Les derniers avis (39915 avis)

Par Josq
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Aldobrando
Aldobrando

J'avais beaucoup entendu parler de cette bande dessinée, mais sans savoir pourquoi, j'ai longtemps traîné avant de finalement m'y atteler... Grand bien m'en a pris, car je crois qu'on touche du doigt un chef-d'œuvre ! C'est évidemment un coup de cœur graphique. Le dessin de Luigi Critone est d'une justesse impressionnante, ni trop réaliste, ni trop vague. Il nous offre une réinterprétation du réel qui nous fait voir un monde connu comme si c'était la première fois qu'on le contemplait. On est vraiment face à un maître du genre. Il convient toutefois de rendre hommage également à Francesco Daniele et Claudia Palescandolo, car leur somptueuse mise en couleur met parfaitement en valeur le dessin de Critone qui n'aurait peut-être pas paru aussi vivant sans cela. Mais Aldobrando ne serait que peu de choses s'il se résumait à ses exceptionnelles qualités graphiques. Ce qui rend ce récit aussi puissant, ce n'est pas seulement son identité visuelle, aussi forte soit-elle. C'est aussi le talent impressionnant de scénariste de Gipi. Non seulement le scénario est parfaitement écrit, mais surtout, il s'appuie sur des dialogues d'une subtilité prodigieuse et d'une infinie poésie. Chaque échange entre deux personnages est une petite perle de sagesse, qui touche d'autant plus notre cœur et notre âme, qu'elle s'insère merveilleusement dans le récit et que, jamais elle ne prend la forme d'une quelconque propagande moralisatrice. Alors oui, bien sûr, il y a des méchants, dans Aldobrando, et des vrais. Et pourtant, même ces méchants ont une âme. Le roi est la traditionnelle figure d'un dirigeant déconnecté du peuple sur lequel il exerce un pouvoir abusif. Mais au détour de quelques phrases bien pesées, Gipi nous donne à voir l'être humain qui se cache derrière ces bourrelets adipeux. Cela ne fait pas de lui un "gentil" déguisé, mais permet d'humaniser un homme mauvais, dont on peine à savoir s'il est vraiment mauvais par conviction ou si son mépris est le fruit de la souffrance. Il en est de même pour un Inquisiteur qui semble bien retors, dans son ambigu double-jeu. Mais lui aussi accomplira des actions dont on ne sait si elles reflètent une noblesse d'âme ou simplement l'accomplissement de complots trop bien ficelés. De l'autre côté, chez les "gentils", tout n'est pas blanc non plus. Gipi nous donne à contempler un bon nombre de parcours magnifiques, notamment autour de ce couple de légende composé d'une ancienne esclave royale et d'un berger devenu un effrayant assassin aux yeux de tous. Ils s'aiment, mais leur amour va-t-il les pousser à ignorer la souffrance des autres ? Question à l'origine d'un des plus beaux dialogues de cette bande dessinée qui n'en manque pas. Car en effet, on n'a pas parlé d'Aldobrando lui-même, qui donne son nom au récit. Son duo forcé avec le falot Gennaro est une merveilleuse idée scénaristique, qui permet de mieux mettre en exergue l'innocence de l'un et la bassesse de l'autre. Là encore, Gipi donne à ses personnages une trajectoire incroyable, qui touche au plus profond de l'âme. Il parvient à nous faire voir le monde entier à travers les yeux d'Aldobrando, capable de constater par lui-même la corruption de la société, et d'y chercher des solutions. C'est ce qu'il y a de plus beau, dans cette bande dessinée, dans ce cadeau signé Gipi. L'idée même qui sous-tend les grandes mythologies, les grandes tragédies, les grands récits. Car comme chez Homère, Racine ou Tolkien, ce sont les créatures les plus petites et les plus faibles, qui font avancer le monde vers la lumière. Loin du regard méprisant des puissants, loin des humeurs changeantes d'une foule volage, loin des critères de beauté et d'acceptation qui structurent la société dans laquelle on vit, ce sont les humbles qui transmettent le Beau et le Vrai. Et la preuve que Gipi et Critone ont atteint leur but, c'est que quand on referme à regret cette histoire incroyable, on se rend compte qu'Aldobrando nous a changé, nous aussi. Parce que déjà, au fond de nous, on sent poindre cette envie d'être un peu moins mauvais que d'habitude, et d'essayer de répandre autour de nous cette petite idée si simple à accomplir, et pourtant si compliquée à atteindre, ce petit quelque chose qui est gratuit et qui rapporte beaucoup : faire le Bien.

