On ne présente plus Lou Lubie, qui à l’instar de Nancy Peña, jouit d’une réputation méritée sur le site.
Pourtant je n’ai lu cet album que tout récemment via emprunt, lors de sa sortie un trop rapide feuilletage ne m’avait pas emballé graphiquement, je m’étais dit c’est quoi cette tête en poisson bocal ?! On est pas dans Umbrella Academy.
Bref no comment sur ma bêtise, c’est franchement bien et l’auteure est définitivement à suivre.
Elle possède une patte assez extraordinaire, son style faussement simple et d’une fluidité absolue. Je suis impressionné de la quantité d’infos qu’elle arrive à faire passer sur des sujets complexes de manière didactique et distrayante.
Si je regrette un petit manque d’humour et d’émotions cette fois, la lecture n’en reste pas moins de haute volée. Finalement son parti pris graphique est on ne peut plus adéquat.
Pas de coup de cœur cette fois mais un tome toujours aussi limpide et intéressant.
Un album remarquable pour un auteur remarquable.
Je trouve que c’est sa production la plus abordable de ce que j’appelle « sa trilogie de la montagne », moins intime que Ailefroide et moins fantastique que la dernière reine.
Ici il s’attache à la relation complexe entre bergers et loups où se mélange haine et respect. C’est magistral dans le rendu, en quelques pages il donne énormément de clés au lecteur. C’est l’homme contre la nature, l’homme contre la bête, l’homme contre lui même …, une aventure qui tire vers le conte mais que c’est beau et envoûtant.
Un album moins épais que ses confrères mais plus lumineux, les couleurs bien sur mais également le fond. Malgré la patte froide de l’auteur, les (re)sentiments sont bien présents, ils sont même magnifiés.
Terrible et remarquable.
Clouée au sol
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Il rassemble les 5 épisodes, initialement parus en 2009, écrits par Warren Ellis, dessinés par Gianluca Pagliarani, encrés par Chris Drier, avec une mise en couleurs réalisée par le studio Digikore.
À Berlin en 1956 (dans une Histoire alternative), Mary Raven est en train de s'entretenir avec Lionel Crabbe (surnommé Buster) sur l'état du monde, le choix des nations de renoncer l'une après l'autre à l'exploration spatiale. Arthur Raven (surnommé Rock, le propre père de Mary) a été un de ces explorateurs spatiaux qui a établi un contact avec des races extraterrestres, qui ont abouti à des échanges commerciaux. Il est mort récemment, assassiné dans son lit. Mary Raven a décidé d'aller récupérer les affaires de son père à Ignition City, car elle sait que sa mère ne s'en occupera pas, divorcée depuis plusieurs années. Elle n'a pas beaucoup d'autres perspectives car le gouvernement a confisqué son vaisseau spatial, et c'était sa vocation depuis sa plus tendre enfance. Ignition City est construite sur une île artificielle qui comprend également plusieurs spatioports. Elle s'y rend avec son propre aéronef. À la douane, l'employé inspecte ses affaires et lui confisque son arme à feu.
Sur place, Lightning Bowman est en train de passer aux toilettes, mais il n'arrive à faire que des petites crottes de lapin, à cause d'une alimentation exclusivement à base de pilules alimentaires. Il jette le produit de son excrétion par la fenêtre, et les crottes tombent sur la combinaison de Yuri Gagarine qui piquait un roupillon dans la rue. Lightning Bowman se rend au bar de Gayle Ranson pour descendre sa bouteille de whisky quotidienne. Gayle demande à Piet Vanderkirk de sortir pour réceptionner l'arrivage de marchandise, en particulier le chargement d'eau potable, en lui demandant de vérifier que le responsable du convoi n'a pas trafiqué les niveaux comme la fois précédente. La prise en charge se passe mal, et Vanderkirk abat 2 individus dont le responsable du convoi. Mary Raven arrive sur ces entrefaites pour prendre un verre au bar et commencer à poser des questions sur les circonstances de la mort de son père. Peu de temps après le Marshall Pomeroy arrive pour tirer au clair la mort de 2 des convoyeurs, et récupérer un pot-de-vin supplémentaire pour fermer les yeux.
Lorsqu'il découvre cette histoire complète publiée par Avatar, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il bénéficie d'une belle couverture évoquant la manière de peindre d'Alex Ross, ainsi qu'une forme de science-fiction des années 1940, avec un bel héros et son jet-pack. Mais c'est la belle dame qui occupe le premier plan et qui tient une arme dans la main. Il se rend vite compte que l'artiste qui a été affecté sur la série est de nationalité italienne, ce qui laisse supposer un montage de la part de l'éditeur pour faire baisser les coûts de mise en images du scénario. En feuilletant rapidement le tome pour se faire une idée, il constate qu'il y a bien un personnage qui porte un maillot avec un éclair évoquant Flash Gordon par Alex Raymond (1909-1956), et que le cadrage des prises de vue met régulièrement en avant la poitrine de l'héroïne ou son postérieur, sans compter sa tenue qui laisse son nombril à l'air et qui met en valeur son ventre plat. Mais d'un autre côté, ça reste du Warren Ellis, ce qui assure un minimum de qualité. Il se plonge dans sa lecture et commence par une bonne tranche d'exposition sous la forme du dialogue entre Mary Raven et Lionel Crabbe, ce qui permet au scénariste d'expliquer qu'il s'agit d'un passé alternatif et si la conquête de l'espace a bien eu lieu, elle n'a pas apporté les l'aventure escomptée. Dès cette scène, il est rassuré sur le fait que le scénariste n'écrit pas un pastiche, mais une histoire originale, porteuse de désenchantement quant aux lendemains qui chantent promis par l'âge d'or de la science-fiction.
Le lecteur se rend compte qu'effectivement Gianluca Pagliarani affectionne les cadrages suggestifs sur l'héroïne, mais dans le même temps il ne la transforme pas en une poupée siliconée avec une poitrine défiant la gravité, ou avec un postérieur trop pneumatique. Malgré ces cadrages pas toujours judicieux, l'artiste montre une jeune femme qui ne joue pas dans le registre de la séduction. Conformément au scénario, elle consomme de l'alcool pour ses effets anesthésiants. Son langage corporel montre un individu avec une forte détermination, concentré sur son objectif qui est d'éclaircir les circonstances de l'assassinat de son père. De la même manière, les cadrages sur Gayle Ranson dénotent une forme d'attirance régulière du regard vers ses rondeurs, sans non plus qu'elles soient mises au premier plan. Mais les angles de vue inclinés font bien ressortir les reliefs féminins, ce qui n'est pas le cas pour les personnages masculins. Sous réserve que le lecteur ne fasse pas un blocage sur cette forme discrète de fixette, il peut prêter plus d'attention au reste des dessins.
En ce qui concerne les personnages, la qualité de la représentation des visages fluctue d'une case à l'autre, sans que le lecteur ne sache pourquoi Pagliarani et son encreur Chris Dreier ne sont pas constants. Parfois les expressions sont justes et éloquentes ; d'autres fois les visages sont rapidement détourés, avec un manque de finition très surprenant. Pour le reste, ils réalisent un casting d'acteurs dont le lecteur retient aisément les caractéristiques et qu'il reconnaît au premier coup d'œil. Les postures des personnages apparaissent généralement naturelles, et très adaptés à la nature de la séquence. Le lecteur s'en rend d'autant mieux compte que Warren Ellis a intégré de nombreuses scènes de discussion, pas toujours simples à rendre visuellement intéressante, et reposant donc pour une partie significative sur la direction d'acteurs. L'artiste sait faire varier les angles de vue, montrer les arrière-plans, donner des gestes naturels aux personnages pour éviter des plans trop statiques constitués uniquement de têtes en train de parler.
Pagliarani et Dreier ont également fort à faire dans la mesure où il leur appartient de donner à voir cet environnement de science-fiction. Ils conçoivent une forme de rétrofuturisme amalgamant la véritable technologie de l'époque (les années 1950) avec des éléments de science-fiction fortement inspirés et rendant hommage à a science-fiction des années 1940, la composante baroque en moins. En outre, le dessinateur ne s'économise pas sur les décors qui sont représentés dans plus de 95% des cases, ce qui est énorme pour un comics, et ils ne sont pas constitués d'uniquement 2 ou 3 traits qui se croisent. Le lecteur peut ainsi s'installer confortablement dans un fauteuil dans le bureau de Lionel Crabbe et admirer la décoration. Il sent également la boue lui coller aux chaussures alors qu'il arpente les rues d'Ignition City avec Mary Raven. En outre, les décors sont rendus plus consistants par une mise en couleurs un peu sombre, sans exagération systématique des dégradés pour augmenter les reliefs. Le lecteur oublie facilement les cadrages et angles de vue pas indispensables pour apprécier la consistance des environnements qui lui sont montrés et qui font exister ces endroits.
