Sans concession
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Ce tome regroupe 2 histoires indépendantes, écrites par Warren Ellis.
Atmospherics : dessins de Ken Meyer, initialement parue en noir & blanc, en 1996 dans les numéros 1 à 5 de l'anthologie Calibrations. L'histoire comprend 30 pages de bandes dessinées.
L'histoire commence dans une salle d'interrogation, certainement dans un commissariat. Un individu non identifié interroge Bridget Rinehart, une femme. La scène se passe le 16 juillet 1996, dans une ville non identifiée, au Nevada ou dans l'Utah (cette précision n'est pas apportée non plus). Toute la scène est dessinée en vue subjective ; c'est à dire que le lecteur perçoit l'interrogatoire par les yeux de celui qui le mène. L'interrogateur précise que cette discussion a pour objet de déterminer ce qui s'est réellement passé. Les premiers échanges permettent d'établir que Rinehart et son interrogateur sont d'accord sur le fait qu'elle est la seule survivante d'un massacre qui a exterminé la population d'une petite ville dans le désert dénommée Helen. L'interrogateur indique que Rinehart a été témoin de mutilations effectuées par des extraterrestres sur la population et il souhaite savoir comment elle s'est enfuie de cette ville et pourquoi elle est la seule survivante.
Warren Ellis a commencé sa carrière d'écrivain en 1990, en travaillant pour les magazines anglais Deadline et Judge Dredd. En 1994, il a commencé à travailler pour Marvel sur les séries Hellstrom, prince of lies, Doctor Doom 2099, Thor (Worldengine) et Wolverine (Wolverine: Not Dead Yet). Parallèlement à ces travaux pour l'un des 2 grands éditeurs de comics américains, il a continué à écrire des récits pour des éditeurs indépendants, dont il a conservé les droits de propriété intellectuelle. Et parmi ces récits, il a écrit aussi bien des séries longues que des histoires courtes dans des formats diverses et variés.
Pour la précédente édition de 2002, Ellis avait rédigé une postface succincte qui est intégrée dans la présente édition. Il explique que l'idée lui est venu en écoutant les théories de Whitley Strieber (écrivain d'horreur, par exemple Wolfen, dieu ou diable ) sur les expérimentations que feraient les "visiteurs" sur les vaches. Il s'agit pour Ellis de se moquer des élucubrations de Strieber, tout en s'accaparant cette légende pour en faire quelque chose de plus sinistre. En 30 pages d'histoire, Ellis installe un face à face comme il sait bien le faire, sous la forme d'un interrogatoire. Bridget Rinehart et son interrogateur jouent au chat et à la souris sous les yeux du lecteur qui essaye de se faire son avis. Évidemment Ellis dispose de quelques munitions supplémentaires et le récit réserve plusieurs surprises.
À la lecture des planches, il ne m'est pas possible de savoir si Meyer a ajouté la couleur a posteriori, ou si la première édition était en noir & blanc uniquement pour une question de coût d'impression. Il a réalisé ses illustrations principalement à l'aquarelle, en délimitant parfois les contours des silhouettes par le biais d'un trait violet. Il adopte un style réaliste avec quelques détails significatifs. Il est par exemple possible de compter les morceaux de carrelages derrière Rinehart dans la salle d'interrogatoire. Il a une tâche assez complexe pour rendre les illustrations vivantes dans la mesure où le dispositif narratif est très contraignant : quasiment un plan fixe pour les 2 tiers du récit, correspondant au regard de l'interrogateur qui fixe Rinehart assise sur sa chaise, de l'autre coté de la table. Il fait preuve d'assez d'inventivité dans les expressions de Rinehart et ses mouvements limités pour traduire sa tension et ses sautes d'humeur, et autres revirements. de temps à autre, une image ou une courte séquence vient montrer au lecteur la vision intérieure de Rinehart alors qu'elle se remémore une scène, ou la vision que donne l'interrogateur des événements. Meyer illustre les petits gris avec retenue, et les expérimentations ne sont pas montrées. Il n'y a qu'une image qui semble un peu trop enfantine : une pluie de scalpels dessinée de manière trop littérale.
Au fil de cet interrogatoire, Ellis bâtit un suspense psychologique qui n'a rien de binaire pour raconter une histoire d'horreur, avec une chute inattendue. Les qualités de l'illustrateur évitent au récit de ressembler à une succession de cases avec uniquement des têtes en train de parler, défi pourtant audacieux au vu du dispositif narratif très contraignant.
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Dark Blue : dessins sont en noir & blanc, réalisés par Jacen Burrows. Cette histoire comprend 60 pages.
Dans le sous-sol d'un commissariat, dans la cellule d'interrogation la plus éloignée, l'inspecteur Frank Christchurch s'apprête à appliquer le troisième degré à un suspect, avec une agressivité peu commune (il lui promet de lui arracher le sexe pour lui mettre dans l'arrière train). À l'étage, l'inspectrice Deborah Thorogood pénètre dans le bureau du lieutenant Lou Abbey pour s'enquérir de son partenaire Frank. Elle dérange Lou en train de s'injecter un fix dans le bras. Lorsqu'elle arrive dans la cellule d'interrogation, elle trouve le prévenu torse nu, à terre, toujours ligoté à sa chaise, avec du sang partout, et Frank s'apprêtant à le tabasser avec la crosse de son arme de service. Elle est obligée de le frapper pour le ramener à la raison. Frank se fait passer un savon par Lou Abbey, puis rentre chez lui. En chemin il fait l'expérience déroutante de passer au travers d'un piéton. de retour chez lui, dans son fauteuil, il se souvient de la scène de carnage indescriptible qui l'attendait alors qu'il poursuivait Trent Wayman, criminel notoire, et dealer d'une drogue appelée LD50.
Dans la postface, Warren Ellis explique que l'idée de base de ce récit lui est venue dans les années 1990 en lisant des écrits de Terrence McKenna relatant ses expériences de prise de drogues, en particulier celles contenant de la diméthyltryptamine (DMT, une substance psychotrope puissante). Ellis plonge d'entrée de jeu le lecteur dans le quotidien d'un inspecteur de police très intense, obsédé par la traque et la capture de Wayman dont une séquence montre l'horreur de ses actions (cadavres mutilés et éventrés). Burrows dessine tout avec une seule épaisseur de trait pour délimiter les contours de chaque forme. Dans cette première collaboration avec Ellis, il sait déjà transcrire l'intensité du comportement de Christchurch, dans son langage corporel et les expressions de son visage. Voilà un individu sur les nerfs, tendu, prêt à craquer, prêt à recourir à la violence pour atteindre son but.
L'impact de ce récit doit beaucoup à Burrows (pourtant pas toujours convaincant dans ses collaborations avec Ellis) qui dispose de 2 atouts majeurs. le premier réside dans sa capacité à retranscrire la profondeur de champ. Burrows utilise des perspectives simples pour montrer au lecteur la disposition de l'open-space au commissariat, ou du dénuement de la pièce unique de l'appartement de Christchurch. Ces mêmes perspectives rendent admirablement compte de la largeur des voies, et des espaces des rues. le deuxième atout de Burrows est qu'il dessine avec le même premier degré tout les éléments du scénario, y compris les plus immondes. Il dépeint les éventrations avec un sens du gore mariant la violence de l'arrachement des membres, avec un coté un peu simpliste qui introduit un parfum d'effets spéciaux bon marché, vite dissipé quand le lecteur prend conscience de la présence de crochets de boucher. Cette façon de dessiner confère également une force de conviction déconcertante aux hallucinations provoquées par la drogue LD50.
Warren Ellis propose un récit intense et viscéral dans lequel le personnage principal a les nerfs à fleur de peau. C'est brutal et obsessionnel avec une dose de psychotrope. C'est intense, et pas forcément très profond, c'est efficace comme une nouvelle rapide qui va directement à l'essentiel. Comme pour les théories de Whitley Strieber dans Atmospherics , le lecteur a l'impression qu'Ellis se sert de l'idée de McKenna, comme d'une hypothèse farfelue juste bonne à donner lieu à un divertissement brutal. Il ne faut donc pas s'attendre à une analyse psychologique fouillée du personnage principal. Par contre, le lecteur aura le plaisir d'être surpris par plusieurs retournements de situation, ainsi qu'une attitude butée de Christchurch qui ne faiblit pas du début jusqu'à la fin. Warren Ellis ne développe pas d'idée révolutionnaire, mais il construit un suspense très prenant, avec des dialogues bien dosés, et en laissant (comme à son habitude) de la place pour des séquences visuelles quasi muettes qui permettent au lecteur de se plonger dans l'atmosphère développée par les dessins.
Cette première collaboration entre Ellis et Burrows s'avère très réussie, avec un récit tendu invitant à suivre un individu sur de son bon droit, pour qui la réalité se dérobe par moment, dans des visuels bien conçus, à défaut d'être sophistiqués.
Un chouette western.
Un album sur ma pile à lire depuis plusieurs semaines, j'ai profité de ce dimanche ensoleillé pour m'y plonger.
Le Canada, 1895, la petite ville de Sinnergulch s'apprête à vivre une révolution, celle de l'or noir. Une révolution qui va mettre à mal cette bourgade.
Le carcajou, également connu sous le nom de glouton ou de wolverine en anglais, est un animal redoutable, solitaire et farouche, des traits de caractère que le sang-mêlé Gus Carcajou, il est à moitié Nakoda, est pourvu aussi. D'autres personnages possèdent aussi des traits de caractère de l'animal figurant dans leur nom de famille : le rusé homme d'affaires Jay Foxton, la force et la puissance pour le shérif Linus Kodiak et la vivacité et l'indépendance pour Linda Squirrel, la responsable du cabaret. Ils jouent parfaitement leur rôle.
Eldiablo propose un récit dur, violent et très bien construit auquel il glisse avec modération quelques passages proches du burlesque, un ensemble qui fonctionne à merveille.
Une lecture que je n'ai pu lâcher avant la dernière planche, surtout ne pas la regarder pour ne pas gâcher la conclusion de ce récit captivant.
