mexicain, il traite les amérindiens avec tout le respect qu'on doit à ses égaux, et il ira même jusqu'à affronter directement le Ku-Klux-Klan pour venir en aide à une famille noire. Une série western à la fois rétro par la structure de ses histoires d'aventures à l'ancienne et moderne par son ton adulte et son humanité. Et surtout un plaisir pour les yeux grâce au dessin de Jijé.

03/03/2004 (MAJ le 17/06/2024) (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Fables - 1001 Nuits de Neige
Fables - 1001 Nuits de Neige

Digne héritière de Shéhérazade - Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006. Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution. Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires. Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel. Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables). Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables. Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).

16/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Innovation 67
Innovation 67

Je ne suis pas un vase en cristal Val Saint-Lambert. - Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de l'héroïne, et à Bruxelles 43 (2020) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c'est-à-dire la même équipe que celle des trois autres albums de la série. 1967, Ardenne belge par un bel après-midi de printemps, une Simca 1000 fonce à toute allure sur la route traversant la forêt. Elle franchit un Stop sans marquer l'arrêt et elle est alors prise en chasse par une voiture de police avec gyrophare en fonctionnement. le conducteur de la Simca accélère, mais négocie mal un virage et la voiture termine sa course contre un arbre, puis prend feu, les deux personnes à bord périssant dans l'incendie. Les deux policiers s'arrêtent et descendent de voiture : ils soupçonnent qu'il n'y avait pas que de l'essence dans cette voiture. À Paris sur les grands boulevards, à l'intérieur des célèbres magasins des Galeries Lafayette, Monique est en train de conseiller une cliente sur la couleur d'un ensemble, quand elle entend qu'on l'appelle. Il s'agit de sa copine Kathleen van Overstraeten qui est en train de faire des emplettes. Elles conviennent de e retrouver à onze heures pour la pause de Monique. En train de déguster son café, cette dernière explique qu'elle a effectivement un peu disparu. Après le Congo, tout a été compliqué : ses parents ont mal vécu leur retour en Belgique et sa mère a même traversé une profonde dépression. de son côté, elle se sentait mal aussi et elle voulait démarrer une nouvelle vie. Alors elle a décidé de tenter sa chance à Paris, aussi pour retrouver Célestin. De son côté, Kathleen raconte qu'après le Congo et le pont aérien de rapatriement, elle a donné de nombreuses interviews et écrit quelques articles. Elle s'est prise au jeu : elle a repris ses études et passé l'examen, ce qui lui a permis de devenir une journaliste de radio de la Radio-Télévision belge. Elle est venue à Paris pour l'interview de madame Claude Pompidou, la femme du premier ministre. Monique l'invite à sortir dans un club à Saint Germain-des-Prés. le soir, elles s'y rendent en taxi en passant par la place de la Concorde et les Champs Élysées. Elles dansent sur la piste au son d'un groupe de jazz, tout en dégustant un Martini dry. Monique annonce à son ami qu'elle va revenir en Belgique, pour se rapprocher de ses parents qui commencent à vieillir. Kathleen lui confirme que sa mère travaille toujours au grand magasin de Bruxelles l'Innovation, qu'elle pourrait même travailler jusqu'à septante-huit ans. Un client au bar l'entend, se moque de sa manière de dire soixante-dix-huit. Un autre intervient pour le remettre à sa place. le ton monte et l'individu alcoolisé se retrouve à terre après avoir reçu un coup de poing. le défenseur se présente : il s'appelle Tom et est un pilote d'essai pour des marques d'automobiles, ou des propriétaires de belles mécaniques. Ils partagent un verre, puis les deux femmes rentrent chez elles en taxi. le lendemain matin, Kathleen croise Tom à la gare du Nord. Le principe de la série réside dans la reconstitution historique d'une phase marquante de l'Histoire de la Belgique : l'Occupation en 1943, l'Exposition Universelle de 1958, l'évacuation de Léopoldville à l'occasion de l'indépendance du Congo belge en 1960. Ce nouveau tome reconstitue le drame du plus grand incendie en temps de paix en Belgique, ayant causé la mort de 251 personnes, et ayant fait 62 blessés. le bâtiment avait été conçu par Victor Horta (1861-1947), célèbre architecte, un des principaux acteurs de l'Art nouveau en Belgique. le roi Baudouin s'était rendu sur place l'après-midi même, ainsi que Lucien Cooremans, le bourgmestre de la ville, et le premier ministre Paul Vanden Boeynants. L'incendie a été couvert par le premier reportage de la RTBF en direct, et par un direct radio de quatorze heures, respectivement par Luc Beyer (1933-2018) et René Thierry (1932-2012). À la suite de ce drame, le gouvernement belge a décrété une journée de deuil national, et a conçu et promulgué de nouvelles lois en matière de sécurité incendie. Cet ouvrage se termine avec un dossier de neuf pages, illustré par des photographies : une petite histoire des grands magasins en Europe et en Belgique (une révolution du commerce), des temples du commerce à travers le monde (la date de l'ouverture des premiers grands magasins en France, Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis), la conception et la construction du bâtiment de l'Innovation conçu par Horta, les faits de la catastrophe nationale, un