Les derniers avis (39907 avis)

Couverture de la série La Grippe Coloniale
La Grippe Coloniale

J'aime beaucoup le travail d'Appollo. Cette série ne va pas aller à contre-courant de mon attirance pour ses histoires. Le retour à la vie civile de ce quator Frères d'armes dans le contexte réunionnais de 1919 est une vraie réussite. L'exploitation de la terrible grippe qui a ravagé le monde en 1919 et 1920 est assez rare. Appollo l'introduit dans l'environnement très particulier de la Réunion avec sa variété ethnique et sa très grande mixité sociale. La grippe remet tout à plat. Les conventions peuvent exploser, le riche n'est pas protégé par sa fortune et le Blanc par sa couleur de peau. C'est souvent piquant et drôle agrémenté d'un vocabulaire créole très fleuri. La connaissance de l'île des deux auteurs donne un petit côté reportage exotique et historique très plaisant. Le graphisme de Huo est une découverte. Son style qui tend à la caricature humoristique satirique soutient très bien le récit. Une lecture très agréable : 3/5

10/08/2024 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Frontier
Frontier

C'est un peu vrai ce que beaucoup de gens disent : ces personnages tout rondouillards aux allures de manga pour jeune public constituent quand même un sacré obstacle, ce qui, soit dit en passant, ne m'a pas empêché de faire l'acquisition de l'ouvrage. Parce que ça a malgré tout l'air bien cette grosse BD de SF bien cossue, avec cette foule de détails, son univers riche... Hé bé oui ! Ca fonctionne à fond. Je n'ai eu à souffrir d'aucun problème pour identifier les personnages (les uniformes et autres sigles de compagnies minières ou de mercenaires sont utilisés avec pertinence), si ce n'est Camina lorsqu'elle réapparait un peu plus loin dans l'histoire avec son bras mutilée (bah elle portait un casque dans la première scène aussi !) : il m'a fallu, et ce fut l'unique fois, revenir en arrière pour savoir à qui j'avais à faire. A part ça, c'est fluide, intelligemment mené, soutenu par des dialogues de qualité. Le dessin est top. On sent qu'il y a des heures de boulot derrière. Chaque case est une composition en soi. Tout est chiadé et rendu dans les moindres détails. Si j'aime le dépouillement, le minimalisme d'un Aurel ou Duchazeau par exemple, j'aime aussi ce genre de BD grouillante de vie et complètement immersive. Côté scénar, là encore c'est une réussite. Malgré le nombre non négligeable de lieux différents, Singelin parvient à garder l'unité narrative intacte. Au contraire, l'ensemble donne le sentiment de suivre une véritable épopée (impression donnée d'emblée par l'épaisseur de la BD), et de colonisation de l'Univers. On traverse bien des mondes et des ambiances différentes. On y est ! Le contexte est en outre parfaitement rendu, incluant comme il se doit d'un bon récit de SF des problématiques très actuelles auxquelles se greffent des réflexions sur l'avenir. A titre d'exemple, on pourra retenir celle qui concerne les premiers humains nés dans l'espace, donc complètement coupés du giron terrestre, ou bien celle reprise du manga Planètes qui s'intéresse à la future profession d'éboueur de l'espace. Tout cela donne le sentiment d'un truc dense, pensé et bien installé qui sait tenir le lecteur en haleine. Malgré les réticences liées à la représentation des personnages, devant lequel il serait vraiment dommage de tourner les talons, Frontier vient garnir le haut du panier de la BD de science-fiction. Amateurs et trices de SF, foncez ! Vous allez tomber sous le charme de cet univers dense, de cette intrigue bien menée et de ces personnages plus complexes que leur physique bidibulesque ne le laisse penser. On pourra d'ailleurs mettre sa tête à couper sans l'ombre d'une hésitation.

