J'ai vu que les avis précédents n'ont pas été tendres avec Ranxerox, et bien que je puisse comprendre que certains n'aiment pas, je trouve ça bien dommage.
Ranxerox (à l'origine "Ranx le zonard") est un classique sorti dans les débuts des années quatre-vingt. Cyborg créé à partir d'une célèbre marque d'imprimante et qui fait sa vie aux côtés de Lubna, une adolescente débridée.
Alors oui, pour rejoindre les autres, il ne faut pas s'attendre à un scénario exceptionnel. En revanche, si vous cherchez une BD captivante mêlant ultra violence, drogue et sexe, ainsi que des dessins à couper le souffle, n'hésitez pas à la lire.
Petite précision sur les dessins: les deux premières histoires sont en noir et blanc et les traits assez grossiers. Il faudra attendre la troisième histoire pour que le tracé de Liberatore s'affine et pouvoir enfin admirer ses paysages et ses personnages coloriés à la pastelle.
En tout cas, il s'agit pour moi d'un classique de la bande dessinée Cyberpunk, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
J'ai bien aimé la lecture de ce diptyque. C'est une lecture détente qui se lit très facilement et vite. Pourtant Galandon aborde d'une façon assez fine plusieurs thématiques sensibles.
A partir de l'épisode peu glorieux des femmes tondues à la libération l'auteur nous conduit sur les pas de Gabriel enfant adultérin issue de relations "coupables" franco-allemandes. J'ai trouvé le scénario qui envoie le pauvre Gabriel de Charyb en Scylla dans la découverte du père intelligemment construit.
Evidemment on se doute assez vite de l'issue de sa quête mais j'ai trouvé l'intérêt du récit ailleurs. Certains passages me rappellent l'esprit de Seules à Berlin avec le sujet du viol ou de la culpabilité assumée d'une relation avec un "monstre". C'est traité de façon bien plus légère et superficielle mais j'ai bien aimé ces passages.
Le graphisme de Monin est plaisant dans un style semi réaliste dynamique et expressif.
Le final en happy end est assez convenu mais cela n'a pas gâché mon plaisir de lecture.
J'ai beaucoup apprécié la lecture des sept albums de Marzena Sowa. Avec Petit pays c'est la série des souvenirs d'enfance dans des situations politiques dramatiques que j'ai préféré.
En effet Marzena trouve un équilibre crédible entre des épisodes (plutôt heureux) de sa vie petite fille unique dans sa ville ouvrière. Entre ses jeux d'enfants dans sa cage d'escalier, ses séjours à la campagne, son école et ses relations avec ses parents, Sowa nous livre un récit intime d'une jeunesse insouciante pas très éloignée de certains quartiers banlieusards de mon enfance.
Mais au fil des six premiers épisodes la situation politique de la Pologne envahit de plus en plus l'espace du récit. A ce moment je trouve que la série quitte le rayon jeunesse pour un public bien plus averti.
C'est d'autant plus vrai que la narration off est souvent assez lourde et de plus en plus technique et fine sur la position des ouvriers polonais sur Solidarnosc. J 'ai vécu de France cette décennie qui a transformé le monde pour aboutir à la chute du mur et j'ai trouvé très intéressant cette vue intérieure à hauteur d'enfant (Marzena) et à hauteur de simple ouvrier (son père).
Le tome 6 ne cache pas une certaine désillusion dans la période de transition du début des années 90 malgré les fonds très importants envoyés en Pologne. Marzena introduit une réflexion sur la liberté et son apprentissage qui donne de la profondeur à son expérience.
Le tome 7 s'affranchit de la voix off pour donner une histoire d'ados plus légère qui laisse le passé pour s'orienter vers de nouveaux horizons.
Je m'autorise une remarque sur la qualité de la langue utilisée par une autrice qui n'avait aucun lien avec le français né dans un milieu populaire peu ou pas littéraire. A ce propos la transcription de son premier devoir de français dans sa belle écriture ronde est un vrai régal.
Le graphisme de Savoia évolue au fil de la série avec la personnalité de Marzi. Assez jeunesse au tome 1 le trait est nettement plus ferme et dynamique à la fin de la série. Toutefois dès le début Savoia a su crée une ambiance pleine de soleil avec sa Marzi aux grands yeux bleus pleins de curiosité et avides de vérité et de liberté.
Toutes mes amies polonaises qui ont vécu cette période raffolent de cette série dans laquelle elles se retrouvent pleinement.
Une très belle lecture malgré une narration off parfois un peu lourde et une structure en histoires courtes un peu discontinues.
La richesse de la banalité
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Ce tome fait partie des histoires autobiographiques d'Harvey Pekar, regroupées sous le terme global d'American Splendor. Il contient les 4 épisodes parus en 2006/2007, publiés par Vertigo Comics (branche adulte de DC Comics), tous écrits par Harvey Pekar (1939-2010). Il regroupe 28 histoires allant de 1 à 20 pages, illustrées par 18 artistes différents, certains en dessinant plusieurs. Il s'agit de Ho Che Anderson, Zachary Baldus, Hilary Barta, Greg Budgett & Gary Dumm, Eddie Campbell, Richard Campbell, Richard Corben, Hunt Emerson, Bob Fingerman, Rick Geary, Dean Haspiel, Gilbert Hernandez, Leonardo Manco, Josh Neufeld, Chris Samnee, Ty Templeton, Steve Vance, Chris Weston, Chandler Wood. Vertigo Comics a publié une deuxième saison : American Splendor: un autre dollar (2007/2008). Toutes ces histoires mettent en scène un moment de la vie quotidienne et banale du narrateur.
Harvey évoque ses parents : un couple juif, leur retraite, la fréquentation de la synagogue par son père, leur souhait de se rendre en Israël, la réussite de leur fils aîné, celle moins prestigieuse d'Harvey, la maladie d'Alzheimer de son père, le décès de sa mère. Dans une gare routière, assis sur un siège, Harvey observe une autre voyageuse en train d'émietter son gâteau pour le manger. Joyce Brabner, l'épouse d'Harvey, est partie pour quelques jours : il se retrouve seul avec Danielle leur fille adoptive, source perpétuelle d'angoisse. Joyce et Harvey sont dans un avion de ligne et il prend un jus d'orange : il demande à l'hôtesse de l'air s'ils distribuent encore des sachets de cacahuètes. Il se trouve qu'ils sont à vendre. Les toilettes sont bouchées : pour Harvey c'est un rite de passage dans l'âge adulte, bien plus que n'a pu l'être sa barmitsva. Il faut qu'il réussisse à les déboucher par ses propres moyens, en se servant de sa capacité à observer et à déduire. Danielle a été punie et doit rester à la maison, mais elle fait le mur à l'occasion d'Halloween. Elle demande pardon en rentrant et avoue le lendemain qu'elle a perdu ses lunettes. Harvey sort avec elle pour essayer de les retrouver. Harvey papote avec le couple qui tient la caisse dans un restaurant à emporter. Il neige à l'extérieur, et Danielle appelle Joyce pour lui indiquer qu'elle ne peut pas rentrer et qu'elle passe la nuit chez une copine. le lendemain, Harvey Pekar doit conduire sur les routes enneigées pour aller la chercher dans un quartier qu'il ne connaît pas.
Harvey Pekar emmène sa voiture au contrôle technique et il faut faire réparer le pot catalytique. Joyce Brabner est en recherche d'emploi, en tant que docteur de famille. Elle offre ses services en réponse à une petite annonce, mais le médecin qui la reçoit lui semble très étrange. Pekar signe à une table dans une convention de comics. Son collègue conseille à un fan d'acheter un sac en plastique pour y mettre son comics signé. Encore enfant, Harvey s'amusait avec son cousin à se lancer des pierres dans le jardin, sans se rendre compte du risque encouru d'en recevoir une. Harvey a fini son travail du jour et il monte se reposer sur son lit, sans pouvoir s'empêcher de penser à l'avenir, en particulier à la façon dont il pourra payer la fac à sa fille adoptive. Harvey se réveille à trois heures du matin. Il commence par prendre des bouffées de bronchodilatateur pour son asthme. Un peu plus tard dans la nuit, il prend successivement son antidépresseur, sa combinaison de quatre sels d'amphétamine, son médicament pour l'hypertension et celui pour les migraines. Pekar s'implique dans un mouvement pour le régionalisme. Harvey évoque sa prochaine séance de dédicace avec la caissière du supermarché, pour son nouveau livre Ego & Hubris. Harvey donne des conseils à un auteur débutant sur la manière de gérer les observations des responsables éditoriaux. Etc.
