Les derniers avis (9582 avis)

Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Lapérouse 64
Lapérouse 64

Lapérouse 64, ça sonnait a priori comme Blade Runner 2049. C'est ça qui m'a fait tilter, cette sorte d'instinct, car j'avoue que s'il avait fallu m'en tenir à la couverture assez terne (bien qu'énigmatique), je serais sans doute passé complètement à côté de cette petite pépite. Disséquons un peu le titre. Lapérouse est belle et bien une allusion à Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, plus connu sous le nom de Lapérouse, le fameux navigateur et explorateur. 64, c'est tout simplement l'année où la France affréta un navire de la Marine Nationale afin de retrouver l'épave de la Boussole, le second navire de l'expédition disparue corps et âme en 1788 aux abords de Vanikoro. Que dire de cette BD si ce n'est que, toutes proportions gardées, elle est aussi passionnante que le récit de l'expédition Lapérouse lui-même. Déjà, ça commence comme un récit d'espionnage. Ensuite, c'est mené à la manière d'une enquête policière. Il y a des pistes, des retournements, du suspens. Enfin, il s'agit d'une course contre la montre avec une Dead line aléatoire puisque les recherches doivent se terminer avant l'arrivée imminente de la saison des pluies qui risque fort de compromettre les chances de succès. Bref ! On est complètement dedans. Et puis surtout, les scénaristes établissent un parallèle filé entre l'histoire de Lapérouse et celle qui est racontée ici. Il y a notamment comme une folie qui s'empare de l'expédition partie à la recherche de la Boussole. A un moment, le lecteur se demande même si nos gars ne vont pas finir par perdre le Nord. Finalement, au milieu de cette foule testostéronée, le seul personnage qui parvient à garder la tête froide est l'unique personnage féminin : Viviane. Mais je reviendrai sur les personnages un peu plus loin. L'ambiance est bien retranscrite : on est immergé dans l'univers militaire avec sa hiérarchie, son vocabulaire, ses mythes (et le mystère de la disparition de Lapérouse en est un, un gros même), son attitude méfiante à l'égard des civils venus se joindre à leur équipée... Mais tout cela ne serait pas grand chose sans des personnages forts. Or, cette histoire en regorge. D'abord François Guérin, notre protagoniste principal. Le gars est un colosse à la musculature de demi-dieu, plongeur militaire d'élite de son état, et surtout soucieux d'accomplir sa mission avant toute autre chose. Il y a également le commandant du navire, un type rigide mais passionné par le mystère qui entoure Lapérouse et que le caractère obsessif va amener à déborder le strict cadre du protocole militaire. On trouve également Viviane Lacan, une jeune femme libérée, mère seule (on est en 64 !), journaliste acharnée et indépendante d'esprit... Enfin, le tout est servi par un dessin somptueux, en tout cas un dessin qui me plait tout particulièrement : celui de Vicenzo Bizzarri que je découvre. Le trait oscille entre un classisme de bon aloi et un aspect tout à fait moderne dans les points de vue. En outre, le choix des couleurs est pertinent. Tout cela m'évoque le travail de Matthieu Bonhomme sur Le Marquis d'Anaon, ou, dans une moindre mesure, la collaboration de Blanchard et Tanquerelle sur Le Dernier Atlas. Superbe, vif, dynamique et très juste dans les proportions et les gestuelles. Après le titre, c'est le trait qui a achevé de me convaincre de repartir avec cette BD sous le bras. Conclusion : on a quand même bien raison de suivre son instinct !