entretien avec un psychologue expliquant qu'il rencontre aujourd'hui encore des gens marqués physiquement par l'incendie de l'Innovation. Dès la première page, le lecteur sait dans quel genre de bande dessinée il s'aventure : de type ligne claire, avec une attention particulière portée à la reconstitution historique rigoureuse. Enfin, pas tout à fait la ligne claire historique car la mise en couleurs n'est pas faite à base d'aplats de couleurs unies, sans dégradé. D'ailleurs, le travail de Bérengère Marquebreucq n'est pas qualifié de mise en couleurs, mais de mise en lumière. Elle met à profit le potentiel quasi infini de l'infographie pour réaliser un rendu apparaissant comme très réaliste, tout en conservant une lisibilité maximale à chaque case. Elle se charge de figurer les ombres portées par des teintes plus foncées, de rehausser le relief de chaque surface en jouant sur les nuances d'une couleur, d'installer une ambiance lumineuse par séquence, en extérieur ou en intérieur, en fonction de l'heure du jour, de la nature de l'éclairage naturel ou artificiel. Elle ajoute des motifs imprimés, sous forme de trame, comme le motif de la moquette au sol dans le grand magasin, le capitonnage du comptoir dans la boîte de jazz, le motif d'un papier peint, les confettis tombant lors de la parade des majorettes, le motif d'un chemisier de Monique ou de celui de Jane Fonda, et bien sûr les effets spéciaux pour les flammes de l'incendie. Il est impressionnant que cette mise en couleurs riche et sophistiquée n'écrase pas les traits encrés, mais les complète. Le scénariste mêle donc l'histoire personnelle de son héroïne à l'incendie de l'Innovation, avec une intrigue de type thriller. Il s'appuie beaucoup sur les dessins pour donner à voir l'époque et les lieux. le lecteur commence par remarquer les modèles de voiture : Simca 1000, Ford Mustang, DS, les camions, les véhicules de pompier, etc. Il ouvre grand les yeux lors de la virée à Paris : la place de la Concorde, les Champs Élysées. Puis à Bruxelles : boulevard Anspach et la Bourse, la Grand-Place (avec du stationnement), le palais du centenaire, le château où vivent le roi Baudouin et la reine Fabiola, maison de la radio, cathédrale Saint Michel et Gudule. C'est un vrai plaisir que de se projeter dans ces lieux si bien reconstitués, auprès de ces personnages aux tenues d'époque, et à l'intérieur du grand magasin l'Innovation où l'artiste dessine des cases d'après les images d'archives, insérées dans sa narration séquentielle, avec ses personnages, et des moments pour lesquels il n'existe pas de documents historiques, comme le repas dans le self-service, les secrétaires en train de travailler dans les bureaux administratifs de l'établissement, les vendeuses avec les clientes, etc. En termes de reconstitution historique, le scénariste évoque à plusieurs reprises la place de la femme dans la société de l'époque et son émancipation progressive. Kathleen van Overstraeten n'est pas mariée et elle fréquente des hommes, un à la fois quand même. Elle travaille et mène une vie indépendante, envoyant promener l'inspecteur Stan Stout et son comportement paternaliste, ou encore les dragueurs lui rappelant que la place de la femme est aux fourneaux. D'un côté, ces remarques arrivent assez appuyées ; de l'autre, Kathleen croise d'autres femmes indépendantes qui travaillent et qui ont également pu fonder un foyer comme sa propre mère. Ce qui peut passer pour un artifice par moment s'appuie sur de solides fondations car les principaux personnages sont des femmes, sans complaisance, ni hypocrisie protectrice. le lecteur perçoit des caractères différents pour chaque personnage, par leurs actions et leurs paroles, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée. Kathleen est bien le personnage principal, sans être un personnage d'action, sans courir au-devant de chaque danger, sans mettre fin à des situations périlleuses par la force de ses poings. La narration reste dans une veine naturaliste, s'en tenant (presque) aux faits historiques, et Kathleen ne met pas fin à l'incendie, tout en évacuant miraculeusement les unes et les autres. Pour autant, le récit ne s'apparente pas à un reportage : il est bien question de la vie de Kathleen au travers de son passage à Paris, d'une amourette, de sa relation avec sa mère, avec sa copine Monique, de sa carrière de journaliste. Weber y entremêle une intrigue de type roman, avec un groupuscule d'extrémistes anti-impérialisme américain. le lecteur le constate avec la course-poursuite en voiture de la scène d'ouverture, et dans le choix du scénariste de retenir la thèse de l'attentat pour l'origine de l'incendie. D'un côté, cette hypothèse n'a pas été prouvée au cours des trois années d'enquête pénale ; de l'autre, le lecteur peut y voir le choix d'une dynamique romanesque et une opportunité pour évoquer une autre facette de la société belge de l'époque. La couverture promet une bande dessinée de type franco-belge traditionnelle, dans le registre Ligne Claire, et c'est exactement ça, avec des caractéristiques plus personnelles. La mise en couleur s'éloigne du dogme Ligne Claire pour une mise en lumière très sophistiquée qui vient compléter les traits encrés sans les supplanter. La reconstitution historique présente la même minutie que celle de Jacques Martin, avec une rigueur remarquable, et un clin d'œil à un autre bédéiste historique apparaissant sur la couverture. le récit mêle le personnage récurrent, sa vie personnelle et la tragédie historique de l'incendie de l'Innovation, avec un fil narratif romanesque pour une lecture très agréable.

