Le parfum imaginaire des fleurs artificielles
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario a été écrit par Véro Cazot, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Camille Benyamina. Cazot est également la scénariste de l'excellente BD Betty Boob, dessins de Julie Rocheleau. Cette histoire comporte 146 pages de bandes dessinées. Il est découpé en 4 chapitres : (1) le parfum imaginaire des fleurs artificielles, (2) à la croisée des ondes, (3) la théorie des cordes sensibles, (4) la fin des illusions.
Max est en train de ramener une plante en pot artificielle chez lui, à pied. Alors qu'il traverse une rue, il se retrouve repoussé par le flot de piétons venant en sens inverse, au point de se retrouver à son trottoir de départ, tellement personne ne prête attention à lui. Il rentre chez lui et découvre sa copine Ana au lit en train de se faire déshabiller par un autre homme. Ce dernier s'étonne, sans être plus gêné que ça ; Ana se rend compte qu'elle avait oublié l'existence de Max, alors que ça fait 4 ans qu'ils sont ensemble. Léo (diminutif de Léonie) est en train de prendre un verre de Sancerre au comptoir, un peu ennuyée. Elle répond à un autre client qu'elle n'arrive pas à retrouver son appartement. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à son adresse. Elle lui propose de monter avec lui et ils font l'amour. Au matin, elle joue les amnésiques effarouchées pour que le coup d'un soir déguerpisse au plus vite. Sa copine Jasmine (psychologue) arrive pour lui rendre visite et comprend immédiatement le subterfuge de Léo. Cette dernière prépare des repas fait maison qu'elle livre à des clients.
Le même jour, Max se rend en consultation chez Jasmine, souffrant d'être insignifiant aux yeux des autres, au point que sa présence soit inconsistante, et que les autres ne le voient littéralement pas. Après quoi, il retourne dans l'appartement d'Ana, récupère ses affaires, et s'en va passer un nuit à l'hôtel. À chaque fois qu'elle rentre chez elle, Léo tient sa bombe lacrymogène à la main afin de se défendre contre les spectres présents dans son appartement. Elle récite une prière en forme de mantra avant de s'endormir, mais elle cauchemarde en pensant aux spectres imaginaires. le lendemain, Max prend une autre colocation, avec un dénommé Nabil, dans le même immeuble que celui de Jasmine et Léo. Il sort prendre l'air sur le balcon et aperçoit Jasmine sur le balcon voisin. Il la salue, mais elle ne le voit pas, et salue Nabil qui se tient derrière lui. Max insiste ; elle finit par le remarquer mais ne le reconnaît pas alors qu'il est son patient. Alors que Max ramène ses affaires dans l'immeuble (y compris sa plante artificielle en pot), il croise Léo qui lui dit que sa plante sent bon. Ils font connaissance, et Max lui tend la main pour une poignée de main, mais elle a un geste de recul en constatant qu'il lui manque 2 phalanges à l'index de la main droite.
Après l'extraordinaire BD Betty Boobs, le lecteur guette la production suivante de ses auteures. Il découvre l'épais roman graphique de Véro Cazot, s'étant associée à une autre artiste dont les brèves notes en fin de volume indique qu'elle est tombée en amour pour le scénario. La scénariste a développé une histoire d'amour faite de petits rien sur une longue pagination, avec l'intervention d'un élément surnaturel : l'existence corporelle de Max s'éloigne de la réalité physique de l'humanité. Concrètement, il devient une sorte de fantôme, vivant dans un monde fantomatique qui est le reflet du monde réel, qui s'y superpose, mais il n'est plus perceptible que sous forme de discrètes sensations, et que par un nombre très restreint d'individus, essentiellement Léo. Sur la base de ce postulat, cette histoire d'amour revêt une forme des plus étranges, mais aussi inédite, dans laquelle Max peut observer tous les faits et gestes de Léo dans son intimité, alors que celle ne ressent que vaguement une poignée d'effets de sa présence. Camille Benyamina représente alors Max de la même manière que les autres personnages, mais avec des traits de contour moins appuyés, ou des couleurs translucides, laissant apparaître une partie de ce qui se trouve derrière lui, décors ou personnages.
Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le concept de la nature fantomatique de Max, et les auteurs facilitent ce glissement vers la dématérialisation en tirant avantage de la pagination, montrant que le passage vers l'intangibilité s'effectue progressivement. le lecteur et le personnage (Max) s'habituent ainsi en douceur à cet état sortant de l'ordinaire. Les dessins et le comportement de Max montrent un individu gentil, attentionné, ne cherchant pas à se mettre en avant, éprouvant de l'empathie pour les autres, apportant une forme de soutien ou de réconfort discret, sans chercher de récompense, sans attendre de remerciement. D'une certaine manière son comportement le rend aussi falot qu'attendrissant. Sa banalité le rend littéralement transparent aux yeux des autres, alors même que sa présence produit un effet réconfortant. le lecteur ressent toute la qualité de l'écriture et de la narration des auteures en prenant conscience que Max n'est pas fade ou inexistant. Bien au contraire, il s'attache tout de suite à cet individu discret et prévenant, gentil et attentionné, tout en conservant un caractère qui n'est ni celui d'un sycophante, ni celui d'un individu qui n'existerait qu'à travers les autres. Plus Max devient inexistant aux yeux des autres, plus il prend de la consistance pour le lecteur.
Dans le même temps, le lecteur s'attache immédiatement à Léo, jeune femme pleine d'entrain, semblant facile à vivre souvent d'humeur enjouée, décidée et sachant ce qu'elle veut, sociable. Camille Benyamina la représente avec une silhouette élancée, dans des postures naturalistes, sans velléité de la transformer en modèle de beauté, en mannequin de présentation de vêtements de mode ou de produits de beauté. Elle présente une forte identité visuelle du fait de sa chevelure rousse un peu sauvage (ce n'est pas non plus une publicité ambulante pour shampoing), et des taches de rousseur sur son visage. du fait de la pagination et des situations évoquées, le lecteur pénètre dans son intimité, que ce soit pour des moments solitaires comme le rituel du coucher, ou pour des interactions sociales, avec une belle crise de fou-rire qui amène immédiatement une sourire sur le visage du lecteur. L'artiste sait capter les gestes machinaux et les postures féminines, sensibilité visible dans les petits détails, comme la manière de retirer son débardeur en page 43. Il pénètre également dans son intimité physique que ce soit lors de sa toilette ou des ébats sexuels. À chaque page, il ressent une sensibilité féminine qui s'exprime, à l'opposé d'une mise en scène dans la performance physique, et sans sensiblerie, un équilibre délicat et épatant.
Au travers des scènes de la vie de tous les jours, le lecteur découvre en Léo, une jeune femme charmante, irrésistible même, car ses faits et gestes sont présentés comme naturels, comme allant de soi, les auteures lui laissant la possibilité de justifier un comportement sortant de l'ordinaire (sa simulation d'amnésie) en parlant à un autre personnage. Elle emporte l'amitié du lecteur par son refus de se résigner à la solitude, de subir les fantômes de ses angoisses, de faire au mieux avec ce qu'elle a (le choix de concubin), et son goût pour le sancerre et le chablis. En vis-à-vis d'elle, les différences de caractère d'avec Max ressortent avec force. Son langage corporel et ses postures font apparaître un individu plus effacé et plus prévenant. Utilisant toujours la copieuse pagination du récit, Véro Cazot préfère montrer l'état de Max plutôt que de l'expliquer. le lecteur cartésien peut être un peu rebuté par ce procédé, mais il se rend compte que son attachement pour le personnage va grandissant et qu'il consent bien volontiers le petit supplément de suspension d'incrédulité nécessaire pour rester dans l'histoire. Or Max ne reste pas juste condamné à l'état de voyeur passif. Il bénéficie même d'une séquence constituant une variation sur le thème de l'origine secrète.
Alors qu'il s'est confortablement installé dans la relation univoque entre Léo et Max, le lecteur a la surprise d'accompagner Max rendant visite à ses parents. Il est encore plus surpris de constater qu'il a aussi disparu pour eux, quasiment remplacé par un chien. Les dessins montrent des adultes d'une cinquantaine ou peut-être soixantaine d'années, sereins et confortablement installés dans leur vie, apaisés et entièrement satisfaits du plaisir que leur apporte leur chien. La séquence est d'autant plus déchirante que Max ne se résigne pas à la situation, mais l'accepte comme une forme de fatalité contre laquelle il n'est pas utile de lutter. Il analyse son histoire personnelle plutôt que de subir et de se lamenter Son inexistence atteint un summum : ce n'est pas simplement qu'il ne représente rien pour tous ceux qu'ils croisent, c'est aussi qu'il n'a plus d'importance pour ses parents, qu'il n'en a jamais eu. Il s'agit d'une séquence d'une rare cruauté, rendue plus insupportable par sa douceur et son naturel. le lecteur découvre par la suite que ce comportement découle d'une circonstance liée à l'histoire personnelle de Max, relatée page 106 & 128, susceptible d'induire un tel refoulement. Cet effacement total de l'existence de Max est de nature à fendre le cœur de n'importe quel lecteur, et pour autant le récit ne verse pas dans le misérabilisme. le comportement de Max relève plus de l'acceptation que de la résignation dans la mesure où il se rend compte que son état spectral lui permet de se livrer à des activités interdites aux gens en chair et en os. C'est ainsi qu'il prend un bain de soleil version naturiste (page 71) au milieu de des autres usagers du parc public, pour un dessin en pleine page des plus libérateurs.
Ce n'est pas la seule scène de nudité, car la sexualité et elle occupent une place importante dans le récit, apparaissant dans une quinzaine de pages, soit environ 10% du récit. À chaque fois, il s'agit d'un comportement naturel s'intégrant de manière organique dans le récit. Les dessins de Camille Benyamina ne peuvent pas être qualifiés de pornographiques, même lors de la représentation de l'acte sexuel, mais plutôt de sensuels, y compris lorsqu'il y a nudité frontale, voir pénétration lors de la page 81, entièrement dévolue à des accouplements entre adultes consentants. L'artiste ne se concentre pas sur les détails (pas de représentation des tétons, uniquement des auréoles), et ne place pas ses personnages dans des postures pornographiques ou de magazine de charme. La relation sexuelle est dépeinte comme une chose allant de soi, débarrassé de toute névrose ou de rapport de domination. Cela n'empêche pas les auteures de placer le lecteur dans une position de voyeur passif pour des scènes de positions banales, de masturbation, de triolisme, et même de lecture de manga pornographique.
L'activité sexuelle fait donc partie de la vie des personnages, sans fausse pudeur, mais sans que cela n'en devienne leur activité essentielle. Non seulement le lecteur se retrouve en position de voyeur, mais Max également car il a choisi de s'installer dans l'appartement de Léo, en tant que fantôme invisible. Il partage donc tous les moments de son intimité. Cazot & Benyamina utilisent le dispositif surnaturel du fantôme amoureux pour mettre en lumière des facettes de la relation amoureuse. Max a décidé de vivre avec Léo, même si celle-ci ignore tout de sa présence. Il a ainsi l'occasion extraordinaire de vivre avec elle à chaque instant de sa vie. Dans un premier temps, le lecteur constate que cette relation déséquilibrée ne profite qu'à Léo : Max se montre attentionné envers Léo en essayant de la rasséréner, alors que Léo ignore jusqu'à son existence. le langage corporel de Léo évolue, indiquant qu'elle a regagné confiance en elle, qu'elle n'est plus minée par les fantômes du soir, les doutes et les angoisses qui l'assaillent. Max se détend également dans cette quasi absence de d'interaction avec le monde physique, acceptant l'état qui est le sien quasiment depuis sa naissance (il paraît que sa mère avait oublié qu'elle était enceinte jusqu'à ce qu'elle accouche). le lecteur peut voir cette détente dans son comportement moins inquiet.
Bien évidemment la tentation est forte pour le lecteur de se lancer dans des considérations psychanalytiques. Max consulte Jasmine une psychologue. Il est question de traumatisme d'enfance, entre la mort de la petite voisine de Max, et les douches de Léo dans l'enfance, ou encore de Max étant enfant de personne (page 105). À plusieurs reprises, des remarques anodines font émerger des névroses légères : Léo se rendant compte qu'elle n'arrive pas à supporter la vue d'un doigt auquel il manque des phalanges, un homme obnubilé par le risque d'un poil de nez qui dépasse, une problématique de mauvaise odeur corporelle. Dans ces occasions, le lecteur apprécie à sa juste valeur l'osmose entre scénariste et dessinatrice, comme si le récit était raconté par une unique personne. Mais le lecteur peut aussi se passionner pour la dynamique de la relation qui se développe entre Léo et Max. Leur qualité de vie se trouve dégradée, celle de l'un comme celle de l'autre quand ils ne partagent pas leur vie. Il se développe ainsi une forme de codépendance pour pouvoir accéder au bonheur. L'un agit comme un exhausteur de goût pour l'autre, et dans l'autre sens l'autre fait littéralement exister le premier. À plusieurs reprises, le lecteur ressent la forte impression que c'est le vécu de la scénariste qui fait exister ces sentiments, comme si certains passages relevaient d'une autofiction honnête et sans fard.
Le lecteur referme le tome, totalement sous le charme d'une relation à laquelle il a presque participé de l'intérieur. La pagination laisse le temps aux personnages d'exister, et aux auteures de faire exister des moments fugaces, des sensations ténues qui sont l'essence même de la relation entre Léo et Max, qui lui donnent son unicité et sa qualité. Alors même qu'il s'agit d'une comédie sentimentale des plus intimes, le surnaturel est utilisé avec ingéniosité pour montrer le caractère et les difficultés psychologiques des 2 personnages principaux. Pourtant le récit reste léger d'un bout à l'autre, à la fois grâce aux dessins d'un grand naturel et d'une grande justesse pour le jeu des acteurs, à la fois grâce à l'écriture discrètement sophistiquée de Véro Cazot. S'il y est sensible, le lecteur apprécie la finesse d'observation qui s'exprime dans certaines phrases, ainsi que la saveur cocasse de certaines métaphores comme celle de la douche froide que subit Max, ou de son attachement à une plante en plastique, aussi factice que sa vie sociale.
Jamais, je n'étais allé en arrière auparavant.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru en mars 2018. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli qui a tout fait, scénario, dessins, lettrage. C'est un auteur de bande dessinée, qui a commencé à publier en 1989 chez L'Association, ayant une trentaine de BD à son actif.
Un homme vit dans les bois ; il n'est qu'une silhouette blanche sans caractéristique, sculptant de petites statuettes aux formes improbables, auxquelles il ajoute des brindilles et qu'il laisse dans la nature. Un jour, alors qu'il mord dans le cou d'une perdrix, il observe un paysage parfaitement symétrique, autour de l'axe d'une cascade. Il passe de l'autre et dans son esprit quelque chose change. Il ne souhaite plus revenir en arrière, et il décide de sortir du bois. Au bout d'un champ, il découvre un monsieur qui semble l'attendre, qui lui tend des vêtements pour couvrir sa nudité, qui le rase et lui coupe les cheveux, en lui indiquant qu'il est prêt pour rejoindre la civilisation. Frédéric se dirige alors vers la ville, en passant au travers d'une casse automobile, où les marginaux qui s'apprêtaient à le détrousser, le laissent passer sans dommage. Arrivé en ville, il devient un anonyme dans la foule et ses pas le guide mécaniquement jusqu'à son pavillon avec jardin. Il a la clé de grille dans ses poches. Il rentre chez lui.
Frédéric pénètre dans la pièce qui lui sert d'atelier de sculpture et il est submergé par les souvenirs ou les sensations que déclenchent en lui ces formes. Il ouvre grand les fenêtres et les volets pour aérer la pièce et dissiper les mauvaises odeurs. Il se tient sur la terrasse et voit le soleil, d'un bleu éclatant, se lever. de l'autre côté de la rue, il est observé par une femme qui fut son modèle. Elle a déjà revêtu sa tenue de serveuse et après avoir accusé le coup du retour de Frédéric, elle se rend à la brasserie pour prendre son service. Après une journée de travail ingrate, elle rentre chez elle. Elle se déshabille et ne se vêtit que d'un châle jeté sur ses épaules. Elle recommence à observer le sculpteur à la dérobée, et elle note ses interrogations et ses angoisses dans un carnet. Elle est, elle aussi, observée à la dérobée par un vieux monsieur qui prévient la police et qui énonce à haute voix ce qu'elle est en train de marquer dans son carnet.
S'il a lu le court résumé accompagnant l'ouvrage sur les sites de vente, le lecteur connait déjà tout de l'intrigue… et pourtant il est complètement pris au dépourvu par la première séquence, avec cet individu qui n'est qu'une silhouette blanche, vivant comme un sauvage dans les bois, et s'adonnant à une forme d'art primitif. Il découvre des dessins réalisés au pastel noir, faisant parfois ressortir le grain du papier, avec une approche mêlant description précise de la flore, et approche naïve pour la silhouette de l'homme, ou pour celle de la perdrix. Il regarde des cases chargées en traits, un horizon fermé par les arbres, une nature touffue, sans être inquiétante ou menaçante. Il voit littéralement le personnage s'incarner sous yeux, une fois qu'il a traversé le ruisseau, un homme nu à la chevelure hirsute, à la barbe négligée. Il avance sans difficulté, sans souffrir de l'absence de chaussure, sans ressentir la fraîcheur. Les cases deviennent plus sombres quand il est sorti du bois même si l'horizon s'est élargi, chaque surface étant chargée du noir déposé par le crayon.
Après cette entrée en matière très déstabilisante, le lecteur découvre ce que lui promet le court texte promotionnel. Il plonge dans une monde très charbonneux, avec des formes à la perspective étrange, distordues parfois pour accentuer les ombres et les angles, évoquant l'expressionnisme allemand et M le Maudit (1931) de Fritz Lang. Les dessins donnent l'impression de décrire une ville de moyenne importance dans une France des années 1930 ou un peu plus, même si la modèle indique qu'elle a pris des jours de RTT et si un figurant utilise un téléphone portable. L'observation des tenues vestimentaires conforte le lecteur dans cette impression d'une histoire se déroulant au milieu du vingtième siècle, malgré ces 2 anachronismes, dans la partie pavillonnaire d'une ville assez importante pour se constituent des foules de badauds qui se croisent sur les trottoirs sans se connaître. La narration visuelle présente une forte personnalité, avec ces bâtiments aux verticales un peu de guingois, ou penchées, les visages un peu anguleux avec des traits de contour parfois un peu hésitants, pas peaufinés.