Grâce aux dessins qui lui permettent de se projeter dans chaque lieu, le lecteur n'a pas besoin de déployer des trésors de suspension consentie pour rentrer dans l'histoire. Ill s'implique donc plus facilement dans ces dialogues qui servent à détailler la situation globale, ainsi que les relations préexistantes entre les personnages. Warren Ellis utilise à la fois les conventions de la science-fiction et celles du polar. Cet amalgame s'avère très réussi, dégageant ses saveurs particulières, au fur et à mesure que l'enquête de Mary Raven progresse. Le lecteur fait la connaissance d'individus prisonniers de leur histoire personnelle, en grande partie façonnée par des forces politiques qui les dépassent. Il comprend petit à petit quelles sont les forces en place et les petits trafics juteux. Il voit des représentants de l'humanité continuant à survivre tant bien que mal, malgré les conditions de vie à Ignition City, la corruption, les affaires et une forme de déchéance. De manière littérale, ces personnages ont tutoyé les étoiles, et ils se retrouvent sans moyen de retourner voyager dans l'espace, les yeux encore pleins d'étoile, souffrant d'une forme de sevrage non voulu, sans espoir de retrouver les mêmes sensations, sans produit de substitution. Dans le même temps, l'enquête et la détermination de Mary Raven met à jour ces activités illégales, ces compromissions, cette absence d'espoir, en bousculant des individus qui oscillent entre la passivité et es soubresauts frénétiques du désespoir.
En découvrant l'existence de ce tome, le lecteur part avec des préjugés du fait de l'éditeur qui dispose de moyens limités, et d'un appariement avec un artiste pas forcément en phase avec les intentions du scénariste. Il se rend progressivement compte qu'il ne s'agit pas d'une histoire de fond de tiroir de Warren Ellis, mais d'un polar bien noir sous les apparats d'un récit de science-fiction, et que Gianluca Pagliarani s'est fortement investi pour donner à voir cette ville uchronique, bien complété par une mise en couleurs oins mécanique que d'habitude pour les productions Avatar.
Un changement dans le paradigme
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En 1986, Marvel fêtait ses 25 ans en créant un nouvel univers avec des nouveaux héros : Star Brand, Spitfire, Nightmask, Justice, DP7, Mark Hazzard : Merc, Kickers inc. et Psi-Force. 3 ans et 174 comics après, la porte se refermait sur ce nouvel univers. En 2006, Marvel décide de fêter les 20 ans du New Universe en commandant une nouvelle série reprenant tout à zéro, à Warren Ellis (un formidable générateur d'idées et de concepts comme Planetary, Transmetropolitan, Fell, Thunderbolts).
Tout commence sur notre terre (sans superhéros) en 2006. Un phénomène astrophysique baigne notre planète d'une lumière blanche. Quelques heures plus tard, quelques individus manifestent des capacités surhumaines : un homme a une marque en forme d'étoile sur la main et émet des décharges d'énergie, un autre qui était comateux peut léviter et créer des armes tranchantes à base de lumière solide, une femme voyage dans une dimension conceptuelle, une autre parle aux machines électroniques. Un archéologue découvre les restes d'une cité antique possédant une technologie restant à construire de nos jours. Un shaman indien a des visions des 4 humains ayant acquis des pouvoirs. L'armée américaine et les agences de renseignement cherchent à maîtriser ces phénomènes et s'appuient sur des protocoles rédigés lors de la précédente manifestation de pouvoirs dans les années 1950.
Warren Ellis reprend quelques uns des concepts du New Universe en les intégrant dans une intrigue globale ingénieuse et très prenante. Il repart à zéro en titillant les vagues souvenirs qu'on put garder les lecteurs de l'époque. Le scénario mêle habilement l'émergence des pouvoirs avec des situations individuelles complexes, et la montée logique de la paranoïa dans les agences gouvernementales très inquiètes.
Cette histoire est illustrée par Salvador Larroca dans un style très réaliste, rehaussé par une mise en couleurs très intelligente de Jason Keith. Chacun des personnages semble pouvoir apparaître au détour d'une rue ou dans le métro (même si le dessinateur a choisi quelques modèles tels que Johnny Depp et Angelina Jolie). Les scènes en décor naturel sont superbes et mettent bien en avant la nature. Chaque personnage est facilement reconnaissable. Les scènes d'action dégagent une énergie convaincante, avec une scène assez gore. Enfin il utilise intelligemment et avec parcimonie l'ordinateur pour insérer quelques fonds photographiques pertinents.
J'ai lu ce tome d'une seule traite, et c'était très divertissant et intriguant. Ce qui me retient d'attribuer une cinquième étoile, c'est que l'ordinateur de Warren Ellis a rendu l'âme en cours de conception de l'histoire, ce qui a entraîné la perte de toutes ses notes. Du coup, ce tome comprend les 6 premiers épisodes d'une histoire dont on peut craindre qu'elle ne connaîtra jamais de fin, car il a préféré accorder toute son attention à un autre projet : Astonishing X-Men : Boîte à fantômes.
Alors oui, le graphisme est un peu basique / simpliste.
Mais quel régal! Cette mangaka japonaise nous décrit par le menu sa découverte des us et coutumes de la capitale française de son point de vue d'étrangère, et c'est très très drôle, par son talent de mettre en exergue ce qui est à ses yeux des bizarreries ou roublardises auxquelles nous nous sommes (hélas) habitués.
C'est aussi un peu une capsule temporelle car certains éléments on bien changé en une décennie (en effet, l’œuvre date de 2013-2014). Mais dans l'ensemble cela reste toujours actuel.
Je recommande vivement pour quiconque voudrait passer un moment de bonne humeur non feinte :)
C’est une série sympathique, amusante.
Nous suivons les aventures de deux flics de Los Angeles qui – c’est le moins qu’on puisse dire – s’affranchissent largement de leurs obligations légales et morales. Magouilles, trafics en tous genres leur permettent d’améliorer leur ordinaire.
Le ton employé est efficace, ménage régulièrement des surprises : un humour potache, du second degré cynique aèrent et rendent vivantes ces aventures. Quelques personnages secondaires (le maire de LA, un copain producteur – tous les deux un peu obsédés, scatos et immatures ; un commerçant mafieux embauchant nos héros, et qui s’avère être un boucher dans tous les sens du terme, massacrant à tout va) ajoutent quelques touches un peu trash au niveau des dialogues et situations.
L’ensemble est rythmé, et les bons mots fusent, on ne s’ennuie pas.
Le dessin de Lieber n’est pas vraiment fouillé (idem pour la colorisation de Hill), mais ça passe et c’est très lisible.
Par contre, aucune nouvelle depuis la parution du troisième tome en 2021, faut-il craindre un abandon de la série (surtout qu’on attend de savoir qui a tué la starlette, et que le troisième tome se conclut sur un gros cliffhanger) ?
Toujours est-il que, pour le moment, c’est une lecture rythmée, souvent drôle, pas prise de tête, avec parfois des airs de défouloir pas désagréable.
Note réelle 3,5/5.
Un thriller haletant du début à la fin. Au fil des tomes, le rythme ne décélère pas mais progressivement la psychologie des acteurs se précise. Dylan, un étudiant peu motivé, décide de mettre fin à ses jours. Il se rate et c’est à ce moment qu’un démon lui apparaît et passe un marché avec lui. Alors que Dylan, personnage ambivalent entre meurtrier et justicier, s’attache à respecter contraint et forcé le deal passé avec le démon, et tue un sale type chaque mois, il attire l’attention sur lui et devient à son tour un homme à abattre. Comment va se terminer cette fuite en avant meurtrière ? D’où vient ce mystérieux démon ? Quels secrets protège Dylan ? Remontant peu à peu le fil de la vie de Dylan, on finit par découvrir le fin mot de l’histoire. Un album que je classerais tout en haut de la pile des meilleures séries que j’ai lues.
Il ne faut pas réveiller l'eau qui dort.
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Paul Moses était un agent de terrain de la CIA. Il a effectué de nombreuses missions d'exécutions sommaires pour asseoir les intérêts de son pays de par le monde. Maintenant, il est retraité. Il vit dans une luxueuse villa éloignée du monde, seul.
Le nouveau président de la CIA a droit à plusieurs épreuves de bizutage dont le visionnage des exploits passés de cet agent très efficace. Il décide que la CIA ne peut pas laisser une telle relique du passé en vie, Paul Moses est une preuve vivante de trop d'exactions. le récit raconte les suites de cette décision.
RED comprend les 3 épisodes de la minisérie de 2003, ainsi que les esquisses préparatoires de Cully Hamner et l'intégralité du script de Warren Ellis pour le premier épisode. Sur les 128 pages de ce tome, la bande dessinée proprement dite en occupe 66, soit les 3 épisodes de 22 pages.