C'est la partie graphique qui a repoussé ma lecture, pas le genre qui me met des étoiles dans les yeux de prime à bord. Je dois avouer qu'à force de tourner les pages, je lui ai trouvé des qualités. Des personnages qui ont des gueules reconnaissables au premier regard, un coup de crayon gras, expressif avec beaucoup de charme. Les couleurs sont très belles, une petite partie en noir et blanc pour plonger dans le passé de nos personnages. Une mise en scène réussie.
De l'excellent travail.
Un très bon western que je recommande.
Coup de cœur.
"La terre ne t'appartient pas, tu le sais. C'est nous qui lui appartenons."
Oh, c'est génial comme BD ça ! Une BD inspirante pour des jeunes filles qui sont victimes de harcèlement sur leur physique, inspirant et surtout riches en sujet pour des jeunes qui la liront !
C'est avant tout le récit de trois jeunes femmes qui sont élues "boudin de l'année" par un type au collège qui est clairement décrit comme un connard, et qui décident de voyager jusqu'à Paris, chacune pour une autre raison. Si le début du récit est bien fait et que le début du trajet m'a intéressé de loin, bien vite j'ai été plus pris au jeu que je ne pensais parce que les autrices ont décidées de mettre en scène divers sujets qui sont d'actualités, liés à ce voyage et plutôt pertinent.
En vrac, j'ai trouvé la question du féminisme, l'apprentissage de la philo, la mise en perspective d'internet et de la vraie vie (vraiment bien retranscrit) et surtout un apprentissage de la maturité, les jeunes filles découvrant que leurs belles idées de ce qu'il se passerait une fois arrivé peut être mis à mal face à la réalité. Les gens ne se comportent pas tous comme on s'y attendait, et c'est tant mieux. Parce qu'avec la distance et la méconnaissance, on peut être amené à faire des choses qu'on regrettera ensuite ! Et internet est un bon exemple de ce que les gens peuvent devenir lorsqu'il n'y a plus de conséquences directes.
Le tout est servi par le dessin mignon et coloré de Magali Le Huche que je ne connais pas du tout mais qui me plait bien. Il y a ce qu'il faut de texte et de dessin pour toujours avoir une lecture fluide, malgré la quantité de pages. Le travail d'adaptation est remarquable, je n'ai pas du tout senti le poids de l’œuvre originale !
Il y a bien quelques petits défauts de ci, de là : l'adolescente qui tombe amoureuse du gars de 26 ans, je comprends, mais la réciproque, on attendra, hein ? Pareil sur Mireille qui sort parfois des tirades que je trouve très matures pour une fille au collège. Mais bon, c'est parce que sa mère est prof de philo, on va dire qu'elle l'a bien éduquée ! De la même façon, il n'y a pas vraiment le poids de la route à vélo qui est retranscrit, et pour avoir fait des vacances à vélo je peux vous dire que la caravane tirée si facilement par des collégiennes, j'y crois franchement moyen.
Mais ces défauts sont imputables à un récit jeunesse qui ne s'embarrasse parfois pas du réalisme pour pouvoir présenter son récit, qui lui est excellent. Le message est louable, l'intention parfaitement exécutée, les considérations tombent juste et le final est tout à fait satisfaisant. Dans un monde où la violence d'internet déborde bien trop dans les vies de tout le monde, chaque jour, il est plaisant de lire une BD ramener un peu tout ça dans le monde réel et montrer que, motivée, des jeunes femmes peuvent briser les clichés.
Honnêtement, je ne m'attendais pas à aimer autant, mais j'en suis ravi !
Sans entrave
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les différents chapitres de Iron Devil, ainsi qu'un épilogue intitulé Busted in Oklahoma, tous écrits, dessinés et encrés par Frank Thorne (1930-2021) qui a également appliqué des nuances d'ocre, pour une forme de bichromie. La première édition de ces pages date de 1994/1995. Le présent recueil commence par une introduction de Ryder Windham évoquant les recueils des histoires de Thorne publiés par Eros Comix, la branche coquine de l'éditeur Fantagraphics, ainsi que la volonté de l'auteur de réaliser une histoire vraiment pornographique. Il contient également un texte d'une page écrit par Thorne contextualisant la réalisation de l'épilogue, à la suite d'une saisie de comics dans un libraire spécialisé de l'Oklahoma. Il se termine avec une présentation des héroïnes de l'auteur, à raison d'une par page : Red Sonja, Ghita of Alizarr, Lann, Ribit.
La déesse s'avance vers son auditoire invisible, nue sous son immense manteau de plumes et d'écailles. Elle semble surprise que son interlocuteur la connaisse. Elle se plaint du nombre important de déités dans le royaume de l'oubli. L'autre lui rend hommage, et lui demande si en contrepartie de cette politesse, il pourrait voir ses célèbres seins. Elle indique qu'ils sont toujours magnifiques et elle se tourne pour accéder à la demande. Elle ajoute que seules deux filles d'Éros ont bénéficié d'une telle paire Fey Brith, une nouvelle fille dans la maison close Iron Devil dans une lointaine antiquité, et Tristi Joie, une débutante dans la meilleure maison close de l'ouest de Manhattan. En ce qui concerne la première, sa mère ou une grand-mère vient la vendre à la ville, au temple de Pharos. Fey se trouve nue devant les personnes assemblées qui commencent à la toucher, à soupeser ses seins, la tenancière souhaitant savoir à quel prix elle peut acheter cette vierge. La vieille répond de manière poétique et mystique ce qui met la puce à l'oreille à l'acheteuse. Pendant ce temps-là, les autres en profitent, se faisant sucer, ou l'enfilant. Finalement l'affaire est conclue.
À Manhattan, la tenancière présente la maison à Tristi Joie, ses pensionnaires, la statue achetée dans un bazar, d'un satyre doté d'un énorme sexe. Elle continue : Prof veut voir la nouvelle venue d'Akron. Dans la chambre numéro six, le professeur d'histoire antique est couché dans un cercueil et il a déj une énorme érection. Tristi ne perd pas de temps pour s'occuper de lui, en le rejoignant dans le cercueil. Il remarque tout de suite sa paire de seins, ainsi que l'amulette qu'elle porte autour du cou, avec le symbole d'un ancien culte pharaonique de la mort. Elle le chevauche sans trop prêter d'attention à ses propos. Un prêtre du temple est convoqué à l'établissement Iron Devil pour administrer la bénédiction inaugurale à Brith. La cérémonie commence sur une note équivoque. Le prêtre n'arrête pas d'éternuer. Le nain qui l'assiste comprend rapidement que c'est le parfum qu'utilise Fey pour sa toison qui provoque cette réaction allergique. Il la nettoie en conséquence. La cérémonie peut reprendre, mais Fey semble refuser de répéter les paroles du rite. Le nain explique au prêtre qu'elle est sourde. Il continue, et agenouillée nue devant lui, elle réalise une fellation avec un doigté extraordinaire.
L'introduction ne plaisante pas quand elle établit qu'il s'agit d'un ouvrage pornographique : ça fornique à tour de bras, avec un répit réduit au strict minimum pour assurer la transition d'une scène à l'autre, qu'il s'agisse du fil narratif dans l'antiquité, ou de celui dans les années 1990. Frank Thorne ne fait pas les choses à moitié. Tout commence avec la magnifique poitrine dénudée de la déesse, et dès la page trois Fey se fait enfiler avec un dessin explicite pas encore un gros plan, alors que dans la case en vis-à-vis Tristi réalise une fellation goulue en plan rapproché. Le lecteur tourne la page et il peut la voir se faire tripoter, puis pénétrer par derrière, alors qu'elle réalise une autre fellation. Le nain y va avec plusieurs doigts pour explorer sa cavité et en enlever le parfum. Les pratiques se diversifient : double pénétration, sodomie, intromission d'objets, zoophilie dès la page 22, urologie en page 31, sexe masculin surdimensionné, sexe en groupe, accouplement avec un centaure, etc. Il semble que seule la nécrophilie ne soit pas de la partie. Tous ces accouplements et pénétrations diverses se concentrent sur les deux héroïnes qui s'avèrent capables de tout accepter avec un consentement tacite jamais démenti. Même s'il n'est pas bégueule, le lecteur perçoit cette accumulation de relations comme une jouissance sans entrave, sans limite, avec une volonté de débauche physique sans frein.
À l'opposé de la pudibonderie régnant en maître dans les les comics américains, où il est possible de montrer les pires blessures ouvertes, les pires sévices sadiques, mais pas un téton, le créateur représente frontalement tous les actes décrits. Il a bien sûr recours à une exagération relevant des conventions du genre pornographique : femmes toujours prêtes et consentantes avec une plastique plutôt callipyge que filiforme, hommes avec des sexes énormes et des érections à toute épreuve, toison savamment taillée pour les uns comme pour les autres. Il utilise des gros plans sur le sexe féminin, comme sur le sexe masculin, et sur les pénétrations : il s'agit bien d'un registre pornographique assumé. Il y a de temps à autre un relent de douleur, de masochisme, par exemple avec le sexe énorme du centaure, et d'acte contre nature, avec l'urologie. Pour autant, ces séquences n'ont pas pour enjeu d'avilir la partenaire féminine, de la soumettre, ou de l'humilier. Celle-ci, Fey comme Tristi, est toujours partante, toujours en train de prendre du plaisir, et satisfaite par les sensations, sans pour autant manifester de signe de jouissance ou de climax. L'homme prend son plaisir, sans pour autant être à la hauteur, sans parvenir à combler sa partenaire qui elle est très active, mais ne prenant l'initiative qu'exceptionnellement.
