Guy Delisle fait partie de mes auteurs préférés donc suis-je encore objectif ? J’ai particulièrement aimé Shenzhen, Pyongyang et S'enfuir par exemple.
Cet album n’échappe pas à la règle et j’ai beaucoup aimé cette plongée dans le coeur de Jérusalem. Guy Delisle ne propose qu’un témoignage et n’est pas un auteur engagé comme peut l’être Joe Sacco. Delisle adopte une posture de témoin plutôt que de militant, ce qui peut donner une impression de distance par rapport aux événements dramatiques qu’il décrit.
Il accompagne ici sa femme, et c’est son expérience d’expat père de famille qu’il partage ici. L’album se compose de multiples scènes de la vie quotidienne, entre anecdotes personnelles, observations sur la ville et réflexions sur les conflits. Cette structure permet à Delisle de juxtaposer des moments légers avec des passages plus sérieux, et c’est ce que j’apprécie particulièrement dans cette formule.
Les péripéties des expatriés, les défis logistiques et les rencontres improbables se succèdent, offrant un tableau vivant et souvent drôle de la vie à Jérusalem.
Le trait de Delisle, bien que simple, est terriblement expressif. Ses dessins capturent l’essence des lieux et des personnes avec une précision presque documentaire, mais sans jamais perdre cette touche personnelle qui rend ses chroniques si attachantes.
C’est le fait de rendre accessibles et intéressants des aspects souvent méconnus de la vie en Israël et en Palestine qui m’a beaucoup plu ici, et qui me plait dans les BD autobiographiques en général. L’humour pince-sans-rire de Delisle et son regard naïf mais perspicace font mouche, rendant la lecture à la fois agréable et instructive.
Savant mix quand La Route rencontre Gung Ho, Kaya souffrira néanmoins de la comparaison avec ces deux chef d’œuvres.
Pourtant, conseil avisé, accordé lui sa chance, cette BD arrive en effet à trouver sa place et s’en tire avec beaucoup plus que les honneurs dans le secteur ultra embouteillé du post-apo.
Œuvre plutôt ambitieuse (presque un veritable studio crédité!), pluri-forme puisqu’accompagné par un environnement sonore de qualité (en scannant un QR code), l’expérience global fonctionne bien (c-a-d séquençage musique/lecture) et se révèle très réussi. Je n'ai en effet pas trouvé de coté gadget à la musique, au contraire elle complète la lecture et apporte un coté Miyazaki à l'ensemble avec son brin de mélancolie et de contemplation.
La bd en elle-même n'est pas très bavarde et se lit assez vite. Beaucoup de choses resteront d'ailleurs inexpliquées. Cet album est annoncé comme un one shot mais il y a matière à développer d'autres histoires dans cet univers.
Une bonne pioche et un vrai coup de coeur.
Note réelle: 03.75/5
J’ai passé vraiment un très bon moment avec ce tome. Je suis rapidement rentré dedans pour ne plus le lâcher jusqu’au dénouement.
Certes ça ne révolutionnera pas grand chose mais j’ai trouvé ça super bien fait, les auteurs m’ont régalé.
Grossièrement résumé, l’histoire prend la tournure d’un tournoi de tueurs façon Highlander. Un pitch pas bien profond déjà aperçu sur grand écran (The Tournament, Mi$e à prix …) mais la BD les enterre tous. Les auteurs amènent leur patte pour en faire un cocktail réussi et se démarquer.
En fait tout est dans l’atmosphère, je vais reprendre les références de mes prédécesseurs qui ne s’y sont pas trompés : un mix de Shining, d’Agatha Christie et de Tarantino. C’est parfaitement orchestré et millimétré, une longue mise en place exemplaire avant de lâcher les chiens.
Ça a fonctionné sur moi du tonnerre, à mes yeux le cahier des charges est plus que rempli. Je ne peux que constater le soin apporté par les auteurs à leur création, nous ne sommes jamais perdus.
Un scénario astucieux d’Hanna donc mais pas que, la mise en page de Boivin accompagne magnifiquement le récit et participe grandement à l’ambiance. Ses personnages sont vites reconnaissables et surtout sa narration est magique (la scène du dîner est formidable). Il n’y a qu’un truc qui m’a chiffonné (mais c’est pour faire mon chieur), c’est qu’à un moment un personnage se retrouve blessé sans que ça me paraisse si évident.
Bref passé ce détail plutôt anodin, j’ai beaucoup aimé, un petit plaisir coupable.
C'est un niais, il fera l'affaire.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Il a été écrit par Pierre Christin, dessiné et mis en couleurs par Jean-Michel Arroyo. Il s'agit d'une bande dessinée en bichromie comprenant environ 124 pages. L'ouvrage se termine avec neuf dessins en double page représentant différents endroits de Paris en 1950 : le cinéma Gaumont-Palace 1 rue Caulaincourt, le Muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes, le cirque Médrano 63 boulevard Rochechouart, les usines Citroën quai de Javel, le café de Flore 172 boulevard Saint-Germain, le parc des Buttes-Chaumont 1 rue Botzaris, les usines à gaz à la Plaine Saint-Denis, le Pont Royal vu de la passerelle Solférino, l'Île Saint-Lois et le Pont Louis-Philippe.
Dans les années 1980, par une soirée pluvieuse, Antoine, la cinquantaine, emprunte le funiculaire de Montmartre. Il sort de la cabine et va se promener dans le quartier, dans des rues qu'il a fréquentées, jusqu'à l'avenue Junot. Bien avant ce temps, il est parti à la fin de l'été, pile le jour de ses dix-huit ans. À part le petit cri de la buse qui le précédait, pas un bruit. Sa seule copine sur le plateau d'Aubrac, celle-là. Peut-être qu'elle avait compris qu'il s'en allait pour de bon ? Les autres gars du buron avaient du mal à y croire eux. Plusieurs années qu'ils étaient tous les quatre là-haut à fabriquer de la tome chaque été. Bouffer du lard rance et du pain rassis en buvant du lait sans jamais voir personne pendant des jours et des jours, ça leur allait. Comme il était le plus jeune de l'équipe, on disait le roul, il était chargé des cochons et des ordures. Mais tout ça, c'était fini pour lui. Fini.
Antoine monte à Paris, pour se rendre chez Alric, un cousin bougnat. Pas habitué aux chaussures que sa mère lui a payées à Rodez. Pas habitué à marcher sur du dur. Paris lui parait immense. Des endroits si différents en quelques centaines de mètres. Des gens faisant des choses bizarres. C'est plus tard qu'il a appris ce que c'était que des chandelles, des prostituées quoi. Des gens bizarres eux-mêmes. Hommes ou femmes ? C'est plus tard aussi qu'il a su comment on les appelait. Beaucoup de noms pour se moquer d'eux, en fait. Sur le boulevard, des animaux bizarres aussi. Les vaches et les cochons, il a vite compris qu'il n'y aurait pas que ça dans la vie. Des lumières tout aussi bizarres, il n'avait jamais vu ça, des néons on lui a dit. Il parvient rue Lepic, et trouve le café et le commerce de son cousin. Celui-ci l'accueille et lui montre sa chambre, au-dessus de l'écurie. le boulot d'Antoine est de charger la charrette en boulets de charbon. le lendemain, réveil à cinq heures, et première livraison à six heures à l'établissement La Lune bleue, un des plus gros clients, un des cabarets les plus connus de Pigalle. Fillette, la jument tirant la carriole, sait même y aller toute seule. Antoine fait comme demandé : charger la remorque, aller se coucher, et se lever à l'heure. le lendemain, il entre pour la première fois dans ce cabaret, où il est accueilli par Poing Barre, l'aboyeur de la Lune bleue.
C'est l'histoire d'un jeune gars du Massif Central qui monte à Paris et qui fait son apprentissage de la vie dans le quartier de Montmartre, dans un milieu criminel. le mode narratif tient un peu le lecteur à distance. La scène introductive se déroule dans les années 1980 : trois pages dont deux sans aucun mot, et la bande dessinée se termine avec une séquence de trois pages qui lui fait écho. le scénariste commence donc par un dispositif qui indique que l'histoire se déroule dans le passé, qu'il s'agit d'événements révolus et déjà connus. Cela produit un premier effet de distanciation. La seconde scène dure cinq pages et est racontée par la voix d'Antoine âgé qui évoque son arrivée à la capitale : autre effet d'éloignement, car le lecteur ne vit pas en direct les événements. Les dialogues commencent donc en page 13, quand le jeune adulte se présente à son cousin. Cet effet de prise de recul se produit régulièrement, le scénariste repassant en mode commentaire du personnage principal plus âgé dans des cartouches pour apporter des informations supplémentaires sur ce que montrent les dessins. Cette sensation est encore accentuée par le parti pris de la mise en couleurs : une sorte de bichromie, faite de nuances de gris. En outre, sous ce gris, les dessins sont très propres sur eux : des contours adoucis pour les personnages, des décors propres et en bon état.