23/11/2023 (modifier)
Couverture de la série Jim Hawkins
Jim Hawkins

J'ai beaucoup apprécié la lecture de l'intégrale de Jim Hawkins. Comme j'ai eu la chance de croiser Sébastien Vastra, mon exemplaire s'enrichit d'une très belle dédicace à l'image de Jim. Heureusement que je n'avais pas lu l'ouvrage avant car j'aurais eu du mal à me décider sur le personnage à dessiner sur la page de garde : Hands ? Silver ? Smollet ? voire Bones, Vastra a réussi à donner à ses personnages une si forte personnalité que beaucoup m'ont impressionné. Une énième adaptation du roman de Stevenson ? Peut-être mais c'est tout comme les plats les plus classiques ou les pièces de musique mille fois entendues, c'est dans une oeuvre connue de tous que se révèle le talent de l'interprète. Ainsi je trouve que Vastra nous propose beaucoup dans cette adaptation. Le choix d'un triptyque avec ses 170 planches est à la fois un risque et une réussite. Avec un découpage très classique Angleterre/Traversée/Île, l'auteur prend le temps d'approfondir chaque étape du roman et notamment la traversée qui est souvent le parent pauvre des versions plus courtes. C'est dans ce chapitre que Vastra développe au mieux les richesses des liens qui se tissent entre Jim et Silver ainsi que le jeu du double capitanat entre Silver et Smolet. En mettant l'accent sur le très beau personnage de Hands, Vastra rentre dans un jeu de séduction et répulsion qui portera tout le chapitre 3. Vastra s'en tient au récit de Stevenson à la lettre mais ses choix de dialogues et la construction de ses voix off (indispensables au début) rendent la narration très fluide et dynamique. J'ai donc aimé la construction littéraire du récit mais j'ai adoré le graphisme. Ce qui m'a le plus marqué est le choix animal/personnage que je trouve excellent surtout pour les pirates. Car si on retrouve les classiques fauves méchants, l'originalité est de multiplier les espèces imprévues comme les autruches ou le porc-épic. Encore une fois que dire du zèbre Hands si beau et si terrifiant à la fois. Aucun cadre n'est bâclé et même les tout petits personnages au fond de la case sont peints avec soins et précision. Les pleines pages de tempête ou de batailles donnent une forte impression de puissance. Une adaptation très réussie à mes yeux qui traduit bien le parfum d'aventure qui exhale du roman.

23/11/2023 (modifier)
Par Spooky
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Shérif Junior
Shérif Junior

L'aspect de l'album, du moins le tome 1 de cette série québécoise ambitieuse, pourrait rebuter de prime abord : il frôle les 450 pages, et le style graphique est assez naïf, et les dialogues prennent parfois beaucoup, beaucoup de place. Pourtant, même si la lecture m'a pris presque trois soirées, je dois dire qu'il ne faut pas se fier aux apparences, une fois de plus. Le style naïf (je fais bien sûr un raccourci) ne signifie bien sûr pas une BD destinée aux enfants, et si les dialogues, s'ils sont nombreux, n'en sont pas moins assez savoureux. Samuel Cantin joue beaucoup avec la langue, les quiproquos, les mauvaises compréhensions. Auteur québécois, le vocabulaire qu'il emploie est riche, comporte des anglicismes et des locutions typiquement québécoises. Pour un(e) Français(e) de France, cela n'est cependant pas gênant, le contexte et les développements permettent de comprendre les expressions de la Belle Province. Il n'y a qu'en une occasion où le sens d'un mot m'a échappé, et vue la réaction des interlocuteurs, il devait y avoir un sens bien particulier. Mais hormis l'incompréhension très momentanée, la fluidité reste assez constante. Le style graphique est, comme je l'indiquais, plutôt naïf. Cela risque d'échauder un certain lectorat, surtout amateur de western à la sauce "réaliste" avec Jean Giraud et ses héritiers. On en est bien sûr très loin, mais l'énergie dégagée par la mise en scène, plutôt épurée, permet une grande lisibilité la plupart du temps. Dans l'ensemble on ne s'ennuie pas, et pour peu que l'on n'ait pas peur des gros albums, cette lecture est loin d'être désagréable, Samuel Cantin proposant des thématiques très modernes dans ce cadre habituellement codifié qu'est le western. Il y a aussi un humour assez absurde, un peu à la Fabcaro, qui baigne sur l'ensemble. Ce décalage fait de cette série quelque chose d'assez unique.