10/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Gens de Clamecy
Gens de Clamecy

Il faut croire les choses possibles. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s'ouvre avec un texte d'introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l'université de Bourgogne, intitulé de barricades en barricades. Ce texte porte sur l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République. Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d'eau en passant par Clamecy jusqu'à Paris. Mais pourquoi Clamecy s'est révoltée en 1851 ? C'est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l'esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d'état le 2 décembre 1851. C'est le futur Napoléon III qui fit le Coup d'État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l'abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n'est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n'était pas proche à l'époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l'Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d'imaginer aujourd'hui le climat politique explosif de l'époque. Des millions d'individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C'est l'affirmation d'une citoyenneté toute nouvelle qui s'exprime. C'est l'allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu'en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l'échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron. En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l'échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d'une société idéale ? La couverture est composée d'une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L'introduction explique l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. le début de l'ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d'une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l'encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d'une une du quotidien le bien du Peuple, et une autre d'une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d'un homme surimprimé sur le tronc d'un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l'artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d'après s'apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps. Sur les soixante-neuf pages de l'ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d'une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu'à l'amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu'il s'agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu'il la pratique. Il s'agit d'une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. le lecteur perçoit bien également l'implication de Baudoin, sa soif de liberté et d'égalité, son refus de l'indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu'il croise et à l'injustice du monde. Pour la première fois dans ce genre d'ouvrage, Edmond Baudoin inclut l'intégralité des portraits qu'il a réalisés, certainement parce qu'il disposait d'outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l'ouvrage les deux autres qu'il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d'un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans le goût de la terre, en Colombie, en échange d'un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d'une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l'éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l'abolition de la dictature de l'argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu'un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l'égalité sans racisme, l'honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l'égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… le lecteur perçoit qu'il s'agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble. Le lecteur considère ces portraits d'inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d'établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s'il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l'attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l'autre ; la part de l'autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c'est s'arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d'êtres humain, s'arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d'heure d'intensité, ce n'est pas si souvent. Un nouvel ouvrage d'Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d'un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. le lecteur a bien conscience que le bédéiste n'a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s'en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l'auteur. Cette partie s'avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l'Histoire, s'intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l'exercice du portrait, et la relation qui s'établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l'œuvre de Baudoin. le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.

10/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Chevrotine
Chevrotine

Pinaise j'ai adoré ! Un vrai coup de cœur. C'est drôle et original, avec des personnages tous aussi bien pensés qu'atypiques. Et cette famille, juste excellente ! Même si tout ne m'a pas fait rire, l'ensemble est super. Ce que j'ai particulièrement aimé dans cette histoire ce n'est pas seulement le côté absurde et décalé des personnages, mais aussi toutes les petites idées qui renforcent vraiment le récit : le vaisseau, le scooter, le taxi, etc. Tout est bien pensé et jamais excessif, bien au contraire. Même les prénoms j'ai adoré l'idée! Une belle réussite pour une histoire certes absurde, mais lorsqu'on s'immerge dans cet univers en oubliant le nôtre, on découvre un certain intérêt et une réelle profondeur dans le récit. Puis Chevrotine a vraiment quelque chose, son allure est géniale et son caractère très attachant. Le dessin est vraiment bien, et les petites touches de bleu turquoise et de rouge ici et là, j'ai beaucoup aimé. C'est simple, mais dans une BD en noir et blanc, ça apporte toujours un petit plus qui rend la lecture encore plus agréable. Une BD que je vais acheter et que je recommande !

09/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série Le Contrepied de Foé
Le Contrepied de Foé

Cette BD aborde un sujet fâcheux dont j'ignorais l'existence, mais qui ne me surprend pas vraiment. L'injustice me révolte et lire ce genre de récits provoque en moi une frustration indescriptible, celle de ne rien pouvoir faire, ainsi qu'une profonde empathie pour les victimes. Savoir que ce genre d'escroquerie persiste encore aujourd'hui est tout simplement révoltant. Autant dire que cette lecture n'a pas été de tout repos, mais cela prouve que la BD a parfaitement réussi à transmettre ce problème. La fin apporte un certain soulagement, mais on sent qu'elle est là pour adoucir l'histoire et offrir une note positive. J'ai vraiment apprécié le dessin, un style que j'affectionne particulièrement, et la colorisation est tout aussi réussie. Aussi, j'ai pris un réel plaisir à lire les bulles de texte. La police est bien lisible, aérée, et de bonne taille, contrairement à beaucoup de BD où elle est souvent trop petite. 3.5/5, c'est une bonne BD réaliste qui se lit vite. Il ne se passe pas grand chose et pourtant, il se passe énormément de choses... Des victimes dont le destin a été transformé en cauchemar, et l'on ne peut qu'espérer que pour certains, la réalité se termine aussi bien que dans la BD.

