Les derniers avis (31962 avis)

Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Océan
Océan

Science-fiction intelligente - Ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie initialement parue en 2004/2005. Il constitue une histoire complète et achevée. Dans 100 ans, sur Europe (l'un des satellites de Jupiter), un vaisseau de reconnaissance s'enfonce sous la couche de glace et découvre des sarcophages abritant chacun une forme de vie humanoïde. Une semaine plus tard, sur Terre à New York, Nathan Kane se rend au départ de la navette pour l'espace. Il est chargé par les Nations Unies de répondre à l'appel des scientifiques dans la station spatiale en orbite au tour d'Europe, ceux qui ont effectué cette découverte. Lors de son transfert d'un vol à un autre sur Deimos, il est victime d'un attentat contre sa vie. Il s'en sort mais s'interroge sur le motif de cette agression. Arrivé au satellite laboratoire autour d'Europe, les scientifiques lui présentent et lui expliquent l'ensemble des informations disponibles. Ils précisent qu'une station spatiale appartenant à la multinationale Doors (spécialisée dans les technologies de communication) a intercepté leurs relevés télémétriques et que ses salariés s'apprêtent à les prendre de vitesse pour s'emparer de la technologie extraterrestre disponible sous l'épaisse couche de glace. Il m'aura fallu un peu de temps pour apprendre à apprécier les histoires de Warren Ellis. Cette familiarité acquise et la qualité intrinsèque de cette aventure me font dire qu'il s'agit là d'un excellent récit de science-fiction, et d'un très bon scénario d'Ellis. Il a choisi de privilégier les éléments de science-fiction, en réduisant d'autant la part d'action. Ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas du tout (le dernier épisode est tout entier consacré à l'action et aux affrontements armés), mais plutôt qu'il a accordé un soin particulier à développer les éléments futuristes du récit. Ce vieux roublard d'Ellis donne une occupation parlante à Nathan Kane pendant les voyages : il lit un vrai livre sur les premiers vols spatiaux, soit ceux de la fin de notre vingtième siècle. du coup, le lecteur perçoit tout de suite la passion d'Ellis pour l'aventure spatiale et éprouve une forte empathie pour ce personnage qui lui-même s'associe au sentiment de respect devant ces aventuriers qui osaient s'élancer dans l'espace à bord de fusées si fragiles. Ensuite, Ellis a bâtit un récit qui comprend un nombre suffisamment conséquents d'éléments pour que son histoire soit entièrement originale, malgré le postulat basique de départ : la découverte d'une nouvelle espèce. Il a effectué les recherches nécessaires pour que sa description d'Europe soit assez proche de la réalité, et non pas un planétoïde générique, sans aucune particularité. Il demande à son lecteur d'accepter la réalité du voyage spatial dans notre système solaire. A partir de là il a également effectué une projection plausible de l'évolution des relations entre les pouvoirs publics et le secteur privé (le nom Doors/Portes évoquant Windows/Fenêtres), pour un résultat personnel et très savoureux. Cette histoire profite également énormément de l'équipe d'illustrateurs : Chris Sprouse (dessins) et Karl Story (encrages). Sprouse avait déjà travaillé pour illustrer les aventures de Tom Strong imaginées par Alan Moore ; ce n'est donc pas un amateur ni le premier dessinateur venu. Il utilise un style un peu épuré, à base de formes simples. Il évite les formes torturées ou trop complexifiées afin de faciliter la lecture et l'assimilation visuelle des images par le lecteur. Parfois ce choix de style peut sembler tout juste suffisant. Je pense en fait uniquement à la séquence d'ouverture sur une première page qui n'est que du bleu avec quelques tâches. Mais pour le reste, c'est un style qui fait apparaître chaque case toute simple, alors que chaque élément est précisément à sa place et que le niveau d'informations visuelles est assez élevé. Sprouse a choisi de privilégier les cases de la largeur de la page (plus de la moitié des cases). Mais il ne s'agit pas ici de glisser une tête au milieu de la case et puis c'est tout (oui, je pense à John Cassaday), Sprouse répartit l'information dans l'ensemble de la case. Chaque chapitre s'achève sur une page qui reproduit quelques croquis préparatoires qui attestent du travail de conception effectué avant la mise en images de l'histoire proprement dite. le résultat graphique aboutit à des images qui privilégient l'atmosphère de chaque scène, plutôt que l'aspect technologie en folie. le lecteur pourra éventuellement regretter l'aspect un peu top propre sur lui des décors et des vaisseaux. Mais l'histoire d'Ellis ne s'inscrit pas dans la tradition des récits qui mettent en avant les masses laborieuses et l'usure de la technologie face au vide de l'espace. Warren Ellis (bien épaulé par Chris Sprouse) invite le lecteur dans un récit de science-fiction presqu'à l'ancienne où l'espace recèle des mystères insondables qui ont une incidence sur le sens de la vie humaine. le sens du merveilleux est réveillé avec intelligence, la personnalité des protagonistes est révélée par leurs actions et leurs interactions, l'action ne phagocyte pas le récit et elle sait être à (très) grand spectacle. Ellis sait limiter ses extrapolations technologiques pour ne pas perdre le lecteur ; il réussit même à éviter les longues pages de dialogues. Les illustrations sont au service du récit, avec ce qu'il faut de personnalité et de détails. Un sans faute.

25/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Royal Space Force (Ministère de l'Espace)
Royal Space Force (Ministère de l'Espace)

Le Royaume Uni a gagné la course aux étoiles. - Il s'agit d'une minisérie en 3 épisodes écrite par Warren Ellis et dessinée par Chris Weston initialement parue en 2001. En 2001, une jeune pilote du Ministère de l'Espace britannique vient chercher John Dashwood à l'université de Lowlands pour l'emmener devant un conseil militaire dans une station spatiale. Tout a commencé en 1945 quand une troupe américaine est arrivée dans un camp allemand basé à Peenemunde pour trouver la place désertée. À peine ont-ils fini d'effectuer une reconnaissance des lieux que l'aviation anglaise effectue un lâcher de bombes au dessus de cette base, les massacrant. À partir de cet événement, l'histoire du monde telle que nous la connaissons va s'en trouver modifiée : le Royaume Uni prend la tête de la course à l'espace. Ils sont les premiers à se doter d'un avion capable de voler dans la haute stratosphère, les premiers à envoyer une fusée dans l'espace, les premiers à marcher sur la Lune, etc. À la lecture, il est évident que les 2 créateurs se sont beaucoup amusés à inventer cette réalité divergente. Chris Weston réalise des illustrations remarquables par les détails qui évoquent le glorieux passé de l'Angleterre, l'Empire où le soleil ne se couche jamais. Dès la première pleine page le ton est donné : dans une riante campagne anglaise, avec un joli village en arrière plan un homme est en train de pêcher avec son jeune fils à ses cotés. Au dessus d'eux s'élève un avion à décollage vertical. Tous les détails sont présents : le banc de pêche en osier, le cygne sur le plan d'eau, les revers sur le short de l'enfant, la clôture en bois, les feuilles soulevées par l'avion et le design spécifique de l'avion. Et tout le reste du tome bénéficie d'illustrations aussi évocatrices et sophistiquées. Il convient de mentionner le somptueux bureau de Winston Churchill qui est superbement mis en valeur par les tons chauds utilisés par Laura Martin dans sa mise en couleurs. En fait chaque scène transporte vraiment le lecteur sur le site au milieu des personnages : une promenade sur une plage, la texture du cuir du blouson des aviateurs, la découverte visuelle de la courbure de la terre vue de la haute stratosphère, le premier aperçu de la station spatiale en orbite autour de notre planète, la destruction d'un moulin à vent lors d'un atterrissage catastrophe avec chaque planche de bois déchiquetée et chaque engrenage projeté par le choc, les riches dorures de Buckingham Palace, etc. Chaque personnage dispose d'une identité graphique individualisée. Et les différents aéronefs et fusées disposent d'un design spécifique avec une cohérence globale dans la durée de l'histoire. À bien y regarder, le lecteur constate également que Chris Weston a su instaurer une logique visuelle qui rend compte de la technologie retenue en particulier pour le mode de propulsion. Coté scénario, Warren Ellis a concocté une histoire qui suit la conquête de l'espace par les anglais de 1945 à 2001. le développement du Ministère de l'Espace (Ministry of Space) est vu par les yeux de John Dashwood, un commandant de la Royal Air Force, l'homme qui a rendu possible l'hégémonie de l'Angleterre dans l'espace. Warren Ellis dispose de peu de place (72 pages) pour développer son intrigue ; il va donc à l'essentiel. En scénariste aguerri, il a retenu les moments les plus forts pour les personnages et pour le lecteur. Ainsi au fil des pages, le lecteur peut se raccrocher à l'ambition et aux manipulations de Dashwood pour ressentir de l'émotion. En parallèle il revit les moments marquants de la conquête de l'espace sous le nouvel éclairage généré par l'uchronie. Warren Ellis entretient une forme de suspense tout au long du récit en laissant planer le doute sur le jugement qui attend John Dashwood pour ses actions. Ce qui rend cette histoire si prenante, c'est qu'Ellis ne s'est pas contenté d'aligner les moments attendus d'une conquête spatiale ; il a créé un personnage aux motivations claires pour qui la fin justifie les moyens. Et il s'attache à rappeler le coût et les bénéfices d'une entreprise spectaculaire et risquée comme la conquête de l'espace. Il est possible d'y voir un commentaire sociétal jouant sur le fait qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs.