13/07/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série La Bibliomule de Cordoue
La Bibliomule de Cordoue

Aaah Lupano, je dévore ses livres avec des yeux d'enfant. Pour l'instant, c'est un sans-faute avec Alim le tanneur et Un océan d'amour que j'ai adoré. Quel moment agréable en lisant La bibliomule de Cordoue ! J'ai bien rigolé aussi. Une amie me l'a prêtée et c'est vraiment une très belle BD à avoir dans sa bibliothèque, autant pour l'esthétique que pour son contenu. L'histoire est prenante, on y apprend des choses, les personnages sont tous attachants, le style de dessin que j'adore, même quand c'est brouillon ou sans grand détail, et la colorisation est très propre. Quelle aventure ! J'adore l'époque choisie, le style vestimentaire, les décors... bref, je me suis senti totalement immergé dans cette époque. Il y a un bon rythme malgré le pavé, je ne me suis pas ennuyé. Je rejoins un peu Gaston sur sa critique. Il me manque quelque chose pour le grand "wow". Pourtant, j'ai adoré l'histoire! Mais ça manquait peut-être un peu de piquant dans l'intrigue. Quoi qu'il en soit, pour tous les autres points cités et bien d'autres, ça vaut largement les 4 étoiles (franchement bien)! Une lecture que je recommande, mais un achat avant tout ! Ou un cadeau, vraiment, ça vaut le coup.

13/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Usagi Yojimbo et les Tortues Ninja
Usagi Yojimbo et les Tortues Ninja

Ce matin un lapin a croisé des tortues… - Ce tome contient une histoire complète, initialement parue en 2017. Elle comprend 40 pages. Le scénario et les dessins sont de Stan Sakai, avec des couleurs de Tom Luth. Miyamoto Usagi est en train de se battre contre une troupe de bandits de grand chemin. Il en passe plusieurs par le fil de l'épée, et quand il n'en reste plus que quatre, il leur hurle dessus, ce qui suffit à les faire fuir. Les pèlerins qu'il a sauvés lui indiquent qu'ils savaient qu'il interviendrait : l'ancien leur avait dit. Avec leurs indications, Usagi va trouver l'ancien dans une grotte à proximité : il s'agit de Kakera. Il demande à Usagi d'aller lui chercher quatre petites tortues qu'il transforme en Léonardo, Donatello, Raphaël et Michaelangelo. Puis il explique leur mission. Il détient un caillou, en fait une pierre arrachée à un rocher plus grand (appelé Kanameishi) arraché par un éclair. Ce rocher a été créé par le dieu Kashima-No-Okami pour retenir prisonnière la déesse Namazu et l'empêcher de causer des tremblements de terre. Il faut ramener la pierre au rocher pour éviter le réveil de Namazu. Étrangement, les tortues ninjas ne reconnaissent ni Miyamoto Usagi, ni Kakera, malgré leur précédente aventure ensemble (Shades of Green, 1993). Ce phénomène s'explique par le fait qu'il s'agit de leur nouvelle version publiée par IDW et plus de l'originale publiée par Mirage Studios, Kevin Eastman et Peter Laird ayant vendus leur propriété intellectuelle entre temps. Passé cette surprise minime, le lecteur remarque tout de suite que Stan Sakai s'amuse bien dans cette histoire. Ça commence par le combat contre les bandits (toujours sans trace de sang même s'ils meurent, pour rester tout public) et Usagi qui en fait fuir quatre juste en hurlant dessus. Ça continue avec l'air ahuri des pèlerins. Puis ils tendent le bras vers la droite pour indiquer où se trouve l'ancien, et, en faisant ce geste, l'un d'entre eux met le doigt dans l'oreille de sa voisine sans s'en rendre compte. Lorsque Kakera lance son sort pour faire apparaître les tortues, les poils se dressent sur la peau d'Usagi et son corps tressaute de manière incontrôlée et comique. S'opposant à Kakera, Jei est plus sinistre que jamais, mais aussi un peu comique quand il penche la tête de côté. Ça vaut le coup de prendre le temps de regarder les têtes des assaillants d'Usagi et des tortues quand ils passent de vie à trépas : leur visage donne l'impression qu'ils sont en train de surjouer. Ces touches visuelles de comique ne diminuent en rien la qualité de l'intrigue. Cette fois-ci, les héros sont amenés à aider un ancien pour éviter que les tremblements de terre n'empirent au Japon, du fait des soubresauts d'une divinité. L'histoire est linéaire : depuis la rencontre de Kakera jusqu'à la roche Kanameishi. Elle se déroule en milieu naturel, sur les chemins de campagne et dans la forêt. Comme à son habitude, Stan Sakai sait donner la sensation de marcher sur un chemin, avec ses dessins tout public, qui rendent bien compte des espaces et des déplacements, ainsi que des placements respectifs des différents personnages. Le lecteur apprécie de voir Usagi et les quatre tortues se battre comme des lions pour permettre à Kakera de restaurer l'ordre. Une bonne histoire d'Usagi Yojimbo, même si un peu courte.