22/11/2023 (modifier)
Par Antoine
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Quai d'Orsay
Quai d'Orsay

Alors là, je ne m'attendais pas à ça. Cela fait bien longtemps que je lis ici ou ailleurs que ce diptyque mérite d'être lu, mais je n'avais jamais franchi le pas, le personnage principal ne m'attirant guère... Et bien, rendons à César ce qui appartient à César et remercions notre site marron préféré (et ses aviseurs évidemment) d'être là et d'être un guide pour nos lectures. J'ai réussi à obtenir le tome 1 dans un lot et c'est en revérifiant les critiques ici présentes que je me suis convaincu de trouver le tome 2. Et... je me suis éclaté à lire les aventures d'Arthur, chargé des langages (???) du ministre, au sein du ministère des Affaires étrangères. Je me suis éclaté à essayer de suivre les délires du ministre. Je me suis éclaté à observer le petit microcosme qu'est un cabinet ministériel. Je me suis enfin régalé d'être ainsi plongé dans la diplomatie internationale, tout autant affaire de gros sous, de copinages que de postures. C'est passionnant. J'ai dévoré les deux tomes. Le parti pris des auteurs de modifier les noms et de ne pas faire un documentaire est une astuce formidable. Oui, on reconnaît bien le ministre, pas de problème, mais on navigue sans cesse entre "il a vraiment agi comme ça ?", "il a réellement dit ça ?", "il était taré à ce point-là ?" et souvenirs de son passage au ministère où en effet, il avait par moment des réactions et des façons d'être particulières. On ne sait jamais si on est dans une caricature ou dans un témoignage, certes biaisé par le regard d'Abel Lanzac, qui était au cœur de ce joyeux bordel. C'est jouissif à lire. Vraiment, on ne sait jamais sur quel pied danser : on parle quand même là de la façon dont notre monde, du moins notre monde occidental mais avec des répercussions énormes sur les autres parties du monde, est régi ! On ne peut pas arriver à s'imaginer la masse de travail des membres d'un cabinet, véritable forçats au service d'un roi-ministre qui change d'avis au gré de ses lectures, de ses rencontres ou d'une simple remarque d'un ami. Le témoignage est en cela important pour comprendre notre société et notre politique que d'aucuns qualifient plus de politique de cabinet que de politique d'idées. Le contexte est également responsable de l'immense intérêt de cette bd. On est dans les quelques mois qui ont précédé le discours, devenu historique, de Dominique de Villepin aux Nations-Unies. Nous sommes donc face à notre histoire, et encore une fois, c'est excellemment bien amené : qu'est-ce qui est vrai ? qu'est-ce qui est faux ou exagéré ? Cela nous pose donc question, en plus de nous faire marrer, le ministre étant tout de même un sacré personnage (le stabilo restera le running gag le plus marquant de cette bd, selon moi). Bref, c'est vraiment une série à lire, c'est drôle, c'est intelligent, ça fait réfléchir. Que demander de plus ?

22/11/2023 (modifier)
Par Jetjet
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Insoutenable Légèreté du slip
L'Insoutenable Légèreté du slip

Déjà un grand merci à Ro d'avoir attiré mon attention sur ce joli petit album édité à l'italienne dont le titre et la couverture ont attisé ma curiosité. Je m'attendais à une série de strips classiques (ils le sont) et un joli dessin (ils le sont) pour passer bêtement le temps (ce fut le cas) dans une ambiance bichromique dont je raffole (voire trichromique effectivement). Je ne peux que relever l'excellente chronique de mon collègue qui reprend parfaitement le contenu de ce petit trésor en le relevant d'un point : c'est bien plus trash que prévu, bien plus caustique qu'attendu et les différents chapitres reprennent un thème qui leur est propre tout en faisant évoluer l'histoire. Le pari est donc amplement réussi avec ce drôle de duo d'animaux. Kevin est donc le koala qui porte le slip du titre mais surtout toute la bêtise et méchanceté nécessaire pour en faire voir de toutes les couleurs à son copain Erwin, crédule et naïf. Les thèmes sont plutôt actuels avec la rencontre en ligne de plans cul, l'argent facile par tous les moyens, l'oisiveté, le kidnapping et j'en passe. On passe un excellent moment à rire des différentes péripéties et si certains gags sont inégaux, l'ensemble reste de très haute volée. Le format à l'italienne donne un cachet supplémentaire à l'ouvrage et on referme presque trop rapidement cette petite parenthèse qui devrait rester un one shot. Alors oui, pour reprendre Noirdésir, je suis également client du trash à tous les étages mais c'est plutôt habilement mené ici et amplement suffisant. C'est typiquement le genre de livres qu'on aime offrir en guise de poil à gratter pour son entourage mais qu'on finit par garder pour soi égoïstement.