Une fois qu'il s'est accoutumé aux caractéristiques narratives très prononcées, le lecteur peut faire l'effort nécessaire pour se concentrer sur l'intrigue. Celle-ci est étrange : elle permet à l'auteur de passer d'une scène de rapport sexuel à la suivante, tout en développant un enjeu qui apparaît dans la deuxième partie de cette histoire, intitulée Devil's angel, mais constituant en fait la suite directe sans solution de continuité avec la première, le passage de l'une à l'autre n'étant même pas indiqué dans la présente édition. C'est étrange d'avoir conscience de l'enfilade de scènes cochonnes, et en même temps d'une trame ténue en filigrane, pas uniquement prétexte à se faire succéder les actes sexuels, mais pas assez solide pour devenir une histoire consistante. De fait, le lecteur venu pour se rincer l'œil en a pour son argent en mises en scène inventives et en parties de jambes en l'air, tout en ressentant une forme de décalage, presque un malaise. Il n'y a pas de sentiment, pas d'émotion, même pas de la lubricité, plutôt une acceptation débarrassée de toute hypocrisie du plaisir de la chair. Puis, tous et toutes aiment ça, le font avec envie et plaisir, avec souvent le sourire, mais pas forcément avec contentement. L'auteur montre l'acte sexuel comme allant de soi dans toutes ses formes (ou presque), et toute forme de répression, de normalisation vers un conformisme ou même d'absence de participation comme étant suspect. C'est une ode à la diversité des pratiques, et une condamnation de toute intervention, quelle que soit sa forme, qui aurait pour but d'empêcher de jouir sans entrave, de restreindre le degré de liberté dans cette activité.
Dans l'introduction, Windham explique que les numéros de Iron Angel ont été saisis dans une librairie spécialisée de comics, et ont servi de prétexte pour mettre en accusation son propriétaire. En réaction, le fond de défense pour les comics lui est venu en aide, et Frank Thorne a réalisé les 26 pages de Busted in Oklahoma, qui constitue une satire de la répression sur les pratiques sexuelles. Par rapport au récit principal, il introduit l'exagération comique, l'outrance de comportements de la brigade des bonnes mœurs, et il se lâche tout autant sur les pratiques sexuelles. Celle-ci est caricaturée sous la forme d'une petite troupe de frustrés arborant un insigne qui fait penser à une croix gammée et au régime du troisième Reich, se déplaçant en tank jusqu'au lieu du spectacle incriminé. Ils observent alors une joyeuse troupe dans une représentation salée et pornographique, comprenant un individu habillé en sorcier, ressemblant à Thorne lui-même, un diable doté d'un sexe de plus d'un mètre de long, une demoiselle aux allures de fillettes de dix ans, et bien sûr les héroïnes de l'auteur toutes aussi chaudes et participatives. Parmi les spectateurs se trouvent un duo peu commun : Oscar Wilde (1854-1900) et Aubrey Beardsley (1872-1898). La farce est énorme, mais en même temps ravageuse contre les censeurs, et à nouveau une ode à la liberté des mœurs, sans contrainte, pour les adultes. La charge est sans nuance, l'humour est en dessous de la ceinture ridiculisant à outrance les prudes et les coincés, en restant dans le genre pornographique. Quelles que soient les convictions du lecteur, il ne lui est pas possible de résister à la verve de l'auteur, à sa bonne humeur, à sa force vitale, à son ode à la liberté d'expression.
Ce recueil ne peut pas être au goût de tout le monde, et pas simplement du fait de son caractère pornographique débridé. On peut ne pas aimer l'aspect des dessins : traits de contour fins et secs, et aplats de noir arrondis et esthétiques, décors allant de détaillés à inexistants. On peut ne pas aimer la représentation de la femme en personne toujours prête et consentante pour le plaisir masculin, comme on peut aussi ne pas aimer tous ces individus de sexe mâle focalisés sur l'assouvissement de leur pulsion sexuelle par l'éjaculation. Il est aussi possible de voir ce conte pour adulte comme une métaphore de l'exigence de liberté et le refus de toute forme de restriction des libertés de l'individu, une exigence qui ne souffre pas le compromis. De ce point de vue, c'est une grande réussite mettant en scène l'intransigeance absolue de Frank Thorme concernant sa liberté individuelle.
J’ai moi aussi beaucoup été marqué par le roman de Cormack McCarthy, mais aussi par le film sorti en 2009. J’étais donc impatient de découvrir cette adaptation de Manu Larcenet, dont j’avais adoré Le Rapport de Brodeck, une autre BD basée sur un roman. Et je ressors satisfait de ma lecture.
On retrouve les moments clés de l’histoire : les rencontres avec les gangs cannibales, la découverte de la cache remplie de provisions, le monsieur qui vole le chariot. L’adaptation est réussie, et mon avis se rapproche beaucoup de mon avis sur Le Rapport de Brodeck : la narration est légère et souvent contemplative, les dialogues se font discrets, et à ce titre l’auteur évite les lourdeurs parfois associées à ce genre d’exercice un peu casse gueule.
Après, pour le bénéfice de celles et ceux qui ne connaissent pas l’œuvre originale (voir l’avis de Jeannette), il faut quand même signaler la noirceur absolue du récit, qui ne laisse aucune place à l’espoir. Si vous lisez pour vous divertir, rêver, vous évader, alors « La route » risque de vous déprimer. J’ai personnellement attendu le « bon » moment pour la lire.
Un grand bravo à l’auteur.
Welcome to Hope est un peu à la BD ce qu'est un Snatch ou un Pulp fiction au 9ème art : un univers déjanté et glauque ou se croisent des personnages tarantinesques sans foi ni loi. Il n'y en a vraiment pas un ou une pour rattraper l'autre...
J'ai dévoré ainsi d'une seule traite ce triptyque dont l'histoire se déroule dans un trou perdu du Kansas et où les paris autour des combats de chiens sont les seuls événements qui égaient la triste vie des péquenauds du coin. L'espoir promis ici par la ville de Hope, bien qu'hypothétique, résonne ici surtout dans l'histoire des personnages jalonnant la série : un joueur de poker qui a tout perdu suite à une partie de jambes en l'air avec la femme d'un de ses compagnons de table, un mécano secrètement épris d'une belle blonde ou encore une serveuse qui ne rêve que de quitter cette ville de paysans. Bien que l'histoire soit très fluide et entremêle habilement les arcs narratifs de chaque personnage, j'ai tout de même été un peu déçu par la fin qui, si elle reste surprenante et m'a décroché un sourire, s'avère trop brutale à mon goût.
Au niveau du dessin, malgré quelques proportions de visages et de personnages qui parfois m'ont dérangé, cela reste assez classique et agréable à l’œil. Rien d'exceptionnel ou de très original de la part des auteurs toutefois hormis peut-être ces très belles couvertures jouant parfaitement entre ombres et lumière.
Une belle découverte (grâce aux bonnes note de Bdthèque :)).
Originalité - Histoire : 8/10
Dessin - Mise en couleurs : 7/10
NOTE GLOBALE : 15/20
Un des meilleurs comics sur Batman que j'ai lus jusqu'à présent. Si en plus, on le resitue dans la période de sa sortie (1996), il est impossible de ne pas qualifier cette œuvre de culte.
Elle amène ainsi tous les codes de la série avec une enquête sombre et très bien écrite sur fond de guerre intestine entre deux grandes familles de la pègre de Gotham : les Falcone et les Maroni. Harvey Dent constitue également l'un des personnages centraux de cette histoire avec Batman et le capitaine de police Gordon et on suit avec un plaisir non dissimulé sa lente descente vers la folie qui l'amènera à devenir "Double face". La plupart des autres "méchants" de l'univers de Batman sont également présents : Catwoman, le joker, l'homme mystère, Julian Day, Poison Ivy, etc... mais leur introduction reste bien amenée et cohérente avec l'histoire d'ensemble. La chute finale, assez ouverte, conclut plutôt bien l'intrigue et laisse place à l'imagination du lecteur quant à l'identité réelle du tueur en série Holiday.
Côté dessin, Tim Sale croque les personnages de la série de l'homme "Chauve-souris" de très belle manière (mention spéciale à la dentition du Joker!) et avec un jeu d'ombres et de couleurs très franches mettant en valeur les décors grandioses de bon nombres de scènes. Certaines pages pleines (au moins deux par chapitre) méritent ainsi que le lecteur s'y attarde pour contempler tout le savoir faire du dessinateur dans le découpage des différentes scènes d'action. Si on ajoute à cela, que j'ai eu entre les mains la très belle intégrale éditée par Black label en 2022 et comportant de nombreux bonus tels que des entretiens avec Christopher Nolan (qui s'est fortement inspiré de l'univers de cette œuvre pour sa série the dark knight, rien que ça...) ou des croquis et dessins de Tim Sale, vous comprendrez pourquoi j'ai été totalement conquis.
Un ouvrage que tout fan de Batman doit posséder.
Originalité - Histoire : 9/10
Dessin - Mise en couleurs : 9/10
NOTE GLOBALE : 18/20
Si Cuvelier est essentiellement connu pour la série Corentin ou pour Epoxy, sa carrière ne s’est pas limitée à cela. Flamme d’Argent met en scène une sorte de Robin des Bois au 11e siècle qui été entre la France, l’Espagne et la terre sainte. La particularité des histoires est qu’elles ne comptent que 30 planches mais l’habileté de Greg fait que la lecture de s’en ressent pas et que l’on ne se dit pas qu’il aurait fallu atteindre les fameuses 46 planches de l’époque. Le dessin réaliste de Cuvelier est toujours superbe, bien moins figé que celui d’un Jacques Martin par exemple. Voilà une série d’aventure de facture très classique comme on pouvait les lire dans le journal Tintin des années 60. Malheureusement la série s’est arrêtée nette au bout de trois histoires et c’est bien dommage car ces aventures ont somme toute bien vieilli.
La simplicité leur est insupportable.
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Ce tome contient une biographie partielle du douanier Rousseau, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, et par Thibaut Lambert pour les illustrations et les couleurs. La première édition date de 2022. Il comporte cent-huit pages de bande dessinée, ainsi qu’une postface de sept pages avec illustrations, dans laquelle le scénariste explique la genèse du projet, sa motivation et ses objectifs ainsi que ceux du dessinateur.
Palais de Justice de Paris, le 9 janvier 1909. Il neige et un homme en costume avec un chapeau, une canne et une sacoche court pour y entrer. Il glisse sur les marches et perd l’équilibre. La sacoche vole dans les airs, s’ouvre en tombe et les papiers s’éparpillent. L’écrivain Castel reprend juste sa sacoche, sans prendre le temps de ramasser ses documents, même pas ceux que lui tendent des passants. Il pénètre enfin dans la salle d’audience et prend place à côté de du journaliste Rassat. Les deux hommes font connaissance. Rassat, journaliste au Petit Quotidien demande à l’écrivain ce qu’il vient faire dans un jugement de faits divers, car on n’est pas dans un café de Montparnasse ici. La veille au soir dans tous les cercles littéraires, on ne parlait que de ce procès. Il paraît que le peintre Rousseau est une curiosité à entendre et qu’il y a bien matière à faire un bel article. Ce peintre est fantasque. Le juge fait entrer l’accusé : Henri Rousseau. Il demande au greffier de procéder au rappel des chefs d’accusation et des faits établis la veille.