12/07/2024 (modifier)
Par Pierre
Note: 4/5
Couverture de la série Démon Intérieur
Démon Intérieur

Contrairement aux autres avis, c est la complexité de la narration qui fait selon moi l'intérêt de cette bd. Oui j'ai dû la lire 3 fois pour que tout s'emboîte, car tout s'emboîte ;) Alors oui, le personnage est un peu un super-heros. Mais de toute façon rien n'est vraiment réaliste dans cet univers. Le seul truc vraiment décevant est le titre.

12/07/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Supergirl - Woman of Tomorrow
Supergirl - Woman of Tomorrow

Une œuvre d'art, tout simplement. Le dessin est sublime, les personnages sont sublime, Supergirl est sublime. Certaines planches sont magnifiques, comme si des gouttes de peinture avaient été projetées harmonieusement. Bravo à Bilquis Evely. J'avais déjà remarqué son style très poétique dans quelques images de Sandman - The Dreaming. J'adore. Le découpage des cases et la mise en page sont encore une fois très réussi. J'ai été agréablement surpris par cette lecture de comics de super-héros, moi qui crains souvent une mise en page et des combats trop chaotiques... Les personnages, même les méchants, ont tous un petit charme et une douceur dans le visage. Le récit raconté par la jeune fille m'a complètement envoûté, elle m'a fait sourire à plusieurs reprises avec son langage très soutenu. Après avoir adoré Strange adventures de Tom King, je n'ai pas attendu longtemps pour enchaîner sur un autre de ses succès actuels. Deux fois 5 étoiles, je ne peux tout simplement pas mettre moins comparé à mes autres notes de 4 étoiles. Peut-être aurais-je mis 4,5, mais je ne peux que trancher à 5 pour bien marquer la différence de qualité. Autant sur l'originalité de l'histoire, la narration, que le style du dessin et de la colorisation, tout est parfait à mon sens. Petit à petit, je sors de ma zone de confort en ne lisant plus uniquement des comics de super-héros sombres ou déjantés, et je suis agréablement surpris par d'autres héros plus ordinaires. À suivre, mais en tout cas, cela m'a donné envie de lire d'autres histoires sur Supergirl.