Une bonne moitié des pages est dépourvue de textes ou de bulles. RED se lit comme un film d'action très violent et très rapide. Les quelques éléments de contexte sont répartis entre chaque séquence d'action. La personnalité de Paul Moses transparaît au travers de quelques dialogues très secs et des scènes d'actions. Sa propension à tuer tout le monde empêche le lecteur de le voir comme un héros, ou comme un antihéros. Il a un métier, il le fait bien, il y a un prix à payer et un fardeau moral terrible à porter.
Le scénario est entièrement linéaire, un peu prévisible avec un niveau de violence très supérieur à la moyenne et une absence de pitié. Il n'est guère surprenant qu'il ait été transformé, en 2010, en un film d'action interprété par Bruce Willis, John Malkovich, Morgan Freeman et Helen Mirren.
À la lecture, le scénario de Warren Ellis est très concis, avec quelques indications sur le découpage des cases et sur contenu des décors. le fait que le résultat soit aussi efficace et prenant doit beaucoup au dessinateur : Cully Hamner. Il a choisi un style simple et direct sans fioritures, influencé par la bande dessinée européenne. Il a consacré beaucoup d'efforts à faire, de chaque endroit, un lieu réaliste et reconnaissable.
À ce titre la maison de Paul Moses est remarquable : il s'agit d'une bâtisse qui mélange la pierre et la brique, avec des aménagements spacieux et une décoration d'intérieur qui indique que son occupant a beaucoup voyagé. Il a une aptitude remarquable à hiérarchiser les éléments dans une case. Les personnages ressortent toujours en premier plan pour une lisibilité maximale, et la rétine peut ensuite observer les détails des aménagements ou des outils. le deuxième point de Hamner se voit dans l'expressivité des visages, ainsi que le langage corporel des individus. le visage de Paul Moses est marqué par le temps et les sentiments qu'il exprime appartiennent bien à un être humain ayant plusieurs années d'expérience. Cully Hamner dessine des visages tout en retenue pour mieux y inscrire des nuances. La gestuelle des personnages permet à la fois de fournir un complément d'information sur leur état d'esprit, et également de transformer ces séquences de dialogues en de vraies scènes jouées par des acteurs.
Il y a bien quelques petits défauts ici et là : un porte couteau qui semble étrangement fourni sur le plan de travail de la cuisine, Paul Moses qui bouge plus vite qu'une balle de revolver parce que Hamner n'a pas bien mis en images le script d'Ellis, un mur regorgeant de trop d'outils du même type. Mais il s'agit de défauts mineurs.
RED se lit très vite du fait de sa faible pagination et procure les sensations d'un film violent et sans pitié. Le point de vue politique exprimé reste très superficiel comme souvent dans les récits de Warren Ellis. le travail de Cully Hamner est remarquable par sa précision et sa sécheresse.
Course-poursuite meurtrière
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 7 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, écrits par Warren Ellis, dessinés encrés et mis en couleurs par Jason Howard. Seul le lettrage a été réalisé par le studio Fonografiks. Howard a réalisé les couvertures originales, ainsi qu'une couverture variante pour chaque épisode, chacune dans le style d'un artiste différent, à savoir Todd McFarlane, Mike Mignola, Katsuhiro Otomo, Bruce Timm, Stephen Platt, Frank Miller, Dave Johnson.
2 hommes se trouvent dans une pièce servant de lieu d'interrogatoire, avec juste une table et deux chaises. Sur l'une d'elle est assis Mike Blackburn, nu menottes aux poignets, un éclaireur en provenance de la Terre. de l'autre côté de la table, un soldat se tient debout et lui promet qu'il finira par tout lui dire. Mike Blackburn déclare qu'il répondra bien volontiers à toutes les questions car il sait que sinon il sera torturé et qu'il finira de toutes les manières par tout lâcher. Il en profite pour demander à son interrogateur s'il veut bien lui rouler une clope. Pour répondre à la question, il explique qu'il a été missionné pour espionner cette colonie humaine implantée sur une exoplanète, fondée par une exploration spatiale datant de 1920 et réalisée par un groupe de savants indépendants. Il ajoute qu'il a été envoyé pour effectuer une mission de reconnaissance et établir une tête de pont pour une expédition militaire imminente. Son geôlier accède à sa requête de lui rouler une cigarette, estimant qu'il l'a méritée. Blackburn est surpris que le soldat utilise un talkie-walkie, et il se lance dans la description de ce que fait un téléphone portable, son interlocuteur estimant qu'il le fait marcher.
Mike Blackburn a atteint son objectif : il a assez mis en confiance son interlocuteur pour pouvoir le frapper, l'étrangler avec le lien de ses menottes. Une fois sa besogne accomplie, il récupère les clés de ses menottes et s'en débarrasse, s'habille et s'empare d'un couteau. Il sort de la pièce à interrogatoire et commence à avancer dans le couloir. Il voit un prisonnier éviscéré dans une autre pièce, et avise une prisonnière en bonne santé en train d'attendre dans une cellule. Il ouvre sa porte et lui propose de lui servir de guide pour retrouver son vaisseau sur cette planète qu'il ne connaît pas. Elle précise qu'elle est enfermée suite à plusieurs meurtres, et accepte sa proposition. La fuite peut commencer. Mike Blackburn et Grace Moody sont vite repérés dans les immenses couloirs. Elle n'hésite à foncer vers une fenêtre en tenant Blackburn par la main. Ils sortent à l'air libre, à plusieurs étages de hauteur sur un ponton au bout duquel se trouve une plateforme volante. C'est parti ! Moody & Blackburn sautent dans la sorte de barge de volante, éclatent les crânes des ouvriers et du pilote, en prennent le contrôle et elle commence à prendre feu sous les tirs des militaires et à piquer du nez. La course-poursuite est lancée !
Warren Ellis et Jason Howard avaient déjà travaillé ensemble pour la série Trees, commencée, mais pas terminée, alors qu'ils collaborent pour ce nouveau récit, cette fois-ci complet en 1 tome. S'il connaît un peu le scénariste, le lecteur sait qu'il doit se préparer à une histoire intrigante dont le mécanisme ne se révèle que progressivement, démarrant sur des situations bizarres, et réservant en cours de route des passages muets où le dessinateur porte toute la narration. Avec cette idée préconçue en tête, il cherche l'histoire : un soldat envoyé en reconnaissance par la Terre pour établir une tête de pont sur une planète colonisée des décennies auparavant par un groupe de savants et d'explorateurs ayant eu une chance inconcevable. Il y a bien sûr un despote (le président Barrow) qui n'hésite pas à faire intervenir l'armée pour la lancer aux trousses des 2 fuyards parce qu'il ne faut surtout pas que l'éclaireur retourne à sa base terrestre pour donner des informations à la flotte militaire qui risque revenir pacifier tout ça, ou réaliser une invasion en bonne et due forme. Ce monde extraterrestre ne semble pas si étoffé que ça : Ellis intègre deux ou trois bonnes idées, à commencer par la nourriture qui pousse sur les murs et l'énergie qui est librement disponible et infiniment renouvelable. le dessinateur s'amuse avec des tenues vestimentaires évoquant le début du vingtième siècle et une technologie rétrofuturiste développée à partir de la même époque. Leur blague sur la comparaison entre le talkie-walkie et le téléphone portable fonctionne d'ailleurs très bien.
Le lecteur n'attend pas très longtemps pour découvrir l'autre caractéristique : les pages sans texte. La cinquième page de bande dessinée est muette, alors que Blackburn s'apprête à sortir de la salle d'interrogatoire. Puis la course-poursuite s'engage et les pages 10 à 15 sont également muettes, avec un dessin en double page occupant les pages 10 & 11. Chaque épisode contient des séquences de ce type : course-poursuite muette. le lecteur finit par comprendre qu'il s'agit de la dynamique au cœur du récit. Mike Blackburn fait tout pour rejoindre son vaisseau échoué à Cemetary Beach, et Grace Moody fait de son mieux pour le guider d'un quartier à l'autre, d'un environnement au suivant. Jason Howard réalise des dessins aux contours mal ébarbés. Ils ne donnent pas l'impression d'esquisses mal peaufinées ou de croquis pas finis, mais bien d'un choix esthétique pour rendre compte de l'âpreté de cette planète. Même s'il n'y a qu'à lécher les murs pour se nourrir et à se baisser pour récupérer de l'énergie sous une forme utilisable, la vie est rude. L'artiste utilise majoritairement des teintes grises et vert de gris, ce qui donne une ambiance blafarde à cette planète. Les visages sont un peu exagérés : bien carré pour Mike, bien effilé pour Grace, avec souvent des expressions très intenses du fait qu'ils sont en train de courir sous les balles, ou de sauter d'un engin en mouvement sur un autre. L'artiste ajoute des traits de vitesse ou de mouvement, avec un encrage un peu appuyé, et des tâches comme si les explosions éclaboussaient de travers, comme si l'air est chargé en particules. C'est un monde où il ne fait pas bon vivre, sans même parler de la dictature avec ce président d'opérette et ces soldats évoquant un croisement entre une figurine en plomb et des tueurs sans âme qui ne se posent pas de question.