Monsieur Henri Julien Félix Rousseau, retraité de l’Octroi de Paris, est accusé de faux et usage de faux. Messieurs les jurés, la cour a établi hier que Monsieur Sauvage, commis de 3ème classe à la banque de France, déclara à Monsieur Rousseau avoir été victime d’usurpateurs. Il lui demanda de l’aide pour récupérer son argent. Monsieur Rousseau n’y vit pas d’inconvénient. Sur les instructions précises du banquier véreux, Rousseau réalisa de faux chèques. Le 9 novembre 1907, Rousseau se présenta à la succursale de la banque de France de Meaux, où le caissier lui remis 21 billets de 1.000 francs correspondants au montant des faux chèques. Il donna les billets à Sauvaget qui lui offrit 1.000 francs pour le service rendu. Le juge demande à l’accusé s’il reconnaît les faits. Rousseau demande : lesquels ? Les chèques, le juge lui indique que ce sont des faux, mais pour le peintre ils étaient vrais, voilà tout. Il veut bien reconnaître tout ce qui a été dit, mais ce qui lui paraît grave, c’est de ne pas pouvoir finir sa toile en cours. Son avocat reformule : ce que son client veut dire, c’est qu’il comprend la gravité des actes reprochés, mais qu’il n’en est pas pour autant responsable. Il est lui aussi une victime de ce monsieur Sauvaget. Rousseau reprend : il est bien une victime. Mais après avoir réfléchi toute la nuit, il croit qu’il est possible d’arranger tout cela rapidement : on le libère et il fera un grand portrait de la dame du juge.
L’exercice de la biographie en bande dessinée nécessite de faire des choix : plutôt une construction chronologique ou plutôt une construction thématique, plutôt une histoire à la première personne ou plutôt des témoignages présentant des facettes différentes du sujet. Les auteurs parviennent à intégrer ces différentes approches en situant le temps présent de la biographie en 1909, lors du procès d’Henri Rousseau (1844-1910), alors âgé de soixante-cinq ans. À la prise de contact, voici donc une bande dessinée de prétoire : avocats, juge et témoins évoquent la vie du douanier Rousseau et celui-ci les interrompt par des commentaires décalés. D’un côté, cela donne un cadre au récit et constitue un dispositif propice à la prise de recul puisque chaque intervenant commente avec un jugement de valeur apporté par les années écoulées, ou sur la base d’un point de vue découlant de leur fonction, l’accusation, la défense, la gestion du procès. D’un autre côté, ce n’est pas un cadeau pour le dessinateur qui se retrouve avec des scènes très statiques essentiellement composées d’individus en train de parler tout en conservant une posture, à l’exception d’Henri Rousseau montrant plus naturellement ses émotions. Thibault Lambert réalise des dessins à l’aquarelle, sans trait de contour encré (sauf pour quelques nez et quelques mentons), en couleur directe. Il a opté pour une nuance chromatique d’ambiance appliquée aux séquences de procès, entre acajou, brique et terre de Sienne, déclinée en teintes plus ou moins foncées en fonction de l’éclairage. Cela apporte une forme de monotonie, faisant ressortir que ce n’est pas un environnement propice à l’épanouissement de l’artiste jugé, à l’expression de sa créativité. L’expressivité des visages transmet bien l’état d’esprit des intervenants, entre énervement, moquerie, amusement, ou incompréhension. Chaque personne en train de parler ou d’écouter adopte une position en cohérence avec ses propos ou la manière dont il les reçoit. L’artiste parvient à apporter du rythme et du mouvement avec le langage corporel et les cadrages, dans ces suites de plans poitrine et plans taille d’individus en train de parler.
Dès qu’une personne apporte son témoignage, la bande dessinée passe en couleurs, toujours en couleur directe, majoritairement avec des teintes pastel. La peinture de Lambert comprend une forme de simplification des traits des visages, des silhouettes, des éléments de décors, sans pour autant essayer de singer les caractéristiques de la peinture du douanier Rousseau. Il utilise l’aquarelle pour évoquer l’ambiance lumineuse, rendre compte des formes, jouer avec les taches de couleurs, et à deux reprises opérer un glissement vers une toile de Rousseau, comme si la perception du peintre s’imposait à la réalité pour la transformer et entraîner le lecteur dans sa vision intérieure subjective entièrement modelée par sa sensibilité. Les séquences de témoignage apportent une forte variété visuelle de lieux et de personnages : les douaniers attendant sur le quai d’un port qu’un navire se présente, les collègues de Rousseau lui faisant un canular dans un cimetière de nuit, la visite d’une grande serre tropicale avec quelques animaux en cage, une vision de Paris et de la tour Eiffel, un été dans la campagne près de Laval, un atelier de ferblantier, un cabinet de notaire, un champ de tournesols (avec un clin d’œil à Vincent Van Gogh en page 46), une cellule de prison bien grise, l’appartement de Rousseau à Paris avec la petite cour en bas d’immeuble, et à trois reprises une source d’inspiration du peintre. D’un côté, le rendu à l’aquarelle apporte une forme d’unité visuelle à l’œuvre. De l’autre côté, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur par une composition ou l’agencement des couleurs : le dessin en pleine planche essentiellement blanche en page 15 alors que Rousseau entame une esquisse, les ombres chinoises des troncs dénudés de nuit dans le cimetière en page 19, les taches de couleurs pour les fleurs des bouquets d’une vendeuse sur le marché, l’effet de jungle naïve dans la serre, le blanc qui sépare une femme en train de poser de Rousseau qui prend les mesures pour bien montrer la distance d’interprétation entre sujet et artiste en page 71, le dessin en double page montrant l’activité effervescente dans la petite pièce principale de l’appartement parisien du peintre, etc.
Ainsi la narration visuelle tient le lecteur par la main pour qu’il considère la réalité pour partie avec le regard d’Henri Rousseau. Le scénariste commence par le présenter sous son jour le moins flatteur : un contrefacteur pas très futé, criblé de dettes, un citoyen peu conscient de ses responsabilités et incapable d’y faire face, un peintre n’ayant pas les pieds sur terre et dont la prétention d’artiste suscite la moquerie des adultes du fait de la naïveté de ses toiles. Au fil des témoignages, le lecteur assiste à des passages clé de la vie de l’artiste, par ordre chronologique, à l’exception de la première scène expliquant d’où provient le qualificatif de Douanier qui a fini par remplacer son prénom. Il découvre un homme issu d’un milieu prolétaire, obligé de devenir soldat car son père l’a inscrit d’autorité dans l’armée. Mais aussi un créateur persuadé de son talent et de la qualité de sa vision artistique, ayant côtoyé Alfred Jarry que l’on voit commencer à composer Père Ubu dans l’appartement de Rousseau, Pablo Picasso avec qui il discute, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin qui viennent manger chez lui, sans oublier Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre et sculpteur français dont il fut le voisin de palier.
En entamant une biographie d’un artiste célèbre et retenu par la postérité, le lecteur espère découvrir sa vie, les conditions de développement de son talent, et la réalisation de ses principales œuvres, ainsi que l’accueil qui leur a été réservé. Le scénariste donne satisfaction sur chacun de ces éléments, en procédant par exemples ou par échantillons, plutôt que de manière exhaustive, avec un choix très intelligent et pertinent. Il ne s’arrête pas là : dans la postface, Mathieu Siam écrit que qu’il était intrigué par deux choses concernant ce peintre. Tout d’abord le fait qu’on ne l’appelle pas le peintre Henri Rousseau, mais le Douanier Rousseau, sans compter que le scénariste lui-même travaille pour l’administration des douanes. Puis le fait qu’il est personnellement réceptif à sa peinture : ses toiles provoquent un premier effet déstabilisant conduisant parfois à l’hilarité. Ses personnages aux proportions incohérentes, ses perspectives improbables et ses motifs naïfs, évoquent un travail enfantin. Au cours de cette biographie, ces caractéristiques sont exposées, y compris les réactions hilares. Puis Siam va plus loin en exprimant l’effet que les œuvres du Douanier Rousseau produisent sur lui, ce qui lui parle et transforme sa vision personnelle du monde, le lecteur pouvant alors réagir en comparant ses propres réactions.
L’exercice de la biographie doit au moins satisfaire l’horizon d’attente comprenant le récit de la vie de l’artiste, un minimum de recul, et une narration visuelle en cohérence avec soit la vie du peintre, soit son œuvre, et, au mieux, proposer des passerelles entre les deux. Les deux auteurs réussissent parfaitement à tenir cette promesse implicite, et parviennent à faire mieux en transmettant ce qui leur parle, ce qui les touche dans les toiles du Douanier Rousseau avec clarté et sensibilité. Une belle réussite qui donne envie d’aller voir ou revoir une exposition consacrée à cet artiste.
J'ai vu que les avis précédents n'ont pas été tendres avec Ranxerox, et bien que je puisse comprendre que certains n'aiment pas, je trouve ça bien dommage.
Ranxerox (à l'origine "Ranx le zonard") est un classique sorti dans les débuts des années quatre-vingt. Cyborg créé à partir d'une célèbre marque d'imprimante et qui fait sa vie aux côtés de Lubna, une adolescente débridée.
Alors oui, pour rejoindre les autres, il ne faut pas s'attendre à un scénario exceptionnel. En revanche, si vous cherchez une BD captivante mêlant ultra violence, drogue et sexe, ainsi que des dessins à couper le souffle, n'hésitez pas à la lire.
Petite précision sur les dessins: les deux premières histoires sont en noir et blanc et les traits assez grossiers. Il faudra attendre la troisième histoire pour que le tracé de Liberatore s'affine et pouvoir enfin admirer ses paysages et ses personnages coloriés à la pastelle.
