Je fais un blocage avec les oeuvres de Baudoin car j'ai vraiment été ennuyé voire rebuté par certains de ses récits autobiographiques et je n'aime pas du tout son dessin. Son trait semi-lâché et son encrage charbonneux (sale) me déplaisent fortement. Du coup, je partais dans l'idée que je n'allais pas aimer cet album et je l'ai lu dans cette optique.
Et effectivement je n'aime toujours pas le dessin. Par contre l'histoire a su m'emporter et me toucher. C'est une histoire triste et belle qui réussit malgré tout à dégager une part d'optimisme qui donne le sourire. Elle présente une poignée de très beaux moments, certains qui laissent émaner de la poésie et d'autres qui frappent par leur humanité et la foi que du plus sombre de la vie peut se dégager la lumière. La fin m'est parue légèrement abrupte mais j'ai su m'en contenter alors que je craignais de rester sur l'impression d'un récit un peu vain.
Bref j'ai eu une très agréable surprise en lisant cet album que je croyais ne pas aimer.
Dans une époque où les dieux Nordiques régnaient sur un monde créé par l'amour, son équilibre en est entaché par une sombre convoitise, l'Or. Elle vous octroie la toute puissance mais avec une regrettable contrepartie, celle de l'amour, la capacité à aimer ainsi que ses émotions sous toutes ses formes.
Nous suivons un jeune enfant où le destin des dieux repose sur ses épaules. Ces dernières sont fragiles, car ce jeune inconnu est né orphelin... par chance recueilli par "Mime" un humanoïde des profondeurs de ce monde. Puis ses épaules s'endurcissent au fil de l'aventure, par les différents évènements tragiques qu'il rencontre, comme la mort et la trahison. Le tout avec un destin plutôt flou et démotivateur, car ce jeune prodige a comme mission d'affronter le détenteur de cette fameuse Or.
Cette oeuvre n'a pas été facile à appréhender sur ma première lecture, car le scénario a été bien structuré en nous révélant les informations au fur et à mesure de l'aventure. Par contre arrivé au dernier tome de la série, avec une des plus belles conclusions que j'ai pu lire en tant que bédéphile, cela m'a fait ressentir une certaine frustration de n'avoir pas saisi les subtilités lors de ma lecture. Ce qui m'a motivé à relire une seconde fois cette BD, avec la plus grande admiration. J'adore trouver un plaisir à mieux appréhender une oeuvre par sa profondeur grâce à une seconde lecture.
Pour les dessins de notre cher Alex, ses planches m'ont émerveillé au fur et à mesure de ma lecture, avec de superbes doubles pages pour l'introduction du titre de chaque tome. Nous retrouvons des plans contemplatifs car cette histoire vit avec seulement quelques personnages, ce qui nous permet de nous y attacher davantage.
J'ai vraiment été ravi d'avoir pu découvrir pour la première fois un titre de cet auteur. Cela me présage de nouvelles découvertes sur une autre de ses créations.
"Il y a très longtemps, la Lune et la Terre suivaient chacune leur propre trajectoire. Un jour elles se sont croisées et se sont attirées mutuellement, mais ni l'une ni l'autre n'est parvenue à s'arrêter"
Ces deux petites phrases tirées d'une case résume parfaitement l'histoire de Zéno et Ana, héros de "Malgré Tout", qui passeront une vie entière à se courir après.
Autant être clair, j'ai fait l'acquisition de cet ouvrage pour ma moitié, une histoire romantique, de beaux dessins 'dynamiques. Le cocktail parfait pour lui faire avaler des acquisitions un peu plus rock'n roll.
Oui mais voilà il y a des BD pour vous instruire, d'autres pour vous souvenir, voyager, vous divertir. Et d'autres pour vous foudroyer le cœur. et "Malgré tout" fait incontestablement partie de cette catégorie. Cette romance est absolument magnifique, elle est une ode à l'amour et à la vie.
Beaucoup d'entre nous ont certainement dû avoir ce coup de foudre, vivre cet amour inachevé.
Je suis ressorti de ma lecture le cœur léger, amoureux et heureux.
De plus le dessins et les couleurs sont magnifiques et portent merveilleusement bien cette romance.
Le scénario à la Benjamin Button est juste parfait
Un énorme coup de cœur et une lecture que je ne peux que vous conseiller.
Un ouvrage que je relirai avec grand plaisir.
A posséder donc
Je note un peu large, mais je trouve que le documentaire tape assez juste dans son propos. Il s'agit d'un condensé de podcasts qui ont été mis en images, chacun parlant de guyanais exilés en métropole et de leurs rapports avec la Guyane. C'est assez loin de mes préoccupations, donc, et pourtant je suis franchement surpris du résultat.
Ce qui m'a plu, c'est que l'ensemble déborde du simple cadre de narration de trajectoire de vie, qui devient souvent un écueil lorsqu'elles ne font pas écho à notre propre vie. Ici, il y a une volonté de dépasser ce simple postulat, sans doute en choisissant les histoires, pour parler aussi de la Guyane, ce département mystérieux pour les métropolitains, et souvent oubliés de tous.
C'est ce que j'ai surtout retiré de l'ensemble : à quel point la Guyane est une sous-partie de la France dont tout le monde semble s'en fiche. Hôpitaux, universités, travail, tout semble manquer pour une jeune génération Guyanaise qui ne demande qu'a rester sur place. La métropole est parfois attirante, mais souvent une nécessité pour tout le monde sur place. Et commence le ballet des voyages, chers et longs, l'exil dans un autre continent, un autre climat. Il ressort de la plupart des témoignages un réel amour de la Guyane, l'envie que beaucoup auraient de rester sur place et développer le département, aller plus loin. Des volontés contrariées par l'inaction politique et un grand désintérêt des français pour leur collègues nationaux.
Le dessin est assez basique, même s'il met bien en lumière les couleurs, la faune et la flore de l’Amérique du sud, ainsi que la lumière typique des tropiques. Il sait cependant s'effacer pour que la lecture soit fluide. C'est le genre de documentaire pas forcément indispensable mais que je trouve efficace. Ça donne envie d'aider la Guyane, d'une façon ou d'une autre, et je pense que c'est déjà une très bonne chose.
Contrairement à "1984" de Orwell aux nombreuses adaptations BD/Comics il me semble que c'est la première adaptation du célèbre roman de Huxley "Le Meilleur des Mondes" (Brave New World). Pourtant BNW est toujours considéré comme un sommet de la littérature de langue anglaise. Personnellement ce fut une lecture de lycée aujourd'hui très lointaine.
C'est donc avec curiosité que je me suis plongé dans la série de Fred Fordham malgré une couverture qui ne m'engageait pas trop. Le scénario semble suivre d'assez près l'œuvre originale ( que je n'ai pas relue). J'ai immédiatement été captivé par la narration de ce texte puissant. Fordham rentre immédiatement dans la thématique phare de ce récit dystopique: le conditionnement des masses. L'auteur traduit à merveille l'originalité du récit, à savoir que la civilisation qui suit le conflit dévastateur donnerait l'eau à la bouche de plus d'un: "Orgie par ci, orgie par là".
Dans une société infantilisée hédoniste, sans vieux ni maladie ni morts (ou alors cachés) la jouissance immédiate et sans réflexion est le meilleur gage de stabilité sociale. Le texte source date de 1931 et Frodham réussit à montrer comment certaines thématiques ont fait leur chemin: naissance in vitro, culture hédoniste du corps, Consumérisme effréné, société qui se coupe de tout ce qui est vieux, humains mais aussi culture et histoire.
