L'histoire de trois ados se lançant dans la création de leur propre groupe de rock. Deux amis d'enfance à la guitare et à la batterie rejoints par une camarade du lycée à la basse. Comme le courant passe bien, ils décident de se jeter dans la cour des grands en participant à un tremplin musical destiné aux lycéens de leur ville.
Moi qui ne suis pas amateur d'albums sur le thème de la musique car je n'arrive pas à ressentir celle-ci au travers du médium BD, celle-ci a réussi à me convaincre. D'abord parce que sur la forme et la mise en scène, elle est de très bonne qualité. Mais aussi parce qu'elle est accompagnée d'un QR code donnant accès à un site web où l'on peut écouter les véritables musiques dont il est question au cours du récit et qui sont réalisées et jouées par les auteurs, eux-mêmes musiciens et acteurs de la scène média et de Youtube. Et si celles-ci ne sont pas exactement ma tasse de thé, je les ai trouvées très réussies techniquement parlant et je me suis même dit que l'intro de la première d'entre elles déchirait pas mal. Il y a du boulot et de l'expérience derrière, c'est bien.
Sur la forme ensuite, le dessin d'Antoine Losty est très sympathique. Issu du monde de l'animation, il nous offre des planches colorées et lumineuses dans un style qui rappellera par exemple celui d'Etienne Jung ou Silvio Camboni (Gargouilles). Ses planches et sa mise en scène sont jolies et fonctionnent bien.
Et tant graphiquement qu'en terme de comportements, les auteurs réussissent à donner de bonnes personnalités à leurs protagonistes. Ils sont plutôt attachants et en tout cas suffisamment crédibles pour donner envie de les suivre et croire à leur histoire. Pour ce qui est du premier tome de la série, celle-ci s'organise autour du défi d'un concours de musique à gagner et de la rivalité avec une autre chanteuse, dans un style radicalement différent puisqu'orientée vers la K-pop et une imagerie populaire rose bonbon kikoulol. A travers cette rivale dont la personnalité est largement développée, c'est d'ailleurs une sévère critique des influenceuses Instagram qui est faite. Parmi les musiques accessibles en ligne avec l'album, on a aussi droit aux siennes qui tranchent bien avec le style rock des trois héros. J'ai bien apprécié que l'antagoniste soit ainsi approfondie, c'est la marque d'un bonne histoire.
Pour le moment, le scénario ne présente pas énormément de surprises mais il est plaisant, crédible, suffisamment dense et bien construit. Il donne envie de poursuivre l'aventure avec ces jeunes et leur musique.
Avec cet album, vous découvrirez l’univers complétement déjanté de François Boucq à travers ses histoires courtes parues initialement dans la revue « à suivre ».
J’admets avoir beaucoup ri à la découverte de cette BD surréaliste dans laquelle les aventures les plus abracadabrantes se succèdent à un rythme effréné. Un monde de rêve qui s’appuie sur une représentation sans faille du réel. Passant outre les limites de la réalité en deux coups de crayon, François Boucq va vous surprendre pour le meilleur et pour le meilleur.
Le crayonné est parfait. Très réaliste jusqu’en dans les moindres détails. L’incroyable devient croyable. Du grand art. En fait il nous berne le bougre ! Jamais je n’ai senti l’histoire glisser vers l’irrationnel sans soupçonner un seul instant que celle-ci pouvais déraper. Je me suis laissé embarquer, et j’ai vraiment apprécié.
Je comprends mieux pourquoi cet auteur est le premier à rentrer dans un musée (palais des beaux-arts de Lille). Par contre ce qui n’est pas normal, c’est le nombre d’avis sur cet album. Pour beaucoup d’entre vous, vous êtes passés à côté d’une petite perle incroyable. A découvrir rapidement.
C’est assurément - me concernant - l’album de l’été ! Il faut l’avouer quand Ed Brubaker est aux manettes, cela envoie du lourd ! Voici donc un récit noir sans beaucoup de lueurs d’espoirs avec une kyrielle de personnages bien trash. On se croirait dans « femme fatale » de Brian de Palma.
Cela va vous secouer assurément. Vous y découvrirez une violence qui se propage comme des ondes sur un étang, au travers du temps et des générations. Vous allez plonger dans le récit dès les premières pages. Vous ne pourrez plus lâcher le bouquin avant de connaître la fin. Et pourtant c’est un pavé cet album, presque 300 pages !
Le graphisme est magnifique. Il est talentueux ce Sean Philipps avec notamment des planches remarquables pleine page pour mettre un terme à un chapitre. C’est délicieux visuellement.
Le problème c’est que les lecteurs qui vont découvrir l’univers de Teeg Lawless vont en vouloir plus ! Et pour ça rien de plus simple que de se glisser avec avidité dans la sériel Criminal. Et oui lire les avis de BDthèque engendre souvent des dépenses supplémentaires imprévues ! Pas si grave que ça au final !
Allez-y … bouquinez cet été cruel qui est une descente vers les enfers à une vitesse vertigineuse. Un thriller explosif, haltant et infernal ! C’est juste wahou !
Yes, le nouveau polar de Brubaker et Phillips débarque chez Delcourt ! Il s’agit d’un hors-série de la série Criminal, et plus particulièrement d’une préquelle du tome 2 « Impitoyable » qui nous raconte la mort de Teeg Lawless.
Le format se rapproche de Fondu au noir : l’album est plus long qu’un album typique de Criminal (9 fascicules comics, soit 288 pages). L’auteur prend le temps de développer son intrigue et surtout ses personnages, en proposant des points de vue multiples venant enrichir l’histoire. Cette dernière est prenante et bien construite, la narration est aux petits oignions, et la mise en image de Sean et Jacob Phillips est exemplaire.