En tout cas, il s'agit pour moi d'un classique de la bande dessinée Cyberpunk, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Dark Blue + Atmospherics
Sans concession - Ce tome regroupe 2 histoires indépendantes, écrites par Warren Ellis. Atmospherics : dessins de Ken Meyer, initialement parue en noir & blanc, en 1996 dans les numéros 1 à 5 de l'anthologie Calibrations. L'histoire comprend 30 pages de bandes dessinées. L'histoire commence dans une salle d'interrogation, certainement dans un commissariat. Un individu non identifié interroge Bridget Rinehart, une femme. La scène se passe le 16 juillet 1996, dans une ville non identifiée, au Nevada ou dans l'Utah (cette précision n'est pas apportée non plus). Toute la scène est dessinée en vue subjective ; c'est à dire que le lecteur perçoit l'interrogatoire par les yeux de celui qui le mène. L'interrogateur précise que cette discussion a pour objet de déterminer ce qui s'est réellement passé. Les premiers échanges permettent d'établir que Rinehart et son interrogateur sont d'accord sur le fait qu'elle est la seule survivante d'un massacre qui a exterminé la population d'une petite ville dans le désert dénommée Helen. L'interrogateur indique que Rinehart a été témoin de mutilations effectuées par des extraterrestres sur la population et il souhaite savoir comment elle s'est enfuie de cette ville et pourquoi elle est la seule survivante. Warren Ellis a commencé sa carrière d'écrivain en 1990, en travaillant pour les magazines anglais Deadline et Judge Dredd. En 1994, il a commencé à travailler pour Marvel sur les séries Hellstrom, prince of lies, Doctor Doom 2099, Thor (Worldengine) et Wolverine (Wolverine: Not Dead Yet). Parallèlement à ces travaux pour l'un des 2 grands éditeurs de comics américains, il a continué à écrire des récits pour des éditeurs indépendants, dont il a conservé les droits de propriété intellectuelle. Et parmi ces récits, il a écrit aussi bien des séries longues que des histoires courtes dans des formats diverses et variés. Pour la précédente édition de 2002, Ellis avait rédigé une postface succincte qui est intégrée dans la présente édition. Il explique que l'idée lui est venu en écoutant les théories de Whitley Strieber (écrivain d'horreur, par exemple Wolfen, dieu ou diable ) sur les expérimentations que feraient les "visiteurs" sur les vaches. Il s'agit pour Ellis de se moquer des élucubrations de Strieber, tout en s'accaparant cette légende pour en faire quelque chose de plus sinistre. En 30 pages d'histoire, Ellis installe un face à face comme il sait bien le faire, sous la forme d'un interrogatoire. Bridget Rinehart et son interrogateur jouent au chat et à la souris sous les yeux du lecteur qui essaye de se faire son avis. Évidemment Ellis dispose de quelques munitions supplémentaires et le récit réserve plusieurs surprises. À la lecture des planches, il ne m'est pas possible de savoir si Meyer a ajouté la couleur a posteriori, ou si la première édition était en noir & blanc uniquement pour une question de coût d'impression. Il a réalisé ses illustrations principalement à l'aquarelle, en délimitant parfois les contours des silhouettes par le biais d'un trait violet. Il adopte un style réaliste avec quelques détails significatifs. Il est par exemple possible de compter les morceaux de carrelages derrière Rinehart dans la salle d'interrogatoire. Il a une tâche assez complexe pour rendre les illustrations vivantes dans la mesure où le dispositif narratif est très contraignant : quasiment un plan fixe pour les 2 tiers du récit, correspondant au regard de l'interrogateur qui fixe Rinehart assise sur sa chaise, de l'autre coté de la table. Il fait preuve d'assez d'inventivité dans les expressions de Rinehart et ses mouvements limités pour traduire sa tension et ses sautes d'humeur, et autres revirements. de temps à autre, une image ou une courte séquence vient montrer au lecteur la vision intérieure de Rinehart alors qu'elle se remémore une scène, ou la vision que donne l'interrogateur des événements. Meyer illustre les petits gris avec retenue, et les expérimentations ne sont pas montrées. Il n'y a qu'une image qui semble un peu trop enfantine : une pluie de scalpels dessinée de manière trop littérale. Au fil de cet interrogatoire, Ellis bâtit un suspense psychologique qui n'a rien de binaire pour raconter une histoire d'horreur, avec une chute inattendue. Les qualités de l'illustrateur évitent au récit de ressembler à une succession de cases avec uniquement des têtes en train de parler, défi pourtant audacieux au vu du dispositif narratif très contraignant. - Dark Blue : dessins sont en noir & blanc, réalisés par Jacen Burrows. Cette histoire comprend 60 pages. Dans le sous-sol d'un commissariat, dans la cellule d'interrogation la plus éloignée, l'inspecteur Frank Christchurch s'apprête à appliquer le troisième degré à un suspect, avec une agressivité peu commune (il lui promet de lui arracher le sexe pour lui mettre dans l'arrière train). À l'étage, l'inspectrice Deborah Thorogood pénètre dans le bureau du lieutenant Lou Abbey pour s'enquérir de son partenaire Frank. Elle dérange Lou en train de s'injecter un fix dans le bras. Lorsqu'elle arrive dans la cellule d'interrogation, elle trouve le prévenu torse nu, à terre, toujours ligoté à sa chaise, avec du sang partout, et Frank s'apprêtant à le tabasser avec la crosse de son arme de service. Elle est obligée de le frapper pour le ramener à la raison. Frank se fait passer un savon par Lou Abbey, puis rentre chez lui. En chemin il fait l'expérience déroutante de passer au travers d'un piéton. de retour chez lui, dans son fauteuil, il se souvient de la scène de carnage indescriptible qui l'attendait alors qu'il poursuivait Trent Wayman, criminel notoire, et dealer d'une drogue appelée LD50. Dans la postface, Warren Ellis explique que l'idée de base de ce récit lui est venue dans les années 1990 en lisant des écrits de Terrence McKenna relatant ses expériences de prise de drogues, en particulier celles contenant de la diméthyltryptamine (DMT, une substance psychotrope puissante). Ellis plonge d'entrée de jeu le lecteur dans le quotidien d'un inspecteur de police très intense, obsédé par la traque et la capture de Wayman dont une séquence montre l'horreur de ses actions (cadavres mutilés et éventrés). Burrows dessine tout avec une seule épaisseur de trait pour délimiter les contours de chaque forme. Dans cette première collaboration avec Ellis, il sait déjà transcrire l'intensité du comportement de Christchurch, dans son langage corporel et les expressions de son visage. Voilà un individu sur les nerfs, tendu, prêt à craquer, prêt à recourir à la violence pour atteindre son but. L'impact de ce récit doit beaucoup à Burrows (pourtant pas toujours convaincant dans ses collaborations avec Ellis) qui dispose de 2 atouts majeurs. le premier réside dans sa capacité à retranscrire la profondeur de champ. Burrows utilise des perspectives simples pour montrer au lecteur la disposition de l'open-space au commissariat, ou du dénuement de la pièce unique de l'appartement de Christchurch. Ces mêmes perspectives rendent admirablement compte de la largeur des voies, et des espaces des rues. le deuxième atout de Burrows est qu'il dessine avec le même premier degré tout les éléments du scénario, y compris les plus immondes. Il dépeint les éventrations avec un sens du gore mariant la violence de l'arrachement des membres, avec un coté un peu simpliste qui introduit un parfum d'effets spéciaux bon marché, vite dissipé quand le lecteur prend conscience de la présence de crochets de boucher. Cette façon de dessiner confère également une force de conviction déconcertante aux hallucinations provoquées par la drogue LD50. Warren Ellis propose un récit intense et viscéral dans lequel le personnage principal a les nerfs à fleur de peau. C'est brutal et obsessionnel avec une dose de psychotrope. C'est intense, et pas forcément très profond, c'est efficace comme une nouvelle rapide qui va directement à l'essentiel. Comme pour les théories de Whitley Strieber dans Atmospherics , le lecteur a l'impression qu'Ellis se sert de l'idée de McKenna, comme d'une hypothèse farfelue juste bonne à donner lieu à un divertissement brutal. Il ne faut donc pas s'attendre à une analyse psychologique fouillée du personnage principal. Par contre, le lecteur aura le plaisir d'être surpris par plusieurs retournements de situation, ainsi qu'une attitude butée de Christchurch qui ne faiblit pas du début jusqu'à la fin. Warren Ellis ne développe pas d'idée révolutionnaire, mais il construit un suspense très prenant, avec des dialogues bien dosés, et en laissant (comme à son habitude) de la place pour des séquences visuelles quasi muettes qui permettent au lecteur de se plonger dans l'atmosphère développée par les dessins. Cette première collaboration entre Ellis et Burrows s'avère très réussie, avec un récit tendu invitant à suivre un individu sur de son bon droit, pour qui la réalité se dérobe par moment, dans des visuels bien conçus, à défaut d'être sophistiqués.
Carcajou
Un chouette western. Un album sur ma pile à lire depuis plusieurs semaines, j'ai profité de ce dimanche ensoleillé pour m'y plonger. Le Canada, 1895, la petite ville de Sinnergulch s'apprête à vivre une révolution, celle de l'or noir. Une révolution qui va mettre à mal cette bourgade. Le carcajou, également connu sous le nom de glouton ou de wolverine en anglais, est un animal redoutable, solitaire et farouche, des traits de caractère que le sang-mêlé Gus Carcajou, il est à moitié Nakoda, est pourvu aussi. D'autres personnages possèdent aussi des traits de caractère de l'animal figurant dans leur nom de famille : le rusé homme d'affaires Jay Foxton, la force et la puissance pour le shérif Linus Kodiak et la vivacité et l'indépendance pour Linda Squirrel, la responsable du cabaret. Ils jouent parfaitement leur rôle. Eldiablo propose un récit dur, violent et très bien construit auquel il glisse avec modération quelques passages proches du burlesque, un ensemble qui fonctionne à merveille. Une lecture que je n'ai pu lâcher avant la dernière planche, surtout ne pas la regarder pour ne pas gâcher la conclusion de ce récit captivant. C'est la partie graphique qui a repoussé ma lecture, pas le genre qui me met des étoiles dans les yeux de prime à bord. Je dois avouer qu'à force de tourner les pages, je lui ai trouvé des qualités. Des personnages qui ont des gueules reconnaissables au premier regard, un coup de crayon gras, expressif avec beaucoup de charme. Les couleurs sont très belles, une petite partie en noir et blanc pour plonger dans le passé de nos personnages. Une mise en scène réussie. De l'excellent travail. Un très bon western que je recommande. Coup de cœur. "La terre ne t'appartient pas, tu le sais. C'est nous qui lui appartenons."