22/11/2023 (modifier)
Par Hervé
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Gaston Lagaffe (Delaf d'après Franquin)
Gaston Lagaffe (Delaf d'après Franquin)

Annoncé par surprise lors du dernier festival d'Angoulême,en janvier 2022, sort enfin le Gaston Lagaffe signé Delaf. Je passe sous silence les aventures éditoriales et procès, dont j'avoue ne pas avoir compris grand chose, et la controverse sur la reprise par Delaf, dans mon avis, pour ne retenir que l'album à proprement dit. Et bien, je dois dire que j'ai été assez bluffé par ces nouvelles aventures de Gaston. On retrouve évidement le style de Franquin (et pour cause ajouteraient certains...), et l'effet madeleine de Proust joue à plein dans cette reprise. Nous retrouvons ici l'ensemble des personnages de la rédaction de Spirou : Mlle Jeanne, M.Boulier, Prunelle évidemment toujours tendu comme la ficelle d'un string, mais aussi M. de Mesmaeker, Longtarin et Ducran et Lapoigne. J'avais le regret au fil des pages de ne pas revoir Fantasio, mais Delaf le fait apparaitre sur plusieurs pages, ce qui m'a ravi. Certains gags sont très bien amenés, d'autres plus faibles et on peut regretter peut-être l'abondance de jeux de mots un peu forcés. Mais je dois avouer avoir bien ri plus d'une fois en lisant cet album. J'ai juste été surpris par les dernières planches qui forment une petite aventure de Gaston, sur une dizaine de pages, un format dont nous n'avions pas l'habitude de lire pour cette série. N'en plaise aux gardiens du temple de Franquin et de Gaston, cette reprise est une réussite et atteint parfaitement son but, celui de divertir et de retrouver un personnage qui m' a accompagné depuis que j'achetais le journal Spirou lorsque j'avais à peine 10 ans, soit plus de 40 ans ! Par contre, n'aurait-il pas fallu faire l'impasse sur la numérotation (n°22) ? En effet, vu la pagaille dans la numérotation des éditions et rééditions des Gaston Lagaffe, je ne connais pas un lecteur qui posséderait la série dans cet ordre.

22/11/2023 (modifier)
Par Josq
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Gaston Lagaffe (Delaf d'après Franquin)
Gaston Lagaffe (Delaf d'après Franquin)