09/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Batman - Deathblow
Batman - Deathblow

Espionnage musclé et noir - Ce tome contient une histoire complète et plutôt indépendante de la continuité, parue initialement sous la forme d'une minisérie en 3 épisodes, en 2002. le scénario est de Brian Azzarello, les dessins de Lee Bermejo, et l'encrage a été réalisé conjointement par Bermejo, Tim Bradstreet, Richard Friend et Peter Guzman. La mise en couleurs a été réalisée par Grant Goleash. Azzarello et Bermejo ont également collaboré sur le célèbre Joker, mais aussi sur Lex Luthor. Lee Bermejo a également réalisé une étonnante histoire de Batman : Noël. Il y a 10 ans à Gotham, dans le quartier de Chinatown, Deathblow (Michael Cray, un agent de terrain de l'organisation secrète IO) effectuait une filature, sous les ordres de Scott Floyd. de nos jours, la police retrouve une carte blanche barrée de 2 bandes rouges sur les lieux d'une exécution : c'est signé Deathblow (qui a pourtant disparu de la circulation depuis plusieurs années). Batman enquête pour essayer de comprendre qui est ce mystérieux Deathblow, qui est le pyromane qui rôde dans sa ville. En tant que Bruce Wayne, il croise la route de 2 agents secrets : Scott Floyd et Carla Fante. Brian Azzarello et Lee Bermejo prennent le parti de raconter une histoire bien noire, à base d'opérations clandestines et d'agent triple, dans un Gotham réaliste et sombre. Azzarello a donc été piocher un personnage créé par Jim Lee et Brandon Choi, à l'époque de Wildstorm (quand cette branche éditoriale était encore indépendante chez Image Comics, avant que Lee ne la vende à DC Comics en 1999) en 1992. Azzarello choisit d'éviter la confrontation directe entre les 2 héros, contournant ainsi l'écueil de mettre Deathblow face à Batman, et de le réduire à un mercenaire très costaud de plus. Par ce dispositif narratif habile (en situant les actions de Deathblow il y a 10 ans), il parvient également à conserver les spécificités des 2 superhéros : les actions clandestines musclées pour Deathblow, la justice musclée pour Batman. Toujours aussi adroit, il établit une situation compliquée avec Deathblow, réservant l'enquête à Batman, là encore dans le droit fil des histoires de ces personnages. Dès ce coup d'essai qu'est After the fire, Azzarello place sa narration sur un terrain adulte, dans la mesure où il faut faire un petit effort pour assembler les pièces du puzzle, et où le récit intègre les conventions du roman noir. Les personnages ne sont pas des enfants de choeur, ils sont cyniques et font preuve d'une morale élastique. Ce sont des individus qui ont choisi une vie de violence et d'exécution sommaire, qui en connaissent le prix et qui sont prêts à le payer. Deathblow n'hésite pas à tuer. Les quartiers de Gotham visités sont malfamés et dédiés à des activités réprouvées par la loi. Batman est dépeint comme un individu efficace à la violence maîtrisée et mesurée. Azzarello intègre sans difficulté quelques unes des conventions propres à ce personnage : talents de détective, aide logistique fournie par Alfred Pennyworth, départ en catimini dans le dos de James Gordon, et même déguisement et grimages. Les dessins de Bermejo apportent beaucoup au scénario, en particulier en termes de crédibilité, de réalisme et d'ambiance. Goleash habille les images de Bermejo de tons brun et ocre foncés, distillant