12/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Contes de la Mansarde
Contes de la Mansarde

Lecture idéal pour un soir d'été. Hommage aux comics à l’ancienne (EC comics cf Tales from the crypt) et à la pop culture en général (le contenu en est égrainé de nombreux clins d'Oeil!), cette bande dessinée est une fort agréable découverte. Sur le même principe que ces fameux "Contes de la crypte", chaque histoire, trois au total, ayant pour cadre un même appartement parisien, est introduite par une vieille bonne femme aigrie et toute rabougrie qui sert de fil conducteur. Fil conducteur qui trouvera par ailleurs un plaisant épilogue dans les dernières pages du livre. Passée la première histoire trop convenue dans son scénario mais tout de même satisfaisante, les deux autres récits qui forment ce recueil haussent sacrément le niveau, se révèlent très réussis, plutôt originaux et sont diablement efficaces et prenants. Le gros plus de ces trois récits, c'est qu'ils allient parfaitement recettes à l'ancienne à une certaine modernité dans les thématiques et situations, de ce fait les encrant pleinement dans notre époque. Le dessin assez rêche sert à merveille ce genre d'histoires. Le pari est pleinement réussi pour les deux autrices. Une Pop Corn BD comme on aime, on en redemande!

12/07/2024 (modifier)
Par Nbiaze
Note: 5/5
Couverture de la série Apple Seed
Apple Seed

Ce manga est une masterclass à lire et relire. Au fil du temps, notre compréhension de la politique et des technologies permettent de mieux appréhender l'univers d'Appleseed. J'ai lu ce manga en 1995 et j'ai été impressionné par les détails, les mechas et les combats (pour l'époque). Aujourd'hui, on voit des technologies qui pourraient être tirées de l'œuvre, de l'intrigue politique, du saccage environnementale plausible et du terrorisme mêlant complot et vengeance typique de nos civilisations. Au premier abord ce manga paraît complexe à aborder et parfois on se detache des personnages. Cependant, une romance inutile et longue nous est épargnée afin de faire place à la compétence SWAT de Dunan et de l'apport soutien sans faille de Briareos. Deux protagonistes qui cherchent la paix à travers Olympus, une ville qui semble l'apporter. Avant de s'apercevoir que sous ce ciel bleu, leur ancienne condition était parfois plus simple et plus claire.

12/07/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Cœurs insolents
Les Cœurs insolents

Voila une excellente BD ! Je voulais la lire depuis longtemps parce que le nom d'Ovidie ne m'est pas inconnu et que j'aime énormément ce qu'elle dit et ce qu'elle fait. Quitte à assumer parfois des prises de positions polémiques, je trouve son discours souvent salutaire et impressionnant sur la question féminine. Une grande femme, donc, qui s'intéresse en plus à la BD. Autant dire que je n'avais pas envie de passer à côté. La BD n'est qu'une longue mise en parallèle de deux mondes : celui de la jeunesse d'Ovidie, dans les années 90, et celui actuel, post-Metoo et #balancetonporc, où la question féminine est apparue au grand jour. En faisant un déroulé qui met des moments de sa jeunesse en résonance avec ceux qu'elle vit en tant qu'adulte et mère, Ovidie pose un regard cynique sur les années 90. Loin des représentations hollywoodienne qui tentent vainement de faire revivre ce qui s'apparentait à un âge d'or (mais correspond bien plus à une nostalgie mal placée, tout comme c'est le cas des années 80), Ovidie dépeint une jeunesse dans une société profondément sexiste, où le viol est courant et quotidien, où la place de la femme est encore d'objet sexuel ou de désir, où la dualité maman/putain est encore bien présente. La BD présente des situations horribles à voir, ce qui me fait dire que la BD n'est pas à mettre entre toutes les mains, mais embrasse un large spectre de situations, ce qui me donne envie de la mettre entre toutes les mains. Le parallèle est d'autant plus intéressant qu'Ovidie raconte sa propre expérience de mère et réfléchit à ce que sa fille risque de/va subir. Et je suis assez d'accord avec elle sur plein de sujets, y compris la scène de discussion sur l'alcool qui m'incite à réfléchir différemment les repas entre amis. Audrey Lainé à fait un super travail de dessin, entre les couleurs chaudes dans le présent et le dessin qui exprime des horreurs dans le passé, on est dans de l'efficace mais parfaitement lisible, avec une puissance évocatrice dans plusieurs passages. C'est aussi fort que ça doit l'être, y compris dans son final qui surprend un peu vis-à-vis du ton de l'album mais qui ouvre justement sur quelque chose de plus optimiste. Comme souvent, je recommande énormément cet album aux hommes, tous autant qu'ils soient, pour apprendre un peu plus à se mettre dans la peau des autres et comprendre pourquoi le féminisme est important. Il est aussi bon pour eux que pour elles de se rappeler que dans notre enfance, des choses atroces étaient considérées comme banales et communes, et que la situation aujourd'hui peut être à bien des égards encore pire avec l'apparition des réseaux sociaux. Merci le revenge porn, et toutes ces sortes de choses ! Mais en même temps, la BD reste optimiste. Internet a permis à de nombreuses personnes de se trouver collectivement et s'organiser, y compris sur des sujets comme le féminisme. Les choses changent, de Metoo aux nombreuses dénonciations de stars (de la télé, d'internet, de la musique, du sport ...) qui sont régulièrement dénoncées pour leurs abus sexuels. Bien sûr tout n'est pas rose et de nombreuses actrices ayant témoigné ont vu leur carrière détruite, mais je suis d'accord avec Ovidie : les choses changent, à hauteur de vie humaine, et il est de notre ressort de faire progresser tout ça encore un peu plus.