Les Petites Reines
Oh, c'est génial comme BD ça ! Une BD inspirante pour des jeunes filles qui sont victimes de harcèlement sur leur physique, inspirant et surtout riches en sujet pour des jeunes qui la liront ! C'est avant tout le récit de trois jeunes femmes qui sont élues "boudin de l'année" par un type au collège qui est clairement décrit comme un connard, et qui décident de voyager jusqu'à Paris, chacune pour une autre raison. Si le début du récit est bien fait et que le début du trajet m'a intéressé de loin, bien vite j'ai été plus pris au jeu que je ne pensais parce que les autrices ont décidées de mettre en scène divers sujets qui sont d'actualités, liés à ce voyage et plutôt pertinent. En vrac, j'ai trouvé la question du féminisme, l'apprentissage de la philo, la mise en perspective d'internet et de la vraie vie (vraiment bien retranscrit) et surtout un apprentissage de la maturité, les jeunes filles découvrant que leurs belles idées de ce qu'il se passerait une fois arrivé peut être mis à mal face à la réalité. Les gens ne se comportent pas tous comme on s'y attendait, et c'est tant mieux. Parce qu'avec la distance et la méconnaissance, on peut être amené à faire des choses qu'on regrettera ensuite ! Et internet est un bon exemple de ce que les gens peuvent devenir lorsqu'il n'y a plus de conséquences directes. Le tout est servi par le dessin mignon et coloré de Magali Le Huche que je ne connais pas du tout mais qui me plait bien. Il y a ce qu'il faut de texte et de dessin pour toujours avoir une lecture fluide, malgré la quantité de pages. Le travail d'adaptation est remarquable, je n'ai pas du tout senti le poids de l’œuvre originale ! Il y a bien quelques petits défauts de ci, de là : l'adolescente qui tombe amoureuse du gars de 26 ans, je comprends, mais la réciproque, on attendra, hein ? Pareil sur Mireille qui sort parfois des tirades que je trouve très matures pour une fille au collège. Mais bon, c'est parce que sa mère est prof de philo, on va dire qu'elle l'a bien éduquée ! De la même façon, il n'y a pas vraiment le poids de la route à vélo qui est retranscrit, et pour avoir fait des vacances à vélo je peux vous dire que la caravane tirée si facilement par des collégiennes, j'y crois franchement moyen. Mais ces défauts sont imputables à un récit jeunesse qui ne s'embarrasse parfois pas du réalisme pour pouvoir présenter son récit, qui lui est excellent. Le message est louable, l'intention parfaitement exécutée, les considérations tombent juste et le final est tout à fait satisfaisant. Dans un monde où la violence d'internet déborde bien trop dans les vies de tout le monde, chaque jour, il est plaisant de lire une BD ramener un peu tout ça dans le monde réel et montrer que, motivée, des jeunes femmes peuvent briser les clichés. Honnêtement, je ne m'attendais pas à aimer autant, mais j'en suis ravi !
Iron Devil
Sans entrave - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les différents chapitres de Iron Devil, ainsi qu'un épilogue intitulé Busted in Oklahoma, tous écrits, dessinés et encrés par Frank Thorne (1930-2021) qui a également appliqué des nuances d'ocre, pour une forme de bichromie. La première édition de ces pages date de 1994/1995. Le présent recueil commence par une introduction de Ryder Windham évoquant les recueils des histoires de Thorne publiés par Eros Comix, la branche coquine de l'éditeur Fantagraphics, ainsi que la volonté de l'auteur de réaliser une histoire vraiment pornographique. Il contient également un texte d'une page écrit par Thorne contextualisant la réalisation de l'épilogue, à la suite d'une saisie de comics dans un libraire spécialisé de l'Oklahoma. Il se termine avec une présentation des héroïnes de l'auteur, à raison d'une par page : Red Sonja, Ghita of Alizarr, Lann, Ribit. La déesse s'avance vers son auditoire invisible, nue sous son immense manteau de plumes et d'écailles. Elle semble surprise que son interlocuteur la connaisse. Elle se plaint du nombre important de déités dans le royaume de l'oubli. L'autre lui rend hommage, et lui demande si en contrepartie de cette politesse, il pourrait voir ses célèbres seins. Elle indique qu'ils sont toujours magnifiques et elle se tourne pour accéder à la demande. Elle ajoute que seules deux filles d'Éros ont bénéficié d'une telle paire Fey Brith, une nouvelle fille dans la maison close Iron Devil dans une lointaine antiquité, et Tristi Joie, une débutante dans la meilleure maison close de l'ouest de Manhattan. En ce qui concerne la première, sa mère ou une grand-mère vient la vendre à la ville, au temple de Pharos. Fey se trouve nue devant les personnes assemblées qui commencent à la toucher, à soupeser ses seins, la tenancière souhaitant savoir à quel prix elle peut acheter cette vierge. La vieille répond de manière poétique et mystique ce qui met la puce à l'oreille à l'acheteuse. Pendant ce temps-là, les autres en profitent, se faisant sucer, ou l'enfilant. Finalement l'affaire est conclue. À Manhattan, la tenancière présente la maison à Tristi Joie, ses pensionnaires, la statue achetée dans un bazar, d'un satyre doté d'un énorme sexe. Elle continue : Prof veut voir la nouvelle venue d'Akron. Dans la chambre numéro six, le professeur d'histoire antique est couché dans un cercueil et il a déj une énorme érection. Tristi ne perd pas de temps pour s'occuper de lui, en le rejoignant dans le cercueil. Il remarque tout de suite sa paire de seins, ainsi que l'amulette qu'elle porte autour du cou, avec le symbole d'un ancien culte pharaonique de la mort. Elle le chevauche sans trop prêter d'attention à ses propos. Un prêtre du temple est convoqué à l'établissement Iron Devil pour administrer la bénédiction inaugurale à Brith. La cérémonie commence sur une note équivoque. Le prêtre n'arrête pas d'éternuer. Le nain qui l'assiste comprend rapidement que c'est le parfum qu'utilise Fey pour sa toison qui provoque cette réaction allergique. Il la nettoie en conséquence. La cérémonie peut reprendre, mais Fey semble refuser de répéter les paroles du rite. Le nain explique au prêtre qu'elle est sourde. Il continue, et agenouillée nue devant lui, elle réalise une fellation avec un doigté extraordinaire. L'introduction ne plaisante pas quand elle établit qu'il s'agit d'un ouvrage pornographique : ça fornique à tour de bras, avec un répit réduit au strict minimum pour assurer la transition d'une scène à l'autre, qu'il s'agisse du fil narratif dans l'antiquité, ou de celui dans les années 1990. Frank Thorne ne fait pas les choses à moitié. Tout commence avec la magnifique poitrine dénudée de la déesse, et dès la page trois Fey se fait enfiler avec un dessin explicite pas encore un gros plan, alors que dans la case en vis-à-vis Tristi réalise une fellation goulue en plan rapproché. Le lecteur tourne la page et il peut la voir se faire tripoter, puis pénétrer par derrière, alors qu'elle réalise une autre fellation. Le nain y va avec plusieurs doigts pour explorer sa cavité et en enlever le parfum. Les pratiques se diversifient : double pénétration, sodomie, intromission d'objets, zoophilie dès la page 22, urologie en page 31, sexe masculin surdimensionné, sexe en groupe, accouplement avec un centaure, etc. Il semble que seule la nécrophilie ne soit pas de la partie. Tous ces accouplements et pénétrations diverses se concentrent sur les deux héroïnes qui s'avèrent capables de tout accepter avec un consentement tacite jamais démenti. Même s'il n'est pas bégueule, le lecteur perçoit cette accumulation de relations comme une jouissance sans entrave, sans limite, avec une volonté de débauche physique sans frein. À l'opposé de la pudibonderie régnant en maître dans les les comics américains, où il est possible de montrer les pires blessures ouvertes, les pires sévices sadiques, mais pas un téton, le créateur représente frontalement tous les actes décrits. Il a bien sûr recours à une exagération relevant des conventions du genre pornographique : femmes toujours prêtes et consentantes avec une plastique plutôt callipyge que filiforme, hommes avec des sexes énormes et des érections à toute épreuve, toison savamment taillée pour les uns comme pour les autres. Il utilise des gros plans sur le sexe féminin, comme sur le sexe masculin, et sur les pénétrations : il s'agit bien d'un registre pornographique assumé. Il y a de temps à autre un relent de douleur, de masochisme, par exemple avec le sexe énorme du centaure, et d'acte contre nature, avec l'urologie. Pour autant, ces séquences n'ont pas pour enjeu d'avilir la partenaire féminine, de la soumettre, ou de l'humilier. Celle-ci, Fey comme Tristi, est toujours partante, toujours en train de prendre du plaisir, et satisfaite par les sensations, sans pour autant manifester de signe de jouissance ou de climax. L'homme prend son plaisir, sans pour autant être à la hauteur, sans parvenir à combler sa partenaire qui elle est très active, mais ne prenant l'initiative qu'exceptionnellement. Une fois qu'il s'est accoutumé aux caractéristiques narratives très prononcées, le lecteur peut faire l'effort nécessaire pour se concentrer sur l'intrigue. Celle-ci est étrange : elle permet à l'auteur de passer d'une scène de rapport sexuel à la suivante, tout en développant un enjeu qui apparaît dans la deuxième partie de cette histoire, intitulée Devil's angel, mais constituant en fait la suite directe sans solution de continuité avec la première, le passage