une luminosité faible et poisseuse, évoquant une ville mal éclairée, cachant des secrets coupables dans chaque zone d'ombre. Tous les vêtements des personnages sont marqués par des plis appuyés attestant qu'ils les portent depuis plusieurs jours, ou d'un début d'usure. Bermejo inscrit la fatigue du temps qui passe sur les visages, par le biais d'un encrage appuyé. Bermejo investit du temps dans le dessin des décors, donnant une apparence années 1930 aux immeubles de Gotham, là encore un environnement daté, un peu usé par le temps, mais aussi immobile, insensible aux drames humains qui s'y déroulent. Il incorpore également des accessoires modernes (téléphones, ordinateurs) montrant que les individus sont éphémères, par rapport à ces bâtiments inchangés ou légèrement fatigués. Les dessins et les couleurs se complètent parfaitement pour faire ressortir la patine des pierres, ou les écailles des peintures des pièces intérieures. le soin apporté à l'encrage rend les images réalistes, et même photoréalistes. Chaque individu présente une apparence et une morphologie spécifique, avec un visage particulier. Les tenues vestimentaires appartiennent soit à un registre décontracté et urbain (le pyromane, les figurants), soit au contraire à un registre luxueux (l'habit de soirée de Bruce Wayne), empruntant aussi bien à un air du temps moderne, qu'à une forme de mode intemporelle, distillant un léger parfum de pulp à cette histoire. Azzarello et Bermejo travaillent de concert, en particulier dans la manière d'atténuer la composante superhéros. Par nature, Deathblow est surtout un homme avec une carrure et une musculature exceptionnellement développées. Ce qui le caractérise visuellement sont les 2 bandes rouges peintes sur sont visage et la dizaine de pochettes utilitaires portées autour du torse. le récit est ainsi construit que Deathblow porte un pardessus la majeure partie du temps, il ne reste donc plus qu'au metteur en couleur à atténuer la vivacité du rouge pour que ce personnage prenne un aspect conventionnel pour une histoire avec quelques scènes à grand spectacle. de la même manière, Azzarello a conçu son intrigue de telle sorte à limiter le nombre de scènes dans lesquelles Batman apparaît en tenue de superhéros. Bermejo a choisi une approche naturaliste pour représenter le costume de Batman : cape en cuir avec coutures et renforts apparents, masque thermo-moulé, gants en matière renforcée, etc. Cette approche narrative et esthétique permet de rendre crédible le rapprochement du monde d'espionnage de Deathblow, de décrépitude urbaine larvée, et d'homme qui s'habille en chauve-souris. Brian Azzarello et Lee Bermejo s'emparent de deux personnages DC, créent un écrin taillé sur mesure pour rendre compatibles les caractéristiques de leurs deux mondes, et racontent un récit violent et bien noir, demandant un petit peu d'attention de la part du lecteur pour ne pas perdre le fil en route. Par rapport à la production mensuelle des aventures de Batman, ce récit s'inscrit dans ceux à destination d'un lectorat adulte, souhaitant que les créateurs sachent tirer Batman vers un monde plus réel. L'intrigue est retorse à souhait et réserve plusieurs surprises. Pour mériter cinq étoiles à titre de récit mature, il aurait fallu qu'Azzarello réussisse à étoffer la personnalité des protagonistes, et à dépasser un nihilisme qui reste de circonstance