L'artiste n'utilise donc que des crayons noir pour détourer les formes, et représenter les ombres portées, souvent exagérées, étirées. de manière déconcertante, il utilise avec parcimonie la couleur bleu pour figurer la lumière du soleil, et aussi une forme d'énergie ou de beauté intérieure. La bande dessinée se déroule sur 74 pages dont 30 sont dépourvues de tout texte. Vanoli accorde donc une place significative à une forme de narration uniquement visuelle. Dans ces pages silencieuses, la déformation des décors joue à plein. L'absence de texte incite le lecteur a plus concentrer son attention sur les dessins pour en distinguer et en assimiler les éléments d'informations visuelles. Certaines cases peuvent être construites sur un ou des axes directifs de la composition, aboutissant à un dessin rapidement lu et interprété. À l'opposé, certaines cases peuvent être proches de la technique de collage, avec des éléments visuels disposés les uns à côté des autres, et ne provenant pas de ce qui pourrait être une seule photographie, mais de différentes prises de vue. le lecteur détecte d'abord la sensation de surcharge cognitive ; puis il détaille un élément après l'autre. Il ressent alors l'état d'esprit dans lequel se trouve le personnage à devoir gérer une surabondance de stimuli. Par exemple c'est ce qui se produit la première fois où Frédéric se retrouve à marcher dans des rues au milieu de la foule. S'il se montre assez curieux et un peu patient, le lecteur découvre des détails inattendus, comme un café restaurant à l'enseigne de Chez Tintin. le lecteur est également complètement pris par surprise lorsque la couleur bleu s'invite sur la page pour un effet féerique, évoquant le pouvoir de la création artistique et ses effets émotionnels.
Dans un premier temps, le lecteur peut trouver certaines scènes un peu longues (la traversée de la ville quand Frédéric rentre chez lui), voire inutiles (le prologue dans les bois, le mime racontant ce qu'il sait déjà). L'intrigue ne présente pas grand intérêt puisqu'il semble acquis dès le départ que Frédéric a bien commis un meurtre. le personnage du vieux monsieur formulant à haute voix, les phrases que le modèle est en train d'écrire dans son carnet apparaît comme un dispositif totalement artificiel, sans rien apporter au déroulement de l'histoire. D'un autre côté, le parti pris expressionniste fonctionne parfaitement pour rendre compte du trouble mental de Frédéric, et la scène où il se met à courir dans la ville comme pourchassé par son double blanc fantomatique est un hommage extraordinaire à la fuite d'Hans Beckert dans M le maudit. À plusieurs reprises, le lecteur perçoit qu'un des enjeux du récit est d'ordre psychologique : à commencer par la culpabilité de Frédéric qui s'exprime par sa peur de ses propres statues, mais aussi sa mémoire défaillante, suite à un blocage produit par un traumatisme psychique.
Une fois cette prise de conscience opérée, le lecteur se rend compte qu'il peut aussi envisager plusieurs éléments du récit sous une forme métaphorique. La scène d'ouverture dans les bois peut se voir comme un retour à l'état naturel, mais aussi comme une perte des fonctions supérieures du cerveau, ne laissant plus que les fonctions de survie. L'activité manuelle de pétrir de la boue pour fabriquer des statuettes des formes improbables n'est pas tant automatique, qu'un lien avec une occupation antérieure de sa vie normale. Les statues de son atelier sont autant d'artefacts de sa vie avant le traumatisme, l'incarnation physique de ses souvenirs, de ses accomplissements passés. Avec ces idées en tête, le monsieur âgé à lunettes qui énonce les propos de la modèle prend des allures de stéréotype de psychanalyste dont l'apparence doit beaucoup à Sigmund Freud. le lecteur peut même imaginer que les créatures difformes sous cloche de verre dans son salon sont les différents troubles psychologiques qu'il a extrait de ses patients pour les neutraliser. Cet individu devient une sorte d'avatar de l'auteur triturant ses personnages, mettant à nu leur psyché.
Une fois envisagé le point de vue psychanalytique du récit, chaque scène prend sens. Lorsque Frédéric assiste à un spectacle de mime avec un autre acteur fournissant les éléments narratifs pour expliquer ce qui est mimé, le lecteur comprend qu'il s'agit de son inconscient qui s'exprime de manière imagée (le mime) alors que sa conscience travaille à interpréter ces signaux. le lecteur se rend compte que cette scène constitue également un bel hommage à la scène de la pièce Hamlet (1603) de William Shakespeare, quand Claudius est le spectateur d'une pièce de théâtre racontant un meurtre identique à celui qu'il a commis. Même de petits détails prennent sens. le lecteur avait remarqué que le tapis de la chambre de la modèle porte de curieux motifs : ceux du Yin et du Yang, mais sans le point noir au milieu de la goutte blanche, et le point blanc au milieu de la goutte noire. Il y a là une forme d'incomplétude qui fait miroir à la relation qu'elle entretient avec Frédéric. Elle est incomplète tant qu'il ne la prend pas comme modèle, tant qu'elle ne devient pas forme sculptée, qu'elle ne s'incarne pas dans statue à l'épreuve du temps, tant qu'il ne l'a pas fait s'incarner.
Alors même que s'il ne s'est pas renseigné sur cette bande dessinée avant d'en faire l'acquisition, le lecteur a l'impression de découvrir une histoire qu'il connaît déjà de bout en bout, il se rend compte aussi que la narration le déroute au début. Vincent Vanoli a choisi un parti pris marqué pour sa mise en images, celui de l'expressionnisme allemand, et plus particulièrement de Fritz Lang pour son film M le Maudit. le cumul de certaines remarques finit par lui faire prendre conscience de la nature psychanalytique du récit, donnant du sens à de nombreuses bizarreries narratives. Il referme la bande dessinée encore sous le coup de la passion égocentrique éprouvée par la femme désirant parachever son rôle de modèle et d'amante, et par l'impression tenace que le sculpteur est autant un meurtrier, qu'une victime d'un système créatif qui lui a dicté son comportement dans une large mesure.
Je suis heureuse de vivre ça avec toi.
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre, initialement parue en 2011. L'histoire a été coécrite par Maryse & Jean-François Charles, et peinte par Gabriele Gamberini. Ces créateurs ont également réalisé Red Bridge, Tome 1 : Mister Joe and Willoagby (2008/2009) en 2 tomes.
Martin Bonsoir est un routier qui conduit un gros semi-remorque pour le compte d'une entreprise appelée Harris Transports situé à Phoenix en Arizona. Il traverse la région des Laurentides dans la province du Québec, et se dirige vers la ville de la Tuque. Arlos que le soleil de fin d'après-midi fait ressortir les couleurs des feuilles d'automne, il est surpris par une tempête de neige, se trompe à un embranchement, et négocie mal un virage. Son camion se met en ciseau, et les roues patinent. Il se rend compte en plus qu'il n'y a pas de pelle de déneigement sur le camion. Il ne lui reste plus qu'à aller chercher de l'aide à pied. Un panneau lui indique que la ville la plus porche se situe à 4 kilomètres. Il remonte le col de son blouson et commence à marcher péniblement dans la neige. Au bout d'une demi-heure, il aperçoit une lumière. Il s'en rapproche. Il s'agit d'une maison isolée. Il actionne la sonnette, une femme ouvre en tenant à la main un fusil, elle ne comprend rien à ses explications.
Il reprend connaissance allongée sur le canapé où la femme l'a déposé tant bien que mal. Elle l'a recouvert d'une épaisse couverture. Elle lui a également préparé des fèves au lard. Elle lui parle d'une certaine Maria Chapdelaine. Martin Bonsoir accepte l'hospitalité d'Esmé Larivière, pour la nuit. le lendemain, elle lui prépare un petit déjeuner (des oeufs sur le plat et du bacon), et le ramène en pick-up jusqu'à son bahut. Elle lui explique pourquoi il ne démarre pas, et comment le faire démarrer en réchauffant précautionneusement la vanne du système de freinage. Elle le ramène chez lui et le convainc d'attendre le lendemain pour repartir, une fois que la tempête de neige sera passée. le lendemain matin, elle lui demande de l'emmener dans son camion, jusqu'à sa destination en Arizona. Bien qu'étonné par cette demande inattendue, il accepte la proposition et charge ses 3 valises, et Melchior son animal familier, un écureuil.
Maryse & Jean-François Charles forment un couple qui réalise de nombreuses séries comme India Dreams (depuis 2002), Ella Mahé avec d'autres dessinateurs, Les Pionniers du Nouveau Monde avec Ersel, ou des histoires complètes comme L'herbe folle (2016). Mais ce qui séduit immédiatement, c'est la partie graphique. le lecteur apprécie la texture de la neige sur la couverture, ainsi que le froid qui s'en dégage. Il est ébloui par les couleurs rougeoyantes des feuillages des érables, et leur reflet dans le fleuve, dans l'illustration en pleine page, de la première page. Il regarde la neige coller aux chaussures et au jean de Martin Bonsoir, en page 13. Il découvre la glace striée de la surface gelée d'un lac en page 40, avec les flotteurs de l'hydravion pris dedans. Il retrouve le magnifique flamboiement roux en page 47, avec 2 maisons à l'architecture typique de la région. Il découvre la grisaille des néons de l'autoroute urbaine à l'approche de Montréal en page 48, ou encore le bitume gris d'un parking autoroutier en page 51. Il retrouve la beauté de la nature avec les chutes du Niagara en page 54, un pont à haubans au-dessus d'un des grands lacs en page 68, les plaines du Dakota du Sud en page 74, le Mont Rushmore en page 78, etc.
Gabriele Gamberini réalise toutes les pages en peinture directe, et il sait rendre compte de la beauté des paysages, de leur aspect sauvage, sans jouer sur une vision romantique, mais plutôt naturaliste. Il sait utiliser la peinture par touche pour rendre compte de l'effet général, du jeu de la lumière, d'une impression. L'itinéraire suivi par le routier est une invitation au voyage, une promenade touristique faisant honneur aux paysages naturels du Canada, puis des États-Unis. Si le lecteur a déjà visité ces endroits, il en retrouve la saveur unique, les caractéristiques, les sensations qu'ils lui ont laissées. S'il ne les connaît que par photographies ou films, il éprouve l'impression de pouvoir s'y projeter, de les redécouvrir. Il a l'impression de sentir la résistance et la texture de l'herbe quand Esmé et Martin s'arrêtent pour pique-niquer. Il admire les couleurs du coucher de soleil quand ils arrivent à un resto-routier près de Green River. Il reconnaît les différents types de végétation dans chaque endroit traversé.
Le pouvoir de conviction de l'artiste est tout aussi puissant pour les séquences d'intérieur : l'ameublement et la décoration de la maison d'Esmé, les couchettes dans la cabine du poids-lourd de Martin, le luxe de la suite où ils dorment lors de l'escale aux Chutes du Niagara, la décoration du resto-routier, etc. À chaque fois, Gabriele Gamberini donne l'impression de réaliser une photographie du fait du niveau de détails (le lecteur a l'impression de pouvoir mordre dans une miche de pain), tout en conservant une dimension tactile à chaque élément. Ainsi, même un accessoire aussi industriel que la cage en montant de fer de l'écureuil est à la fois dessiné rigoureusement, chaque barreau étant distinct, et à la fois doté de particularité, la lumière jouant de manière différente sur chaque barreau en fonction de ses irrégularités. le lecteur observe cette même capacité de précision et d'unicité dans les tenues vestimentaires. L'artiste a fait en sorte de doter Martin Bonsoir de tenues décontractées et fonctionnelles. Il est visible qu'Esmé a choisi ses tenues pour leur praticité pendant le voyage, tout en conservant une classe certaine. Il est possible par contre que le lecteur se sente plus partagé en ce qui concerne le rendu des visages. Les postures des personnages sont naturelles, et les expressions des visages sont nuancées et très parlantes, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Toutefois, les visages ne sont pas peaufinés, ce qui peut induire une forme de décalage, par rapport au reste de ce qui est représenté. Mais le lecteur se rend vite compte que cela n'obère en rien l'expressivité des personnages, ou la justesse du jeu des acteurs. La direction d'acteurs montre des individus adultes, se comportant comme tel, sans exagération ou caricature. le lecteur en apprend autant en regardant les personnages évoluer, bouger, accomplir les gestes du quotidien, qu'avec les échanges verbaux.
Totalement enchanté par la narration visuelle, le lecteur s'immerge sans s'en rendre compte dans le récit. Il découvre donc 2 personnages qui se rencontrent fortuitement et qui font un bout de chemin ensemble. Il en apprend un peu sur l'histoire personnelle de Martin Bonsoir, son père parti avant sa naissance, sa double nationalité, et très peu sur Esmé Larivière. Il les regarde coexister sans grande difficulté, Esmé étant enchantée de l'aubaine de pouvoir ainsi découvrir du paysage, Martin appréciant la compagnie de cette femme plus âgée que lui, un peu attentionnée sans être envahissante, sachant lui montrer les merveilles qu'il traverse avec un entrain certain. le lecteur prend conscience après coup du naturel de leur comportement, quand dans la dernière partie du récit il en apprend plus sur eux. En particulier, il trouve naturel qu'Esmé dispose d'une bonne connaissance des endroits qu'ils traversent de Trois Rivières, à Sanigaw, en passant par Fort Michilimackinac. de la même manière, il voit en Martin Bonsoir, un individu sympathique, capable d'accepter une autre personne dans la cabine de son camion, sans la trouver importune, sans se renfermer pour retrouver sa solitude habituelle. Les auteurs décrivent un routier dans la routine de son métier, sans condescendance, ni volonté romantique. La remarque sur Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon ne constitue pas une moquerie, mais un indicateur de sa culture littéraire.
Très vite, le lecteur apprécie de partager l'intimité de leur relation naissante. Il ressent le plaisir simple qu'éprouve Esmé à faire la route avec quelqu'un au comportement amical. Comme Martin, il apprécie le charme de la gentillesse d'Esmé, ses remarques constructives, sa capacité à formuler la beauté des paysages, à apprécier à sa juste valeur la chance de voir passer une harde de bisons dans les plaines. Certes Martin Bonsoir effectue son métier, mais il ne semble ressentir de pression particulière ou d'inquiétude. Esmé est en villégiature a priori sur un coup de tête, sans inquiétude particulière quant à ses conditions de voyage ou à son compagnon de route. le lecteur éprouve un réel réconfort émotionnel à pouvoir être ainsi témoin d'une histoire simple, dans un cadre extraordinaire. Il n'est pas très surpris quand la première fâcherie survient et il sourit quand une demi-douzaine de semi-remorques aide Martin Bonsoir à retrouver Esmé Larivière. Il en oublierait presqu'il s'agit d'une histoire, et qu'elle doit avoir une fin. Les époux Charles racontent effectivement une histoire et les éléments un peu étranges que le lecteur avait accepté comme artifice sans conséquence pour créer ce rapprochement trouvent leur explication pour une conclusion qui touche au cœur. Il mesure alors toute l'affection qu'il avait développée pour ces 2 personnes, et la peine qu'il ressent en voyant l'histoire se terminer.
Maryse & Jean-François Charles et Gabriele Gamberini ont réalisé une histoire extraordinaire, à la fois au travers d'une narration visuelle exceptionnelle pour sa qualité touristique, mais aussi pour sa justesse de sa direction d'acteurs, et pour l'intelligence émotionnelle du récit.
Des histoires inégales, mais toutes intrigantes, qui tournent autour d’un collectionneur très particulier, qui ne s’intéresse qu’à des objets uniques et marqués par l’Histoire – ou tout du moins des histoires fortes. Il est prêt pour cela à risquer sa vie, à traverser le monde (chaque album le voie sur un continent différent, au milieu de peuplades sauvages, traquant les possesseurs des objets convoités, impitoyable, froid lorsqu’il s’agit de tuer ou de sauver sa peau).
Le héros est souvent aussi hiératique que beaucoup de décors, il n’est pas forcément charismatique. En tout cas il ne déclenche pas l’empathie. C’est une mécanique bien huilée – trop bien parfois, tant il réussit toujours à garder un miracle avec lui pour se sortir de très mauvaises passes. Mais on est prêt à accepter ces facilités, et à se laisser emporter dans ces pérégrinations dans lesquelles notre collectionneur se trouve souvent du côté des peuples indigènes (affabulateur parfois, comme lorsqu’il prétend avoir pris un temps la place de Crazy Horse au début de la bataille de la Little Big Horn). De la même façon, il a une propension à se déplacer un peu partout assez facilement qui surprend !
Mais ce qui fait tout accepter, c’est aussi et bien sûr le dessin de Toppi. On aime ou pas son style, mais on ne peut que lui reconnaître un immense talent. Il est amusant de voir comme il arrive à faire cohabiter sur une même planche d’importantes parties laissées blanches et d’autres parties foisonnantes de détails, d’un dessin méticuleux, quasi baroque.
Une lecture franchement plaisante, un dessin souvent impressionnant (c’est lui qui justifie mon coup de cœur).
Mais pas de gypaètes barbus
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Ce tome contient une histoire complète de 78 planches en couleurs. Il a été réalisé par Grégory Mardon (scénario, dessins et couleurs) et est paru la première fois en 2006. Il a bénéficié d'une réédition en 2011. Il a été intégré dans une cycle baptisé L'extravagante comédie du quotidien qui comprend 3 autres albums : Les poils (2011), C'est comment qu'on freine ? (2011), le dernier homme (2012). Il s'agit de la cinquième bande dessinée réalisée par Grégory Mardon.