25/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Desolation Jones
Desolation Jones

Des idées originales, mais ça manque d'envergure. - Ce tome contient les 6 épisodes parus en 2005/2006 qui forment une histoire complète et indépendante de toute autre. le scénario est Warren Ellis, et les dessins de JH Williams III. Michael Jones vit à Los Angeles. Il est le rescapé d'une mystérieuse expérience à base de substances psycho-actives à laquelle il s'est soumis de son plein gré pour se faire oublier après avoir dérapé dans son précédent métier d'espion. Comme tous les espions à la retraite, il est assigné à résidence à Los Angeles. Il est détective privé pour toutes les enquêtes qui touchent à ces retraités d'un genre particulier. Néanmoins il se retrouve contraint d'accepter un boulot de commande : retrouver un film à caractère pornographique d'une valeur inestimable pour les collectionneurs, pour le compte d'un ancien colonel à qui on l'a dérobé. L'enquête de Jones l'amène à rencontrer de bien étranges individus : une femme ayant survécu à des injections mystérieuses et émettant des phéromones angoissant ceux qui les perçoivent, la patronne d'un réseau d'activités pornographiques, une hardeuse confirmée de 27 ans, les 3 filles du colonel, une autre hardeuse (débutante celle-là) et quelques hommes de main pas commodes. À la lecture de ce court résumé, il est évident que Warren (le scénariste) a décidé d'évoquer des comportements que la morale réprouve. Il utilise la trame d'une enquête pour aborder les questions de l'industrie du film pornographique avec un zeste d'espionnage et d'expériences médicales. le moment le plus fort de cette histoire est certainement la discussion entre Michael Jones et la hardeuse d'expérience. Warren Ellis expose sans sourciller les conditions de travail de ces femmes et la durée de leur carrière (moins d'un an) dans un milieu où le gonzo domine. Pour le reste, l'impression avec laquelle le lecteur du récit ressort est qu'Ellis n'a pas pris la peine e développer grand-chose. Il parsème son récit d'éléments intrigants qui ne sont jamais développés. L'enquête aurait été menée par une personne n'ayant pas joué le cobaye, la trame du récit n'aurait pas été sensiblement différente. Les exactions commises par le colonel restent un point très secondaire du récit, alors qu'elles auraient mérité à elles toutes seules plusieurs épisodes (ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie correspondante parue en 2005). de la même manière, Ellis s'amuse à évoquer un film pornographique tourné par Adolf Hitler, sans en approfondir la teneur ou la véracité historique. Chaque élément n'est là que pour faire genre, à savoir bizarre, étrange ou choquant. Mais il ne s'agit que d'éléments de décors sans épaisseur et sans réelle importance dans l'histoire. Malheureusement les illustrations de J.H. Williams III sont également là pour faire style, tout en étant très superficielles (au sens de dépourvues de substance). Cet illustrateur est l'un des plus doués de sa génération. Pour vous rendre compte de ce dont il est capable, je vous conseille les 5 tomes de la série des Promethea d'Alan Moore ou l'épisode qu'il a illustré dans la série des Seven Soldiers de Grant Morrison (dans Tome 4 : A jamais dans nos mémoires). Pour cette histoire, Williams III marie des pages avec des traits très fins, des cases fortement encrées et quelques pages peintes. Il crée à merveille une ambiance urbaine très ensoleillée parsemée d'îlots de pénombre des plus inquiétants. Chaque individu a les traits marqués d'une manière ou d'une autre et tous ont une apparence très visuelle. Ainsi Michael Jones se promène avec un masque à gaz autour du cou tout du long du récit. de la même manière qu'Ellis parsème son récit d'e bizarreries sans conséquence, Williams III parsème ses illustrations de bizarreries sans explication rationnelle, ni fonctionnalité. Cette lecture est d'autant plus frustrante qu'elle est le fruit de 2 créateurs exceptionnels qui auraient dû réussir à faire beaucoup mieux que ça. Dans le même style, je vous conseille plutôt Fell qui tient plus ses promesses. Pour autant Desolation Jones n'est pas non plus à jeter. L'enquête policière tient ses promesses. Les personnages sont hauts en couleur. La ville de Los Angeles n'a jamais paru aussi surnaturelle et artificielle. Et cette histoire constitue un très bon divertissement. Les remontées de substances chimiques provoquent des hallucinations intéressantes. La mise en page reste inventive et la mise en couleurs de Jose Villarrubia est aussi splendide qu'inventive et maîtrisée. Et cette équipe a le bon goût de dénoncer la condition féminine dans la pornographie sans se vautrer dans un voyeurisme nauséabond : ils ne montrent pas ce qu'ils dénoncent comme pratiques immondes chez les autres.

25/05/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Pastorius Grant
Pastorius Grant

Un western classique, mais qui se démarque par son visuel. Un western avec un faux air de True Grit des frères Coen, une orpheline handicapée qui veut engager un vieux chasseur de primes pour venger la mort de son père. La tenue du chasseur de primes avec sa chemise jaune, son gilet noir, son jean bleu et sa cigarette au bec m'a immédiatement fait penser à un autre cow-boy, celui qui tire plus vite que son ombre (je ne crois pas au hasard), mais seulement pour le vestimentaire. Je vais commencer par ce qui a provoqué mon envie irrépressible de repartir avec cet album sous le bras : La partie graphique. La mise en couleur directe de Marion Mousse est superbe, mais c'est surtout le choix des couleurs dominantes dans les roses, oranges et bleus qui donne cette ambiance si étrange et envoûtante au récit. Autre réussite de l'auteur, les trognes patibulaires des personnages, des gueules qu'on n'oublie pas. Les décors sont fabuleux, une mention spéciale pour la longue séquence sous la pluie, une vraie drache comme on dit chez moi. Un petit mot sur la couverture : Wahou ! J'ai adoré. Une histoire de vengeance, celle d'une jeune fille aveugle qui a pour seul héritage, de son défunt père, un cochon qu'elle monte comme un cheval. Elle veut engager Pastorius Grant, un vieux cow-boy désabusé, aigri et mourant, il n'arrête pas de cracher ses poumons, pour retrouver l'assassin de son père. Mais celui-ci ne l'entend pas de cette oreille, il est à la poursuite d'un hors-la-loi et il doit faire vite, deux mexicains sont aussi sur la trace du fuyard. Une chasse à l'homme qui ramène Pastorius dans une réserve Comanche où son passé ressurgit, il n'a pas oublié les horribles choses qu'il a commis. Je disais donc un scénario classique (du moins les bases), mais il est accompagné par deux personnages originaux, Pastorius et la gamine, que tout oppose. Ils ne sont ni véritablement mauvais ou bons, Marion Mousse les rend difficile à cerner pour mon plus grand plaisir, avec presque une pointe de fantastique pour les apparitions de la jeune fille, toujours là quand on ne s'y attend pas. Un récit violent avec une pointe d'humour noir où les deux colts de Pastorius gravés d'une croix seront au centre de sa rédemption. J'ai beaucoup aimé la conclusion de ce western crépusculaire. Je pourrais reprocher ma lecture rapide à cette BD, mais les nombreuses planches sans texte permettent de profiter des merveilleux paysages, contemplatif et jamais ennuyeux ! Je vous invite fortement à vous pencher sur ce futur immanquable. Gros coup de cœur.