09/08/2024 (modifier)
Couverture de la série Frontier
Frontier

J'ai été très séduit par cette œuvre de SF (c'est rare). En effet j'ai trouvé la série de Guillaume Singelin originale, avec des thématiques fortes traitées avec justesse et un graphisme plaisant et dynamique. Le scénario réussit à nous faire vivre dans des stations orbitales et sur des planètes colonisées avec le même bonheur. Cela produit deux ambiances qui s'équilibrent parfaitement : le confinement des stations et les grands espaces d'une vie planétaire. J'ai été très impressionné par les détails très crédibles qui affectent le personnage d'Alex (perte de la masse osseuse et musculaire, troubles importants dans une atmosphère gravitationnelle.) On a l'impression de suivre le check up de Thomas Pesquet après son retour sur terre. Le scénario commence de façon classique et un peu manichéenne avec des vilaines sociétés capitaliste avides de profit et quasi esclavagistes. Mais Singelin ne reste pas dans cette superficialité facile en montrant les responsabilités individuelles de ses héroïnes Park et Camina. Cela conduit à des dialogues intelligents et un certain pragmatisme malgré une attirance pour l'utopie presque "peace and love". C'est finement construit avec des scènes de rappel à la réalité quand l'ambiance se bisounours un peu trop. Il n'y a aucun temp mort, les situations même prévisibles se renouvellent pour donne beaucoup de rythme au récit. La narration scénaristique est très bien soutenue par le graphisme. J'ai admiré la précision et la multiplicité des détails dans les stations, les planètes. L'idée des serres apporte un excellent contrepoint à l'univers métallique, confiné et surpeuplé des stations orbitales. La silhouette des personnages avec leurs petits pieds leur donne un look de danseuses/eurs de balais ce qui crée un fort dynamisme dans leurs gestuelles. Ce parti pris d'individu très semblables avec une forte connotation asiatique rend crédible un fort métissage et brassage d'une future humanité. C'est un point que je souligne souvent dans les SF qui savent sortir du schéma occidental pour les personnages principaux. Un excellent moment de lecture qui m'invite à découvrir les autres œuvres de l'auteur.

09/08/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Lettres perdues
Lettres perdues

Voila un album qui m'a laissé dubitatif un long moment durant ma lecture et une fin qui m'a laissé coi. Difficile de décrire ce qui m'a habité à la fin de la BD, mais indéniablement j'ai aimé. Le début me faisait craindre une BD trop versée dans l'absurde poétique. Mais en fait la BD est bien plus terre-à-terre qu'on pourrait l'imaginer, même si des poissons parlent et font la distribution du courrier. Il y a une vraie logique qui sous-tend l'univers crée ici, qui apparait petit à petit. Mais c'est surtout dans la construction de l'histoire qu'on découvre les sujets de la BD. Lorsqu'on commence avec un garçon attendant une lettre avec son ami pélican qui dit oui, il est difficile de deviner où la BD ira. Et pourtant, malgré les blagues régulières, la BD est triste, plus mélancolique que joyeuse. C'est assez surprenant, mais la BD est surtout sur le deuil, non sans exploiter deux-trois choses comme le changement climatique, le suicide, la mafia, mêlé à un personnage de flic légèrement bête et rigolo. Le ton est maitrisé, je n'ai jamais soupiré devant les moments d'humour et les moments durs le sont réellement. D'ailleurs certaines cases m'ont surpris, notamment lorsque Frangine parle. C'est dans l'ambiance de Miyazaki, mais pas seulement dans l'aspect mignon et personnages rigolo. On a le même genre de noirceur, surtout dans une fin étonnamment triste. La BD fonctionne à plusieurs niveaux. Il y a le dessin efficace, coloré, qui n'est pas sans rappeler des histoires enfantines. Il y a la noirceur des thèmes et de l'histoire. Il y a les métaphores visuelles (la fin est efficace là-dessus) qui parsèment l'ouvrage. Il y a l'arrière-plan avec les sujets divers jamais abordés mais mentionnés. Il y a les lettres, l'importance de parler, de communiquer. Et puis l'ensemble qui oscille sur une corde raide sans jamais tomber dans un versant ni dans l'autre, qui sait rester sombre et joyeux à la fois. Je trouve que la BD rappelle beaucoup son personnage principal : Iode cherche à retrouver une lettre de sa mère et agit comme l'enfant qu'il est dans un monde qui est bien plus sombre. Une excellente BD, surprenante et qui continue de me hanter après lecture.