D'un autre côté, ces caractéristiques de représentation correspondent bien à une course-poursuite effrénée, abrupte et à haut risque. Ce n'est pas une mince affaire pour un dessinateur de BD de rendre vivant ce type d'histoire. Il lui faut éviter de reprendre des cadrages et des postures devenus des clichés, et trouver le bon dosage pour en mettre plein la vue au lecteur tout à l'incitant à lire le plus vite possible. En effet le lecteur maîtrise sa vitesse de progression de case en case, de page en page, et seule la composition des pages et la rapidité de lecture des cases peuvent le faire aller plus vite. Jason Howard est parfaitement rôdé à l'exercice. Ces pages muettes se lisent toutes seules, sans aucun problème de compréhension à quelque moment que ce soit. Il alterne les gros plans sur les individus, les perspectives élargies permettant de savoir qui se dirige vers quoi, les explosions, les tirs de balles, les manœuvres d'évitement… Ça va à 100 à l'heure et les pages se tournent rapidement, tout en conservant une bonne densité d'informations visuelles. Bien évidemment, il doit en passer par quelques clichés, à commencer par les 2 personnages principaux qui évitent les balles avec aisance, les soldats étant vraiment peu compétents au tir à l'arme à feu. Arrivé au milieu de l'histoire, les cases font prendre conscience au lecteur que Moody et Blackburn y vont de bon cœur. Ils n'hésitent jamais à tirer dans le tas, à tuer, à fracasser des crânes, à provoquer des blessures qui font mal. En regardant leur visage, le lecteur y lit une sauvagerie primale. Cela va presque de soi pour Grace Moody qui a été condamnée pour meurtre. Il faut plus de temps pour comprendre pour quelle raison, Mike Blackburn n'a vraiment rien à perdre et se donne sans retenue dans cette avancée pour rejoindre son vaisseau.
Finalement, Warren Ellis prend le temps d'étoffer un petit peu Mike Blackburn, de donner des indications sur les raisons qui font qu'il n'a rien à perdre. D'une certaine manière, Blackburn est un bon soldat, avec des raisons pour l'être. Cela le tire vers le haut et lui donne plus de consistance que le premier héros d'action venu, interchangeable avec des dizaines d'autres. le lecteur ne peut pas cautionner les morts qu'il occasionne en tirant à bout portant sans le moindre remord, mais il peut comprendre pourquoi il se conduit ainsi. Les auteurs ont choisi de faire du président Barrow et du Chef de Vaisseau des méchants d'opérette, avec une mine patibulaire, une tenue de fantoche, colérique pour l'un et froid pour l'autre, des motivations égocentrées. À nouveau, il n'est pas possible de cautionner les moyens qu'ils emploient, mais dans le fond ils ont raison de se démener pour éviter le risque d'être colonisé par une planète mère qui n'a aucune intention de négocier.
En attendant de se remettre à la série Trees, Jason Howard & Warren Ellis se font plaisir avec une histoire peu dense en intrigue, et à haute teneur en action. le scénariste fait plus que le minimum pour créer un prétexte à une course-poursuite échevelée et le dessinateur fait des prouesses pour tenir le lecteur visuellement en haleine. 4 étoiles pour un récit sympathique, mais en deçà de la production habituelle de Warren Ellis.
Science-fiction intelligente
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Ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie initialement parue en 2004/2005. Il constitue une histoire complète et achevée.
Dans 100 ans, sur Europe (l'un des satellites de Jupiter), un vaisseau de reconnaissance s'enfonce sous la couche de glace et découvre des sarcophages abritant chacun une forme de vie humanoïde. Une semaine plus tard, sur Terre à New York, Nathan Kane se rend au départ de la navette pour l'espace. Il est chargé par les Nations Unies de répondre à l'appel des scientifiques dans la station spatiale en orbite au tour d'Europe, ceux qui ont effectué cette découverte.
Lors de son transfert d'un vol à un autre sur Deimos, il est victime d'un attentat contre sa vie. Il s'en sort mais s'interroge sur le motif de cette agression. Arrivé au satellite laboratoire autour d'Europe, les scientifiques lui présentent et lui expliquent l'ensemble des informations disponibles. Ils précisent qu'une station spatiale appartenant à la multinationale Doors (spécialisée dans les technologies de communication) a intercepté leurs relevés télémétriques et que ses salariés s'apprêtent à les prendre de vitesse pour s'emparer de la technologie extraterrestre disponible sous l'épaisse couche de glace.
Il m'aura fallu un peu de temps pour apprendre à apprécier les histoires de Warren Ellis. Cette familiarité acquise et la qualité intrinsèque de cette aventure me font dire qu'il s'agit là d'un excellent récit de science-fiction, et d'un très bon scénario d'Ellis. Il a choisi de privilégier les éléments de science-fiction, en réduisant d'autant la part d'action. Ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas du tout (le dernier épisode est tout entier consacré à l'action et aux affrontements armés), mais plutôt qu'il a accordé un soin particulier à développer les éléments futuristes du récit.
Ce vieux roublard d'Ellis donne une occupation parlante à Nathan Kane pendant les voyages : il lit un vrai livre sur les premiers vols spatiaux, soit ceux de la fin de notre vingtième siècle. du coup, le lecteur perçoit tout de suite la passion d'Ellis pour l'aventure spatiale et éprouve une forte empathie pour ce personnage qui lui-même s'associe au sentiment de respect devant ces aventuriers qui osaient s'élancer dans l'espace à bord de fusées si fragiles. Ensuite, Ellis a bâtit un récit qui comprend un nombre suffisamment conséquents d'éléments pour que son histoire soit entièrement originale, malgré le postulat basique de départ : la découverte d'une nouvelle espèce. Il a effectué les recherches nécessaires pour que sa description d'Europe soit assez proche de la réalité, et non pas un planétoïde générique, sans aucune particularité. Il demande à son lecteur d'accepter la réalité du voyage spatial dans notre système solaire.
A partir de là il a également effectué une projection plausible de l'évolution des relations entre les pouvoirs publics et le secteur privé (le nom Doors/Portes évoquant Windows/Fenêtres), pour un résultat personnel et très savoureux.
Cette histoire profite également énormément de l'équipe d'illustrateurs : Chris Sprouse (dessins) et Karl Story (encrages). Sprouse avait déjà travaillé pour illustrer les aventures de Tom Strong imaginées par Alan Moore ; ce n'est donc pas un amateur ni le premier dessinateur venu. Il utilise un style un peu épuré, à base de formes simples. Il évite les formes torturées ou trop complexifiées afin de faciliter la lecture et l'assimilation visuelle des images par le lecteur.
Parfois ce choix de style peut sembler tout juste suffisant. Je pense en fait uniquement à la séquence d'ouverture sur une première page qui n'est que du bleu avec quelques tâches. Mais pour le reste, c'est un style qui fait apparaître chaque case toute simple, alors que chaque élément est précisément à sa place et que le niveau d'informations visuelles est assez élevé. Sprouse a choisi de privilégier les cases de la largeur de la page (plus de la moitié des cases). Mais il ne s'agit pas ici de glisser une tête au milieu de la case et puis c'est tout (oui, je pense à John Cassaday), Sprouse répartit l'information dans l'ensemble de la case.
Chaque chapitre s'achève sur une page qui reproduit quelques croquis préparatoires qui attestent du travail de conception effectué avant la mise en images de l'histoire proprement dite. le résultat graphique aboutit à des images qui privilégient l'atmosphère de chaque scène, plutôt que l'aspect technologie en folie. le lecteur pourra éventuellement regretter l'aspect un peu top propre sur lui des décors et des vaisseaux. Mais l'histoire d'Ellis ne s'inscrit pas dans la tradition des récits qui mettent en avant les masses laborieuses et l'usure de la technologie face au vide de l'espace.
Warren Ellis (bien épaulé par Chris Sprouse) invite le lecteur dans un récit de science-fiction presqu'à l'ancienne où l'espace recèle des mystères insondables qui ont une incidence sur le sens de la vie humaine. le sens du merveilleux est réveillé avec intelligence, la personnalité des protagonistes est révélée par leurs actions et leurs interactions, l'action ne phagocyte pas le récit et elle sait être à (très) grand spectacle. Ellis sait limiter ses extrapolations technologiques pour ne pas perdre le lecteur ; il réussit même à éviter les longues pages de dialogues. Les illustrations sont au service du récit, avec ce qu'il faut de personnalité et de détails. Un sans faute.