Cette sensation de détachement n'entame pas pour autant l'envie de lecture et de découverte. le titre annonce clairement l'intention : une reconstitution de ce quartier de Paris à cette époque. le lecteur constate tout de suite la qualité de la reconstitution historique visuelle. Bon, le funiculaire de Montmartre, les ruelles, les façades d‘immeuble, la ferme sur le plateau de l'Aubrac : bien dessiné, mais rien de très extraordinaire. La traversée de quelques quartiers en 1950, à l'arrivée à Paris : sympathique pour les tenues vestimentaires et les voitures. À partir de la page 13, Antoine s'installe au-dessus du café de son cousin, et là la reconstitution historique atteint un autre niveau avec la description du quotidien : les boulets de charbon à charger dans la charrette, la jument Fillette, la cabaret La Lune bleue au petit matin avec les tables pas encore débarrassées, les réverbères, le calorifère, les autobus de l'époque, les différents modèles de voiture de la traction avant à celle de la police, les usines à gaz en proche banlieue, une salle de billard, etc. Les auteurs emmènent également le lecteur à la basilique avec une superbe vue du ciel, et devant le Moulin rouge, avec sa façade éminemment reconnaissable. Mais globalement ce n'est pas une reconstitution de nature touristique : elle se concentre plutôt sur les éléments du quotidien d'Antoine : en tant que livreur de charbon le matin, de spiritueux le soir, puis d'aide au cabaret, et enfin d'homme de confiance pour le patron de cet établissement.
Manquant parfois un peu de texture ou d'un détail concret comme la nature du revêtement de chaussée, les dessins génèrent parfois comme une vague impression de consistance insuffisante. Mais lorsqu'il regarde les neuf dessins en double planche après la fin du récit, le lecteur distrait prend conscience que les auteurs ne se sont pas contentés d'aller chercher quelques cartes postales d'époque pour installer un décor en toile de fond. le scénariste a effectué des recherches plus approfondies sur le tissu socio-économique du quartier, et le rayonnement probable d'un individu comme Antoine, pour trouver à quels lieux cela correspondait. Ces derniers sont représentés de manière organique dans les planches, sans que l'artiste n'attire l'attention sur eux, mais bien présents et nourrissant le récit.
De la même manière, le scénariste donne l'impression de raconter une histoire toute simple, très linéaire, très facile à lire, sans beaucoup de consistance. Mais en y repensant, le lecteur peut lister les différentes composantes de la reconstitution historique : la vie sur le plateau de l'Aubrac, les bougnats, le cabaret et ses artistes, ainsi que sa clientèle hétérogène, les petits trafics et les plus gros, l'évolution des numéros de cabaret, l'évolution de la géopolitique et en particulier la situation en Algérie. À nouveau, le ressenti est assez étrange : entre une forme de détachement, et une sensation d'évidence, comme si l'auteur alignait des lieux communs. Toutefois c'est sa connaissance de l'époque qui lui permet d'aboutir à une narration qui coule de source, encore faut-il disposer de cette connaissance des faits et savoir la distiller de manière organique dans le récit, sans donner l'impression de passer en mode leçon d'Histoire. du coup, le récit maintient l'attention du lecteur en douceur. Il n'y a pas de vrai drame, ou plutôt lorsqu'une mort survient, elle est présentée comme un simple fait, avec des conséquences émotionnelles très limitées. Une image montre les parents de Mireille, en tandem, fauchés par un bus. L'image d'après, leur fille affiche un regard attristé, mais c'est un souvenir déjà lointain et durant les années écoulées, elle a fait son deuil et trouvé comment gagner de l'argent pour pouvoir nourrir et s'occuper de sa petite sœur Blanche. C'est de l'histoire ancienne. Plus loin dans le récit, un gang de Corses entre dans La Lune bleue et ouvre le feu sur les clients et les employés, dans une séquence de cinq pages. La mise en scène du coup d'éclat montre bien la panique et les morts, à nouveau de manière plus factuelle qu'émotionnelle, ne touchant pas forcément le lecteur. Il n'y a pas de volonté de faire pleurer dans les chaumières, en exagérant pour toucher la corde sensible.
Pierre Christin & Jean-Michel Arroyo font revivre le quartier de la Butte Montmartre, en suivant la vie d'un jeune provincial monté à Paris, et s'intégrant progressivement dans le milieu, sans manier de flingue, sans commettre d'agressions. Les auteurs effectuent une reconstitution visuelle remarquable, en toute discrétion, et évoquent plusieurs facettes de cette époque, de ce milieu, également sans se reposer sur des artifices spectaculaires. le lecteur suit bien volontiers Antoine, son premier amour, sa découverte du monde du cabaret, sa participation plus périphérique que directe aux affaires, sans pour autant être dupe des activités illégales du patron du cabaret et de sa bande. D'un côté, il apprécie cette narration pragmatique, sans romantisme ou cynisme artificiel ; de l'autre, il peut être décontenancé par ce rythme posé et presque tranquille.
“Malet” de Nicolas Junker est une BD complètement déjantée qui raconte l’histoire vraie d’un gars prêt à tout pour renverser Napoléon Ier. On suit Malet, un homme avec un passé chargé de coups d’État ratés, qui a une idée folle : faire croire que l’Empereur est mort. Depuis sa maison de santé, il monte un plan aussi absurde que génial : quelques faux documents, des uniformes bidon, et hop, il tente le coup d’État le plus surréaliste de l’histoire. Et le pire, c’est que ça marche presque ! Les hauts fonctionnaires tombent dans le panneau, les militaires annoncent la mort de Napoléon, et en une nuit, Malet prend quasiment le contrôle de Paris. Les ministres et préfets sont emprisonnés, les républicains prennent du galon, et c’est le chaos total. Mais voilà, ses propres complices, tous plus pittoresques les uns que les autres, foirent le plan avec des bévues hilarantes, permettant aux fidèles napoléoniens de sauver la mise in extremis. Junker mélange action, humour et suspense avec brio.
Le dessin m'a surpris. J'ai toujours du mal à critiquer sur ce sujet, je suis forcément subjectif car n'étant pas dessinateur moi même, mais j'ai trouvé que certaines cases manquaient de lisibilité. Malgré cela, les illustrations restent dynamiques et capturent bien l’atmosphère tragi-comique de cette nuit d’octobre 1812.
On passe par tous les états : on rit des situations absurdes, on s’accroche lors des moments de tension, et on se surprend à espérer pour ce fou de Malet. “Malet” est une BD qui transforme une tragédie potentielle en vaudeville historique. C’est l’histoire d’un homme qui a fait trembler Napoléon avec un plan aussi fou que brillant, et c’est un vrai régal à lire.
“Je vais rester” de Lewis Trondheim et Hubert Chevillard est une BD étonnante car on a peu l'occasion de lire du Trondheim dans ce registre que j'associerais plus spontanément à Etienne Davodeau ou Pascal Rabaté. Et je trouve ce changement de registre très intéressant.
L’histoire commence de manière plutôt banale : un couple débarque à Palavas pour des vacances d’été. Mais bam, tout bascule avec un accident tragique avant même qu’ils n’aient pu poser leurs bagages. Fabienne se retrouve seule, et là, contre toute attente, elle décide de rester.
Ce qui rend cette BD vraiment unique, c’est la réaction de Fabienne. Au lieu de fuir ou de sombrer, elle choisit de suivre le programme de vacances tel que Roland l’avait prévu. Sa manière de gérer le choc, entre hébétude et déni, est troublante et captivante. Elle s’accroche à cette routine prévue, comme si ça pouvait la sauver du chaos intérieur. Et puis, petit à petit, l’imprévu s’invite et tout change.
Le scénario de Trondheim fonctionne bien. Il arrive à équilibrer moments de tristesse profonde et petites touches d’humour. On sent que chaque page est pensée pour nous faire ressentir la confusion et la force de Fabienne. C’est subtil, poignant, et vraiment humain.
Les dessins de Chevillard sont juste top. Son style est à la fois détaillé et expressif. Les paysages sont très bien rendus alors qu'il ne s'agit clairement pas de mon coin préféré de France, et on peut presque sentir l’air de la mer en regardant ses pages. La mise en couleur ajoute une couche de mélancolie douce qui colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire.
Bref, “Je vais rester” est une BD qui mélange habillement le drame et la résilience, avec une bonne dose de sensibilité et de réalisme. Trondheim et Chevillard nous offrent une histoire touchante et visuellement superbe, qui reste en tête après avoir tourné la dernière page. Pour moi ca a très bien fonctionné.