La série invite à penser sur le danger d'un concept comme "Du passé faisons table rase" cher à de nombreuses idéologies mortifères du siècle dernier. Dans ce passé oublié se trouve aussi tout ce qui a fait la grandeur de l'humanité comme les œuvres complètes de William Shakespeare où John "le Sauvage" apprends à lire et forme sa pensée subversive.
D'ordinaire je serais assez réticent sur le graphisme proposé par Fordham sauf qu'ici ces visages figés et si peu expressifs collent parfaitement au récit. Malgré une société quasi fondée sur des clones, les personnages sont bien identifiables et la lecture visuelle agréable. La mise en couleur un peu fade et pâle traduit à merveille l'ambiance d'un société aseptisée comme un laboratoire.
Une belle lecture qui permet de (re)découvrir un sommet de la littérature du siècle dernier.
J'avais adoré #Nouveaucontact de Duhamel, j'ai donc lu cette BD avec une petite attente à retrouver l'auteur que j'ai tant apprécié. Et franchement, ça a été le cas ! Duhamel nous brosse un portrait de petite vieille accrochée à sa falaise malgré le danger, opposé à un maire qu'elle n'hésite pas à brocarder vertement devant tout le monde. Ajouté à cela sa folie, sa cécité et son chat qu'elle nourrit bien trop, et nous avons un personnage haut en couleur pour une histoire qui promet de bons gags.
C'est ce que nous avons d'ailleurs, une histoire globalement humoristique mais qui sait jouer la carte de l'émotion aussi. La fin est émouvante mais se tient vis-à-vis du reste, avec d'ailleurs toujours quelques phrases qui font mouche niveau gag. J'aime bien l'idée de cette fin ouverte assez inattendue mais qui marche. En soi, la BD n'a rien d'exceptionnelle, mais je trouve qu'elle dégage quelque chose de positif et de joyeux. C'est la même sensation que j'avais eu à la lecture de #Nouveaucontact, l'auteur arrivant à nous faire une histoire assez inattendue dans le déroulé et dans la résolution, avec un sentiment positif au final. C'est simple, mais personnellement j'apprécie beaucoup. Duhamel a également un coup de crayon qui convient parfaitement à ce type d'histoire. Je ne sais pas trop ce qu'il va proposer par la suite, mais je vais être preneur de ses prochains albums !
Tome 2 :
J'ai pu emprunter le deuxième tome, et ça passe toujours autant. C'est moins amusant et pêchu que le premier, même si ça ne manque pas d'action et qu'on est clairement dans un récit aux personnages haut en couleur. Le propos est bien différent, avec les petites villes dont les maires sont parfois dépassé, le populisme d'une extrême-droite, le passé de la côte Normande et quelques blagues potaches au milieu. C'est de l'ordre du plaisir de lecture, une distraction qui continue le volet précédent, sans grand plus.
Personne n'a raison et rien n'est vrai.
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Ce tome regroupe des histoires courtes initialement parues dans le magazine Jazzman à partir des années 2000, ainsi qu’une introduction réalisée spécialement pour le recueil et plusieurs dessins supplémentaires. Sa parution initiale date de 2013. Il a été entièrement réalisé par Blutch (Christian Hincker), scénario et dessins. Il compte environ soixante-cinq planches de bande dessinée. Il s’agit d’un ouvrage en noir & blanc, seules les deux premières histoires comportant des nuances de gris.
Avant-propos – Un jeune indien vient trouver le grand sachem. Il souhaite avoir son avis au sujet du travail qu’il a commencé sur la musique du jazz, il y a bien des lunes. Il s’agit maintenant de rassembler tout ce matériel en un volume présentable. C’est une chance mais aussi une responsabilité. Le livre en question doit réunir en recueil les histoires en une page qu’il faisait pour Jazzman, un journal de blancs. Au départ, il se sentait indomptable. Prêt pour mille histoires, et voilà qu’au bout de trente-six lunes, il tombe à genoux sur le sentier. Épuisé, lessivé et pire encore. Il est écœuré, chef. Écœuré du jazz. Depuis quinze – vingt ans, il en a tellement convoité, acheté, accumulé, acheté, qu’il est devenu une espèce de spécialiste. C’est sa vie et il tenait son rôle, mais aujourd’hui dès qu’il met un CD dans le lecteur, c’est lui qu’il voit, c’est lui qu’il entend. Lui. Lui dans un miroir. Coltrane, c’est lui ! Miles Davis, c’est lui ! Mingus, c’est lui ! Et tous les autres, les grands, les petits ! Lui lui encore lui ! Il tourne en rond. Ce livre est un mensonge ! Que doit-il faire ?
Avertissement – Le grand sachem assis en tailleur suppose que lui et le lecteur souffre du même démon, et que cette histoire leur appartient, tout comme ils lui appartiennent. Le son des mots : la belle Chokolé, princesse apache, accueille Couguar, un guerrier, de retour ; ils parlent des mots nouveaux, des mots mystérieux qu’il a rapportés de son voyage, et qui sonnent bien. Le son : Stan Getz se tient debout, dans la lumière de deux projecteurs, et il porte la hanche de son saxophone à sa bouche. Le son commence à en sortir en mélopée, sous les yeux d’une belle jeune femme assise à la table du premier rang. La scène : un homme et une femme afro-américains s’embrouillent et il commence à la frapper. Puis il doit partir et il joue tranquillement du saxophone devant le public d’un café. La vie d’artiste : sur la branche d’un arbre, un petit piaf joue du saxophone avec verve et sensibilité, y mettant tout son cœur et toute son énergie. Des chats viennent l’écouter, admiratifs. Sur scène, Danilo Perez se concentre sur le clavier de son piano, John Patitucci gratte les cordes de sa contrebasse attentif au pianiste, Brian Blade les accompagne à la batterie, Wayne Shorter transforme le tout en s’exprimant au saxophone, parc floral de Paris, le 15 juillet 2001. La muse : elle apporte le café du petit déjeuner au bassiste dans les années 1950, elle est penchée sur le clavier du pianiste dans les années 1960, elle écoute avec admiration le saxophoniste dans les années 1970, elle est sur le lit de la chambre d’hôtel alors que le trompettiste s’échauffe.
Transcrire la musique en bande dessinée, ou même le ressenti, les sensations, les émotions qu’elle génère, relève de la gageure, car sa nature même exclut la présence même du son dans ce mode d’expression. Parler de jazz : un autre défi insensé, pour évoquer ou capturer un instant insaisissable, une dynamique de groupe, des interactions naissant de l’inspiration du moment, des improvisations aussi spontanées qu’éphémères. Dans son avant-propos, le bédéiste développe plus avant sa problématique : des pages réalisées une dizaine d’années auparavant et il n’aurait plus la même approche pour parler de ces sujets, une connaissance niveau expert du jazz, peut-être obsessionnelle au point d’en dire beaucoup plus sur sa personnalité que sur le jazz lui-même. Le lecteur a vite fait de pouvoir le constater : il croise les noms de Stan Getz (1927-1991), Wayne Shorter (1933-2023), puis dans la foulée Jaki Byard (1922-1999), Charles Mingus (1922-1979), Sun-Ra (1914-1993, Herman Poole Blount), Don Pullen (1941-1995), Martial Solal (1927-). Certains de ces artistes ne figurent pas sur les listes des musiciens jazz les plus célèbres et dénotent une connaissance pointue de cette branche de la musique. Ce constat se trouve confirmé avec la mention de Buddy Bolden (1877-1931) ou Bubber Miley (1903-1932) emmenant le lecteur aux sources historiques du jazz, ou encore Sonny Sharrock (1940-1994) guitariste et un des pères de la guitare free jazz. Le lecteur amateur reprend pied avec des références à des artistes plus connus comme Duke Ellington (1899-1974), John Coltrane (1926-1967), Lee Morgan (1938-1972), Ornette Coleman (1930-2015), Chet Baker (1929-1988), et bien sûr Miles Davis (1926-1991) érigé par l’auteur au statut de véritable messie du jazz, et même de Christ.