Jean-Pierre Martin est un enfant qui est en classe de CE1, dans un petit village rural. En tant que parigot, il se fait souvent traiter de tête de veau, mais il côtoie aussi les différents animaux de la ferme comme les vaches, les chiens, les chats, les poules, les lapins, les rats, les canards, les perdrix, mais par les gypaètes barbus. Il a un bon copain qui s'appelle Cyril, et il aide avec lui aux travaux de la ferme, dans celle des Gérard. Parfois, il leur faut s'acquitter d'une tâche pas très bien définie comme tuer un chaton parce que la portée était trop nombreuse. À l'école, toutes les classes sont réunies dans une seule salle, du CP au CM2, sous l'égide d'un maître sévère mais juste. C'est également lui qui distribue les bons points, les petites images (= 10 bons points) et les grandes images (= 40 bons points), et qui dirige l'étude. À la fin d l'étude, les enfants rentrent tout seuls chez eux Jean-Pierre ayant quelques rues à faire tout seul dans le noir, et devant passer devant le terrible calvaire, avec son Christ en croix.
À la maison, il retrouve sa maman, son père ne revenant que tard du travail. Il a le temps de regarder un peu la télévision (un documentaire animalier) avant d'aller prendre son bain, de manger, et de réviser ses leçons. Il lui arrive ensuite de regarder la télé avec sa mère en attendant le retour de son père et d'aller se coucher. le week-end il voit passer les hommes qui s'entraînent au vélo, et il va faire office d'enfant de chœur pour la messe. Il peut assister aux combats de coqs quand il y en a d'organisés et même aux jeux d'argents dans la grange du cafetier Ulysse. L'après-midi, il joue à ses jeux dans sa chambre. Il va se promener tout seul dans la campagne en s'imaginant l'existence de bêtes sauvages, mais aussi de personnages fantastiques.
La couverture annonce la couleur : suivre la vie d'un jeune garçon à la campagne. Grégory Mardon lui donne rapidement une personnalité, à la fois issue de son histoire personnelle (il vient de la ville), à la fois de sa situation familiale (une mère présente, un père absent) et de son amitié avec Cyril. Dans les premières pages, le lecteur a du mal à s'impliquer fortement pour ce personnage. Il le voit faire des choses très banales, et les cellules de texte sont rédigées comme s'il les avait écrites, dans un style très simple et direct, premier degré. En outre les dessins ont un air naïf un peu simpliste, ce qui ajoute encore à l'impression infantile. Pourtant dès la page 5 (la troisième page de bande dessinée), il apparaît également une forme d'ironie dans les propos de l'enfant, involontaire de sa part, mais faite sciemment par l'auteur. Jean-Pierre évoque les animaux qu'il croise, et les dessins montrent la réalité prosaïque : les vaches sont frappées à la badine pour avancer, le chien est retenu par une chaîne pour éviter qu'il agresse tout ce qui passe, le chat est noyé dans le puits, les poules sont tuées et vidées, le lapin est éventré la tête en bas, les rats sont empoisonnés par un raticide, les canards ont la tête coupée et les perdrix sont abattues par les chasseurs. Si l'histoire est racontée du point de vue d'un enfant de 7 ans, la réalité n'est pas édulcorée pour autant. du coup, le lecteur comprend que l'auteur s'adresse bien aux adultes.
Le lecteur qui a vécu dans les années 1970 ou dans un village rural retrouve tout de suite les petits détails de la vie quotidienne. Même si elles sont dessinées de manière épurées, les tenues vestimentaires font authentiques, à commencer par les patchs sur les genoux des pantalons et aux coudes des pullovers. le salon de la maison des Martin contient des chaises dont le modèle atteste de l'époque, ainsi que la forme de leur téléviseur, sans télécommande qui plus est. Lors du long dimanche d'après-midi, page 33, le circuit électrique de petites voitures rappellera bien des souvenirs à ceux qui y ont joué. Impossible aussi d'avoir oublié le papier tue-mouche qui apparaît dans une case muette de la page 66, ou les terribles Gauloises sans filtre de la page 77. Finalement, c'est bien volontiers que le lecteur se laisse emmener dans ce coin de France d'une autre époque, par un garçon gentil, avec une façon de penser et d'envisager de son âge, tout en étant dépourvu de niaiserie ou de condescendance. Jean-Pierre n'est pas parfait. Il n'hésite pas à essayer de tuer le chaton pour obéir à la consigne de la fermière et pour être à la hauteur de ce que fait son ami Cyril. Il est un bon élève, mais pas un élève modèle. Il mange une hostie piquée dans la réserve avant l'arrivée du curé, pour la messe. Il essaye de fumer. Il commet même une bêtise ayant des conséquences graves.
Très rapidement, le lecteur se laisse également séduire par la capacité de l'auteur à le ramener dans l'enfance. Gréogry Mardon transcrit avec une rare sensibilité la manière dont les enfants rapprochent et associent des éléments hétéroclites, établissant un lien qui leur semble plus que logique, car il relève de l'évidence. Jean-Pierre ressent bien qu'avoir tué le chaton constitue un acte signifiant. La nuit même, son inconscient fait ressortir la dimension transgressive de l'acte au travers d'un rêve terrifiant. Lorsqu'il rentre de l'école à la nuit tombée, tous les sens du garçon sont aux aguets et il projette des fantasmagories sur ce qu'il ne peut appréhender clairement. Par exemple, il éprouve la sensation très réelle qu'il est capable de voir des gouttes de sang couler sur le front du Christ du calvaire, à partir des pointes de sa couronne d'épine transperçant la peau du front. Ces projections peuvent également revêtir une forme consciente, par exemple lorsqu'il se promène dans les champs et qu'il imagine que les vaches sont de dangereux minotaures, ou qu'un ver de terre dans une flaque d'eau peut être perçu comme le monstre du Loch Ness dans son lac. L'auteur utilise avec une rare pertinence cette spécificité des la bande dessinée qui permet d'établir ainsi des rapprochements entre ce qu'observe l'enfant et ce qu'il y projette, ce qu'il imagine.
Au premier abord, le lecteur adulte peut ressentir une forme déception vis-à-vis de dessins un peu trop naïfs. Dans un premier temps, il constate rapidement que si les formes semblent simplifiées, la densité d'information dans chaque page s'avère élevée. Avec la page 3, il fait l'expérience de la maîtrise du média par Grégory Mardon quand les images donnent un autre sens au gentil texte sur les animaux présents dans le village. Avec la page 13, il découvre une autre facette du savoir-faire de l'auteur avec une planche de 12 cases de la même taille, dépourvue de texte, reconstituant avec une verve étonnante une journée en école primaire. 3 pages plus loin, il y a à nouveau 3 pages sans texte lorsque Jean-Pierre rentre chez lui de nuit, et le lecteur sent l'inquiétude monter en lui, au fur et à mesure que le garçon s'imagine des monstres et des horreurs tapies dans les ténèbres. le lecteur sourit en voyant une double page dessinée à la manière des comics de romance, occupant la moitié de la page 23. Il y a ainsi 21 pages dépourvues de texte et quelques autres avec uniquement un phylactère, ou un cartouche de texte.
Grégory Mardon fait preuve d'encore plus de fluidité dans des pages muettes, en particulier les pages 52 et 66. Dans ces 2 pages il accole des vignettes de paysage ou de détail d'un décor, à nouveau sans texte, et dans la deuxième sans personnage, sauf dans la dernière case. La page 52 évoque l'arrivée du printemps au travers du temps changeant et les changements survenant dans les activités de tous les jours. La page 66 montre l'arrivée de l'été et de la chaleur. le lecteur ressent les sensations de Jean-Pierre observant chacun de ces détails, du vol d'hirondelles, au chien tirant la langue dans l'ombre de sa niche, en passant par le bourdonnement des insectes sous les frondaisons de la forêt. L'auteur fait passer au lecteur les sensations de cet été à la campagne, au travers d'impressions aussi fugaces que significatives. La dernière page est également muette et elle est d'une force peu commune dans sa couleur, dans les décors géométriques, et dans l'absence de personnages, donc de vie.
Éventuellement, avec le recul donné par les années, le lecteur peut trouver que la narration ne transcrit pas la forme de vie très égocentrée des enfants et leur dépendance vis-à-vis des adultes. Mais ce n'est pas le propos de l'auteur, et cela ne diminue en rien la qualité de sa reconstitution de l'enfance, des impressions qui y sont associées et de l'acuité des enfants à percevoir ce qui se passe sous leurs yeux. En particulier, Jean-Pierre se montre des plus perspicaces pour comprendre le comportement de ses parents, et pour en percevoir le sens, en l'exprimant à sa manière, avec les éléments de langage à sa disposition en fonction de son expérience de vie à son âge.
Grégory Mardon réussit un incroyable numéro d'équilibriste avec cette bande dessinée. Il ramène le lecteur à la vie de l'enfant, sans niaiserie ni sentimentalisme, en lui faisant percevoir la réalité comme Jean-Pierre, tout en lui montrant ce qui se passe de manière à ce qu'il puisse le comprendre avec ses yeux d'adulte. Dans un premier temps, les dessins semblent un peu trop naïfs et simplifiés pour un adulte, mais rapidement, leur charme opère au point que le lecteur se retrouve complètement immergé dans cette vie d'enfant insouciante, sans être dépourvue de drame. S'il souhaite y prêter attention, il se rend compte que de nombreuses pages racontent bien plus que l'histoire, faisant passer les émotions et les ressentis, avec une sensibilité d'une rare justesse.
Illusion que de vouloir penser objectivement
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Il s'agit d'une histoire complète, indépendante de tout autre, parue en 2016. Cet ouvrage est écrit et dessiné par Marc-Antoine Mathieu, également auteur complet de la série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, tome 1 : L'Origine.
Le récit s'ouvre avec une citation de Baruch Spinoza, tirée du livre II de L'éthique : Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et qu'ils sont ignorants des causes par où ils sont déterminés. Puis une silhouette humaine couchée se découpe en noir sur fond blanc. L'auteur effectue un zoom de case en case : il s'agit d'un flashmob sur un lac gelé au-dessus du cercle polaire. Dans cette foule compacte, il reste une place vide, où il semble manquer un unique individu. L'histoire revient en arrière au Musée-miroir de Bilbao, alors qu'Otto Spiegel donne sa dernière représentation, réalise sa dernière performance. Il est pris d'un vertige, comme au bord du gouffre et il ne trouve comme issue qu'un seul geste, celui d'une rupture. de retour chez lui, il a la conviction que sa carrière d'artiste spécialisé dans la métaphysique du doute est terminée.
Dans les jours qui suivent, Otto Spiegel apprend la mort de ses parents. Il se rend chez le notaire qui lui présente un cliché de ses parents dans l'accident de voiture, et il prend acte de leur legs : leur pavillon de banlieue. S'y étant rendu, il trouve une malle au grenier. L'ayant ouverte, il trouve des cahiers, des notes, des dessins, des documents photo, audio et vidéo qui retracent de manière exhaustive les 7 premières années de sa vie. Il vient d'hériter de lui-même. Il prend la décision de se retirer de la vie active, d'emménager dans un vaste loft en périphérie d'une ville reculée. Il choisit de consulter ces archives de sa vie à rebours, en commençant par le trois-cent soixante cinquième jour de sa septième année. Il se rend compte qu'il lui faut une journée pour parcourir les enregistrements décrivant une journée de sa vie.
Même si le lecteur n'a jamais ouvert un ouvrage de Marc-Antoine Mathieu, il comprend qu'il va s'aventurer dans une expérience de lecture qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, cette bande dessinée se présente dans un format à l'italienne, avec 2 cases carrées par page, à l'exception de 13 pages sur 76. Ces 16 pages sont quand même construites sur une structure similaire : soit les 2 cases sont réunies en une seule, soit décomposées en 4 cases carrées. Ensuite, elle bénéficie d'un fourreau en carton pour la ranger. Enfin, le lecteur contemple l'illustration de la couverture, les ramifications d'un arbre qui forme une silhouette humaine. Tout le long de l'ouvrage, il va retrouver cette image des branchages d'un arbre, utilisée de différente manière. Il y a l'arbre sans feuillage dans le jardin de ses parents (page 27), les nervures d'une feuille qui s'apparente aux ramifications des branchages (page 46). Si le lecteur y prête attention il distingue également la silhouette minuscule d'un arbre sans feuille dans la fenêtre page 37. le lecteur comprend rapidement que l'auteur utilise des éléments visuels, pour créer des liens entre des séquences, sous-entendant l'existence d'une cause à effet, ou effectuant un rapprochement poétique. le lecteur accepte bien volontiers de participer à ce jeu des signifiants à détecter et à interpréter. Il peut s'agir d'une sculpture en forme de ruban de Möbius qui est présente sur le parvis du musée Guggenheim à Bilbao, aperçue à la page 11, revue en page 71. Il y a bien sûr la silhouette humaine composée au cours d'une flashmob, qui se retrouve à la fin, dans une forme d'épanadiplose visuelle. le lecteur est très content de lui quand il arrive à rapprocher les bris de verre occasionnés par le final de la dernière performance d'Otto Spiegel (page 15), et les bris de verre du pare-brise de la voiture accidentée de ses parents (page 23). Il y a bien sûr le dallage de l'entrée du pavillon des parents (page 24), qui apparaît comme un écho du dallage plus simple de la piscine privée de Spiegel (page 20), et qui se retrouve dans une forme onirique en page 43.
Marc-Antoine Mathieu réalise des dessins très sobres, s'inscrivant dans une approche ligne claire. Il simplifie les contours des formes de plusieurs degrés, sans pour autant sacrifier à la densité d'informations visuelles. L'épure permet de conserver une lisibilité immédiate, même lorsque beaucoup d'éléments divers sont dessinés, par exemple quand Spiegel commence à étendre des fils entre les poteaux de soutènement de son loft et les murs et à y accrocher des photographies. Cet artiste joue également sur des similitudes formes pour rapprocher des éléments hétéroclites. le lecteur en a pris conscience avec les débris de verre, de taille et de provenance très différentes. Il le retrouve à plusieurs reprises, que ce soit un dessin gravé sur un tronc d'arbre qui se superpose au visage d'Otto, ou un code QR (code matriciel) dessiné dans une case juxtaposée à une autre représentant les murs d'un labyrinthe, laissant le lecteur constater la similarité entre ces 2 dessins. Ce n'est pas tout : Mathieu joue également avec les formes géométriques pour intégrer une dimension onirique. En page 20, le lecteur se rend compte que Mathieu déforme la réalité en jouant sur le dallage. En page 57, l'installation artistique causale que Spiegel a réalisée à partir des souvenirs contenus dans la malle se substitue à la forme de sa tête. Tout du long de l'ouvrage, le lecteur est à l'affût de ces éléments visuels signifiants qui prennent des formes très variées et parfois humoristiques, comme le reflet d'Otto dans la glace du hall d'entrée chez ses parents, qui semble couvert de toiles d'araignée (celles qui se trouvent sur le miroir).
Le lecteur peut parfois se retrouver débordé par le potentiel de sens d'une image. En page 12, il est indiqué qu'Otto avait façonné une œuvre prolifique fascinante autour de ce que les spécialistes nommaient une métaphysique du double. Plusieurs de ses performances utilisaient un miroir, ou un jeu de miroir. Les souvenirs contenus dans la malle laissée par ses parents jouent également le rôle de miroir renvoyant une image très minutieuse de son passé. du coup, l'esprit du lecteur est en éveil pour repérer les éléments visuels qui s'apparentent eux aussi à des miroirs ou à des jeux de miroir. Ils sont nombreux, se répondant entre plusieurs séquences. le lecteur finit par se dire que le cadre du miroir (mis en évidence en page 41) s'apparente lui aussi à un symbole visuel récurrent, une limite qui contient la réflexion du miroir. du coup, par ricochet, les fenêtres s'opposent au miroir puisqu'elles ne renvoient pas d'image (même si elles s'inscrivent dans un cadre), encore qu'elles donnent à voir l'image de ce qui est de l'autre côté. le lecteur se rend vite compte qu'il ne lui est pas possible d'envisager tous les sens potentiels de chaque élément visuel.
À l'instar de ce qu'ont fait Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen, Marc-Antoine Mathieu fait exprès de densifier les mailles du réseau en ajoutant des signes visuels ou textuels. En entrant dans le bureau du notaire (page 22), Otto Spiegel remarque une immense peinture : il s'agit de Tezcatlipoca, le dieu aztèque de la mémoire. Or la mémoire est l'épine dorsale du récit. Au cours du récit, il intègre d'autres références culturelles de nature très diverse : le ruban de Möbius (une surface avec une seule face et un seul côté), les attracteurs étranges (un système dynamique différentiel, prenant la forme d'une structure fractale) conçu par le météorologue Edward Lorenz, le galet de Makapansgat (un galet de 260 grammes en jaspérite rouge-brune portant des marques naturelles d'usure et d'ébréchure qui le font ressembler à d'un visage humain rudimentaire). Il ne s'agit aucunement d'étoffer un récit superficiel avec des citations piochées sur internet, mais d'expliciter les sources de certaines séquences, en toute transparence. L'auteur laisse le lecteur libre de ses envies. Soit il connaît déjà ces références culturelles et il peut en confronter sa compréhension à l'usage qu'en fait Marc-Antoine Mathieu. Soit il ne les connaît pas, et il peut se contenter de ce qui est dit dans l'ouvrage, ou aller consolider sa culture dans une encyclopédie.
Outre ces références clairement identifiées, l'auteur surprend le lecteur par son inventivité, comme la taille de l'enregistrement de 7 ans de la vie d'un individu (8 pétaoctets, soit 8 millions de milliard d'octets), le GEIPS (groupe d'études internationales de la psychologie du soi), la codification d'un individu sous la forme d'un code QR, les 2.828 images qui retracent l'évolution du visage d'Otto Spiegel depuis sa naissance jusqu'à ses 7 ans. Sous des dehors épurés, des textes concis, il s'agit en fait d'une lecture très dense. Sous un aspect très rigide (cases carrées au rythme de 2 par pages, courts textes sous les cases), le récit regorge de trouvailles et d'innovations, y compris des variations sur ce canevas, que ce soit des cases réunies ou subdivisées, ou des phylactères en page 60 & 61, ou encore des cases muettes dépourvues de texte.