J'aime Franquin. Je l'aime vraiment, j'ai lu tous ses Gaston Lagaffe, tous ses Spirou et Fantasio (les meilleurs de la saga) et j'en suis évidemment fan, mais je ne suis pas un adorateur non plus. Si j'ai usé les Gaston jusqu'à la corde dans ma jeunesse, je ne considère par l'œuvre de Franquin comme intouchable, et je suis prêt à voir d'autres auteurs s'y essayer, quitte à assister à quelques ratages dans le lot. Après tout, j'ai vu des échecs dans les reprises de Spirou et Fantasio ou d'Astérix, et cela n'a jamais entaché ces séries cultes à mes yeux. Vous l'avez compris, ce nouveau tome écrit par Delaf, qui s'insère parfaitement dans la continuité de ce qu'a fait Franquin, m'a passionné au plus haut point. Il est d'ailleurs appréciable à mon sens que le tome s'intitule "tome 22" et non "tome 1" d'une nouvelle série. En effet, le Gaston de Delaf est à l'œuvre de Franquin ce qu'est L'Affaire Francis Blake à l'œuvre de Jacobs. Une reprise en tous points exemplaires, qui sait manier avec une dextérité inattendue les codes et la mythologie du matériau initial, tout en y faisant quelques ajouts aussi subtils que discrets qui créent à cette suite une identité affirmée, habilement différente de celle du père fondateur sans que ces différences ne lui soient un affront. En effet, on ne pouvait pas imaginer plus bel hommage au génial Franquin que cette bande dessinée signée Delaf. Ses gags sont souvent d'une précision chirurgicale. On y retrouve le génie de Franquin pour les petites répliques "à côté", celles qui ne font pas avancer l'action mais sont prononcées par un personnage spectateur impuissant de la tragédie à venir, avec toujours un calembour ou une remarque gentiment décalée qui rehausse le gag de manière prodigieuse. On y retrouve également le génie pour la chute à double ou triple rebondissements, ce qui fait que, même en voyant venir la chute principale du gag, on est agréablement surpris car elle nous amène quelques détails savoureux inattendus. Ainsi, Delaf déploie toute sa maîtrise d'une mythologie qu'il n'a pas créée, dans des gags proprement hilarants, et je confesse m'être surpris plus d'une fois à éclater de rire tout seul dans mon canapé. De cette mythologie, l'auteur-dessinateur a quasiment repris l'ensemble des personnages. Pas de Labévue en vue, me semble-t-il, mais en-dehors de lui, tout le monde est là ! Jusqu'à Spirou, Spip et le Marsupilami, qui accompagnent Fantasio le temps de deux planches, laissant l'espoir fou que Delaf s'empare un jour de l'autre série emblématique de Franquin pour la redresser enfin. Jusqu'à Freddy-les-doigts-de-fée et Cloclo-l'acrobate, même, que l'auteur remet en scène, donnant à Cloclo le rôle de sa vie ! En effet, le cambrioleur, acolyte de Freddy, déjà rencontré plus que brièvement chez Franquin, a le droit ici à une vraie intrigue, amorçant le réel changement apporté par Delaf. Ne brisant jamais la sacro-sainte règle "un gag par page", l'auteur commence toutefois dans la dernière partie du récit à amorcer une succession de gags d'une page formant une histoire cohérente. Pas d'inquiétude, chaque page termine sur une chute réelle, mais l'enchaînement narratif offre à Delaf l'occasion du meilleur hommage qu'il pouvait fournir à son gigantesque prédécesseur. N'hésitant pas à intégrer Franquin lui-même en personnage systématiquement hors-champ et sans dialogues, l'auteur s'amuse comme un petit fou autour d'un MacGuffin parfaitement trouvé pour offrir à Gaston une intrigue non dénuée de noblesse... et même - si j'osais ! - d'un soupçon d'émotion pour les lecteurs, dont le ravissement à la lecture de l'apothéose de ce tome 22 ne pourra qu'être proportionnel à l'amour qu'ils portent au personnage. Et s'il existe un paradis pour les auteurs-dessinateurs-sales gosses, un qui doit bien se marrer là-haut, c'est l'ami André ! D'un rire humble mais fier, et surtout légèrement contrit d'avoir voulu nous enlever Gaston pour l'entraîner avec lui dans la tombe. Mais Gaston a bien appris de son papa, et plus sale gosse que jamais, dans un élan de saine désobéissance, il est revenu pour nous embêter ! Pire, on espère que ça va durer !

22/11/2023 (modifier)
Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Dernier Sergent
Le Dernier Sergent