12/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Impudence des chiens
L'Impudence des chiens

Connaître, c'est excuser. Et si excuser n'est pas absoudre, c'est déjà résoudre. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s'affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu'on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu'un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu'il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu'il sait, c'est qu'un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l'intérieur de l'habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n'en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu'au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n'annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé. Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d'être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l'égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l'épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. le Marquis s'exécute : En cas d'insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu'une rente donnée à vie. Il s'interrompt saisissant bien la portée de ce qu'il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l'épreuve : le congrès, c'est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l'on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? le comte répond qu'il n'est point d'adresse à s'ériger, il n'est que volonté, or lui n'en a plus. Il reste mou. Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d'années, que le Parlement de Paris l'a supprimée le 18 février 1677. le scénariste s'amuse donc à raconter comment un ami s'ingénie à revigorer l'ardeur d'un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d'être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d'échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l'artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d'un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d'ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d'un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La caricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. le lettrage lui-même présente des irrégularités. L'ensemble semble comme animé d'un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l'opposé d'une illustration exécutée à la va-vite. Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l'histoire l'intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l'arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l'âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d'enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l'album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l'entrain l'emporter sur la rigueur. En fait l'artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu'elles ne s'annulent ou ne se contrecarrent. Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L'artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l'époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d'hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s'attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l'intrigue, et son ami fait tout pour l'aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique. Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu'un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. le fil directeur de l'histoire s'avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l'accompagnant lors des préparations, telle que l'examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l'inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l'agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l'évidence, l'union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d'amour, mais pour autant ce dernier n'est pas forcément impossible. L'acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu'à l'époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l'évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l'acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n'en soit plus capable. La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d'entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l'histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit, tout en rimes. En même temps, la page d'ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l'on tolère l'impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu'à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d'applaudissements.

12/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série House of X - Powers of X
House of X - Powers of X