“Les Grands Espaces” de Catherine Meurisse est une bouffée d’air frais. Dès les premières pages, on est transporté dans l’univers poétique et bucolique de l’enfance de l’auteure que j'avais découverte avec le moins drôle mais pas moins touchant La Légèreté. Le dessin est dans la même veine, presque schématique, rappelant le style du dessin de presse, mais la mise en couleur de la nature est tout simplement magnifique. Comme dirait Blue Boy, “elle aime la nature et ça se voit”.
Meurisse nous raconte son enfance passée à la campagne, loin du tumulte de la ville, où elle découvre la nature, l’art et la littérature. Chaque page est une célébration de la vie simple, des petits bonheurs et des grandes découvertes. Les couleurs vibrantes et la manière dont elle rend la splendeur des paysages montrent un amour profond pour la nature.
Ce qui est particulièrement marquant, c’est la façon dont Catherine Meurisse parvient à mêler humour et tendresse. Elle nous fait sourire avec ses anecdotes enfantines tout en nous touchant profondément avec ses réflexions sur la nature, le temps qui passe et l’importance de préserver notre patrimoine rural. Cependant, sa critique du monde moderne m'a parfois semblé un peu clichée même si je la partage dans les grandes lignes. La nostalgie de la campagne et la critique de l’urbanisation et de la modernité sont présentes de manière appuyée, ce qui peut paraître un peu trop insistant.
“Les Grands Espaces” reste une œuvre rafraîchissante, pleine de charme et de sensibilité. Catherine Meurisse réussit à nous faire ressentir la beauté du monde qui l’a entourée enfant, et nous rappelle l’importance de prendre le temps d’admirer la nature qui nous entoure. Malgré quelques critiques du monde moderne un peu appuyées, c’est une lecture incontournable pour ceux qui cherchent un moment de douceur et de réflexion.
Voilà une surprise recommandée par mon libraire il y a quelques temps. “Ed Gein” raconte l’histoire vraie d’Edward Theodore Gein, un tueur en série qui a passionné l’Amérique des années 1950. La BD explore sa vie depuis son enfance difficile jusqu’à ses crimes macabres qui ont choqué le pays. Plonger dans la vie de ce tueur en série, c’est comme entrer dans un cauchemar éveillé. Le dessin par Eric Powell est tout simplement bluffant. Chaque page, chaque illustration, transpire le malaise et la folie. Les traits sont précis, les ombres bien utilisées, rendant l’atmosphère pesante et oppressante à souhait.
Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont Harold Schechter explore l’enfance de Gein. On ne naît pas monstre, on le devient, et cette BD le montre bien. On est plongé dans le quotidien d’un gamin affreusement seul, sous l’emprise d’une mère tyrannique. On comprend mieux comment il a pu vriller aussi gravement. Ce mec est seul, désespérément seul, et c’est glaçant.
Pas de dichotomie simpliste ici. Oui, Gein est taré, mais ça ne sort pas de nulle part. C’est un mélange de solitude, d’endoctrinement maternel et de folie latente qui explose. Cette BD est utile, car elle va au-delà des faits divers sensationnels pour chercher les racines du mal.
En résumé, “Ed Gein” par Harold Schechter et Eric Powell est une BD sombre, intense, et incroyablement bien dessinée. C’est une plongée dans les ténèbres de l’âme humaine, à lire absolument si vous avez le cœur bien accroché.
Une grosse et superbe surprise, cette BD saupoudrée de Ghibli !
Un graphisme fin et coloré, aux personnages toujours bien croqués et rendant palpable chaque émotion. Et ce petite mélange de BD à l'européenne et de Miyazaki (la nature bienveillante, les envols magiques, les visages évidemment) ne peut qu'étonner le lecteur qui ne sait pas dans quoi il s'embarque.
Car le conte de fées assez classique se transforme en drame conjugal, toujours ponctué de magie. Un cocktail étonnant mais qui fait mouche et encourage à se laisser porter jusqu'à la dernière page.
J'ai été ravi de voir notre jeune fille s'émanciper, eu de la peine lorsque son petit coeur se serrait, agacé pas ses jérémiades et son égoïsme. Et pareillement pour l'étrange et fascinant Pierrot qui renvoie forcément au magicien égocentrique du Château ambulant. Le dernier chapitre fait défiler les années pour résumer en quelques cases une vie rythmée des événements somme toute banals et clôt le récit mais avec un petit goût amer qui vous poussera sans doute à réfléchir aux rêves que vous avez eus, ceux que vous avez réalisés, à l'empathie que vous offrez/avez offert/souhaiteriez offrir. Et je parie que quelque chose vous titillera.
Une BD légère mais sérieuse qui s'apprécie et qui fait réfléchir, je recommande forcément.
Culture, tradition et revanche
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Ce tome est le premier d'une nouvelle série indépendante de toute autre ; il n'est pas besoin d'avoir lu des épisodes d'Archie Comics pour apprécier le récit. Ce recueil comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus entre 2014 et 2016, écrits par Roberto Aguirre-Sacasa, dessinés, encrés et mis en couleurs par Robert Hack. Ce dernier a également réalisé les couvertures principales. Seul le lettrage est réalisé par quelqu'un d'autre, à savoir Jack Morelli. Ce tome comprend également les 9 couvertures variantes réalisées par Robert Hack (*6, des hommages à des affiches de films d'horreur classiques), J. Scott Campbell, Francesco Francavilla (*2). Il y a également 3 pages d'études graphiques. Enfin le tome se termine avec une histoire en 6 pages, mettant en scène la deuxième apparition de Madam Satan, dans une histoire datant de 1942.
Le 31 septembre 1951 marque la date du premier anniversaire de Sabrina Spellman. Les membres de la sororité de sorcières dont il fait partie sont venues chercher sa fille comme il était convenu. Sa femme a profité du fait qu'il les accueille dans la maison pour s'enfuir avec le nourrisson. Elle est rapidement rattrapée par les sorcières, au milieu des bois. Elles repartent avec la petite Sabrina, et Edward Spellman s'occupe de sa femme Diana qui finit internée dans un asile. Sabrina est confiée à Hilda et Zelda, 2 sorcières qui prennent aussi le nom de famille de Spellman. Malheureusement pour l'anniversaire des 6 ans de Sabrina, son père Edward faillit à venir voir sa famille. À l'âge de ses 12 ans, Hilda & Zelda décident que Sabrina profiterait de changer d'air, donc le trio déménage et va s'installer dans la petite ville de Greendale, non loin de celle de Riverdale.
En 1964, le trio accueille le cousin Ambrose, un sorcier bon teint à peine plus âgé que Sabrina. Toujours la même année, Sabrina a le béguin pour Harvey Kinkle, et elle se fait un petit peu aider par Ambrose pour qu'il s'intéresse à elle. À quelques jours d'intervalle, non loin de là du côté de Riverdale, Elizabeth (Betty) Copper et Veronica (Ronnie) Lodge réalisent un sort de conjuration qui semble échouer. Quelques temps plus tard, une nouvelle professeure fait son entrée au lycée de Greendale : Evangeline Porter. Alors que l'anniversaire des 16 ans de Sabrina approche, il va lui falloir choisir entre une vie de sorcière consacrée à Satan, ou une vie d'être humain, privée de pouvoirs.
Au début des années 2010, les responsables éditoriaux des Archie comics décident de mettre à jour les aventures de leurs personnages (Archie, Betty, Veronica, Jughead et les autres), en commençant par introduire dans ce monde bien blanc et bien normal, Kevin Keller, un jeune homosexuel. Puis ils ont donné le feu vert pour une minisérie dans laquelle Archie rencontre des zombies, mais pas sur un ton humoristique comme les précédents crossovers décalés : Afterlife with Archie: Escape from Riverdale (2013/2014) de Roberto Aguirre-Sacasa & Francesco Francavilla. le pauvre Archie a même fini par passer l'arme à gauche dans sa propre série : The Death of Archie: A Life Celebrated, puis par repartir de zéro dans Archie Vol. 1 (2015) Mark Waid & Fiona Staples. La présente histoire se déroule dans une réalité alternative, à Greendale (dans les environs de Riverdale, la ville où réside Archie), avec des personnages habituels de la série (même si Archie n'apparaît que le temps d'une seule et unique case), Sabrina Spellman tenant le premier rôle. Pour la version originale de Sabrina, il est possible de se plonger dans l'anthologie The Complete Sabrina the Teenage Witch: 1962-1971, ou de visionner sa série en dessin animé Sabrina the Teenage Witch: Comp Animated Series, ou sa série télé avec acteurs Sabrina the Teenage Witch: The Complete Series, avec Melissa Joan Hart.