de l'une à l'autre n'étant même pas indiqué dans la présente édition. C'est étrange d'avoir conscience de l'enfilade de scènes cochonnes, et en même temps d'une trame ténue en filigrane, pas uniquement prétexte à se faire succéder les actes sexuels, mais pas assez solide pour devenir une histoire consistante. De fait, le lecteur venu pour se rincer l'œil en a pour son argent en mises en scène inventives et en parties de jambes en l'air, tout en ressentant une forme de décalage, presque un malaise. Il n'y a pas de sentiment, pas d'émotion, même pas de la lubricité, plutôt une acceptation débarrassée de toute hypocrisie du plaisir de la chair. Puis, tous et toutes aiment ça, le font avec envie et plaisir, avec souvent le sourire, mais pas forcément avec contentement. L'auteur montre l'acte sexuel comme allant de soi dans toutes ses formes (ou presque), et toute forme de répression, de normalisation vers un conformisme ou même d'absence de participation comme étant suspect. C'est une ode à la diversité des pratiques, et une condamnation de toute intervention, quelle que soit sa forme, qui aurait pour but d'empêcher de jouir sans entrave, de restreindre le degré de liberté dans cette activité. Dans l'introduction, Windham explique que les numéros de Iron Angel ont été saisis dans une librairie spécialisée de comics, et ont servi de prétexte pour mettre en accusation son propriétaire. En réaction, le fond de défense pour les comics lui est venu en aide, et Frank Thorne a réalisé les 26 pages de Busted in Oklahoma, qui constitue une satire de la répression sur les pratiques sexuelles. Par rapport au récit principal, il introduit l'exagération comique, l'outrance de comportements de la brigade des bonnes mœurs, et il se lâche tout autant sur les pratiques sexuelles. Celle-ci est caricaturée sous la forme d'une petite troupe de frustrés arborant un insigne qui fait penser à une croix gammée et au régime du troisième Reich, se déplaçant en tank jusqu'au lieu du spectacle incriminé. Ils observent alors une joyeuse troupe dans une représentation salée et pornographique, comprenant un individu habillé en sorcier, ressemblant à Thorne lui-même, un diable doté d'un sexe de plus d'un mètre de long, une demoiselle aux allures de fillettes de dix ans, et bien sûr les héroïnes de l'auteur toutes aussi chaudes et participatives. Parmi les spectateurs se trouvent un duo peu commun : Oscar Wilde (1854-1900) et Aubrey Beardsley (1872-1898). La farce est énorme, mais en même temps ravageuse contre les censeurs, et à nouveau une ode à la liberté des mœurs, sans contrainte, pour les adultes. La charge est sans nuance, l'humour est en dessous de la ceinture ridiculisant à outrance les prudes et les coincés, en restant dans le genre pornographique. Quelles que soient les convictions du lecteur, il ne lui est pas possible de résister à la verve de l'auteur, à sa bonne humeur, à sa force vitale, à son ode à la liberté d'expression. Ce recueil ne peut pas être au goût de tout le monde, et pas simplement du fait de son caractère pornographique débridé. On peut ne pas aimer l'aspect des dessins : traits de contour fins et secs, et aplats de noir arrondis et esthétiques, décors allant de détaillés à inexistants. On peut ne pas aimer la représentation de la femme en personne toujours prête et consentante pour le plaisir masculin, comme on peut aussi ne pas aimer tous ces individus de sexe mâle focalisés sur l'assouvissement de leur pulsion sexuelle par l'éjaculation. Il est aussi possible de voir ce conte pour adulte comme une métaphore de l'exigence de liberté et le refus de toute forme de restriction des libertés de l'individu, une exigence qui ne souffre pas le compromis. De ce point de vue, c'est une grande réussite mettant en scène l'intransigeance absolue de Frank Thorme concernant sa liberté individuelle.
La Route
J’ai moi aussi beaucoup été marqué par le roman de Cormack McCarthy, mais aussi par le film sorti en 2009. J’étais donc impatient de découvrir cette adaptation de Manu Larcenet, dont j’avais adoré Le Rapport de Brodeck, une autre BD basée sur un roman. Et je ressors satisfait de ma lecture. On retrouve les moments clés de l’histoire : les rencontres avec les gangs cannibales, la découverte de la cache remplie de provisions, le monsieur qui vole le chariot. L’adaptation est réussie, et mon avis se rapproche beaucoup de mon avis sur Le Rapport de Brodeck : la narration est légère et souvent contemplative, les dialogues se font discrets, et à ce titre l’auteur évite les lourdeurs parfois associées à ce genre d’exercice un peu casse gueule. Après, pour le bénéfice de celles et ceux qui ne connaissent pas l’œuvre originale (voir l’avis de Jeannette), il faut quand même signaler la noirceur absolue du récit, qui ne laisse aucune place à l’espoir. Si vous lisez pour vous divertir, rêver, vous évader, alors « La route » risque de vous déprimer. J’ai personnellement attendu le « bon » moment pour la lire. Un grand bravo à l’auteur.
Welcome to Hope
Welcome to Hope est un peu à la BD ce qu'est un Snatch ou un Pulp fiction au 9ème art : un univers déjanté et glauque ou se croisent des personnages tarantinesques sans foi ni loi. Il n'y en a vraiment pas un ou une pour rattraper l'autre... J'ai dévoré ainsi d'une seule traite ce triptyque dont l'histoire se déroule dans un trou perdu du Kansas et où les paris autour des combats de chiens sont les seuls événements qui égaient la triste vie des péquenauds du coin. L'espoir promis ici par la ville de Hope, bien qu'hypothétique, résonne ici surtout dans l'histoire des personnages jalonnant la série : un joueur de poker qui a tout perdu suite à une partie de jambes en l'air avec la femme d'un de ses compagnons de table, un mécano secrètement épris d'une belle blonde ou encore une serveuse qui ne rêve que de quitter cette ville de paysans. Bien que l'histoire soit très fluide et entremêle habilement les arcs narratifs de chaque personnage, j'ai tout de même été un peu déçu par la fin qui, si elle reste surprenante et m'a décroché un sourire, s'avère trop brutale à mon goût. Au niveau du dessin, malgré quelques proportions de visages et de personnages qui parfois m'ont dérangé, cela reste assez classique et agréable à l’œil. Rien d'exceptionnel ou de très original de la part des auteurs toutefois hormis peut-être ces très belles couvertures jouant parfaitement entre ombres et lumière. Une belle découverte (grâce aux bonnes note de Bdthèque :)). Originalité - Histoire : 8/10 Dessin - Mise en couleurs : 7/10 NOTE GLOBALE : 15/20
Batman - Un long Halloween
Un des meilleurs comics sur Batman que j'ai lus jusqu'à présent. Si en plus, on le resitue dans la période de sa sortie (1996), il est impossible de ne pas qualifier cette œuvre de culte. Elle amène ainsi tous les codes de la série avec une enquête sombre et très bien écrite sur fond de guerre intestine entre deux grandes familles de la pègre de Gotham : les Falcone et les Maroni. Harvey Dent constitue également l'un des personnages centraux de cette histoire avec Batman et le capitaine de police Gordon et on suit avec un plaisir non dissimulé sa lente descente vers la folie qui l'amènera à devenir "Double face". La plupart des autres "méchants" de l'univers de Batman sont également présents : Catwoman, le joker, l'homme mystère, Julian Day, Poison Ivy, etc... mais leur introduction reste bien amenée et cohérente avec l'histoire d'ensemble. La chute finale, assez ouverte, conclut plutôt bien l'intrigue et laisse place à l'imagination du lecteur quant à l'identité réelle du tueur en série Holiday. Côté dessin, Tim Sale croque les personnages de la série de l'homme "Chauve-souris" de très belle manière (mention spéciale à la dentition du Joker!) et avec un jeu d'ombres et de couleurs très franches mettant en valeur les décors grandioses de bon nombres de scènes. Certaines pages pleines (au moins deux par chapitre) méritent ainsi que le lecteur s'y attarde pour contempler tout le savoir faire du dessinateur dans le découpage des différentes scènes d'action. Si on ajoute à cela, que j'ai eu entre les mains la très belle intégrale éditée par Black label en 2022 et comportant de nombreux bonus tels que des entretiens avec Christopher Nolan (qui s'est fortement inspiré de l'univers de cette œuvre pour sa série the dark knight, rien que ça...) ou des croquis et dessins de Tim Sale, vous comprendrez pourquoi j'ai été totalement conquis. Un ouvrage que tout fan de Batman doit posséder. Originalité - Histoire : 9/10 Dessin - Mise en couleurs : 9/10 NOTE GLOBALE : 18/20
Flamme d'Argent
Si Cuvelier est essentiellement connu pour la série Corentin ou pour Epoxy, sa carrière ne s’est pas limitée à cela. Flamme d’Argent met en scène une sorte de Robin des Bois au 11e siècle qui été entre la France, l’Espagne et la terre sainte. La particularité des histoires est qu’elles ne comptent que 30 planches mais l’habileté de Greg fait que la lecture de s’en ressent pas et que l’on ne se dit pas qu’il aurait fallu atteindre les fameuses 46 planches de l’époque. Le dessin réaliste de Cuvelier est toujours superbe, bien moins figé que celui d’un Jacques Martin par exemple. Voilà une série d’aventure de facture très classique comme on pouvait les lire dans le journal Tintin des années 60. Malheureusement la série s’est arrêtée nette au bout de trois histoires et c’est bien dommage car ces aventures ont somme toute bien vieilli.
