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Par PAco
Note: 4/5
Couverture de la série Dernière réunion avant l'apocalypse
Dernière réunion avant l'apocalypse

Et voici le retour du Karibou ! Moi qui l'avait découvert avec Waterlose (avec Josselin Duparcmeur au dessin), le revoici cette fois-ci avec Thierry Chavant au crayon pour nous proposer une petite fin du monde pas piquée des hannetons ! Enfin, de cette fin nous ne saurons pas grand chose, mais Karibou nous délecte de son humour décalé pour nous narrer LA dernière journée avant cette fin totale. Alors oui, tout n'est pas égal dans ce genre de recueil de gags, mais certains m'ont fait vraiment me poiler ! (mention spéciale à l'instit' qui fait l'appel entre autre :P ). Voilà un album à prendre tel quel, qui sait mettre le doigt sur les travers et conneries de notre humanité (du moins ce qu'il en reste...). Un concentré de connerie qui fait du bien où ça fait mal !

31/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Pistes Invisibles
Les Pistes Invisibles

Il ne faut avoir aucune idée en tête pour découvrir ce dont on ignore l'existence. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de tout autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs publiée en 2023. Elle a intégralement été réalisée par Xavier Mussat, scénario, dessins et couleurs. Elle comprend cent-soixante-dix pages de bande dessinée. Un paragraphe en fin de tome précise la technique de dessin : Ce livre a été dessiné avec un usage strict de formes pleines au pinceau et à l'encre de Chine, sans recours au trait de contour. Les formes pleines ont été numériquement traduites en deux couches de couleurs superposées et retravaillées à la palette graphique afin d'obtenir une impression en deux passages de tons directs Pantone (bleu 2206 U et orange 1655 U). La troisième couleur et obtenue par leur superposition. Des nuages dans le ciel. Un tronc d'arbre, des racines, un petit cours d'eau. de la végétation dans un sous-bois. Une fois qu'ils l'ont attrapé, tout s'est arrêté. Même après qu'ils l'ont eu relâché, il n'a jamais pu retourner dans sa forêt. S'il y retournait, ils sauraient qu'il faudrait l'y rechercher. Les efforts d'immobilité, de silence, les stratégies de camouflage deviendraient inutiles. Pour bien disparaître, il ne fait pas être cherché. Devenir invisible, ça n'est pas disparaître, c'est se mélanger au reste. C'est participer à l'illusion du silence. Ne pas briser l‘équilibre visuel de la forêt qui donne à toute chose une présence similaire. le silence est une impression. Parce que le vent dans les feuilles, les craquements d'arbre, les bruits d'insecte, le murmure des ruisseaux, tous les sons de ce monde se manifestent à volume égal. Et alors cette orchestration, c'est comme un brouhaha en arrière-plan, inaudible parce que sans relief. Il y a dans presque toutes les forêts une légende d'homme sauvage couvert de poils, improbable vestige vivant ou chaînon manquant que de nombreuses personnes jurent avoir vu de leurs propres yeux. Plus de trois mille témoignages et aucune preuve, aucun ossement ni corps ni dent, rien d'autre que des empreintes de pas. Trois mille… Ça en fait des promeneurs, des chasseurs, des campeurs. Ils ont vu ce qu'ils voulaient voir. En vingt-cinq ans, il n'a été vu de personne. Il a vécu caché dans cette forêt, mais pas comme un homme des bois. Ils sont passés souvent très près de lui, mais dupes du silence, ils l'ignoraient. Ils traquaient autre chose : une idée déjà en tête, une représentation à laquelle il échappait. Un son plus fort que les autres. Un géant primitif aux proportions et à l'aspect si différents du décor qu'on ne saurait le manquer. Il ne faut avoir aucune idée en tête pour découvrir ce dont on ignore l'existence. Il aurait suffi qu'ils essaient de le trouver. Il entend souvent la même question : comment expliquer son imprévisible disparition ? Il n'aurait pu en aucun cas l'imaginer, la planifier. Il n'aurait pas disparu s'il en avait fabriqué l'idée dans sa tête. Trop vertigineuse. Souvent ceux qui pensent à partir ne dépassent pas l'idée fantasmée du départ. Ils réfléchissent, tentent de prévoir, d'anticiper les obstacles qu'ils se fabriquent, et ça les paralyse. Les projections, ça les décourage. Non, il faut de fil en aiguille s'en aller malgré soi, se surprendre. Assurément une bande dessinée qui sort des sentiers battus, et ce dès la couverture. L'œil du lecteur se retrouve attiré par cette étrange alliance de couleurs : cet orange très vif, quasiment fluo, et ce bleu très plat, terne. S'il ne s'en est pas rendu compte, il découvre donc que la troisième couleur est le résultat de la superposition des deux autres, et l'artiste joue également avec le blanc. L'artiste s'en tient à ces couleurs tout du long de son ouvrage, avec cet effet de contraste entre l'orange pétant et le bleu neutre, ce marron agissant comme une couleur plus foncée mais pas nette comme du noir. L'effet peut s'avérer étrange : l'orange ressort sur le marron comme si c'était du noir, alors que le bleu est atténué du fait du faible contraste avec le marron. L'artiste joue également avec le principe de superposition : celle du bleu et de l'orange pour obtenir du marron, mais aussi la superposition de l'image d'un insecte sur une forme de schéma électrique ou électronique pour contraster, et même opposer la nature irréconciliable de ces deux éléments. La page d'après, il s'agit d'un hélicoptère contre une montagne, l'esprit du lecteur établissant automatiquement le lien avec l'opposition entre l'insecte et le circuit. En page vingt-neuf, Mussat inverse le contraste, pour une séquence onirique aérienne, lorsqu'une jeune femme s'envole dans le ciel alors qu'elle tombe dans l'eau. le choix de se départir d'une approche naturaliste pour les couleurs indique au lecteur que la narration visuelle ne se limite pas à des dessins descriptifs, et qu'elle comprend une part de sensations et de vie spirituelle. A priori, l'histoire offre peu de possibilités : un individu qui quitte la société pour vivre en état de solitude pendant vingt-cinq ans. Soit il est en mode survivaliste, soit il vit de rapines modestes et pathétiques. Les premières pages posent rapidement le point de départ : un abandon de voiture non prévu dans une zone boisée sauvage, un métier dans l'électronique, la décision aussi naturelle qu'irrévocable de ne pas retourner sur ses pas. L'individu (il n'est jamais nommé) essuie quelques déboires, puis trouve un mode de vie en harmonie avec la nature, en décalage avec les clichés de l'homme des bois : il est parvenu à effacer son existence, à se rendre invisible aux autres êtres humains. En fin de tome, l'auteur indique laconiquement qu'il s'est inspiré librement de l'histoire de Christopher Thomas Knight qui a disparu vingt-sept dans les forêts du Maine, entre 1986 et 2013. Il a commis environ un millier de cambriolages dans des maisons de la région, soit environ une quarantaine par an et a survécu aux rigoureux hivers du Maine. À la découverte des premières pages, le lecteur comprend que ces dessins sont autant dans le descriptif que dans l'impression, et qu'ils donnent à voir le récit en vue subjective, par les yeux du personnage. Il apprécie le jeu sur les contrastes de couleurs de cette palette très limitée. En page neuf, il voit la silhouette de l'homme sauvage couvert de poils, cette légende, improbable vestige vivant ou chaînon manquant, c'est-à-dire une projection de ce à quoi pense le personnage. À partir de la page dix, il note l'apparition de formes purement géométriques venant se surimposer à ce qui est représenté. En page treize, il y a une forme de circuit électrique en fond de case, puis un graphe assez simple avec uniquement des points et des segments. En page seize, une silhouette humaine donne l'impression d'une peinture rupestre, en orange sur fond blanc. Page suivante, c'est un motif géométrique évoquant les nations premières. En page vingt-et-un, l'artiste effectue un rapprochement purement visuel : le plan de coupe d'un tronc d'arbre, puis la toile d'une araignée, avec des motifs très similaires. En page quarante-cinq, la représentation de type art primitif d'un serpent devient un serpent réaliste dans la case suivante. En page cinquante-et-un, le lecteur éprouve l'impression de contempler des courbes de niveau du relief montagneux, avec une randonnée et ses points de pause tracée dessus. Dans les pages quatre-vingt-dix, l'artiste joue avec les motifs des nervures d'une feuille, avec ceux formés par les tuiles d'un toit, puis avec d'une tenue camouflage. Il met ainsi à profit les possibilités de offertes par les dessins pour rapprocher des formes, ce qui rapproche, dans l'esprit du lecteur, des éléments de natures hétérogènes. Le lecteur assimile rapidement que la narration visuelle sort d'un cadre descriptif, en vue subjective, et même d'une transcription d'impression et de sensation, pour une interaction entre le descriptif, le sensoriel et le monde des idées. Dans la première page, le solitaire indique qu'il ne pourra plus retourner dans la forêt : il a donc déjà été attrapé et ramené à la vie en société. Il évoque également le fait que les recherches ont été infructueuses pendant toutes ces années parce que les personnes qui se sont mis à la recherche de l'individu qui cambriolait les chalets environnants pour commettre de petits larcins (petits mais réguliers) s'en étaient fait une idée sans rapport avec la réalité. de son côté, le lecteur, toujours en vue subjective, fait l'expérience de cet éloignement de la société des hommes également par les remarques du narrateur. Il suit le fil logique de cette vie à l'écart, et les réflexions générées par cet état insolite. On ne meurt pas si facilement. le constat de l'empreinte dévastatrice de ses déplacements. Et puis des stridulations d'insecte, un chant polyphonique de grésillements. Sifflet à roulette, roulement d'une bille dans une assiette, escadrille d'avions miniatures. Il y avait des martèlements dans chacun des sons. La répétition plus ou moins espacées de motifs uniques. Un langage sonore archaïque, rythmique, un concert cacophonique de frottements, de souffles, de percussions sans aucune coordination. La persistance rétinienne. La prise de conscience de son mode de schémas comportementaux avec les autres, après coup. L'incroyable concours de circonstances qui a été nécessaire pour la formation du système solaire et de la planète Terre telle qu'elle existe. Etc. Le lecteur ne peut pas faire autrement que d'avoir l'œil attiré par cette couverture à l'orange criard, à la graphie du titre qui commence à s'effacer, à devenir invisible. S'il le feuillète, il peut être repoussé par cette esthétique peu conventionnelle, un peu pétante. S'il commence sa lecture, il constate immédiatement que la narration visuelle dépasse la description pour embrasser plusieurs autres domaines, grâce à l'utilisation de plusieurs registres dessinés. Au fil des pages, il éprouve la sensation de faire l'expérience de cette vie en marge de la société, comme le fait le narrateur, tout en se retrouvant à se plonger dans des pensées inattendues, à effectuer des associations, des rapprochements visuels riches de sens. Une expérience de lecture peu commune.