Évoluer ou périr - Ce tome contient une histoire touffue, à la fois redémarrage, prologue et saison complète. Il comprend deux miniséries complètes House of X et Power of X, chacune de 6 épisodes, initialement parus en 2019, tous les numéros étant écrits par Jonathan Hickman. La minisérie House of X a été dessinée et encrée par Pepe Larraz, et mise en couleurs par Marte Gracia (avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6). La minisérie Power of X a été dessinée et encrée par R.B. Silva, avec l'aide de Larraz pour les dessins de l'épisode 6 et d'Adriano di Benedetto pour l'encrage des épisodes 1 & 2. Sa mise en couleurs a également été réalisée par Marte Gracia avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6. Ce tome contient les couvertures originales, ainsi que 88 couvertures variantes, à raison de 4 par pages. Dans une grotte végétale, un individu en combinaison noire moulante avec un casque intégral marqué d'un grand X regarde des individus sortir de cocons végétaux. Il y a 5 mois, Colossus cueille des fleurs sur Krakoa. Il y a 4 mois Storm quitte l'école de Westchester. Il y a 3 mois Nightcrawler plante une fleur dans la zone bleue de la Lune. Il y a 2 mois, Armor se recueille sur Mars devant un parterre de fleurs. Il y a un mois Beast observe un arbre en Terre Sauvage. Au temps présent, à Jérusalem, la façade d'un immeuble est recouverte de plantes. Six ambassadeurs d'autant de pays différents y entrent et sont accueillis dans l'Habitat, une extension de Krakoa, aménagée par les Stepford Cucckoos. Ils sont accueillis par Esme et Sophie, ainsi que par Magneto qui indique qu'il représente Charles Xavier, indisponible pour le moment, en tant qu'ambassadeur. La double page suivante présente les médicaments issus des fleurs de Krakoa par le biais de brefs paragraphes : 3 pour les humains (les médicaments L, I et M) et trois pour les mutants. Dans l'habitat Greymalkin à Westchester dans l'état de New York, Marvel Girl fait faire le tour du propriétaire à de jeunes mutants. Quelque part à Krakoa, Douglas Ramsey effectue des réglages dans la salle de contrôle, avec Sage. À la suite de leur visite, les enfants et les adolescents arrivent dans une clairière où se trouvent Wolverine et Charles Xavier. Un petit vaisseau spatial s'arrime à une station en orbite autour du soleil. La docteure Gregor pénètre dans la station, accompagnée de deux autres personnes. Elle prend la décision d'ouvrir son casque : l'atmosphère est tout à fait respirable, juste un peu fraîche. Elle décide de poursuivre son exploration avec Karima. En continuant leur tour de la base, elles évoquent le temps pour que la Forge soit opérationnelle, ainsi que les protocoles Orchis. Ces derniers ont été mis en œuvre quand les modèles de projection de développement de population ont abouti à une prévision stable des objectifs de Charles Xavier. Vue de l'extérieur, la Forge a la forme d'un anneau, avec en son centre une tête robotique géante. Les deux pages suivantes explicitent la nature des protocoles Orchis, ainsi que la composition de cette organisation, constituée à 31? personnel de l'AIM, 24% du SHIELD, 16? STRIKE, 8? SWORD, 7% d'Alpha Flight, 5? HAMMER, 5% d'ARMOR, et 4% d'Hydra. Pendant ce temps-là, Mystique, Sabretooth et Toad effectuent un casse dans un entrepôt de stockage de Damage Control pour récupérer quelque chose. Ils sont interceptés à la sortie par les Fantastic Four. Lorsqu'il commence cette histoire, le lecteur sait qu'il s'agit d'une forme de redémarrage pour les X-Men, un projet éditorial d'envergure. S'il ne connaît pas les X-Men, il est vite largué par le nombre de personnages (plusieurs dizaines), et par les références non explicites à des événements passés. Sinon, il se lance dans une aventure dont il n'a pas idée de l'ampleur. Jonathan Hickman a pensé ses deux miniséries comme formant un tout : l'histoire a été publiée sous la forme de deux miniséries pour répartir la tâche de dessiner entre deux artistes afin d'assurer un rythme de parution régulier et soutenu. Dans le cadre de ce recueil, la distinction entre House of X et Power of X n'est pas marquée, les couvertures se trouvant reléguées à la fin. Il s'agit donc d'un récit qui se lit d'un seul tenant. le lecteur observe que le scénariste a choisi d'utiliser des paragraphes de texte sur des pages sans dessin pour pouvoir intégrer toutes les notions et tous les concepts qu'il met en œuvre. Ainsi le lecteur