Un excellent album, que je recommande chaudement aux fans de la série mère, mais aussi à celles et ceux qui souhaitent découvrir l’univers de Criminal, ou de manière plus générale le travail de ces deux auteurs.
3.5
Un bon album humoristique. Décidément Benjamin Renner est un auteur à suivre ! J'adore son dessin mignon et les couleurs qu'il utilise et surtout j'accroche à son humour.
S'il y a un reproche que je puisses faire à cet album c'est que je trouve que la seconde moitié était meilleure que la première. Non pas que cette partie m'a ennuyé, au contraire j'ai bien rigolé sauf que j'avais un peu l'impression de ne lire qu'une suite de sketchs et que l'histoire n'avançait pas vraiment. Pour moi, cela devient vraiment excellent lorsqu'on arrive avec les colis, le récit avance et ce n'est pas qu'une simple suite de délires qu'on pourrait enlever sans que cela affecte le récit.
Bon voilà c'est un très bon album, mais avec quelques longueurs tout de même. Sinon, je rejoins les autres sur les qualités de l'album: c'est très marrant et les personnages sont attachants.
Au cours de ma lecture, je cherchais les dernières données sur la part du charbon dans la consommation énergétique chinoise actuelle. Je suis tombé sur un article de Paris Match. Nous sommes le 5 août 2021 : "La Chine a autorisé la réouverture de mines à charbon pour une durée d'un an, au moment où le pays, qui ambitionne d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2060, voit bondir sa demande en électricité. Le réseau électrique est mis à rude épreuve par des intempéries dévastatrices, les fortes chaleurs qui entraînent un recours massif à la climatisation -- particulièrement énergivore -- ainsi que la reprise de l'activité de la deuxième économie mondiale."
Ce court passage paraît être un parfait résumé du développement de l'auteur sur les effets pervers du système actuel et l'absurdité de notre mode de vie par rapport aux ressources disponibles : des dirigeants politiques (pas tous) prennent conscience et veulent agir contre le réchauffement, mais ils n’utilisent pas les grands moyens pour sortir d’un système dont ils n’ont aucun contrôle et qui va à contre-courant des objectifs fixés par le GIEC.
Alors, est-ce qu’il est trop tard ? La BD est parue il y a 9 ans et demi. Autrement dit, en 2012 il est écrit noir sur blanc ce qui se déroule aujourd’hui. Et puisque l'auteur s'est documenté sur les articles scientifiques depuis le début des années 2000, on comprend que ça fait facile 20 ans qu'on est au courant, et que tout dépendait de l’immédiateté de nos actions. Alors aujourd'hui, est-ce qu'il est trop tard ?
Pour être tout à fait honnête, je vais de pair avec l’opinion de l’auteur sur les peuples occidentaux, issus des pays industrialisés. En tant que français vivant en France, je ne ressens pas tout ça, du coup je m’y intéresse en façade, donc je n'agis pas franchement. Par exemple, quand j’apprends une catastrophe terrible comme Katrina : je suis consterné et navré de voir ça, mais dans 1h je rejoins les potes pour un barbecue et on va fêter le mois d’août dignement, sous 25°c, impeccable. Peut-être que je commence à titiller quand je vois les feux de forêts en Grèce, mais je me dis que c’est encore à plus de 3000 bornes de chez moi. Maintenant installé quelque part dans la Somme, je me dis que les pluies diluviennes s'enchaînent franchement, en plein été. Là commence un début d’inquiétude, et ainsi de suite... Si dans notre société, une minorité courageuse et engagée a déjà transformé son mode de vie, la majorité des individus doit se trouver un peu comme moi et ne change pas vraiment tant qu’elle n’aura pas pris un sacré coup sur la figure. D’où la formule de l’auteur, que je trouve tristement clairvoyante : "le problème, ça n'est pas les réductions qu'on peut faire. Le problème, c'est les émissions sur lesquelles on ferme les yeux" (p.209).
Je suis encore en accord avec l’auteur pour dire qu’il y a une sacrée schizophrénie consciente en nous, qui nous fait sentir cette terrible culpabilité. Mais il sait aussi remettre les pendules à l’heure : ça n’est pas nos actions individuelles qui changeront grand-chose. Non, c’est essentiellement celles issues de nouvelles directives politiques.
Pour mettre en pratique les explications relativement théoriques de cette BD, voici ma situation : j’ai chopé un CDI où tout se passe bien. Je vis en couple mais nos lieux de travail ne sont pas géographiquement proches. Mon employeur ne veut pas entendre parler de télétravail. Pour aller de mon logement principal au boulot, si je voulais y aller quotidiennement, je n’aurais qu'un seul mode de transport possible: la voiture : 240 km aller/retour, 3h par jour. Pas de train sans passer par Paris (sinon, merci d'ajouter 4h + 50€ par trajet), ni même de bus. Alors quoi ? Qu’est-ce que je peux faire ? Créer une ligne de train ? C'est bien là où l'auteur aime à rappeler qu'il y a des choses qui ne sont pas de notre ressort, mais bien de celui des décideurs politiques.
Et parmi tous les maux sur lesquels on peut les blâmer, il y a notamment le manque d'éducation sur toutes ces questions. Et contrairement à l’éducation nationale, la première partie de cette BD est extrêmement intelligible et pédagogique. L’interdépendance des éléments, le fonctionnement du soleil et de l’atmosphère à tous les étages, ce que sont les différents gaz à effet de serre, l'effet pervers par rapport à l'activité humaine mondiale, etc. J'aurais préféré avoir un développement encore plus fourni sur les notions environnementales, mais l'auteur part vite vers des comparaisons chiffrées alambiquées, claires à la lecture mais que je trouve finalement nébuleuses à la sortie. La seule (et grande) réussite de tous ces chiffres et d'avoir proposé une sorte d'objectivité analytique froide comme la Mort. C’est très puissant, il faut le dire, car le simple constat des différents phénomènes imbriqués entre eux donne un argumentaire implacable.