Le lecteur s'immerge donc avec facilité dans la crise existentielle de cet artiste, ce créateur pour qui ses propres œuvres sont devenues muettes, dépourvues de sens, vides de sens même. Marc-Antoine Mathieu a imaginé un dispositif par lequel il est donné au créateur de regarder ses années de développement en tant qu'individu, les 7 premières, celles dont on dit qu'elles comptent le plus. le créateur va pouvoir voir au-delà des illusions, déjouer les jeux de miroir, retrouver la myriade de détails qui composent le quotidien, visualiser le temps, cette invention qui a tout mis en séquences et en logique. Il va découvrir comment il s'est formé en tant qu'individu, découvrir une partie des sources de ses inspirations, de ses questionnements au travers de ses performances. Il effectue l'expérience que plus il en connaît sur lui-même, plus il est déterminé par cette connaissance, plus il est libre également. L'auteur joue à plusieurs reprises sur ce paradoxe qui veut que les positions extrêmes d'une situation finissent par se rejoindre. Au travers de cette histoire, il questionne la liberté de l'individu, la possibilité d'un déterminisme absolu. Il a choisi de se focaliser sur Otto Spiegel, à l'exclusion des autres individus qu'il a pu côtoyer. Ce récit est entièrement égocentriste, sans ouverture sur un autre personnage qu'Otto. Il faut attendre la fin du récit pour que se produise cette ouverture, sous une autre forme que celle attendue.
Avec ce récit, Marc-Antoine Mathieu prouve une fois encore sa maîtrise des outils de la bande dessinée, entremêlant le fond et la forme d'une manière formidable, les textes ne pouvant pas se comprendre sans les dessins, et réciproquement. Il emmène le lecteur dans un questionnement philosophique, tout en douceur, avec des dessins simples et claires des textes concis faciles à lire. Pourtant le lecteur se rend vite compte qu'il s'agit d'une narration de haute volée, les éléments visuels se répondant de manière vertigineuse, amenant le lecteur à s'interroger sur ce qui est signifiant, sur ce qui appartient au domaine des signes. Il suit le questionnement rigoureux de l'auteur sur le déterminisme, comme annoncé par la citation de Baruch Spinoza qui ouvre le récit.
Regarde autrement.
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Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1914, tome 1 : Rouge Tahiti (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016).
Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls.
Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. de fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser.
Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par L Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père.
D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal.
Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine.
Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes.
Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture.
Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent.
Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique.
Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.
La beauté est dans l’œil de celui qui la contemple.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ?, Tome 1 : Celle qui ne voulait pas d'enfant dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas, tome 2 : Tout l'or de Paris sur un scénario d'Olivier Bocquet.
Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin.
Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche.
Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. de ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain.
L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail.
C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes.
Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups , ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton.
Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion.
Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique.
La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée.
En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable cérémonie d'enterrement. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.
Les attentes
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Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, publié en 2017. Cette bande dessinée a été écrite et dessinée par Aude Picault, également auteure de plusieurs autres ouvrages comme La comtesse, Parenthèse Patagone ou encore Moi Je, Intégrale : Moi je In Extenso. Il s'agit d'une bande dessinée de 147 pages, essentiellement du noir & blanc, avec quelques surfaces habillées de bleu ou de 2 teintes de jaune, et quelques touches de rose.
Comme tous les matins, Claire se prépare pour aller au travail, elle est infirmière dans un service de néonatalogie. Elle applique de la crème sur son visage, se sèche les cheveux, met du déodorant, recourbe ses cils, et s'habille. Arrivée au boulot, elle papote avec sa collègue au sujet de son rendez-vous du soir. Après une soirée sympathique et une partie de jambe en l'air, elle se met à rêvasser sur la possibilité de se mettre en couple. L'au revoir matinal assez frais lui fait comprendre que ce n'est pas encore le bon. Elle a des aventures avec d'autres hommes, mais aucune qui ne dépasse les 3 mois. Elle se retrouve souvent seule dans son petit appartement parisien.
Quelques temps plus tard, une autre collègue lui raconte qu'elle a acheté un appartement avec son copain. Lors d'une visite chez la gynécologue, cette dernière lui montre où Claire en est sur la courbe de fécondité en fonction de l'âge. En train de marcher sur le trottoir, elle s'imagine retrouver son mari en train de pousser la poussette, après avoir acheté un cadeau pour sa mère. Elle est bientôt klaxonnée par sa propre mère et monte dans sa voiture. Sa mère lui demande où elle en est de sa vie amoureuse, et Claire explique à nouveau qu'elle n'a pas trouvé chaussure à son pied. Plus tard, malgré un coup de déprime, elle accepte de rejoindre des copines à une soirée dans un bar, et l'une d'elles lui présente Franck dont elle décline les avances. Franck la recontacte à plusieurs reprises les jours suivants, et elle finit par se laisser tenter pour entamer une nouvelle relation, une alternative à une soupe de cresson de plus.
Le lecteur a l’œil attiré par le jaune de la couverture franc, sans être trop vif, ainsi que le visage agréable de la jeune femme, souriante, sans être une caricature de mannequin, sans hypersexualisation. En feuilletant cette histoire, il constate que l'histoire repose essentiellement sur des discussions entre les personnages, mais que l'auteure a pris soin de préserver la dimension visuelle propre au média qu'est la bande dessinée, avec quelques dessins en pleine page attestant des mois qui passent, avec des pages composées de cases dépourvues de texte, laissant les images raconter l'histoire. Il observe aussi des changements de lieu assez régulier. À l'évidence, il s'agit d'une tranche de vie, mais avec un côté visuel, sans être spectaculaire pour autant. L'utilisation d'une couleur particulière (majoritairement le jaune) permet d'introduire un peu de variété visuelle, mais l'auteure ne s'en sert pas comme d'une béquille narrative pour masquer des scènes trop statiques, pour introduire artificiellement plus de changement. Elle s'en sert plus pour faire ressortir un élément, pour donner une indication sur la luminosité d'une partie de la case, ou pour augmenter le contraste entre 2 plans du dessin. Cela donne aussi une identité graphique au récit, sans pour autant l'écraser.
Aude Picault a choisi un registre graphique descriptif, avec des dessins comportant un bon niveau d'informations visuelles, mais des formes simplifiées. Ainsi les visages des personnages disposent de quelques traits pour figurer les cheveux, les yeux sont souvent représentés par un simple point et les sourcils d'un unique trait. Les silhouettes sont détourées rapidement, sans essayer de rendre compte des plis ou des textures de la peau ou des tissus des vêtements. Il en découle une apparence de légèreté des dessins, et une rapidité de lecture. Pour autant les dessins apportent de nombreuses informations, à commencer par les lieux : appartement, service de néonatalogie, bureau de travail, rue parisienne. L'artiste prend soin de différencier chaque intérieur d'appartement, par l'agencement des pièces, le mobilier. le lecteur se rend compte que la représentation simplifiée des visages permet d'en augmenter l'expressivité, rendant bien compte de l'état d'esprit de chaque protagoniste, de son ressenti du moment. Les postures des personnages s'avèrent parlantes également, transcrivant le langage corporel.
Le choix de dessins simplifiant les formes permet à l'auteure de représenter tous les aspects de la vie De Claire, sans jamais tomber dans le graveleux, sans donner au lecteur l'impression d'être un voyeur. Ainsi lors des relations sexuelles, elle n'hésite pas à représenter son personnage dévêtu, et même les différentes positions de l'acte (page 10 & 11) avec des partenaires différents. À nouveau le lecteur s'attache plus au ressenti De Claire qu'à ses performances ou son degré de souplesse. Ces 2 pages sont dépourvues de texte, ainsi qu'une vingtaine d'autres. Ces passages permettent de mieux apprécier la capacité de l'auteure à raconter une histoire uniquement en image. Par exemple, la page 122 est dépourvue de phylactère, et le lecteur observe Claire alors qu'elle prend connaissance des résultats du test de grossesse qu'elle vient de réaliser aux toilettes. L'expressivité des dessins fait des merveilles, et la séquence est d'autant plus prenante que l'absence de mots invite le lecteur à être plus participatif dans sa lecture, à identifier les émotions et les ressentis et à se projeter dans la situation De Claire. La lecture est rendue encore plus fluide par l'absence de bordure de case, et par l'emploi très discret et très limité de petits signes symboliques tels que de minuscules éclairs dans les yeux.
La simplification des dessins et de la représentation des personnages a également pour effet de faciliter la projection du lecteur sur les protagonistes, essentiellement sur Claire, le récit en faisant le personnage principal qui apparaît dans toutes les scènes sauf 2 ou 3. Elle a aussi pour effet de dédramatiser la narration, dans la mesure où même lorsque Claire pleure, elle n'en porte les marques visuelles que le temps des cases montrant ses larmes. Pour autant, l'apparente simplicité de la narration visuelle n'est pas synonyme de simplisme. Certes, à la découverte du résumé, le lecteur se dit qu'il s'agit finalement d'une histoire très banale, celle d'une femme ayant dépassé les 30 ans et cherchant à se caser pour fonder une famille. Effectivement, il s'agit bien du but avoué De Claire, la sympathie du lecteur lui est entièrement acquise du fait de son visage souriant et de sa gentillesse. Effectivement, le récit passe par les situations attendues : la mère De Claire qui lui demande pourquoi elle n'arrive pas à rester en couple, les hommes qui rompent au bout de quelques semaines (et surtout avant 3 mois) pour éviter de s'engager, les copines qui se mettent en couple et qui ont des enfants, jusqu'à la remarque de la gynécologue adressée à Claire, sur le fait qu'elle est sur la pente descendante de la courbe de fécondité (page 20), Claire qui décide de ne plus sortir pour éviter de se faire rembarrer et même des remarques misogynes masculines.
Le lecteur s'attend même à ce que l'auteure mette en parallèle ou en opposition les relations affectives vouées à l'échec De Claire, et son implication totale à s'occuper de prématurés. Mais, en fait, Aude Picoult raconte son histoire d'une manière plus personnelle, par petites touches délicates. le lecteur peut très bien s'en tenir à accompagner Claire le temps de ces 120 pages, pour observer et compatir devant ses petits soucis (et un ou deux plus gros), tout en se disant qu'elle mérite amplement de trouver une relation épanouissante. Il peut aussi être sensible aux petites remarques, aux petites blessures du quotidien qui font d'autant plus mal qu'elles n'ont rien d'intentionnelles de la part de ceux qui en sont à l'origine. Effectivement les copines et les collègues De Claire lui parlent de leur vie, de la progression de leur couple, de leur grossesse, parce qu'il s'agit de leur quotidien. C'est l'accumulation de ces conversations à bâton rompu qui finit par peser sur Claire, par faire ressortir que sa vie ne se déroule pas selon le schéma normal de celles des femmes de sa tranche d'âge.
Effectivement, Franck accueille Claire bien gentiment dans son appartement, et il semble un peu oublieux de quelques détails, mais sans penser à mal. Finalement il accepte à contre cœur qu'elle ne souhaite pas pratiquer la sodomie, mais sans que cela ne se transforme en rancoeur. Effectivement il lui promet un voyage en Toscane qui se transforme en séjour dans la maison de vacances de ses parents, en leur présence, mais sans volonté de se montrer pingre, encore moins méchant. À nouveau c'est l'accumulation de petits détails qui finit par montrer que le degré d'implication de son compagnon dans leur vie de couple n'est pas à la hauteur de celui De Claire. Il n'est pas foncièrement méchant, il est juste satisfait de la présence De Claire dans sa vie, sans rechercher plus. Dans le même temps, il procure à Claire une grande partie de ce qu'elle attendait : une vie de couple dans le même appartement, des fêtes de Noël en famille, des vacances ensemble, etc. C'est tout l'art de l'auteure que de faire ressentir l'intense déception De Claire quand elle comprend que ce n'est pas Franck qui a choisi et acheté son cadeau de Noël, mais la mère de Franck.
Avant même que ne se pose la question de la grossesse, Aude Picault pose la celle qui est centrale dans un couple : il faut faire des concessions, mais jusqu'où ? Lors de la lecture, il est également possible de regarder chaque scène sous l'angle de vue sous-entendu par le titre. L'idéal standard renvoie au fait que la société fait peser sur chaque individu des attentes implicites, à l'aune de valeurs tacites. Chaque petite remarque de l'entourage De Claire s'apparente au constat d'un décalage minime par rapport à cet idéal implicite. Sans que son entourage ne le fasse de manière consciente, il renvoie à Claire des signaux de sa différence. L'accumulation de ces petits détails agit sur la représentation qu'elle peut se faire d'elle-même, la poussant à les interpréter comme autant de preuves d'un échec global. Elle se sent en situation d'échec, incapable d'accéder à cet idéal standard que promeut sournoisement la société. L'intelligence narrative du récit est d'acculer le personnage à ce constat par petites touches, générant un malaise sourd, sans jamais donner l'impression d'attentes sociales contraignantes. Finalement cette incapacité à se conformer à l'idéal standard ne peut qu'être intrinsèque à Claire, une sorte de malfaçon impossible à compenser, la rendant impropre à combler les attentes des personnes composant son entourage, alors que ses copines progressent sur la bonne voie. Ce ressenti pèse sur Claire au point qu'elle perde confiance en elle, y compris dans le domaine professionnel, pourtant détaché de la sphère privée, dans une scène déstabilisante (page 131-132) malgré sa douceur.
Effectivement, Claire n'est pas tombée sur le meilleur des hommes. Franck porte en lui un relent inconscient de misogynie passive, se conduisant de comme si la place des femmes est aux tâches ménagères, ainsi qu'une forme bénigne d'immaturité qui se traduit par un manque d'attention au besoin de sa compagne, une forme d'inertie qui se traduit par un manque de participation à construire un couple. Il rit de bon cœur aux propos phallocrates de son copain au boulot. de son côté, Claire n'est pas toujours tendre vis-à-vis des femmes qui se maquillent comme des camions pour se conformer aux canons de la mode. Elle prend bien conscience de l'aliénation que constitue le fait d'élever de jeunes enfants, nécessitant une implication de tous les instants. Elle juge de manière sévère le couple formé par les parents de Franck, qui vivent une relation pragmatique, dépourvue d'affection romantique. Elle est en butte au comportement de sa mère qui déplore que sa fille n'arrive pas à se caser, mais qui lui déclare aussi que si c'était à refaire, elle n'épouserait en aucun cas son mari. Cette remarque honnête a pour conséquence de tirer un trait sur l'existence de sa fille, sans une arrière-pensée.
Le lecteur se plonge avec plaisir dans cette histoire très facile à lire, procurant le plaisir d'une relation agréable avec une jeune femme sans problème. Il apprécie les dessins épurés et pourtant consistants. Il regarde Claire se heurter en douceur aux attentes implicites de la société, sous la forme de remarques anodines et innocentes, et sous la forme de l'évolution de la vie de ses copines. Il la regarde se heurter aux exigences implicites de la société, la contraignant à adopter des comportements pour se conformer à ces attentes. L'empathie fonctionne à plein pour cette sympathique personne dont la vie refuse de suivre le chemin tout tracé.
Résilience
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Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre. Il est paru initialement en 2014, écrit par Jérôme Charyn, dessinés et mis en couleurs par François Boucq, avec l'aide d'Alexandre Boucq pour les couleurs. Ils ont déjà collaboré ensemble pour les albums La femme du magicien (1986), Bouche du Diable (1990), du ventre de la bête New York (1994).
En 1970, dans un quartier populaire de New York, Paul est en train de se tatouer un motif sur la poitrine dans son échoppe de tatoueur. Il est interrompu par l'arrivée de la jeune adolescente Azami à qui il refuse de montrer ses tatouages. Il est appelé par le commissaire de police du quartier. Il laisse la boutique à Azami et se rend au commissariat pour dresser un portrait-robot à partir des indications de la victime d'une agression. le monsieur est saisi par la ressemblance du portrait. Puis Paul se rend dans un musée pour admirer quelques tableaux, Il s'installe ensuite à l'ombre d'un arbre dans un jardin public pour réaliser quelques dessins. Il est interrompu par 3 loubards qui veulent le dépouiller. Ils s'en tirent avec de graves blessures.
Allongé dans son lit, Paul se souvient de son enfance. Ses parents avaient quitté Manhattan alors qu'il n'avait que 6 ans pour aller s'installer à Moscou. Déjà doué en dessin, il rêvait de pouvoir étudier le décor de cinéma, sous la tutelle de Sergei Eisenstein (1898-1948). Mais un jour la police a fait irruption dans leur appartement, et ils ont été déportés pour avoir été accusés d'espionnage. Après un voyage de 2 mois transportés dans des wagons à bestiaux avec d'autres prisonniers, ils se sont retrouvés dans les camps de Magadan, la capitale de Kolyma en Sibérie. Paul a été séparé de ses parents, et s'est retrouvé avec les autres enfants du camp. Ses dons de dessinateur l'ont amené à représenter des motifs au pastel sur ses camarades, singeant les vrais tatouages des adultes.
Ce récit complet commence par Pavel en train de se tatouer, puis passe à une histoire de meurtres en série. Il établit ensuite la dangerosité de Pavel, pour se lancer enfin dans ses souvenirs en camp de travail forcé. le lecteur peut être un peu impressionné à priori par le fait que cette bande dessinée soit publié dans le label prestigieux Signé du Lombard, et par une structure qui entremêle plusieurs fils narratifs. Il se rend rapidement compte qu'il peut apprécier le récit au premier degré pour l'enquête. Il se prend au jeu de l'intrigue, à la fois pour découvrir qui commet les meurtres, mais aussi pour découvrir les années de formation de Pavel et la manière dont il a pu survivre à un environnement aussi impitoyable que celui du camp de travail. En outre, le scénariste développe son récit sur la base d'un contexte historique clairement identifié, au début des années 1950, qui n'est pas un simple décor, mais un environnement qui façonne les individus qui s'y trouvent. Il ajoute une poignée de références comme la mort de Staline (le 05/03/1953), ou la mention du film Alexandre Nevski (1938) de Sergei Eisenstein.