24/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Monet - Nomade de la lumière
Monet - Nomade de la lumière

Ainsi de la bête qui tourne sa meule. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première parution de l'album date de 2017. Il a été écrit par Salva Rubio (scénariste, écrivain et historien) et peint par Efa (Ricard Fernandez, bédéaste). Il comprend 88 pages de bande dessinée. Il s'ouvre avec une préface rédigée par Hughes Gall, directeur de la Fondation Claude Monet et du musée de Giverny. Il se termine avec un article de 17 pages intitulé le miroir de Monet, l'envers des toiles, montrant de quelles toiles se sont inspirés les auteurs pour certaines cases, avec une reproduction de l’œuvre et la case correspondante à côté. Le 10 janvier 1923, dans le cabinet du docteur Charles Coutela, George Clémenceau fait tout son possible pour que Oscar-Claude Monet accepte de subir l'opération de la cataracte, plutôt que de devenir aveugle. Finalement, il s'y résout. Après Clémenceau raccompagne l'artiste en voiture avec chauffeur jusqu'à sa propriété de Giverny. Il aide son ami à se coucher et lui indique qu'il va s'occuper de son cher jardin pendant les trois jours où Monet doit rester couché les yeux bandés. Dans son lit, Monet se souvient de la première fois où il a eu l'impression de vraiment voir. En 1857, peu de temps après la mort de sa mère, il observe Eugène Boudin (1824-1898) en train de peindre sur une plage du Havre. En classe, il se met à dessiner des caricatures qu'il revend ensuite à 20 francs pièce. Un jour il est présenté à Eugène Boudin dont il n'aime pas trop les peintures. Celui-ci l'emmène peindre à Rouelle en bordure du Havre, en plein air, au grand étonnement d'Oscar-Claude qui pensait qu'il allait encore se taper une séance en atelier avec un maître très directif. Boudin et Johan Barthold Jongkind (1819-1891) le convainquent d'aller s'installer à Paris. Sa tante l'aide à convaincre son père. Il commence par fréquenter l'Académie suisse, située quai des Orfèvres. Puis il réalise son service militaire en Algérie au sein du premier régiment de chasseurs d'Afrique. À son retour, il rejoint l'académie du peintre Charles Gleyre (1806-1874), où il côtoie Auguste Renoir (1841-1919), Jean Frédéric Bazille (1841-1870), Alfred Sisley (1839-1899). Les quatre amis décident de quitter l'atelier de Gleyre et de développer leur propre manière de peindre la nature. Monet a conscience qu'il lui faut commencer à gagner sa vie et il décide de convaincre ses amis de présenter leurs toiles au Salon de peinture et de sculpture, appelé le Salon. Mais en 1863, l'organisation du Salon est perturbée par le refus de 3.000 oeuvres par le jury. À la demande de Napoléon III, il est organisé un Salon des refusés qui accueille les œuvres de Pissaro, Fantin-Latour, Guillaumin, Jongkind, et Cézanne. Intrigué, Monet s'y rend et son attention est attirée par l’œuvre la plus scandaleuse : le déjeuner sur l'herbe, d'Édouard Manet (1832-1883). Cela agit comme un déclic pour Monet de voir que l'artiste a laissé des coups de pinceau apparents sur les personnages, que les ombres et les lumières s'opposaient vaillamment, que même si le sujet n'est pas très novateur l'artiste a réalisé un tableau d'extérieur. Les amis peintres profitent de la fermeture de l'atelier de Gleyre en faillite pour se délocaliser et aller peindre à Chailly-en-Bière, près de Fontainebleau. Oscar-Claude Monet a vécu 86 ans de 1840 à 1926, et a peint de nombreuses toiles durant toute sa vie. Même avec 88 pages, les auteurs ont dû faire des choix. Après l'introduction en 1923, L'histoire débute en 1857 alors que Monet a 17 ans et s'arrête en 1883, soit 26 ans plus tard, les 40 années entre 1883 et 1923 étant évoquées en seulement 2 pages. Ces 26 années correspondent au début d'Oscar-Claude dans le métier d'artiste peintre, jusqu'à ce qu'il s'établisse à Giverny, avec un revenu financier consolidé. En fonction de sa familiarité avec l'artiste, le lecteur découvre ou redécouvre une partie emblématique de son parcours : depuis les premiers cours avec Eugène Boudin (1824-1898), jusqu'à la reconnaissance par le grand public, en traversant de nombreuses années de pauvreté et des années moins mauvaises. Il observe un individu animé par une solide conviction : celle de réaliser des tableaux en extérieur et de peindre la lumière plutôt que des sujets académiques de façon académique. le lecteur fait donc connaissance avec cet homme, sa vocation et d'une manière certaine son entêtement. Les dessins montrent quelqu'un de sympathique et enjoué, au visage parfois préoccupé quand il est rattrapé par les dettes. Salva Rubio dépeint Oscar-Claude Monet comme une personne menant une vie de bohème, refusant de se laisser dicter sa conduite par des questions d'argent. Il n'hésite donc pas à emprunter à ses amis sans grand espoir qu'il les rembourse un jour (sauf reconnaissance de ses qualités d'artiste, reconnaissance qui ne vient pas), à faire des dettes auprès des commerçants, de son propriétaire, de ses employés, de ses fournisseurs de matériel de peinture, et souvent à la recherche d'un mécène compréhensif. Il est difficile de ressentir de la sympathie pour ce mari et ce père de famille qui fait passer son art avant le bien-être de sa famille. Il est difficile de saisir l'intention des auteurs : ont-ils supposé que la sympathie du lecteur fût tout acquise à Monet parce que la postérité lui a donné raison ? Au contraire, ont-ils voulu montrer l'homme derrière l'artiste, ainsi que les épreuves qu'il a dû traverser, luttant contre l'adversité toutes ces années durant jusqu'à être reconnu à sa juste valeur ? Indépendamment de ce placement moral déstabilisant, les auteurs savent raconter la vie d'Oscar-Claude Monet sur plusieurs plans. Il y a donc sa vie personnelle qui reprend la rencontre avec Eugène Boudin, Charles Gleyre, Auguste Renoir, Jean Frédéric Bazille, Alfred Sisley, et plus tard bien d'autres impressionnistes, ainsi qu'avec Camille Doncieux (1847-1879, sa première épouse), Alice Hoschedé (1844-1911, sa seconde épouse). Cette facette de sa vie est indissociable de sa vie d'artiste et donc de la naissance du mouvement impressionniste. Efa & Rubio évoquent sa vocation de peindre la lumière, générée par les étincelles que furent Boudin et le tableau le déjeuner sur l'herbe (1863) d'Édouard Manet. Ils recréent également les conditions d'exposition de l'époque, en particulier le Salon et la création du Salon des Refusés. S'il n'est pas familier de ces éléments historiques, le lecteur comprend aisément ce qui se joue, grâce à une narration claire et synthétique. Il note d'autres éléments historiques évoqués ou montrés comme la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune de Paris, ou l'amitié entre Monet et Georges Clémenceau (1841-1929). Cette dimension du récit, la reconstitution historique, est également nourrie par la narration visuelle, très impressionnante. Efa utilise des couleurs chaudes et douces, très agréables à l’œil. Il met en œuvre une technique entre détourage des formes avec un trait encré, et couleur directe, dosant les deux en fonction de la case correspondante. Il représente les personnes avec une approche naturaliste que ce soit pour leur morphologie, leurs tenues vestimentaires ou leurs postures. Dès la première page, le lecteur est impressionné par le niveau de détails : les différents outils professionnels dans le cabinet du docteur Charles Coutela. Ainsi la représentation des différents intérieurs leur donne une forte consistance, une unicité, avec le souci de l'authenticité historique. le lecteur prend un temps pour observer une des galeries du Louvre, puis laisse son regard errer le long des hauts murs sur lesquels sont accrochés les œuvres présentées au Salon. Tout du long, il découvre des endroits sympathiques : l'intérieur d'un compartiment de train (page 20), l'atelier de Monet dans une soupente (page 32), la pièce unique de son appartement au hameau Saint-Michel (page 38), le café de la Nouvelle Athènes (page 49), le château de Rottembourg (page 59), etc. Efa se montre tout aussi épatant pour les prises de vue en extérieur. le lecteur remarque vite que l'artiste s'essaie à des effets impressionnistes, dès la page 8 avec l'effet sur soleil sur la chaussée d'une route ombragée bordée d'arbres. En fait, il ne pas en mode impressionniste d'un coup : là aussi il trouve le bon dosage entre des effets impressionnistes et une approche descriptive. Monet travaillant majoritairement en extérieur, le lecteur a tout loisir d'admirer les paysages : la plage du Havre (page 10), une vue prise à Rouelles (page 12), la création du Déjeuner sur l'herbe de Monet (pages 24 & 25), une magnifique fin d'après-midi en banlieue de Ville d'Avray (page 31), le fog sur la Tamise (page 44), le tapis de neige (page 53), le tapis de feuilles d'automne à Montgeron (page 58), etc. Cela culmine avec la découverte sous une lumière quasi magique de Giverny (pages 86 & 87), et par les nymphéas (pages 92 & 93). S'il est familier de l’œuvre de Monet, le lecteur aura repéré plusieurs clins d’œil à des toiles célèbres. S'il ne l'est pas, les 17 pages de fin (Le miroir de Monet), permettent au lecteur de découvrir comment les auteurs ont intégré certains de ses tableaux en se les appropriant dans la narration, comment ils parviennent à en respecter l'esprit, sans essayer de les reproduire en plus fade. Cette bande dessinée remplit son objectif d'évoquer une part de la vie d'Oscar-Claude Monet, un tiers à peu près. le choix effectué par les auteurs peut déstabiliser par la manière de présenter la vocation de l'artiste, sans concession morale. La narration emporte le lecteur dès la première page, à la fois par le flux de pensée de Monet qui apporte sa manière de voir les choses, à la fois par l'extraordinaire narration visuelle qui combine reconstitution détaillée avec impressionnisme de manière naturelle et évidente. En refermant l'ouvrage, le lecteur peut ressentir une forme de manque, à la fois du fait de cet étrange contradiction apparente entre la façon égoïste de se conduire de Monet et ce qu'il accomplit, à la fois parce que sa vie de créateur ne s'arrête pas en 1880 avec la découverte de Giverny, et qu'il a continué à innover (Le pont japonais, 1920-1922). D'un autre côté, les images d'Efa transportent le lecteur dans un monde d'impressions d'une douceur et d'une force remarquable, un incroyable travail de passage vers Monet.