La série American Splendor a été publiée de manière épisodique de 1976 à 2008, une série autobiographique d'histoires courtes, la vie d'un individu ordinaire vivant à Cleveland, un peu dépressif par moment, un peu grincheux à d'autres. Harvey Pekar a connu un succès qui lui a valu une reconnaissance médiatique réelle d'auteur littéraire : invité sur les plateaux télé de talk-show, et même une adaptation en film American Splendor (2003) réalisé par Shari Springer Berman et Robert Pulcini, avec Paul Giamatti. Il évoque des moments ordinaires de sa vie comme déboucher des toilettes ou demander de l'aide à un voisin, comme des moments ordinaires pour lui mais plus exotiques pour le lecteur (signer des livres à une convention, rencontrer ses éditeurs). L'auteur donne accès au flux de pensées intérieures de son avatar, révélant un caractère anxieux, manquant de confiance en lui, en butte à des problèmes d'argent, à des inquiétudes quant à la valeur de ses créations, valeur surtout monétaire. Même s'il n'est pas sous traitement comme Pekar, le lecteur se reconnaît avec facilité dans ses petits problèmes du quotidien, dans ses doutes, dans ses difficultés relationnelles. Il est frappé par l'empathie de l'auteur envers les personnes avec qui il interagit : il s'inquiète constamment de les vexer ou de les mettre mal à l'aise. Il sympathise avec Harvey toujours prompt à l'autodérision et à l'autocritique, tout en compatissant à son état physiologique. A priori, tout dans Harvey Pekar en fait un individu sans intérêt, pour une vie d'une la banalité affligeante et sans relief. À la lecture, tout fait de son créateur un individu ordinaire singulier et unique, en même temps que son quotidien se révèle universel et touchant.
Il est également possible que le lecteur n'ait jamais entendu parler de Pekar, mais qu'il tombe en arrêt devant la liste des artistes qui ont illustré ses histoires. Il a l'impression de lie le catalogue de l'éditeur de comics Fantagraphics, réputé pour son exigence en matière littéraire des comics que l'éditeur en chef Gary Groth choisit de publier. Il n'y a rien moins que le dessinateur de From Hell d'Alan Moore, celui d'une biographie remarquée de Martin Luther King, l'auteur d'une série sur les meurtres célèbres du dix-neuvième et du vingtième siècle, celui d'une autofiction décapante Minimum Wages, et des légendes des comics indépendants comme Gilbert Hernandez (Love and rockets), ou Richard Corben (Den). le responsable éditorial a réussi à mobiliser la crème de la crème des indépendants. Chacun de ces artistes se plie à montrer la vie ordinaire de d'Harvey Pekar, en respectant une approche réaliste, dépourvue de toute utilisation d'une licence artistique, à mille lieues des comics industriels de superhéros. Cela commence doucement avec Ty Templeton mêlant des images des parents du narrateur, avec le narrateur lui-même en train de s'adresser au lecteur, faisant très bien passer les phylactères d'exposition. Suivent deux pages par Hilary Barta, avec une touche légère d'exagération comique à la fois pour le comportement de la dame savourant son gâteau, et pour le regard indigné d'Harvey. Arrive ensuite Dean Haspiel qui illustre 5 histoires dont la plus longue dans un registre un peu plus brut dans les traits de contour, avec une direction d'acteurs un peu appuyée pour les expressions de visage et les postures. le résultat est très vivant, générant une forte empathie chez le lecteur, sans pour autant caricaturer Harvey Pekar, sans en faire un individu caractériel ou au comportement relevant d'une pathologie particulière. Greg Budgett & Gary Dumm illustrent 2 histoires dans un registre graphique plus proche de la réalité.
S'il est un amateur assidu de comics indépendant, le lecteur anticipe avec une grande curiosité, ce que peut donner l'interprétation de la banalité du quotidien par des artistes réputés pour leur forte personnalité graphique. Il retrouve bien la patte de Richard Corben, avec ses personnages très charnels, et ses textures tactiles, et pourtant Corben fait en sorte de rester dans le registre biographique, se mettant vraiment au service de l'auteur, plutôt que de plaquer ses interprétations barbares ou gothiques. Eddie Campbell trouve également le bon dosage entre l'approche qu'il utilise pour ses propres comics autobiographiques (Alec) et le style propre à American Splendor. Il est à la fois possible de reconnaître son découpage de page, et la manière de parler d'Harvey. Chris Samnee réussit de très beaux effets de neige quand Harvey conduit pour aller chercher Danielle. Les dessins de Leonardo Manco sont plus proches du photoréalisme, les dialogues et les pensées d'Harvey prenant le dessus pour établir le ton narratif. Il en va de même pour les 2 pages très détaillées de Chris Weston. S'il le connaît, le lecteur sait que Rick Geary a une façon très à lui de dessiner, et là encore le mariage avec Pekar aboutit à une tonalité enrichissant l'anecdote, sans que Geary ne perde quoi que ce soit de sa personnalité graphique. le trait de Gilbert Hernandez est immédiatement reconnaissable, et à nouveau l'alliance des 2 auteurs fonctionne sans aucune difficulté, sans que l'un ne donne l'impression de dominer l'autre. Même l'approche très particulière de Bob Fingerman (avec des têtes un peu plus grosses que la normale) rend bien compte des sensations et des états d'esprit d'Harvey.
Ce recueil d'histoires courtes constitue une réussite exemplaire où la concentration de grands créateurs ne nuit en rien à l'unité de la lecture, ou à la personnalité de l'auteur. le lecteur se rend compte qu'il est captivé du début jusqu'à la fin par le quotidien d'Harvey Pekar, par ses angoisses, ses doutes, son humanité. Une nuit d'insomnie révèle l'ampleur de sa médication, ce qui ne l'empêche d'être normal dans la vie de tous les jours. Il est vraisemblable que ce tome constitue une porte d'entrée accessible avant de se lancer à la découverte des histoires plus anciennes.
Une belle plume pour raconter l'Amérique pré-industrielle, ou en voie de le devenir, devrais-je dire. C'est ce qui m'a sauté aux yeux lors de ma lecture : la beauté des planches et la qualité mise dans les paysages. Comme d'autres BD avant elles, on y retrouve la grandeur des espaces vides d'humains de l'Amérique, que Tocqueville appellera ironiquement un désert.
Comme beaucoup de monde, à en lire les avis, Tocqueville m'est relativement inconnu autant dans ses écrits que dans son propos, même si je sais que son fameux ouvrage "De la démocratie en Amérique" a eut une influence considérable sur les penseurs libéraux et surtout de l'autre côté de l'Atlantique. Bref, tout ça pour dire que cette BD a été une porte d'entrée vers l'auteur et son œuvre, je ne suis donc pas apte à juger de la pertinence du propos ou de la retranscription (même s'il semble bien que l'auteur ai collé au plus près du texte).
Et franchement, c'est à la fois bien retranscrit et assez édifiant sur la "civilisation" qui arrive avec ses sabots massifs dans les forêts du nord de l'Amérique. Même si tout au long du récit on sent que Tocqueville est du côté du "progrès", il n'en reste pas moins assez attristé de la disparition des amérindiens et leurs cultures, tout en se posant des questions bien légitimes sur l'homme blanc. C'est assez net que Tocqueville croit en un futur que lui inspire la mécanisation et l'industrialisation, de même qu'il n'est pas dans une vénération de la nature ou des autochtones. Son avis est peut-être plus proche de ce bon sauvage qu'on aimait imaginer à l'époque, mais avec quelques pointes de réalisme qui viennent souligner surtout le fossé entre deux mondes qui se télescopent, l'un écrasant l'autre.