découvre comment les fleurs de Krakoa sont utilisées pour fabriquer des médicaments, comment une organisation composite a vu le jour pour gérer l'augmentation inéluctable de la population de mutants, ce qu'est un mutant de niveau Oméga et qui ils sont, le déroulement du programme génétique de Mister Sinister sur plusieurs générations, le déroulement de 10 vies en parallèle d'une mutante, les différents types de sociétés composées d'intelligence artificielle, les différentes générations de Sentinelles, etc. Très vite, le récit dépasse la simple histoire de quelques mutants emblématiques pour devenir l'histoire d'un peuple, mais aussi un croisement de lignes temporelles, et un récit de science-fiction manipulant des concepts bien construits trouvant leurs racines dans la riche histoire des mutants Marvel. Jonathan Hickman emmène son lecteur dans une intrigue dense, regorgeant de personnages emblématiques des séries X-Men et de mythologie interne, pour un récit de science-fiction foisonnant, entremêlant différents fils narratifs et différentes lignes temporelles parallèles. Il le fait avec un art consommé du suspense, de la recomposition chronologique, sans jamais perdre son lecteur, avec des enjeux se découvrant progressivement, des stratégies à long terme, et même à très long terme pour certaines, et des modifications majeures pour les mutants, à commencer par la création d'une nation avec un territoire bien à elle, un langage basé sur un autre alphabet, une politique extérieure ferme sans être agressive, et des lois intérieures en cours d'élaboration. Il ne sacrifie en rien les conventions des récits de superhéros : le lecteur a le droit à des utilisations spectaculaires de superpouvoirs pyrotechniques, à des combats dantesques exprimant des conflits idéologiques ou moraux. Le lecteur prend très vite conscience que Jonathan Hickman mène la barque et que la mission dévolue aux deux artistes est de donner à voir ce qu'il a imaginé, plus que de participer à l'élaboration de l'intrigue. D'un côté, il est possible de les voir comme de simples exécutants ; de l'autre côté leur tâche est imposante. Au départ, le lecteur observe que les traits de contour de Pepe Larraz sont plus méticuleux que ceux de R.B. Silva, et que le premier représente plus de choses dans ses cases que le second. Mais bien vite, il oublie cette distinction qui s'amenuise un peu au fur et à mesure que la pression des délais augmente, mais encore plus parce qu'il n'y a aucune solution de continuité entre les deux dessinateurs : la coordination visuelle est impeccable. En outre, Marte Gracia renforce l'unité visuelle entre les deux artistes, en réalisant l'intégralité de la mise en couleurs, avec une palette riche, utilisant les capacités de l'infographie pour rehausser les reliefs, intégrer des effets spéciaux, réaliser des camaïeux sophistiqués, amplifier la pyrotechnie. de temps à autre, le lecteur perçoit que l'un ou l'autre des artistes se retrouvent avec une page de dialogue et qu'il fait un effort plus ou moins conséquent pour concevoir une prise de vue montrant l'environnement, les postures, ou qu'il opte pour une approche plus simple avec des têtes en train de parler avec des angles de vue plus ou moins variés. Dès les deux pages de la mystérieuse séquence introduction, le lecteur découvre une façon de dessiner consensuelle pour les comics de superhéros : un bon niveau de détails, des dessins réalistes, une manière de simplifier les éléments sans les affadir, des plans poitrine ou plus rapprochés encore lors des dialogues. Il retrouve également la capacité impressionnante des artistes de comics à rendre les images spectaculaires et il est servi tout au long de ces 12 épisodes. À l'évidence, Jonathan Hickman téléguide la mise en page, que ce soit le découpage par pages ou parfois la forme des cases dans une planche. Il garde toujours à l'esprit que la bande dessinée est un média visuel et sait composer des images mémorables et des séquences choc. le lecteur a les yeux écarquillés pour ne rien perdre de la découverte de l'habitat à Jérusalem, tout aussi curieux que les ambassadeurs. Par la suite, il se repaît du spectacle visuel : l'apparition hiératique de Magneto, l'aspect paradisiaque du milieu naturel de Krakoa, la révélation de la forme de la station Orchis avec le soleil en arrière-plan, l'assurance retrouvée de Cyclops, le charme inquiétant de Moira, la froideur indéchiffrable de Nimrod, l'interrogatoire