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Comme un oiseau dans un bocal - Portraits de surdoués
On ne présente plus Lou Lubie, qui à l’instar de Nancy Peña, jouit d’une réputation méritée sur le site. Pourtant je n’ai lu cet album que tout récemment via emprunt, lors de sa sortie un trop rapide feuilletage ne m’avait pas emballé graphiquement, je m’étais dit c’est quoi cette tête en poisson bocal ?! On est pas dans Umbrella Academy. Bref no comment sur ma bêtise, c’est franchement bien et l’auteure est définitivement à suivre. Elle possède une patte assez extraordinaire, son style faussement simple et d’une fluidité absolue. Je suis impressionné de la quantité d’infos qu’elle arrive à faire passer sur des sujets complexes de manière didactique et distrayante. Si je regrette un petit manque d’humour et d’émotions cette fois, la lecture n’en reste pas moins de haute volée. Finalement son parti pris graphique est on ne peut plus adéquat. Pas de coup de cœur cette fois mais un tome toujours aussi limpide et intéressant.
Le Loup
Un album remarquable pour un auteur remarquable. Je trouve que c’est sa production la plus abordable de ce que j’appelle « sa trilogie de la montagne », moins intime que Ailefroide et moins fantastique que la dernière reine. Ici il s’attache à la relation complexe entre bergers et loups où se mélange haine et respect. C’est magistral dans le rendu, en quelques pages il donne énormément de clés au lecteur. C’est l’homme contre la nature, l’homme contre la bête, l’homme contre lui même …, une aventure qui tire vers le conte mais que c’est beau et envoûtant. Un album moins épais que ses confrères mais plus lumineux, les couleurs bien sur mais également le fond. Malgré la patte froide de l’auteur, les (re)sentiments sont bien présents, ils sont même magnifiés. Terrible et remarquable.
Ignition city
Clouée au sol - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Il rassemble les 5 épisodes, initialement parus en 2009, écrits par Warren Ellis, dessinés par Gianluca Pagliarani, encrés par Chris Drier, avec une mise en couleurs réalisée par le studio Digikore. À Berlin en 1956 (dans une Histoire alternative), Mary Raven est en train de s'entretenir avec Lionel Crabbe (surnommé Buster) sur l'état du monde, le choix des nations de renoncer l'une après l'autre à l'exploration spatiale. Arthur Raven (surnommé Rock, le propre père de Mary) a été un de ces explorateurs spatiaux qui a établi un contact avec des races extraterrestres, qui ont abouti à des échanges commerciaux. Il est mort récemment, assassiné dans son lit. Mary Raven a décidé d'aller récupérer les affaires de son père à Ignition City, car elle sait que sa mère ne s'en occupera pas, divorcée depuis plusieurs années. Elle n'a pas beaucoup d'autres perspectives car le gouvernement a confisqué son vaisseau spatial, et c'était sa vocation depuis sa plus tendre enfance. Ignition City est construite sur une île artificielle qui comprend également plusieurs spatioports. Elle s'y rend avec son propre aéronef. À la douane, l'employé inspecte ses affaires et lui confisque son arme à feu. Sur place, Lightning Bowman est en train de passer aux toilettes, mais il n'arrive à faire que des petites crottes de lapin, à cause d'une alimentation exclusivement à base de pilules alimentaires. Il jette le produit de son excrétion par la fenêtre, et les crottes tombent sur la combinaison de Yuri Gagarine qui piquait un roupillon dans la rue. Lightning Bowman se rend au bar de Gayle Ranson pour descendre sa bouteille de whisky quotidienne. Gayle demande à Piet Vanderkirk de sortir pour réceptionner l'arrivage de marchandise, en particulier le chargement d'eau potable, en lui demandant de vérifier que le responsable du convoi n'a pas trafiqué les niveaux comme la fois précédente. La prise en charge se passe mal, et Vanderkirk abat 2 individus dont le responsable du convoi. Mary Raven arrive sur ces entrefaites pour prendre un verre au bar et commencer à poser des questions sur les circonstances de la mort de son père. Peu de temps après le Marshall Pomeroy arrive pour tirer au clair la mort de 2 des convoyeurs, et récupérer un pot-de-vin supplémentaire pour fermer les yeux. Lorsqu'il découvre cette histoire complète publiée par Avatar, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il bénéficie d'une belle couverture évoquant la manière de peindre d'Alex Ross, ainsi qu'une forme de science-fiction des années 1940, avec un bel héros et son jet-pack. Mais c'est la belle dame qui occupe le premier plan et qui tient une arme dans la main. Il se rend vite compte que l'artiste qui a été affecté sur la série est de nationalité italienne, ce qui laisse supposer un montage de la part de l'éditeur pour faire baisser les coûts de mise en images du scénario. En feuilletant rapidement le tome pour se faire une idée, il constate qu'il y a bien un personnage qui porte un maillot avec un éclair évoquant Flash Gordon par Alex Raymond (1909-1956), et que le cadrage des prises de vue met régulièrement en avant la poitrine de l'héroïne ou son postérieur, sans compter sa tenue qui laisse son nombril à l'air et qui met en valeur son ventre plat. Mais d'un autre côté, ça reste du Warren Ellis, ce qui assure un minimum de qualité. Il se plonge dans sa lecture et commence par une bonne tranche d'exposition sous la forme du dialogue entre Mary Raven et Lionel Crabbe, ce qui permet au scénariste d'expliquer qu'il s'agit d'un passé alternatif et si la conquête de l'espace a bien eu lieu, elle n'a pas apporté les l'aventure escomptée. Dès cette scène, il est rassuré sur le fait que le scénariste n'écrit pas un pastiche, mais une histoire originale, porteuse de désenchantement quant aux lendemains qui chantent promis par l'âge d'or de la science-fiction. Le lecteur se rend compte qu'effectivement Gianluca Pagliarani affectionne les cadrages suggestifs sur l'héroïne, mais dans le même temps il ne la transforme pas en une poupée siliconée avec une poitrine défiant la gravité, ou avec un postérieur trop pneumatique. Malgré ces cadrages pas toujours judicieux, l'artiste montre une jeune femme qui ne joue pas dans le registre de la séduction. Conformément au scénario, elle consomme de l'alcool pour ses effets anesthésiants. Son langage corporel montre un individu avec une forte détermination, concentré sur son objectif qui est d'éclaircir les circonstances de l'assassinat de son père. De la même manière, les cadrages sur Gayle Ranson dénotent une forme d'attirance régulière du regard vers ses rondeurs, sans non plus qu'elles soient mises au premier plan. Mais les angles de vue inclinés font bien ressortir les reliefs féminins, ce qui n'est pas le cas pour les personnages masculins. Sous réserve que le lecteur ne fasse pas un blocage sur cette forme discrète de fixette, il peut prêter plus d'attention au reste des dessins. En ce qui concerne les personnages, la qualité de la représentation des visages fluctue d'une case à l'autre, sans que le lecteur ne sache pourquoi Pagliarani et son encreur Chris Dreier ne sont pas constants. Parfois les expressions sont justes et éloquentes ; d'autres fois les visages sont rapidement détourés, avec un manque de finition très surprenant. Pour le reste, ils réalisent un casting d'acteurs dont le lecteur retient aisément les caractéristiques et qu'il reconnaît au premier coup d'œil. Les postures des personnages apparaissent généralement naturelles, et très adaptés à la nature de la séquence. Le lecteur s'en rend d'autant mieux compte que Warren Ellis a intégré de nombreuses scènes de discussion, pas toujours simples à rendre visuellement intéressante, et reposant donc pour une partie significative sur la direction d'acteurs. L'artiste sait faire varier les angles de vue, montrer les arrière-plans, donner des gestes naturels aux personnages pour éviter des plans trop statiques constitués uniquement de têtes en train de parler. Pagliarani et Dreier ont également fort à faire dans la mesure où il leur appartient de donner à voir cet environnement de science-fiction. Ils conçoivent une forme de rétrofuturisme amalgamant la véritable technologie de l'époque (les années 1950) avec des éléments de science-fiction fortement inspirés et rendant hommage à a science-fiction des années 1940, la composante baroque en moins. En outre, le dessinateur ne s'économise pas sur les décors qui sont représentés dans plus de 95% des cases, ce qui est énorme pour un comics, et ils ne sont pas constitués d'uniquement 2 ou 3 traits qui se croisent. Le lecteur peut ainsi s'installer confortablement dans un fauteuil dans le bureau de Lionel Crabbe et admirer la décoration. Il sent également la boue lui coller aux chaussures alors qu'il arpente les rues d'Ignition City avec Mary Raven. En outre, les décors sont rendus plus consistants par une mise en couleurs un peu sombre, sans exagération systématique des dégradés pour augmenter les reliefs. Le lecteur oublie facilement les cadrages et angles de vue pas indispensables pour apprécier la consistance des environnements qui lui sont montrés et qui font exister ces endroits. Grâce aux dessins qui lui permettent de se projeter dans chaque lieu, le lecteur n'a pas besoin de déployer des trésors de suspension consentie pour rentrer dans l'histoire. Ill s'implique donc plus facilement dans ces dialogues qui servent à détailler la situation globale, ainsi que les relations préexistantes entre les personnages. Warren Ellis utilise à la fois les conventions de la science-fiction et celles du polar. Cet amalgame s'avère très réussi, dégageant ses saveurs particulières, au fur et à mesure que l'enquête de Mary Raven progresse. Le lecteur fait la connaissance d'individus prisonniers de leur histoire personnelle, en grande partie façonnée par des forces politiques qui les dépassent. Il comprend petit à petit quelles sont les forces en place et les petits trafics juteux. Il voit des représentants de l'humanité continuant à survivre tant bien que mal, malgré les conditions de vie à Ignition City, la corruption, les affaires et une forme de déchéance. De manière littérale, ces personnages ont tutoyé les étoiles, et ils se retrouvent sans moyen de retourner voyager dans l'espace, les yeux encore pleins d'étoile, souffrant d'une forme de sevrage non voulu, sans espoir de retrouver les mêmes sensations, sans produit de substitution. Dans le même temps, l'enquête et la détermination de Mary Raven met à jour ces activités illégales, ces compromissions, cette absence d'espoir, en bousculant des individus qui oscillent entre la passivité et es soubresauts frénétiques du désespoir. En découvrant l'existence de ce tome, le lecteur part avec des préjugés du fait de l'éditeur qui dispose de moyens limités, et d'un appariement avec un artiste pas forcément en phase avec les intentions du scénariste. Il se rend progressivement compte qu'il ne s'agit pas d'une histoire de fond de tiroir de Warren Ellis, mais d'un polar bien noir sous les apparats d'un récit de science-fiction, et que Gianluca Pagliarani s'est fortement investi pour donner à voir cette ville uchronique, bien complété par une mise en couleurs oins mécanique que d'habitude pour les productions Avatar.