La BD alterne des paysages magnifiquement retranscrit et des pensées diverses de Tocqueville, des pensées de touriste voyageant dans un monde voué à disparaitre et qui en est bien conscient. En la lisant, je me demandais ce que Tocqueville aurait pensé du monde industriel qui est né par la suite, donnant lieu à beaucoup d'horreurs jusqu'à un changement climatique global ...
Une BD qui m'a donné envie de découvrir un peu plus l'auteur, la période et surtout qui pose des questions sur la naissance des idéaux qui ont conduit le monde jusqu'à notre point. Une belle façon de mettre la pensée en perspective !
Merci Josq, un gros coup de cœur pour moi également. La colorisation est splendide et je retiendrai en particulier chaque conversation, toutes finement amenées. Aucune ne nous ennuie, aucune n'est sans intérêt. Tout est millimétré pour apporter cette fameuse douceur qui crée une véritable poésie dans une histoire d'aventure captivante.
Le dessin est très réussi, j'adore. Les visages sont particuliers, permettant de déceler la nature profonde de chaque personnage, même ceux qui sont les plus difformes ont un brin de lumière dans le regard. Vraiment, le dessin m'a séduit : les décors, l'époque, les lieux où se déroule chaque partie de l'histoire, le regard du personnage principal, simple mais tendre...
Gros coup de cœur, je ne donne pas la note maximale à cause de la facilité du scénario. Bien qu'il m'ait paru très original dans la plus grande partie de l'histoire, j'ai été un peu moins convaincu par la dernière partie. Plus je m'approchais de la fin, plus je sentais que tout allait s'accélérer, et souvent, dans ces cas-là, la qualité de l'histoire perd un peu de sa saveur vers la fin. Je dis bien -un peu-, car la qualité scénaristique reste excellente, tout est parfaitement maîtrisé et en adéquation avec le ton de l'histoire. C'est plus par rapport à mes attentes que j'ai ressenti une baisse. Un peu trop rapide et facile à mon goût. Malgré ça, j'ai tout de même passé un agréable moment sur cette dernière partie et j'ai fini cette BD avec grand plaisir.
Dommage que ce genre de pépite ne dure pas plus !
C'est joli et triste, un peu forçant sur le tire-larme mais sans jamais tomber dans le pathos, ce que j'apprécie beaucoup !
C'est le genre de BD sur laquelle je n'ai pas grand chose à dire, parce qu'elle mérite simplement d'être lue. Le dessin est très joli et me donne envie d'aller lire les autres BD de Mazel. C'est doux à l’œil mais en plus les représentations des montagnes est aussi franchement bonne et font vivre le Mont-Blanc.
L'histoire est triste mais très jolie, une petite histoire d'amour et une histoire de conquête des sommets, avec en filigrane quelques petites notes sur le féminisme émergent, les classes sociales, la famille ... Rien n'est particulièrement développé, c'est juste une toile de fond pour raconter l'histoire d'amour, mais je trouve que ça fait plus crédible et que ça ancre le récit dans son époque.
Franchement agréable, je recommande la lecture sans trop d'attente, ça fait plaisir !
Je découvre à rebours l’œuvre de Pignocchi, puisque j’ai lu ses deux autres séries avant cet album, pourtant premier paru. Du coup mon regard en est sans doute biaisé, et c’est peut-être pourquoi j’ai à certains moments ressenti une attente déçue. Car il n’y a pas ici le côté fortement « engagé » très présent dans La Recomposition des mondes ou Petit traité d'écologie sauvage, ni l’humour – du moins le même type d’humour ironique et pince sans rire parfois – qui innerve le Petit traité (qui est une sorte d'inverse d'Anent, puisque ce sont des Amérindiens qui observent et jugent les "Occidentaux" !).
Mais j’ai mieux compris le Petit traité en découvrant cet « Anent », et je cerne bien mieux cet auteur, franchement original et une personne très fine.
Ici, il se lance à la découverte des Jivaros (on est souvent presque plus proche du documentaire que du pur roman graphique). Ou plutôt à la redécouverte. En effet, il a été marqué par la lecture du récit d’un ethnologue, Philippe Descola, qui a vécu chez eux il y a une cinquantaine d’années, et qui en a fait un récit qui sert de « guide » à Pignocchi, qui le cite abondamment – surtout dans la première partie de l’album.
Et du coup cet album révèle plusieurs degrés de lecture. D’abord un côté un peu ethnologique. Mais aussi un aspect historique indéniable, tant la société des Jivaros a été bouleversée par la rencontre avec le « monde moderne », voire l’évangélisation – partielle ! De fait, Pignocchi est très souvent surpris de ne pas retrouver ce qu’il a lu dans le livre de Descola. Ces « surprises » sont souvent source d’humour (il y en a donc, mais pas le même que sur le Traité d’écologie) et sont à la fois source de dynamisme pour le récit, et source d’information pour ceux qui s’intéressent à ces « peuples premiers ».
Une lecture d’autant plus intéressante que le dessin de Pignocchi – qui use de styles différents selon qu’il s’inspire du récit de Descola ou que c’est son expérience qui est illustrée – est vraiment bon, et souvent beau.
Note réelle 3,5/5.
Comme beaucoup – pas assez en fait ! – j’ai découvert cet auteur avec Ils brûlent. Et j’ai cherché à savoir ce qu’il avait produit avant. Voilà donc cet album (paru chez Vide Cocagne, réédité chez 6 Pieds sous terre récemment).
Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un récit qui ne convient pas aux amateurs exclusifs de Franco-belge classique.
Le dessin d’abord. Très nerveux, heurté, exprimant une rage qui colle bien aux personnages. Comme s’il avait été tracé au scalpel, comme si les pages avaient été lardées de coups de couteau, pour ensuite saigner (le Noir et Blanc domine, et une certaine bichromie s’installe avec du rouge orangé). Ça peut ne pas plaire, mais moi j’ai trouvé cet aspect raccord avec le récit. Je regrette juste certains textes difficiles à lire (trop petits).
Un récit qui nous plonge dans une sorte de dérive un peu grotesque, souvent nihiliste, autour d’un trio de personnages (et quelques personnages secondaires) vivant en marge. Mais vivant ! Car si dialogues et situations sont parfois crues, tout sonne juste dans cette histoire.
Un album étonnant, un auteur original en tout cas, qui a ensuite confirmé avec « Ils brûlent ».
Note réelle 3,5/5.
Comme on est en page 69, on s'en fait un ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de quatre-vingt-dix-sept pages avec l'utilisation d'une seule teinte de rose généralement pour les arrière-plans, dont la première édition date de 2022. Elle a été réalisée par Florence Cestac, bédéaste et autrice, entre autres, de le démon de midi (ou "Changement d'herbage réjouit les veaux") (1996), copropriétaire et coéditrice de Futuropolis avec Étienne Robial. Il s'agit d'un ouvrage de petites dimensions : 13cm x 18,1cm.
Tout commence avec une introduction de Philippe Druillet – Aaaaaaaaaaah ! Oui ! Oui ! Ouiiiiiii !! Une giclée d'admiration devant l'oeuvre profonde de Florence Cestac. Verge haute, chapeau bas ! Ginette, la cinquantaine ou la soixantaine, se tient debout dans son peignoir, cigarette à la main : elle en a déroulé du câble, la Ginette ! Elle va bonnir tout ça car elle sent que ça intéresse le lecteur. Elle est à la retraite maintenant, mais elle monté sa petite affaire toute seule comme une grande. Sans jamais se faire racketter par quelques proxos, souteneurs ou maquereaux en tout genre. Pourtant elle en a connu des beaux. Il y avait le capitaine, gueule de baroudeur mais mauvais comme une teigne, Momo le gros dégueulasse, le chauve sadique qui portait bien son nom. Ou la grosse Mirza avec son claque rue des Tringles à rideaux, Madame de et ses poules de luxe. Et cependant elle n'a jamais eu d'ennui, grâce au commissaire Chinchard, Léon de son prénom. Ce fut un de ses premiers clients, simple flic à l'époque. Gueule d'amour, peau sucrée et bien monté l'animal ! du poilu, du sauvage, du musqué, du fauve à plein nez. Tout de suite, l'accord parfait : bitte, chatte, nichons tétons, peaux, langues, bouches, mains doigts fesses, poils cheveux, odeurs, jus, phéromones… Ils ont a eu de sacrés bons moments, mais faire vie commune, ce n'était pas le genre de l'indomptable. Par contre, il a été son protecteur pour la vie.