Néanmoins, en feuilletant le tome, le lecteur constate tout de suite que la tonalité graphique ne s'adresse pas à de jeunes enfants, mais à des adolescents et à des adultes. Robert Hack dessine dans une veine réaliste, avec comme un manque de précision dans le menu détail, comme une forme un peu gauche pour un meuble, ou une coupe un peu rigide pour un vêtement, ou encore des expressions de visage un peu décalées, un regard un peu de travers. Il réalise lui-même la mise en couleurs, avec une approche personnelle. Il choisit une teinte pour chaque forme, rendant compte de sa couleur réelle. Elles peuvent parfois déborder un peu sur la surface adjacente, par exemple la couleur des cheveux qui forment une ombre de la même couleur sur le haut du front. Au bout de quelques pages, le lecteur constate également que l'artiste donne plus de consistance aux formes en intégrant une trame de fond, pas toujours en rapport avec la texture du matériau concerné, comme si la surface avait été grattée avec un peigne. Cet ajout donne une cohérence visuelle d'ensemble des différentes parties en les joignant dans une même trame, et apporte une apparence un peu datée à chaque page, comme si elle avait subi le temps qui passe (ce qui est cohérent avec le fait que le récit se déroule dans le passé).
Robert Hack ne s'inscrit donc pas dans l'esthétique enfantine et bien ronde des Archie Comics. Les personnages ont des apparences réalistes, avec des morphologies normales, fines ou élancées, ou un peu empâtées, en fonction des protagonistes. Les tenues sont cohérentes avec les modes vestimentaires de l'époque. le blouson de lycée d'Harvey Kinkle est d'époque, ainsi que les jupettes plissées et les sweaters de Betty & Veronica, ou encore le serre-tête de Sabrina. L'artiste reproduit également la nuisette caractéristique de Sabrina, mais dépourvue de toute prétention de séduction et de voyeurisme. Il ne s'agit plus que d'un habit de nuit fonctionnel. Les personnages ont donc tous une apparence distincte et ordinaire, tout en respectant les principales caractéristiques de leur version originale dans les Archie Comics. Hack les dessine juste de manière plus réaliste, moins simplifiés, moins épurés, moins enthousiastes, sans les idéaliser.
Même si les couleurs habillent toutes les cases au point de devenir une composante majeure des arrière-plans, le lecteur constate que Robert Hack représente régulièrement les décors, plus fréquemment que dans un comics de superhéros. Il sait leur donner une consistance suffisante, variant le degré de détail en fonction de chaque moment dans la scène considérée. Il peut s'attarder sur la représentation d'une façade quand Sabrina découvre pour la première fois sa nouvelle demeure à Greendale, comme il peut juste rappeler les contours d'un meuble ou l'allure générale d'un arbre, si le cadrage se focalise sur un personnage ou sur l'ambiance générale plutôt que sur les détails. Il en découle des dessins pas très beaux d'un point de vue esthétique, mais montrant des endroits bien consistants, où évoluent des individus normaux et crédibles, avec cette étrange familiarité de personnages dérivées d'icônes populaires piochées dans les Archie Comics.
Robert Hack doit également donner à voir plusieurs passages décrivant des pratiques de sorcellerie. Il choisit de le faire de manière très concrète en restant dans un registre descriptif, sans chercher à passer dans un registre expressionniste. Lorsque l'un des personnages se retrouve prisonnier dans un tronc d'un arbre, il dessine un visage à texture de bois sur le tronc d'arbre. Pour Salem ou les familiers d'Ambrose, il représente un chat et deux serpents de manière naturaliste, sans essayer de faire apparaître l'âme qui les anime, sans trace d'anthropomorphisme, même dans le visage. Lorsqu'en courant dans les bois, la mère de Sabrina se retrouve entravée par des branches d'arbre, il représente de manière littérale des bras en bois qui partent des troncs et qui agrippent les bras de Diana Spellman. La seule exception à ce mode de représentation littérale concerne Madam Satan (Iola). Il s'agit d'une femme revenue d'entre les morts, revenue des enfers même, et sous sa forme réelle, Hack intègre deux crânes minuscules en lieu et place des yeux, dans les orbites oculaires, un détail déconnecté de la réalité. Il ne fait que se mettre en cohérence avec le scénario.
Effectivement Roberto Aguirre-Sacasa reprend le principe du personnage, à savoir une sorcière et il respecte les conventions du genre, en les intégrant de manière littérale. le lecteur découvre ainsi une communauté de sorcières, il voit leur apparence réelle (pas jolie à voir). Il observe quelques utilisations de leurs pouvoirs. Il peut en voir une passer sur un balai. Il y a même une réunion de sorcières au cours de laquelle elles invoquent Satan qui se manifeste en leur présence, sous la forme d'un démon de base. À la lecture, il apparaît que le scénariste et l'artiste abordent ces séquences uniquement au premier degré, sans aucune once de dérision ou de moquerie. Il en découle que le lecteur peut en faire de même, d'autant que ces créateurs connaissent leurs classiques et intègrent ces conventions de manière naturelle dans le cours de leur récit. Il n'y a pas d'impression de parodie, ou même de maladresse involontaire. Cette manière de raconter s'avère méritoire à une époque où le métacommentaire est partout. En outre elle fonctionne, permettant au lecteur de lire un récit de sorcières bien ficelé, au premier degré.
L'effet cumulatif des différentes séquences fait apparaitre que le scénariste a pris un certain plaisir à intégrer à sa narration des références culturelles de l'époque. le lecteur apprécie l'évocation de chanteuses comme Dionne Warwick, Barbara Streisand. Il identifie immédiatement les paroles de la chanson Que sera sera de Doris Day, ainsi que la mention de Pretty Woman de Roy Orbison. Il sourit devant les allusions aux coiffures de Marylin Monroe et de Jackie Kennedy. Il reconnaît les repères que sont la comédie musicale Bye Bye Birdie et le film Ma femme est une sorcière avec Veronica Lake, de René Clair. Il apprécie la référence à l'écrivaine Patricia Highsmith et au roman le petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry. Il s'attend moins par contre à ce que l'un des familiers (Salem, celui de Sabrina) évoque Glycon, une divinité-serpent romaine. Dans le contexte d'un comics, le choix d'une telle divinité n'a rien d'innocent car elle évoque forcément Alan Moore qui se dit adorateur de Glycon. le scénariste ne s'en sert pas pour essayer de légitimer son récit et pour expliciter son intention en se réclamant de l'auteur de Watchmen, car l'intention n'est pas claire (mais cette mention est troublante et certainement innocente, sans moquerie ou tentative de s'accaparer une part de gloire indue).
Le lecteur ressent tous ces aspects de la narration qui attestent d'une œuvre d'auteur, dans laquelle les créateurs se sont fortement investis, par opposition à un produit industriel fabriqué à la chaîne. Tout en respectant les caractéristiques principales du personnage Sabrina (à commencer par la présence de ses 2 tantes Hilda & Zelda), ils racontent une histoire qui leur est propre. le premier thème qui apparaît est celui du métissage et des traditions. de par les circonstances de sa naissance, Sabrina Spellman est une sang-mêlé ce qui a des conséquences sur sa vie au quotidien, sur son apparence, et sur la culture de son milieu familial. le scénariste développe ce thème en arrière-plan, avec la difficulté pour Sabrina de s'intégrer au milieu d'enfants normaux, difficulté augmentée par le fait que ses cheveux prennent une teinte albinos. Aguirre-Sacasa montre aussi comment ses tantes évoquent les traditions familiales, créant une forme d'attente chez Sabrina, quant à sa cérémonie d'intronisation à l'occasion de l'anniversaire de ses 16 ans.
Le scénariste joue donc sur la notion de communauté de sorcières pour montrer la culture acquise par Sabrina, en ayant été élevée par ses tantes qui sont des sorcières. le lecteur découvre très surpris, au détour d'une case, que Sabrina les voit sous leur véritable apparence, et pas comme deux femmes d'un certain âge à l'aspect inoffensif. Ce moment met en lumière à quel point Sabrina dispose d'une personnalité développée, en cohérence avec son histoire personnelle. Roberto Aguirre-Sacasa fait preuve de sensibilité et de justesse en mettant en scène une adolescente, avec les particularités psychologiques associées à cette période de la vie (y compris l'espoir d'un bel amour romantique), à nouveau en respectant les conventions du genre, à nouveau sans nunucherie ou sentimentalisme naïf.
En se lançant dans ce tome, le lecteur se dit qu'il va trouver une variation sur des personnages iconiques de l'Amérique Blanche (existant depuis 1941 pour la série Archie Comics, depuis 1962 Sabrina), intégrant quelques conventions de récit surnaturel à base de sorcière. Il espère que les créateurs auront pris quelques libertés pour ne pas se limiter à un pastiche sympathique mais superficiel. Il découvre en fait un récit très consistant, pour lequel les auteurs ont réalisé un important travail de conception et de réalisation, pour une histoire se lisant au premier degré, mêlant surnaturel, comédie, sentiments et héritage familial, avec des thèmes sous-jacents intéressants et bien exposés.