L’analyse est très macro, mondiale. Philippe Squarzoni appelle le GIEC, que l'on connait tous maintenant, ou même l’ATTAC, mouvement altermondialiste (tout est dans le nom). Le passage des spécialistes et membres du GIEC est objectivement intéressant, riche d'informations. Et quand en 2021, on dresse un constat toujours plus alarmiste parce-que rien ne change ou pas assez, on ne peut que soutenir à 100% leur pugnacité pour continuer à comprendre et faire comprendre. Ils offrent la possibilité d’aller vers quelque chose qui ressemble au droit chemin. Reste à donner un poids politique à tout ça, encore une fois. Quant à l'ATTAC, c'est une partie qui m'a moins marqué. L’individu est bourré de contradiction, ça c’est clair et net. Mais je pense aussi qu’il est profondément égocentrique, individualiste. Aussi l’idée de vivre au sein d'une société vraiment collective (collectivisme) ne m’apparaît pas comme réalisable. Pour moi, la prise de conscience collective n’est qu’une addition des prises de conscience individuelle, qui ne sont pas fondamentalement liées entre elles par une pensée commune. Je ne suis donc pas franchement emballé par leurs arguments.
Sans mettre en doute les écrits de l’auteur, c’est tout de même dommage de ne pas citer les sources. Ok on voit à travers ces dessins les bouquins qui lui ont permis de se documenter, mais avec une quantité de chiffres aussi importante dans l’argumentaire, j’aurais aimé un minimum de références pour aller plus loin.
Dans l’ensemble, c’est quoi qu’il en soit une BD magistralement réalisée, qui n’offre pas de solutions concrètes, parce-que l'auteur n'a pas l'air d'en avoir, ce que je peux comprendre. Par contre elle a la capacité de balancer des faits dans la figure, permettant ainsi de secouer les consciences, en espérant qu’elle puisse atteindre notre inconscience (celle-là même qui nous dit de prendre la voiture plutôt que le vélo parce-qu’on a la flemme ou qu’on est pressé).
Possible que cette lecture ait changé quelque chose. Je vais provoquer une petite empreinte carbone à l’acheter pour la garder à portée de mains et la partager. Il y a une gigatonne d'informations à parcourir sans relâche.
Je savais que Jean-Paul Eid était un très grand dessinateur humoristique, mais là je découvre qu'il est aussi très bon comme auteur complet de roman graphique !
Comme l'indique l'auteur en fin d'ouvrage, l'histoire est fictive, mais c'est basé sur des rencontres avec des spécialistes et des parents d'enfants handicapés et l'auteur lui-même a un fils atteint de paralysie cérébrale, je pense qu'il a mis beaucoup du sien dans cet album. On suit donc une famille dont la vie est bouleversée lorsqu'il se trouve que leur deuxième enfant a une paralysie cérébrale. J'ai bien aimé le principe qu'on découvre l'histoire via des flashbacks de la grande sœur qui visite la maison de son enfance.
Le scénario est prenant et m'a bouleversé émotionnellement. Ce que j'ai aimé est que le ton est juste. On ne tombe pas dans le larmoyant facile, à aucun moment je n'ai eu l'impression que l'auteur forçait la note pour essayer de me faire pleurer ou m'attendrir à tout prix. Il y a un bon mélange de scènes qui montrent les difficultés d'avoir un enfant handicapé (il faut faire des exercices, les gens posent des questions, il y a un problème pour trouver une garderie, etc) et aussi des scènes un peu plus joyeuses où l'enfant a tout de même des moments joyeux. Ce n'est ni trop pessimiste, ni trop optimiste. J'ai aussi aimé découvrir le quotidien d'une famille qui doit vivre avec un enfant handicapé et on voit très bien que cela mérite plus d'efforts qu'avec un enfant 'ordinaire'.
En tout cas, si vous aimez les romans graphiques, c'est à lire absolument !
Le scénario de cette BD tient sur un confetti : il raconte le marathon des Jeux Olympiques de 1928, soit un peu plus de deux heures et demi de course. Arrivés à ce stade de la compétition (gag), les passionnés de sport tels que je ne le suis pas commencent logiquement à transpirer. 115 pages...
Et bien c'est absolument captivant, du début à la fin !
Sortie opportunément l'été des JO de Tokyo, on aurait cependant tort d'y voir une démarche marketing. Servi par un dessin cinématographique, tout au crayon gras noir et bénéficiant d'une bichromie très classe, le récit avance sur plusieurs niveaux narratifs. A la fois récit historique, il se fait tour à tour militant, psychologique, et profondément poétique, au point de vous titiller les glandes lacrymales. La simple mise en relation de certains textes, sobres, ramassés, choisis avec un soin d'orfèvre, avec certaines images à la force évocatrice indéniable provoque des effets oniriques bienvenus avec un sens de l'à-propos parfois étonnant.
On ressort de cette lecture avec l'impression d'avoir visionné un film d'époque, mais surtout d'avoir fait un véritable voyage spatiotemporel, autant documentaire qu'introspectif. Le récit commence en effet par une vibrante citation de Pierre de Coubertin (peut-être dans son discours fondateur des JO modernes, mais c'est à vérifier) vantant les valeurs de l'olympisme et s'achève par une partie documentaire qui vient confronter la théorie à la réalité. Cruel ! Et militant, donc ! Façon All Lives Matter...
Nicolas Debon semble avoir trouvé la foulée qui lui convient. Après Le Tour des géants et L'Essai, déjà très chouettes (et L'Invention du Vide que je ne connais pas encore mais que je vais m'empresser de découvrir), il livre une épopée quasi homérique où un petit Ulysse moderne fait face aux a priori et à la bêtise, se confronte à ses propres limites physiques, affronte les monstres de son époque dont les finlandais Laaksonen et Marttelin ou le japonais Yamada... El Ouafi Boughéra rêve-t-il de sa terre natale quand point la fatigue ou le désespoir au cours des 42 kilomètres qui constituent son odyssée ?