Concrètement, Chinchard avait laissé un petit appareil à Ginette, qui lui permettait de l'appeler au moindre problème. Des tordus, des cinglés, des pervers, des compliqués, elle a croisé de tout. Ginette se souvient du premier. Un mec zarbi qui ne la regarde jamais en face et fait trois fois le tour de la piaule en mode introspection. Puis il s'adresse à elle en lui ordonnant de se déloquer en vitesse et d'écarter les cuisses. Lorsqu'il se retourne après s'être déshabillé, elle constate qu'il exhibe son engin coiffé d'une capote à clous. Alors qu'il s'approche d'elle, la porte s'ouvre derrière lui, et Chinchard s'occupe lui avec perte et fracas. Ginette revient après la baston et il lui explique qu'il lui a renfilé sa capote à l'envers et balancé sur le trottoir : elle ne l'a plus jamais revu. Un autre : le client la suit dans l'escalier. Une fois entrée dans la chambre, elle se retourne vers lui et constate qu'il est venu avec ses trois frères, chacun plus grand que le précédent. Chinchard intervient pistolet à la main et les oblige à avancer en faisant la chenille, chacun ayant pénétré celui qui se trouve devant lui. Elle n'a pas non plus oublié le maître-chien avec son imperméable en cuir et qui lui explique que c'est le chien qui va la pénétrer.
Cette histoire est publiée par l'éditeur Les Requins Marteaux dans sa collection BD.Cul. Effectivement, l'autrice respecte le cahier des charges, avec de la nudité frontale et des scènes de sexe explicites. Dès la planche six, Ginette accueille son client Léon. Dans la première case, elle a son visage à la hauteur du sexe de son client et en apprécie le calibre. Dans la case en-dessous, elle a commencé à lui faire une fellation. Dans la page suivante, le lecteur assiste à une pénétration en gros plan, un cunnilingus, et une expression de jouissance extatique sur le visage de Léon. En page 57, Ginette explique qu'elle en a vu défiler du phallus, et voici quelques morceaux de choix, avec une case en gros plan pour chacun. le standard sous une belle touffe. le mandrin sur grosses couilles et belle toison. le costaud à belles bourses sous pilosité frisée. le trapu bien coiffé, à roubignoles bien ramassées. le vermisseau à petits roustons un peu dégarni. le tout en goutte d'huile sous pelage d'astrakan. le champignon sous la forêt. L'Oedipe irrésolu. La maraca à bout rond sur grosses testicules ébouriffées. le fracturé sur couilles pendantes. À chacun, correspond une case avec un dessin en gros plan. Au fil des scènes, il apparaît que la dessinatrice ne réalise pas beaucoup de gros plans, moins de cinq, mais que les rapports sexuels sont très charnels et très explicites. Il s'agit donc bien d'une bande dessinée à caractère pornographique.
Pour autant Florence Cestac n'a pas changé sa manière de dessiner, ce qui, de prime abord, peut paraître un peu antinomique. Elle évoque la carrière d'une prostituée, et elle réalise des dessins à l'apparence tout public voire enfantine. Dès la couverture, le lecteur constate qu'elle utilise le mode Gros nez pour Ginette, et c'est le cas pour tous les personnages. Dans le même ordre d'idée, elle ne dessine que quatre doigts à chaque main, comme une forme de représentation enfantine. Certaines exagérations comiques relèvent également de conventions tout public : des étoiles à proximité d'une bagarre, un hommage aux Dalton de Lucky Luke pour le client avec ses trois frères, des petits coeurs autour de la tête du chien amoureux de son maître, le couvre-chef en peau de castor avec la queue pour le client québécois, les onomatopées, les exagérations de langage corporel et des expressions de visage à des fins comiques, etc. D'un autre côté, ces caractéristiques dédramatisent les situations, font ressortir le plaisir de la relation sexuelle, et tiennent à l'écart tout aspect scabreux, sadique ou dramatique. Elles affichent clairement que l'intention de l'autrice n'est ni sociale, ni sociologique.
Malgré ses possibles a priori quant aux particularités visuelles, le lecteur se sent quand même titillé par les compétences professionnelles de cette prostituée, par le contentement de ses clients normaux. Les actes sexuels montrés restent dans des pratiques classiques, sans s'aventurer vers des jeux qui nécessitent un degré de consentement plus important, sans exploration de territoire vers ce qui peut être considéré comme des perversions sans être illégales. Cestac met en scène une femme compétente dans son métier, travaillant sereinement parce qu'elle n'est pas sous le joug d'un souteneur ou d'un proxénète, et parce qu'elle bénéficie de la protection de Léon qui intervient en cas de danger. Il n'est pas question de tarif, mais il s'agit bien d'une activité rémunérée, et il n'est pas non plus question de financement de la retraite, alors que Ginette évoque sa carrière après coup. Dans le même temps, ce défilé de clients ne manque pas d'humour et d'à-propos. L'autrice montre une femme qui sait y faire et des hommes qui viennent chercher une partie de plaisir. Il n'est pas question de leur possible régulière ou de misère sexuelle. En revanche, ils ont recours à l'amour tarifé pour assouvir leurs désirs sexuels. L'autrice s'en tient à la mise en scène des ébats, en faisant apparaître un trait de caractère pour chaque client. Une fois passés les tordus, Ginette évoque les surprises marrantes : l'armoire à glace masochiste, le sournois qui sort sa lame puis qui se met à pleurer, celui qui discute les prix, le lapin trop rapide, le ramoneur interminable, celui qui se rase le pelvis et qui pique, le trop bien monté, le québécois avec ses expressions, le bavard épuisant, celui qui se trouve beau, l'adepte du sexe tantrique. Ces cas ne servent pas à dresser une critique féministe et condescendante de la gent masculine qui pense avec ce qu'elle a entre les jambes.
Ginette est touchée par les imperfections, les maladresses, les légères névroses de ses clients, presque dans une attitude maternelle. Chacun vient pour satisfaire ses envies et trouver son plaisir, sans besoin de se soucier de celui de sa partenaire. Chacun exprime ses demandes et expose ainsi ses petites manies, une facette de ses fantasmes, et ceux-ci se situent dans la normalité traditionnelle de l'acte sexuel. Sans pousser le bouchon jusqu'au cliché de la prostituée au grand cœur, Cestac montre que Ginette est parfois sensible à telle ou telle petite manie, qu'elle l'apprécie, ce qui rend ses clients plus humains. En outre, tout le récit baigne dans la bonne humeur, avec quelques cassages du quatrième mur, comme la première page où Ginette s'adresse au lecteur, ou la page soixante-neuf dont Ginette remarque le numéro et propose à son client de se passer à la position correspondante.
Les responsables de cette collection proposent à des bédéistes bien installés de réaliser une bande dessinée à caractère pornographique ce qui constitue un vrai défi du fait des conventions très contraignantes du genre. Florence Cestac relève le défi avec sa verve habituelle. Elle met en scène une prostituée à la retraite qui évoque sa carrière, et surtout ses clients les plus marquants, évacuant d'abord les tordus, avant de passer aux individus normaux en manque de sexe. Ce n'est pas un récit féministe, et peut-être que la représentation de la prostituée est un peu datée, mais c'est un récit féminin avec un regard amusé sur la variété des hommes et de leur sexe.