S’il n’a pas connaissance du caractère composite pour partie de l’ouvrage, le lecteur commence par se dire que le bédéiste, lui aussi, se lance dans autant d’improvisations que d’histoires. La couverture faisant d’une jeune femme blanche la muse des musiciens afro-américains, les vingt-quatre portraits de musiciens jazz célèbres en deuxième de couverture et sur la page en vis-à-vis, l’étrange dessin avec une touche de couleur d’un homme torse nu dans la page de titre, le dessin crayonné de quatre musiciens sur scènes, avec une jeune fille endormie à leur pied, les trois pages de l’avant-propos à l’encre pour des silhouettes esquissées par des traits tremblés, l’avertissement sous forme de deux cases de la largeur de la page avec des nuances de gris, Le son des mots en six pages dans un même mode de représentation, puis les trente-huit entrées en un page à l’encre avec des cases et des bordures, ou des dessins sans bordures, au pinceau ou à l’encre, les deux pages avec une touche de couleur pour le festival de jazz à Marciac, ou encore l’enquête en six pages du détective du jazz à la plume, sans oublier une esquisse au crayon d’une couverture pour le magazine Jazzman. Toutefois à la lecture, les trente-huit entrées présentent une forte cohérence dans leur approche de musiciens de jazz, et la différence d’approche des autres apparaît légitime du fait de la nature distincte de l’anecdote ou du point de vue.
L’amateur de musique jazz appréciera la connaissance de l’auteur en la matière, que ce soit l’évocation des précurseurs comme Buddy Bolden et Bubber Miley, ou les hommages rendus à Miles Davis, érigé en saint patron du jazz, à la tonalité et au phrasé uniques de Stan Getz, à la façon de se désagréger dans le néant de Chet Baker, ou encore à la présence physique de Charlie Mingus. Il saura également savourer la justesse des anecdotes choisies pour ces créateurs. Ces différents moments de l’histoire du jazz forment bien plus qu’une collection d’anecdotes pour rendre gloire à ces musiciens. L’artiste invoque de multiples facettes de la vie de ces musiciens et de leur musique. Il se montre admiratif de ces créateurs, mais sans se montrer complaisant. Il met en scène la solitude du soliste devant le public, parfois avec cruauté comme ce petit oiseau qui a tout donné pour un public de chats et qui se fait croquer quand il a fini épuisé, ayant tout donné, ayant craché ses tripes, et que l’attention des chats se reportent sur un nouvel oiseau qui va se lancer dans un solo. Cette forme de vampirisation du créateur se retrouve également dans la mise en scène de la ségrégation raciale, du racisme affiché, et de la pauvreté des musiciens. Cela peut prendre la forme d’un musicien noir acclamé sur scène à Paris dans les années 1950, courtisé en terrasse ou au restaurant par les admirateurs et les admiratrices, et montré du doigt dans la rue par le vulgum pecus. Blutch s’amuse également de l’image et de la réputation du jazz. Dans la page intitulée Étude du préjugé de la bande dessinée classique envers le jazz, il détourne des personnages comme Bianca Castafiore, Pirlouit ou le barde Assurancetourix pour en faire des musiciens de jazz, qui provoquent des réactions de rejets des autres personnages.
Au travers de ces scénettes, l’artiste évoque de multiples facettes de cette musique au fil des décennies : son origine afro-américaine et créole, le décalage qu’il peut y avoir entre personne privée et musicien en public (un saxophoniste qui bat sa femme et qui émeut aux larmes son public), la dynamique de groupe de musiciens et la transformation qui s’opère quand le meneur intervient dans un solo, le rôle de la muse, l‘effet toujours différent et renouvelé du solo d’un artiste à un autre, l’incompréhension et le rejet de cette musique par le grand public (avec l’exemple de A love Supreme, 1965, de John Coltrane), une forme encore plus extrême d’ostracisation avec l’exemple d’une saxophoniste femme et afro-américaine (intersectionnalité), l’investissement total d’un musicien de studio juste pour quelques prises, l’évolution des rayons de jazz dans les grandes chaînes de disque dans le sens de la diminution, le décalage total entre l’image raffinée et de détente du jazz et la réalité de son écoute (avec l’exemple de Something else, 1958, d’Ornette Coleman), etc. Il met en scène l’inspiration, en particulier la présence d’une belle femme ayant des effets immédiats sur la manière de jouer du musicien. Il rend un hommage à la puissance créatrice de Miles Davis, au fait qu’il se soit renouvelé, réinventé même au fil des décennies et à sa solitude consubstantielle du fait de se trouver au sommet, au firmament même.
Dans son avant-propos (en bande dessinée), l’auteur présente l’historique de ce projet, ses réticences à regrouper des scènes en une page réalisées il y a quelques années, le caractère presque obscène à rendre publique une passion si intense qu’elle avoisine l’obsession et le narcissisme. Ainsi averti, le lecteur peut prendre le recul qu’il souhaite, et il peut tout autant apprécier ces évocations du jazz au travers de quelques musiciens, quelques réalités sociales, avec une narration visuelle à la fois rigoureuse et libre, allant d’observations générales à des cas particuliers pour afficionados, du jazz classique au jazz le plus free, des chefs d’œuvre passés à la postérité à l’instant éphémère à jamais disparu portant en lui la mortalité de l’individu et l’expression personnelle la plus intime.
Le duo Ram V / Andrade, qui nous avaient déjà régalé avec Toutes les morts de Laila Starr, remettent ça avec « Le Dernier Festin de Rubin », un album finalement assez similaire.
Similaire par sa thématique, d’abord. On retrouve une histoire très humaine, qui nous fait réfléchir sur le sens de la vie, sur l’importance de profiter de chaque instant, de créer (que cela soit de l’art ou de la cuisine) sans but lucratif.
Et puis il s’agit une fois de plus d’une lettre d’amour de Ram V pour son pays d’origine, l’Inde… sa culture, ses mythes (Rubin est un Rakshasa, un démon de la mythologie hindoue), et surtout sa cuisine. La quête de Rubin pour devenir le prochain Anthony Bourdain (un chef cuisinier américain connu) est un véritable voyage culinaire. Chaque chapitre nous présente un ingrédient ou une recette traditionnelle (le thé Masala chai, le piment Hari mirchi, le Raan à la chèvre). Les recettes détaillées s’intercalent d’ailleurs dans les planches, ce qui peut surprendre, mais le procédé est original, intéressant, et m’a souvent mis l’eau à la bouche !
Enfin, le style graphique ressemble beaucoup à celui de Laila Starr. On retrouve le trait détaillé de Andrade, les couleurs chaudes, le découpage très horizontal…
Un album original au possible, et un excellent voyage culinaire.