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Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle fait partie de mes auteurs préférés donc suis-je encore objectif ? J’ai particulièrement aimé Shenzhen, Pyongyang et S'enfuir par exemple. Cet album n’échappe pas à la règle et j’ai beaucoup aimé cette plongée dans le coeur de Jérusalem. Guy Delisle ne propose qu’un témoignage et n’est pas un auteur engagé comme peut l’être Joe Sacco. Delisle adopte une posture de témoin plutôt que de militant, ce qui peut donner une impression de distance par rapport aux événements dramatiques qu’il décrit. Il accompagne ici sa femme, et c’est son expérience d’expat père de famille qu’il partage ici. L’album se compose de multiples scènes de la vie quotidienne, entre anecdotes personnelles, observations sur la ville et réflexions sur les conflits. Cette structure permet à Delisle de juxtaposer des moments légers avec des passages plus sérieux, et c’est ce que j’apprécie particulièrement dans cette formule. Les péripéties des expatriés, les défis logistiques et les rencontres improbables se succèdent, offrant un tableau vivant et souvent drôle de la vie à Jérusalem. Le trait de Delisle, bien que simple, est terriblement expressif. Ses dessins capturent l’essence des lieux et des personnes avec une précision presque documentaire, mais sans jamais perdre cette touche personnelle qui rend ses chroniques si attachantes. C’est le fait de rendre accessibles et intéressants des aspects souvent méconnus de la vie en Israël et en Palestine qui m’a beaucoup plu ici, et qui me plait dans les BD autobiographiques en général. L’humour pince-sans-rire de Delisle et son regard naïf mais perspicace font mouche, rendant la lecture à la fois agréable et instructive.
Kaya
Savant mix quand La Route rencontre Gung Ho, Kaya souffrira néanmoins de la comparaison avec ces deux chef d’œuvres. Pourtant, conseil avisé, accordé lui sa chance, cette BD arrive en effet à trouver sa place et s’en tire avec beaucoup plus que les honneurs dans le secteur ultra embouteillé du post-apo. Œuvre plutôt ambitieuse (presque un veritable studio crédité!), pluri-forme puisqu’accompagné par un environnement sonore de qualité (en scannant un QR code), l’expérience global fonctionne bien (c-a-d séquençage musique/lecture) et se révèle très réussi. Je n'ai en effet pas trouvé de coté gadget à la musique, au contraire elle complète la lecture et apporte un coté Miyazaki à l'ensemble avec son brin de mélancolie et de contemplation. La bd en elle-même n'est pas très bavarde et se lit assez vite. Beaucoup de choses resteront d'ailleurs inexpliquées. Cet album est annoncé comme un one shot mais il y a matière à développer d'autres histoires dans cet univers. Une bonne pioche et un vrai coup de coeur. Note réelle: 03.75/5
Douze
J’ai passé vraiment un très bon moment avec ce tome. Je suis rapidement rentré dedans pour ne plus le lâcher jusqu’au dénouement. Certes ça ne révolutionnera pas grand chose mais j’ai trouvé ça super bien fait, les auteurs m’ont régalé. Grossièrement résumé, l’histoire prend la tournure d’un tournoi de tueurs façon Highlander. Un pitch pas bien profond déjà aperçu sur grand écran (The Tournament, Mi$e à prix …) mais la BD les enterre tous. Les auteurs amènent leur patte pour en faire un cocktail réussi et se démarquer. En fait tout est dans l’atmosphère, je vais reprendre les références de mes prédécesseurs qui ne s’y sont pas trompés : un mix de Shining, d’Agatha Christie et de Tarantino. C’est parfaitement orchestré et millimétré, une longue mise en place exemplaire avant de lâcher les chiens. Ça a fonctionné sur moi du tonnerre, à mes yeux le cahier des charges est plus que rempli. Je ne peux que constater le soin apporté par les auteurs à leur création, nous ne sommes jamais perdus. Un scénario astucieux d’Hanna donc mais pas que, la mise en page de Boivin accompagne magnifiquement le récit et participe grandement à l’ambiance. Ses personnages sont vites reconnaissables et surtout sa narration est magique (la scène du dîner est formidable). Il n’y a qu’un truc qui m’a chiffonné (mais c’est pour faire mon chieur), c’est qu’à un moment un personnage se retrouve blessé sans que ça me paraisse si évident. Bref passé ce détail plutôt anodin, j’ai beaucoup aimé, un petit plaisir coupable.
Pigalle, 1950
C'est un niais, il fera l'affaire. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Il a été écrit par Pierre Christin, dessiné et mis en couleurs par Jean-Michel Arroyo. Il s'agit d'une bande dessinée en bichromie comprenant environ 124 pages. L'ouvrage se termine avec neuf dessins en double page représentant différents endroits de Paris en 1950 : le cinéma Gaumont-Palace 1 rue Caulaincourt, le Muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes, le cirque Médrano 63 boulevard Rochechouart, les usines Citroën quai de Javel, le café de Flore 172 boulevard Saint-Germain, le parc des Buttes-Chaumont 1 rue Botzaris, les usines à gaz à la Plaine Saint-Denis, le Pont Royal vu de la passerelle Solférino, l'Île Saint-Lois et le Pont Louis-Philippe. Dans les années 1980, par une soirée pluvieuse, Antoine, la cinquantaine, emprunte le funiculaire de Montmartre. Il sort de la cabine et va se promener dans le quartier, dans des rues qu'il a fréquentées, jusqu'à l'avenue Junot. Bien avant ce temps, il est parti à la fin de l'été, pile le jour de ses dix-huit ans. À part le petit cri de la buse qui le précédait, pas un bruit. Sa seule copine sur le plateau d'Aubrac, celle-là. Peut-être qu'elle avait compris qu'il s'en allait pour de bon ? Les autres gars du buron avaient du mal à y croire eux. Plusieurs années qu'ils étaient tous les quatre là-haut à fabriquer de la tome chaque été. Bouffer du lard rance et du pain rassis en buvant du lait sans jamais voir personne pendant des jours et des jours, ça leur allait. Comme il était le plus jeune de l'équipe, on disait le roul, il était chargé des cochons et des ordures. Mais tout ça, c'était fini pour lui. Fini. Antoine monte à Paris, pour se rendre chez Alric, un cousin bougnat. Pas habitué aux chaussures que sa mère lui a payées à Rodez. Pas habitué à marcher sur du dur. Paris lui parait immense. Des endroits si différents en quelques centaines de mètres. Des gens faisant des choses bizarres. C'est plus tard qu'il a appris ce que c'était que des chandelles, des prostituées quoi. Des gens bizarres eux-mêmes. Hommes ou femmes ? C'est plus tard aussi qu'il a su comment on les appelait. Beaucoup de noms pour se moquer d'eux, en fait. Sur le boulevard, des animaux bizarres aussi. Les vaches et les cochons, il a vite compris qu'il n'y aurait pas que ça dans la vie. Des lumières tout aussi bizarres, il n'avait jamais vu ça, des néons on lui a dit. Il parvient rue Lepic, et trouve le café et le commerce de son cousin. Celui-ci l'accueille et lui montre sa chambre, au-dessus de l'écurie. le boulot d'Antoine est de charger la charrette en boulets de charbon. le lendemain, réveil à cinq heures, et première livraison à six heures à l'établissement La Lune bleue, un des plus gros clients, un des cabarets les plus connus de Pigalle. Fillette, la jument tirant la carriole, sait même y aller toute seule. Antoine fait comme demandé : charger la remorque, aller se coucher, et se lever à l'heure. le lendemain, il entre pour la première fois dans ce cabaret, où il est accueilli par Poing Barre, l'aboyeur de la Lune bleue. C'est l'histoire d'un jeune gars du Massif Central qui monte à Paris et qui fait son apprentissage de la vie dans le quartier de Montmartre, dans un milieu criminel. le mode narratif tient un peu le lecteur à distance. La scène introductive se déroule dans les années 1980 : trois pages dont deux sans aucun mot, et la bande dessinée se termine avec une séquence de trois pages qui lui fait écho. le scénariste commence donc par un dispositif qui indique que l'histoire se déroule dans le passé, qu'il s'agit d'événements révolus et déjà connus. Cela produit un premier effet de distanciation. La seconde scène dure cinq pages et est racontée par la voix d'Antoine âgé qui évoque son arrivée à la capitale : autre effet d'éloignement, car le lecteur ne vit pas en direct les événements. Les dialogues commencent donc en page 13, quand le jeune adulte se présente à son cousin. Cet effet de prise de recul se produit régulièrement, le scénariste repassant en mode commentaire du personnage principal plus âgé dans des cartouches pour apporter des informations supplémentaires sur ce que montrent les dessins. Cette sensation est encore accentuée par le parti pris de la mise en couleurs : une sorte de bichromie, faite de nuances de gris. En outre, sous ce gris, les dessins sont très propres sur eux : des contours adoucis pour les personnages, des décors