Un album de grande grande classe !
Avec « Le Réaliste, tome 4 », l’Israélien Asaf Hanuka prolonge sa trilogie « K.O. à Tel-Aviv » (rebaptisée « Le Réaliste » pour la sortie de l’intégrale), étude de mœurs humoristique de la société israélienne contemporaine, qui ressemble beaucoup à la nôtre, à la différence près qu’Israël est une enclave de richesse dans un Moyen-Orient qui peine à se moderniser, y compris pour le Liban voisin plus avancé où la situation n’a cessé de se détériorer depuis plusieurs décennies. De plus, les tensions avec la Palestine liées à une politique de colonisation agressive, qui ne se régleront sans doute pas avec la construction d’un mur, ne facilitent pas la sérénité.
Sous-produit de ce pays schizophrène, Asaf Hanuka transcrit bien avec ces petits sketches d’une page ses questionnements et ses névroses très « occidentales », petits tracas existentiels de « riches ». Education, famille, vie de couple, culture, internet, politique, religion, et bien sûr la proximité du conflit israélo-palestinien (ce conflit qui le « tue »), bref , tout passe à la moulinette de ce torturé qui sait faire preuve d’autodérision et manie l’humour avec subtilité. On ne peut pas dire que l’on rit à s’en péter les zygomatiques, et si l’on ne s’attend qu’à une succession de gags, on en ressortira forcément déçu. D’ailleurs, cela ne se veut pas forcément drôle, mais c’est souvent très caustique même si on ne peut prétendre tout comprendre certains clins d’œil sans doute propres à la société israélienne.
La tension propre à ce pays singulier, oasis de richesse toujours menacé par la spirale de violence avec ses voisins arabes, violence que ses dirigeants contribuent à entretenir, est perceptible dans son dessin coloré à la fantaisie baroque et parfois trash, que la ligne claire parvient à peine à édulcorer. Certaines planches en pleine page révèlent le formidable talent de cet auteur, qui lorgne beaucoup vers une sorte de surréalisme cocasse. Bien souvent, on pense à Marc-Antoine Mathieu pour les délires visuels, et à Boucq ou Goossens pour la touche d’humour, ce qui entraîne quelques éclats de rire inattendus.
On peut tout à fait découvrir cet album sans avoir lu les trois tomes précédents de par sa structure en strips d’une page. Si Asaf Hanuka reste encore peu connu en France, il n’est pas pour autant un parfait inconnu et figure comme un des grands noms de la BD israélienne. Rappelons qu’il a obtenu un Eisner Award en 2016 pour ladite trilogie et qu’il avait été repéré pour la sélection d’Angoulême en 2015, pour le tome 2. Il est également l’auteur de plusieurs albums, dont deux avec Didier Daeninckx au scénario (« Carton jaune ! » et « Hors limites ») et deux autres à quatre mains avec son frère jumeau Tomer, dessinateur également (« Le Divin » et « Bipolar »).
Cette Bd m'avait un peu échappé à sa sortie. Si le thème ne m'attirait pas plus que ça, je m'étais néanmoins promis de la lire un peu plus tard. J'avais au moment de sa sortie d'autres priorités, et puis je n'avais pas nécessairement envie de lire un truc que l'on sentait quand même un peu glauque. Pas le moment... Quelle erreur !
À la fois fable socio-politique et saga familiale, ce thriller psychologique à la tension très palpable s'incarne à merveille dans ce dessin aussi subtil que massif. Le trait affuté de Lilian Coquillaud tranche les pages aux couleurs choisies comme autant de membranes. On pénètre la chair, on plonge dans la tripaille secouée par le chaos de ce monde changeant. Les protagonistes eux-mêmes semblent embourbés dans cette compétition cruelle qui se transforme rapidement en rite initiatique malsain dont les enjeux flous éveillent immanquablement la paranoïa. C'est vraiment très réussi, et même particulièrement signifiant. L'utilisation de l'aquarelle donne aux paysages une beauté presque féérique tout en lui conférant une aura de mystère saisissante. C'est tout bonnement splendide !
Camille, rouquine volcanique dont la rousseur imprègne littéralement chaque page, est l'héroïne magnifique de cette chasse épique à l'issue incertaine jusqu'au bout. Le lecteur la suit à la trace dans ses errements, faisant émerger un malaise grandissant. C'est tout cela que le duo d'auteurs parvient à faire ressentir avec la force d'une massue (le côté massif du dessin dont je parlais). Rapidement, on envisage une fin tragique. Quelqu'un va-t-il mourir ? Qui ? Comment ? Les fans de Delivrance de John Boorman y retrouveront sans aucun doute leurs petits... Ajoutons que dans l'histoire de la peinture occidentale, le roux est par convention la couleur du traitre, celle de Judas...
Bref ! Je ne m'étendrai pas davantage sur le contenu car ce serait risquer de dévoiler ce qui fait le sel de ce récit. Au cours de ma lecture, mon côté tatillon de bazar est quasiment resté en veilleuse. A quelques rares occasions, j'ai (un peu) grincé des dents, la faute à quelques très rares textes un peu bâclés, à certains mots qui auraient selon moi mérité d'être choisis avec davantage de soin, ainsi qu'à deux ou trois oublis (je me souviens en effet d'un pronom manquant et d'un adverbe). Mais avouez que ces récriminations ne pèsent pas bien lourd face à ce petit bijou au dessin remarquable. En somme, c'est bien là l'essentiel : ce qui vaut à la BD son surnom de "neuvième art", non ?