Pour cette dimension historique, le récit bénéficie des compétences de François Boucq. Dès la première page, le lecteur est épaté par la qualité de la reconstitution du New York des années 1970, où des petits détails tels que les tenues vestimentaires ou les accessoires permettent de voir de quelle décennie il s'agit. La qualité de la reconstitution historique s'avère tout aussi exceptionnelle pour les séquences se déroulant dans les années 1950, en URSS. le lecteur reconnait quelques éléments qu'il sait être authentiques et il accorde alors sa confiance au dessinateur pour le reste. Ainsi assuré de la qualité historique, il prend plaisir à observer les autres éléments qui ne lui sont pas forcément familiers, tels que le modèle de locomotive, la façon de transporter les prisonniers pour les amener sur le pont du navire les attendant à la ville portuaire de Varino, les barbelés de l'enceinte du camp de travail forcé, les baraquements du camp, l'aménagement façon yourte du quartier du Comte, etc. Il revient avec plaisir dans les années 1970, dans les rues de ce quartier populaire de New York, avec le métro aérien et les piliers métalliques de soutènement, les toits de New York, les escaliers de secours à l'extérieur des immeubles, etc. Il se rend compte que les cases comprennent énormément d'informations visuelles et qu'en même temps elles ne sont pas lourdes, l'artiste ayant trouvé un mode de rendu descriptif, avec des traits qui semblent réalisés rapidement, tout en conservant une justesse épatante.
C'est d'ailleurs une caractéristique de la narration de ce récit que de reposer énormément sur les images, avec un volume de texte maîtrisé. le scénariste a pensé son récit de manière visuelle, à commencer par les éléments d'action. François Boucq se retrouve à représenter la violence des combats, la sexualité des personnages et parfois les 2 entremêlées. La première explosion de violence se produit quand le groupe de 3 voyous s'en prennent à Pavel dans le parc. Les dessins restent dans une veine réaliste et transcrivent toute la brutalité efficace de Pavel. Il n'y a pas de postures esthétiques ou de semonces, juste des réactions rapides et définitives. François Boucq ne transforme pas la violence en un spectacle esthétique, encore moins en un ballet sophistiqué d'une grande beauté plastique. Il reste à un niveau factuel, rendant compte de la rapidité des réactions et de la douleur générée par les blessures. Les coups ont des conséquences. Il aborde les actes sexuels de la même manière. Il ne souhaite n'y introduire ni une fibre romantique, ni une dimension voyeuriste. À nouveau, il ne s'agit pas d'un spectacle. Il sait conserver tout l'aspect bestial des rapports charnels. Ce choix graphique transcrit l'horreur des viols et le caractère transgressif de certaines relations. Lors de la traversée maritime, des criminels endurcis descendent dans l'entrepont où sont parqués les prisonniers et se mettent à violer systématiquement les femmes. Les dessins ne deviennent pas hypocrites, mais ils montrent l'horreur de ces agressions, sans complaisance, sans un soupçon d'érotisme, scène pourtant difficile à réussir. Quand Pavel, encore enfant, doit satisfaire les besoins sexuels d'une garde, à nouveau les dessins montrent la perversion, sans dépourvue de toute possibilité d'excitation. Boucq sait également allier l'horreur à la poésie macabre, avec ce cadavre de femme pris dans la glace.
Les 2 auteurs racontent leur récit de manière adulte, montrant la réalité de la violence sans la transformer en spectacle. Il s'agit de décrire un état de société dégénéré, revenu à la loi du plus fort. Chaque niveau fait partie d'un système duquel il participe. Bien sûr, dès la découverte du camp de travail, le lecteur comprend que les meurtres commis à New York en 1970 ont un lien direct avec le passé de Pavel. En fait, le mystère relatif au coupable passe rapidement au second plan, derrière l'histoire personnelle de Pavel. La description de la société des camps constitue à la fois un témoignage historique, et à la fois un constat de la rapidité avec laquelle une société peut revenir en arrière, à un état antérieur dans lequel les plus faibles sont la proie de l'avidité des plus forts, à commencer par les femmes et les enfants, premières victimes. le lecteur constate que dans ces séquences, les auteurs savent toujours inclure une attitude personnelle d'un des principaux personnages, par exemple quand Pavel perd son cahier de dessins alors que les prisonniers sont groupés dans un filet pour être déposés sur le pont du navire.
Lorsqu'il découvre la résolution de l'intrigue, et plus particulièrement la manière dont le tueur est série est appréhendé, le lecteur se retrouve décontenancé et il est en droit d'estimer que les auteurs se sont montrés un peu désinvolte dans leur résolution. À l'évidence, ce n'est pas ce que le lecteur attendait, et ce n'est pas ce que la scène du parc promettait. Il revient d'ailleurs au début du récit pour s'en assurer et remarque qu'il y avait d'autres scènes avant, à commencer par celle où Pavel se tatoue lui-même et celle où il dessine un portrait-robot. À plusieurs reprises, les auteurs évoquent sa capacité à dessiner, à représenter avec justesse des choses qui ne sont le plus souvent que perçues de manière inconsciente. le père de Pavel dit que quand il dessine, il tente de saisir l'esprit qui se trouve dans les formes qui nous entourent. C'est l'esprit qui crée les formes et, comme un miroir, les formes renvoient son image. Dans un premier temps, le lecteur peut se contenter de ne voir dans ses capacités à dessiner qu'une compétence qui permet à Pavel de se faire une place un peu particulière au sein du camp de travail. Mais les auteurs reviennent à plusieurs reprises sur ce don, faisant dire à Andreï (le maître tatoueur) que l'art libère l'esprit. le lecteur se souvient alors qu'au début du récit (page 11) Pavel se considère comme une bête féroce, mais dans le même temps il vit une vie apaisée dans les années 1970. le lecteur peut alors y voir un credo sur le pouvoir de transformation de l'art, ainsi qu'une mise en avant de ce qui a permis à Pavel de résister au camp, le moteur de sa résilience. de ce point de vue, le dénouement fait sens, ainsi que la dernière phrase : Mes rêves avaient trouvé une complice. La fin peut être envisagé sous un aspect métaphorique, et elle complète une figure d'épanadiplose, avec Pavel se tatouant lui-même au début pour se transformer. I est également possible de la considérer sous un angle systémique, quand Andreï indique que celui qui ne sait pas voir ne mérite que le monde qui lui a été dicté.
Un peu intimidé, le lecteur se plonge dans cette lecture l'attention en éveil pour être sûr de repérer les éléments faisant sens. Rapidement, il se laisse emporter par l'histoire, en appréciant la narration adulte qui évite les écueils voyeuristes, pris par le suspense. Décontenancé par la fin, il se rend compte que le récit reste avec lui après avoir refermé la bande dessinée, et qu'il en observe d'autres facettes moins immédiatement perceptibles à la lecture.
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Les Petites Distances
Le parfum imaginaire des fleurs artificielles - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario a été écrit par Véro Cazot, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Camille Benyamina. Cazot est également la scénariste de l'excellente BD Betty Boob, dessins de Julie Rocheleau. Cette histoire comporte 146 pages de bandes dessinées. Il est découpé en 4 chapitres : (1) le parfum imaginaire des fleurs artificielles, (2) à la croisée des ondes, (3) la théorie des cordes sensibles, (4) la fin des illusions. Max est en train de ramener une plante en pot artificielle chez lui, à pied. Alors qu'il traverse une rue, il se retrouve repoussé par le flot de piétons venant en sens inverse, au point de se retrouver à son trottoir de départ, tellement personne ne prête attention à lui. Il rentre chez lui et découvre sa copine Ana au lit en train de se faire déshabiller par un autre homme. Ce dernier s'étonne, sans être plus gêné que ça ; Ana se rend compte qu'elle avait oublié l'existence de Max, alors que ça fait 4 ans qu'ils sont ensemble. Léo (diminutif de Léonie) est en train de prendre un verre de Sancerre au comptoir, un peu ennuyée. Elle répond à un autre client qu'elle n'arrive pas à retrouver son appartement. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à son adresse. Elle lui propose de monter avec lui et ils font l'amour. Au matin, elle joue les amnésiques effarouchées pour que le coup d'un soir déguerpisse au plus vite. Sa copine Jasmine (psychologue) arrive pour lui rendre visite et comprend immédiatement le subterfuge de Léo. Cette dernière prépare des repas fait maison qu'elle livre à des clients. Le même jour, Max se rend en consultation chez Jasmine, souffrant d'être insignifiant aux yeux des autres, au point que sa présence soit inconsistante, et que les autres ne le voient littéralement pas. Après quoi, il retourne dans l'appartement d'Ana, récupère ses affaires, et s'en va passer un nuit à l'hôtel. À chaque fois qu'elle rentre chez elle, Léo tient sa bombe lacrymogène à la main afin de se défendre contre les spectres présents dans son appartement. Elle récite une prière en forme de mantra avant de s'endormir, mais elle cauchemarde en pensant aux spectres imaginaires. le lendemain, Max prend une autre colocation, avec un dénommé Nabil, dans le même immeuble que celui de Jasmine et Léo. Il sort prendre l'air sur le balcon et aperçoit Jasmine sur le balcon voisin. Il la salue, mais elle ne le voit pas, et salue Nabil qui se tient derrière lui. Max insiste ; elle finit par le remarquer mais ne le reconnaît pas alors qu'il est son patient. Alors que Max ramène ses affaires dans l'immeuble (y compris sa plante artificielle en pot), il croise Léo qui lui dit que sa plante sent bon. Ils font connaissance, et Max lui tend la main pour une poignée de main, mais elle a un geste de recul en constatant qu'il lui manque 2 phalanges à l'index de la main droite. Après l'extraordinaire BD Betty Boobs, le lecteur guette la production suivante de ses auteures. Il découvre l'épais roman graphique de Véro Cazot, s'étant associée à une autre artiste dont les brèves notes en fin de volume indique qu'elle est tombée en amour pour le scénario. La scénariste a développé une histoire d'amour faite de petits rien sur une longue pagination, avec l'intervention d'un élément surnaturel : l'existence corporelle de Max s'éloigne de la réalité physique de l'humanité. Concrètement, il devient une sorte de fantôme, vivant dans un monde fantomatique qui est le reflet du monde réel, qui s'y superpose, mais il n'est plus perceptible que sous forme de discrètes sensations, et que par un nombre très restreint d'individus, essentiellement Léo. Sur la base de ce postulat, cette histoire d'amour revêt une forme des plus étranges, mais aussi inédite, dans laquelle Max peut observer tous les faits et gestes de Léo dans son intimité, alors que celle ne ressent que vaguement une poignée d'effets de sa présence. Camille Benyamina représente alors Max de la même manière que les autres personnages, mais avec des traits de contour moins appuyés, ou des couleurs translucides, laissant apparaître une partie de ce qui se trouve derrière lui, décors ou personnages. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le concept de la nature fantomatique de Max, et les auteurs facilitent ce glissement vers la dématérialisation en tirant avantage de la pagination, montrant que le passage vers l'intangibilité s'effectue progressivement. le lecteur et le personnage (Max) s'habituent ainsi en douceur à cet état sortant de l'ordinaire. Les dessins et le comportement de Max montrent un individu gentil, attentionné, ne cherchant pas à se mettre en avant, éprouvant de l'empathie pour les autres, apportant une forme de soutien ou de réconfort discret, sans chercher de récompense, sans attendre de remerciement. D'une certaine manière son comportement le rend aussi falot qu'attendrissant. Sa banalité le rend littéralement transparent aux yeux des autres, alors même que sa présence produit un effet réconfortant. le lecteur ressent toute la qualité de l'écriture et de la narration des auteures en prenant conscience que Max n'est pas fade ou inexistant. Bien au contraire, il s'attache tout de suite à cet individu discret et prévenant, gentil et attentionné, tout en conservant un caractère qui n'est ni celui d'un sycophante, ni celui d'un individu qui n'existerait qu'à travers les autres. Plus Max devient inexistant aux yeux des autres, plus il prend de la consistance pour le lecteur. Dans le même temps, le lecteur s'attache immédiatement à Léo, jeune femme pleine d'entrain, semblant facile à vivre souvent d'humeur enjouée, décidée et sachant ce qu'elle veut, sociable. Camille Benyamina la représente avec une silhouette élancée, dans des postures naturalistes, sans velléité de la transformer en modèle de beauté, en mannequin de présentation de vêtements de mode ou de produits de beauté. Elle présente une forte identité visuelle du fait de sa chevelure rousse un peu sauvage (ce n'est pas non plus une publicité ambulante pour shampoing), et des taches de rousseur sur son visage. du fait de la pagination et des situations évoquées, le lecteur pénètre dans son intimité, que ce soit pour des moments solitaires comme le rituel du coucher, ou pour des interactions sociales, avec une belle crise de fou-rire qui amène immédiatement une sourire sur le visage du lecteur. L'artiste sait capter les gestes machinaux et les postures féminines, sensibilité visible dans les petits détails, comme la manière de retirer son débardeur en page 43. Il pénètre également dans son intimité physique que ce soit lors de sa toilette ou des ébats sexuels. À chaque page, il ressent une sensibilité féminine qui s'exprime, à l'opposé d'une mise en scène dans la performance physique, et sans sensiblerie, un équilibre délicat et épatant. Au travers des scènes de la vie de tous les jours, le lecteur découvre en Léo, une jeune femme charmante, irrésistible même, car ses faits et gestes sont présentés comme naturels, comme allant de soi, les auteures lui laissant la possibilité de justifier un comportement sortant de l'ordinaire (sa simulation d'amnésie) en parlant à un autre personnage. Elle emporte l'amitié du lecteur par son refus de se résigner à la solitude, de subir les fantômes de ses angoisses, de faire au mieux avec ce qu'elle a (le choix de concubin), et son goût pour le sancerre et le chablis. En vis-à-vis d'elle, les différences de caractère d'avec Max ressortent avec force. Son langage corporel et ses postures font apparaître un individu plus effacé et plus prévenant. Utilisant toujours la copieuse pagination du récit, Véro Cazot préfère montrer l'état de Max plutôt que de l'expliquer. le lecteur cartésien peut être un peu rebuté par ce procédé, mais il se rend compte que son attachement pour le personnage va grandissant et qu'il consent bien volontiers le petit supplément de suspension d'incrédulité nécessaire pour rester dans l'histoire. Or Max ne reste pas juste condamné à l'état de voyeur passif. Il bénéficie même d'une séquence constituant une variation sur le thème de l'origine secrète. Alors qu'il s'est confortablement installé dans la relation univoque entre Léo et Max, le lecteur a la surprise d'accompagner Max rendant visite à ses parents. Il est encore plus surpris de constater qu'il a aussi disparu pour eux, quasiment remplacé par un chien. Les dessins montrent des adultes d'une cinquantaine ou peut-être soixantaine d'années, sereins et confortablement installés dans leur vie, apaisés et entièrement satisfaits du plaisir que leur apporte leur chien. La séquence est d'autant plus déchirante que Max ne se résigne pas à la situation, mais l'accepte comme une forme de fatalité contre laquelle il n'est pas utile de lutter. Il analyse son histoire personnelle plutôt que de subir et de se lamenter Son inexistence atteint un summum : ce n'est pas simplement qu'il ne représente rien pour tous ceux qu'ils croisent, c'est aussi qu'il n'a plus d'importance pour ses parents, qu'il n'en a jamais eu. Il s'agit d'une séquence d'une rare cruauté, rendue plus insupportable par sa douceur et son naturel. le lecteur découvre par la suite que ce comportement découle d'une circonstance liée à l'histoire personnelle de Max, relatée page 106 & 128, susceptible d'induire un tel refoulement. Cet effacement total de l'existence de Max est de nature à fendre le cœur de n'importe quel lecteur, et pour autant le récit ne verse pas dans le misérabilisme. le comportement de Max relève plus de l'acceptation que de la résignation dans la mesure où il se rend compte que son état spectral lui permet de se livrer à des activités interdites aux gens en chair et en os. C'est ainsi qu'il prend un bain de soleil version naturiste (page 71) au milieu de des autres usagers du parc public, pour un dessin en pleine page des plus libérateurs. Ce n'est pas la seule scène de nudité, car la sexualité et elle occupent une place importante dans le récit, apparaissant dans une quinzaine de pages, soit environ 10% du récit. À chaque fois, il s'agit d'un comportement naturel s'intégrant de manière organique dans le récit. Les dessins de Camille Benyamina ne peuvent pas être qualifiés de pornographiques, même lors de la représentation de l'acte sexuel, mais plutôt de sensuels, y compris lorsqu'il y a nudité frontale, voir pénétration lors de la page 81, entièrement dévolue à des accouplements entre adultes consentants. L'artiste ne se concentre pas sur les détails (pas de représentation des tétons, uniquement des auréoles), et ne place pas ses personnages dans des postures pornographiques ou de magazine de charme. La relation sexuelle est dépeinte comme une chose allant de soi, débarrassé de toute névrose ou de rapport de domination. Cela n'empêche pas les auteures de placer le lecteur dans une position de voyeur passif pour des scènes de positions banales, de masturbation, de triolisme, et même de lecture de manga pornographique. L'activité sexuelle fait donc partie de la vie des personnages, sans fausse pudeur, mais sans que cela n'en devienne leur activité essentielle. Non seulement le lecteur se retrouve en position de voyeur, mais Max également car il a choisi de s'installer dans l'appartement de Léo, en tant que fantôme invisible. Il partage donc tous les moments de son intimité. Cazot & Benyamina utilisent le dispositif surnaturel du fantôme amoureux pour mettre en lumière des facettes de la relation amoureuse. Max a décidé de vivre avec Léo, même si celle-ci ignore tout de sa présence. Il a ainsi l'occasion extraordinaire de vivre avec elle à chaque instant de sa vie. Dans un premier temps, le lecteur constate que cette relation déséquilibrée ne profite qu'à Léo : Max se montre attentionné envers Léo en essayant de la rasséréner, alors que Léo ignore jusqu'à son existence. le langage corporel de Léo évolue, indiquant qu'elle a regagné confiance en elle, qu'elle n'est plus minée par les fantômes du soir, les doutes et les angoisses qui l'assaillent. Max se détend également dans cette quasi absence de d'interaction avec le monde physique, acceptant l'état qui est le sien quasiment depuis sa naissance (il paraît que sa mère avait oublié qu'elle était enceinte jusqu'à ce qu'elle accouche). le lecteur peut voir cette détente dans son comportement moins inquiet. Bien évidemment la tentation est forte pour le lecteur de se lancer dans des considérations psychanalytiques. Max consulte Jasmine une psychologue. Il est question de traumatisme d'enfance, entre la mort de la petite voisine de Max, et les douches de Léo dans l'enfance, ou encore de Max étant enfant de personne (page 105). À plusieurs reprises, des remarques anodines font émerger des névroses légères : Léo se rendant compte qu'elle n'arrive pas à supporter la vue d'un doigt auquel il manque des phalanges, un homme obnubilé par le risque d'un poil de nez qui dépasse, une problématique de mauvaise odeur corporelle. Dans ces occasions, le lecteur apprécie à sa juste valeur l'osmose entre scénariste et dessinatrice, comme si le récit était raconté par une unique personne. Mais le lecteur peut aussi se passionner pour la dynamique de la relation qui se développe entre Léo et Max. Leur qualité de vie se trouve dégradée, celle de l'un comme celle de l'autre quand ils ne partagent pas leur vie. Il se développe ainsi une forme de codépendance pour pouvoir accéder au bonheur. L'un agit comme un exhausteur de goût pour l'autre, et dans l'autre sens l'autre fait littéralement exister le premier. À plusieurs reprises, le lecteur ressent la forte impression que c'est le vécu de la scénariste qui fait exister ces sentiments, comme si certains passages relevaient d'une autofiction honnête et sans fard. Le lecteur referme le tome, totalement sous le charme d'une relation à laquelle il a presque participé de l'intérieur. La pagination laisse le temps aux personnages d'exister, et aux auteures de faire exister des moments fugaces, des sensations ténues qui sont l'essence même de la relation entre Léo et Max, qui lui donnent son unicité et sa qualité. Alors même qu'il s'agit d'une comédie sentimentale des plus intimes, le surnaturel est utilisé avec ingéniosité pour montrer le caractère et les difficultés psychologiques des 2 personnages principaux. Pourtant le récit reste léger d'un bout à l'autre, à la fois grâce aux dessins d'un grand naturel et d'une grande justesse pour le jeu des acteurs, à la fois grâce à l'écriture discrètement sophistiquée de Véro Cazot. S'il y est sensible, le lecteur apprécie la finesse d'observation qui s'exprime dans certaines phrases, ainsi que la saveur cocasse de certaines métaphores comme celle de la douche froide que subit Max, ou de son attachement à une plante en plastique, aussi factice que sa vie sociale.