propres et en bon état. Cette sensation de détachement n'entame pas pour autant l'envie de lecture et de découverte. le titre annonce clairement l'intention : une reconstitution de ce quartier de Paris à cette époque. le lecteur constate tout de suite la qualité de la reconstitution historique visuelle. Bon, le funiculaire de Montmartre, les ruelles, les façades d‘immeuble, la ferme sur le plateau de l'Aubrac : bien dessiné, mais rien de très extraordinaire. La traversée de quelques quartiers en 1950, à l'arrivée à Paris : sympathique pour les tenues vestimentaires et les voitures. À partir de la page 13, Antoine s'installe au-dessus du café de son cousin, et là la reconstitution historique atteint un autre niveau avec la description du quotidien : les boulets de charbon à charger dans la charrette, la jument Fillette, la cabaret La Lune bleue au petit matin avec les tables pas encore débarrassées, les réverbères, le calorifère, les autobus de l'époque, les différents modèles de voiture de la traction avant à celle de la police, les usines à gaz en proche banlieue, une salle de billard, etc. Les auteurs emmènent également le lecteur à la basilique avec une superbe vue du ciel, et devant le Moulin rouge, avec sa façade éminemment reconnaissable. Mais globalement ce n'est pas une reconstitution de nature touristique : elle se concentre plutôt sur les éléments du quotidien d'Antoine : en tant que livreur de charbon le matin, de spiritueux le soir, puis d'aide au cabaret, et enfin d'homme de confiance pour le patron de cet établissement. Manquant parfois un peu de texture ou d'un détail concret comme la nature du revêtement de chaussée, les dessins génèrent parfois comme une vague impression de consistance insuffisante. Mais lorsqu'il regarde les neuf dessins en double planche après la fin du récit, le lecteur distrait prend conscience que les auteurs ne se sont pas contentés d'aller chercher quelques cartes postales d'époque pour installer un décor en toile de fond. le scénariste a effectué des recherches plus approfondies sur le tissu socio-économique du quartier, et le rayonnement probable d'un individu comme Antoine, pour trouver à quels lieux cela correspondait. Ces derniers sont représentés de manière organique dans les planches, sans que l'artiste n'attire l'attention sur eux, mais bien présents et nourrissant le récit. De la même manière, le scénariste donne l'impression de raconter une histoire toute simple, très linéaire, très facile à lire, sans beaucoup de consistance. Mais en y repensant, le lecteur peut lister les différentes composantes de la reconstitution historique : la vie sur le plateau de l'Aubrac, les bougnats, le cabaret et ses artistes, ainsi que sa clientèle hétérogène, les petits trafics et les plus gros, l'évolution des numéros de cabaret, l'évolution de la géopolitique et en particulier la situation en Algérie. À nouveau, le ressenti est assez étrange : entre une forme de détachement, et une sensation d'évidence, comme si l'auteur alignait des lieux communs. Toutefois c'est sa connaissance de l'époque qui lui permet d'aboutir à une narration qui coule de source, encore faut-il disposer de cette connaissance des faits et savoir la distiller de manière organique dans le récit, sans donner l'impression de passer en mode leçon d'Histoire. du coup, le récit maintient l'attention du lecteur en douceur. Il n'y a pas de vrai drame, ou plutôt lorsqu'une mort survient, elle est présentée comme un simple fait, avec des conséquences émotionnelles très limitées. Une image montre les parents de Mireille, en tandem, fauchés par un bus. L'image d'après, leur fille affiche un regard attristé, mais c'est un souvenir déjà lointain et durant les années écoulées, elle a fait son deuil et trouvé comment gagner de l'argent pour pouvoir nourrir et s'occuper de sa petite sœur Blanche. C'est de l'histoire ancienne. Plus loin dans le récit, un gang de Corses entre dans La Lune bleue et ouvre le feu sur les clients et les employés, dans une séquence de cinq pages. La mise en scène du coup d'éclat montre bien la panique et les morts, à nouveau de manière plus factuelle qu'émotionnelle, ne touchant pas forcément le lecteur. Il n'y a pas de volonté de faire pleurer dans les chaumières, en exagérant pour toucher la corde sensible. Pierre Christin & Jean-Michel Arroyo font revivre le quartier de la Butte Montmartre, en suivant la vie d'un jeune provincial monté à Paris, et s'intégrant progressivement dans le milieu, sans manier de flingue, sans commettre d'agressions. Les auteurs effectuent une reconstitution visuelle remarquable, en toute discrétion, et évoquent plusieurs facettes de cette époque, de ce milieu, également sans se reposer sur des artifices spectaculaires. le lecteur suit bien volontiers Antoine, son premier amour, sa découverte du monde du cabaret, sa participation plus périphérique que directe aux affaires, sans pour autant être dupe des activités illégales du patron du cabaret et de sa bande. D'un côté, il apprécie cette narration pragmatique, sans romantisme ou cynisme artificiel ; de l'autre, il peut être décontenancé par ce rythme posé et presque tranquille.
Malet
“Malet” de Nicolas Junker est une BD complètement déjantée qui raconte l’histoire vraie d’un gars prêt à tout pour renverser Napoléon Ier. On suit Malet, un homme avec un passé chargé de coups d’État ratés, qui a une idée folle : faire croire que l’Empereur est mort. Depuis sa maison de santé, il monte un plan aussi absurde que génial : quelques faux documents, des uniformes bidon, et hop, il tente le coup d’État le plus surréaliste de l’histoire. Et le pire, c’est que ça marche presque ! Les hauts fonctionnaires tombent dans le panneau, les militaires annoncent la mort de Napoléon, et en une nuit, Malet prend quasiment le contrôle de Paris. Les ministres et préfets sont emprisonnés, les républicains prennent du galon, et c’est le chaos total. Mais voilà, ses propres complices, tous plus pittoresques les uns que les autres, foirent le plan avec des bévues hilarantes, permettant aux fidèles napoléoniens de sauver la mise in extremis. Junker mélange action, humour et suspense avec brio. Le dessin m'a surpris. J'ai toujours du mal à critiquer sur ce sujet, je suis forcément subjectif car n'étant pas dessinateur moi même, mais j'ai trouvé que certaines cases manquaient de lisibilité. Malgré cela, les illustrations restent dynamiques et capturent bien l’atmosphère tragi-comique de cette nuit d’octobre 1812. On passe par tous les états : on rit des situations absurdes, on s’accroche lors des moments de tension, et on se surprend à espérer pour ce fou de Malet. “Malet” est une BD qui transforme une tragédie potentielle en vaudeville historique. C’est l’histoire d’un homme qui a fait trembler Napoléon avec un plan aussi fou que brillant, et c’est un vrai régal à lire.
Je vais rester
“Je vais rester” de Lewis Trondheim et Hubert Chevillard est une BD étonnante car on a peu l'occasion de lire du Trondheim dans ce registre que j'associerais plus spontanément à Etienne Davodeau ou Pascal Rabaté. Et je trouve ce changement de registre très intéressant. L’histoire commence de manière plutôt banale : un couple débarque à Palavas pour des vacances d’été. Mais bam, tout bascule avec un accident tragique avant même qu’ils n’aient pu poser leurs bagages. Fabienne se retrouve seule, et là, contre toute attente, elle décide de rester. Ce qui rend cette BD vraiment unique, c’est la réaction de Fabienne. Au lieu de fuir ou de sombrer, elle choisit de suivre le programme de vacances tel que Roland l’avait prévu. Sa manière de gérer le choc, entre hébétude et déni, est troublante et captivante. Elle s’accroche à cette routine prévue, comme si ça pouvait la sauver du chaos intérieur. Et puis, petit à petit, l’imprévu s’invite et tout change. Le scénario de Trondheim fonctionne bien. Il arrive à équilibrer moments de tristesse profonde et petites touches d’humour. On sent que chaque page est pensée pour nous faire ressentir la confusion et la force de Fabienne. C’est subtil, poignant, et vraiment humain. Les dessins de Chevillard sont juste top. Son style est à la fois détaillé et expressif. Les paysages sont très bien rendus alors qu'il ne s'agit clairement pas de mon coin préféré de France, et on peut presque sentir l’air de la mer en regardant ses pages. La mise en couleur ajoute une couche de mélancolie douce qui colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire. Bref, “Je vais rester” est une BD qui mélange habillement le drame et la résilience, avec une bonne dose de sensibilité et de réalisme. Trondheim et Chevillard nous offrent une histoire touchante et visuellement superbe, qui reste en tête après avoir tourné la dernière page. Pour moi ca a très bien fonctionné.