16/06/2024 (modifier)
Par Spooky
Note: 4/5
Couverture de la série Oradour 1944 - L'innocence assassinée
Oradour 1944 - L'innocence assassinée

Le massacre d'Oradour-sur-Glane n'est qu'un évènement parmi d'autres de la seconde guerre mondiale, mais de nombreux éléments en ont fait un symbole de la barbarie nazie : son isolement, l'innocence de ses habitants, qui pour la plupart se tenaient à l'écart des combats opposant les maquisards et la Milice, quelques kilomètres plus loin. Le fait aussi que dès les semaines qui ont suivi cette atrocité, les autorités aient décidé de transformer les ruines du village en un lieu de mémoire resté en l'état. Un cas unique en France, qui en fait l'un des sites touristiques liés à la guerre les plus visités chaque année. Sous le haut patronage de Robert Hébras, le dernier survivant des évènements, les Éditions Anspach ont donc confié à Jean-François Miniac, scénariste polyvalent, le soin de raconter cette journée particulière du 10 juin 1944. Il s'est adjoint les services de Bruno Marivain, qui a déjà œuvré dans la BD historique, en particulier la seconde guerre mondiale. Un duo chevronné, qui nous permet de suivre sans heurts le récit qui bascule peu à peu dans l'horreur et la barbarie. On suit bien sûr les habitants, les soldats de la division SS (dont certains étaient Alsaciens, ce qui a "permis" aux oppresseurs de se faire comprendre des villageois), mais aussi la poignée de jeunes gens qui réussit à tromper la vigilance des envahisseurs. De quoi être relativement complets sur le sujet, et l'album comporte un dossier documentaire en fin d'album, réalisé par deux historiens, qui permet de replacer l'évènement dans son contexte, en parlant d'Oradour, de Das Reich et de la situation du conflit, quelques jours après le débarquement en Normandie. C'est très intéressant. En passant, les deux historiens indiquent que le choix de ce village d'Oradour reste obscur, 80 ans après. Je me souviens d'avoir lu ou entendu il y a quelques années une théorie indiquant qu'un autre village appelé Oradour quelque chose (probablement Oradour-sur-Vayres, situé 15 km au sud du futur village martyr) avait été choisi, mais que la panzer division SS s'était un peu perdue, et donc se serait trompée d'agglomération...