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Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
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Ranxerox
J'ai vu que les avis précédents n'ont pas été tendres avec Ranxerox, et bien que je puisse comprendre que certains n'aiment pas, je trouve ça bien dommage. Ranxerox (à l'origine "Ranx le zonard") est un classique sorti dans les débuts des années quatre-vingt. Cyborg créé à partir d'une célèbre marque d'imprimante et qui fait sa vie aux côtés de Lubna, une adolescente débridée. Alors oui, pour rejoindre les autres, il ne faut pas s'attendre à un scénario exceptionnel. En revanche, si vous cherchez une BD captivante mêlant ultra violence, drogue et sexe, ainsi que des dessins à couper le souffle, n'hésitez pas à la lire. Petite précision sur les dessins: les deux premières histoires sont en noir et blanc et les traits assez grossiers. Il faudra attendre la troisième histoire pour que le tracé de Liberatore s'affine et pouvoir enfin admirer ses paysages et ses personnages coloriés à la pastelle. En tout cas, il s'agit pour moi d'un classique de la bande dessinée Cyberpunk, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
L'Enfant maudit
J'ai bien aimé la lecture de ce diptyque. C'est une lecture détente qui se lit très facilement et vite. Pourtant Galandon aborde d'une façon assez fine plusieurs thématiques sensibles. A partir de l'épisode peu glorieux des femmes tondues à la libération l'auteur nous conduit sur les pas de Gabriel enfant adultérin issue de relations "coupables" franco-allemandes. J'ai trouvé le scénario qui envoie le pauvre Gabriel de Charyb en Scylla dans la découverte du père intelligemment construit. Evidemment on se doute assez vite de l'issue de sa quête mais j'ai trouvé l'intérêt du récit ailleurs. Certains passages me rappellent l'esprit de Seules à Berlin avec le sujet du viol ou de la culpabilité assumée d'une relation avec un "monstre". C'est traité de façon bien plus légère et superficielle mais j'ai bien aimé ces passages. Le graphisme de Monin est plaisant dans un style semi réaliste dynamique et expressif. Le final en happy end est assez convenu mais cela n'a pas gâché mon plaisir de lecture.
Marzi
J'ai beaucoup apprécié la lecture des sept albums de Marzena Sowa. Avec Petit pays c'est la série des souvenirs d'enfance dans des situations politiques dramatiques que j'ai préféré. En effet Marzena trouve un équilibre crédible entre des épisodes (plutôt heureux) de sa vie petite fille unique dans sa ville ouvrière. Entre ses jeux d'enfants dans sa cage d'escalier, ses séjours à la campagne, son école et ses relations avec ses parents, Sowa nous livre un récit intime d'une jeunesse insouciante pas très éloignée de certains quartiers banlieusards de mon enfance. Mais au fil des six premiers épisodes la situation politique de la Pologne envahit de plus en plus l'espace du récit. A ce moment je trouve que la série quitte le rayon jeunesse pour un public bien plus averti. C'est d'autant plus vrai que la narration off est souvent assez lourde et de plus en plus technique et fine sur la position des ouvriers polonais sur Solidarnosc. J 'ai vécu de France cette décennie qui a transformé le monde pour aboutir à la chute du mur et j'ai trouvé très intéressant cette vue intérieure à hauteur d'enfant (Marzena) et à hauteur de simple ouvrier (son père). Le tome 6 ne cache pas une certaine désillusion dans la période de transition du début des années 90 malgré les fonds très importants envoyés en Pologne. Marzena introduit une réflexion sur la liberté et son apprentissage qui donne de la profondeur à son expérience. Le tome 7 s'affranchit de la voix off pour donner une histoire d'ados plus légère qui laisse le passé pour s'orienter vers de nouveaux horizons. Je m'autorise une remarque sur la qualité de la langue utilisée par une autrice qui n'avait aucun lien avec le français né dans un milieu populaire peu ou pas littéraire. A ce propos la transcription de son premier devoir de français dans sa belle écriture ronde est un vrai régal. Le graphisme de Savoia évolue au fil de la série avec la personnalité de Marzi. Assez jeunesse au tome 1 le trait est nettement plus ferme et dynamique à la fin de la série. Toutefois dès le début Savoia a su crée une ambiance pleine de soleil avec sa Marzi aux grands yeux bleus pleins de curiosité et avides de vérité et de liberté. Toutes mes amies polonaises qui ont vécu cette période raffolent de cette série dans laquelle elles se retrouvent pleinement. Une très belle lecture malgré une narration off parfois un peu lourde et une structure en histoires courtes un peu discontinues.
American Splendor - Un jour comme les autres
La richesse de la banalité - Ce tome fait partie des histoires autobiographiques d'Harvey Pekar, regroupées sous le terme global d'American Splendor. Il contient les 4 épisodes parus en 2006/2007, publiés par Vertigo Comics (branche adulte de DC Comics), tous écrits par Harvey Pekar (1939-2010). Il regroupe 28 histoires allant de 1 à 20 pages, illustrées par 18 artistes différents, certains en dessinant plusieurs. Il s'agit de Ho Che Anderson, Zachary Baldus, Hilary Barta, Greg Budgett & Gary Dumm, Eddie Campbell, Richard Campbell, Richard Corben, Hunt Emerson, Bob Fingerman, Rick Geary, Dean Haspiel, Gilbert Hernandez, Leonardo Manco, Josh Neufeld, Chris Samnee, Ty Templeton, Steve Vance, Chris Weston, Chandler Wood. Vertigo Comics a publié une deuxième saison : American Splendor: un autre dollar (2007/2008). Toutes ces histoires mettent en scène un moment de la vie quotidienne et banale du narrateur. Harvey évoque ses parents : un couple juif, leur retraite, la fréquentation de la synagogue par son père, leur souhait de se rendre en Israël, la réussite de leur fils aîné, celle moins prestigieuse d'Harvey, la maladie d'Alzheimer de son père, le décès de sa mère. Dans une gare routière, assis sur un siège, Harvey observe une autre voyageuse en train d'émietter son gâteau pour le manger. Joyce Brabner, l'épouse d'Harvey, est partie pour quelques jours : il se retrouve seul avec Danielle leur fille adoptive, source perpétuelle d'angoisse. Joyce et Harvey sont dans un avion de ligne et il prend un jus d'orange : il demande à l'hôtesse de l'air s'ils distribuent encore des sachets de cacahuètes. Il se trouve qu'ils sont à vendre. Les toilettes sont bouchées : pour Harvey c'est un rite de passage dans l'âge adulte, bien plus que n'a pu l'être sa barmitsva. Il faut qu'il réussisse à les déboucher par ses propres moyens, en se servant de sa capacité à observer et à déduire. Danielle a été punie et doit rester à la maison, mais elle fait le mur à l'occasion d'Halloween. Elle demande pardon en rentrant et avoue le lendemain qu'elle a perdu ses lunettes. Harvey sort avec elle pour essayer de les retrouver. Harvey papote avec le couple qui tient la caisse dans un restaurant à emporter. Il neige à l'extérieur, et Danielle appelle Joyce pour lui indiquer qu'elle ne peut pas rentrer et qu'elle passe la nuit chez une copine. le lendemain, Harvey Pekar doit conduire sur les routes enneigées pour aller la chercher dans un quartier qu'il ne connaît pas. Harvey Pekar emmène sa voiture au contrôle technique et il faut faire réparer le pot catalytique. Joyce Brabner est en recherche d'emploi, en tant que docteur de famille. Elle offre ses services en réponse à une petite annonce, mais le médecin qui la reçoit lui semble très étrange. Pekar signe à une table dans une convention de comics. Son collègue conseille à un fan d'acheter un sac en plastique pour y mettre son comics signé. Encore enfant, Harvey s'amusait avec son cousin à se lancer des pierres dans le jardin, sans se rendre compte du risque encouru d'en recevoir une. Harvey a fini son travail du jour et il monte se reposer sur son lit, sans pouvoir s'empêcher de penser à l'avenir, en particulier à la façon dont il pourra payer la fac à sa fille adoptive. Harvey se réveille à trois heures du matin. Il commence par prendre des bouffées de bronchodilatateur pour son asthme. Un peu plus tard dans la nuit, il prend successivement son antidépresseur, sa combinaison de quatre sels d'amphétamine, son médicament pour l'hypertension et celui pour les migraines. Pekar s'implique dans un mouvement pour le régionalisme. Harvey évoque sa prochaine séance de dédicace avec la caissière du supermarché, pour son nouveau livre Ego & Hubris. Harvey