24/05/2024 (modifier)
Couverture de la série Juger Pétain
Juger Pétain

C’est un album qui s’adresse avant tout – et quasi exclusivement aux passionnés d’Histoire, et de cette période trouble en particulier ! En effet, il est à la fois dense et aride. Retranscription/adaptation de son documentaire que Saada lui-même a scénarisé, l’album décortique le mécanisme du procès de Pétain, de façon presque clinique, en tout cas froide, dépassionnée. Sur l’action de Pétain lui-même durant la guerre on n’apprend pas forcément beaucoup. L’intérêt est surtout de rappeler l’aura dont il bénéficiait dans l’entre-deux guerres, la façon dont sa « carrière » politique a décollé. Mais ce sont surtout les à-côtés qui sont captivants, au gré des témoignages du gratin de la IIIème République. A les lire, on comprend que cette République était gangrénée par des intérêts particuliers, par l’extrême droite (la Cagoule entre autres). La façon dont militaires et « politiques » s’écharpaient à propos de l’armistice ou de la capitulation en est une preuve. On retrouve aussi au travers de ce procès la volonté sous-jacente de de Gaulle de ne pas accabler le « héros » de Verdun – et accessoirement d’évacuer vite-fait la collaboration, pour bâtir le « roman national » de la France éternelle et résistante. C’est le principal regret concernant ce procès : qu’il ait clôt plutôt qu’ouvert celui de la collaboration (voir ensuite le procès expédié de Laval, et une épuration très très partiel pour ce qui concerne l'administration et les "affaires"). Il est aussi intéressant de voir que ceux qui vont juger Pétain étaient déjà en place durant la collaboration (certains lui ayant prêté serment !). Sans l’arrestation de Laval, en plein procès il est fort possible que le résultat aurait été différent. Un documentaire historique solidement bâti, intéressant. Note réelle 3,5/5.

23/05/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série L'Institution
L'Institution

J'ai relu cette BD des dizaines de fois, et pourtant encore maintenant elle me fait rire aux éclats. Voila bien un tour de force que j'admire. Il est rare de me faire rire si fort que je m'arrête, que je raconte des extraits aux gens ou même que je cherche à les retrouver pour me marrer à nouveau un bon coup. Et pourtant, ce n'est même pas le meilleur dans cette BD. Car au-delà de l'humour de Binet qui fait mouche presque à chaque coup, au-delà de son graphisme très typé mais qui fonctionne dans tout ce qu'il veut représenter, c'est l'histoire qui m'a aussi touché. Et qui du coup, renforce encore plus le rire. Binet nous parle de son enfance en pensionnat catholique et le moins que je puisse dire, c'est qu'on est dans une belle horreur. Entre le message d'arrivée par le curé, les premiers mots de ses camarades, les échanges verbaux ... C'est la cruauté de l'enfance, la rigueur de la religion et la candeur de la jeunesse. Je dis candeur, car Binet arrive sans trop savoir à quoi il s'expose, mais aussi la candeur du regard d'un enfant qui ne comprend pas exactement ce qu'il se passe. Leur professeur finissant par bouffer des craies ou la scène du baptême sont de bonnes illustrations de ces moments tendrement cruels. L'enfant ne comprend pas ce qui se joue, mais l'adulte qui le dessine si. Et ces scènes sont à la fois drôles et poignantes. Des passages sont émouvants par des petits riens, des détails. Et l'instant d'après on retourne dans la grosse poillade bien grasse. Binet joue finement sur l'ensemble et la fin est elle-aussi émouvante. Ce petit garçon que son père a oublié, tout seul dans un grand pensionnat vide. Il n'est pas difficile de deviner pourquoi Binet a fini sur cette image marquante. Il y a quelques années j'avais dit que cette BD était drôle, aujourd'hui je dirais qu'elle rentre dans mon petit panthéon de l'humour. Parce qu'entre les scènes tristes, on rigole d'autant plus fort qu'on a été ému. Ce mélange d'émotion est maniée d'une main de maitre tout du long et je continue à rire aux éclats en voyant les situations, les têtes, les idées. Des idées d'enfants qui jouent, qui sont bêtes, qui sont aussi victimes. Je pense sincèrement que c'est une des meilleures œuvres humoristiques que j'ai lues en bande-dessinée.