menée par Destiny (Irene Adler) tranquillement assise sur une chaise au milieu des flammes, etc. Il ne s'agit pas tant de surprises visuelles ébouriffantes, que de la capacité de R.B. Silva et Pepe Larraz de parvenir à tenir le rythme des concepts, des personnages, des environnements qui déboulent sans temps mort dans le scénario. Au cœur du récit se trouve le concept de mutant, la modification qui apporte le renouveau. Un personnage résume la situation par Évoluer ou périr. Bien sûr, il s'agit du thème présent dès le premier épisode paru en 1963, avec en trame de fond le thème de la différence et de l'intégration. Jonathan Hickman n'hésite pas à faire un clin d'oeil à la notion de communauté différente en mal de nation en plaçant un habitat à Jérusalem, un personnage faisant explicitement référence au symbole que cela constitue. Cette mise en parallèle ne va pas plus loin. D'un autre côté, le scénariste reprend de nombreux éléments précédemment créés et développés dans la série, à commencer par les principaux mutants, et par Krakoa. Il pioche aussi bien dans les apports de Chris Claremont, que dans ceux de Scott Lobdell et Fabian Nicieza, et même quelques-uns dans ceux de Brian Michael Bendis (le retour très inattendu de Fabio Medina, appelé Goldballs). Conformément aux exigences éditoriales, le scénariste met à profit la continuité du titre. le lecteur a également conscience que son histoire doit servir de base aux développements de plusieurs années à venir, doit redéfinir le statu quo des mutants pour devenir le terreau de nouvelles histoires. Il est forcément inquiet de savoir si le récit tiendra la route pour lui-même, et non pas comme un prologue artificiel, uniquement satisfaisant en tant que point de départ, ou en tant qu'outil prétexte pour les séries mensuelles à venir. Lassé de la régurgitation des sempiternels même intrigues, le lecteur attend du changement et de la nouveauté. Il ne s'attend pas forcément à l'utilisation d'autant d'éléments du passé, ni à une telle profusion d'idées, et il est possible qu'il soit rebuté par le nouveau statu quo. Force lui est de reconnaître que Jonathan Hickman ne fait pas les choses à moitié et qu'il est vraiment investi dans son récit, bien au-delà d'un simple travail de commande, ou d'un simple effet choc pour donner l'impression de secouer le cocotier. le scénariste développe le thème de l'évolution et des mutations, en partant de la mutation d'une société de chasseurs & cueilleurs à une société agraire, en passant par l'invention d'un alphabet de toute pièce, pour aller jusqu'au questionnement de la nature de l'évolution quand une espèce n'est plus liée à un environnement spécifique. Même s'il est toujours possible de regretter que Hickman préfère un récit reposant sur l'intrigue plutôt que sur les personnages, il n'empêche que cette intrigue entremêle de nombreux fils narratifs qui mènent jusqu'à leur terme logique des notions plus ou moins bien gérées par le passé. Il suffit de considérer comment il repositionne Nimrod comme sentinelle ultime, ou comment il rétablit une distinction claire entre les objectifs d'Apcalypse et ceux de Mister Sinister, et il réinsuffle un sens aux agissements de ce dernier. Au final, ce récit constitue une saison d'une richesse étourdissante, suffisante pour elle-même, avec une évolution (une mutation ?) du positionnement des mutants, vers quelque chose de différent, rarement vu à cette échelle, et plus plausible dans les années 2020, 60 ans après le début de la série. Sans aucun doute, ce récit s'avère une réussite, à la fois en termes d'intrigue, de cohérence visuelle, et d'ambition éditoriale. Ce ne sont plus les X-Men des décennies passés, ils vont de l'avant, dans une histoire riche et intéressante, avec une narration au rythme maîtrisé. Jonathan Hickman met à profit des décennies de mythologie, dans un tout d'une rare cohérence, sans ressasser ce qui a déjà été fait, en allant plus loin. Il reste à savoir si ce projet se développera dans des séries mensuelles aussi cohérentes (au moins celle des X-Men écrite par Hickman), ou si la machine va s'emballer hors de contrôle, l'éditeur ne pouvant résister à la tentation de produire tant et plus de séries du moment que ça se vend. En tout état de cause ce récit se suffit à lui-même, constituant une saison extraordinaire, d'autant plus savoureuse que le lecteur est familier des grandes heures de la série.

11/07/2024 (modifier)