Pour un peu, je mettrais bien 5 étoiles... A défaut, je mets un gros coup de cœur... comme Noirdésir précédemment...
Frank est un sacré drôle d’animal, qui vit dans une drôle de maison dans un drôle de pays. Il côtoie de drôles de créatures, il lui arrive plein de drôles de trucs, et ça donne de drôles de gags. Pourtant, c’est drôle, car on ne trouve pas ça forcément drôle, mais on peut occasionnellement avoir de drôles de fou-rires. Et si vous trouvez ça drôle, le mieux c’est encore de le lire… Vous n’avez rien compris ? C’est normal, moi non plus.
Avant « Frank », je ne me souviens pas avoir eu autant de difficultés pour évaluer une œuvre, quelle qu’elle soit. C’est réellement un drôle d’OVNI qui m’est tombé dans les mains (merci au frérot - Grogro - au passage), et des OVNIS j’en ai lu quelques uns, mais celui-ci surpasse tous les autres ! Le problème, c’est que la plupart du temps, c’est qu’on ne comprend pas grand-chose (ou alors c’est juste moi qui suis hermétique), on ne sait pas au juste si ces histoires courtes sont destinées à faire rire ni à quoi s’attendre tant cela va loin dans le « what the fuck », à un tel point que cela en devient fascinant…
Le dessin de Jim Woodring y est sans doute pour beaucoup. Le personnage principal, Frank donc, est une sorte d’animal familier anthropomorphe, assez indéfinissable (un chien, un chat ou une souris, on ne sait pas trop), dans un style cartoonesque oscillant entre Mickey Mouse et Tex Avery au premier abord, donc plutôt avenant, mais avec une touche underground quand on y regarde de plus près. Frank vit en pleine cambrousse, dans une petite maison très étrange, avec des ouvertures mais sans porte ni fenêtres, et un toit en forme de dôme orientalisant. Il n’a pas donc pas de voisins, mais un bestiaire bizarre vit dans les parages. A commencer par cet « homme-porc », qui se déplace à quatre pattes et évoque la caricature d’un banquier de Wall Street, bouffant tout ce qui lui tombe sous le groin. Puis, par ordre d’apparition, une poule conique, une créature pseudo-féline en forme de niche, un clone de Frank à quatre pattes et avec une tête deux fois plus grosse, un démon cornu à face de croissant de lune, filiforme et toujours hilare. Il ne s’agit ici que des créatures récurrentes, mais on verra également apparaître au fil des pages une foultitude d’êtres improbables, hybrides et protéiformes.
Quant à la narration… on s’attend à une flopée de gags, mais ce ne sont pas vraiment des gags, ni même des gags absurdes, c’est quelque chose qui se situe bien au-delà de l’absurde… on se surprend à être saisi de fou-rires qu’on ne pourrait même pas expliquer, parce qu’en plus on n’est pas toujours très sûr de ce qu’on a vu… N’espérez donc pas y trouver du sens, j’ai moi-même essayé et j’ai bien vite renoncé… car Woodring est un pur extraterrestre qui prend un malin plaisir à aller là où on ne l’attend pas, son Frank étant à envisager comme une sorte de Mickey nonchalant qui se serait égaré dans le pays des merveilles d’une Alice sous acide…
Jim Woodring est une sorte de démiurge qui, à partir de son cerveau génialement malade, invente un nouvel univers aux paramètres très différents du nôtre et nous embarque dans sa folie bonhomme et faussement fun. Woodring déconcerte, Woodring déstabilise, Woodring fracasse les codes avec jubilation, en mixant l’apparente bienveillance de son chien-chat un peu bébête et la goguenardise de son démon au rictus figé. A l’image de son homme-porc déboulant dans un jeu de quilles, il bouscule nos repères les plus rassurants, traverse les miroirs, dérange le monde ordonné tel que nous le connaissons. A cette vieille question : « qui sommes-nous, où allons-nous », lui se contente de répondre : « Nulle part ». Traduction : notre monde physique n’a aucun sens, il n’est construit que sur une illusion qui nous rassure et sert de cache-misère à notre insignifiance.
Au final, on n’en revient pas d’avoir dévoré avec un tel ravissement cet objet sans objet, à l’étrange pouvoir captivant, faisant ressurgir des flashs visuels de l’enfance, telles ces images qui nous intriguaient quand on était môme d’autant qu’on ne les comprenait pas très bien. « Frank » mérite véritablement d’être redécouvert avant d’être englouti à jamais sous les sables. C’est un monument de pataphysique poétique, une expérience unique, totalement lysergique.
Tome 2 :
Rien de plus à ajouter sur ce tome par rapport au précédent. La seule différence porte sur l’introduction de la couleur sur une bonne partie des histoires, qui laisse dubitatif au début parce qu’on pouvait estimer que le noir et blanc se suffisait à lui-même. Mais une fois encore, Woodring joue avec les codes des « kids comics » pour mieux les saper. Ces couleurs gaies et pétillantes, qui correspondent à un univers enfantin très sucré, accentuent encore le décalage. Elles ne sont là que pour berner leur monde, le nôtre, qui étouffe parfois sous l’amoncellement de conventions et de conformisme. Laissez-vous porter par Frank, lâchez prise avec ce drôle d’énergumène, et surtout ne soyez pas trop surpris si vos gosses se l’accaparent…
Avec cet album, les auteurs s’inspirent d’un arrière-plan tout ce qu’il y a de réel : l’interdiction faite aux criminels sexuels (pédo-criminels en l’occurrence) dans certains États des États-Unis (comme ici la Floride) de se trouver à moins de 300 mètres d’un lieu où se trouvent des enfants, de signaler leur présence et leur « pédigrée », ce qui entraine un violent ostracisme et les pousse à se regrouper dans des endroits comme le village de Contrition, qui devient une prison à ciel ouvert.
A partir de la mort d’un membre de cette communauté de parias (suicide ? meurtre ?), une journaliste locale va enquêter, et faire basculer l’histoire vers un polar classique (mais où la police est quasi absente de l'enquête proprement dite), avec une construction en flash-backs qui livre peu à peu les clés de l’histoire – même si la fin est ouverte concernant l’un des protagonistes.
Vers la fin certains personnages introduisent des questionnements intéressants, comme ceux tournant autour des bourreaux « ordinaires » (comme l’avait étudié l’historien Browning à propos de certains membres des Einsatzgruppen), autour des sévices perpétrés par des soldats américains sur des prisonniers à Abou Graïb. Et bien sûr la question non pas du pardon, mais de la « fin » de la peine. Et la question d’une éventuelle récidive.
Les auteurs sont espagnols, mais ils dépeignent très bien l’envers du décor américain, des magazines people et du mythe de la réussite individuelle, autour d’une catégorie de laissés pour compte – mais finalement aucun personnage ne semble s’épanouir à Contrition, n’y est venu volontairement. De la journaliste qui doit hypothéquer sa barraque (et bousille son mariage déjà plombé par le cumul des boulots et l’échec du couple dans un précédent commerce) aux parias condamnés/libérés/mais en résidence surveillée et à l’écart, en passant par les flics (le commissaire déclare même que « si les policiers qui sont sous ses ordres étaient doués, ils ne seraient pas ici »).
C’est donc assez glauque, très noir. Et le dessin accentue cet état de fait. Non seulement par l’utilisation du Noir et Blanc, mais aussi par le rendu un peu « baveux » : même ici rien n’est net, clair et propre…
Note réelle 3,5/5.