donne des conseils à un auteur débutant sur la manière de gérer les observations des responsables éditoriaux. Etc. La série American Splendor a été publiée de manière épisodique de 1976 à 2008, une série autobiographique d'histoires courtes, la vie d'un individu ordinaire vivant à Cleveland, un peu dépressif par moment, un peu grincheux à d'autres. Harvey Pekar a connu un succès qui lui a valu une reconnaissance médiatique réelle d'auteur littéraire : invité sur les plateaux télé de talk-show, et même une adaptation en film American Splendor (2003) réalisé par Shari Springer Berman et Robert Pulcini, avec Paul Giamatti. Il évoque des moments ordinaires de sa vie comme déboucher des toilettes ou demander de l'aide à un voisin, comme des moments ordinaires pour lui mais plus exotiques pour le lecteur (signer des livres à une convention, rencontrer ses éditeurs). L'auteur donne accès au flux de pensées intérieures de son avatar, révélant un caractère anxieux, manquant de confiance en lui, en butte à des problèmes d'argent, à des inquiétudes quant à la valeur de ses créations, valeur surtout monétaire. Même s'il n'est pas sous traitement comme Pekar, le lecteur se reconnaît avec facilité dans ses petits problèmes du quotidien, dans ses doutes, dans ses difficultés relationnelles. Il est frappé par l'empathie de l'auteur envers les personnes avec qui il interagit : il s'inquiète constamment de les vexer ou de les mettre mal à l'aise. Il sympathise avec Harvey toujours prompt à l'autodérision et à l'autocritique, tout en compatissant à son état physiologique. A priori, tout dans Harvey Pekar en fait un individu sans intérêt, pour une vie d'une la banalité affligeante et sans relief. À la lecture, tout fait de son créateur un individu ordinaire singulier et unique, en même temps que son quotidien se révèle universel et touchant. Il est également possible que le lecteur n'ait jamais entendu parler de Pekar, mais qu'il tombe en arrêt devant la liste des artistes qui ont illustré ses histoires. Il a l'impression de lie le catalogue de l'éditeur de comics Fantagraphics, réputé pour son exigence en matière littéraire des comics que l'éditeur en chef Gary Groth choisit de publier. Il n'y a rien moins que le dessinateur de From Hell d'Alan Moore, celui d'une biographie remarquée de Martin Luther King, l'auteur d'une série sur les meurtres célèbres du dix-neuvième et du vingtième siècle, celui d'une autofiction décapante Minimum Wages, et des légendes des comics indépendants comme Gilbert Hernandez (Love and rockets), ou Richard Corben (Den). le responsable éditorial a réussi à mobiliser la crème de la crème des indépendants. Chacun de ces artistes se plie à montrer la vie ordinaire de d'Harvey Pekar, en respectant une approche réaliste, dépourvue de toute utilisation d'une licence artistique, à mille lieues des comics industriels de superhéros. Cela commence doucement avec Ty Templeton mêlant des images des parents du narrateur, avec le narrateur lui-même en train de s'adresser au lecteur, faisant très bien passer les phylactères d'exposition. Suivent deux pages par Hilary Barta, avec une touche légère d'exagération comique à la fois pour le comportement de la dame savourant son gâteau, et pour le regard indigné d'Harvey. Arrive ensuite Dean Haspiel qui illustre 5 histoires dont la plus longue dans un registre un peu plus brut dans les traits de contour, avec une direction d'acteurs un peu appuyée pour les expressions de visage et les postures. le résultat est très vivant, générant une forte empathie chez le lecteur, sans pour autant caricaturer Harvey Pekar, sans en faire un individu caractériel ou au comportement relevant d'une pathologie particulière. Greg Budgett & Gary Dumm illustrent 2 histoires dans un registre graphique plus proche de la réalité. S'il est un amateur assidu de comics indépendant, le lecteur anticipe avec une grande curiosité, ce que peut donner l'interprétation de la banalité du quotidien par des artistes réputés pour leur forte personnalité graphique. Il retrouve bien la patte de Richard Corben, avec ses personnages très charnels, et ses textures tactiles, et pourtant Corben fait en sorte de rester dans le registre biographique, se mettant vraiment au service de l'auteur, plutôt que de plaquer ses interprétations barbares ou gothiques. Eddie Campbell trouve également le bon dosage entre l'approche qu'il utilise pour ses propres comics autobiographiques (Alec) et le style propre à American Splendor. Il est à la fois possible de reconnaître son découpage de page, et la manière de parler d'Harvey. Chris Samnee réussit de très beaux effets de neige quand Harvey conduit pour aller chercher Danielle. Les dessins de Leonardo Manco sont plus proches du photoréalisme, les dialogues et les pensées d'Harvey prenant le dessus pour établir le ton narratif. Il en va de même pour les 2 pages très détaillées de Chris Weston. S'il le connaît, le lecteur sait que Rick Geary a une façon très à lui de dessiner, et là encore le mariage avec Pekar aboutit à une tonalité enrichissant l'anecdote, sans que Geary ne perde quoi que ce soit de sa personnalité graphique. le trait de Gilbert Hernandez est immédiatement reconnaissable, et à nouveau l'alliance des 2 auteurs fonctionne sans aucune difficulté, sans que l'un ne donne l'impression de dominer l'autre. Même l'approche très particulière de Bob Fingerman (avec des têtes un peu plus grosses que la normale) rend bien compte des sensations et des états d'esprit d'Harvey. Ce recueil d'histoires courtes constitue une réussite exemplaire où la concentration de grands créateurs ne nuit en rien à l'unité de la lecture, ou à la personnalité de l'auteur. le lecteur se rend compte qu'il est captivé du début jusqu'à la fin par le quotidien d'Harvey Pekar, par ses angoisses, ses doutes, son humanité. Une nuit d'insomnie révèle l'ampleur de sa médication, ce qui ne l'empêche d'être normal dans la vie de tous les jours. Il est vraisemblable que ce tome constitue une porte d'entrée accessible avant de se lancer à la découverte des histoires plus anciennes.
Tocqueville - Vers un nouveau monde
Une belle plume pour raconter l'Amérique pré-industrielle, ou en voie de le devenir, devrais-je dire. C'est ce qui m'a sauté aux yeux lors de ma lecture : la beauté des planches et la qualité mise dans les paysages. Comme d'autres BD avant elles, on y retrouve la grandeur des espaces vides d'humains de l'Amérique, que Tocqueville appellera ironiquement un désert. Comme beaucoup de monde, à en lire les avis, Tocqueville m'est relativement inconnu autant dans ses écrits que dans son propos, même si je sais que son fameux ouvrage "De la démocratie en Amérique" a eut une influence considérable sur les penseurs libéraux et surtout de l'autre côté de l'Atlantique. Bref, tout ça pour dire que cette BD a été une porte d'entrée vers l'auteur et son œuvre, je ne suis donc pas apte à juger de la pertinence du propos ou de la retranscription (même s'il semble bien que l'auteur ai collé au plus près du texte). Et franchement, c'est à la fois bien retranscrit et assez édifiant sur la "civilisation" qui arrive avec ses sabots massifs dans les forêts du nord de l'Amérique. Même si tout au long du récit on sent que Tocqueville est du côté du "progrès", il n'en reste pas moins assez attristé de la disparition des amérindiens et leurs cultures, tout en se posant des questions bien légitimes sur l'homme blanc. C'est assez net que Tocqueville croit en un futur que lui inspire la mécanisation et l'industrialisation, de même qu'il n'est pas dans une vénération de la nature ou des autochtones. Son avis est peut-être plus proche de ce bon sauvage qu'on aimait imaginer à l'époque, mais avec quelques pointes de réalisme qui viennent souligner surtout le fossé entre deux mondes qui se télescopent, l'un écrasant l'autre. La BD alterne des paysages magnifiquement retranscrit et des pensées diverses de Tocqueville, des pensées de touriste voyageant dans un monde voué à disparaitre et qui en est bien conscient. En la lisant, je me demandais ce que Tocqueville aurait pensé du monde industriel qui est né par la suite, donnant lieu à beaucoup d'horreurs jusqu'à un changement climatique global ... Une BD qui m'a donné envie de découvrir un peu plus l'auteur, la période et surtout qui pose des questions sur la naissance des idéaux qui ont conduit le monde jusqu'à notre point. Une belle façon de mettre la pensée en perspective !