Les Grands Espaces
“Les Grands Espaces” de Catherine Meurisse est une bouffée d’air frais. Dès les premières pages, on est transporté dans l’univers poétique et bucolique de l’enfance de l’auteure que j'avais découverte avec le moins drôle mais pas moins touchant La Légèreté. Le dessin est dans la même veine, presque schématique, rappelant le style du dessin de presse, mais la mise en couleur de la nature est tout simplement magnifique. Comme dirait Blue Boy, “elle aime la nature et ça se voit”. Meurisse nous raconte son enfance passée à la campagne, loin du tumulte de la ville, où elle découvre la nature, l’art et la littérature. Chaque page est une célébration de la vie simple, des petits bonheurs et des grandes découvertes. Les couleurs vibrantes et la manière dont elle rend la splendeur des paysages montrent un amour profond pour la nature. Ce qui est particulièrement marquant, c’est la façon dont Catherine Meurisse parvient à mêler humour et tendresse. Elle nous fait sourire avec ses anecdotes enfantines tout en nous touchant profondément avec ses réflexions sur la nature, le temps qui passe et l’importance de préserver notre patrimoine rural. Cependant, sa critique du monde moderne m'a parfois semblé un peu clichée même si je la partage dans les grandes lignes. La nostalgie de la campagne et la critique de l’urbanisation et de la modernité sont présentes de manière appuyée, ce qui peut paraître un peu trop insistant. “Les Grands Espaces” reste une œuvre rafraîchissante, pleine de charme et de sensibilité. Catherine Meurisse réussit à nous faire ressentir la beauté du monde qui l’a entourée enfant, et nous rappelle l’importance de prendre le temps d’admirer la nature qui nous entoure. Malgré quelques critiques du monde moderne un peu appuyées, c’est une lecture incontournable pour ceux qui cherchent un moment de douceur et de réflexion.
Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série
Voilà une surprise recommandée par mon libraire il y a quelques temps. “Ed Gein” raconte l’histoire vraie d’Edward Theodore Gein, un tueur en série qui a passionné l’Amérique des années 1950. La BD explore sa vie depuis son enfance difficile jusqu’à ses crimes macabres qui ont choqué le pays. Plonger dans la vie de ce tueur en série, c’est comme entrer dans un cauchemar éveillé. Le dessin par Eric Powell est tout simplement bluffant. Chaque page, chaque illustration, transpire le malaise et la folie. Les traits sont précis, les ombres bien utilisées, rendant l’atmosphère pesante et oppressante à souhait. Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont Harold Schechter explore l’enfance de Gein. On ne naît pas monstre, on le devient, et cette BD le montre bien. On est plongé dans le quotidien d’un gamin affreusement seul, sous l’emprise d’une mère tyrannique. On comprend mieux comment il a pu vriller aussi gravement. Ce mec est seul, désespérément seul, et c’est glaçant. Pas de dichotomie simpliste ici. Oui, Gein est taré, mais ça ne sort pas de nulle part. C’est un mélange de solitude, d’endoctrinement maternel et de folie latente qui explose. Cette BD est utile, car elle va au-delà des faits divers sensationnels pour chercher les racines du mal. En résumé, “Ed Gein” par Harold Schechter et Eric Powell est une BD sombre, intense, et incroyablement bien dessinée. C’est une plongée dans les ténèbres de l’âme humaine, à lire absolument si vous avez le cœur bien accroché.
Mon ami Pierrot
Une grosse et superbe surprise, cette BD saupoudrée de Ghibli ! Un graphisme fin et coloré, aux personnages toujours bien croqués et rendant palpable chaque émotion. Et ce petite mélange de BD à l'européenne et de Miyazaki (la nature bienveillante, les envols magiques, les visages évidemment) ne peut qu'étonner le lecteur qui ne sait pas dans quoi il s'embarque. Car le conte de fées assez classique se transforme en drame conjugal, toujours ponctué de magie. Un cocktail étonnant mais qui fait mouche et encourage à se laisser porter jusqu'à la dernière page. J'ai été ravi de voir notre jeune fille s'émanciper, eu de la peine lorsque son petit coeur se serrait, agacé pas ses jérémiades et son égoïsme. Et pareillement pour l'étrange et fascinant Pierrot qui renvoie forcément au magicien égocentrique du Château ambulant. Le dernier chapitre fait défiler les années pour résumer en quelques cases une vie rythmée des événements somme toute banals et clôt le récit mais avec un petit goût amer qui vous poussera sans doute à réfléchir aux rêves que vous avez eus, ceux que vous avez réalisés, à l'empathie que vous offrez/avez offert/souhaiteriez offrir. Et je parie que quelque chose vous titillera. Une BD légère mais sérieuse qui s'apprécie et qui fait réfléchir, je recommande forcément.
Les Nouvelles Aventures de Sabrina
Culture, tradition et revanche - Ce tome est le premier d'une nouvelle série indépendante de toute autre ; il n'est pas besoin d'avoir lu des épisodes d'Archie Comics pour apprécier le récit. Ce recueil comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus entre 2014 et 2016, écrits par Roberto Aguirre-Sacasa, dessinés, encrés et mis en couleurs par Robert Hack. Ce dernier a également réalisé les couvertures principales. Seul le lettrage est réalisé par quelqu'un d'autre, à savoir Jack Morelli. Ce tome comprend également les 9 couvertures variantes réalisées par Robert Hack (*6, des hommages à des affiches de films d'horreur classiques), J. Scott Campbell, Francesco Francavilla (*2). Il y a également 3 pages d'études graphiques. Enfin le tome se termine avec une histoire en 6 pages, mettant en scène la deuxième apparition de Madam Satan, dans une histoire datant de 1942. Le 31 septembre 1951 marque la date du premier anniversaire de Sabrina Spellman. Les membres de la sororité de sorcières dont il fait partie sont venues chercher sa fille comme il était convenu. Sa femme a profité du fait qu'il les accueille dans la maison pour s'enfuir avec le nourrisson. Elle est rapidement rattrapée par les sorcières, au milieu des bois. Elles repartent avec la petite Sabrina, et Edward Spellman s'occupe de sa femme Diana qui finit internée dans un asile. Sabrina est confiée à Hilda et Zelda, 2 sorcières qui prennent aussi le nom de famille de Spellman. Malheureusement pour l'anniversaire des 6 ans de Sabrina, son père Edward faillit à venir voir sa famille. À l'âge de ses 12 ans, Hilda & Zelda décident que Sabrina profiterait de changer d'air, donc le trio déménage et va s'installer dans la petite ville de Greendale, non loin de celle de Riverdale. En 1964, le trio accueille le cousin Ambrose, un sorcier bon teint à peine plus âgé que Sabrina. Toujours la même année, Sabrina a le béguin pour Harvey Kinkle, et elle se fait un petit peu aider par Ambrose pour qu'il s'intéresse à elle. À quelques jours d'intervalle, non loin de là du côté de Riverdale, Elizabeth (Betty) Copper et Veronica (Ronnie) Lodge réalisent un sort de conjuration qui semble échouer. Quelques temps plus tard, une nouvelle professeure fait son entrée au lycée de Greendale : Evangeline Porter. Alors que l'anniversaire des 16 ans de Sabrina approche, il va lui falloir choisir entre une vie de sorcière consacrée à Satan, ou une vie d'être humain, privée de pouvoirs. Au début des années 2010, les responsables éditoriaux des Archie comics décident de mettre à jour les aventures de leurs personnages (Archie, Betty, Veronica, Jughead et les autres), en commençant par introduire dans ce monde bien blanc et bien normal, Kevin Keller, un jeune homosexuel. Puis ils ont donné le feu vert pour une minisérie dans laquelle Archie rencontre des zombies, mais pas sur un ton humoristique comme les précédents crossovers décalés : Afterlife with Archie: Escape from Riverdale (2013/2014) de Roberto Aguirre-Sacasa & Francesco Francavilla. le pauvre Archie a même fini par passer l'arme à gauche dans sa propre série : The Death of Archie: A Life Celebrated, puis par repartir de zéro dans Archie Vol. 1 (2015) Mark Waid & Fiona Staples. La présente histoire se déroule dans une réalité alternative, à Greendale (dans les environs de Riverdale, la ville où réside Archie), avec des personnages habituels de la série (même si Archie n'apparaît que le temps d'une seule et unique case), Sabrina Spellman tenant le premier rôle. Pour la version originale de Sabrina, il est possible de se plonger dans l'anthologie The Complete Sabrina the Teenage Witch: 1962-1971, ou de visionner sa série en dessin animé Sabrina the Teenage Witch: Comp Animated Series, ou sa série télé avec acteurs Sabrina the Teenage Witch: The Complete Series, avec Melissa Joan Hart. Néanmoins, en feuilletant le tome, le lecteur constate tout de suite que la tonalité graphique ne s'adresse pas à de jeunes enfants, mais à des adolescents et à des adultes. Robert Hack dessine dans une veine réaliste, avec comme un manque de précision dans le menu détail, comme une forme un peu gauche pour un meuble, ou une coupe un peu rigide pour un vêtement, ou encore des expressions