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Je fais un blocage avec les oeuvres de Baudoin car j'ai vraiment été ennuyé voire rebuté par certains de ses récits autobiographiques et je n'aime pas du tout son dessin. Son trait semi-lâché et son encrage charbonneux (sale) me déplaisent fortement. Du coup, je partais dans l'idée que je n'allais pas aimer cet album et je l'ai lu dans cette optique. Et effectivement je n'aime toujours pas le dessin. Par contre l'histoire a su m'emporter et me toucher. C'est une histoire triste et belle qui réussit malgré tout à dégager une part d'optimisme qui donne le sourire. Elle présente une poignée de très beaux moments, certains qui laissent émaner de la poésie et d'autres qui frappent par leur humanité et la foi que du plus sombre de la vie peut se dégager la lumière. La fin m'est parue légèrement abrupte mais j'ai su m'en contenter alors que je craignais de rester sur l'impression d'un récit un peu vain. Bref j'ai eu une très agréable surprise en lisant cet album que je croyais ne pas aimer.
Siegfried
Dans une époque où les dieux Nordiques régnaient sur un monde créé par l'amour, son équilibre en est entaché par une sombre convoitise, l'Or. Elle vous octroie la toute puissance mais avec une regrettable contrepartie, celle de l'amour, la capacité à aimer ainsi que ses émotions sous toutes ses formes. Nous suivons un jeune enfant où le destin des dieux repose sur ses épaules. Ces dernières sont fragiles, car ce jeune inconnu est né orphelin... par chance recueilli par "Mime" un humanoïde des profondeurs de ce monde. Puis ses épaules s'endurcissent au fil de l'aventure, par les différents évènements tragiques qu'il rencontre, comme la mort et la trahison. Le tout avec un destin plutôt flou et démotivateur, car ce jeune prodige a comme mission d'affronter le détenteur de cette fameuse Or. Cette oeuvre n'a pas été facile à appréhender sur ma première lecture, car le scénario a été bien structuré en nous révélant les informations au fur et à mesure de l'aventure. Par contre arrivé au dernier tome de la série, avec une des plus belles conclusions que j'ai pu lire en tant que bédéphile, cela m'a fait ressentir une certaine frustration de n'avoir pas saisi les subtilités lors de ma lecture. Ce qui m'a motivé à relire une seconde fois cette BD, avec la plus grande admiration. J'adore trouver un plaisir à mieux appréhender une oeuvre par sa profondeur grâce à une seconde lecture. Pour les dessins de notre cher Alex, ses planches m'ont émerveillé au fur et à mesure de ma lecture, avec de superbes doubles pages pour l'introduction du titre de chaque tome. Nous retrouvons des plans contemplatifs car cette histoire vit avec seulement quelques personnages, ce qui nous permet de nous y attacher davantage. J'ai vraiment été ravi d'avoir pu découvrir pour la première fois un titre de cet auteur. Cela me présage de nouvelles découvertes sur une autre de ses créations.
Malgré tout
"Il y a très longtemps, la Lune et la Terre suivaient chacune leur propre trajectoire. Un jour elles se sont croisées et se sont attirées mutuellement, mais ni l'une ni l'autre n'est parvenue à s'arrêter" Ces deux petites phrases tirées d'une case résume parfaitement l'histoire de Zéno et Ana, héros de "Malgré Tout", qui passeront une vie entière à se courir après. Autant être clair, j'ai fait l'acquisition de cet ouvrage pour ma moitié, une histoire romantique, de beaux dessins 'dynamiques. Le cocktail parfait pour lui faire avaler des acquisitions un peu plus rock'n roll. Oui mais voilà il y a des BD pour vous instruire, d'autres pour vous souvenir, voyager, vous divertir. Et d'autres pour vous foudroyer le cœur. et "Malgré tout" fait incontestablement partie de cette catégorie. Cette romance est absolument magnifique, elle est une ode à l'amour et à la vie. Beaucoup d'entre nous ont certainement dû avoir ce coup de foudre, vivre cet amour inachevé. Je suis ressorti de ma lecture le cœur léger, amoureux et heureux. De plus le dessins et les couleurs sont magnifiques et portent merveilleusement bien cette romance. Le scénario à la Benjamin Button est juste parfait Un énorme coup de cœur et une lecture que je ne peux que vous conseiller. Un ouvrage que je relirai avec grand plaisir. A posséder donc
Un billet pour l'exil
Je note un peu large, mais je trouve que le documentaire tape assez juste dans son propos. Il s'agit d'un condensé de podcasts qui ont été mis en images, chacun parlant de guyanais exilés en métropole et de leurs rapports avec la Guyane. C'est assez loin de mes préoccupations, donc, et pourtant je suis franchement surpris du résultat. Ce qui m'a plu, c'est que l'ensemble déborde du simple cadre de narration de trajectoire de vie, qui devient souvent un écueil lorsqu'elles ne font pas écho à notre propre vie. Ici, il y a une volonté de dépasser ce simple postulat, sans doute en choisissant les histoires, pour parler aussi de la Guyane, ce département mystérieux pour les métropolitains, et souvent oubliés de tous. C'est ce que j'ai surtout retiré de l'ensemble : à quel point la Guyane est une sous-partie de la France dont tout le monde semble s'en fiche. Hôpitaux, universités, travail, tout semble manquer pour une jeune génération Guyanaise qui ne demande qu'a rester sur place. La métropole est parfois attirante, mais souvent une nécessité pour tout le monde sur place. Et commence le ballet des voyages, chers et longs, l'exil dans un autre continent, un autre climat. Il ressort de la plupart des témoignages un réel amour de la Guyane, l'envie que beaucoup auraient de rester sur place et développer le département, aller plus loin. Des volontés contrariées par l'inaction politique et un grand désintérêt des français pour leur collègues nationaux. Le dessin est assez basique, même s'il met bien en lumière les couleurs, la faune et la flore de l’Amérique du sud, ainsi que la lumière typique des tropiques. Il sait cependant s'effacer pour que la lecture soit fluide. C'est le genre de documentaire pas forcément indispensable mais que je trouve efficace. Ça donne envie d'aider la Guyane, d'une façon ou d'une autre, et je pense que c'est déjà une très bonne chose.
Le Meilleur des Mondes
Contrairement à "1984" de Orwell aux nombreuses adaptations BD/Comics il me semble que c'est la première adaptation du célèbre roman de Huxley "Le Meilleur des Mondes" (Brave New World). Pourtant BNW est toujours considéré comme un sommet de la littérature de langue anglaise. Personnellement ce fut une lecture de lycée aujourd'hui très lointaine. C'est donc avec curiosité que je me suis plongé dans la série de Fred Fordham malgré une couverture qui ne m'engageait pas trop. Le scénario semble suivre d'assez près l'œuvre originale ( que je n'ai pas relue). J'ai immédiatement été captivé par la narration de ce texte puissant. Fordham rentre immédiatement dans la thématique phare de ce récit dystopique: le conditionnement des masses. L'auteur traduit à merveille l'originalité du récit, à savoir que la civilisation qui suit le conflit dévastateur donnerait l'eau à la bouche de plus d'un: "Orgie par ci, orgie par là". Dans une société infantilisée hédoniste, sans vieux ni maladie ni morts (ou alors cachés) la jouissance immédiate et sans réflexion est le meilleur gage de stabilité sociale. Le texte source date de 1931 et Frodham réussit à montrer comment certaines thématiques ont fait leur chemin: naissance in vitro, culture hédoniste du corps, Consumérisme effréné, société qui se coupe de tout ce qui est vieux, humains mais aussi culture et histoire. La série invite à penser sur le danger d'un concept comme "Du passé faisons table rase" cher à de nombreuses idéologies mortifères du siècle dernier. Dans ce passé oublié se trouve aussi tout ce qui a fait la grandeur de l'humanité comme les œuvres complètes de William Shakespeare où John "le Sauvage" apprends à lire et forme sa pensée subversive. D'ordinaire je serais assez réticent sur le graphisme proposé par Fordham sauf qu'ici ces visages figés et si peu expressifs collent parfaitement au récit. Malgré une société quasi fondée sur des clones, les personnages sont bien identifiables et la lecture visuelle agréable. La mise en couleur un peu fade et pâle traduit à merveille l'ambiance d'un société aseptisée comme un laboratoire. Une belle lecture qui permet de (re)découvrir un sommet de la littérature du siècle dernier.