06/01/2013 (MAJ le 23/05/2024) (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Au tribunal des couples
Au tribunal des couples

Ça me rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. - Cette bande dessinée fait partie de la collection Sociorama qui associe un auteur de bande dessinée à une étude sociologique, au travers d'une fiction. Cette bande dessinée est en noir & blanc, et compte 157 pages de BD, sa première publication datant de 2020. Il s'agit d'une transposition de l'ouvrage Au tribunal des couples: Enquête sur des affaires familiales (2013) établi par Collectif Onze. Baptiste Virot avait déjà adapté une autre étude sociologique dans la même collection : Turbulences (2016) d'Anne Lambert. Au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, la greffière Malika Sherkat fait entrer madame & monsieur Chambon dans le bureau de la juge Chantal Latieri pour leur audience. La juge est assise dans un confortable fauteuil en cuir, et la greffière sur une chaise Ikea, modèle Långfällz. L'audience a pour objet une fixation de pension alimentaire suite à la reprise d'activité de monsieur. Madame a préparé elle-même le budget de toutes les dépenses ; les sorties de l'école, en famille, les vêtements, les chaussures, etc. La juge demande au monsieur qu'elle est sa situation professionnelle. Il répond qu'il est en formation et qu'il touche 1080€ par mois. Il devrait être titularisé dans quelques mois, mais il n'a pas apporté ses fiches de salaire. Il évoque son hébergement gratuit et ses crédits gelés, mais qu'il a dû recommencer à payer depuis trois mois, ainsi que le montant total de ses dettes. Il explique qu'il paye déjà des trucs pour ses enfants. Il commence à hausser le ton, à arguer du fait que son ex vit avec quelqu'un. La juge fait un signe pour revenir à une conversation normale et explique que la CAF ayant constaté qu'il a retrouvé du travail, elle ne va plus verser l'allocation de soutien familial, que la demande de madame est normale. le monsieur s'emporte à nouveau tout en disant que bien sûr il va payer. Audience suivante : une autre audience de conciliation où il est question de la marque et du modèle de voiture de monsieur et de la possibilité qu'il s'occupe des enfants le week-end. Audience de conciliation suivante : un jeune couple (18 ans chacun) est d'accord sur tout. Audience suivante : un monsieur demande à voir sa fille qu'il a laissé à sa femme il y a de cela 15 ans. Son avocate explique qu'il y a 15 ans, il n'avait que 19 ans et qu'il manquait de sens des responsabilités, de l'engagement. Madame explique qu'elle a dû réaménager sa vie entière et que monsieur l'a quittée alors qu'elle était encore enceinte. La juge indique qu'elle demande une enquête sociale et que la prochaine audience aura lieu dans quatre mois. le père indique qu'il n'est pas sûr qu'il puisse se libérer. Malika les fait sortir tous les quatre, les ex-époux et leur avocat respectif, referme la porte, et elle et la juge pousse un gros soupir. Malika va ranger les dossiers bien classés. Elles sortent ensemble du bâtiment et papotent. La juge ramène les dossiers à la maison, ramenant un peu de leurs malheurs avec elle. Malika rentre chez elle s'occuper de fille Nina qu'elle récupère chez la nourrice. Son mari Marc est gendarme mobile et rentre chez lui ce soir après 10 jours d'absence. Malika monte dans sa voiture, se rend chez la nourrice juste à temps, récupère sa fille, lui fait à manger, la lave et la couche. Marc rentre alors que Malika est déjà couchée et endormie. Les audiences recommencent dès le lendemain matin à 09h30 à un rythme toujours aussi soutenu. En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme exerçant le métier de greffière, mariée à un gendarme mobile, avec une fille. le lecteur est tout d'abord étonné par le style de dessins : détourage basique d'un trait fin sans variation d'épaisseur, anatomie parfois approximative, décors squelettiques quand ils sont présents, mais bonne expressivité des visages, une impression de dessins fonctionnels, tout juste professionnels. Mais, ça n'empêche pas les personnages d'être très vivants et les situations d'être claires et compréhensibles. Ensuite, il apprécie que le récit commence direct par une audience de conciliation, puis une deuxième, puis une troisième. Au moins la promesse du titre est tenue d'entrée de jeu, avec une ambiance plus reportage sur le vif que fiction. le juge est une femme, la greffière également. La première audience met en évidence que la mère s'occupe des enfants et que le père n'a pas la fibre paternelle, et pas très envie de participer financièrement avec son faible salaire. le deuxième entretien est très court : 2 pages au cours desquelles le père apparaît à nouveau comme réticent à assumer sa responsabilité financière. La troisième audience est réglée en 2 tiers de page, sans problème, sans conflit. La suivante dure 5 pages et le père a à nouveau le mauvais rôle, ayant abandonné la mère alors qu'elle était encore enceinte. Ce n'est qu'à la page 23 que la partie fiction prend le dessus, avec la réaction de la juge et de la greffière une fois l'ex-couple et les avocats sortis. Le lecteur voit la silhouette simple de Malika avec les épaules tombantes, un petit tourbillon au-dessus de la tête, les 2 yeux tout ronds et la bouche un court trait horizontal. Si la représentation reste très simple, l'émotion est bien rendue. La page d'après, la juge se renverse dans son fauteuil et exhale un petit nuage, matérialisation d'un énorme soupir de soulagement. Page 30, Malika est avachie, tassée dans son canapé, comme sous le poids de la fatigue de la journée de travail. Page 36, une masse de 100kg s'abat sur son crâne lorsque la juge lui annonce qu'elle a obtenu sa mutation, dispositif visuel utilisé dans le manga City Hunter. Page 47, Malika est assise dans son canapé avec un tourbillon plus gros au-dessus de sa tête, marquant sa déstabilisation après une conversation téléphonique avec son mari. Pages 68 & 69, le lecteur observe un monsieur avec la mine fatiguée, les sourcils tombants, mal rasé, et parfois le regard buté, en cohérence avec son état dépressif. Page 81, Baptiste Virot force un peu la perspective pour montrer Malika allant de l'avant dans le couloir d'un pas vif et décidé. Finalement ces dessins en apparence simplistes et trop dépouillés rendent très bien compte de l'état l'esprit des différents personnages, avec parfois une petite touche comique très discrète qui évite de plomber la narration de ces situations très tendues. le lecteur peut conserver un sentiment de manque, mais il sourit de bon cœur en voyant un dessin où Malika Sherkat écrase Stéphane Morin, le juge qui a remplacé Chantal Latieri, avec un rouleau compresseur, page 114. Il compatit avec lui quand il se trouve face à une mère intarissable et très posée page 64 à 66. Il est impressionné par la manière dont les dessins rendent compte de l'impression ressentie par la mère sous le feu des questions inquisitrices du juge en page 102. Dès la première audience, le lecteur se sent impliqué dans les personnes qui viennent exposer une partie de leur vie privée. Comme le dit à la juge Chantal Latieri quand elles déjeunent ensemble, les affaires familiales, ça prend aux tripes. Elles sont obligées de mettre un peu de leur personne dedans parce qu'en face c'est des gens comme elles avec des problèmes de couple. Un peu avant, Malika a indiqué que ça la rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. Il est également question de la répartition des gardes d'enfants entre mère et père, le temps d'une case. le lecteur comprend bien qu'une fiction ne peut pas aborder tous les aspects des divorces de parents avec enfants, même en 157 pages. À plusieurs reprises, une information est glissée dans le cours naturel de la conversation, comme par exemple nombre de dossiers à traiter dans une demi-journée d'audience. Dans le même temps, le lecteur aperçoit Malika Sherkat dans sa vie privée, sa relation de couple épisodique du fait que son mari soit souvent en mission. Cette dimension du récit apporte un contrepoint aux constats d'échec évoqués en audience et étoffe la personnalité de Malika. Pour autant l'adaptateur ne la transforme pas en une caisse de résonance des émotions, ou en pasionaria. Elle est avant tout une personne professionnelle et compétente, inquiète de voir arriver un juge en début de carrière, pas forcément investi comme pouvait l'être la précédente. En ressortant de ce tome, le lecteur se dit que le terme d'enquête sociologique est peut-être un peu fort, et qu'il a plutôt bénéficié d'une introduction, d'une découverte aux audiences de conciliation de couple en procédure de divorce et de révision de pension alimentaire. Il part peut-être avec un fort préjugé contre la partie graphique, qui disparaît progressivement au fur et à mesure de sa lecture. Il constate que toutes les audiences mettent en évidence un désintérêt partiel ou total du père pour ses enfants, et pour la situation financière de la mère. Il aurait aimé qu'il y ait un exemple de l'inverse pour être plus en phase avec la réalité des chiffres. Passée cette réserve, il se dit que l'auteur s'abstient de porter des jugements trop tranchés sur les uns et sur les autres, et qu'il s'attache régulièrement à mettre en évidence la complexité des dossiers, et l'impact des décisions sur les vies humaines, la responsabilité qui accompagne la construction d'un jugement et de son rendu. le lecteur peut estimer que le constat global manque de nuances, mais il a été totalement absorbé par le processus de conciliation et par la capacité de Baptiste Virot à rendre compte de la tension affective, de la charge émotionnelle, des conséquences pour la vie des uns et des autres, sans jamais mettre en scène les enfants.