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L'histoire de trois ados se lançant dans la création de leur propre groupe de rock. Deux amis d'enfance à la guitare et à la batterie rejoints par une camarade du lycée à la basse. Comme le courant passe bien, ils décident de se jeter dans la cour des grands en participant à un tremplin musical destiné aux lycéens de leur ville. Moi qui ne suis pas amateur d'albums sur le thème de la musique car je n'arrive pas à ressentir celle-ci au travers du médium BD, celle-ci a réussi à me convaincre. D'abord parce que sur la forme et la mise en scène, elle est de très bonne qualité. Mais aussi parce qu'elle est accompagnée d'un QR code donnant accès à un site web où l'on peut écouter les véritables musiques dont il est question au cours du récit et qui sont réalisées et jouées par les auteurs, eux-mêmes musiciens et acteurs de la scène média et de Youtube. Et si celles-ci ne sont pas exactement ma tasse de thé, je les ai trouvées très réussies techniquement parlant et je me suis même dit que l'intro de la première d'entre elles déchirait pas mal. Il y a du boulot et de l'expérience derrière, c'est bien. Sur la forme ensuite, le dessin d'Antoine Losty est très sympathique. Issu du monde de l'animation, il nous offre des planches colorées et lumineuses dans un style qui rappellera par exemple celui d'Etienne Jung ou Silvio Camboni (Gargouilles). Ses planches et sa mise en scène sont jolies et fonctionnent bien. Et tant graphiquement qu'en terme de comportements, les auteurs réussissent à donner de bonnes personnalités à leurs protagonistes. Ils sont plutôt attachants et en tout cas suffisamment crédibles pour donner envie de les suivre et croire à leur histoire. Pour ce qui est du premier tome de la série, celle-ci s'organise autour du défi d'un concours de musique à gagner et de la rivalité avec une autre chanteuse, dans un style radicalement différent puisqu'orientée vers la K-pop et une imagerie populaire rose bonbon kikoulol. A travers cette rivale dont la personnalité est largement développée, c'est d'ailleurs une sévère critique des influenceuses Instagram qui est faite. Parmi les musiques accessibles en ligne avec l'album, on a aussi droit aux siennes qui tranchent bien avec le style rock des trois héros. J'ai bien apprécié que l'antagoniste soit ainsi approfondie, c'est la marque d'un bonne histoire. Pour le moment, le scénario ne présente pas énormément de surprises mais il est plaisant, crédible, suffisamment dense et bien construit. Il donne envie de poursuivre l'aventure avec ces jeunes et leur musique.
Les Pionniers de l'aventure humaine
Avec cet album, vous découvrirez l’univers complétement déjanté de François Boucq à travers ses histoires courtes parues initialement dans la revue « à suivre ». J’admets avoir beaucoup ri à la découverte de cette BD surréaliste dans laquelle les aventures les plus abracadabrantes se succèdent à un rythme effréné. Un monde de rêve qui s’appuie sur une représentation sans faille du réel. Passant outre les limites de la réalité en deux coups de crayon, François Boucq va vous surprendre pour le meilleur et pour le meilleur. Le crayonné est parfait. Très réaliste jusqu’en dans les moindres détails. L’incroyable devient croyable. Du grand art. En fait il nous berne le bougre ! Jamais je n’ai senti l’histoire glisser vers l’irrationnel sans soupçonner un seul instant que celle-ci pouvais déraper. Je me suis laissé embarquer, et j’ai vraiment apprécié. Je comprends mieux pourquoi cet auteur est le premier à rentrer dans un musée (palais des beaux-arts de Lille). Par contre ce qui n’est pas normal, c’est le nombre d’avis sur cet album. Pour beaucoup d’entre vous, vous êtes passés à côté d’une petite perle incroyable. A découvrir rapidement.
Un été cruel
C’est assurément - me concernant - l’album de l’été ! Il faut l’avouer quand Ed Brubaker est aux manettes, cela envoie du lourd ! Voici donc un récit noir sans beaucoup de lueurs d’espoirs avec une kyrielle de personnages bien trash. On se croirait dans « femme fatale » de Brian de Palma. Cela va vous secouer assurément. Vous y découvrirez une violence qui se propage comme des ondes sur un étang, au travers du temps et des générations. Vous allez plonger dans le récit dès les premières pages. Vous ne pourrez plus lâcher le bouquin avant de connaître la fin. Et pourtant c’est un pavé cet album, presque 300 pages ! Le graphisme est magnifique. Il est talentueux ce Sean Philipps avec notamment des planches remarquables pleine page pour mettre un terme à un chapitre. C’est délicieux visuellement. Le problème c’est que les lecteurs qui vont découvrir l’univers de Teeg Lawless vont en vouloir plus ! Et pour ça rien de plus simple que de se glisser avec avidité dans la sériel Criminal. Et oui lire les avis de BDthèque engendre souvent des dépenses supplémentaires imprévues ! Pas si grave que ça au final ! Allez-y … bouquinez cet été cruel qui est une descente vers les enfers à une vitesse vertigineuse. Un thriller explosif, haltant et infernal ! C’est juste wahou !
Un été cruel
Yes, le nouveau polar de Brubaker et Phillips débarque chez Delcourt ! Il s’agit d’un hors-série de la série Criminal, et plus particulièrement d’une préquelle du tome 2 « Impitoyable » qui nous raconte la mort de Teeg Lawless. Le format se rapproche de Fondu au noir : l’album est plus long qu’un album typique de Criminal (9 fascicules comics, soit 288 pages). L’auteur prend le temps de développer son intrigue et surtout ses personnages, en proposant des points de vue multiples venant enrichir l’histoire. Cette dernière est prenante et bien construite, la narration est aux petits oignions, et la mise en image de Sean et Jacob Phillips est exemplaire. Un excellent album, que je recommande chaudement aux fans de la série mère, mais aussi à celles et ceux qui souhaitent découvrir l’univers de Criminal, ou de manière plus générale le travail de ces deux auteurs.