31/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série X-Men - Le Massacre Mutant
X-Men - Le Massacre Mutant

La fin de l'innocence - Ce tome contient une histoire complète, essentielle dans la continuité et le développement des X-Men, parue en 1986/1987. Il comprend les épisodes suivants : 210 à 214 d'Uncanny X-men (scénario de Chris Claremont, dessins successivement de John Romita junior & Dan Green, JRjr & Bret Blevins, Rick Leonardi & Dan Green, Alan Davis & Paul Neary, Barry Windsor Smith et Bob Wiacek), 9 à 11 de X-Factor (scénario de Louise Simonson, dessins successivement de Terry Shoemaker & Joe Rubinstein, puis Walter Simonson & Bob Wiacek), 46 de New Mutants (scénario de Chris Claremont, dessins de Jackson Guice, encrage de Kyle Baker), 373 & 374 de Mighty Thor (scénario de Walter Simonson, dessins et encrage de Sal Buscema), 27 de Power Pack (scénario de Louise Simonson, dessins de John Bogdanove, encrage d'Al Gordon). Initialement, cette histoire est parue en 1986/1987. Cette histoire est remarquable à plus d'un titre. Pour commencer il s'agit d'un crossover construit avec une certaine dextérité. Chris Claremont joue le rôle de locomotive pour l'histoire avec la série Uncanny X-Men (en abrégé UXM), Louise Simonson (ancienne responsable éditoriale de la série UXM, sous son nom de jeune fille Louise Jones) raccroche le wagon de X-Factor pour gagner en notoriété avec cette série débutante. Elle en profite pour raccrocher sa deuxième série : Power Pack (Power Pack Classic 1, épisodes 1 à 10). Walter Simonson vient épauler sa femme Louise, avec le titre dont il est le scénariste (Mighty Thor) et en dessinant la série X-Factor. Ann Nocenti (c'est son deuxième épisode en tant que scénariste sur Daredevil, la suite sera nettement meilleure, par exemple Lone stranger, épisodes 265 à 273) s'invite également, en tant que responsable éditoriale de la série UXM. Ces considérations permettent de comprendre comment les enfants de Power pack en viennent à découdre avec le psychopathe Sabretooth, et pourquoi Thor et Daredevil se retrouvent soudain embarqués dans cette histoire de mutants. Lors de la (re)lecture de cette histoire, ses qualités et son rôle charnière apparaissent pleinement. Chris Claremont dispose encore de plein d'idées neuves pour les personnages qu'il a fait sien et cette équipe dont il dirige la destinée depuis 1975. Au fil des épisodes, le lecteur se rappelle que Magneto est alors directeur de l'école pour surdoués de Westchester (qui accueille l'équipe des New Mutants), qu'Ororo n'a plus ses pouvoirs. Il découvre pour la première fois les Marauders et il apprend l'existence d'un certain Mister Sinister. Il découvre Malice, il apprend que Wolverine et Sabretooth (un personnage encore nouveau à l'époque, en provenance des épisodes d'Iron Fist écrits par Claremont et dessinés par Byrne) se connaissent de longue date. Il voit Betsy Braddock intégrer l'équipe des X-Men (avec son joli costume rose pâle). de son coté Louise Simonson essaye de récupérer comme elle peut le concept de départ calamiteux de la série X-Factor (les 5 premiers X-Men qui se font passer pour des chasseurs de mutants, attisant ainsi le racisme envers les mutants, ne cherchez pas, c'est aussi idiot que ça en a l'air). Contre toute attente (alors qu'il s'agit de ses débuts de scénariste), elle réussit à faire ressortir l'étrangeté de la situation par le biais de Jean Grey qui revient d'un coma prolongé. Au-delà de cette phase historique de l'équipe des X-Men, la locomotive Claremont a senti le vent tourner : il sait que le lectorat vieillit et qu'il doit écrire des récits plus sombres. de ce coté là, le lecteur est servi : une épuration ethnique par le biais d'exécution de sang froid, et des héros tuant leur adversaire faute d'autre solution. En vrai scénariste, Claremont raconte une vraie histoire, pas simplement une suite de scènes de carnage. Lorsque Colossus tue l'un des Marauders, ce n'est pas une scène choc n'ayant de valeur que pour la case de l'exécution. C'est un véritable traumatisme, un reniement d'une des valeurs fondamentales de Piotr Rasputin qui est confronté à un individu dont les agissements dépassent son entendement. Lorsque des X-Men sont blessés, ils ne guérissent pas entre 2 épisodes. le niveau de souffrance des personnages est à la hauteur de l'abomination de l'extermination mise en scène. Les époux Simonson ne sont pas en reste avec la torture infligée à Angel (Warren Worthington), ou la blessure de Thor. La violence et les blessures ne sont pas édulcorées ou réduites à l'état de ressort dramatique gratuit, il y a une vraie souffrance avec des répercussions à long terme. Dans l'épisode des New Mutants, Claremont décrit l'installation de l'hôpital de fortune, la pression subie par les New Mutants s'occupant de la logistique, et le dénuement des victimes. On est très loin de la violence glorifiée comme simple dispositif de divertissement. Bien sûr parmi ces 12 épisodes, certains ressortent comme des pièces rapportées. Les 2 premiers épisodes de X-Factor sont assez indigestes à lire parce Louise Simonson s'applique de manière besogneuse pour tout expliquer, dans un style lourd et dépourvu d'émotion. Ça va mieux pour le troisième épisode. La présence des enfants de Power Pack semble totalement déplacée parce qu'il s'agit d'une série destinée à un lectorat plus jeune, trop en décalage avec cette épuration sadique. le cas de Walter Simonson est un peu différent : le rythme de son scénario est plus fluide, par contre il écrit d'une manière vieillotte (déjà pour l'époque), trop proche de celle de Stan Lee. Malgré tout l'ensemble dépeint un événement horrifiant de grande ampleur en donnant plusieurs points de vue complémentaires. Sur le plan visuel, Simonson semble dessiner un peu vite, avec une apparence très dynamique, mais là aussi une approche encore légèrement teintée d'une vision enfantine. Les dessins de Bogdanove transcrivent gentiment les aventures du Power Pack, pour une apparence plus douce, plus adaptée à ce lectorat plus jeune. le meilleur se trouve donc dans les épisodes de la série UXM. La mise en page de Romita junior est très vivante et Dan Green, comme Blevins apporte une texture un peu coupante aux dessins qui illustrent bien le ton cruel du récit. L'épisode dessiné par Leonardi n'est pas très joli à regarder (comme celui de Shoemaker). Betsy Braddock affronte Sabretooth dans des dessins vifs et très jolis, tout en rondeurs, de Davis et Neary. D'un coté, c'est visuellement très mignon (et donc peu raccord avec l'animalité de Sabretooth). de l'autre, cet aspect un peu jovial retranscrit bien le refus de Claremont de se vautrer dans une narration se complaisant dans une violence facile, et préférant mettre en avant le travail d'équipe, et des valeurs humanistes. Oui, Betsy est ridicule dans sa robe rose et ses petits talons ; oui elle n'en est que plus admirable dans son courage. le tome se clôt avec l'incroyable prestation de Barry Windsor Smith. À cette époque il réalise 1 épisode des X-Men de temps à autre : épisodes 53, 186, 198, 205 et 214). Il ne s'agit pas du plus beau car il ne s'encre pas lui-même et il ne fait la mise en couleurs. Malgré cela, la maîtrise et l'inventivité graphique de Windsor Smith éclatent par comparaison avec les prédécesseurs. Au lieu de jouer dans le registre du réalisme sanguinolent, il met magnifiquement en valeur les superpouvoirs des mutants, mais aussi leurs émotions, un vrai régal. D'un coté cette histoire est plombée par quelques épisodes à la narration maladroite (même pour l'époque), et par l'aspect hétérogène des différentes séries. de l'autre, Chris Claremont raconte un récit qui marque la fin de l'innocence pour les X-Men, avec une plongée dans un massacre écoeurant, et des cicatrices aussi bien physiques que psychologiques qui ne s'effaceront pas de sitôt, à l'opposé des récits où seul l'effet choc compte. Après quelques épisodes plus mineurs, les X-Men luttent contre une invasion démoniaque dans Fall of the mutants. Kitty Pride et Piotr Rasputin pansent leurs plaies avec l'équipe Excalibur.