La Femme d'argile
Jamais, je n'étais allé en arrière auparavant. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru en mars 2018. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli qui a tout fait, scénario, dessins, lettrage. C'est un auteur de bande dessinée, qui a commencé à publier en 1989 chez L'Association, ayant une trentaine de BD à son actif. Un homme vit dans les bois ; il n'est qu'une silhouette blanche sans caractéristique, sculptant de petites statuettes aux formes improbables, auxquelles il ajoute des brindilles et qu'il laisse dans la nature. Un jour, alors qu'il mord dans le cou d'une perdrix, il observe un paysage parfaitement symétrique, autour de l'axe d'une cascade. Il passe de l'autre et dans son esprit quelque chose change. Il ne souhaite plus revenir en arrière, et il décide de sortir du bois. Au bout d'un champ, il découvre un monsieur qui semble l'attendre, qui lui tend des vêtements pour couvrir sa nudité, qui le rase et lui coupe les cheveux, en lui indiquant qu'il est prêt pour rejoindre la civilisation. Frédéric se dirige alors vers la ville, en passant au travers d'une casse automobile, où les marginaux qui s'apprêtaient à le détrousser, le laissent passer sans dommage. Arrivé en ville, il devient un anonyme dans la foule et ses pas le guide mécaniquement jusqu'à son pavillon avec jardin. Il a la clé de grille dans ses poches. Il rentre chez lui. Frédéric pénètre dans la pièce qui lui sert d'atelier de sculpture et il est submergé par les souvenirs ou les sensations que déclenchent en lui ces formes. Il ouvre grand les fenêtres et les volets pour aérer la pièce et dissiper les mauvaises odeurs. Il se tient sur la terrasse et voit le soleil, d'un bleu éclatant, se lever. de l'autre côté de la rue, il est observé par une femme qui fut son modèle. Elle a déjà revêtu sa tenue de serveuse et après avoir accusé le coup du retour de Frédéric, elle se rend à la brasserie pour prendre son service. Après une journée de travail ingrate, elle rentre chez elle. Elle se déshabille et ne se vêtit que d'un châle jeté sur ses épaules. Elle recommence à observer le sculpteur à la dérobée, et elle note ses interrogations et ses angoisses dans un carnet. Elle est, elle aussi, observée à la dérobée par un vieux monsieur qui prévient la police et qui énonce à haute voix ce qu'elle est en train de marquer dans son carnet. S'il a lu le court résumé accompagnant l'ouvrage sur les sites de vente, le lecteur connait déjà tout de l'intrigue… et pourtant il est complètement pris au dépourvu par la première séquence, avec cet individu qui n'est qu'une silhouette blanche, vivant comme un sauvage dans les bois, et s'adonnant à une forme d'art primitif. Il découvre des dessins réalisés au pastel noir, faisant parfois ressortir le grain du papier, avec une approche mêlant description précise de la flore, et approche naïve pour la silhouette de l'homme, ou pour celle de la perdrix. Il regarde des cases chargées en traits, un horizon fermé par les arbres, une nature touffue, sans être inquiétante ou menaçante. Il voit littéralement le personnage s'incarner sous yeux, une fois qu'il a traversé le ruisseau, un homme nu à la chevelure hirsute, à la barbe négligée. Il avance sans difficulté, sans souffrir de l'absence de chaussure, sans ressentir la fraîcheur. Les cases deviennent plus sombres quand il est sorti du bois même si l'horizon s'est élargi, chaque surface étant chargée du noir déposé par le crayon. Après cette entrée en matière très déstabilisante, le lecteur découvre ce que lui promet le court texte promotionnel. Il plonge dans une monde très charbonneux, avec des formes à la perspective étrange, distordues parfois pour accentuer les ombres et les angles, évoquant l'expressionnisme allemand et M le Maudit (1931) de Fritz Lang. Les dessins donnent l'impression de décrire une ville de moyenne importance dans une France des années 1930 ou un peu plus, même si la modèle indique qu'elle a pris des jours de RTT et si un figurant utilise un téléphone portable. L'observation des tenues vestimentaires conforte le lecteur dans cette impression d'une histoire se déroulant au milieu du vingtième siècle, malgré ces 2 anachronismes, dans la partie pavillonnaire d'une ville assez importante pour se constituent des foules de badauds qui se croisent sur les trottoirs sans se connaître. La narration visuelle présente une forte personnalité, avec ces bâtiments aux verticales un peu de guingois, ou penchées, les visages un peu anguleux avec des traits de contour parfois un peu hésitants, pas peaufinés. L'artiste n'utilise donc que des crayons noir pour détourer les formes, et représenter les ombres portées, souvent exagérées, étirées. de manière déconcertante, il utilise avec parcimonie la couleur bleu pour figurer la lumière du soleil, et aussi une forme d'énergie ou de beauté intérieure. La bande dessinée se déroule sur 74 pages dont 30 sont dépourvues de tout texte. Vanoli accorde donc une place significative à une forme de narration uniquement visuelle. Dans ces pages silencieuses, la déformation des décors joue à plein. L'absence de texte incite le lecteur a plus concentrer son attention sur les dessins pour en distinguer et en assimiler les éléments d'informations visuelles. Certaines cases peuvent être construites sur un ou des axes directifs de la composition, aboutissant à un dessin rapidement lu et interprété. À l'opposé, certaines cases peuvent être proches de la technique de collage, avec des éléments visuels disposés les uns à côté des autres, et ne provenant pas de ce qui pourrait être une seule photographie, mais de différentes prises de vue. le lecteur détecte d'abord la sensation de surcharge cognitive ; puis il détaille un élément après l'autre. Il ressent alors l'état d'esprit dans lequel se trouve le personnage à devoir gérer une surabondance de stimuli. Par exemple c'est ce qui se produit la première fois où Frédéric se retrouve à marcher dans des rues au milieu de la foule. S'il se montre assez curieux et un peu patient, le lecteur découvre des détails inattendus, comme un café restaurant à l'enseigne de Chez Tintin. le lecteur est également complètement pris par surprise lorsque la couleur bleu s'invite sur la page pour un effet féerique, évoquant le pouvoir de la création artistique et ses effets émotionnels. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver certaines scènes un peu longues (la traversée de la ville quand Frédéric rentre chez lui), voire inutiles (le prologue dans les bois, le mime racontant ce qu'il sait déjà). L'intrigue ne présente pas grand intérêt puisqu'il semble acquis dès le départ que Frédéric a bien commis un meurtre. le personnage du vieux monsieur formulant à haute voix, les phrases que le modèle est en train d'écrire dans son carnet apparaît comme un dispositif totalement artificiel, sans rien apporter au déroulement de l'histoire. D'un autre côté, le parti pris expressionniste fonctionne parfaitement pour rendre compte du trouble mental de Frédéric, et la scène où il se met à courir dans la ville comme pourchassé par son double blanc fantomatique est un hommage extraordinaire à la fuite d'Hans Beckert dans M le maudit. À plusieurs reprises, le lecteur perçoit qu'un des enjeux du récit est d'ordre psychologique : à commencer par la culpabilité de Frédéric qui s'exprime par sa peur de ses propres statues, mais aussi sa mémoire défaillante, suite à un blocage produit par un traumatisme psychique. Une fois cette prise de conscience opérée, le lecteur se rend compte qu'il peut aussi envisager plusieurs éléments du récit sous une forme métaphorique. La scène d'ouverture dans les bois peut se voir comme un retour à l'état naturel, mais aussi comme une perte des fonctions supérieures du cerveau, ne laissant plus que les fonctions de survie. L'activité manuelle de pétrir de la boue pour fabriquer des statuettes des formes improbables n'est pas tant automatique, qu'un lien avec une occupation antérieure de sa vie normale. Les statues de son atelier sont autant d'artefacts de sa vie avant le traumatisme, l'incarnation physique de ses souvenirs, de ses accomplissements passés. Avec ces idées en tête, le monsieur âgé à lunettes qui énonce les propos de la modèle prend des allures de stéréotype de psychanalyste dont l'apparence doit beaucoup à Sigmund Freud. le lecteur peut même imaginer que les créatures difformes sous cloche de verre dans son salon sont les différents troubles psychologiques qu'il a extrait de ses patients pour les neutraliser. Cet individu devient une sorte d'avatar de l'auteur triturant ses personnages, mettant à nu leur psyché. Une fois envisagé le point de vue psychanalytique du récit, chaque scène prend sens. Lorsque Frédéric assiste à un spectacle de mime avec un autre acteur fournissant les éléments narratifs pour expliquer ce qui est mimé, le lecteur comprend qu'il s'agit de son inconscient qui s'exprime de manière imagée (le mime) alors que sa conscience travaille à interpréter ces signaux. le lecteur se rend compte que cette scène constitue également un bel hommage à la scène de la pièce Hamlet (1603) de William Shakespeare, quand Claudius est le spectateur d'une pièce de théâtre racontant un meurtre identique à celui qu'il a commis. Même de petits détails prennent sens. le lecteur avait remarqué que le tapis de la chambre de la modèle porte de curieux motifs : ceux du Yin et du Yang, mais sans le point noir au milieu de la goutte blanche, et le point blanc au milieu de la goutte noire. Il y a là une forme d'incomplétude qui fait miroir à la relation qu'elle entretient avec Frédéric. Elle est incomplète tant qu'il ne la prend pas comme modèle, tant qu'elle ne devient pas forme sculptée, qu'elle ne s'incarne pas dans statue à l'épreuve du temps, tant qu'il ne l'a pas fait s'incarner. Alors même que s'il ne s'est pas renseigné sur cette bande dessinée avant d'en faire l'acquisition, le lecteur a l'impression de découvrir une histoire qu'il connaît déjà de bout en bout, il se rend compte aussi que la narration le déroute au début. Vincent Vanoli a choisi un parti pris marqué pour sa mise en images, celui de l'expressionnisme allemand, et plus particulièrement de Fritz Lang pour son film M le Maudit. le cumul de certaines remarques finit par lui faire prendre conscience de la nature psychanalytique du récit, donnant du sens à de nombreuses bizarreries narratives. Il referme la bande dessinée encore sous le coup de la passion égocentrique éprouvée par la femme désirant parachever son rôle de modèle et d'amante, et par l'impression tenace que le sculpteur est autant un meurtrier, qu'une victime d'un système créatif qui lui a dicté son comportement dans une large mesure.
Far Away
Je suis heureuse de vivre ça avec toi. - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre, initialement parue en 2011. L'histoire a été coécrite par Maryse & Jean-François Charles, et peinte par Gabriele Gamberini. Ces créateurs ont également réalisé Red Bridge, Tome 1 : Mister Joe and Willoagby (2008/2009) en 2 tomes. Martin Bonsoir est un routier qui conduit un gros semi-remorque pour le compte d'une entreprise appelée Harris Transports situé à Phoenix en Arizona. Il traverse la région des Laurentides dans la province du Québec, et se dirige vers la ville de la Tuque. Arlos que le soleil de fin d'après-midi fait ressortir les couleurs des feuilles d'automne, il est surpris par une tempête de neige, se trompe à un embranchement, et négocie mal un virage. Son camion se met en ciseau, et les roues patinent. Il se rend compte en plus qu'il n'y a pas de pelle de déneigement sur le camion. Il ne lui reste plus qu'à aller chercher de l'aide à pied. Un panneau lui indique que la ville la plus porche se situe à 4 kilomètres. Il remonte le col de son blouson et commence à marcher péniblement dans la neige. Au bout d'une demi-heure, il aperçoit une lumière. Il s'en rapproche. Il s'agit d'une maison isolée. Il actionne la sonnette, une femme ouvre en tenant à la main un fusil, elle ne comprend rien à ses explications. Il reprend connaissance allongée sur le canapé où la femme l'a déposé tant bien que mal. Elle l'a recouvert d'une épaisse couverture. Elle lui a également préparé des fèves au lard. Elle lui parle d'une certaine Maria Chapdelaine. Martin Bonsoir accepte l'hospitalité d'Esmé Larivière, pour la nuit. le lendemain, elle lui prépare un petit déjeuner (des oeufs sur le plat et du bacon), et le ramène en pick-up jusqu'à son bahut. Elle lui explique pourquoi il ne démarre pas, et comment le faire démarrer en réchauffant précautionneusement la vanne du système de freinage. Elle le ramène chez lui et le convainc d'attendre le lendemain pour repartir, une fois que la tempête de neige sera passée. le lendemain matin, elle lui demande de l'emmener dans son camion, jusqu'à sa destination en Arizona. Bien qu'étonné par cette demande inattendue, il accepte la proposition et charge ses 3 valises, et Melchior son animal familier, un écureuil. Maryse & Jean-François Charles forment un couple qui réalise de nombreuses séries comme India Dreams (depuis 2002), Ella Mahé avec d'autres dessinateurs, Les Pionniers du Nouveau Monde avec Ersel, ou des histoires complètes comme L'herbe folle (2016). Mais ce qui séduit immédiatement, c'est la partie graphique. le lecteur apprécie la texture de la neige sur la couverture, ainsi que le froid qui s'en dégage. Il est ébloui par les couleurs rougeoyantes des feuillages des érables, et leur reflet dans le fleuve, dans l'illustration en pleine page, de la première page. Il regarde la neige coller aux chaussures et au jean de Martin Bonsoir, en page 13. Il découvre la glace striée de la surface gelée d'un lac en page 40, avec les flotteurs de l'hydravion pris dedans. Il retrouve le magnifique flamboiement roux en page 47, avec 2 maisons à l'architecture typique de la région. Il découvre la grisaille des néons de l'autoroute urbaine à l'approche de Montréal en page 48, ou encore le bitume gris d'un parking autoroutier en page 51. Il retrouve la beauté de la nature avec les chutes du Niagara en page 54, un pont à haubans au-dessus d'un des grands lacs en page 68, les plaines du Dakota du Sud en page 74, le Mont Rushmore en page 78, etc. Gabriele Gamberini réalise toutes les pages en peinture directe, et il sait rendre compte de la beauté des paysages, de leur aspect sauvage, sans jouer sur une vision romantique, mais plutôt naturaliste. Il sait utiliser la peinture par touche pour rendre compte de l'effet général, du jeu de la lumière, d'une impression. L'itinéraire suivi par le routier est une invitation au voyage, une promenade touristique faisant honneur aux paysages naturels du Canada, puis des États-Unis. Si le lecteur a déjà visité ces endroits, il en retrouve la saveur unique, les caractéristiques, les sensations qu'ils lui ont laissées. S'il ne les connaît que par photographies ou films, il éprouve l'impression de pouvoir s'y projeter, de les redécouvrir. Il a l'impression de sentir la résistance et la texture de l'herbe quand Esmé et Martin s'arrêtent pour pique-niquer. Il admire les couleurs du coucher de soleil quand ils arrivent à un resto-routier près de Green River. Il reconnaît les différents types de végétation dans chaque endroit traversé. Le pouvoir de conviction de l'artiste est tout aussi puissant pour les séquences d'intérieur : l'ameublement et la décoration de la maison d'Esmé, les couchettes dans la cabine du poids-lourd de Martin, le luxe de la suite où ils dorment lors de l'escale aux Chutes du Niagara, la décoration du resto-routier, etc. À chaque fois, Gabriele Gamberini donne l'impression de réaliser une photographie du fait du niveau de détails (le lecteur a l'impression de pouvoir mordre dans une miche de pain), tout en conservant une dimension tactile à chaque élément. Ainsi, même un accessoire aussi industriel que la cage en montant de fer de l'écureuil est à la fois dessiné rigoureusement, chaque barreau étant distinct, et à la fois doté de particularité, la lumière jouant de manière différente sur chaque barreau en fonction de ses irrégularités. le lecteur observe cette même capacité de précision et d'unicité dans les tenues vestimentaires. L'artiste a fait en sorte de doter Martin Bonsoir de tenues décontractées et fonctionnelles. Il est visible qu'Esmé a choisi ses tenues pour leur praticité pendant le voyage, tout en conservant une classe certaine. Il est possible par contre que le lecteur se sente plus partagé en ce qui concerne le rendu des visages. Les postures des personnages sont naturelles, et les expressions des visages sont nuancées et très parlantes, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Toutefois, les visages ne sont pas peaufinés, ce qui peut induire une forme de décalage, par rapport au reste de ce qui est représenté. Mais le lecteur se rend vite compte que cela n'obère en rien l'expressivité des personnages, ou la justesse du jeu des acteurs. La direction d'acteurs montre des individus adultes, se comportant comme tel, sans exagération ou caricature. le lecteur en apprend autant en regardant les personnages évoluer, bouger, accomplir les gestes du quotidien, qu'avec les échanges verbaux. Totalement enchanté par la narration visuelle, le lecteur s'immerge sans s'en rendre compte dans le récit. Il découvre donc 2 personnages qui se rencontrent fortuitement et qui font un bout de chemin ensemble. Il en apprend un peu sur l'histoire personnelle de Martin Bonsoir, son père parti avant sa naissance, sa double nationalité, et très peu sur Esmé Larivière. Il les regarde coexister sans grande difficulté, Esmé étant enchantée de l'aubaine de pouvoir ainsi découvrir du paysage, Martin appréciant la compagnie de cette femme plus âgée que lui, un peu attentionnée sans être envahissante, sachant lui montrer les merveilles qu'il traverse avec un entrain certain. le lecteur prend conscience après coup du naturel de leur comportement, quand dans la dernière partie du récit il en apprend plus sur eux. En particulier, il trouve naturel qu'Esmé dispose d'une bonne connaissance des endroits qu'ils traversent de Trois Rivières, à Sanigaw, en passant par Fort Michilimackinac. de la même manière, il voit en Martin Bonsoir, un individu sympathique, capable d'accepter une autre personne dans la cabine de son camion, sans la trouver importune, sans se renfermer pour retrouver sa solitude habituelle. Les auteurs décrivent un routier dans la routine de son métier, sans condescendance, ni volonté romantique. La remarque sur Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon ne constitue pas une moquerie, mais un indicateur de sa culture littéraire. Très vite, le lecteur apprécie de partager l'intimité de leur relation naissante. Il ressent le plaisir simple qu'éprouve Esmé à faire la route avec quelqu'un au comportement amical. Comme Martin, il apprécie le charme de la gentillesse d'Esmé, ses remarques constructives, sa capacité à formuler la beauté des paysages, à apprécier à sa juste valeur la chance de voir passer une harde de bisons dans les plaines. Certes Martin Bonsoir effectue son métier, mais il ne semble ressentir de pression particulière ou d'inquiétude. Esmé est en villégiature a priori sur un coup de tête, sans inquiétude particulière quant à ses conditions de voyage ou à son compagnon de route. le lecteur éprouve un réel réconfort émotionnel à pouvoir être ainsi témoin d'une histoire simple, dans un cadre extraordinaire. Il n'est pas très surpris quand la première fâcherie survient et il sourit quand une demi-douzaine de semi-remorques aide Martin Bonsoir à retrouver Esmé Larivière. Il en oublierait presqu'il s'agit d'une histoire, et qu'elle doit avoir une fin. Les époux Charles racontent effectivement une histoire et les éléments un peu étranges que le lecteur avait accepté comme artifice sans conséquence pour créer ce rapprochement trouvent leur explication pour une conclusion qui touche au cœur. Il mesure alors toute l'affection qu'il avait développée pour ces 2 personnes, et la peine qu'il ressent en voyant l'histoire se terminer. Maryse & Jean-François Charles et Gabriele Gamberini ont réalisé une histoire extraordinaire, à la fois au travers d'une narration visuelle exceptionnelle pour sa qualité touristique, mais aussi pour sa justesse de sa direction d'acteurs, et pour l'intelligence émotionnelle du récit.