Jamais
J'avais adoré #Nouveaucontact de Duhamel, j'ai donc lu cette BD avec une petite attente à retrouver l'auteur que j'ai tant apprécié. Et franchement, ça a été le cas ! Duhamel nous brosse un portrait de petite vieille accrochée à sa falaise malgré le danger, opposé à un maire qu'elle n'hésite pas à brocarder vertement devant tout le monde. Ajouté à cela sa folie, sa cécité et son chat qu'elle nourrit bien trop, et nous avons un personnage haut en couleur pour une histoire qui promet de bons gags. C'est ce que nous avons d'ailleurs, une histoire globalement humoristique mais qui sait jouer la carte de l'émotion aussi. La fin est émouvante mais se tient vis-à-vis du reste, avec d'ailleurs toujours quelques phrases qui font mouche niveau gag. J'aime bien l'idée de cette fin ouverte assez inattendue mais qui marche. En soi, la BD n'a rien d'exceptionnelle, mais je trouve qu'elle dégage quelque chose de positif et de joyeux. C'est la même sensation que j'avais eu à la lecture de #Nouveaucontact, l'auteur arrivant à nous faire une histoire assez inattendue dans le déroulé et dans la résolution, avec un sentiment positif au final. C'est simple, mais personnellement j'apprécie beaucoup. Duhamel a également un coup de crayon qui convient parfaitement à ce type d'histoire. Je ne sais pas trop ce qu'il va proposer par la suite, mais je vais être preneur de ses prochains albums ! Tome 2 : J'ai pu emprunter le deuxième tome, et ça passe toujours autant. C'est moins amusant et pêchu que le premier, même si ça ne manque pas d'action et qu'on est clairement dans un récit aux personnages haut en couleur. Le propos est bien différent, avec les petites villes dont les maires sont parfois dépassé, le populisme d'une extrême-droite, le passé de la côte Normande et quelques blagues potaches au milieu. C'est de l'ordre du plaisir de lecture, une distraction qui continue le volet précédent, sans grand plus.
Total Jazz
Personne n'a raison et rien n'est vrai. - Ce tome regroupe des histoires courtes initialement parues dans le magazine Jazzman à partir des années 2000, ainsi qu’une introduction réalisée spécialement pour le recueil et plusieurs dessins supplémentaires. Sa parution initiale date de 2013. Il a été entièrement réalisé par Blutch (Christian Hincker), scénario et dessins. Il compte environ soixante-cinq planches de bande dessinée. Il s’agit d’un ouvrage en noir & blanc, seules les deux premières histoires comportant des nuances de gris. Avant-propos – Un jeune indien vient trouver le grand sachem. Il souhaite avoir son avis au sujet du travail qu’il a commencé sur la musique du jazz, il y a bien des lunes. Il s’agit maintenant de rassembler tout ce matériel en un volume présentable. C’est une chance mais aussi une responsabilité. Le livre en question doit réunir en recueil les histoires en une page qu’il faisait pour Jazzman, un journal de blancs. Au départ, il se sentait indomptable. Prêt pour mille histoires, et voilà qu’au bout de trente-six lunes, il tombe à genoux sur le sentier. Épuisé, lessivé et pire encore. Il est écœuré, chef. Écœuré du jazz. Depuis quinze – vingt ans, il en a tellement convoité, acheté, accumulé, acheté, qu’il est devenu une espèce de spécialiste. C’est sa vie et il tenait son rôle, mais aujourd’hui dès qu’il met un CD dans le lecteur, c’est lui qu’il voit, c’est lui qu’il entend. Lui. Lui dans un miroir. Coltrane, c’est lui ! Miles Davis, c’est lui ! Mingus, c’est lui ! Et tous les autres, les grands, les petits ! Lui lui encore lui ! Il tourne en rond. Ce livre est un mensonge ! Que doit-il faire ? Avertissement – Le grand sachem assis en tailleur suppose que lui et le lecteur souffre du même démon, et que cette histoire leur appartient, tout comme ils lui appartiennent. Le son des mots : la belle Chokolé, princesse apache, accueille Couguar, un guerrier, de retour ; ils parlent des mots nouveaux, des mots mystérieux qu’il a rapportés de son voyage, et qui sonnent bien. Le son : Stan Getz se tient debout, dans la lumière de deux projecteurs, et il porte la hanche de son saxophone à sa bouche. Le son commence à en sortir en mélopée, sous les yeux d’une belle jeune femme assise à la table du premier rang. La scène : un homme et une femme afro-américains s’embrouillent et il commence à la frapper. Puis il doit partir et il joue tranquillement du saxophone devant le public d’un café. La vie d’artiste : sur la branche d’un arbre, un petit piaf joue du saxophone avec verve et sensibilité, y mettant tout son cœur et toute son énergie. Des chats viennent l’écouter, admiratifs. Sur scène, Danilo Perez se concentre sur le clavier de son piano, John Patitucci gratte les cordes de sa contrebasse attentif au pianiste, Brian Blade les accompagne à la batterie, Wayne Shorter transforme le tout en s’exprimant au saxophone, parc floral de Paris, le 15 juillet 2001. La muse : elle apporte le café du petit déjeuner au bassiste dans les années 1950, elle est penchée sur le clavier du pianiste dans les années 1960, elle écoute avec admiration le saxophoniste dans les années 1970, elle est sur le lit de la chambre d’hôtel alors que le trompettiste s’échauffe. Transcrire la musique en bande dessinée, ou même le ressenti, les sensations, les émotions qu’elle génère, relève de la gageure, car sa nature même exclut la présence même du son dans ce mode d’expression. Parler de jazz : un autre défi insensé, pour évoquer ou capturer un instant insaisissable, une dynamique de groupe, des interactions naissant de l’inspiration du moment, des improvisations aussi spontanées qu’éphémères. Dans son avant-propos, le bédéiste développe plus avant sa problématique : des pages réalisées une dizaine d’années auparavant et il n’aurait plus la même approche pour parler de ces sujets, une connaissance niveau expert du jazz, peut-être obsessionnelle au point d’en dire beaucoup plus sur sa personnalité que sur le jazz lui-même. Le lecteur a vite fait de pouvoir le constater : il croise les noms de Stan Getz (1927-1991), Wayne Shorter (1933-2023), puis dans la foulée Jaki Byard (1922-1999), Charles Mingus (1922-1979), Sun-Ra (1914-1993, Herman Poole Blount), Don Pullen (1941-1995), Martial Solal (1927-). Certains de ces artistes ne figurent pas sur les listes des musiciens jazz les plus célèbres et dénotent une connaissance pointue de cette branche de la musique. Ce constat se trouve confirmé avec la mention de Buddy Bolden (1877-1931) ou Bubber Miley (1903-1932) emmenant le lecteur aux sources historiques du jazz, ou encore Sonny Sharrock (1940-1994) guitariste et un des pères de la guitare free jazz. Le lecteur amateur reprend pied avec des références à des artistes plus connus comme Duke Ellington (1899-1974), John Coltrane (1926-1967), Lee Morgan (1938-1972), Ornette Coleman (1930-2015), Chet Baker (1929-1988), et bien sûr Miles Davis (1926-1991) érigé par