15/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Splendeur du Pingouin
La Splendeur du Pingouin

Un criminel laid et crédible - Ce tome regroupe les 5 épisodes de la minisérie parus en 2011/2012, écrits par Gregg Hurwitz et illustré par Szymon Kudranski, ainsi que l'épisode Joker's asylum : Penguin écrit par Jason Aaron, et illustré par Jason Pearson (2008). Pain and prejudice - À la naissance, Oswald Cobblepot avait déjà un appendice nasal hors du commun, à tel point que son père découvrant son visage l'a laissé choir par terre. de nos jours, il est connu sous le sobriquet de Pingouin (Penguin). Il dirige un restaurant Iceberg Lounge, ainsi que des opérations criminelles. À ce moment de son existence, il est plus particulièrement intéressé par l'acquisition frauduleuse d'un énorme rubis monté en pendentif, puis d'une paire de boucles d'oreilles assorties. Cet intérêt est lié à la situation d'Esther Cobblepot (sa mère) et au fait qu'il souhaite lui faire plaisir. Il se remémore les souvenirs les plus marquants de son enfance, sa relation avec sa mère, l'ostracisation imposée par ses camarades, la relation entre son père et sa mère. Lors d'une de ses visites régulières au zoo, il aide Cassandra, une jeune aveugle, à se débarrasser de jeunes garçons tournant en dérision son infirmité. C'est le début d'une belle amitié (et plus si affinités). Premier avertissement : prévoyez une source lumineuse puissante pour lire cette bande dessinée. Szymon Kudranski s'est fait connaître en dessinant les aventures du nouveau Spawn (Jim Dawning) à partir de New beginnings 1. Il réalise ses illustrations à l'infographie. Il aime beaucoup le noir, et son coloriste (John Kalisz) réalise des camaïeux également assez sombres. le style de Kudranski peut être un peu énervant de temps à autre car il affectionne particulièrement les personnages sur fond totalement noir. Malgré tout ses compositions de page permettent toujours au lecteur de savoir où se déroule la scène et chaque décor est spécifique avec des particularités propres. Pour ces décors, il a recours à l'infographie de différentes manières : soit pour insérer une photographie retouchée en arrière plan, soit pour inclure un motif géométrique sur un sol ou un mur, soit pour rendre flou l'arrière plan comme si le réglage était prévu uniquement pour le premier plan. Kudranski n'est pas un adepte du photoréalisme à tout prix, il compose chaque case pour y mettre certains éléments réalistes, mais sans risque de surcharge visuelle pour le lecteur. Par contre, le recours à des teintes sombres donne l'impression au lecteur de devoir lutter pour distinguer les formes dans certaines cases. Au final, Kudranski donne une apparence crédible à chaque personnage, optant pour les rendre tous réalistes, en minimisant tous les éléments propres aux superhéros. Les combats sont brutaux et les gadgets technologiques sont à la fois inventifs, tout en restant assez maîtrisés pour s'inscrire dans une réalité pas trop éloignée de celle du lecteur, et pas trop infantile. Deuxième avertissement, Hurwitz dépeint le Pingouin comme un vrai criminel endurci (et un peu troublé mentalement) qui dirige ses opérations sans entraves morales. Il expose les fondamentaux du personnage pour un lectorat plutôt adulte. Il suffit de savoir par exemple que les relations entre Oswald et maman Cobblepot ne sont pas très saines. Sans tomber dans l'inceste, Hurwitz indique sans montrer qu'Oswald n'a pas très bien digéré son Œdipe. Il développe également le fait qu'Oswald était la risée de ses camarades et leur souffre-douleur du fait de son apparence particulière. Hurwitz sait raconter cet aspect sans tomber dans les clichés inhérents à un enfant qui se fait maltraiter par ses camarades. Il montre les 2 aspects d'Oswald Cobblepot : le parfait gentleman, et l'homme d'affaires cruel qui a un don inné pour faire souffrir ceux qui sont sur son chemin. Ce dernier point donne lieu à des scènes éprouvantes dans lesquelles Cobblepot explique à la personne en face de lui comment il s'est remboursé de l'affront qu'il a subi, comment tout ce qui était cher à la personne a servi à payer. Hurwitz insère également quelques rares pointes d'humour noir, et quelques dialogues sarcastiques (une popstar qui fait le nécessaire pour que "plus jamais d'autres oreilles ne souffrent comme les siennes"). D'un autre coté, Hurwitz sacrifie à quelques codes propres à ce genre de récit. La minimisation des aspects superhéros (malgré 2 apparitions de Batman) lui permet de renforcer les aspects les plus sinistres et dérangés de la personnalité d'Oswald Cobblepot, sans que jamais sa silhouette ou ses parapluies ne lui fassent perdre de crédibilité, ne le renvoient dans le rôle du supercriminel coloré, aux gadgets idiots. de l'autre, cela signifie que ce récit devient plus un polar dans lequel quelques clichés deviennent inévitables, tels une police à l'inefficacité catastrophique, ou des meurtres à gogo sans que les criminels ne soient inquiétés. - Joker's asylum : Penguin (également réédité dans Joker's asylum) - Afin d'augmenter le nombre de pages et d'arrondir le prix, DC Comics a rajouté une histoire de tonton Joker qui explique que les filles se moquaient d'Oswald au lycée et qu'il ne fait pas bon froisser ou irriter Oswald maintenant qu'il est un adulte capable de se défendre et de rendre les coups vicieusement et au centuple. Il s'agit en fait d'exactement la même trame que celle d'Hurwitz (moins la figure de la mère). Jason Aaron a écrit un scénario ramassé et rapide autour d'une histoire où le caractère dérangé du Pingouin transparaît pleinement. Les illustrations de Jason Pearson sont incroyables d'expressivité et de moquerie, avec une exagération à la Kyle Baker irrésistible. Une histoire rapide pétrie d'humour noir et de méchanceté. Pour l'anecdote, il est amusant de voir que DC Comics a réuni dans un même recueil la minisérie de 2011 (post- Flashpoint), et une histoire d'avant ce point de rupture dans la continuité de DC Comics.