Le Collectionneur
Des histoires inégales, mais toutes intrigantes, qui tournent autour d’un collectionneur très particulier, qui ne s’intéresse qu’à des objets uniques et marqués par l’Histoire – ou tout du moins des histoires fortes. Il est prêt pour cela à risquer sa vie, à traverser le monde (chaque album le voie sur un continent différent, au milieu de peuplades sauvages, traquant les possesseurs des objets convoités, impitoyable, froid lorsqu’il s’agit de tuer ou de sauver sa peau). Le héros est souvent aussi hiératique que beaucoup de décors, il n’est pas forcément charismatique. En tout cas il ne déclenche pas l’empathie. C’est une mécanique bien huilée – trop bien parfois, tant il réussit toujours à garder un miracle avec lui pour se sortir de très mauvaises passes. Mais on est prêt à accepter ces facilités, et à se laisser emporter dans ces pérégrinations dans lesquelles notre collectionneur se trouve souvent du côté des peuples indigènes (affabulateur parfois, comme lorsqu’il prétend avoir pris un temps la place de Crazy Horse au début de la bataille de la Little Big Horn). De la même façon, il a une propension à se déplacer un peu partout assez facilement qui surprend ! Mais ce qui fait tout accepter, c’est aussi et bien sûr le dessin de Toppi. On aime ou pas son style, mais on ne peut que lui reconnaître un immense talent. Il est amusant de voir comme il arrive à faire cohabiter sur une même planche d’importantes parties laissées blanches et d’autres parties foisonnantes de détails, d’un dessin méticuleux, quasi baroque. Une lecture franchement plaisante, un dessin souvent impressionnant (c’est lui qui justifie mon coup de cœur).
Leçon de choses
Mais pas de gypaètes barbus - Ce tome contient une histoire complète de 78 planches en couleurs. Il a été réalisé par Grégory Mardon (scénario, dessins et couleurs) et est paru la première fois en 2006. Il a bénéficié d'une réédition en 2011. Il a été intégré dans une cycle baptisé L'extravagante comédie du quotidien qui comprend 3 autres albums : Les poils (2011), C'est comment qu'on freine ? (2011), le dernier homme (2012). Il s'agit de la cinquième bande dessinée réalisée par Grégory Mardon. Jean-Pierre Martin est un enfant qui est en classe de CE1, dans un petit village rural. En tant que parigot, il se fait souvent traiter de tête de veau, mais il côtoie aussi les différents animaux de la ferme comme les vaches, les chiens, les chats, les poules, les lapins, les rats, les canards, les perdrix, mais par les gypaètes barbus. Il a un bon copain qui s'appelle Cyril, et il aide avec lui aux travaux de la ferme, dans celle des Gérard. Parfois, il leur faut s'acquitter d'une tâche pas très bien définie comme tuer un chaton parce que la portée était trop nombreuse. À l'école, toutes les classes sont réunies dans une seule salle, du CP au CM2, sous l'égide d'un maître sévère mais juste. C'est également lui qui distribue les bons points, les petites images (= 10 bons points) et les grandes images (= 40 bons points), et qui dirige l'étude. À la fin d l'étude, les enfants rentrent tout seuls chez eux Jean-Pierre ayant quelques rues à faire tout seul dans le noir, et devant passer devant le terrible calvaire, avec son Christ en croix. À la maison, il retrouve sa maman, son père ne revenant que tard du travail. Il a le temps de regarder un peu la télévision (un documentaire animalier) avant d'aller prendre son bain, de manger, et de réviser ses leçons. Il lui arrive ensuite de regarder la télé avec sa mère en attendant le retour de son père et d'aller se coucher. le week-end il voit passer les hommes qui s'entraînent au vélo, et il va faire office d'enfant de chœur pour la messe. Il peut assister aux combats de coqs quand il y en a d'organisés et même aux jeux d'argents dans la grange du cafetier Ulysse. L'après-midi, il joue à ses jeux dans sa chambre. Il va se promener tout seul dans la campagne en s'imaginant l'existence de bêtes sauvages, mais aussi de personnages fantastiques. La couverture annonce la couleur : suivre la vie d'un jeune garçon à la campagne. Grégory Mardon lui donne rapidement une personnalité, à la fois issue de son histoire personnelle (il vient de la ville), à la fois de sa situation familiale (une mère présente, un père absent) et de son amitié avec Cyril. Dans les premières pages, le lecteur a du mal à s'impliquer fortement pour ce personnage. Il le voit faire des choses très banales, et les cellules de texte sont rédigées comme s'il les avait écrites, dans un style très simple et direct, premier degré. En outre les dessins ont un air naïf un peu simpliste, ce qui ajoute encore à l'impression infantile. Pourtant dès la page 5 (la troisième page de bande dessinée), il apparaît également une forme d'ironie dans les propos de l'enfant, involontaire de sa part, mais faite sciemment par l'auteur. Jean-Pierre évoque les animaux qu'il croise, et les dessins montrent la réalité prosaïque : les vaches sont frappées à la badine pour avancer, le chien est retenu par une chaîne pour éviter qu'il agresse tout ce qui passe, le chat est noyé dans le puits, les poules sont tuées et vidées, le lapin est éventré la tête en bas, les rats sont empoisonnés par un raticide, les canards ont la tête coupée et les perdrix sont abattues par les chasseurs. Si l'histoire est racontée du point de vue d'un enfant de 7 ans, la réalité n'est pas édulcorée pour autant. du coup, le lecteur comprend que l'auteur s'adresse bien aux adultes. Le lecteur qui a vécu dans les années 1970 ou dans un village rural retrouve tout de suite les petits détails de la vie quotidienne. Même si elles sont dessinées de manière épurées, les tenues vestimentaires font authentiques, à commencer par les patchs sur les genoux des pantalons et aux coudes des pullovers. le salon de la maison des Martin contient des chaises dont le modèle atteste de l'époque, ainsi que la forme de leur téléviseur, sans télécommande qui plus est. Lors du long dimanche d'après-midi, page 33, le circuit électrique de petites voitures rappellera bien des souvenirs à ceux qui y ont joué. Impossible aussi d'avoir oublié le papier tue-mouche qui apparaît dans une case muette de la page 66, ou les terribles Gauloises sans filtre de la page 77. Finalement, c'est bien volontiers que le lecteur se laisse emmener dans ce coin de France d'une autre époque, par un garçon gentil, avec une façon de penser et d'envisager de son âge, tout en étant dépourvu de niaiserie ou de condescendance. Jean-Pierre n'est pas parfait. Il n'hésite pas à essayer de tuer le chaton pour obéir à la consigne de la fermière et pour être à la hauteur de ce que fait son ami Cyril. Il est un bon élève, mais pas un élève modèle. Il mange une hostie piquée dans la réserve avant l'arrivée du curé, pour la messe. Il essaye de fumer. Il commet même une bêtise ayant des conséquences graves. Très rapidement, le lecteur se laisse également séduire par la capacité de l'auteur à le ramener dans l'enfance. Gréogry Mardon transcrit avec une rare sensibilité la manière dont les enfants rapprochent et associent des éléments hétéroclites, établissant un lien qui leur semble plus que logique, car il relève de l'évidence. Jean-Pierre ressent bien qu'avoir tué le chaton constitue un acte signifiant. La nuit même, son inconscient fait ressortir la dimension transgressive de l'acte au travers d'un rêve terrifiant. Lorsqu'il rentre de l'école à la nuit tombée, tous les sens du garçon sont aux aguets et il projette des fantasmagories sur ce qu'il ne peut appréhender clairement. Par exemple, il éprouve la sensation très réelle qu'il est capable de voir des gouttes de sang couler sur le front du Christ du calvaire, à partir des pointes de sa couronne d'épine transperçant la peau du front. Ces projections peuvent également revêtir une forme consciente, par exemple lorsqu'il se promène dans les champs et qu'il imagine que les vaches sont de dangereux minotaures, ou qu'un ver de terre dans une flaque d'eau peut être perçu comme le monstre du Loch Ness dans son lac. L'auteur utilise avec une rare pertinence cette spécificité des la bande dessinée qui permet d'établir ainsi des rapprochements entre ce qu'observe l'enfant et ce qu'il y projette, ce qu'il imagine. Au premier abord, le lecteur adulte peut ressentir une forme déception vis-à-vis de dessins un peu trop naïfs. Dans un premier temps, il constate rapidement que si les formes semblent simplifiées, la densité d'information dans chaque page s'avère élevée. Avec la page 3, il fait l'expérience de la maîtrise du média par Grégory Mardon quand les images donnent un autre sens au gentil texte sur les animaux présents dans le village. Avec la page 13, il découvre une autre facette du savoir-faire de l'auteur avec une planche de 12 cases de la même taille, dépourvue de texte, reconstituant avec une verve étonnante une journée en école primaire. 3 pages plus loin, il y a à nouveau 3 pages sans texte lorsque Jean-Pierre rentre chez lui de nuit, et le lecteur sent l'inquiétude monter en lui, au fur et à mesure que le garçon s'imagine des monstres et des horreurs tapies dans les ténèbres. le lecteur sourit en voyant une double page dessinée à la manière des comics de romance, occupant la moitié de la page 23. Il y a ainsi 21 pages dépourvues de texte et quelques autres avec uniquement un phylactère, ou un cartouche de texte. Grégory Mardon fait preuve d'encore plus de fluidité dans des pages muettes, en particulier les pages 52 et 66. Dans ces 2 pages il accole des vignettes de paysage ou de détail d'un décor, à nouveau sans texte, et dans la deuxième sans personnage, sauf dans la dernière case. La page 52 évoque l'arrivée du printemps au travers du temps changeant et les changements survenant dans les activités de tous les jours. La page 66 montre l'arrivée de l'été et de la chaleur. le lecteur ressent les sensations de Jean-Pierre observant chacun de ces détails, du vol d'hirondelles, au chien tirant la langue dans l'ombre de sa niche, en passant par le bourdonnement des insectes sous les frondaisons de la forêt. L'auteur fait passer au lecteur les sensations de cet été à la campagne, au travers d'impressions aussi fugaces que significatives. La dernière page est également muette et elle est d'une force peu commune dans sa couleur, dans les décors géométriques, et dans l'absence de personnages, donc de vie. Éventuellement, avec le recul donné par les années, le lecteur peut trouver que la narration ne transcrit pas la forme de vie très égocentrée des enfants et leur dépendance vis-à-vis des adultes. Mais ce n'est pas le propos de l'auteur, et cela ne diminue en rien la qualité de sa reconstitution de l'enfance, des impressions qui y sont associées et de l'acuité des enfants à percevoir ce qui se passe sous leurs yeux. En particulier, Jean-Pierre se montre des plus perspicaces pour comprendre le comportement de ses parents, et pour en percevoir le sens, en l'exprimant à sa manière, avec les éléments de langage à sa disposition en fonction de son expérience de vie à son âge. Grégory Mardon réussit un incroyable numéro d'équilibriste avec cette bande dessinée. Il ramène le lecteur à la vie de l'enfant, sans niaiserie ni sentimentalisme, en lui faisant percevoir la réalité comme Jean-Pierre, tout en lui montrant ce qui se passe de manière à ce qu'il puisse le comprendre avec ses yeux d'adulte. Dans un premier temps, les dessins semblent un peu trop naïfs et simplifiés pour un adulte, mais rapidement, leur charme opère au point que le lecteur se retrouve complètement immergé dans cette vie d'enfant insouciante, sans être dépourvue de drame. S'il souhaite y prêter attention, il se rend compte que de nombreuses pages racontent bien plus que l'histoire, faisant passer les émotions et les ressentis, avec une sensibilité d'une rare justesse.