l’auteur au statut de véritable messie du jazz, et même de Christ. S’il n’a pas connaissance du caractère composite pour partie de l’ouvrage, le lecteur commence par se dire que le bédéiste, lui aussi, se lance dans autant d’improvisations que d’histoires. La couverture faisant d’une jeune femme blanche la muse des musiciens afro-américains, les vingt-quatre portraits de musiciens jazz célèbres en deuxième de couverture et sur la page en vis-à-vis, l’étrange dessin avec une touche de couleur d’un homme torse nu dans la page de titre, le dessin crayonné de quatre musiciens sur scènes, avec une jeune fille endormie à leur pied, les trois pages de l’avant-propos à l’encre pour des silhouettes esquissées par des traits tremblés, l’avertissement sous forme de deux cases de la largeur de la page avec des nuances de gris, Le son des mots en six pages dans un même mode de représentation, puis les trente-huit entrées en un page à l’encre avec des cases et des bordures, ou des dessins sans bordures, au pinceau ou à l’encre, les deux pages avec une touche de couleur pour le festival de jazz à Marciac, ou encore l’enquête en six pages du détective du jazz à la plume, sans oublier une esquisse au crayon d’une couverture pour le magazine Jazzman. Toutefois à la lecture, les trente-huit entrées présentent une forte cohérence dans leur approche de musiciens de jazz, et la différence d’approche des autres apparaît légitime du fait de la nature distincte de l’anecdote ou du point de vue. L’amateur de musique jazz appréciera la connaissance de l’auteur en la matière, que ce soit l’évocation des précurseurs comme Buddy Bolden et Bubber Miley, ou les hommages rendus à Miles Davis, érigé en saint patron du jazz, à la tonalité et au phrasé uniques de Stan Getz, à la façon de se désagréger dans le néant de Chet Baker, ou encore à la présence physique de Charlie Mingus. Il saura également savourer la justesse des anecdotes choisies pour ces créateurs. Ces différents moments de l’histoire du jazz forment bien plus qu’une collection d’anecdotes pour rendre gloire à ces musiciens. L’artiste invoque de multiples facettes de la vie de ces musiciens et de leur musique. Il se montre admiratif de ces créateurs, mais sans se montrer complaisant. Il met en scène la solitude du soliste devant le public, parfois avec cruauté comme ce petit oiseau qui a tout donné pour un public de chats et qui se fait croquer quand il a fini épuisé, ayant tout donné, ayant craché ses tripes, et que l’attention des chats se reportent sur un nouvel oiseau qui va se lancer dans un solo. Cette forme de vampirisation du créateur se retrouve également dans la mise en scène de la ségrégation raciale, du racisme affiché, et de la pauvreté des musiciens. Cela peut prendre la forme d’un musicien noir acclamé sur scène à Paris dans les années 1950, courtisé en terrasse ou au restaurant par les admirateurs et les admiratrices, et montré du doigt dans la rue par le vulgum pecus. Blutch s’amuse également de l’image et de la réputation du jazz. Dans la page intitulée Étude du préjugé de la bande dessinée classique envers le jazz, il détourne des personnages comme Bianca Castafiore, Pirlouit ou le barde Assurancetourix pour en faire des musiciens de jazz, qui provoquent des réactions de rejets des autres personnages. Au travers de ces scénettes, l’artiste évoque de multiples facettes de cette musique au fil des décennies : son origine afro-américaine et créole, le décalage qu’il peut y avoir entre personne privée et musicien en public (un saxophoniste qui bat sa femme et qui émeut aux larmes son public), la dynamique de groupe de musiciens et la transformation qui s’opère quand le meneur intervient dans un solo, le rôle de la muse, l‘effet toujours différent et renouvelé du solo d’un artiste à un autre, l’incompréhension et le rejet de cette musique par le grand public (avec l’exemple de A love Supreme, 1965, de John Coltrane), une forme encore plus extrême d’ostracisation avec l’exemple d’une saxophoniste femme et afro-américaine (intersectionnalité), l’investissement total d’un musicien de studio juste pour quelques prises, l’évolution des rayons de jazz dans les grandes chaînes de disque dans le sens de la diminution, le décalage total entre l’image raffinée et de détente du jazz et la réalité de son écoute (avec l’exemple de Something else, 1958, d’Ornette Coleman), etc. Il met en scène l’inspiration, en particulier la présence d’une belle femme ayant des effets immédiats sur la manière de jouer du musicien. Il rend un hommage à la puissance créatrice de Miles Davis, au fait qu’il se soit renouvelé, réinventé même au fil des décennies et à sa solitude consubstantielle du fait de se trouver au sommet, au firmament même. Dans son avant-propos (en bande dessinée), l’auteur présente l’historique de ce projet, ses réticences à regrouper des scènes en une page réalisées il y a quelques années, le caractère presque obscène à rendre publique une passion si intense qu’elle avoisine l’obsession et le narcissisme. Ainsi averti, le lecteur peut prendre le recul qu’il souhaite, et il peut tout autant apprécier ces évocations du jazz au travers de quelques musiciens, quelques réalités sociales, avec une narration visuelle à la fois rigoureuse et libre, allant d’observations générales à des cas particuliers pour afficionados, du jazz classique au jazz le plus free, des chefs d’œuvre passés à la postérité à l’instant éphémère à jamais disparu portant en lui la mortalité de l’individu et l’expression personnelle la plus intime.
Le Dernier Festin de Rubin
Le duo Ram V / Andrade, qui nous avaient déjà régalé avec Toutes les morts de Laila Starr, remettent ça avec « Le Dernier Festin de Rubin », un album finalement assez similaire. Similaire par sa thématique, d’abord. On retrouve une histoire très humaine, qui nous fait réfléchir sur le sens de la vie, sur l’importance de profiter de chaque instant, de créer (que cela soit de l’art ou de la cuisine) sans but lucratif. Et puis il s’agit une fois de plus d’une lettre d’amour de Ram V pour son pays d’origine, l’Inde… sa culture, ses mythes (Rubin est un Rakshasa, un démon de la mythologie hindoue), et surtout sa cuisine. La quête de Rubin pour devenir le prochain Anthony Bourdain (un chef cuisinier américain connu) est un véritable voyage culinaire. Chaque chapitre nous présente un ingrédient ou une recette traditionnelle (le thé Masala chai, le piment Hari mirchi, le Raan à la chèvre). Les recettes détaillées s’intercalent d’ailleurs dans les planches, ce qui peut surprendre, mais le procédé est original, intéressant, et m’a souvent mis l’eau à la bouche ! Enfin, le style graphique ressemble beaucoup à celui de Laila Starr. On retrouve le trait détaillé de Andrade, les couleurs chaudes, le découpage très horizontal… Un album original au possible, et un excellent voyage culinaire.