NéoUniversel
Un changement dans le paradigme - En 1986, Marvel fêtait ses 25 ans en créant un nouvel univers avec des nouveaux héros : Star Brand, Spitfire, Nightmask, Justice, DP7, Mark Hazzard : Merc, Kickers inc. et Psi-Force. 3 ans et 174 comics après, la porte se refermait sur ce nouvel univers. En 2006, Marvel décide de fêter les 20 ans du New Universe en commandant une nouvelle série reprenant tout à zéro, à Warren Ellis (un formidable générateur d'idées et de concepts comme Planetary, Transmetropolitan, Fell, Thunderbolts). Tout commence sur notre terre (sans superhéros) en 2006. Un phénomène astrophysique baigne notre planète d'une lumière blanche. Quelques heures plus tard, quelques individus manifestent des capacités surhumaines : un homme a une marque en forme d'étoile sur la main et émet des décharges d'énergie, un autre qui était comateux peut léviter et créer des armes tranchantes à base de lumière solide, une femme voyage dans une dimension conceptuelle, une autre parle aux machines électroniques. Un archéologue découvre les restes d'une cité antique possédant une technologie restant à construire de nos jours. Un shaman indien a des visions des 4 humains ayant acquis des pouvoirs. L'armée américaine et les agences de renseignement cherchent à maîtriser ces phénomènes et s'appuient sur des protocoles rédigés lors de la précédente manifestation de pouvoirs dans les années 1950. Warren Ellis reprend quelques uns des concepts du New Universe en les intégrant dans une intrigue globale ingénieuse et très prenante. Il repart à zéro en titillant les vagues souvenirs qu'on put garder les lecteurs de l'époque. Le scénario mêle habilement l'émergence des pouvoirs avec des situations individuelles complexes, et la montée logique de la paranoïa dans les agences gouvernementales très inquiètes. Cette histoire est illustrée par Salvador Larroca dans un style très réaliste, rehaussé par une mise en couleurs très intelligente de Jason Keith. Chacun des personnages semble pouvoir apparaître au détour d'une rue ou dans le métro (même si le dessinateur a choisi quelques modèles tels que Johnny Depp et Angelina Jolie). Les scènes en décor naturel sont superbes et mettent bien en avant la nature. Chaque personnage est facilement reconnaissable. Les scènes d'action dégagent une énergie convaincante, avec une scène assez gore. Enfin il utilise intelligemment et avec parcimonie l'ordinateur pour insérer quelques fonds photographiques pertinents. J'ai lu ce tome d'une seule traite, et c'était très divertissant et intriguant. Ce qui me retient d'attribuer une cinquième étoile, c'est que l'ordinateur de Warren Ellis a rendu l'âme en cours de conception de l'histoire, ce qui a entraîné la perte de toutes ses notes. Du coup, ce tome comprend les 6 premiers épisodes d'une histoire dont on peut craindre qu'elle ne connaîtra jamais de fin, car il a préféré accorder toute son attention à un autre projet : Astonishing X-Men : Boîte à fantômes.
Un pigeon à Paris
Alors oui, le graphisme est un peu basique / simpliste. Mais quel régal! Cette mangaka japonaise nous décrit par le menu sa découverte des us et coutumes de la capitale française de son point de vue d'étrangère, et c'est très très drôle, par son talent de mettre en exergue ce qui est à ses yeux des bizarreries ou roublardises auxquelles nous nous sommes (hélas) habitués. C'est aussi un peu une capsule temporelle car certains éléments on bien changé en une décennie (en effet, l’œuvre date de 2013-2014). Mais dans l'ensemble cela reste toujours actuel. Je recommande vivement pour quiconque voudrait passer un moment de bonne humeur non feinte :)
The Fix
C’est une série sympathique, amusante. Nous suivons les aventures de deux flics de Los Angeles qui – c’est le moins qu’on puisse dire – s’affranchissent largement de leurs obligations légales et morales. Magouilles, trafics en tous genres leur permettent d’améliorer leur ordinaire. Le ton employé est efficace, ménage régulièrement des surprises : un humour potache, du second degré cynique aèrent et rendent vivantes ces aventures. Quelques personnages secondaires (le maire de LA, un copain producteur – tous les deux un peu obsédés, scatos et immatures ; un commerçant mafieux embauchant nos héros, et qui s’avère être un boucher dans tous les sens du terme, massacrant à tout va) ajoutent quelques touches un peu trash au niveau des dialogues et situations. L’ensemble est rythmé, et les bons mots fusent, on ne s’ennuie pas. Le dessin de Lieber n’est pas vraiment fouillé (idem pour la colorisation de Hill), mais ça passe et c’est très lisible. Par contre, aucune nouvelle depuis la parution du troisième tome en 2021, faut-il craindre un abandon de la série (surtout qu’on attend de savoir qui a tué la starlette, et que le troisième tome se conclut sur un gros cliffhanger) ? Toujours est-il que, pour le moment, c’est une lecture rythmée, souvent drôle, pas prise de tête, avec parfois des airs de défouloir pas désagréable. Note réelle 3,5/5.
Kill or be killed
Un thriller haletant du début à la fin. Au fil des tomes, le rythme ne décélère pas mais progressivement la psychologie des acteurs se précise. Dylan, un étudiant peu motivé, décide de mettre fin à ses jours. Il se rate et c’est à ce moment qu’un démon lui apparaît et passe un marché avec lui. Alors que Dylan, personnage ambivalent entre meurtrier et justicier, s’attache à respecter contraint et forcé le deal passé avec le démon, et tue un sale type chaque mois, il attire l’attention sur lui et devient à son tour un homme à abattre. Comment va se terminer cette fuite en avant meurtrière ? D’où vient ce mystérieux démon ? Quels secrets protège Dylan ? Remontant peu à peu le fil de la vie de Dylan, on finit par découvrir le fin mot de l’histoire. Un album que je classerais tout en haut de la pile des meilleures séries que j’ai lues.