15/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Superman - Origines secrètes
Superman - Origines secrètes

Un vrai point de vue sur le personnage et ses débuts - L'histoire, tout le monde la connaît : une planète mourante, un couple qui envoie son bébé sur terre dans une fusée, il est adopté par un couple de fermiers vivant dans le Kansas (ou dans un état peu éloigné de Metropolis, suivant les versions). Au début de ce récit, Clark Kent est un jeune adolescent qui joue au football (américain) avec ses copains à Smallville. Suite à une interception un peu brutale, Pete Ross se casse l'avant bras gauche en percutant Clark. Ce n'est pas la première manifestation de ses pouvoirs, mais celle-ci va l'éloigner des êtres humains normaux. Heureusement il peu compter sur le réconfort de Lana Lang qui connaît son secret. Cet accident indique également à Martha et Jonathan Kent qu'il est temps de dire la vérité à leur fils adoptif. Au fil des pages, Clark rencontre un autre habitant de Smallville (Lex Luthor), puis il découvre la nature de ses différents pouvoirs et Martha lui coud un étrange costume. Heureusement également, il se découvre 3 autres amis connaissant son secret et arrivant directement du futur. Puis vient le temps de déménager à Metropolis, d'être embauché au Daily Planet, de rencontrer Lois Lane et les autres, et d'être en but à la persécution de Lex Luthor. Après les événements de Infinite Crisis, les éditeurs de DC Comics avaient indiqué que les coups de poing de Superboy avaient altéré la réalité et que Clark Kent avait bien été Superboy avant d'être Superman. La précédente origine du personnage racontée par John Byrne (L'homme d'acier de 1986) était donc devenue obsolète et caduque, il fallait en raconter une nouvelle. La tâche a été confiée à Geoff Johns et Gary Frank (encré par Jon Sibal) qui avait déjà raconté la première rencontre entre Superboy et la Legion of Super-Heroes, ainsi qu'une étape importante dans la vie de Superman dans Brainiac. Évidemment, la question qui se pose est : est-ce que le lecteur a besoin d'une nouvelle origine de Superman ? D'autant plus que cette version annule la majeure partie des changements qui avaient été effectués par John Byrne. Pour répondre à cette question, il faut tout d'abord indiquer que Geoff Johns a une vision claire de qui est Clark Kent. du début jusqu'à la fin du récit, il aligne les scènes attendues et d'autres spécifiques à cette version des origines, en mettant en valeur un individu qui sort de l'ordinaire. Ce qui le met à part de l'individu lambda, c'est sa personnalité. À la fin de cette histoire, le lecteur a acquis la sentiment de connaître Clark Kent, de l'avoir côtoyé, d'avoir vu et compris comment il a avait grandi et pris la mesure et l'importance de son identité de Superman. Avant toutes choses, Clark découvre que ses pouvoirs font de lui un être à part malgré son enfance ordinaire dans l'Amérique profonde. Même si le lecteur connaît déjà l'histoire, il la vit avec plus d'intensité, plus d'émotion, plus d'empathie. Et puis il y a quelques personnages qui se mettent en place plus aisément dans cette histoire, que dans la continuité mensuelle (je pense en particulier au père de Lois et à Metallo). Il ya également les illustrations superbes qu'il faut prendre en compte. Pour la présente édition (en cartonné dur), DC Comics a choisi un format un peu plus grand que celui des comics habituels et c'est un régal pour les yeux du début jusqu'à la fin. le ton est donné dès la couverture du premier épisode qui correspond à un croisement entre "American Gothic" de Grant Wood et l'Amérique constructive et saine de Norman Rockwell. Puis la première page nous amène sur une grande étendue herbue où se déroule un entraînement amical de football entre jeunes adolescents. Et toutes les séquences à Smallville dégagent un parfum d'Amérique intemporelle basée sur les valeurs du travail, de la famille et de l'amitié. Gary Frank utilise des traits secs et précis pour délimiter chaque détail. Il porte une grande attention aux tenues pour quelles paraissent aussi réalistes que possibles (entre autres les chaussures). Il a le sens du détail, de l'accessoire qui renforce l'ambiance, sans accaparer toute la place. Sa mise en scène est claire et carrée, avec une densité de cases d'une moyenne de 7 par page. Il choisit des modèles vivants pour modeler les visages, en particulier celui de Christopher Reeve pour Superman qu'il incarna en 1978 dans Superman de Richard Donner. Ce choix pour les visages donne une forte personnalité à chacun des individus. Après avoir refermé le tome, le lecteur se souvient encore de Rudy Jones (l'homme de ménage du Daily Planet) ou même de la rombière qui réprimande Kent parce qu'il marchait le nez en l'air à Metropolis. Et j'ai rarement contemplé une Lois Lane si craquante, énergique, fragile, déterminée et séduisante. Jon Sibal encre avec délicatesse chaque illustration pour restituer le plus finement possible chaque trait ; il complémente parfaitement Frank. Je n'aurais qu'une seule critique que Frank ait opté pour une silhouette un peu trop musculeuse pour Superman et Kent. Bilan : une histoire déjà lue, mais avec une sensibilité et une justesse exceptionnelles qui ne verse jamais dans la sensiblerie et quelques détours imprévus, des illustrations précises, méticuleuses et rendant justice à chaque individu. Je ne sais toujours pas si le monde des comics avait besoin d'une nouvelle version des origines de Superman, mais en tout cas cette histoire est d'une grande qualité et je la relirai avec plaisir. Si vous n'avez jamais lu d'origine de Superman, sautez sur ce tome. Si vous la connaissez déjà, il y a fort à parier que cela ne vous empêchera pas d'apprécier cette excellente bande dessinée.