09/08/2024 (modifier)
Par Simili
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Bande à Renaud (Renaud - BD d'enfer)
La Bande à Renaud (Renaud - BD d'enfer)

Bon alors avant toute chose, il convient de préciser que je suis un fan invétéré du chanteur au bandana rouge. Ceci pourrait donc légèrement tronquer mon avis. Une vingtaine de titres ont été croqués par autant (voir plus) d'artistes réputés (Juillard, Margerin, Tome & Janry, Loisel, ...) L'album n'est du coup pas forcément à réserver aux initiés de Renaud, car il offre une bel aperçu des différents styles des dessinateurs permettant de se familiariser avec (où d'en découvrir) Le résultat est quelque peu inégal mais je le trouve globalement bon. Cela tient autant à la qualité de la chanson qu' à celle du dessin. Ainsi je n'aime pas trop la chanson de L'entartré, je n'ai pas aimé son adaptation par Rabaté A l'inverse l'adaptation par Margerin du "Retour de la Pepette" est PARFAITE, j'entend par là que c'est le style de dessin qui colle parfaitement avec l'esprit du texte. Un album pas indispensable (sauf pour les fans) mais qui mérite de s'attarder dessus

09/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série 1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta
1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta

Pour commencer son règne, mieux vaut être haï que méprisé. - À la date de ce commentaire, le premier de ce diptyque est paru. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-vingt-huit pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une introduction d'une page, rédigée par le scénariste, intitulée L'extinction de l'âme, phénomène décrit par Philippe Zimbardo, et évoquant la réalité historique du naufrage du Jakarta, comme cas d'école de l'arrêt complet de l'empathie d'un groupe d'humains associé à la suspension de leur jugement moral, avec pour conséquences immédiates sadisme et massacre. Viennent ensuite un plan en coupe du navire Jakarta sur deux pages, puis les routes maritimes sur un planisphère, et celle empruntée par le Jakarta. Quelque part sur île déserte, une femme se tient face à la mer et regarde l'horizon. Un individu se fait la réflexion que celui qui lira ces mots apprendra bientôt à le mépriser et à le haïr. Il serait aisé pour lui de s'attribuer la phrase : Tous devront simplement être rayés de l'existence. Ce serait un tort car ces paroles sont celles du roi Agamemnon, plus noble citoyen de la plus noble des sociétés, patrie de la philosophie et du droit. Alors quand viendra l'envie de le juger, de lui cracher au visage ou de lui briser les os à coups de pierre, il faudra repenser à Agamemnon et se poser une question et une seule. Si le sage roi de Mycènes, héros de la guerre de Troie, est la mesure du bien, qui pourra être celle du mal ? Chapitre un : Seuls les désespérés. À Amsterdam en 1628, Francisco Pelsaert se présente devant le comité des directeurs de la VOC : Vereenigde Oost-Indische Compagnie, c'est-à-dire la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. le responsable de la séance évoque ses états de service et l'informe qu'ils l'ont nommé subrécargue du Jakarta, le tout dernier Returnsheppen de la compagnie. Outre le camée, ils emporteront aux Indes plus de trois cents mille florins en pièces et bijoux pour les négoces, un montant jamais embarqué par un navire de la VOC. Le responsable du directoire continue : le navire doit appareiller cette nuit. Il indique le nom du capitaine ; Arian Jakob. Pelsaert le connaît de réputation : un ivrogne. le capitaine fait son entrée dans la pièce et salue les directeurs, tout en se plaçant aux côtés du subrécargue. le directeur indique ensuite l'identité du second : Jeronimus Cornelius. Un novice en matière de marine, mais un expert en épices, chaudement recommandé par plusieurs de leurs connaissances. Un homme d'une éducation et d'un savoir inégalés pour ce type de poste. Ils ont toute raison de penser que ce second surprendra Pelsaert et Jakob. le même soir, Wiebe Hayes va chercher dame Lucrétia Hans dans sa demeure. Elle doit faire le voyage sur le navire Jakarta pour rejoindre son époux. Elle emmène avec elle Hugger, son petit