23/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Enferme-moi si tu peux
Enferme-moi si tu peux

Augustin, un jour tu seras artiste. - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessins) et comporte 145 pages de bande dessinée en couleurs. Il commence par une introduction de 2 pages rédigée par Michel Thévoz, fondateur et conservateur honoraire de la collection de l'Art Brut à Lausanne. Il se termine par 3 pages contenant chacune en vis-à-vis la photographie de 2 des artistes évoqués et leur représentation par Risbjerg. Un texte d'introduction évoque la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle où il vaut mieux être un homme, blanc, cultivé et bourgeois, les autres (femmes, enfants, paysans, malades vieux) étant mal lotis. Augustin Lesage (1876-1954) travaille à la mine comme son père avant lui, et son grand-père encore avant lui. Il a commencé à travailler dès la fin de ses études, c'est-à-dire à la fin de l'école primaire. Un jour de 1911, alors qu'il est en train de travailler sous terre dans la mine, il entend une voix qui lui dit qu'un jour il sera artiste. Il n'a aucune formation artistique. Il a entendu une voix : le mineur à côté se moque de lui. Pour se distraire, Augustin Lesage décide de participer à des séances de spiritisme. Il continue à entendre des voix. Un jour la voix fit noter à Augustin une liste de matériaux à se procurer, la dimension de la toile, les nuances de couleurs, la taille des pinceaux, les liants, et même le nom et l'adresse du fournisseur. Madge Gill (1882-1961) raconte son histoire. Elle est née ans un quartier très pauvre de Londres, sans père. Elle a été cachée par sa famille pour éviter la honte. Quand sa famille s'est installée à la campagne, elle a été placée en orphelinat à l'âge 9 ans. Elle s'est mariée à 25 ans, a perdu ses enfants, un œil. le 03 mars 1920, elle a ressenti quelque chose tout au fond d'elle, une sorte de grâce qui lui a donné la force de déployer ses ailes toutes chiffonnées, de composer au piano et de dessiner des fresques à l'encre et à la plume sur des rouleaux de calicots de onze mètres. le facteur Joseph Ferdinand Cheval (1836-1924) parcourait tous les jours 33 kilomètres à pied pour sa tournée. Un jour il trébucha sur une pierre au milieu du chemin. Il la mit de côté, et se mit à en sélectionner d'autres pendant ses tournées, qu'il revenait le soir pour récupérer. Puis il se mit à construire un palais. En Suisse à Lausanne dans le comté de Vaud, Aloïse Corbaz (1886-1964) chantait d'une voix pure dans le chœur de l'église. C'était sa sœur Marguerite qui s'occupait des enfants, sa mère étant décédée alors qu'Aloïse avait 11 ans. La jeune fille entretenait une passion pour les fleurs et leurs couleurs. Quelques années plus tard, Aloïse entretient une relation amoureuse et charnelle avec Joseph un prêtre défroqué. Sa sœur l'envoie travailler en Allemagne à la cour de l'empereur Guillaume II, à Postdam. Au début de la guerre, elle revient en Suisse traumatisée, tenant des propos inintelligibles. Marjan Gruzewski (1898-?) est somnambule, médium et artiste. Mais au contraire des gens qui se promènent inconscient sur les toits, il s'est toujours senti dans un état d'éveil extrême où l'espace et le temps n'ont plus de limites, voyant toujours des choses que les autres ne voyaient pas. À l'âge de 8 ans, il a perdu le contrôle moteur de sa main qui lui semblait se mouvoir d'elle-même, sans sa volonté consciente. À l'âge de 17 ans, il a participé à sa première séance de spiritisme. Un jour c'est l'esprit de sa main qui se manifeste lors d'une séance. Judith (1943-2005) et Joyce Scott sont nées jumelles, dans l'Ohio en Amérique du Nord. Judith est atteinte du syndrome de Down, pas Joyce. Au cours de sa jeunesse, ses parents la place dans une institution pour enfants attardés, cas désespérés, considérés comme inéducables. Des années plus tard, Joyce Scott prend sa sœur en charge et l'inscrit dans un centre où sont organisés des ateliers d'expression. Dans l'introduction, Michel Thévoz développe la position de l'Art Brut par rapport à la marchandisation, et sa place dans le monde de l'art. Il insiste sur son rejet par les cercles culturels officiels et le fait que la bande dessinée, elle-même considérée comme un art mineur, soit particulièrement adaptée pour établir une passerelle entre ces artistes et un public d'une nature différente. Les auteurs ont donc choisi de présenter 6 artistes dont la production a été classée dans le registre de l'Art Brut, voire dont les œuvres ont contribué à la définition même de cette catégorie. La définition de l'Art Brut a été établie par Jean Dubuffet (1901-1985, peintre, sculpteur, plasticien) qui l'a retravaillée à plusieurs reprises pour aboutir à : Œuvres ayant pour auteurs des personnes étrangères aux milieux intellectuels, le plus souvent indemne de toute éducation artistique, et chez qui l'invention s'exerce, de ce fait, sans qu'aucune incidence ne vienne altérer leur spontanéité. Cette définition ne se trouve pas dans cet ouvrage, car ce n'est pas l'objectif des auteurs. Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg s'attachent à décrire le parcours de vie des 6 artistes qu'ils ont retenus, plutôt que l'accueil de leurs œuvres par les milieux institutionnels ou marchands, ou leur postérité. Le lecteur est tout de suite emmené dans un ailleurs par les planches. Terkel Risbjerg réalise des dessins descriptifs avec un bon degré de simplification, tout en s'approchant de l'expressionnisme avec certains éléments. La première page montre les mineurs sortant de l'usine. le lecteur se fait tout de suite une idée de l'état d'esprit accablé des travailleurs avec les couleurs grises, et les masses noires des cheminées. L'artiste joue ainsi régulièrement sur la couleur pour instaurer une sensation ou un ressenti : les teintes verdâtres sur fond noir pour les ectoplasmes lors de la première séance de spiritisme, les longs bras avec mains, déformés et allongés noirs ou blancs lorsque Madge Gill ressent la présence de Myrninerest, le blanc du ciel quand elle se représente les individus attachés à un fil flottant dans le néant au-dessus de la ville, le rose beaucoup plus charnel lors de la séance spiritisme à laquelle participe Marjan Gruzewski, le blanc vierge dans lequel Judith Scott semble créer ses cocons de couleur. D'une manière générale, Risbjerg ne s'attache aux décors que dans la mesure où ils permettent de comprendre où se déroule la scène. Il peut les représenter de manière détaillée (palais du facteur Cheval, Institut Métapsychique International, orgue dans l'église de Lausanne, etc.), comme juste les évoquer de quelques taches de couleurs ou de noir en fond de case (les galeries de la mine, les chemins parcourus par le facteur Cheval, la chambre d'Aloïse à l'Institut, la campagne pluvieuse où vit la famille Guzewski). Les personnages sont représentés par des silhouettes un peu simplifiées, mais présentant des différences entre elles, et par des visages dont les traits sont également simplifiés. Pour ces derniers, le lecteur peut faire la comparaison avec les photographies qui se trouvent en fin d'ouvrage, et voir les caractéristiques structurantes que l'artiste a retenues (et donc celles qu'il n'a pas retenues) pour représenter les 6 artistes. Ces choix graphiques conduisent à une narration visuelle douce qui sait montrer les horreurs subies par les individus (de la guerre aux conditions de l'internement) sans donner l'impression d'agresser le lecteur avec des images choc, sans non plus gommer les privations, les conditions d'internement, le mal être des individus. le lecteur est également frappé par l'importance donnée aux pages sur fond noir ou sur fond blanc, dépourvues de décors, 45 pages dans l'ouvrage. Par cette mise en scène, les auteurs attirent l'attention soit sur le mal être de l'individu (majoritairement les pages sur fond noir), soit sur une forme de conquête d'un espace vierge par l'acte de création (les pages sur fond blanc), soit enfin sur les personnages (les discussions en fin de chapitre sur fond blanc). La narration visuelle recèle de nombreuses surprises, avec des subtiles variations de registre graphique et des images splendides. Les auteurs ont choisi ne pas intégrer de photographie des œuvres de ces artistes, préférant une représentation s'intégrant mieux dans la narration visuelle de Risbjerg. Les auteurs présentent donc des pans de la vie de ces 6 artistes : leur milieu socio-culturel, leur statut dans la société, la nature de leurs œuvres. le lecteur observe à chaque fois comment le carcan de la société pèse sur leur vie et impose des contraintes plus ou moins castratrices ou traumatisantes : la vie de la mine pour Lesage, le statut de fille naturelle pour Gill, le métier solitaire et physique du facteur Cheval, le traumatisme de la guerre pour Aloïse, un handicap physique pour Gruzemski, une déficience génétique pour Scott. le lecteur observe donc comment la société intègre ces individus différents, ou au contraire les met à l'écart des individus normaux. Il constate que les auteurs présentent ces faits en portant un jugement de valeur, ce qui est normal, mais avec la connaissance de ce qui est arrivé par la suite, plus qu'avec les éléments connus aux moments de ces décisions. Cela n'entame en rien la sympathie que le lecteur leur porte spontanément. le titre indique clairement que l'objet de l'ouvrage est de montrer comment il n'est pas possible d'enfermer un esprit quand il a la possibilité de s'exprimer de manière artistique, et l'objectif est atteint. Il aborde aussi la question de l'Art Brut, mais sans en donner de définition. Les dialogues entre les artistes et les commentaires de leur entourage précisent bien qu'aucun de ces individus n'a disposé d'une éducation artistique, ou d'un apprentissage des techniques de dessins, de peinture, ou d'architecture. Il est évoqué brièvement qu'Augustin Lesage a pu simuler pour partie le fait qu'un spectre lui parle, que le facteur Cheval a pu s'inspirer de nombreuses photographies touristiques contenues dans les catalogues qu'il acheminait vers leurs destinataires. Mais finalement, les auteurs ne s'intéressent pas tant que ça au processus créatif, à la réception des œuvres, à leur reconnaissance et à leur marchandisation. Il n'y a pas de réflexion sur la nature artistique de leur production, sur l'universalité de ce qu'ils communiquent ou expriment, sur le processus créatif qui peut sembler magique. Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo proposent au lecteur de découvrir le parcours de vie de six créateurs dont les œuvres relèvent de l'Art Brut. Ils les mettent en scène avec douceur et respect, sans porter de jugement de valeur, sans les réduire à l'état de victime d'un système dans lequel ils n'ont pas leur place. La narration visuelle rend ces vies supportables pour le lecteur qui ne se sent ni agressé, ni culpabilisé, et le scénario rend bien compte de qui ils étaient dans la société dans laquelle ils évoluaient. le lecteur peut regretter que les auteurs ne se soient pas aventurés un peu plus dans la question de l'art et des techniques d'expression.