30/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Beowulf (Casterman)
Beowulf (Casterman)

Un héros épique - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, une adaptation d'un poème épique de la littérature anglo-saxonne. Il a été réalisé par Santiago García (scénariste) et David Rubín (dessins et couleurs), paru initialement en 2013, en Espagne. Dans la deuxième moitié du premier millénaire, il y a un monstre aux yeux rouges tapi au fond d'une grotte. À l'extérieur, un vent froid agite les herbes, et la neige tombe sur les branches dénudées. Un chat observe la scène. Un corbeau fond sur un cadavre qu'il picore, son bec se maculant de rouge sang. Une nuée immense de corbeaux s'attaque au charnier. Dans la maison longue à proximité, le palais Heorot, le roi Hrothgar, fils de Halfdan, célèbre la force de son peuple. Il est averti du massacre qui vient d'avoir lieu, alors que Æschere se tient à ses côtés. Les guerriers qui viennent l'avertir indiquent que c'est l'acte d'un démon et qu'il a tué trente des leurs. Douze ans plus tard, un détachement de goths arrive par la mer, avec leur tête le guerrier Beowulf. Aux guerriers qui les accueillent, il déclare qu'il vient aider le roi Hrothgar. En passant par le village, ils sont regardés avec méfiance. Arrivés devant Heorot, ils se font barrer le chemin par le garde. Beowulf lui confie son épée et entre d'autorité. Dans la salle du trône, Beowulf s'agenouille devant le roi Hrothgar, décline son ascendance, et lui indique qu'il est venu avec 14 guerriers qu'il met à son service. le roi se souvient de Beowulf quand il n'était qu'un enfant. Il l'informe que cela fait une dizaine d'années que le monstre Grendel sème la panique et égorge les citoyens. Il accepte l'aide de Beowulf et ordonne qu'une fête soit donnée en son honneur. Pendant le banquet, Beowulf se renseigne sur les armes de Grendel, son mode opératoire. Il se fait traiter de vantard irresponsable par Unferth, ne devant sa renommée que par une course à la nage où il s'était mis en danger avec Brecca. le soir même, Beowulf revêt sa cotte de mailles. Il sort sur le perron de Heorot où il trouve Ragnar en train de pleurer à l'idée de mourir loin de chez lui, digéré dans le ventre d'un démon de l'enfer. En fait, il pleure de joie à l'idée de la renommée qu'il acquerra ainsi. Dans la forêt, Grendel s'est réveillé et il détruit tout sur passage en progressant vers Heorot. Le titre est clair : il s'agit de l'adaptation de ce poème épique composé et écrit entre le septième et le dixième siècle après Jésus Christ. Les deux auteurs ont choisi de ne pas reprendre la forme en vers du poème, et d'insuffler le rythme par d'autres moyens. Ils n'ont pas non plus repris les références historiques, et pas du tout les éléments relevant de la christianisation. Ils ont conservé à l'identique le récit en trois parties : la première racontant le combat de Beowulf contre Grendel, la seconde racontant le combat de Beowulf contre la mère de Grendel, et la troisième partie racontant le combat de Beowulf contre un dragon. le lecteur plonge donc dans une bande dessinée épaisse d'environ 180 pages, qui reprend l'intrigue du poème épique Beowulf, avec fidélité. Il peut ainsi découvrir cette référence incontournable du développement de la littérature anglaise, l'un des plus vieux témoignages écrits de la littérature anglo-saxonne, mais aussi un ouvrage littéraire dont J.R.R. Tolkien promut les qualités d'écriture, sa beauté et sa richesse. de ce point de vue, cette bande dessinée remplit sa fonction de passeur de culture, sous une forme de vulgarisation de cet écrit. le lecteur referme le tome en sachant ce que raconte ledit poème, mais sans le contexte historique et social. Dans la postface de deux pages, Javier Olivares explique que c'était un projet qui tenait à cœur de son scénariste qui a dû attendre de trouver le dessinateur approprié pour mener ce projet à bien. le lecteur constate effectivement que les auteurs ont choisi un mode narratif qui fait la part belle aux grands dessins, et à la narration visuelle, voire sans mot. C'est ainsi que la première partie comporte une séquence muette de 27 pages pour l'affrontement contre Grendel, 21 pages pour le combat contre la mère de Grendel (avec une exception au milieu de cette séquence) dans la deuxième partie, et 14 pages pour le dernier combat. Il y a également des dessins en double page assez régulièrement, mais sans systématisme. Il s'agit donc d'une narration qui donne de la place aux hauts faits du héros, qui le montre dans sa lutte physique contre un monstre après l'autre, qui exalte ses prouesses au combat. Il s'agit d'une histoire d'hommes, dans laquelle Beowulf est placé au centre de la majorité des scènes. Il part au combat, il affronte les monstres au péril de sa vie, il triomphe par la force et la ténacité. Les auteurs reprennent à leur compte ce point de vue romanesque avec un personnage principal sur lequel se focalise le récit, un héros au centre de tout. D'un côté, le lecteur peut se projeter dans cet homme extraordinaire, reconnaitre sa propre volonté d'aller de l'avant dans la sienne, adhérer à son élan pour affronter l'adversité. D'un autre côté, il peut aussi éprouver des difficultés à s'imaginer en guerrier courageux jusqu'à la témérité, prêt à mettre sa vie en jeu pour faire cesser les massacres, déterminé à combattre jusqu'au bout au péril de sa vie, voire en ayant conscience qu'il ne survivra pas au dernier affrontement. Les auteurs ont donc choisi de transmettre le souffle épique du poème par la narration visuelle. Il y a bien sûr le format de bande dessinée franco-belge, plutôt que le format comics. Il y a également le choix de réaliser des planches muettes qui deviennent un spectacle visuel, avec un appel à la participation du lecteur pour qu'il se raconte l'histoire dans sa tête, qu'il effectue l'opération de passer en mots dans son esprit, là où ses yeux ne voient que des images. Il y a bien sûr les dessins en double page au nombre d'une dizaine. Il y a bien sûr la pagination importante qui permet aux auteurs de consacrer une page entière à un effet de couleur rouge sur un dessin en pleine page totalement abstrait. Ils peuvent aussi consacrer une double page à 4 cases noires de la hauteur de la page pour marquer le passage au vide absolu, à la disparition de la lumière. Ces particularités transmettent au lecteur le fait que ce récit a besoin de place pour exister, qu'il est important de par le nombre de pages qu'on y consacre, que les personnages ont besoin d'espace pour accomplir leurs actions. le lecteur constate que ce récit lui laisse la maîtrise de son rythme de lecture, qu'il est puissant sans être frénétique, qu'il progresse rapidement mais en prenant de la place, ce sont des hauts fais qui méritent qu'on leur consacre de l'espace. Dès la première page, le lecteur voit les caractéristiques de représentation de David Rubín : des formes simplifiées, à la fois descriptives et naïves. Les corbeaux sont exacts d'un point de vue anatomique, mais le degré de détails en fait une espèce globale plutôt qu'une somme d'individus chacun avec des caractéristiques différenciées. Alors que le lecteur découvre les cadavres déchiquetés, il peut observer la réaction des villageois. Ils ne sont pas tous vêtus pour le temps de neige. Ce n'est donc pas une description pour un reportage, mais plus un récit construit pour un auditoire. Il regarde les visages des personnages, et il voit des traits simplifiés, ainsi que des expressions parfois exagérées (les grands yeux de la femme découvrant les mutilations). de même s'il regarde les corps de plus près, il voit des os brisés, de la tripaille sanguinolente, mais sans pouvoir rassembler les différents morceaux pour reconstituer un corps anatomiquement exact. David Rubín reste attaché aux détails : les différentes tenues vestimentaires présentent des variations et des accessoires différenciées. Les personnages n'ont pas tous la même morphologie, à commencer par la haute stature de Beowulf. le lecteur constate également que l'artiste a investi du temps pour la conception graphique des monstres. Il ne s'agit pas d'un dragon générique, ou d'un monstre en caoutchouc prêt à l'emploi pour Grendel. Ils ont bien une morphologie monstrueuse et contre nature. David Rubín impressionne également par sa mise en couleurs. Dans un premier temps, elle semble naturaliste, avec des nuances discrètes dans les teintes pour ajouter un discret relief sur les surfaces détourées. Rapidement, le lecteur se rend compte que l'artiste les utilise également pour installer une ambiance particulière, et pour souligner un éclairage ou une texture par l'emploi de couleurs sans rapport avec le naturel, dans une démarche impressionniste. L'artiste utilise également une grande variété de mises en pages, pour des effets divers. Cela commence avec les vues accolées de la première page, correspondant à un regard jeté sur des éléments différents, comme si le lecteur ne retenait qu'un kaléidoscope de moments fugaces. Ça continue avec la découverte des cadavres montrée dans les cases du bas, alors que dans les cases du haut Hrothgar est en train de festoyer pour un parallèle sarcastique. Ça continue avec l'arrivée de Beowulf et de ses hommes dans le village, avec des grandes cases les montrant sur leurs montures, et des petites cases comme posées sur les grandes, pour un détail, un coup d'oeil furtif, transcrivant la simultanéité de ces éléments. David Rubín se montre tout aussi inventif pour les plans de prise de vue des combats, à la fois dans les angles de vue, à la fois dans la forme et le montage des cases sur une planche, ou sur 2 planches en vis-à-vis. Tous ces éléments concourent à une forme narrative inhabituelle qui souligne et amplifie les actes du héros, ses combats, ses pérégrinations en terre étrangère, méfiante et parfois hostile. Cette bande dessinée offre l'occasion de découvrir le mythe de Beowulf, de son combat contre Grendel, dans un format très alléchant. La lecture révèle que le scénariste a scrupuleusement respecté le déroulement du poème épique de la deuxième moitié du premier millénaire, tout en en faisant une adaptation. Il a de laisser de côté la dimension religieuse, pour se focaliser sur la progression du héros au fils des trois épreuves successives. Il a travaillé avec David Rubín pour construire une forme de narration visuelle qui transcrive avec fidélité la dimension mythique du récit et des épreuves de Beowulf. Cette lecture constitue à la fois une découverte du mythe de Beowulf, et à la fois une version personnelle insufflant une vigueur extraordinaire à ce héros au premier sens du terme.