Aldobrando
Merci Josq, un gros coup de cœur pour moi également. La colorisation est splendide et je retiendrai en particulier chaque conversation, toutes finement amenées. Aucune ne nous ennuie, aucune n'est sans intérêt. Tout est millimétré pour apporter cette fameuse douceur qui crée une véritable poésie dans une histoire d'aventure captivante. Le dessin est très réussi, j'adore. Les visages sont particuliers, permettant de déceler la nature profonde de chaque personnage, même ceux qui sont les plus difformes ont un brin de lumière dans le regard. Vraiment, le dessin m'a séduit : les décors, l'époque, les lieux où se déroule chaque partie de l'histoire, le regard du personnage principal, simple mais tendre... Gros coup de cœur, je ne donne pas la note maximale à cause de la facilité du scénario. Bien qu'il m'ait paru très original dans la plus grande partie de l'histoire, j'ai été un peu moins convaincu par la dernière partie. Plus je m'approchais de la fin, plus je sentais que tout allait s'accélérer, et souvent, dans ces cas-là, la qualité de l'histoire perd un peu de sa saveur vers la fin. Je dis bien -un peu-, car la qualité scénaristique reste excellente, tout est parfaitement maîtrisé et en adéquation avec le ton de l'histoire. C'est plus par rapport à mes attentes que j'ai ressenti une baisse. Un peu trop rapide et facile à mon goût. Malgré ça, j'ai tout de même passé un agréable moment sur cette dernière partie et j'ai fini cette BD avec grand plaisir. Dommage que ce genre de pépite ne dure pas plus !
Edelweiss
C'est joli et triste, un peu forçant sur le tire-larme mais sans jamais tomber dans le pathos, ce que j'apprécie beaucoup ! C'est le genre de BD sur laquelle je n'ai pas grand chose à dire, parce qu'elle mérite simplement d'être lue. Le dessin est très joli et me donne envie d'aller lire les autres BD de Mazel. C'est doux à l’œil mais en plus les représentations des montagnes est aussi franchement bonne et font vivre le Mont-Blanc. L'histoire est triste mais très jolie, une petite histoire d'amour et une histoire de conquête des sommets, avec en filigrane quelques petites notes sur le féminisme émergent, les classes sociales, la famille ... Rien n'est particulièrement développé, c'est juste une toile de fond pour raconter l'histoire d'amour, mais je trouve que ça fait plus crédible et que ça ancre le récit dans son époque. Franchement agréable, je recommande la lecture sans trop d'attente, ça fait plaisir !
Anent - Nouvelles des Indiens jivaros
Je découvre à rebours l’œuvre de Pignocchi, puisque j’ai lu ses deux autres séries avant cet album, pourtant premier paru. Du coup mon regard en est sans doute biaisé, et c’est peut-être pourquoi j’ai à certains moments ressenti une attente déçue. Car il n’y a pas ici le côté fortement « engagé » très présent dans La Recomposition des mondes ou Petit traité d'écologie sauvage, ni l’humour – du moins le même type d’humour ironique et pince sans rire parfois – qui innerve le Petit traité (qui est une sorte d'inverse d'Anent, puisque ce sont des Amérindiens qui observent et jugent les "Occidentaux" !). Mais j’ai mieux compris le Petit traité en découvrant cet « Anent », et je cerne bien mieux cet auteur, franchement original et une personne très fine. Ici, il se lance à la découverte des Jivaros (on est souvent presque plus proche du documentaire que du pur roman graphique). Ou plutôt à la redécouverte. En effet, il a été marqué par la lecture du récit d’un ethnologue, Philippe Descola, qui a vécu chez eux il y a une cinquantaine d’années, et qui en a fait un récit qui sert de « guide » à Pignocchi, qui le cite abondamment – surtout dans la première partie de l’album. Et du coup cet album révèle plusieurs degrés de lecture. D’abord un côté un peu ethnologique. Mais aussi un aspect historique indéniable, tant la société des Jivaros a été bouleversée par la rencontre avec le « monde moderne », voire l’évangélisation – partielle ! De fait, Pignocchi est très souvent surpris de ne pas retrouver ce qu’il a lu dans le livre de Descola. Ces « surprises » sont souvent source d’humour (il y en a donc, mais pas le même que sur le Traité d’écologie) et sont à la fois source de dynamisme pour le récit, et source d’information pour ceux qui s’intéressent à ces « peuples premiers ». Une lecture d’autant plus intéressante que le dessin de Pignocchi – qui use de styles différents selon qu’il s’inspire du récit de Descola ou que c’est son expérience qui est illustrée – est vraiment bon, et souvent beau. Note réelle 3,5/5.
Comme un frisson
Comme beaucoup – pas assez en fait ! – j’ai découvert cet auteur avec Ils brûlent. Et j’ai cherché à savoir ce qu’il avait produit avant. Voilà donc cet album (paru chez Vide Cocagne, réédité chez 6 Pieds sous terre récemment). Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un récit qui ne convient pas aux amateurs exclusifs de Franco-belge classique. Le dessin d’abord. Très nerveux, heurté, exprimant une rage qui colle bien aux personnages. Comme s’il avait été tracé au scalpel, comme si les pages avaient été lardées de coups de couteau, pour ensuite saigner (le Noir et Blanc domine, et une certaine bichromie s’installe avec du rouge orangé). Ça peut ne pas plaire, mais moi j’ai trouvé cet aspect raccord avec le récit. Je regrette juste certains textes difficiles à lire (trop petits). Un récit qui nous plonge dans une sorte de dérive un peu grotesque, souvent nihiliste, autour d’un trio de personnages (et quelques personnages secondaires) vivant en marge. Mais vivant ! Car si dialogues et situations sont parfois crues, tout sonne juste dans cette histoire. Un album étonnant, un auteur original en tout cas, qui a ensuite confirmé avec « Ils brûlent ». Note réelle 3,5/5.