23/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Plus Belle Femme du Monde - The Incredible Life of Hedy Lamarr
La Plus Belle Femme du Monde - The Incredible Life of Hedy Lamarr

Je suis tout simplement une femme compliquée. - Ce comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale a eu lieu en 2018. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comprenant 176 pages, avec un scénario de William Roy, des dessins et des couleurs de Sylvain Dorange. Le 31 mars 1957, selon le principe de l'émission What's my line?, les candidats doivent trouver l'identité de l'invité, en posant des questions, alors qu'ils portent des bandeaux sur les yeux. En sept questions, ils ont trouvé qu'ils ont en face d'eux la plus belle femme du monde, surnom donné à Hedy Lamarr (1914-2000). En 1929, alors que les autrichiens défilent dans la rue pour manifester contre le traité de Saint Germain en Laye, Hedwig Eva Maria Kiesler fête ses 5 ans avec ses parents et leur gouvernante. Elle reçoit une poupée qu'elle appelle Bécassine. Dans l'après-midi, elle organise une représentation de Hansel & Gretel avec ses poupées dans sa chambre. Son père entre et lui propose d'aller faire une promenade ; elle choisit d'aller dans les bois pour admirer la ville depuis les hauteurs. En revenant en ville, son père lui rappelle le fonctionnement des réverbères, et lui explique celui du moteur à explosion des voitures. Les entendant, un passant fait observer que ce n'est pas un sujet pour les filles. En 1929, Hedwig a 25 ans et elle sait déjà réparer une boîte à musique mécanique. Répondant à un ami, son père indique qu'il se félicite qu'au sortir de la guerre, la révolution des mœurs profite à la jeunesse, et permet entre autres aux jeunes femmes de s'émanciper. En revenant du lycée, Hedwig Kiesler passe devant un studio de cinéma et elle rentre jeter un coup d’œil à l'intérieur avec sa copine. L'après-midi même, Hedwig va voir sa mère dans son salon, en train de jouer du piano. Elle lui demande de lui faire un mot d'absence pour un cour du lendemain, qu'elle trafique ensuite pour le transformer en 2 jours d'absence. le lendemain elle retourne dans les studios de Sacha-Filmindustrie, pour essayer de faire un test en tant que scripte. Elle est reçue, mais le responsable lui indique qu'elle doit revenir le lendemain, pour son essai. Elle revient le lendemain et a la chance de tomber sur un tournage manquant de figurants. Elle joue son rôle de figurante et prend conscience qu'elle vient de découvrir sa vocation. le responsable du studio lui indique qu'elle peut revenir le lendemain pour être engagée comme scripte. À table, elle annonce ses intentions à ses parents, et son père la soutient lui indiquant qu'elle doit aussi prendre des cours de théâtre. En 1933, elle tourne dans un film intitulé Extase, tourné par Gustav Machaty, où elle apparaît nue se baignant dans une rivière. Impossible de résister à la promesse d'un tel titre : la plus belle femme du monde. le sous-titre explicite le fait qu'il s'agit d'une biographie de l'actrice Hedy Lamarr. Qu'il ait déjà entendu parler ou non de cette actrice, il est vraisemblable que le lecteur ne connait pas tout d'elle, surtout au vu de la durée de sa vie. En face de la première page de bande dessinée, se trouve une courte bibliographie et filmographie répertoriant les références dont s'est servi le scénariste. Il y figure l'autobiographie Ecstasy and me : La folle autobiographie d'Hedy Lamarr (1966), sujette à caution. La bande dessinée suit Hewig Kiesler depuis ses 5 ans, jusqu'à la dispersion de ses cendres en Autriche, soit 80 années. Il commence par une émission de télévision où des participants associent immédiatement Hedy Lamarr avec l'appellation de Plus belle femme du monde. Il se termine avec une autre émission de télévision au cours de laquelle elle indique qu'elle est simplement une femme compliquée. À part dans les 20 dernières pages, elle est présente dans toutes les scènes. Arès coup, le lecteur réalise que l'auteur s'est essentiellement intéressé à la période allant de 1937 à 1949, puisqu'il y consacre 82 pages (de 56 à 137) sur un total de 176, soit près de la moitié. Il respecte scrupuleusement l'ordre chronologique. Il privilégie essentiellement des séquences de 2 à 5 pages, avec quelques exceptions en 1 page. Il a parfois recours à d'autres modes narratifs que la mise en scène des personnages, comme une lettre adressée par Hedy Lamarr à sa mère, 4 ou 5 unes de journaux, des couvertures de magazine, un flash d'actualités consacré à George Antheil, un dessin technique dans un brevet, et de rares facsimilés de ses films (Extase, Algiers, Ziegfeld Girl, White cargo, Jeanne d'Arc). La narration présente donc de la diversité, évitant de ressentir une enfilade de faits arides énoncés chronologiquement. le scénariste a travaillé en concertation avec le dessinateur, de manière à produire une vraie bande dessinée, et pas un texte platement illustré. Outre les autres modes narratifs, le lecteur apprécie le travail de metteur en scène de l'artiste qui ne se contente pas de plans poitrine et de gros plans. Il montre les environnements dans lesquels évoluent les personnages, ainsi que la manière dont ces derniers interagissent avec eux, se déplacent en fonction de leurs caractéristiques. Il ne s'agit pas d'acteurs de théâtre sur une scène, mais bien de prises de vue de film. du fait de la pagination, il dispose même de la possibilité d'inclure des dessins en pleine page, comme Hedy Lamarr applaudie par les spectateurs du studio de télévision, la photographie du premier mariage d'Hedwig Kiesler, un train progressant sur un viaduc en pierre, la rénovation des lettres HOLLYWOOD, ou encore la Terre vue de l'espace. En pages 44 & 45, il montre comment Mandl couvre sa femme d'attentions dans les cases de la colonne de gauche, et la montée du nazisme dans les cases de la colonne de droite. le lecteur apprécie la richesse de la narration visuelle, à commencer par la qualité de la reconstitution historique qui atteste de l'époque où se déroule chaque scène, par les tenues vestimentaires, les accessoires, la technologie. Sylvain Dorange a vraisemblablement réalisé ses planches à l'infographie, choisissant de ne presque pas utiliser de traits de contour pour délimiter les formes. C'est donc la différence de couleurs entre les formes qui fixe leur limite, leur tracé. Il utilise des couleurs assez douces, un peu sombres, le récit n'en devient pas sinistre pour autant, mais il ne tombe jamais