30/08/2024 (modifier)
Couverture de la série L'Orfèvre (Lozes)
L'Orfèvre (Lozes)

Eh bien, pour une première incursion dans la BD, Aurélien Lozes réalise un coup de maître ! C’est un album vraiment surprenant, et je remercie Jetjet de m’y avoir fait penser (encore un qui me coûte cher !). Si l’on résume l’intrigue, on peut arriver à un polar relativement classique, avec les fausses pistes qui vont bien pour égarer le lecteur et étirer le suspens (j’ai commencé côté « bouquetin » de la couverture). J’avoue avoir assez tôt repéré les personnages jouant le « mauvais rôle. Du polar classique ? Oui, mais alors déjà on serait sur du haut de gamme en matière de construction. Mais surtout, il y a beaucoup d’autres choses qui rendent cet album remarquable, qui le font clairement sortir du lot. D’abord ce dessin vraiment très joli, très chouette, d’une précision et d’une clarté impressionnantes. Lozes a donné à son polar des aspects cinématographiques, avec gros effets, il multiplie les points de vue, les contre-plongées, les plans divers. Surtout, tous ses personnages ont des corps et des comportements humains, mais des têtes d’animaux. Fait remarquable, non seulement les très nombreux personnages sont faciles à différencier, mais en plus Lozes réalise l’exploit – à moins que je me sois trompé – de n’avoir pas deux personnages de la même espèce ! Et du coup ça confirme ses aptitudes au dessin, il a du talent le bougre. Ses personnages à tête d’animaux, dans des décors historiques plus ou moins anciens m’ont fait penser, plus qu’à Blacksad, aux romans collages de Max Ernst, Une semaine de bonté en tête. Il faut dire que Lozes use d’un beau Noir et Blanc fin et pur, qui fait penser aux gravures justement utilisées par Ernst dans ses collages. J’ai parlé de décors historiques, et là, Lozes se révèle encore original. L’intrigue se déroule dans Paris. Un Paris en permanence secoué par une agitation insurrectionnelle, que les protagonistes traversent à leurs risques et périls. Surtout, cela se passe dans un espace contemporain, avec manifestations violentes, puis, au fur et à mesure que nos héros traversent Paris, durant Mai 1968, puis l’insurrection de la résistance contre l’occupant allemand fin août 1944, la semaine sanglante de la fin de la Commune, et enfin les violences de septembre 1792 en pleine terreur (ou l’inverse selon votre choix de lecture). Lozes, qui s’est documenté et connait bien Paris et son histoire agitée, a su faire en sorte qu’on ne se pose pas de questions, et cela ne nuit jamais à la fluidité et à la crédibilité de l’histoire. Incroyable mais vrai – y compris lorsque l’on attaque le « verso ». Car l’album est une sorte d’upside-down. Après avoir fini la première partie (la moitié supérieure), on retourne l’album pour prendre la suite – peu importe le sens de départ. Lozes parvient même à plusieurs reprises, lors de pleines pages ou de grandes cases, à rendre raccords les deux « étages ». Au final, on a un polar noir et violent. En plus des différentes violences révolutionnaires qui font du décor un champ de bataille permanent, Lozes use de violence dans l’intrigue fil rouge, les morts s’empilent, et il n’hésite pas à se débarrasser de certains personnages principaux. Quelques rares bémols : le papier glacé (j’aurais préféré – affaire de goût – un papier plus épais) et quelques petites questions sans réponse (ou alors j’ai raté quelques détails), même si je ne veux pas spoiler. Mais bon, ça reste des réserves mineures, car on a là un album qui mérite plus qu’un coup d’œil. Un des meilleurs albums de l’année assurément ! Un polar magnifié par des choix esthétiques et narratifs : un futur immanquable ?