C’est peu dire qu’on l’attendait avec impatience cette reprise des aventures autobiographiques de Fabrice Neaud, deux décennies après la clôture du premier cycle. Si l’ouvrage incroyablement dense et volumineux (plus de 400 pages !) peut faire peur au premier abord, il continue à captiver tout autant que les précédents. Certains le jugeront peut-être élitiste dans sa réflexion intellectuelle de haute volée, mais le pouvoir de la BD — et surtout le talent graphique et narratif de son auteur — permet de le rendre plus accessible aux moins patients d’entre nous. Car malgré la consistance de l’objet, les passages les plus « textuels » alternent avec des séquences dialoguées ou aérées par un dessin plus descriptif, fournissant une respiration qui confère un bel équilibre à l’ensemble. Qui plus est, Neaud sait recourir à l’humour et l’autodérision dans un dispositif globalement réaliste qui pourrait laisser penser qu’il se prend au sérieux. Au milieu de ses coutumières errances nocturnes dans les parcs en quête d’un bon coup (l’occasion de questionner encore et toujours la visibilité réduite des lieux de rencontre entre hommes au tournant du millénaire, et ce malgré une évolution certaine des mœurs), Neaud évoque de nombreux sujets qu’il serait impossible à détailler ici. Il revient sur la mort de sa sœur et de son père, tous deux atteints d’un cancer, et subséquemment de son hypocondrie croissante dans un contexte où le Sida faisait encore des ravages. Par transition, il questionne le poids des relations familiales avec cette « loi du silence » imposée par une mère à la fois peu aimante et étouffante. Celui à qui on reprochait de ne pas respecter le droit à l’image dans les tomes précédents fait preuve ici d’une retenue qui peut poser question : en effet, ni sa sœur ni sa mère (et encore moins son père, qu’il n’a jamais revu après le divorce parental) ne sont portraitisés, ou alors en silhouette ou de façon partielle. Par pudeur peut-être, ou par souci de ne pas réveiller des plaies douloureuses ? Plusieurs scènes plus ou moins fortes jalonnent le récit, pour certaines carrément saisissantes. On retiendra notamment celle racontant une descente de crétins homophobes dans un bar gay-friendly, déferlement de haine aveugle orchestré qui plus est par des lesbiennes revanchardes (autre sujet abordé subtilement dans le livre : la question de certains lieux gays ayant du mal à accepter la présence féminine). On assistera également aux retrouvailles « inopinées » à Angoulême avec la figure centrale du tome 3 du Journal, le « Doumé », des retrouvailles froides et quasi-silencieuses dont Neaud ne dira rien, preuve s’il en fallait qu’il sait rester pudique à bon escient. Mais désormais, ce chapitre tumultueux de sa vie semble s’être refermé définitivement, sur une rédemption aussi salutaire qu’inattendue. Même si dans cette décennie 90 d’un Internet balbutiant les réseaux sociaux n’existaient pas, on pouvait déjà s’exprimer sur les forums. Et déjà, la violence des mots, la mauvaise foi et le manque de nuance se déversaient sans égard pour la cible visée, avec la désinvolture inhérente à l’anonymat, et l’auteur en a fait les frais à propos de la fameuse question du droit à l’image, accusé d’être une ordure sans empathie et autres noms d’oiseaux, alors qu’aucun des protagonistes de ses livres ne s’était ouvertement manifesté. Fabrice Neaud en fut profondément affecté, et son rapport à Internet à jamais entaché. Ainsi, l’ouvrage se conclut sur une note douce-amère, dans un désenchantement poétique métaphorisé par des vues d’arbres abattus par LA tempête, celle de 1999, surplombés par des ciels lyriques et monumentaux venant en contrepoint, tels des tremplins vers l’évasion spirituelle, des planches de salut pour les âmes torturées par l’insoutenable pesanteur terrestre. Les plus observateurs pourront sans doute noter une évolution du trait, qui s’est encore affiné depuis « Les Riches Heures ». Il faut préciser toutefois que, comme le révèle l’auteur, une centaine de pages du livre ont été réalisées au début des années 2000, ne représentant que 10 % du livre, mais que certaines pages ont dût être remaniées, la rupture graphique étant trop flagrante selon lui. Une chose est sûre, son talent ne s’est pas démenti, ces « Guerres immobiles » entérinant cette concordance parfaite entre textes et dessins. Un journal intime révèle toujours un certain égocentrisme de celui qui le rédige. Fabrice Neaud en est plus que conscient mais chez lui, l’exercice a clairement fonction d’exutoire ou de thérapie, dont il assume la subjectivité. Car plutôt que la lumière, l’auteur préfère l’obscurité des parcs, lui qui se définit comme un « phasme souffreteux ». Et cette lumière, il choisit de la diriger sur « ses » mâles bien balancés, pour mieux les croquer sur ses carnets, tel un vampire, un « narcisse vide [ayant] besoin de se nourrir de la substance de l’autre », pour reprendre une des citations du livre de Marie-France Hirigoyen, « Le Harcèlement moral », dont il reproduit un long extrait, avec cette définition qu’il reprend courageusement à son compte. A cette époque, il ne s’aimait pas beaucoup, et cette façon de se mettre totalement à nu (au propre comme au figuré) ne peut que susciter l’empathie du lecteur pour cet écorché vif qui n’hésite pas à tailler dans l’os. Rarement dans la BD, un auteur s’est livré avec autant de sincérité, avec un jusqu’au-boutisme assez touchant où ses obsessions sexuelles, dans un savant équilibre, le disputent à une réflexion élaborée, comme une sorte de match entre la tête et les couilles… Dans la lignée des opus précédents, « Le Dernier Sergent », dernière pièce de ce qui se profile comme un véritable chef d’œuvre, celui d’une vie assurément, installe un peu plus le travail de Fabrice Neaud au rang d’art, dans le vrai sens du terme. Ce pavé est bien évidemment inspirant et incontournable pour la communauté LGBT, en particulier pour ceux qui (comme moi) ne se reconnaissent pas dans les caricatures, mais il devrait interpeler aussi l’ensemble du public désireux de découvrir une approche totalement hors des clichés habituels. Et ça, ça fait un bien fou !