dans une esthétique propre aux bandes dessinées pour jeune public. L'artiste dessine les personnages en simplifiant leur contour, mais en conservant le volume et la géométrie des formes. Les personnages présentent donc un aspect immédiatement lisible, plus tout public que les décors. C'est encore plus flagrant en ce qui concerne leurs visages, pour le coup très simplifiés. Dorange représente les sourcils d'un simple trait noir ou marron foncé (sauf si l'individu est blond), plus secs pour ceux des hommes, plus arrondis pour ceux des femmes. Les yeux apparaissent comme un point noir ou marron au milieu d'un ovale blanc. La peau des visages est lisse, et le nez de la plupart des personnages est exagéré, à mi-chemin entre réalisme et gros nez franco-belge. Cette façon de représenter les personnages les rend plus vivants, plus expressifs, mais aussi moins réalistes du fait de leur éloignement d'une photographie. le lecteur peut y voir une intention : celle de bien marquer qu'il s'agit d'une reconstruction qui ne se prétend pas être une reconstitution exacte des dialogues et des faits. Le traitement des décors est un peu différent de celui des personnages. Il peut être plus précis, comme la représentation des façades d'immeubles à Vienne, l'aménagement du bureau du père d'Hedwig, le salon de musique de sa mère, l'aménagement autour de la piscine de la demeure de Mandl, la vue du ciel de Londres, la salle de bal du paquebot Normandie, ou plus impressionniste comme la vue de Vienne en contrebas. le lecteur peut donc bien voir chaque endroit, s'y projeter, et observer les personnages expressifs jouer leur scène. Par contre la simplification de la représentation des personnages induit une distanciation puisqu'ils sont stylisés, et non représentés de manière photographique. Cela n'empêche pas qu'ils soient reconnaissables et crédibles dans leur rôle. Les partis pris graphiques nourrissent une narration visuelle facile à lire, assez riche en détails et précisions, avec des individus habités par leurs émotions, sans qu'ils ne surjouent ou théâtralisent pour autant. Grâce à ses dessins à l'apparence simple, la lecture s'avère facile et agréable, sans jamais ressentir l'impression de devoir ingurgiter d'importantes quantités d'informations plaquées sur des illustrations trop académiques. le lecteur découvre alors la vie mouvementée d'une femme sortant de l'ordinaire. William Roy évoque rapidement le contexte historique de l'après-guerre, propice à une forme d'émancipation des femmes et de la jeunesse. Il montre le père interagir avec sa fille, ce qui fait comprendre au lecteur comment elle a acquis de bonnes bases technologiques. Il montre aussi à quelle occasion la vocation d'actrice d'Hedwig est née. le scénariste a effectué des choix dans les faits qu'il rapporte, nécessité au vu des contraintes de pagination, ce qui oriente forcément le récit. Hedy Lamarr est montrée comme une femme très indépendante, sans qu'il ne soit porté de jugement de valeur sur les conséquences. William Roy n'évoque pas la manière dont elle a élevé ses enfants, où la raison pour laquelle elle a divorcé de ses maris 2 à 6. Il ne la montre pas non plus en train de travailler son jeu d'actrice, ou de tourner, ou encore son comportement professionnel pendant les tournages. Il montre différentes facettes de sa vie, au travers de scènes biographiques : sa relation avec Louis Mayer (celui de la Metro-Goldwyn-Mayer), sa relation avec son premier mari, sa relation de travail avec le compositeur et pianiste George Antheil (1900-1959), la soutenance de son brevet sur un système de guidage radio pour les torpilles, devant les décideurs de l'armée américaine pendant la seconde guerre mondiale, etc. Au fil des séquences, l'auteur s'attache donc à montrer les facettes constructives d'Hedy Lamarr : sa réussite en tant qu'actrice, son inventivité d'ingénieur, sa ténacité. Ces réussites se font dans des milieux masculins, et montrent comment elle a été reçue à chaque fois. le lecteur voit donc comment l'un des premiers réalisateurs n'a vu en elle qu'une belle femme pour en exploiter le corps sur la pellicule, comment son premier mari ne la considérait que comme une épouse-trophée, comment sa beauté a contribué à sa fortune, comment les généraux ne l'ont pas prise au sérieux pour son invention parce qu'elle est une (belle) femme, comment son succès a décliné en même temps que sa beauté. Toutes ses relations avec les hommes ne sont pas négatives : Louis Mayer a reconnu en elle une actrice de premier plan, George Antheil a reconnu ses compétences d'ingénieur. William Roy fait donc d'Hedy Lamarr une féministe avant l'heure, ou plutôt une femme de caractère refusant de se conformer à l'image de la femme et à sa place dévolue dans la société, tout en bénéficiant d'une beauté physique extraordinaire. Cette dernière était à double tranchant, un don précieux pour son métier d'actrice, un poids conditionnant toutes ses relations avec la gente masculine, généralement pour le pire. À ce titre, cette bande dessinée est remarquable pour faire ressortir tous ces aspects, sans jamais être un cours magistral. le scénariste sait aussi manier la métaphore visuelle, en juxtaposant le devenir d'Hedy Lamarr à celui du signe formé par les lettres géantes du mot HOLLYWOODLAND, installé en 1923 sur une colline, et rénové et modifié en HOLLYWOOD en 1949. D'un autre côté, une comparaison de cette biographie avec celle disponible sur une encyclopédie en ligne fait ressortir plusieurs omissions indiquant que cette BD a été construite avec une orientation bien claire. En particulier, le lecteur constate que la vie d'Hedy Lamarr de 1949 à 200 (soit 50 ans) n'est guère évoquée, et que ses accomplissements sont tout présentés sous un jour positif, sans critique de leurs conséquences, ou de son caractère. Le lecteur ne sait trop sur quel pied danser à la fin. Il a apprécié de découvrir une vie hors du commun, avec des dessins très agréables et faciles à lire. Au fur et à mesure, il a pris conscience des qualités littéraires de la narration, mais aussi du parti pris implicite du scénariste, de ne présenter Hedy Lamarr que sous un jour positif, la prise de recul ne portant que sur sa capacité à conserver le dessus dans un monde encore essentiellement patriarcal. Entre 4 et 5 étoiles en fonction du sens critique du lecteur, s'il estime que l'intelligence de la présentation prime, ou s'il éprouve quelques regrets devant une présentation discrètement hagiographique.

23/05/2024 (modifier)