30/08/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Orfèvre (Lozes)
L'Orfèvre (Lozes)

Du travail d'orfèvre ! Une BD qui se trouvait sur ma liste d'achat bien avant sa sortie en librairie. Difficile d'écrire un avis sans déflorer les nombreuses surprises qui vont vous surprendre. Bon, déjà une narration singulière qui est un délicieux mélange de Dessus-dessous et de Tremblez enfance Z46. En effet, la BD propose deux couvertures différentes et deux sens de lecture, mais vous ne pourrez lire que le haut des planches puisqu'il vous faudra retourner le livre pour lire le second récit en dessous. Pas d'ordre imposé dans le choix de la lecture, vous pouvez commencer par l'une ou l'autre histoire sans que cela soit gênant. Des personnages charismatiques pour un polar noir et violent, captivant et surprenant, très bien construit et aux rebondissements bien amenés. Un scénario diabolique qui m'a transporté à différentes époques pour une histoire sans fin. Diabolique ! La partie graphique est somptueuse dans un noir et blanc de toute beauté, il est réalisé au bic. Des personnages représentés avec des têtes d'animaux où l'expression des "visages" est stupéfiante de réalisme. De superbes nuances de gris, des effets miroirs époustouflants pour un résultat qui m'a laissé bouche bée. Pour une première BD, Aurelien Lozes a fait très très fort ! Un indispensable pour les aficionados de polars. Culte et gros coup de cœur.

30/08/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Contrition
Contrition

J'ai adoré cette BD et pourtant, je suis très peu fan de polar, trouvant que notamment la vague des polars suédois brode sur des canevas que je n'aime pas, avec souvent des problématiques que je trouve tiré par les cheveux. Ici, je dirais qu'on est presque dans le polar qui fait anti-polar : c'est l'opposé exact de la tendance habituelle. L'inspectrice qui officie ici est une journaliste, et si au final elle a bien une intuition fondée, mais pas d'entrée par effraction quelque part, pas de mystère qu'on découvre par hasard ou par un concours de circonstances. Juste une recherche méthodique et documentée, qui mènera à une conclusion logique. J'ai beaucoup aimé le poids de la réalité dans cette histoire, elle pose une chape sur l'ensemble dont on ne peut pas échapper. Je me demande si ce n'est pas une raison des critiques plus mitigé sur la BD, puisque cette histoire sort bien de la norme du polar, ce qui peut bousculer les habitués du genre. Personnellement j'ai trouvé l'histoire très bonne, surtout combiné à ce dessin qui m'a fait rappeler un truc, jusqu'à découvrir que le dessinateur est celui de la trilogie du Moi (Moi, assassin ...). Un dessinateur dont j'avais beaucoup apprécié le trait, qui renouvelle ici dans l'ambiance noire et sombre, réaliste mais sociale. Il s'entoure encore une fois d'un scénariste compétent et dans son style, semble-t-il. L'auteur reste dans une critique acerbe du monde contemporain, toujours aussi cynique. Le scénario est habillement construit sur son principe de base, la fin restant d'ailleurs volontairement très ouverte quant aux résolutions. En fait, c'est surtout une construction sur les revers d'une Amérique profonde. Le village des délinquants sexuels au centre du récit, bien sur, mais aussi le reste : violence et harcèlement à l'école, l'armée et ses noirs secrets, la vie de famille de la journaliste (cuisant rappel de l'explosion de la bulle de 2007 selon moi, menant des centaines de familles à être dépossédé de leurs petites entreprises), le racisme chez les flics ... Pour moi, l'histoire de la BD n'est pas cette disparition mais ce qu'elle révèle d'une Amérique qui perd ses acquis. La BD me semble un constat sur une Amérique contemporaine, en proie à de nombreuses violences en son sein et qui ne sait plus ce qu'elle doit faire. Tout semble se déliter dans la BD, le final n'offre rien de spécialement satisfaisant, mais c'est le propos. J'ai refermé la BD sur une foule d'interrogations autour de ce qui y est évoqué, et je suis presque certain que c'est le but de l'auteur. Réussi en ce qui me concerne !

30/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Corps vivante
Corps vivante