Un bébé à livrer
3.5 Un bon album humoristique. Décidément Benjamin Renner est un auteur à suivre ! J'adore son dessin mignon et les couleurs qu'il utilise et surtout j'accroche à son humour. S'il y a un reproche que je puisses faire à cet album c'est que je trouve que la seconde moitié était meilleure que la première. Non pas que cette partie m'a ennuyé, au contraire j'ai bien rigolé sauf que j'avais un peu l'impression de ne lire qu'une suite de sketchs et que l'histoire n'avançait pas vraiment. Pour moi, cela devient vraiment excellent lorsqu'on arrive avec les colis, le récit avance et ce n'est pas qu'une simple suite de délires qu'on pourrait enlever sans que cela affecte le récit. Bon voilà c'est un très bon album, mais avec quelques longueurs tout de même. Sinon, je rejoins les autres sur les qualités de l'album: c'est très marrant et les personnages sont attachants.
Saison brune
Au cours de ma lecture, je cherchais les dernières données sur la part du charbon dans la consommation énergétique chinoise actuelle. Je suis tombé sur un article de Paris Match. Nous sommes le 5 août 2021 : "La Chine a autorisé la réouverture de mines à charbon pour une durée d'un an, au moment où le pays, qui ambitionne d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2060, voit bondir sa demande en électricité. Le réseau électrique est mis à rude épreuve par des intempéries dévastatrices, les fortes chaleurs qui entraînent un recours massif à la climatisation -- particulièrement énergivore -- ainsi que la reprise de l'activité de la deuxième économie mondiale." Ce court passage paraît être un parfait résumé du développement de l'auteur sur les effets pervers du système actuel et l'absurdité de notre mode de vie par rapport aux ressources disponibles : des dirigeants politiques (pas tous) prennent conscience et veulent agir contre le réchauffement, mais ils n’utilisent pas les grands moyens pour sortir d’un système dont ils n’ont aucun contrôle et qui va à contre-courant des objectifs fixés par le GIEC. Alors, est-ce qu’il est trop tard ? La BD est parue il y a 9 ans et demi. Autrement dit, en 2012 il est écrit noir sur blanc ce qui se déroule aujourd’hui. Et puisque l'auteur s'est documenté sur les articles scientifiques depuis le début des années 2000, on comprend que ça fait facile 20 ans qu'on est au courant, et que tout dépendait de l’immédiateté de nos actions. Alors aujourd'hui, est-ce qu'il est trop tard ? Pour être tout à fait honnête, je vais de pair avec l’opinion de l’auteur sur les peuples occidentaux, issus des pays industrialisés. En tant que français vivant en France, je ne ressens pas tout ça, du coup je m’y intéresse en façade, donc je n'agis pas franchement. Par exemple, quand j’apprends une catastrophe terrible comme Katrina : je suis consterné et navré de voir ça, mais dans 1h je rejoins les potes pour un barbecue et on va fêter le mois d’août dignement, sous 25°c, impeccable. Peut-être que je commence à titiller quand je vois les feux de forêts en Grèce, mais je me dis que c’est encore à plus de 3000 bornes de chez moi. Maintenant installé quelque part dans la Somme, je me dis que les pluies diluviennes s'enchaînent franchement, en plein été. Là commence un début d’inquiétude, et ainsi de suite... Si dans notre société, une minorité courageuse et engagée a déjà transformé son mode de vie, la majorité des individus doit se trouver un peu comme moi et ne change pas vraiment tant qu’elle n’aura pas pris un sacré coup sur la figure. D’où la formule de l’auteur, que je trouve tristement clairvoyante : "le problème, ça n'est pas les réductions qu'on peut faire. Le problème, c'est les émissions sur lesquelles on ferme les yeux" (p.209). Je suis encore en accord avec l’auteur pour dire qu’il y a une sacrée schizophrénie consciente en nous, qui nous fait sentir cette terrible culpabilité. Mais il sait aussi remettre les pendules à l’heure : ça n’est pas nos actions individuelles qui changeront grand-chose. Non, c’est essentiellement celles issues de nouvelles directives politiques. Pour mettre en pratique les explications relativement théoriques de cette BD, voici ma situation : j’ai chopé un CDI où tout se passe bien. Je vis en couple mais nos lieux de travail ne sont pas géographiquement proches. Mon employeur ne veut pas entendre parler de télétravail. Pour aller de mon logement principal au boulot, si je voulais y aller quotidiennement, je n’aurais qu'un seul mode de transport possible: la voiture : 240 km aller/retour, 3h par jour. Pas de train sans passer par Paris (sinon, merci d'ajouter 4h + 50€ par trajet), ni même de bus. Alors quoi ? Qu’est-ce que je peux faire ? Créer une ligne de train ? C'est bien là où l'auteur aime à rappeler qu'il y a des choses qui ne sont pas de notre ressort, mais bien de celui des décideurs politiques. Et parmi tous les maux sur lesquels on peut les blâmer, il y a notamment le manque d'éducation sur toutes ces questions. Et contrairement à l’éducation nationale, la première partie de cette BD est extrêmement intelligible et pédagogique. L’interdépendance des éléments, le fonctionnement du soleil et de l’atmosphère à tous les étages, ce que sont les différents gaz à effet de serre, l'effet pervers par rapport à l'activité humaine mondiale, etc. J'aurais préféré avoir un développement encore plus fourni sur les notions environnementales, mais l'auteur part vite vers des comparaisons chiffrées alambiquées, claires à la lecture mais que je trouve finalement nébuleuses à la sortie. La seule (et grande) réussite de tous ces chiffres et d'avoir proposé une sorte d'objectivité analytique froide comme la Mort. C’est très puissant, il faut le dire, car le simple constat des différents phénomènes imbriqués entre eux donne un argumentaire implacable. L’analyse est très macro, mondiale. Philippe Squarzoni appelle