Frank
Pour un peu, je mettrais bien 5 étoiles... A défaut, je mets un gros coup de cœur... comme Noirdésir précédemment... Frank est un sacré drôle d’animal, qui vit dans une drôle de maison dans un drôle de pays. Il côtoie de drôles de créatures, il lui arrive plein de drôles de trucs, et ça donne de drôles de gags. Pourtant, c’est drôle, car on ne trouve pas ça forcément drôle, mais on peut occasionnellement avoir de drôles de fou-rires. Et si vous trouvez ça drôle, le mieux c’est encore de le lire… Vous n’avez rien compris ? C’est normal, moi non plus. Avant « Frank », je ne me souviens pas avoir eu autant de difficultés pour évaluer une œuvre, quelle qu’elle soit. C’est réellement un drôle d’OVNI qui m’est tombé dans les mains (merci au frérot - Grogro - au passage), et des OVNIS j’en ai lu quelques uns, mais celui-ci surpasse tous les autres ! Le problème, c’est que la plupart du temps, c’est qu’on ne comprend pas grand-chose (ou alors c’est juste moi qui suis hermétique), on ne sait pas au juste si ces histoires courtes sont destinées à faire rire ni à quoi s’attendre tant cela va loin dans le « what the fuck », à un tel point que cela en devient fascinant… Le dessin de Jim Woodring y est sans doute pour beaucoup. Le personnage principal, Frank donc, est une sorte d’animal familier anthropomorphe, assez indéfinissable (un chien, un chat ou une souris, on ne sait pas trop), dans un style cartoonesque oscillant entre Mickey Mouse et Tex Avery au premier abord, donc plutôt avenant, mais avec une touche underground quand on y regarde de plus près. Frank vit en pleine cambrousse, dans une petite maison très étrange, avec des ouvertures mais sans porte ni fenêtres, et un toit en forme de dôme orientalisant. Il n’a pas donc pas de voisins, mais un bestiaire bizarre vit dans les parages. A commencer par cet « homme-porc », qui se déplace à quatre pattes et évoque la caricature d’un banquier de Wall Street, bouffant tout ce qui lui tombe sous le groin. Puis, par ordre d’apparition, une poule conique, une créature pseudo-féline en forme de niche, un clone de Frank à quatre pattes et avec une tête deux fois plus grosse, un démon cornu à face de croissant de lune, filiforme et toujours hilare. Il ne s’agit ici que des créatures récurrentes, mais on verra également apparaître au fil des pages une foultitude d’êtres improbables, hybrides et protéiformes. Quant à la narration… on s’attend à une flopée de gags, mais ce ne sont pas vraiment des gags, ni même des gags absurdes, c’est quelque chose qui se situe bien au-delà de l’absurde… on se surprend à être saisi de fou-rires qu’on ne pourrait même pas expliquer, parce qu’en plus on n’est pas toujours très sûr de ce qu’on a vu… N’espérez donc pas y trouver du sens, j’ai moi-même essayé et j’ai bien vite renoncé… car Woodring est un pur extraterrestre qui prend un malin plaisir à aller là où on ne l’attend pas, son Frank étant à envisager comme une sorte de Mickey nonchalant qui se serait égaré dans le pays des merveilles d’une Alice sous acide… Jim Woodring est une sorte de démiurge qui, à partir de son cerveau génialement malade, invente un nouvel univers aux paramètres très différents du nôtre et nous embarque dans sa folie bonhomme et faussement fun. Woodring déconcerte, Woodring déstabilise, Woodring fracasse les codes avec jubilation, en mixant l’apparente bienveillance de son chien-chat un peu bébête et la goguenardise de son démon au rictus figé. A l’image de son homme-porc déboulant dans un jeu de quilles, il bouscule nos repères les plus rassurants, traverse les miroirs, dérange le monde ordonné tel que nous le connaissons. A cette vieille question : « qui sommes-nous, où allons-nous », lui se contente de répondre : « Nulle part ». Traduction : notre monde physique n’a aucun sens, il n’est construit que sur une illusion qui nous rassure et sert de cache-misère à notre insignifiance. Au final, on n’en revient pas d’avoir dévoré avec un tel ravissement cet objet sans objet, à l’étrange pouvoir captivant, faisant ressurgir des flashs visuels de l’enfance, telles ces images qui nous intriguaient quand on était môme d’autant qu’on ne les comprenait pas très bien. « Frank » mérite véritablement d’être redécouvert avant d’être englouti à jamais sous les sables. C’est un monument de pataphysique poétique, une expérience unique, totalement lysergique. Tome 2 : Rien de plus à ajouter sur ce tome par rapport au précédent. La seule différence porte sur l’introduction de la couleur sur une bonne partie des histoires, qui laisse dubitatif au début parce qu’on pouvait estimer que le noir et blanc se suffisait à lui-même. Mais une fois encore, Woodring joue avec les codes des « kids comics » pour mieux les saper. Ces couleurs gaies et pétillantes, qui correspondent à un univers enfantin très sucré, accentuent encore le décalage. Elles ne sont là que pour berner leur monde, le nôtre, qui étouffe parfois sous l’amoncellement de conventions et de conformisme. Laissez-vous porter par Frank, lâchez prise avec ce drôle d’énergumène, et surtout ne soyez pas trop surpris si vos gosses se l’accaparent…
Contrition
Avec cet album, les auteurs s’inspirent d’un arrière-plan tout ce qu’il y a de réel : l’interdiction faite aux criminels sexuels (pédo-criminels en l’occurrence) dans certains États des États-Unis (comme ici la Floride) de se trouver à moins de 300 mètres d’un lieu où se trouvent des enfants, de signaler leur présence et leur « pédigrée », ce qui entraine un violent ostracisme et les pousse à se regrouper dans des endroits comme le village de Contrition, qui devient une prison à ciel ouvert. A partir de la mort d’un membre de cette communauté de parias (suicide ? meurtre ?), une journaliste locale va enquêter, et faire basculer l’histoire vers un polar classique (mais où la police est quasi absente de l'enquête proprement dite), avec une construction en flash-backs qui livre peu à peu les clés de l’histoire – même si la fin est ouverte concernant l’un des protagonistes. Vers la fin certains personnages introduisent des questionnements intéressants, comme ceux tournant autour des bourreaux « ordinaires » (comme l’avait étudié l’historien Browning à propos de certains membres des Einsatzgruppen), autour des sévices perpétrés par des soldats américains sur des prisonniers à Abou Graïb. Et bien sûr la question non pas du pardon, mais de la « fin » de la peine. Et la question d’une éventuelle récidive. Les auteurs sont espagnols, mais ils dépeignent très bien l’envers du décor américain, des magazines people et du mythe de la réussite individuelle, autour d’une catégorie de laissés pour compte – mais finalement aucun personnage ne semble s’épanouir à Contrition, n’y est venu volontairement. De la journaliste qui doit hypothéquer sa barraque (et bousille son mariage déjà plombé par le cumul des boulots et l’échec du couple dans un précédent commerce) aux parias condamnés/libérés/mais en résidence surveillée et à l’écart, en passant par les flics (le commissaire déclare même que « si les policiers qui sont sous ses ordres étaient doués, ils ne seraient pas ici »). C’est donc assez glauque, très noir. Et le dessin accentue cet état de fait. Non seulement par l’utilisation du Noir et Blanc, mais aussi par le rendu un peu « baveux » : même ici rien n’est net, clair et propre… Note réelle 3,5/5.