C'est la norme d'être affecté, tout le monde l'est. - Ce tome contient un témoignage d'une artiste ayant découvert tardivement son homosexualité, une bande dessinée qui se suffit à elle-même. Sa parution date de 2023. Elle a été réalisée par Julie Delporte, pour le texte et les dessins. Il s'agit d'un texte illustré, plutôt que d'une bande dessinée. Il comprend cent-quarante-sept pages de récit. Il se termine avec quatre pages de notes revenant sur les sources d'inspiration de certains dessins. L'autrice se fait la réflexion suivante : ce qui ne l'a pas tuée ne l'a pas rendue plus forte. le temps n'a pas guéri toutes ses blessures. Mais elle peut constater que, malgré tout, elle est encore vivante. Sachet de sucre avec une cuillère : la première fois qu'elle a fait l'amour avec une femme, elle n'avait pour références que des dessins et des films réalisés par des hommes. Deux femmes nues allongées et enlacées dans un lit : pour remédier à cette situation, elle a regardé deux ou trois fois de suite la scène finale de Je tu il elle, de Chantal Akerman. Deux femmes nues allongées et enlacées dans un lit : elle était fière de sa nouvelle orientation, mais elle mourait de honte qu'elle lui arrive si tard. Elle avait peur d'être une femme hétérosexuelle qui expérimente et s'enfuit aussitôt. Les lesbiennes autour d'elle semblaient se plaindre d'un tel scénario. Les deux femmes se caressent tendrement : elle a attendu longtemps avant de se lancer. Il y avait eu une première fois, maladroite, en partie parce qu'elle avait trop bu. Puis une deuxième où tout était joyeux et léger. de petite taille, d'apparence douce mais masculine, Anna ne ressemblait à aucune des lesbiennes fantasmées par les hommes. Elle disait que Julie avait l'air plutôt gay, ce qui faisait rire cette dernière. Ce jour-là, Julie était presque étonnée de se sentir normale. C'était toute sa vie d'avant qui était anormale. Des roches avec des veines de couleur : son amie Kate lui a demandé si la pénétration n'allait pas lui manquer. Julie a répondu que c'était une affaire de reproduction, non ? Luc a pensé qu'elle était bisexuelle, mais à vrai dire, elle était épuisée d'aimer les hommes. Elle voulait qu'ils soient amis rien de plus. Guillaume lui a demandé si elle avait toujours été comme ça, ou si elle avait changé. C'était une très bonne question. Presque tous les témoignages de lesbiennes tardives qu'elle avait pu entendre se résumaient par : Un jour, je suis tombée amoureuse d'une femme. Est-ce une manière de simplifier ? Un jour, Julie est tombée amoureuse d'une femme, mais son histoire ne commence pas là. Elle ne commence pas non plus avec l'apparition d'un désir physique. Les papillons dans le ventre étaient là bien avant qu'elle désire une femme. Images d'insecte dans un bocal : Elle s'en souvient, à douze ans, avec son cousin. Ils la paralysent et l'empêchent de quitter la pièce. Puis à quatorze ans, quand un garçon plus vieux qui lui répugne se colle à elle sous la table, faisant réagir son corps. C'est ce qu'on appelle un fantasme. Elle a mis du temps à comprendre le geste de Jeanne Dielman. En découvrant les premières pages, le lecteur se rend compte de la nature de l'ouvrage. Il s'agit de l'histoire personnelle de l'autrice qui a pris conscience de son homosexualité à trente-cinq ans et qui évoque son entrée dans le pays qu'on appelle Gouinistan, avec des questions sur ses relations sexuelles avec les hommes, son caractère, sa façon de se comporter, ce qui relève de sa nature intrinsèque et la part d'elle qui a été modelée par la société, soit de manière explicite (les modèles de féminité), soit ce qui est implicite ou même inexistant (l'absence de représentation de femmes lesbiennes à son époque). Cela se présente sous la forme d'une ou deux phrases par double page, avec une écriture cursive manuscrite très agréable à l’œil. En vis-à-vis dans cette double page se trouve un dessin, parfois sur la page de gauche, parfois sur celle de droite, de temps à autre sous le texte sur la même page. Pour le chapitre introductif, il s'agit de huit dessins à l'encre de Chine inspirés du film Je tu il elle (1974) réalisé par Chantal Akerman (1950-2015, réalisatrice). Dans les notes en fin de volume, Delporte précise que la même année, Barbara Hammer (1939-1919) réalisait Dyketactics, un court métrage mettant lui aussi en scène un érotisme lesbien, mais de manière plus expérimentale. Avant cette date, elle ne connait pas de scène érotique lesbienne tournée par une réalisatrice lesbienne (ni même tourné par une femme hétérosexuelle) qui ait été retenue dans l'histoire du cinéma. De fait, le lecteur s'attache plus au texte qu'aux dessins, car l'autrice raconte son histoire, et les dessins viennent au mieux présenter une mise en situation de la relation lesbienne, pour le chapitre introductif, ou souvent accoler des représentations de la nature (roches, coquillages, fleurs, végétaux) et de rares fois un objet manufacturé ou une personne. le texte est rédigé dans un français très accessible, avec des phrases courtes, sans vocabulaire spécialisé ou complexe, très agréable à lire avec sa graphie. La construction de ce témoignage se révèle simple et naturelle. Julie expose sa son parcours de vie sous l'angle de sa préférence sexuelle. Sa première expérience homosexuelle l'a amenée à s'interroger sur la normalité imprégnant la société. Une fois sa prise de conscience opérée, elle s'est demandé si elle avait toujours été comme ça, c'est-à-dire homosexuelle. Elle est passée par différentes phases : la culpabilité de ne pas avoir d'activité sexuelle, comment érotiser le corps d'une femme (et sa vulve en particulier), le fait que personne ne l'a jamais forcée mais qu'elle se forçait elle-même pour se conformer, les contraintes sociales à l'hétérosexualité et l'absence d'images positives de lesbiennes, les contraintes de la perfection des normes sociales imposées à des êtres humains qui sont intrinsèquement imparfaits (deux états irréconciliables), la question de Judith Butler (Comment vivre une vie bonne dans un monde mauvais ?), et un regard en arrière sur ses relations avec les femmes avant de se reconnaître lesbienne. L'autrice se montre honnête, réfléchie, dans une réflexion sans acrimonie, sans volonté de vengeance ou d'accusations, sans militantisme ou agressivité, avec un ou deux points d'amertume, ce qui rend la lecture aussi intéressante qu'agréable. Dans le fil des pages, le lecteur jette un coup d’œil aux dessins : agréables à l’œil, réalisés avec des crayons de couleur, parfois pastel, avec des traits de contour en couleur quand il y en a. Une fois passée l'introduction, il n'est pas toujours très sûr de ce qu'il est en train de regarder. de temps à autre, un dessin apparaît en relation direct avec le texte : un portrait de Monique Wittig en vis-à-vis d'une citation d'elle, des dessins de robe et de tissu quand Julie évoque ce qu'elle a fait de ses robes après avoir assumé sa nouvelle identité sexuelle, un facsimilé de Tofslan & Vifslan regardant leur pierre secrète en provenance d'une histoire des Moomins, de Tove Janssen (1914-2001), un appareil photographique argentique, la couverture du livre Peau (1999, À propos de sexe, de classe et de littérature) de Dorothy Allison (1949-), etc. Puis arrive la page quatre-vingt-huit dans laquelle l'autrice dit que cette forme est maintenant sa préférée, elle la voit partout, en parlant de la forme de la vulve. le lecteur comprend alors que chaque dessin porte en lui le regard sexualisé de l'artiste, une façon de regarder le monde en ayant à l'esprit le sexe féminin. Cette tournure d'esprit ne saute pas au visage du lecteur ; elle reste sous-jacente. Si son esprit fonctionne de manière plus cartésienne que poétique, il apprécie de pouvoir découvrir dans les notes, la nature de ce qui est représenté pour les dessins qui l'ont laissé perplexe : des roches photographiées sur la côte de l'île Verte dans le fleuve Saint-Laurent, des scènes du film Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975) de Chantal Akerman, des agates tranchées, des algues et roches photographiées à Maria en Gaspésie, des fleurs du Jardin botanique de Montréal et un colibri venu les visiter, des lichens accrochés aux roches dans le parc régional du Poisson Blanc, l'érosion des falaises aux îles de la Madeleine, et plusieurs créatrices lesbiennes ou personnages dans des films. La lectrice ou le lecteur ressent les émotions et les interrogations de Julie Delporte, avec son point de vue qu'elle expose sans l'imposer. Il effectue le constat des références culturelles féministes ou lesbiennes : Adrienne Rich (1929-2012), Chantal Akerman (1950-2015), Lauren Beerlant (1957-2021), Annie Ernaux (1940-), Tove Janssen (1914-2001), Monique Wittig (1935-2003), Courtney Barnett (1987-), Dorothy Allison (1949-), Adèle Haenel (1989-), Judith Butler (1956-), sans se sentir exclue ou exclu. Elle ou il ressent que ces interrogations prennent comme point de départ la prise de conscience (que l'autrice qualifie de tardive) d'être lesbienne, et qu'elles s'appliquent également à chaque être humain quelle que soit sa condition. La pression de se conformer aux injonctions et normes sociales explicites ou implicites, le syndrome de l'imposteur, le besoin de se sentir normal, l'impossibilité pour l'être humain d'être parfait, l'impulsion de faire plaisir pour éviter le rejet par l'autre, la façon inconsciente de considérer le monde avec un point de vue sexualisé, l'habitude de se forcer, la démarche de consoler l'enfant qu'on a été, etc. En page cent-vingt-sept, l'autrice déclare qu'elle a voulu être une lesbienne avant d'avoir du désir pour des femmes, une sorte d'essence qui précède l'existence, pour reprendre la formule de Jean-Paul Sartre (1905-1980). Une lesbienne tardive s'interroge sur son parcours de vie, son orientation sexuelle, ses relations hétérosexuelles passées, les obstacles pour prendre conscience de ses préférences, la manière dont elle s'est forcée inconsciemment à être normale, en agrémentant chaque page d'un dessin sur la manière dont elle perçoit la nature, mais aussi les autrices ou créatrices qui lui ont permis de comprendre sa situation, son chemin. Outre le témoignage d'un cas particulier, il s'agit également d'un regard sur son environnement aussi bien naturel que mental. Un partage bienveillant d'expérience de vie.