de visage un peu décalées, un regard un peu de travers. Il réalise lui-même la mise en couleurs, avec une approche personnelle. Il choisit une teinte pour chaque forme, rendant compte de sa couleur réelle. Elles peuvent parfois déborder un peu sur la surface adjacente, par exemple la couleur des cheveux qui forment une ombre de la même couleur sur le haut du front. Au bout de quelques pages, le lecteur constate également que l'artiste donne plus de consistance aux formes en intégrant une trame de fond, pas toujours en rapport avec la texture du matériau concerné, comme si la surface avait été grattée avec un peigne. Cet ajout donne une cohérence visuelle d'ensemble des différentes parties en les joignant dans une même trame, et apporte une apparence un peu datée à chaque page, comme si elle avait subi le temps qui passe (ce qui est cohérent avec le fait que le récit se déroule dans le passé). Robert Hack ne s'inscrit donc pas dans l'esthétique enfantine et bien ronde des Archie Comics. Les personnages ont des apparences réalistes, avec des morphologies normales, fines ou élancées, ou un peu empâtées, en fonction des protagonistes. Les tenues sont cohérentes avec les modes vestimentaires de l'époque. le blouson de lycée d'Harvey Kinkle est d'époque, ainsi que les jupettes plissées et les sweaters de Betty & Veronica, ou encore le serre-tête de Sabrina. L'artiste reproduit également la nuisette caractéristique de Sabrina, mais dépourvue de toute prétention de séduction et de voyeurisme. Il ne s'agit plus que d'un habit de nuit fonctionnel. Les personnages ont donc tous une apparence distincte et ordinaire, tout en respectant les principales caractéristiques de leur version originale dans les Archie Comics. Hack les dessine juste de manière plus réaliste, moins simplifiés, moins épurés, moins enthousiastes, sans les idéaliser. Même si les couleurs habillent toutes les cases au point de devenir une composante majeure des arrière-plans, le lecteur constate que Robert Hack représente régulièrement les décors, plus fréquemment que dans un comics de superhéros. Il sait leur donner une consistance suffisante, variant le degré de détail en fonction de chaque moment dans la scène considérée. Il peut s'attarder sur la représentation d'une façade quand Sabrina découvre pour la première fois sa nouvelle demeure à Greendale, comme il peut juste rappeler les contours d'un meuble ou l'allure générale d'un arbre, si le cadrage se focalise sur un personnage ou sur l'ambiance générale plutôt que sur les détails. Il en découle des dessins pas très beaux d'un point de vue esthétique, mais montrant des endroits bien consistants, où évoluent des individus normaux et crédibles, avec cette étrange familiarité de personnages dérivées d'icônes populaires piochées dans les Archie Comics. Robert Hack doit également donner à voir plusieurs passages décrivant des pratiques de sorcellerie. Il choisit de le faire de manière très concrète en restant dans un registre descriptif, sans chercher à passer dans un registre expressionniste. Lorsque l'un des personnages se retrouve prisonnier dans un tronc d'un arbre, il dessine un visage à texture de bois sur le tronc d'arbre. Pour Salem ou les familiers d'Ambrose, il représente un chat et deux serpents de manière naturaliste, sans essayer de faire apparaître l'âme qui les anime, sans trace d'anthropomorphisme, même dans le visage. Lorsqu'en courant dans les bois, la mère de Sabrina se retrouve entravée par des branches d'arbre, il représente de manière littérale des bras en bois qui partent des troncs et qui agrippent les bras de Diana Spellman. La seule exception à ce mode de représentation littérale concerne Madam Satan (Iola). Il s'agit d'une femme revenue d'entre les morts, revenue des enfers même, et sous sa forme réelle, Hack intègre deux crânes minuscules en lieu et place des yeux, dans les orbites oculaires, un détail déconnecté de la réalité. Il ne fait que se mettre en cohérence avec le scénario. Effectivement Roberto Aguirre-Sacasa reprend le principe du personnage, à savoir une sorcière et il respecte les conventions du genre, en les intégrant de manière littérale. le lecteur découvre ainsi une communauté de sorcières, il voit leur apparence réelle (pas jolie à voir). Il observe quelques utilisations de leurs pouvoirs. Il peut en voir une passer sur un balai. Il y a même une réunion de sorcières au cours de laquelle elles invoquent Satan qui se manifeste en leur présence, sous la forme d'un démon de base. À la lecture, il apparaît que le scénariste et l'artiste abordent ces séquences uniquement au premier degré, sans aucune once de dérision ou de moquerie. Il en découle que le lecteur peut en faire de même, d'autant que ces créateurs connaissent leurs classiques et intègrent ces conventions de manière naturelle dans le cours de leur récit. Il n'y a pas d'impression de parodie, ou même de maladresse involontaire. Cette manière de raconter s'avère méritoire à une époque où le métacommentaire est partout. En outre elle fonctionne, permettant au lecteur de lire un récit de sorcières bien ficelé, au premier degré. L'effet cumulatif des différentes séquences fait apparaitre que le scénariste a pris un certain plaisir à intégrer à sa narration des références culturelles de l'époque. le lecteur apprécie l'évocation de chanteuses comme Dionne Warwick, Barbara Streisand. Il identifie immédiatement les paroles de la chanson Que sera sera de Doris Day, ainsi que la mention de Pretty Woman de Roy Orbison. Il sourit devant les allusions aux coiffures de Marylin Monroe et de Jackie Kennedy. Il reconnaît les repères que sont la comédie musicale Bye Bye Birdie et le film Ma femme est une sorcière avec Veronica Lake, de René Clair. Il apprécie la référence à l'écrivaine Patricia Highsmith et au roman le petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry. Il s'attend moins par contre à ce que l'un des familiers (Salem, celui de Sabrina) évoque Glycon, une divinité-serpent romaine. Dans le contexte d'un comics, le choix d'une telle divinité n'a rien d'innocent car elle évoque forcément Alan Moore qui se dit adorateur de Glycon. le scénariste ne s'en sert pas pour essayer de légitimer son récit et pour expliciter son intention en se réclamant de l'auteur de Watchmen, car l'intention n'est pas claire (mais cette mention est troublante et certainement innocente, sans moquerie ou tentative de s'accaparer une part de gloire indue). Le lecteur ressent tous ces aspects de la narration qui attestent d'une œuvre d'auteur, dans laquelle les créateurs se sont fortement investis, par opposition à un produit industriel fabriqué à la chaîne. Tout en respectant les caractéristiques principales du personnage Sabrina (à commencer par la présence de ses 2 tantes Hilda & Zelda), ils racontent une histoire qui leur est propre. le premier thème qui apparaît est celui du métissage et des traditions. de par les circonstances de sa naissance, Sabrina Spellman est une sang-mêlé ce qui a des conséquences sur sa vie au quotidien, sur son apparence, et sur la culture de son milieu familial. le scénariste développe ce thème en arrière-plan, avec la difficulté pour Sabrina de s'intégrer au milieu d'enfants normaux, difficulté augmentée par le fait que ses cheveux prennent une teinte albinos. Aguirre-Sacasa montre aussi comment ses tantes évoquent les traditions familiales, créant une forme d'attente chez Sabrina, quant à sa cérémonie d'intronisation à l'occasion de l'anniversaire de ses 16 ans. Le scénariste joue donc sur la notion de communauté de sorcières pour montrer la culture acquise par Sabrina, en ayant été élevée par ses tantes qui sont des sorcières. le lecteur découvre très surpris, au détour d'une case, que Sabrina les voit sous leur véritable apparence, et pas comme deux femmes d'un certain âge à l'aspect inoffensif. Ce moment met en lumière à quel point Sabrina dispose d'une personnalité développée, en cohérence avec son histoire personnelle. Roberto Aguirre-Sacasa fait preuve de sensibilité et de justesse en mettant en scène une adolescente, avec les particularités psychologiques associées à cette période de la vie (y compris l'espoir d'un bel amour romantique), à nouveau en respectant les conventions du genre, à nouveau sans nunucherie ou sentimentalisme naïf. En se lançant dans ce tome, le lecteur se dit qu'il va trouver une variation sur des personnages iconiques de l'Amérique Blanche (existant depuis 1941 pour la série Archie Comics, depuis 1962 Sabrina), intégrant quelques conventions de récit surnaturel à base de sorcière. Il espère que les créateurs auront pris quelques libertés pour ne pas se limiter à un pastiche sympathique mais superficiel. Il découvre en fait un récit très consistant, pour lequel les auteurs ont réalisé un important travail de conception et de réalisation, pour une histoire se lisant au premier degré, mêlant surnaturel, comédie, sentiments et héritage familial, avec des thèmes sous-jacents intéressants et bien exposés.