21/11/2023 (modifier)
Couverture de la série Le Cycle de Cyann
Le Cycle de Cyann

Je ne suis pas un grand amateur de SF mais j'ai vraiment été séduit par cette ancienne série. J'ai beaucoup aimé le personnage de Cyann dont la psychologie évolue au fil de son long voyage spatio-temporel. Le scénario est d'une grande habileté. Si les deux premiers épisodes posent les bases de l'aventure d'une très belle façon mais de façon assez conventionnelle, un épisode 3 de transition nous mène vers des tomes 4 et 5 qui réorientent l'aventure vers des rebondissements imprévus et recherchés dans l'exploitation des boucles temporelles. Bourgeon et Lacroix réussissent la prouesse de construire une Cyann de plus en plus mature mais qui ne change pas dans ses fondamentaux vis à vis du pouvoir ou de ses idéaux. Les auteurs évitent le piège de nous faire voyager tout au long des épisodes à la façon des tomes 2 et 3 dans des mondes hostiles peuplés d'un bestiaire certes remarquable mais assez répétitif. L'excellent tome 4 sur Marcade recentre le récit sur des thèmes moins explorateurs mais bien plus intéressants dans la thématique du pouvoir et du destin. Impossible de parler de la série sans aborder son érotisme permanent. Cyann passe son temps à aborder le sujet du sexe ou à échapper à des violeurs. Ses tenues moulantes sur son fessier rebondi, ses positions voire certaines scènes quasi explicites parsèment ses voyages. C'est peut-être une vision macho datée et dépassée mais j'ai trouvé cela séduisant, apportant du piquant au récit. De plus cela s'inscrit bien dans l'ambiance de cet univers où règne une grande liberté des mœurs. Certains ont pu trouver le graphisme un peu daté, perso je l'ai ressenti comme éblouissant tout au long des six épisodes. La recherche est grandiose dans tous les domaines : paysages, personnages, bestiaires, costumes et cités. Cela se renouvelle à chaque épisode tout en gardant une grande cohérence d'univers. Les dialogues sont très divers alternant le familier au recherché en fonction du personnage et de la situation. C'est souvent très juste et sans vulgarité même dans les scènes érotiques. La conclusion de la série est un peu fleur bleue mais montre l'aboutissement de l'utopie paisible vers laquelle Cyann aspire. Un excellent moment de lecture à la fois dans le graphisme et le scénario.