30/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Discipline
La Discipline

Initiation - Ce tome contient une histoire complète indépendante de tout autre. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Peter Milligan, dessinés et encrés par Leandro Fernández, avec une mise en couleurs de Cris Peter, et un lettrage de Simon Bowland. Il débute par une introduction de 2 pages en prose de Peter Milligan, indiquant qu'effectivement il y a beaucoup de relations sexuelles dans cette histoire, mais qu'elles sont montrées à part égale d'un point de vue masculin et d'un point de vue féminin, et que la discipline recouvre beaucoup plus de thèmes que celui-là. Un homme et une femme sont en train de faire l'amour, l'homme se transforme en monstre, et la femme en une sorte de serpent. À la fin de l'accouplement, l'homme souhaite la bienvenue à la femme dans la Discipline. Quelques temps plutôt, Melissa Peake (23 ans) rendait visite à sa mère dans la banlieue, rappelant à sa sœur Krystal de bien emmener leur mère à ses rendez-vous médicaux. Elle rentre ensuite dans son appartement à New York où elle trouve un message de son mari Andrew Peake lui indiquant qu'il rentrera tard et qu'il dormira dans la chambre d'ami. le lendemain, elle promène leur chien Hemingway en faisant son jogging et en lui parlant du projet d'Andrew de déménager à Westchester. Dans la suite de sa journée, elle se rend au musée pour contempler toujours le même tableau : La vénus et le satyre, de Francisco de Goya. Au musée, Melissa Peake est abordée par un étrange individu déclarant s'appeler Orlando qui lui met une main au pubis. La nuit même, elle fait un puissant rêve érotique qui la réveille et elle se masturbe. le lendemain, elle prend un café avec Bliss McMurrau sa meilleure amie et lui parle de son expérience. Elle décide d'accepter de revoir Orlando qui lui donne rendez-vous dans un abattoir. Après l'avoir repoussée, Orlando l'invite à nouveau le soir dans un appartement où il s'est introduit par effraction. Sur le mur il a dessiné l'homme de Vitruve de Léonard de Vinci. La partie de jambes en l'air prend rapidement une tournure malsaine, avec l'irruption d'un Stalker, et une tentative de rapport sexuel forcé. Melissa Peake progresse irrémédiablement dans le parcours d'intronisation dans la Discipline. Peter Milligan ne ment pas dans son introduction : il y a de nombreuses scènes de rapports sexuels pendant ces 6 épisodes. Ça commence doucement avec de l'onanisme féminin, ça continue avec quelques attouchements, pour passer ensuite à une levrette non consentie. Et ce n'est que le premier épisode. Dans le second, la belle Melissa passe par un club BDSM qui ne fait pas semblant. Il y a ainsi des rapports dans chacun des épisodes, jusqu'au dernier. Leandro Fernández avait déjà illustré une histoire de Peter Milligan : The names (2014/2015). Il dessine de manière descriptive avec des contours un peu simplifiés et une utilisation copieuse d'aplats de noir tirant les images vers l'obscurité qui dissimule beaucoup de choses. Mais dans cette histoire, les auteurs ont choisi de représenter la nudité de manière franche, proscrivant l'hypocrisie habituelle des comics américains. le lecteur peut donc voir Melissa Peake dans le plus simple appareil de dos comme de face, ainsi que d'autres femmes, et les hommes également. Il n'y a pas de gros plans sur les appareils génitaux, encore moins les pénétrations. D'un point de vue visuel, le récit s'inscrit donc plus dans un registre érotique que pornographique. D'ailleurs Leandro Fernández n'utilise pas les postures et les cadrages spécifiques aux films pornographiques. Les personnages ne sont ni bodybuildés, ni siliconés. Ils ne sont pas rasés non plus. La nudité n'est pas le centre d'intérêt du récit, ni même des cases où elle est représentée. Elle s'inscrit à chaque fois dans une séquence d'initiation pour Melissa Peake, ou dans un rapport classique pour les autres personnages. Pendant ces séquences, l'artiste ne se focalise pas sur les positions ou le va-et-vient, les protagonistes se déplaçant, se parlant, gesticulant ou s'arrêtant pour réfléchir. de ce point de vue, Milligan n'a pas menti en indiquant que les relations sexuelles ne sont pas l'unique centre d'intérêt du récit, et qu'elles ne sont qu'un moyen et pas une fin. Néanmoins les représentations de l'acte sexuel ne sont pas neutres ou fades. Leandro Fernández représente des personnages avec une morphologie plutôt élancée, et rend bien compte de la jeunesse et de la fraîcheur de Melissa Peake, même si elle ne se laisse pas cantonner au rôle de victime loin s'en faut. Lors des relations sexuelles, il y a souvent un rapport de force qui s'installe, en faveur d'un sexe ou de l'autre. En évitant la crudité des corps et en jouant sur les aplats de noir, le dessinateur fait ressortir ce rapport de force, ainsi qu'une forme d'horreur. Il s'agit bien sûr de l'horreur de la violence, mais aussi d'une forme d'horreur corporelle. le lecteur ne peut réprimer une grimace en voyant la pratique masochiste avec du fil de fer barbelé dans le club BDSM. Il voit aussi les personnages se transformer au fur et à mesure de l'initiation, donnant lieu à des rapprochements contre nature entre des corps normaux et des corps surnaturels, pour des instants évoquant la bestialité. Là encore c'est la force de l'artiste que de trouver le point d'équilibre entre ce qu'il montre et ce qu'il suggère. Peter Milligan raconte donc une histoire à plusieurs niveaux. le premier, le plus simple, est celui de l'initiation de Melissa Peake, dans une sorte de secte surnaturelle. le scénariste procède progressivement, tout en indiquant qu'Orlando est contraint d'accélérer la procédure du fait d'une menace qui a augmenté en intensité. Il prend le temps de présenter le caractère et l'histoire personnelle de son personnage principal, en particulier avec sa situation sociale privilégiée mais qui la relègue au rang de trophée pour son mari, et avec sa situation familiale, la relation tendue avec sa soeur, la maladie de sa mère. La relation avec son mari bénéficie d'une évolution attestant des modifications intervenues chez Melissa, alors que celle avec sa soeur et sa mère stagne dans la position de départ. de la même manière, le lecteur se rend compte que Bliss McMurray (la meilleure copine de Melissa) est très vite réduite à un artifice narratif, sans réelle épaisseur ou personnalité. Leandro Fernández sait représenter des postures correspondantes à un langage corporel très expressif, sans les caricaturer. le lecteur sent la tension psychologique de Melissa Peake dans la manière dont elle se tient face à sa soeur, et il constate également l'agressivité chez cette dernière. Il voit aussi l'évolution du comportement de Melissa vis-à-vis de son mari dans des gestes plus violents, et moins contrôlés. Néanmoins l'évolution de Melissa Peake suit des rails rigides vers dans une direction que le lecteur anticipe facilement. Cette initiation joue également un rôle de désinhibition. Melissa Peake est une jeune femme bien comme il faut. Elle a réussi économiquement parlant et également sur le plan social, par rapport à son milieu d'origine incarné par sa sœur Krystal. Malgré tout, la réussite matérielle la laisse insatisfaite. Elle va donc s'encanailler avec un bel inconnu pour goûter aux plaisirs charnels, réprouvés par la morale judéo-chrétienne. le lecteur retrouve là une trame classique dans laquelle la transgression (ici de nature sexuelle) permet de s'ouvrir à des réalités (ou au moins des points de vue) cachées. La progression dans les découvertes est bien menée au travers d'expériences de nature différente. Mais Peter Milligan a choisi d'utiliser un autre dispositif narratif classique, à savoir celui de la secte et des d'une guerre entre 2 factions dont les êtres humains normaux ne soupçonnent pas l'existence. D'épisode en épisode, l'auteur donne l'impression d'y croire de moins en moins. Il introduit des individus vivant hors du temps et pilotant la secte de la Discipline depuis une réalité en décalage avec celle des individus normaux. Pour une raison peu claire ces individus ont une origine dans la Rome antique, et utilisent donc des expressions latines dans leurs phrases. Leandro Fernández s'acquitte correctement de quelques cases montrant des villas de la Rome antique et des individus en toge. Mais d'épisode en épisode, le lecteur se demande pourquoi ça plutôt qu'autre chose. Les vagues particularité de l'autre camp (celui des stalkers) le laisse encore plus dubitatif sur le fond de l'affaire. Autant l'initiation par les pratiques sexuelles libérées renvoie à une ouverture d'esprit à d'autres valeurs. Autant ces 2 factions en guerre ne semblent présentes que fournir le quota d'action dans l'histoire, sans réelle signification métaphorique ou philosophique. À la fin du récit, le lecteur a apprécié le courage (voire l'inconscience) de Peter Milligan d'aborder la question des pratiques sexuelles de manière frontale, dans le cadre d'un récit d'initiation. Il a également apprécié l'intelligence avec laquelle Leandro Fernández met en scène des personnages dans des situations scabreuses, tout en évitant de les transformer en simple objet du désir, et en montrant des images qui indiquent que l'intérêt du récit ne se trouve pas dans la nudité. Les pages évoquent parfois les contrastes tranchés chers à Frank Miller ou les clair-obscur d'Eduardo Risso, tout en restant dans l'hommage sans jamais basculer dans le plagiat, en en gardant l'esprit sans en reproduire servilement les formes. Ce récit constitue donc un bon thriller, original et dépourvu d'hypocrisie. Mais les auteurs promettent un sens qui ne parvient jamais à émerger, laissant le lecteur dans une petite déception quant à cette histoire de Discipline.

29/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Fantastic Four - La Fin
Fantastic Four - La Fin