15/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Labyrinthe inachevé
Le Labyrinthe inachevé

Un album qui aura déjà fait couler beaucoup d’encre, je ne vais pas m’éterniser. Juste préciser que c’est franchement à essayer. C’est ma première rencontre avec l’auteur, et si son trait ne m’a pas encore vraiment convaincu, j’ai été agréablement surpris de son univers et surtout de sa narration, qui m’a subjugué. La part fantastique est très bien amenée, l’allégorie du labyrinthe judicieuse pour soulever des questions et des émotions. Un beau roman graphique. Je vais me pencher sur les autres productions de Jeff Lemire.

15/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Chiens de prairie
Chiens de prairie

Je n’ai lu cet album que tout récemment, il n’y aura donc pas de nostalgie particulière avec ce dernier. De toute façon malgré son bel âge, je trouve que le style de Berthet le rend assez intemporel. Le dessinateur rend d’ailleurs une très bonne copie, la couverture est très classe et l’intérieur l’est tout autant. Le genre western lui va bien. Mention également pour les couleurs que je trouve douces et pas dépassées. Bref graphiquement c’est plutôt solide. L’histoire ne surprendra guère et joue un peu sur le registre crépusculaire, cependant ça s’avère tout aussi agréable à suivre. Les personnages sont bons, le récit et les rebondissements bien amenés, il y a des scènes que j’ai franchement bien aimé (avec les indiens par ex). Ça ne révolutionnera rien, c’est sans grandes prétentions, mais pour un one-shot ça m’a semblé de très bonne tenue. Je le préfère d’ailleurs à On a tué Wild Bill d’Hermann qui partage un événement commun (mais qui restera anecdotique dans les 2 cas). Pas un indispensable mais du chouette boulot, un bon western. 3,5

15/06/2024 (modifier)