Ginette
Comme on est en page 69, on s'en fait un ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de quatre-vingt-dix-sept pages avec l'utilisation d'une seule teinte de rose généralement pour les arrière-plans, dont la première édition date de 2022. Elle a été réalisée par Florence Cestac, bédéaste et autrice, entre autres, de le démon de midi (ou "Changement d'herbage réjouit les veaux") (1996), copropriétaire et coéditrice de Futuropolis avec Étienne Robial. Il s'agit d'un ouvrage de petites dimensions : 13cm x 18,1cm. Tout commence avec une introduction de Philippe Druillet – Aaaaaaaaaaah ! Oui ! Oui ! Ouiiiiiii !! Une giclée d'admiration devant l'oeuvre profonde de Florence Cestac. Verge haute, chapeau bas ! Ginette, la cinquantaine ou la soixantaine, se tient debout dans son peignoir, cigarette à la main : elle en a déroulé du câble, la Ginette ! Elle va bonnir tout ça car elle sent que ça intéresse le lecteur. Elle est à la retraite maintenant, mais elle monté sa petite affaire toute seule comme une grande. Sans jamais se faire racketter par quelques proxos, souteneurs ou maquereaux en tout genre. Pourtant elle en a connu des beaux. Il y avait le capitaine, gueule de baroudeur mais mauvais comme une teigne, Momo le gros dégueulasse, le chauve sadique qui portait bien son nom. Ou la grosse Mirza avec son claque rue des Tringles à rideaux, Madame de et ses poules de luxe. Et cependant elle n'a jamais eu d'ennui, grâce au commissaire Chinchard, Léon de son prénom. Ce fut un de ses premiers clients, simple flic à l'époque. Gueule d'amour, peau sucrée et bien monté l'animal ! du poilu, du sauvage, du musqué, du fauve à plein nez. Tout de suite, l'accord parfait : bitte, chatte, nichons tétons, peaux, langues, bouches, mains doigts fesses, poils cheveux, odeurs, jus, phéromones… Ils ont a eu de sacrés bons moments, mais faire vie commune, ce n'était pas le genre de l'indomptable. Par contre, il a été son protecteur pour la vie. Concrètement, Chinchard avait laissé un petit appareil à Ginette, qui lui permettait de l'appeler au moindre problème. Des tordus, des cinglés, des pervers, des compliqués, elle a croisé de tout. Ginette se souvient du premier. Un mec zarbi qui ne la regarde jamais en face et fait trois fois le tour de la piaule en mode introspection. Puis il s'adresse à elle en lui ordonnant de se déloquer en vitesse et d'écarter les cuisses. Lorsqu'il se retourne après s'être déshabillé, elle constate qu'il exhibe son engin coiffé d'une capote à clous. Alors qu'il s'approche d'elle, la porte s'ouvre derrière lui, et Chinchard s'occupe lui avec perte et fracas. Ginette revient après la baston et il lui explique qu'il lui a renfilé sa capote à l'envers et balancé sur le trottoir : elle ne l'a plus jamais revu. Un autre : le client la suit dans l'escalier. Une fois entrée dans la chambre, elle se retourne vers lui et constate qu'il est venu avec ses trois frères, chacun plus grand que le précédent. Chinchard intervient pistolet à la main et les oblige à avancer en faisant la chenille, chacun ayant pénétré celui qui se trouve devant lui. Elle n'a pas non plus oublié le maître-chien avec son imperméable en cuir et qui lui explique que c'est le chien qui va la pénétrer. Cette histoire est publiée par l'éditeur Les Requins Marteaux dans sa collection BD.Cul. Effectivement, l'autrice respecte le cahier des charges, avec de la nudité frontale et des scènes de sexe explicites. Dès la planche six, Ginette accueille son client Léon. Dans la première case, elle a son visage à la hauteur du sexe de son client et en apprécie le calibre. Dans la case en-dessous, elle a commencé à lui faire une fellation. Dans la page suivante, le lecteur assiste à une pénétration en gros plan, un cunnilingus, et une expression de jouissance extatique sur le visage de Léon. En page 57, Ginette explique qu'elle en a vu défiler du phallus, et voici quelques morceaux de choix, avec une case en gros plan pour chacun. le standard sous une belle touffe. le mandrin sur grosses couilles et belle toison. le costaud à belles bourses sous pilosité frisée. le trapu bien coiffé, à roubignoles bien ramassées. le vermisseau à petits roustons un peu dégarni. le tout en goutte d'huile sous pelage d'astrakan. le champignon sous la forêt. L'Oedipe irrésolu. La maraca à bout rond sur grosses testicules ébouriffées. le fracturé sur couilles pendantes. À chacun, correspond une case avec un dessin en gros plan. Au fil des scènes, il apparaît que la dessinatrice ne réalise pas beaucoup de gros plans, moins de cinq, mais que les rapports sexuels sont très charnels et très explicites. Il s'agit donc bien d'une bande dessinée à caractère pornographique. Pour autant Florence Cestac n'a pas changé sa manière de dessiner, ce qui, de prime abord, peut paraître un peu antinomique. Elle évoque la carrière d'une prostituée, et elle réalise des dessins à l'apparence tout public voire enfantine. Dès la couverture, le lecteur constate qu'elle utilise le mode Gros nez pour Ginette, et c'est le cas pour tous les personnages. Dans le même ordre d'idée, elle ne dessine que quatre doigts à chaque main, comme une forme de représentation enfantine. Certaines exagérations comiques relèvent également de conventions tout public : des étoiles à proximité d'une bagarre, un hommage aux Dalton de Lucky Luke pour le client avec ses trois frères, des petits coeurs autour de la tête du chien amoureux de son maître, le couvre-chef en peau de castor avec la queue pour le client québécois, les onomatopées, les exagérations de langage corporel et des expressions de visage à des fins comiques, etc. D'un autre côté, ces caractéristiques dédramatisent les situations, font ressortir le plaisir de la relation sexuelle, et tiennent à l'écart tout aspect scabreux, sadique ou dramatique. Elles affichent clairement que l'intention de l'autrice n'est ni sociale, ni sociologique. Malgré ses possibles a priori quant aux particularités visuelles, le lecteur se sent quand même titillé par les compétences professionnelles de cette prostituée, par le contentement de ses clients normaux. Les actes sexuels montrés restent dans des pratiques classiques, sans s'aventurer vers des jeux qui nécessitent un degré de consentement plus important, sans exploration de territoire vers ce qui peut être considéré comme des perversions sans être illégales. Cestac met en scène une femme compétente dans son métier, travaillant sereinement parce qu'elle n'est pas sous le joug d'un souteneur ou d'un proxénète, et parce qu'elle bénéficie de la protection de Léon qui intervient en cas de danger. Il n'est pas question de tarif, mais il s'agit bien d'une activité rémunérée, et il n'est pas non plus question de financement de la retraite, alors que Ginette évoque sa carrière après coup. Dans le même temps, ce défilé de clients ne manque pas d'humour et d'à-propos. L'autrice montre une femme qui sait y faire et des hommes qui viennent chercher une partie de plaisir. Il n'est pas question de leur possible régulière ou de misère sexuelle. En revanche, ils ont recours à l'amour tarifé pour assouvir leurs désirs sexuels. L'autrice s'en tient à la mise en scène des ébats, en faisant apparaître un trait de caractère pour chaque client. Une fois passés les tordus, Ginette évoque les surprises marrantes : l'armoire à glace masochiste, le sournois qui sort sa lame puis qui se met à pleurer, celui qui discute les prix, le lapin trop rapide, le ramoneur interminable, celui qui se rase le pelvis et qui pique, le trop bien monté, le québécois avec ses expressions, le bavard épuisant, celui qui se trouve beau, l'adepte du sexe tantrique. Ces cas ne servent pas à dresser une critique féministe et condescendante de la gent masculine qui pense avec ce qu'elle a entre les jambes. Ginette est touchée par les imperfections, les maladresses, les légères névroses de ses clients, presque dans une attitude maternelle. Chacun vient pour satisfaire ses envies et trouver son plaisir, sans besoin de se soucier de celui de sa partenaire. Chacun exprime ses demandes et expose ainsi ses petites manies, une facette de ses fantasmes, et ceux-ci se situent dans la normalité traditionnelle de l'acte sexuel. Sans pousser le bouchon jusqu'au cliché de la prostituée au grand cœur, Cestac montre que Ginette est parfois sensible à telle ou telle petite manie, qu'elle l'apprécie, ce qui rend ses clients plus humains. En outre, tout le récit baigne dans la bonne humeur, avec quelques cassages du quatrième mur, comme la première page où Ginette s'adresse au lecteur, ou la page soixante-neuf dont Ginette remarque le numéro et propose à son client de se passer à la position correspondante. Les responsables de cette collection proposent à des bédéistes bien installés de réaliser une bande dessinée à caractère pornographique ce qui constitue un vrai défi du fait des conventions très contraignantes du genre. Florence Cestac relève le défi avec sa verve habituelle. Elle met en scène une prostituée à la retraite qui évoque sa carrière, et surtout ses clients les plus marquants, évacuant d'abord les tordus, avant de passer aux individus normaux en manque de sexe. Ce n'est pas un récit féministe, et peut-être que la représentation de la prostituée est un peu datée, mais c'est un récit féminin avec un regard amusé sur la variété des hommes et de leur sexe.