Les Frontières du douanier Rousseau
La simplicité leur est insupportable. - Ce tome contient une biographie partielle du douanier Rousseau, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, et par Thibaut Lambert pour les illustrations et les couleurs. La première édition date de 2022. Il comporte cent-huit pages de bande dessinée, ainsi qu’une postface de sept pages avec illustrations, dans laquelle le scénariste explique la genèse du projet, sa motivation et ses objectifs ainsi que ceux du dessinateur. Palais de Justice de Paris, le 9 janvier 1909. Il neige et un homme en costume avec un chapeau, une canne et une sacoche court pour y entrer. Il glisse sur les marches et perd l’équilibre. La sacoche vole dans les airs, s’ouvre en tombe et les papiers s’éparpillent. L’écrivain Castel reprend juste sa sacoche, sans prendre le temps de ramasser ses documents, même pas ceux que lui tendent des passants. Il pénètre enfin dans la salle d’audience et prend place à côté de du journaliste Rassat. Les deux hommes font connaissance. Rassat, journaliste au Petit Quotidien demande à l’écrivain ce qu’il vient faire dans un jugement de faits divers, car on n’est pas dans un café de Montparnasse ici. La veille au soir dans tous les cercles littéraires, on ne parlait que de ce procès. Il paraît que le peintre Rousseau est une curiosité à entendre et qu’il y a bien matière à faire un bel article. Ce peintre est fantasque. Le juge fait entrer l’accusé : Henri Rousseau. Il demande au greffier de procéder au rappel des chefs d’accusation et des faits établis la veille. Monsieur Henri Julien Félix Rousseau, retraité de l’Octroi de Paris, est accusé de faux et usage de faux. Messieurs les jurés, la cour a établi hier que Monsieur Sauvage, commis de 3ème classe à la banque de France, déclara à Monsieur Rousseau avoir été victime d’usurpateurs. Il lui demanda de l’aide pour récupérer son argent. Monsieur Rousseau n’y vit pas d’inconvénient. Sur les instructions précises du banquier véreux, Rousseau réalisa de faux chèques. Le 9 novembre 1907, Rousseau se présenta à la succursale de la banque de France de Meaux, où le caissier lui remis 21 billets de 1.000 francs correspondants au montant des faux chèques. Il donna les billets à Sauvaget qui lui offrit 1.000 francs pour le service rendu. Le juge demande à l’accusé s’il reconnaît les faits. Rousseau demande : lesquels ? Les chèques, le juge lui indique que ce sont des faux, mais pour le peintre ils étaient vrais, voilà tout. Il veut bien reconnaître tout ce qui a été dit, mais ce qui lui paraît grave, c’est de ne pas pouvoir finir sa toile en cours. Son avocat reformule : ce que son client veut dire, c’est qu’il comprend la gravité des actes reprochés, mais qu’il n’en est pas pour autant responsable. Il est lui aussi une victime de ce monsieur Sauvaget. Rousseau reprend : il est bien une victime. Mais après avoir réfléchi toute la nuit, il croit qu’il est possible d’arranger tout cela rapidement : on le libère et il fera un grand portrait de la dame du juge. L’exercice de la biographie en bande dessinée nécessite de faire des choix : plutôt une construction chronologique ou plutôt une construction thématique, plutôt une histoire à la première personne ou plutôt des témoignages présentant des facettes différentes du sujet. Les auteurs parviennent à intégrer ces différentes approches en situant le temps présent de la biographie en 1909, lors du procès d’Henri Rousseau (1844-1910), alors âgé de soixante-cinq ans. À la prise de contact, voici donc une bande dessinée de prétoire : avocats, juge et témoins évoquent la vie du douanier Rousseau et celui-ci les interrompt par des commentaires décalés. D’un côté, cela donne un cadre au récit et constitue un dispositif propice à la prise de recul puisque chaque intervenant commente avec un jugement de valeur apporté par les années écoulées, ou sur la base d’un point de vue découlant de leur fonction, l’accusation, la défense, la gestion du procès. D’un autre côté, ce n’est pas un cadeau pour le dessinateur qui se retrouve avec des scènes très statiques essentiellement composées d’individus en train de parler tout en conservant une posture, à l’exception d’Henri Rousseau montrant plus naturellement ses émotions. Thibault Lambert réalise des dessins à l’aquarelle, sans trait de contour encré (sauf pour quelques nez et quelques mentons), en couleur directe. Il a opté pour une nuance chromatique d’ambiance appliquée aux séquences de procès, entre acajou, brique et terre de Sienne, déclinée en teintes plus ou moins foncées en fonction de l’éclairage. Cela apporte une forme de monotonie, faisant ressortir que ce n’est pas un environnement propice à l’épanouissement de l’artiste jugé, à l’expression de sa créativité. L’expressivité des visages transmet bien l’état d’esprit des intervenants, entre énervement, moquerie, amusement, ou incompréhension. Chaque personne en train de parler ou d’écouter adopte une position en cohérence avec ses propos ou la manière dont il les reçoit. L’artiste parvient à apporter du rythme et du mouvement avec le langage corporel et les cadrages, dans ces suites de plans poitrine et plans taille d’individus en train de parler. Dès qu’une personne apporte son témoignage, la bande dessinée passe en couleurs, toujours en couleur directe, majoritairement avec des teintes pastel. La peinture de Lambert comprend une forme de simplification des traits des visages, des silhouettes, des éléments de décors, sans pour autant essayer de singer les caractéristiques de la peinture du douanier Rousseau. Il utilise l’aquarelle pour évoquer l’ambiance lumineuse, rendre compte des formes, jouer avec les taches de couleurs, et à deux reprises opérer un glissement vers une toile de Rousseau, comme si la perception du peintre s’imposait à la réalité pour la transformer et entraîner le lecteur dans sa vision intérieure subjective entièrement modelée par sa sensibilité. Les séquences de témoignage apportent une forte variété visuelle de lieux et de personnages : les douaniers attendant sur le quai d’un port qu’un navire se présente, les collègues de Rousseau lui faisant un canular dans un cimetière de nuit, la visite d’une grande serre tropicale avec quelques animaux en cage, une vision de Paris et de la tour Eiffel, un été dans la campagne près de Laval, un atelier de ferblantier, un cabinet de notaire, un champ de tournesols (avec un clin d’œil à Vincent Van Gogh en page 46), une cellule de prison bien grise, l’appartement de Rousseau à Paris avec la petite cour en bas d’immeuble, et à trois reprises une source d’inspiration du peintre. D’un côté, le rendu à l’aquarelle apporte une forme d’unité visuelle à l’œuvre. De l’autre côté, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur par une composition ou l’agencement des couleurs : le dessin en pleine planche essentiellement blanche en page 15 alors que Rousseau entame une esquisse, les ombres chinoises des troncs dénudés de nuit dans le cimetière en page 19, les taches de couleurs pour les fleurs des bouquets d’une vendeuse sur le marché, l’effet de jungle naïve dans la serre, le blanc qui sépare une femme en train de poser de Rousseau qui prend les mesures pour bien montrer la distance d’interprétation entre sujet et artiste en page 71, le dessin en double page montrant l’activité effervescente dans la petite pièce principale de l’appartement parisien du peintre, etc. Ainsi la narration visuelle tient le lecteur par la main pour qu’il considère la réalité pour partie avec le regard d’Henri Rousseau. Le scénariste commence par le présenter sous son jour le moins flatteur : un contrefacteur pas très futé, criblé de dettes, un citoyen peu conscient de ses responsabilités et incapable d’y faire face, un peintre n’ayant pas les pieds sur terre et dont la prétention d’artiste suscite la moquerie des adultes du fait de la naïveté de ses toiles. Au fil des témoignages, le lecteur assiste à des passages clé de la vie de l’artiste, par ordre chronologique, à l’exception de la première scène expliquant d’où provient le qualificatif de Douanier qui a fini par remplacer son prénom. Il découvre un homme issu d’un milieu prolétaire, obligé de devenir soldat car son père l’a inscrit d’autorité dans l’armée. Mais aussi un créateur persuadé de son talent et de la qualité de sa vision artistique, ayant côtoyé Alfred Jarry que l’on voit commencer à composer Père Ubu dans l’appartement de Rousseau, Pablo Picasso avec qui il discute, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin qui viennent manger chez lui, sans oublier Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre et sculpteur français dont il fut le voisin de palier. En entamant une biographie d’un artiste célèbre et retenu par la postérité, le lecteur espère découvrir sa vie, les conditions de développement de son talent, et la réalisation de ses principales œuvres, ainsi que l’accueil qui leur a été réservé. Le scénariste donne satisfaction sur chacun de ces éléments, en procédant par exemples ou par échantillons, plutôt que de manière exhaustive, avec un choix très intelligent et pertinent. Il ne s’arrête pas là : dans la postface, Mathieu Siam écrit que qu’il était intrigué par deux choses concernant ce peintre. Tout d’abord le fait qu’on ne l’appelle pas le peintre Henri Rousseau, mais le Douanier Rousseau, sans compter que le scénariste lui-même travaille pour l’administration des douanes. Puis le fait qu’il est personnellement réceptif à sa peinture : ses toiles provoquent un premier effet déstabilisant conduisant parfois à l’hilarité. Ses personnages aux proportions incohérentes, ses perspectives improbables et ses motifs naïfs, évoquent un travail enfantin. Au cours de cette biographie, ces caractéristiques sont exposées, y compris les réactions hilares. Puis Siam va plus loin en exprimant l’effet que les œuvres du Douanier Rousseau produisent sur lui, ce qui lui parle et transforme sa vision personnelle du monde, le lecteur pouvant alors réagir en comparant ses propres réactions. L’exercice de la biographie doit au moins satisfaire l’horizon d’attente comprenant le récit de la vie de l’artiste, un minimum de recul, et une narration visuelle en cohérence avec soit la vie du peintre, soit son œuvre, et, au mieux, proposer des passerelles entre les deux. Les deux auteurs réussissent parfaitement à tenir cette promesse implicite, et parviennent à faire mieux en transmettant ce qui leur parle, ce qui les touche dans les toiles du Douanier Rousseau avec clarté et sensibilité. Une belle réussite qui donne envie d’aller voir ou revoir une exposition consacrée à cet artiste.
Ranxerox
J'ai vu que les avis précédents n'ont pas été tendres avec Ranxerox, et bien que je puisse comprendre que certains n'aiment pas, je trouve ça bien dommage. Ranxerox (à l'origine "Ranx le zonard") est un classique sorti dans les débuts des années quatre-vingt. Cyborg créé à partir d'une célèbre marque d'imprimante et qui fait sa vie aux côtés de Lubna, une adolescente débridée. Alors oui, pour rejoindre les autres, il ne faut pas s'attendre à un scénario exceptionnel. En revanche, si vous cherchez une BD captivante mêlant ultra violence, drogue et sexe, ainsi que des dessins à couper le souffle, n'hésitez pas à la lire. Petite précision sur les dessins: les deux premières histoires sont en noir et blanc et les traits assez grossiers. Il faudra attendre la troisième histoire pour que le tracé de Liberatore s'affine et pouvoir enfin admirer ses paysages et ses personnages coloriés à la pastelle. En tout cas, il s'agit pour moi d'un classique de la bande dessinée Cyberpunk, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.