Chaque fin est un commencement. - Ce tome comprend une histoire complète qui s'apprécie mieux en ayant une connaissance de base des Fantastic Four. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2007, écrits et dessinés par Alan Davis, encrés par Mark Farmer, mis en couleurs par John Kalisz. Dans un lointain futur, l'humanité connaît un âge d'or à la fois grâce à un sérum de longévité mis au point par Reed Richards et par l'instauration d'une zone de neutralité dans le système solaire garantissant l'absence d'expansion de la race humaine tant qu'elle n'aura pas atteint un degré de maturité jugé suffisant pour rejoindre le conseil intergalactique. Mais cette utopie a été chèrement acquise, en particulier après un combat terrible entre les Fantastic Four et Doctor Doom, au cours duquel Valeria et Alexia ont trouvé la mort. Quelques années ont passé. Jennifer Walters (sous sa forme de She-Hulk) rend visite à Reed Richards qui vit seul dans une station orbitale où il recherche un moyen de voyager plus vite que la lumière, avec une source d'énergie illimitée. Aux abords de Pluton, Johnny Storm (Human Torch) mène une équipe des Avengers (Thor, Vision, Iron Man, Captain Marvel et Silver Surfer) pour affronter un groupe de supercriminels composé de Enchanteress, Sandman, Psycho-Man, Wizard, Klaw et encore un ou deux autres. Ils ont la surprise de les voir se décomposer sous leurs yeux quand Nick Fury arrive en scaphandre à la tête d'une équipe du SHIELD. Sur Mars, The Thing se bat contre deux petits monstres Jacob & Daniel, ses enfants. Ces derniers gagnent à la partie de chat, et The Thing s'étale de tout son long aux pieds des inhumains qui viennent d'arriver, à savoir Gorgon, Medusa et Karnak. Alicia Masters arrivent sur ces entrefaites et ramènent un peu de calme. Ben Grimm reprend sa forme humaine. Sur Terre, au fond de l'océan Atlantique, Sue Richards se livre à des fouilles archéologiques en solitaire. Alors qu'elle est en train d'inspecter les ruines d'un palais sous-marin, elle est interrompue par l'arrivée de Namor qui lui demande ce qu'elle fait dans son royaume sans l'avoir averti. Toujours en compagnie de She-Hulk, Reed Richards reçoit un appel de Wyatt Winfoot et de sa compagne Thundra. Dans une lamaserie au Tibet, Stephen Strange observe les événements se déroulant dans la station orbitale de Richards, dans un globe magique, en compagnie de sa nouvelle apprentie. Dans les années 2000, l'éditeur Marvel décide de lancer des récits sous la bannière The End, évoquant la dernière aventure d'une partie de ses personnages. Le lecteur découvre ainsi Hulk: The end (2002) de Peter David & Dale Keown, Marvel Universe: The End (2003) de Jim Starlin & Al Milgrom, ou encore X-Men: The End (2004-2006) de Chris Claremont & Sean Chen. En 2007, c'est au tour d'Alan Davis de faire subir le même sort aux Fantastic Four. Le lecteur découvre qu'il joue le jeu : il a placé son récit dans le futur et effectivement l'équipe des Fantastic Four n'est plus, chacun s'en étant allé poursuivre sa vie de son côté, après la mort des enfants de Sue & Reed Richards. Le scénariste se montre assez cruel et original puisque la race humaine en passe d'atteindre son plein potentiel, grâce à des avancées scientifiques et médicales extraordinaires, accompagnées par une période paix sans précédent, et de croissance constructive, mais le prix à payer pour les Fantastic Four a été trop élevé. En entamant ce genre de récit, le lecteur s'attend à ce que le scénariste s'oriente soit vers une histoire évoquant la fin des temps ou le déclin d'une institution telle que les superhéros de l'histoire, ou alors un dernier tour de piste permettant de revisiter les principaux éléments constitutifs de la mythologie des personnages. Il se rend rapidement compte qu'Alan Davis a choisi la deuxième option, à partir du moment où Namor est intégré au récit. Avec l'apparition d'Uatu le gardien et des Inhumains, il en a la confirmation. Il profite alors de voir un futur potentiel dans lequel les personnages ont évolué, sortant de la stase imposée par les règles de gestion de personnages dont la propriété intellectuelle est détenue par une entreprise de média. Le scénariste joue astucieusement avec la possibilité de montrer ce que peuvent devenir certains personnages débarrassés de cette contrainte de conserver à jamais les mêmes caractéristiques, tout en en mettant en scène d'autres qui n'ont pas bougé, comme par les exemples les Inhumains, à une exception bien trouvée et assez émouvante. De la même manière, il pioche dans la riche continuité Marvel pour mettre en scène des personnages emblématiques de la série Fantastic Four, mais aussi pour réimaginer une poignée de personnages, comme la nouvelle Captain Marvel, évoquant la version Mar-vell. Ainsi le lecteur peut à la fois profiter de voir des personnages classiques dessinés par Alan Davis (Thor par exemple) et des personnages repensés. Alan Davis a commencé sa carrière de dessinateur de comics vers 1985, en travaillant sur des séries Marvel publiées au Royaume Uni, puis il a été embauché aux États-Unis où il a aussi bien travaillé pour Marvel que pour DC Comics, avant de voler de ses propres ailes et de devenir également scénariste. Il y a quelque chose d'immédiatement plaisant à l'œil dans les dessins d'Alan Davis, à la fois grâce à des contours arrondis et des angles de vue qui dramatisent les scènes d'action. D'une certaine manière, le lecteur éprouve la sensation de découvrir un croisement entre le dynamisme de Neal Adams et l'approche un peu plus plausible de John Byrne. C'est à la fois un compliment pour les dessins, mais aussi une forme de jugement réducteur comme s'ils n'avaient pas une personnalité assez affirmée, encore trop dérivative. D'un autre côté, il s'agit de comparaison assez flatteuse. Pour ces 6 épisodes, Alan Davis bénéficie de son encreur attitré Mark Farmer, qui a succédé dans ce poste à Paul Neary. La précision de l'encrage est remarquable à la fois dans sa capacité à faire ressortir tous les traits, mais aussi par la discrétion avec laquelle il sait faire varier leur épaisseur ou leur poli avec de courts traits qui apportent une texture fine, sans supplanter l'impression générale d'arrondi. Dans les trois premiers épisodes, Alan Davis s'investit pour donner à voir ce monde utopique, à commencer par le dessin en double page montrant la station orbitale de Reed Richards en vue extérieure au-dessus de la Terre, mais aussi la luxuriance de la végétation de Mars qui a été terraformée, et les ruines sous-marines. le lecteur se délecte de la visite au musée en compagnie de Ben Grimm, ou encore de la tenue du Conseil Galactique. Le lecteur prend également plaisir à regarder les différentes formes de races extraterrestres, même si elles sont toutes basées sur un modèle anthropoïde. Le dessinateur s'amuse bien à créer un monstre marin des plus impressionnants. Le lecteur ressent le plaisir que l'artiste a à créer ces personnages et ces lieux exotiques, dignes descendants de décennies de comics de superhéros et de science-fiction. Il remarque également qu'arrivé à la moitié du récit, Alan Davis s'implique plus dans la mise en scène des conflits que dans les environnements. John Kalisz effectue un gros travail de camaïeu dans les arrière-plans pour les nourrir, alors que l'artiste se concentre tout entier dans la vivacité des gestes, et dans les cadrages fortement penchés pour donner plus de force aux coups portés. Alors même qu'il note ce glissement vers une narration de plus en plus spécifique aux comics de superhéros, le lecteur ressent tout le plaisir qu'il a à retrouver les membres des Fantastic Four, et à anticiper le fait qu'ils vont à nouveau se réunir pour une nouvelle mission. Alan Davis a conçu une intrigue qui mêlent trois fils narratifs (la mission de Sue Richards, les attaques sur des satellites terriens, la réapparition de supercriminels), ce qui lui donne une certaine consistance. Mais rapidement c'est la certitude que les Fantastic Four vont enfin retrouver une forme de complétude en reformant l'équipe qui l'emporte sur le reste. Alan Davis ne joue pas sur la fibre de la nostalgie, ne se lamente pas sur la perte d'un âge d'or révolu. Sans avoir l'air de trop y toucher, il fait preuve de justesse dans la sensibilité pour montrer en quoi Reed, Susan, Johnny et Ben sont plus forts quand ils forment une famille ensemble. Il ne s'agit pas d'un retour à un état antérieur, mais plutôt de la redécouverte de la dynamique constructive qui existe au sein de ce noyau familial. Mine de rien, sous couvert d'un récit estampillé La fin, Alan Davis fait la preuve de la spécificité de cette équipe, et de sa capacité à capturer son esprit et à en faire le moteur du récit. Dans un premier temps, le lecteur apprécie surtout une forme de retour à des comics de superhéros plus tranchée et honnête. Les Fantastic Four sont là pour améliorer le sort de l'humanité et lutter contre des supercriminels. Il voit bien que l'équipe est séparée, et malgré tout Alan Davis réussit à faire exister les personnages et à mettre en lumière qu'il faut compter sur eux, même pris séparément. Il a construit son histoire en deux parties, la première dans laquelle ses dessins enchantent le lecteur avec une utopie simple et séduisante, la deuxième dans laquelle le temps du conflit est advenu. Logiquement ses dessins se concentrent sur la relation des personnages à leur environnement dans la première partie, et dans l'expression des superpouvoirs au cours des affrontements physiques dans la deuxième partie. Le lecteur peut éprouver une forme de condescendance à la découverte d'un récit à l'ancienne pour les caractères des personnages, mais dans le même temps il sent son cynisme fondre à a chaleur humaine qui se dégage du récit.

29/08/2024 (modifier)