le GIEC, que l'on connait tous maintenant, ou même l’ATTAC, mouvement altermondialiste (tout est dans le nom). Le passage des spécialistes et membres du GIEC est objectivement intéressant, riche d'informations. Et quand en 2021, on dresse un constat toujours plus alarmiste parce-que rien ne change ou pas assez, on ne peut que soutenir à 100% leur pugnacité pour continuer à comprendre et faire comprendre. Ils offrent la possibilité d’aller vers quelque chose qui ressemble au droit chemin. Reste à donner un poids politique à tout ça, encore une fois. Quant à l'ATTAC, c'est une partie qui m'a moins marqué. L’individu est bourré de contradiction, ça c’est clair et net. Mais je pense aussi qu’il est profondément égocentrique, individualiste. Aussi l’idée de vivre au sein d'une société vraiment collective (collectivisme) ne m’apparaît pas comme réalisable. Pour moi, la prise de conscience collective n’est qu’une addition des prises de conscience individuelle, qui ne sont pas fondamentalement liées entre elles par une pensée commune. Je ne suis donc pas franchement emballé par leurs arguments. Sans mettre en doute les écrits de l’auteur, c’est tout de même dommage de ne pas citer les sources. Ok on voit à travers ces dessins les bouquins qui lui ont permis de se documenter, mais avec une quantité de chiffres aussi importante dans l’argumentaire, j’aurais aimé un minimum de références pour aller plus loin. Dans l’ensemble, c’est quoi qu’il en soit une BD magistralement réalisée, qui n’offre pas de solutions concrètes, parce-que l'auteur n'a pas l'air d'en avoir, ce que je peux comprendre. Par contre elle a la capacité de balancer des faits dans la figure, permettant ainsi de secouer les consciences, en espérant qu’elle puisse atteindre notre inconscience (celle-là même qui nous dit de prendre la voiture plutôt que le vélo parce-qu’on a la flemme ou qu’on est pressé). Possible que cette lecture ait changé quelque chose. Je vais provoquer une petite empreinte carbone à l’acheter pour la garder à portée de mains et la partager. Il y a une gigatonne d'informations à parcourir sans relâche.
Le Petit Astronaute
Je savais que Jean-Paul Eid était un très grand dessinateur humoristique, mais là je découvre qu'il est aussi très bon comme auteur complet de roman graphique ! Comme l'indique l'auteur en fin d'ouvrage, l'histoire est fictive, mais c'est basé sur des rencontres avec des spécialistes et des parents d'enfants handicapés et l'auteur lui-même a un fils atteint de paralysie cérébrale, je pense qu'il a mis beaucoup du sien dans cet album. On suit donc une famille dont la vie est bouleversée lorsqu'il se trouve que leur deuxième enfant a une paralysie cérébrale. J'ai bien aimé le principe qu'on découvre l'histoire via des flashbacks de la grande sœur qui visite la maison de son enfance. Le scénario est prenant et m'a bouleversé émotionnellement. Ce que j'ai aimé est que le ton est juste. On ne tombe pas dans le larmoyant facile, à aucun moment je n'ai eu l'impression que l'auteur forçait la note pour essayer de me faire pleurer ou m'attendrir à tout prix. Il y a un bon mélange de scènes qui montrent les difficultés d'avoir un enfant handicapé (il faut faire des exercices, les gens posent des questions, il y a un problème pour trouver une garderie, etc) et aussi des scènes un peu plus joyeuses où l'enfant a tout de même des moments joyeux. Ce n'est ni trop pessimiste, ni trop optimiste. J'ai aussi aimé découvrir le quotidien d'une famille qui doit vivre avec un enfant handicapé et on voit très bien que cela mérite plus d'efforts qu'avec un enfant 'ordinaire'. En tout cas, si vous aimez les romans graphiques, c'est à lire absolument !
Marathon
Le scénario de cette BD tient sur un confetti : il raconte le marathon des Jeux Olympiques de 1928, soit un peu plus de deux heures et demi de course. Arrivés à ce stade de la compétition (gag), les passionnés de sport tels que je ne le suis pas commencent logiquement à transpirer. 115 pages... Et bien c'est absolument captivant, du début à la fin ! Sortie opportunément l'été des JO de Tokyo, on aurait cependant tort d'y voir une démarche marketing. Servi par un dessin cinématographique, tout au crayon gras noir et bénéficiant d'une bichromie très classe, le récit avance sur plusieurs niveaux narratifs. A la fois récit historique, il se fait tour à tour militant, psychologique, et profondément poétique, au point de vous titiller les glandes lacrymales. La simple mise en relation de certains textes, sobres, ramassés, choisis avec un soin d'orfèvre, avec certaines images à la force évocatrice indéniable provoque des effets oniriques bienvenus avec un sens de l'à-propos parfois étonnant. On ressort de cette lecture avec l'impression d'avoir visionné un film d'époque, mais surtout d'avoir fait un véritable voyage spatiotemporel, autant documentaire qu'introspectif. Le récit commence en effet par une vibrante citation de Pierre de Coubertin (peut-être dans son discours fondateur des JO modernes, mais c'est à vérifier) vantant les valeurs de l'olympisme et s'achève par une partie documentaire qui vient confronter la théorie à la réalité. Cruel ! Et militant, donc ! Façon All Lives Matter... Nicolas Debon semble avoir trouvé la foulée qui lui convient. Après Le Tour des géants et L'Essai, déjà très chouettes (et L'Invention du Vide que je ne connais pas encore mais que je vais m'empresser de découvrir), il livre une épopée quasi homérique où un petit Ulysse moderne fait face aux a priori et à la bêtise, se confronte à ses propres limites physiques, affronte les monstres de son époque dont les finlandais Laaksonen et Marttelin ou le japonais Yamada... El Ouafi Boughéra rêve-t-il de sa terre natale quand point la fatigue ou le désespoir au cours des 42 kilomètres qui constituent son odyssée ? Un album de grande grande classe !