lémurien de compagnie. Ses malles sont prêtes et elle descend pour rejoindre le matelot venu la chercher. le carrosse l'emmène au port et passe lentement au milieu de la foule du peuple vaquant à ses occupations pour remplir les formalités d'embarquement. Difficile d'échapper à la promotion de cette bande dessinée à sa sortie : un récit tiré d'une histoire vraie, un cas d'école d'individus asservis de leur propre volonté à une personne toxique, une soumission volontaire conduisant à une oppression systémique. En avançant dans le récit, le lecteur constate que c'est exactement ça, ni plus ni moins. L'artiste s'ingénie à réaliser une reconstitution historique avec application, presque de manière scolaire. Ça commence bien sûr avec la coupe du navire Jakarta, minutieuse et schématique, indiquant la localisation de onze éléments : cale, faux-pont, pont principal, pont, timonerie, cahute, cabine, cabine supérieure, gaillard d'arrière, dunette, gaillard d'avant, poulaine. Après l'introduction de quatre pages, le lecteur découvre une superbe vue plongeante sur la cour du bâtiment abritant le conseil des directeurs, avec une perspective impeccable. À l'intérieur, il peut admirer les boiseries, le parquet, les tentures. de même, chez les Hans, il peut admire les appartements de Lucrétia dans une vue du dessus en oblique. En page vingt-deux et vingt-trois, il découvre un dessin en double page, une vue massive du Jakarta à quai dans laquelle il ne manque ni une planche à la coque, ni un cordage aux mâts. Par la suite, il a tout le temps de se familiariser avec ce bâtiment, à la fois en vue générale depuis l'océan, à la fois sur le pont ou dans les cabines, toujours avec cette application pour le représenter en détail. Le lecteur avance tranquillement, tourne les pages, et découvre ce à quoi il s'attend : des tenues vestimentaires avec ce qu'il faut de détails pour ne pas être génériques, mais sans non plus un niveau d'exécution incroyable, des accessoires exacts par rapport à l'époque, sans être d'une grande invention, quelques paysages naturels comme l'océan et ses divers états de calme ou d'agitation, ou encore une île avec de la verdure, sans qu'il ne soit possible d'identifier l'essence des arbres ou des plantes. le navire est bien mis en valeur, que ce soit des prises de vue sur le pont, ou vu de plus loin en train de voguer par temps clair et calme ou sous la pluie, avec quelques vues en élévation dans les cordages. le nombre de cases par page est régulièrement de huit, parfois un peu plus, parfois un peu moins. Les angles de vue sont variés, ainsi que les cadrages. Les cases se présentent sagement alignées en bande, parfois avec quelques-unes en insert, et de temps à autre, une disposition moins conventionnelle. L'intrigue progresse de manière linéaire, au rythme de l'avancée de l'expédition. Lucrétia devient le personnage principal, avec comme personnages secondaires le subrécargue Francisco Pelsaert, le second Jéronimus Cornélius, un peu moins fréquemment le capitaine Arian Jakob, et de plus en plus régulièrement Wiebe Hayes, le gabier de la première dunette. La tension monte tout aussi progressivement entre les marins, le capitaine, et les passagers de la grande cabine. le lecteur se laisse porter par cette chronique d'une catastrophe annoncée, tout en relevant facilement les éléments relatifs à la discipline, à la manière dont s'exerce l'autorité, et effectivement à la soumission passive des marins. De temps à autre, une séquence s'avère plus intense : le premier grain, la première punition publique sur le pont, la mise à mort d'un cochon, un vol de mouettes, la capture d'un requin, les morts enveloppés dans des draps et jetés à la baille, etc. Certes, le lecteur ressent la sensation d'une lecture plan-plan : pas fade, mais avec un déroulement sur des rails, pas dépourvue d'âme, mais avec des personnages au caractère assez monolithique, pas sans surprise, mais au déroulé très mécanique, très programmé. Mais quand même… Les auteurs ne font pas semblant : leur narration semble s'en tenir à des points de passage attendus, et dans le même temps Dorison & Montaigne ne prennent jamais de raccourci. Ils réalisent