Red
Il ne faut pas réveiller l'eau qui dort. - Paul Moses était un agent de terrain de la CIA. Il a effectué de nombreuses missions d'exécutions sommaires pour asseoir les intérêts de son pays de par le monde. Maintenant, il est retraité. Il vit dans une luxueuse villa éloignée du monde, seul. Le nouveau président de la CIA a droit à plusieurs épreuves de bizutage dont le visionnage des exploits passés de cet agent très efficace. Il décide que la CIA ne peut pas laisser une telle relique du passé en vie, Paul Moses est une preuve vivante de trop d'exactions. le récit raconte les suites de cette décision. RED comprend les 3 épisodes de la minisérie de 2003, ainsi que les esquisses préparatoires de Cully Hamner et l'intégralité du script de Warren Ellis pour le premier épisode. Sur les 128 pages de ce tome, la bande dessinée proprement dite en occupe 66, soit les 3 épisodes de 22 pages. Une bonne moitié des pages est dépourvue de textes ou de bulles. RED se lit comme un film d'action très violent et très rapide. Les quelques éléments de contexte sont répartis entre chaque séquence d'action. La personnalité de Paul Moses transparaît au travers de quelques dialogues très secs et des scènes d'actions. Sa propension à tuer tout le monde empêche le lecteur de le voir comme un héros, ou comme un antihéros. Il a un métier, il le fait bien, il y a un prix à payer et un fardeau moral terrible à porter. Le scénario est entièrement linéaire, un peu prévisible avec un niveau de violence très supérieur à la moyenne et une absence de pitié. Il n'est guère surprenant qu'il ait été transformé, en 2010, en un film d'action interprété par Bruce Willis, John Malkovich, Morgan Freeman et Helen Mirren. À la lecture, le scénario de Warren Ellis est très concis, avec quelques indications sur le découpage des cases et sur contenu des décors. le fait que le résultat soit aussi efficace et prenant doit beaucoup au dessinateur : Cully Hamner. Il a choisi un style simple et direct sans fioritures, influencé par la bande dessinée européenne. Il a consacré beaucoup d'efforts à faire, de chaque endroit, un lieu réaliste et reconnaissable. À ce titre la maison de Paul Moses est remarquable : il s'agit d'une bâtisse qui mélange la pierre et la brique, avec des aménagements spacieux et une décoration d'intérieur qui indique que son occupant a beaucoup voyagé. Il a une aptitude remarquable à hiérarchiser les éléments dans une case. Les personnages ressortent toujours en premier plan pour une lisibilité maximale, et la rétine peut ensuite observer les détails des aménagements ou des outils. le deuxième point de Hamner se voit dans l'expressivité des visages, ainsi que le langage corporel des individus. le visage de Paul Moses est marqué par le temps et les sentiments qu'il exprime appartiennent bien à un être humain ayant plusieurs années d'expérience. Cully Hamner dessine des visages tout en retenue pour mieux y inscrire des nuances. La gestuelle des personnages permet à la fois de fournir un complément d'information sur leur état d'esprit, et également de transformer ces séquences de dialogues en de vraies scènes jouées par des acteurs. Il y a bien quelques petits défauts ici et là : un porte couteau qui semble étrangement fourni sur le plan de travail de la cuisine, Paul Moses qui bouge plus vite qu'une balle de revolver parce que Hamner n'a pas bien mis en images le script d'Ellis, un mur regorgeant de trop d'outils du même type. Mais il s'agit de défauts mineurs. RED se lit très vite du fait de sa faible pagination et procure les sensations d'un film violent et sans pitié. Le point de vue politique exprimé reste très superficiel comme souvent dans les récits de Warren Ellis. le travail de Cully Hamner est remarquable par sa précision et sa sécheresse.
Cemetery Beach
Course-poursuite meurtrière - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 7 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, écrits par Warren Ellis, dessinés encrés et mis en couleurs par Jason Howard. Seul le lettrage a été réalisé par le studio Fonografiks. Howard a réalisé les couvertures originales, ainsi qu'une couverture variante pour chaque épisode, chacune dans le style d'un artiste différent, à savoir Todd McFarlane, Mike Mignola, Katsuhiro Otomo, Bruce Timm, Stephen Platt, Frank Miller, Dave Johnson. 2 hommes se trouvent dans une pièce servant de lieu d'interrogatoire, avec juste une table et deux chaises. Sur l'une d'elle est assis Mike Blackburn, nu menottes aux poignets, un éclaireur en provenance de la Terre. de l'autre côté de la table, un soldat se tient debout et lui promet qu'il finira par tout lui dire. Mike Blackburn déclare qu'il répondra bien volontiers à toutes les questions car il sait que sinon il sera torturé et qu'il finira de toutes les manières par tout lâcher. Il en profite pour demander à son interrogateur s'il veut bien lui rouler une clope. Pour répondre à la question, il explique qu'il a été missionné pour espionner cette colonie humaine implantée sur une exoplanète, fondée par une exploration spatiale datant de 1920 et réalisée par un groupe de savants indépendants. Il ajoute qu'il a été envoyé pour effectuer une mission de reconnaissance et établir une tête de pont pour une expédition militaire imminente. Son geôlier accède à sa requête de lui rouler une cigarette, estimant qu'il l'a méritée. Blackburn est surpris que le soldat utilise un talkie-walkie, et il se lance dans la description de ce que fait un téléphone portable, son interlocuteur estimant qu'il le fait marcher. Mike Blackburn a atteint son objectif : il a assez mis en confiance son interlocuteur pour pouvoir le frapper, l'étrangler avec le lien de ses menottes. Une fois sa besogne accomplie, il récupère les clés de ses menottes et s'en débarrasse, s'habille et s'empare d'un couteau. Il sort de la pièce à interrogatoire et commence à avancer dans le couloir. Il voit un prisonnier éviscéré dans une autre pièce, et avise une prisonnière en bonne santé en train d'attendre dans une cellule. Il ouvre sa porte et lui propose de lui servir de guide pour retrouver son vaisseau sur cette planète qu'il ne connaît pas. Elle précise qu'elle est enfermée suite à plusieurs meurtres, et accepte sa proposition. La fuite peut commencer. Mike Blackburn et Grace Moody sont vite repérés dans les immenses couloirs. Elle n'hésite à foncer vers une fenêtre en tenant Blackburn par la main. Ils sortent à l'air libre, à plusieurs étages de hauteur sur un ponton au bout duquel se trouve une plateforme volante. C'est parti ! Moody & Blackburn sautent dans la sorte de barge de volante, éclatent les crânes des ouvriers et du pilote, en prennent le contrôle et elle commence à prendre feu sous les tirs des militaires et à piquer du nez. La course-poursuite est lancée ! Warren Ellis et Jason Howard avaient déjà travaillé ensemble pour la série Trees, commencée, mais pas terminée, alors qu'ils collaborent pour ce nouveau récit, cette fois-ci complet en 1 tome. S'il connaît un peu le scénariste, le lecteur sait qu'il doit se préparer à une histoire intrigante dont le mécanisme ne se révèle que progressivement, démarrant sur des situations bizarres, et réservant en cours de route des passages muets où le dessinateur porte toute la narration. Avec cette idée préconçue en tête, il cherche l'histoire : un soldat envoyé en reconnaissance par la Terre pour établir une tête de pont sur une planète colonisée des décennies auparavant par un groupe de savants et d'explorateurs ayant eu une chance inconcevable. Il y a bien sûr un despote (le président Barrow) qui n'hésite pas à faire intervenir l'armée pour la lancer aux trousses des 2 fuyards parce qu'il ne faut surtout pas que l'éclaireur retourne à sa base terrestre pour donner des informations à la flotte militaire qui risque revenir pacifier tout ça, ou réaliser une invasion en bonne et due forme. Ce monde extraterrestre ne semble pas si étoffé que ça : Ellis intègre deux ou trois bonnes idées, à commencer par la nourriture qui pousse sur les murs et l'énergie qui est librement disponible et infiniment renouvelable. le dessinateur s'amuse avec des tenues vestimentaires évoquant le début du vingtième siècle et une technologie rétrofuturiste développée à partir de la même époque. Leur blague sur la comparaison entre le talkie-walkie et le téléphone portable fonctionne d'ailleurs très bien. Le lecteur n'attend pas très longtemps pour découvrir l'autre caractéristique : les pages sans texte. La cinquième page de bande dessinée est muette, alors que Blackburn s'apprête à sortir de la salle d'interrogatoire. Puis la course-poursuite s'engage et les pages 10 à 15 sont également muettes, avec un dessin en double page occupant les pages 10 & 11. Chaque épisode contient des séquences de ce type : course-poursuite muette. le lecteur finit par comprendre qu'il s'agit de la dynamique au cœur du récit. Mike Blackburn fait tout pour rejoindre son vaisseau échoué à Cemetary Beach, et Grace Moody fait de son mieux pour le guider d'un quartier à l'autre, d'un environnement au suivant. Jason Howard réalise des dessins aux contours mal ébarbés. Ils ne donnent pas l'impression d'esquisses mal peaufinées ou de croquis pas finis, mais bien d'un choix esthétique pour rendre compte de l'âpreté de cette planète. Même s'il n'y a qu'à lécher les murs pour se nourrir et à se baisser pour récupérer de l'énergie sous une forme utilisable, la vie est rude. L'artiste