21/11/2023 (modifier)
Par gruizzli
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Cigarettes - Le Dossier sans filtre
Cigarettes - Le Dossier sans filtre

Wou. Putain ... Wouah ! Voila le ressenti final de ma lecture (comptez cinq-dix secondes entre chaque mot pour ressentir l'intensité du truc). Et nom d'un chien, c'est fou comme BD ! Dans le genre, je dirais même que j'ai rarement lu une BD documentaire aussi bien faite. Tout est bon, tout est net, tout est précis ! A tel point que j'ai brisé ma règle habituelle de n'écrire mes avis qu'après un temps de réflexion, tant j'avais besoin de sortir l'avis à chaud. J'ai lu cette BD en deux voyages en train, me plongeant dedans et regrettant de devoir l'interrompre. Quelle lecture fluide, quelle lecture prenante. Je ne fume pas et ne suis pas entouré de fumeurs, je n'ai pas été exposé à la publicité des cigarettes étant enfant (merci l'absence de télé) et personne n'a fumé près de moi étant enfant. Je pensais que c'était de la chance, je constate aujourd'hui que c'est une bénédiction. La clope tue. C'est un fait, mais tout comme le risque de cancer ou la mauvaise odeur, tout ça ne concerne que la partie émergée de l'iceberg du tabac. Cette BD vient violemment remettre les points sur les I en nous rappelant que la partie immergée est dantesque. Et surtout pire, bien pire. Je ne pourrais dire en mot ce que cette BD retranscrit. Les chiffres, les faits, les phrases, les conséquences, tout parait fou à la lecture des pages. Je ressors de là convaincu qu'il faut réussir à faire arrêter la cigarette au monde entier, parce que rien de bon ne peut en sortir. Mais surtout, quelle démonstration documentaire ! Le dessin est parfait : alliant les graphismes, les textes explicatives, les métaphores, les caricatures, les détournements ou les reprises, il joue de tout les codes narratifs ou visuels pour nous pondre une BD digeste jusqu'au bout alors qu'elle étale une quantité d'informations remarquable. Rarement j'ai été aussi investi dans une BD documentaire et surtout, quelle prestance visuelle ! Le personnage de présentateur (qui m'a fait penser à Spider Jerusalem de Transmetropolitan) explique non sans un humour noir toute l'origine du tabac et de la cigarette, pour ensuite étaler la grandeur de cette industrie. Tout est clair et lisible, sans pavés explicatifs monstrueux à lire. Et de plus, plein de clins d’œils amusants parsèment l'ouvrage (j'ai reconnu l'hommage à Gotlib). C'est clair, drôle et instructif, parsemé de détails qui font mouche (les chiffres au niveau des numéros de page, par exemple). Honnêtement, je me sens obligé de lui accorder un cinq étoiles. Cette BD n'a pas fait un seul faux pas dans son déroulé. On peut pinailler, bien sur : plus de détails sur les autres pays du monde, sur l'écologie, l'environnement, ou des précisions sur tel ou tel problématique. Mais force est de reconnaitre que la BD est avant tout une œuvre introductive : elle se veut la plus exhaustive possible sur le sujet. Et lorsque j'ai refermé la BD, j'ai eu un étrange sentiment. Parce qu'au delà du "simple" documentaire travaillé, les auteurs font ce tour de force du dernier chapitre : une considération qui dépasse le simple cadre de la cigarette. Et cette considération va bien au-delà du simple cadre documentaire : elle est politique. C'est frappant de voir que tout semble lié, jusqu'à ce constat implacable. La cigarette est un poison, mais l'empoisonneur reste avant tout le capitalisme. Quelle conclusion magistrale et quelle fin en apothéose. Ce dessin, cette expression, ce message. Il est d'une justesse et d'une violence qui remuent. Ce genre de BD est à mettre entre toutes les mains pour se rendre compte de la portée et de l'impact de ces "simples" cigarettes. C'est une question qui a bientôt deux siècles que celle de l'industrie du tabac, et ce qu'elle soulève dépasse les simples fumeurs. C'est un cancer sociétale, une tumeur politique et un désastre environnemental. C'est un gouffre qui se finit dans les mêmes poches depuis des années, c'est un poison quotidien. Je pense qu'il sera difficile désormais de ne pas voir en chaque fumeur une victime d'un système atroce que nos états, nos politiques et nos entreprises permettent. Rappelons que 200 personnes meurent en France chaque jour des conséquences du tabac. Il ne faut pas rester impassible face à cela.

20/11/2023 (modifier)