Le Réaliste (K.O. à Tel-Aviv)
Avec « Le Réaliste, tome 4 », l’Israélien Asaf Hanuka prolonge sa trilogie « K.O. à Tel-Aviv » (rebaptisée « Le Réaliste » pour la sortie de l’intégrale), étude de mœurs humoristique de la société israélienne contemporaine, qui ressemble beaucoup à la nôtre, à la différence près qu’Israël est une enclave de richesse dans un Moyen-Orient qui peine à se moderniser, y compris pour le Liban voisin plus avancé où la situation n’a cessé de se détériorer depuis plusieurs décennies. De plus, les tensions avec la Palestine liées à une politique de colonisation agressive, qui ne se régleront sans doute pas avec la construction d’un mur, ne facilitent pas la sérénité. Sous-produit de ce pays schizophrène, Asaf Hanuka transcrit bien avec ces petits sketches d’une page ses questionnements et ses névroses très « occidentales », petits tracas existentiels de « riches ». Education, famille, vie de couple, culture, internet, politique, religion, et bien sûr la proximité du conflit israélo-palestinien (ce conflit qui le « tue »), bref , tout passe à la moulinette de ce torturé qui sait faire preuve d’autodérision et manie l’humour avec subtilité. On ne peut pas dire que l’on rit à s’en péter les zygomatiques, et si l’on ne s’attend qu’à une succession de gags, on en ressortira forcément déçu. D’ailleurs, cela ne se veut pas forcément drôle, mais c’est souvent très caustique même si on ne peut prétendre tout comprendre certains clins d’œil sans doute propres à la société israélienne. La tension propre à ce pays singulier, oasis de richesse toujours menacé par la spirale de violence avec ses voisins arabes, violence que ses dirigeants contribuent à entretenir, est perceptible dans son dessin coloré à la fantaisie baroque et parfois trash, que la ligne claire parvient à peine à édulcorer. Certaines planches en pleine page révèlent le formidable talent de cet auteur, qui lorgne beaucoup vers une sorte de surréalisme cocasse. Bien souvent, on pense à Marc-Antoine Mathieu pour les délires visuels, et à Boucq ou Goossens pour la touche d’humour, ce qui entraîne quelques éclats de rire inattendus. On peut tout à fait découvrir cet album sans avoir lu les trois tomes précédents de par sa structure en strips d’une page. Si Asaf Hanuka reste encore peu connu en France, il n’est pas pour autant un parfait inconnu et figure comme un des grands noms de la BD israélienne. Rappelons qu’il a obtenu un Eisner Award en 2016 pour ladite trilogie et qu’il avait été repéré pour la sélection d’Angoulême en 2015, pour le tome 2. Il est également l’auteur de plusieurs albums, dont deux avec Didier Daeninckx au scénario (« Carton jaune ! » et « Hors limites ») et deux autres à quatre mains avec son frère jumeau Tomer, dessinateur également (« Le Divin » et « Bipolar »).
Battue
Cette Bd m'avait un peu échappé à sa sortie. Si le thème ne m'attirait pas plus que ça, je m'étais néanmoins promis de la lire un peu plus tard. J'avais au moment de sa sortie d'autres priorités, et puis je n'avais pas nécessairement envie de lire un truc que l'on sentait quand même un peu glauque. Pas le moment... Quelle erreur ! À la fois fable socio-politique et saga familiale, ce thriller psychologique à la tension très palpable s'incarne à merveille dans ce dessin aussi subtil que massif. Le trait affuté de Lilian Coquillaud tranche les pages aux couleurs choisies comme autant de membranes. On pénètre la chair, on plonge dans la tripaille secouée par le chaos de ce monde changeant. Les protagonistes eux-mêmes semblent embourbés dans cette compétition cruelle qui se transforme rapidement en rite initiatique malsain dont les enjeux flous éveillent immanquablement la paranoïa. C'est vraiment très réussi, et même particulièrement signifiant. L'utilisation de l'aquarelle donne aux paysages une beauté presque féérique tout en lui conférant une aura de mystère saisissante. C'est tout bonnement splendide ! Camille, rouquine volcanique dont la rousseur imprègne littéralement chaque page, est l'héroïne magnifique de cette chasse épique à l'issue incertaine jusqu'au bout. Le lecteur la suit à la trace dans ses errements, faisant émerger un malaise grandissant. C'est tout cela que le duo d'auteurs parvient à faire ressentir avec la force d'une massue (le côté massif du dessin dont je parlais). Rapidement, on envisage une fin tragique. Quelqu'un va-t-il mourir ? Qui ? Comment ? Les fans de Delivrance de John Boorman y retrouveront sans aucun doute leurs petits... Ajoutons que dans l'histoire de la peinture occidentale, le roux est par convention la couleur du traitre, celle de Judas... Bref ! Je ne m'étendrai pas davantage sur le contenu car ce serait risquer de dévoiler ce qui fait le sel de ce récit. Au cours de ma lecture, mon côté tatillon de bazar est quasiment resté en veilleuse. A quelques rares occasions, j'ai (un peu) grincé des dents, la faute à quelques très rares textes un peu bâclés, à certains mots qui auraient selon moi mérité d'être choisis avec davantage de soin, ainsi qu'à deux ou trois oublis (je me souviens en effet d'un pronom manquant et d'un adverbe). Mais avouez que ces récriminations ne pèsent pas bien lourd face à ce petit bijou au dessin remarquable. En somme, c'est bien là l'essentiel : ce qui vaut à la BD son surnom de "neuvième art", non ?