utilise majoritairement des teintes grises et vert de gris, ce qui donne une ambiance blafarde à cette planète. Les visages sont un peu exagérés : bien carré pour Mike, bien effilé pour Grace, avec souvent des expressions très intenses du fait qu'ils sont en train de courir sous les balles, ou de sauter d'un engin en mouvement sur un autre. L'artiste ajoute des traits de vitesse ou de mouvement, avec un encrage un peu appuyé, et des tâches comme si les explosions éclaboussaient de travers, comme si l'air est chargé en particules. C'est un monde où il ne fait pas bon vivre, sans même parler de la dictature avec ce président d'opérette et ces soldats évoquant un croisement entre une figurine en plomb et des tueurs sans âme qui ne se posent pas de question. D'un autre côté, ces caractéristiques de représentation correspondent bien à une course-poursuite effrénée, abrupte et à haut risque. Ce n'est pas une mince affaire pour un dessinateur de BD de rendre vivant ce type d'histoire. Il lui faut éviter de reprendre des cadrages et des postures devenus des clichés, et trouver le bon dosage pour en mettre plein la vue au lecteur tout à l'incitant à lire le plus vite possible. En effet le lecteur maîtrise sa vitesse de progression de case en case, de page en page, et seule la composition des pages et la rapidité de lecture des cases peuvent le faire aller plus vite. Jason Howard est parfaitement rôdé à l'exercice. Ces pages muettes se lisent toutes seules, sans aucun problème de compréhension à quelque moment que ce soit. Il alterne les gros plans sur les individus, les perspectives élargies permettant de savoir qui se dirige vers quoi, les explosions, les tirs de balles, les manœuvres d'évitement… Ça va à 100 à l'heure et les pages se tournent rapidement, tout en conservant une bonne densité d'informations visuelles. Bien évidemment, il doit en passer par quelques clichés, à commencer par les 2 personnages principaux qui évitent les balles avec aisance, les soldats étant vraiment peu compétents au tir à l'arme à feu. Arrivé au milieu de l'histoire, les cases font prendre conscience au lecteur que Moody et Blackburn y vont de bon cœur. Ils n'hésitent jamais à tirer dans le tas, à tuer, à fracasser des crânes, à provoquer des blessures qui font mal. En regardant leur visage, le lecteur y lit une sauvagerie primale. Cela va presque de soi pour Grace Moody qui a été condamnée pour meurtre. Il faut plus de temps pour comprendre pour quelle raison, Mike Blackburn n'a vraiment rien à perdre et se donne sans retenue dans cette avancée pour rejoindre son vaisseau. Finalement, Warren Ellis prend le temps d'étoffer un petit peu Mike Blackburn, de donner des indications sur les raisons qui font qu'il n'a rien à perdre. D'une certaine manière, Blackburn est un bon soldat, avec des raisons pour l'être. Cela le tire vers le haut et lui donne plus de consistance que le premier héros d'action venu, interchangeable avec des dizaines d'autres. le lecteur ne peut pas cautionner les morts qu'il occasionne en tirant à bout portant sans le moindre remord, mais il peut comprendre pourquoi il se conduit ainsi. Les auteurs ont choisi de faire du président Barrow et du Chef de Vaisseau des méchants d'opérette, avec une mine patibulaire, une tenue de fantoche, colérique pour l'un et froid pour l'autre, des motivations égocentrées. À nouveau, il n'est pas possible de cautionner les moyens qu'ils emploient, mais dans le fond ils ont raison de se démener pour éviter le risque d'être colonisé par une planète mère qui n'a aucune intention de négocier. En attendant de se remettre à la série Trees, Jason Howard & Warren Ellis se font plaisir avec une histoire peu dense en intrigue, et à haute teneur en action. le scénariste fait plus que le minimum pour créer un prétexte à une course-poursuite échevelée et le dessinateur fait des prouesses pour tenir le lecteur visuellement en haleine. 4 étoiles pour un récit sympathique, mais en deçà de la production habituelle de Warren Ellis.
Océan
Science-fiction intelligente - Ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie initialement parue en 2004/2005. Il constitue une histoire complète et achevée. Dans 100 ans, sur Europe (l'un des satellites de Jupiter), un vaisseau de reconnaissance s'enfonce sous la couche de glace et découvre des sarcophages abritant chacun une forme de vie humanoïde. Une semaine plus tard, sur Terre à New York, Nathan Kane se rend au départ de la navette pour l'espace. Il est chargé par les Nations Unies de répondre à l'appel des scientifiques dans la station spatiale en orbite au tour d'Europe, ceux qui ont effectué cette découverte. Lors de son transfert d'un vol à un autre sur Deimos, il est victime d'un attentat contre sa vie. Il s'en sort mais s'interroge sur le motif de cette agression. Arrivé au satellite laboratoire autour d'Europe, les scientifiques lui présentent et lui expliquent l'ensemble des informations disponibles. Ils précisent qu'une station spatiale appartenant à la multinationale Doors (spécialisée dans les technologies de communication) a intercepté leurs relevés télémétriques et que ses salariés s'apprêtent à les prendre de vitesse pour s'emparer de la technologie extraterrestre disponible sous l'épaisse couche de glace. Il m'aura fallu un peu de temps pour apprendre à apprécier les histoires de Warren Ellis. Cette familiarité acquise et la qualité intrinsèque de cette aventure me font dire qu'il s'agit là d'un excellent récit de science-fiction, et d'un très bon scénario d'Ellis. Il a choisi de privilégier les éléments de science-fiction, en réduisant d'autant la part d'action. Ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas du tout (le dernier épisode est tout entier consacré à l'action et aux affrontements armés), mais plutôt qu'il a accordé un soin particulier à développer les éléments futuristes du récit. Ce vieux roublard d'Ellis donne une occupation parlante à Nathan Kane pendant les voyages : il lit un vrai livre sur les premiers vols spatiaux, soit ceux de la fin de notre vingtième siècle. du coup, le lecteur perçoit tout de suite la passion d'Ellis pour l'aventure spatiale et éprouve une forte empathie pour ce personnage qui lui-même s'associe au sentiment de respect devant ces aventuriers qui osaient s'élancer dans l'espace à bord de fusées si fragiles. Ensuite, Ellis a bâtit un récit qui comprend un nombre suffisamment conséquents d'éléments pour que son histoire soit entièrement originale, malgré le postulat basique de départ : la découverte d'une nouvelle espèce. Il a effectué les recherches nécessaires pour que sa description d'Europe soit assez proche de la réalité, et non pas un planétoïde générique, sans aucune particularité. Il demande à son lecteur d'accepter la réalité du voyage spatial dans notre système solaire. A partir de là il a également effectué une projection plausible de l'évolution des relations entre les pouvoirs publics et le secteur privé (le nom Doors/Portes évoquant Windows/Fenêtres), pour un résultat personnel et très savoureux. Cette histoire profite également énormément de l'équipe d'illustrateurs : Chris Sprouse (dessins) et Karl Story (encrages). Sprouse avait déjà travaillé pour illustrer les aventures de Tom Strong imaginées par Alan Moore ; ce n'est donc pas un amateur ni le premier dessinateur venu. Il utilise un style un peu épuré, à base de formes simples. Il évite les formes torturées ou trop complexifiées afin de faciliter la lecture et l'assimilation visuelle des images par le lecteur. Parfois ce choix de style peut sembler tout juste suffisant. Je pense en fait uniquement à la séquence d'ouverture sur une première page qui n'est que du bleu avec quelques tâches. Mais pour le reste, c'est un style qui fait apparaître chaque case toute simple, alors que chaque élément est précisément à sa place et que le niveau d'informations visuelles est assez élevé. Sprouse a choisi de privilégier les cases de la largeur de la page (plus de la moitié des cases). Mais il ne s'agit pas ici de glisser une tête au milieu de la case et puis c'est tout (oui, je pense à John Cassaday), Sprouse répartit l'information dans l'ensemble de la case. Chaque chapitre s'achève sur une page qui reproduit quelques croquis préparatoires qui attestent du travail de conception effectué avant la mise en images de l'histoire proprement dite. le résultat graphique aboutit à des images qui privilégient l'atmosphère de chaque scène, plutôt que l'aspect technologie en folie. le lecteur pourra éventuellement regretter l'aspect un peu top propre sur lui des décors et des vaisseaux. Mais l'histoire d'Ellis ne s'inscrit pas dans la tradition des récits qui mettent en avant les masses laborieuses et l'usure de la technologie face au vide de l'espace. Warren Ellis (bien épaulé par Chris Sprouse) invite le lecteur dans un récit de science-fiction presqu'à l'ancienne où l'espace recèle des mystères insondables qui ont une incidence sur le sens de la vie humaine. le sens du merveilleux est réveillé avec intelligence, la personnalité des protagonistes est révélée par leurs actions et leurs interactions, l'action ne phagocyte pas le récit et elle sait être à (très) grand spectacle. Ellis sait limiter ses extrapolations technologiques pour ne pas perdre le lecteur ; il réussit même à éviter les longues pages de dialogues. Les illustrations sont au service du récit, avec ce qu'il faut de personnalité et de détails. Un sans faute.