tous les points de passage obligés, avec une forme particulièrement classique, presque académique. Mais quand même, le malaise gagne en intensité, de séquence en séquence. Certes le dessinateur semble s'en tenir à des cadrages, des plans très sages, mais il ne triche jamais. Il n'utilise pas de raccourcis, il n'a pas recours aux trucs et astuces pour dessiner plus vite, et se maintenir juste au-dessus du minimum syndical. Il fait preuve d'une réelle diversité, peut-être pas originale, mais certainement pas pauvre non plus. Il n'y a pas grande imagination dans ce dessin en double page du Jakarta à quai, mais tous les détails attendus sont là sans exception. Il n'y a pas grande surprise dans le plan de prise de vue du premier châtiment corporel public, mais tous les matelots et tous les cordages sont scrupuleusement représentés. Il n'y a pas grande séduction chez Lucrétia Hans, mais son caractère est apparent dans ses postures, dans les expressions de son visage, dans ses mouvements, dans sa façon d'affronter l'humiliation de l'épouillage de sa coiffure en public, ou encore de son agression par les matelots. Il n'y a pas de réel romantisme chez Wiebe Hayes, mais il apparaît séducteur et touchant à sa manière. Il n'y a pas des vrais héros, mais il y a des êtres humains. De la même manière, le scénariste n'est pas des plus subtiles, en particulier quand le subrécargue, ou le second, ou le capitaine expriment à haute voix leur conception de l'autorité, pour être sûr que le lecteur ne passe pas à côté de ce thème. Les matelots restent une masse d'individus quasi indifférenciés, sans personnalité, sans que le lecteur ne puisse envisager ce voyage avec leur point de vue de groupe, ou avec le point de vue de l'un d'eux. Mais le récit ne stagne pas dans un manichéisme basique. Chaque personne présente des qualités et des défauts, chaque personne se retrouve à jouer son rôle avec les règles imposées de cette société à cet endroit du monde, à cette époque. Chaque individu se heurte au fonctionnement systémique et doit fait preuve de courage pour prendre sur lui, pour subir, pour maintenir un lambeau de conviction morale malgré les règles qui s'imposent à lui. Rapidement, le lecteur accepte le fonctionnement de la narration parce que les auteurs sont entièrement investis et focalisés sur leur récit, sans finalement porter de jugement moral ou autre sur leurs personnages. Dans un premier temps, le lecteur se retrouve déstabilisé car il prend fait et cause pour Lucrétia Hans qui se retrouve à voyager dans des conditions dégradées auxquelles elle n'est pas habituée, subissant la pression subliminale d'être une femme sous le regard d'un équipage masculin. En même temps, elle appartient à une classe privilégiée, n'ayant pas à travailler sur le navire, échappant pratiquement à l'autorité du capitaine, mais obligée de regarder un marin fouetté avec une garcette, une scène prouvant que l'implication des auteurs ne faiblit pas même lorsqu'il faut raconter et montrer ces atrocités. Puis vient la question de l'évacuation des urines et des excréments : à nouveau les auteurs exposent les faits, sans rien édulcorer ou dramatiser. En page cinquante-trois, le temps d'une unique case de la largeur de la page, le lecteur découvre ce qu'il advient des marins dont la santé a failli sous le labeur et les conditions de vie : pas de dramatisation romanesque, du factuel, encore plus implacable. Raconter le naufrage d'un des plus grands navires d'une compagnie maritime de commerce, et recréer les conditions de vie des marins : les auteurs s'y appliquent sans beaucoup de panache, en appuyant le thème qu'ils explorent. Certes, mais ils le font avec consistance, sans céder à la facilité, sans changer de cap, avec une honnêteté et une constance remarquables. Rapidement le lecteur se laisse prendre pas cette narration visuelle détaillée et variée, par ces scènes prosaïques bien construites. Il se retrouve à son tour prisonnier du mode de fonctionnement d'une société, dictant leur conduite à chacun, sans laisser de latitude à l'empathie, à l'entraide, à la solidarité, un comble pour des individus vivant à bord du même navire.

09/08/2024 (modifier)