Otto, l'homme réécrit
Illusion que de vouloir penser objectivement - Il s'agit d'une histoire complète, indépendante de tout autre, parue en 2016. Cet ouvrage est écrit et dessiné par Marc-Antoine Mathieu, également auteur complet de la série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, tome 1 : L'Origine. Le récit s'ouvre avec une citation de Baruch Spinoza, tirée du livre II de L'éthique : Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et qu'ils sont ignorants des causes par où ils sont déterminés. Puis une silhouette humaine couchée se découpe en noir sur fond blanc. L'auteur effectue un zoom de case en case : il s'agit d'un flashmob sur un lac gelé au-dessus du cercle polaire. Dans cette foule compacte, il reste une place vide, où il semble manquer un unique individu. L'histoire revient en arrière au Musée-miroir de Bilbao, alors qu'Otto Spiegel donne sa dernière représentation, réalise sa dernière performance. Il est pris d'un vertige, comme au bord du gouffre et il ne trouve comme issue qu'un seul geste, celui d'une rupture. de retour chez lui, il a la conviction que sa carrière d'artiste spécialisé dans la métaphysique du doute est terminée. Dans les jours qui suivent, Otto Spiegel apprend la mort de ses parents. Il se rend chez le notaire qui lui présente un cliché de ses parents dans l'accident de voiture, et il prend acte de leur legs : leur pavillon de banlieue. S'y étant rendu, il trouve une malle au grenier. L'ayant ouverte, il trouve des cahiers, des notes, des dessins, des documents photo, audio et vidéo qui retracent de manière exhaustive les 7 premières années de sa vie. Il vient d'hériter de lui-même. Il prend la décision de se retirer de la vie active, d'emménager dans un vaste loft en périphérie d'une ville reculée. Il choisit de consulter ces archives de sa vie à rebours, en commençant par le trois-cent soixante cinquième jour de sa septième année. Il se rend compte qu'il lui faut une journée pour parcourir les enregistrements décrivant une journée de sa vie. Même si le lecteur n'a jamais ouvert un ouvrage de Marc-Antoine Mathieu, il comprend qu'il va s'aventurer dans une expérience de lecture qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, cette bande dessinée se présente dans un format à l'italienne, avec 2 cases carrées par page, à l'exception de 13 pages sur 76. Ces 16 pages sont quand même construites sur une structure similaire : soit les 2 cases sont réunies en une seule, soit décomposées en 4 cases carrées. Ensuite, elle bénéficie d'un fourreau en carton pour la ranger. Enfin, le lecteur contemple l'illustration de la couverture, les ramifications d'un arbre qui forme une silhouette humaine. Tout le long de l'ouvrage, il va retrouver cette image des branchages d'un arbre, utilisée de différente manière. Il y a l'arbre sans feuillage dans le jardin de ses parents (page 27), les nervures d'une feuille qui s'apparente aux ramifications des branchages (page 46). Si le lecteur y prête attention il distingue également la silhouette minuscule d'un arbre sans feuille dans la fenêtre page 37. le lecteur comprend rapidement que l'auteur utilise des éléments visuels, pour créer des liens entre des séquences, sous-entendant l'existence d'une cause à effet, ou effectuant un rapprochement poétique. le lecteur accepte bien volontiers de participer à ce jeu des signifiants à détecter et à interpréter. Il peut s'agir d'une sculpture en forme de ruban de Möbius qui est présente sur le parvis du musée Guggenheim à Bilbao, aperçue à la page 11, revue en page 71. Il y a bien sûr la silhouette humaine composée au cours d'une flashmob, qui se retrouve à la fin, dans une forme d'épanadiplose visuelle. le lecteur est très content de lui quand il arrive à rapprocher les bris de verre occasionnés par le final de la dernière performance d'Otto Spiegel (page 15), et les bris de verre du pare-brise de la voiture accidentée de ses parents (page 23). Il y a bien sûr le dallage de l'entrée du pavillon des parents (page 24), qui apparaît comme un écho du dallage plus simple de la piscine privée de Spiegel (page 20), et qui se retrouve dans une forme onirique en page 43. Marc-Antoine Mathieu réalise des dessins très sobres, s'inscrivant dans une approche ligne claire. Il simplifie les contours des formes de plusieurs degrés, sans pour autant sacrifier à la densité d'informations visuelles. L'épure permet de conserver une lisibilité immédiate, même lorsque beaucoup d'éléments divers sont dessinés, par exemple quand Spiegel commence à étendre des fils entre les poteaux de soutènement de son loft et les murs et à y accrocher des photographies. Cet artiste joue également sur des similitudes formes pour rapprocher des éléments hétéroclites. le lecteur en a pris conscience avec les débris de verre, de taille et de provenance très différentes. Il le retrouve à plusieurs reprises, que ce soit un dessin gravé sur un tronc d'arbre qui se superpose au visage d'Otto, ou un code QR (code matriciel) dessiné dans une case juxtaposée à une autre représentant les murs d'un labyrinthe, laissant le lecteur constater la similarité entre ces 2 dessins. Ce n'est pas tout : Mathieu joue également avec les formes géométriques pour intégrer une dimension onirique. En page 20, le lecteur se rend compte que Mathieu déforme la réalité en jouant sur le dallage. En page 57, l'installation artistique causale que Spiegel a réalisée à partir des souvenirs contenus dans la malle se substitue à la forme de sa tête. Tout du long de l'ouvrage, le lecteur est à l'affût de ces éléments visuels signifiants qui prennent des formes très variées et parfois humoristiques, comme le reflet d'Otto dans la glace du hall d'entrée chez ses parents, qui semble couvert de toiles d'araignée (celles qui se trouvent sur le miroir). Le lecteur peut parfois se retrouver débordé par le potentiel de sens d'une image. En page 12, il est indiqué qu'Otto avait façonné une œuvre prolifique fascinante autour de ce que les spécialistes nommaient une métaphysique du double. Plusieurs de ses performances utilisaient un miroir, ou un jeu de miroir. Les souvenirs contenus dans la malle laissée par ses parents jouent également le rôle de miroir renvoyant une image très minutieuse de son passé. du coup, l'esprit du lecteur est en éveil pour repérer les éléments visuels qui s'apparentent eux aussi à des miroirs ou à des jeux de miroir. Ils sont nombreux, se répondant entre plusieurs séquences. le lecteur finit par se dire que le cadre du miroir (mis en évidence en page 41) s'apparente lui aussi à un symbole visuel récurrent, une limite qui contient la réflexion du miroir. du coup, par ricochet, les fenêtres s'opposent au miroir puisqu'elles ne renvoient pas d'image (même si elles s'inscrivent dans un cadre), encore qu'elles donnent à voir l'image de ce qui est de l'autre côté. le lecteur se rend vite compte qu'il ne lui est pas possible d'envisager tous les sens potentiels de chaque élément visuel. À l'instar de ce qu'ont fait Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen, Marc-Antoine Mathieu fait exprès de densifier les mailles du réseau en ajoutant des signes visuels ou textuels. En entrant dans le bureau du notaire (page 22), Otto Spiegel remarque une immense peinture : il s'agit de Tezcatlipoca, le dieu aztèque de la mémoire. Or la mémoire est l'épine dorsale du récit. Au cours du récit, il intègre d'autres références culturelles de nature très diverse : le ruban de Möbius (une surface avec une seule face et un seul côté), les attracteurs étranges (un système dynamique différentiel, prenant la forme d'une structure fractale) conçu par le météorologue Edward Lorenz, le galet de Makapansgat (un galet de 260 grammes en jaspérite rouge-brune portant des marques naturelles d'usure et d'ébréchure qui le font ressembler à d'un visage humain rudimentaire). Il ne s'agit aucunement d'étoffer un récit superficiel avec des citations piochées sur internet, mais d'expliciter les sources de certaines séquences, en toute transparence. L'auteur laisse le lecteur libre de ses envies. Soit il connaît déjà ces références culturelles et il peut en confronter sa compréhension à l'usage qu'en fait Marc-Antoine Mathieu. Soit il ne les connaît pas, et il peut se contenter de ce qui est dit dans l'ouvrage, ou aller consolider sa culture dans une encyclopédie. Outre ces références clairement identifiées, l'auteur surprend le lecteur par son inventivité, comme la taille de l'enregistrement de 7 ans de la vie d'un individu (8 pétaoctets, soit 8 millions de milliard d'octets), le GEIPS (groupe d'études internationales de la psychologie du soi), la codification d'un individu sous la forme d'un code QR, les 2.828 images qui retracent l'évolution du visage d'Otto Spiegel depuis sa naissance jusqu'à ses 7 ans. Sous des dehors épurés, des textes concis, il s'agit en fait d'une lecture très dense. Sous un aspect très rigide (cases carrées au rythme de 2 par pages, courts textes sous les cases), le récit regorge de trouvailles et d'innovations, y compris des variations sur ce canevas, que ce soit des cases réunies ou subdivisées, ou des phylactères en page 60 & 61, ou encore des cases muettes dépourvues de texte. Le lecteur s'immerge donc avec facilité dans la crise existentielle de cet artiste, ce créateur pour qui ses propres œuvres sont devenues muettes, dépourvues de sens, vides de sens même. Marc-Antoine Mathieu a imaginé un dispositif par lequel il est donné au créateur de regarder ses années de développement en tant qu'individu, les 7 premières, celles dont on dit qu'elles comptent le plus. le créateur va pouvoir voir au-delà des illusions, déjouer les jeux de miroir, retrouver la myriade de détails qui composent le quotidien, visualiser le temps, cette invention qui a tout mis en séquences et en logique. Il va découvrir comment il s'est formé en tant qu'individu, découvrir une partie des sources de ses inspirations, de ses questionnements au travers de ses performances. Il effectue l'expérience que plus il en connaît sur lui-même, plus il est déterminé par cette connaissance, plus il est libre également. L'auteur joue à plusieurs reprises sur ce paradoxe qui veut que les positions extrêmes d'une situation finissent par se rejoindre. Au travers de cette histoire, il questionne la liberté de l'individu, la possibilité d'un déterminisme absolu. Il a choisi de se focaliser sur Otto Spiegel, à l'exclusion des autres individus qu'il a pu côtoyer. Ce récit est entièrement égocentriste, sans ouverture sur un autre personnage qu'Otto. Il faut attendre la fin du récit pour que se produise cette ouverture, sous une autre forme que celle attendue. Avec ce récit, Marc-Antoine Mathieu prouve une fois encore sa maîtrise des outils de la bande dessinée, entremêlant le fond et la forme d'une manière formidable, les textes ne pouvant pas se comprendre sans les dessins, et réciproquement. Il emmène le lecteur dans un questionnement philosophique, tout en douceur, avec des dessins simples et claires des textes concis faciles à lire. Pourtant le lecteur se rend vite compte qu'il s'agit d'une narration de haute volée, les éléments visuels se répondant de manière vertigineuse, amenant le lecteur à s'interroger sur ce qui est signifiant, sur ce qui appartient au domaine des signes. Il suit le questionnement rigoureux de l'auteur sur le déterminisme, comme annoncé par la citation de Baruch Spinoza qui ouvre le récit.
L'Île aux remords
Regarde autrement. - Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1914, tome 1 : Rouge Tahiti (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016). Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls. Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. de fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser. Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par L Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père. D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal. Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine. Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes. Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture. Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent. Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique. Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.
Betty Boob
La beauté est dans l’œil de celui qui la contemple. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ?, Tome 1 : Celle qui ne voulait pas d'enfant dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas, tome 2 : Tout l'or de Paris sur un scénario d'Olivier Bocquet. Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin. Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche. Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. de ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain. L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail. C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes. Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups , ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton. Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion. Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique. La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée. En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable cérémonie d'enterrement. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.
Idéal Standard
Les attentes - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, publié en 2017. Cette bande dessinée a été écrite et dessinée par Aude Picault, également auteure de plusieurs autres ouvrages comme La comtesse, Parenthèse Patagone ou encore Moi Je, Intégrale : Moi je In Extenso. Il s'agit d'une bande dessinée de 147 pages, essentiellement du noir & blanc, avec quelques surfaces habillées de bleu ou de 2 teintes de jaune, et quelques touches de rose. Comme tous les matins, Claire se prépare pour aller au travail, elle est infirmière dans un service de néonatalogie. Elle applique de la crème sur son visage, se sèche les cheveux, met du déodorant, recourbe ses cils, et s'habille. Arrivée au boulot, elle papote avec sa collègue au sujet de son rendez-vous du soir. Après une soirée sympathique et une partie de jambe en l'air, elle se met à rêvasser sur la possibilité de se mettre en couple. L'au revoir matinal assez frais lui fait comprendre que ce n'est pas encore le bon. Elle a des aventures avec d'autres hommes, mais aucune qui ne dépasse les 3 mois. Elle se retrouve souvent seule dans son petit appartement parisien. Quelques temps plus tard, une autre collègue lui raconte qu'elle a acheté un appartement avec son copain. Lors d'une visite chez la gynécologue, cette dernière lui montre où Claire en est sur la courbe de fécondité en fonction de l'âge. En train de marcher sur le trottoir, elle s'imagine retrouver son mari en train de pousser la poussette, après avoir acheté un cadeau pour sa mère. Elle est bientôt klaxonnée par sa propre mère et monte dans sa voiture. Sa mère lui demande où elle en est de sa vie amoureuse, et Claire explique à nouveau qu'elle n'a pas trouvé chaussure à son pied. Plus tard, malgré un coup de déprime, elle accepte de rejoindre des copines à une soirée dans un bar, et l'une d'elles lui présente Franck dont elle décline les avances. Franck la recontacte à plusieurs reprises les jours suivants, et elle finit par se laisser tenter pour entamer une nouvelle relation, une alternative à une soupe de cresson de plus. Le lecteur a l’œil attiré par le jaune de la couverture franc, sans être trop vif, ainsi que le visage agréable de la jeune femme, souriante, sans être une caricature de mannequin, sans hypersexualisation. En feuilletant cette histoire, il constate que l'histoire repose essentiellement sur des discussions entre les personnages, mais que l'auteure a pris soin de préserver la dimension visuelle propre au média qu'est la bande dessinée, avec quelques dessins en pleine page attestant des mois qui passent, avec des pages composées de cases dépourvues de texte, laissant les images raconter l'histoire. Il observe aussi des changements de lieu assez régulier. À l'évidence, il s'agit d'une tranche de vie, mais avec un côté visuel, sans être spectaculaire pour autant. L'utilisation d'une couleur particulière (majoritairement le jaune) permet d'introduire un peu de variété visuelle, mais l'auteure ne s'en sert pas comme d'une béquille narrative pour masquer des scènes trop statiques, pour introduire artificiellement plus de changement. Elle s'en sert plus pour faire ressortir un élément, pour donner une indication sur la luminosité d'une partie de la case, ou pour augmenter le contraste entre 2 plans du dessin. Cela donne aussi une identité graphique au récit, sans pour autant l'écraser. Aude Picault a choisi un registre graphique descriptif, avec des dessins comportant un bon niveau d'informations visuelles, mais des formes simplifiées. Ainsi les visages des personnages disposent de quelques traits pour figurer les cheveux, les yeux sont souvent représentés par un simple point et les sourcils d'un unique trait. Les silhouettes sont détourées rapidement, sans essayer de rendre compte des plis ou des textures de la peau ou des tissus des vêtements. Il en découle une apparence de légèreté des dessins, et une rapidité de lecture. Pour autant les dessins apportent de nombreuses informations, à commencer par les lieux : appartement, service de néonatalogie, bureau de travail, rue parisienne. L'artiste prend soin de différencier chaque intérieur d'appartement, par l'agencement des pièces, le mobilier. le lecteur se rend compte que la représentation simplifiée des visages permet d'en augmenter l'expressivité, rendant bien compte de l'état d'esprit de chaque protagoniste, de son ressenti du moment. Les postures des personnages s'avèrent parlantes également, transcrivant le langage corporel. Le choix de dessins simplifiant les formes permet à l'auteure de représenter tous les aspects de la vie De Claire, sans jamais tomber dans le graveleux, sans donner au lecteur l'impression d'être un voyeur. Ainsi lors des relations sexuelles, elle n'hésite pas à représenter son personnage dévêtu, et même les différentes positions de l'acte (page 10 & 11) avec des partenaires différents. À nouveau le lecteur s'attache plus au ressenti De Claire qu'à ses performances ou son degré de souplesse. Ces 2 pages sont dépourvues de texte, ainsi qu'une vingtaine d'autres. Ces passages permettent de mieux apprécier la capacité de l'auteure à raconter une histoire uniquement en image. Par exemple, la page 122 est dépourvue de phylactère, et le lecteur observe Claire alors qu'elle prend connaissance des résultats du test de grossesse qu'elle vient de réaliser aux toilettes. L'expressivité des dessins fait des merveilles, et la séquence est d'autant plus prenante que l'absence de mots invite le lecteur à être plus participatif dans sa lecture, à identifier les émotions et les ressentis et à se projeter dans la situation De Claire. La lecture est rendue encore plus fluide par l'absence de bordure de case, et par l'emploi très discret et très limité de petits signes symboliques tels que de minuscules éclairs dans les yeux. La simplification des dessins et de la représentation des personnages a également pour effet de faciliter la projection du lecteur sur les protagonistes, essentiellement sur Claire, le récit en faisant le personnage principal qui apparaît dans toutes les scènes sauf 2 ou 3. Elle a aussi pour effet de dédramatiser la narration, dans la mesure où même lorsque Claire pleure, elle n'en porte les marques visuelles que le temps des cases montrant ses larmes. Pour autant, l'apparente simplicité de la narration visuelle n'est pas synonyme de simplisme. Certes, à la découverte du résumé, le lecteur se dit qu'il s'agit finalement d'une histoire très banale, celle d'une femme ayant dépassé les 30 ans et cherchant à se caser pour fonder une famille. Effectivement, il s'agit bien du but avoué De Claire, la sympathie du lecteur lui est entièrement acquise du fait de son visage souriant et de sa gentillesse. Effectivement, le récit passe par les situations attendues : la mère De Claire qui lui demande pourquoi elle n'arrive pas à rester en couple, les hommes qui rompent au bout de quelques semaines (et surtout avant 3 mois) pour éviter de s'engager, les copines qui se mettent en couple et qui ont des enfants, jusqu'à la remarque de la gynécologue adressée à Claire, sur le fait qu'elle est sur la pente descendante de la courbe de fécondité (page 20), Claire qui décide de ne plus sortir pour éviter de se faire rembarrer et même des remarques misogynes masculines. Le lecteur s'attend même à ce que l'auteure mette en parallèle ou en opposition les relations affectives vouées à l'échec De Claire, et son implication totale à s'occuper de prématurés. Mais, en fait, Aude Picoult raconte son histoire d'une manière plus personnelle, par petites touches délicates. le lecteur peut très bien s'en tenir à accompagner Claire le temps de ces 120 pages, pour observer et compatir devant ses petits soucis (et un ou deux plus gros), tout en se disant qu'elle mérite amplement de trouver une relation épanouissante. Il peut aussi être sensible aux petites remarques, aux petites blessures du quotidien qui font d'autant plus mal qu'elles n'ont rien d'intentionnelles de la part de ceux qui en sont à l'origine. Effectivement les copines et les collègues De Claire lui parlent de leur vie, de la progression de leur couple, de leur grossesse, parce qu'il s'agit de leur quotidien. C'est l'accumulation de ces conversations à bâton rompu qui finit par peser sur Claire, par faire ressortir que sa vie ne se déroule pas selon le schéma normal de celles des femmes de sa tranche d'âge. Effectivement, Franck accueille Claire bien gentiment dans son appartement, et il semble un peu oublieux de quelques détails, mais sans penser à mal. Finalement il accepte à contre cœur qu'elle ne souhaite pas pratiquer la sodomie, mais sans que cela ne se transforme en rancoeur. Effectivement il lui promet un voyage en Toscane qui se transforme en séjour dans la maison de vacances de ses parents, en leur présence, mais sans volonté de se montrer pingre, encore moins méchant. À nouveau c'est l'accumulation de petits détails qui finit par montrer que le degré d'implication de son compagnon dans leur vie de couple n'est pas à la hauteur de celui De Claire. Il n'est pas foncièrement méchant, il est juste satisfait de la présence De Claire dans sa vie, sans rechercher plus. Dans le même temps, il procure à Claire une grande partie de ce qu'elle attendait : une vie de couple dans le même appartement, des fêtes de Noël en famille, des vacances ensemble, etc. C'est tout l'art de l'auteure que de faire ressentir l'intense déception De Claire quand elle comprend que ce n'est pas Franck qui a choisi et acheté son cadeau de Noël, mais la mère de Franck. Avant même que ne se pose la question de la grossesse, Aude Picault pose la celle qui est centrale dans un couple : il faut faire des concessions, mais jusqu'où ? Lors de la lecture, il est également possible de regarder chaque scène sous l'angle de vue sous-entendu par le titre. L'idéal standard renvoie au fait que la société fait peser sur chaque individu des attentes implicites, à l'aune de valeurs tacites. Chaque petite remarque de l'entourage De Claire s'apparente au constat d'un décalage minime par rapport à cet idéal implicite. Sans que son entourage ne le fasse de manière consciente, il renvoie à Claire des signaux de sa différence. L'accumulation de ces petits détails agit sur la représentation qu'elle peut se faire d'elle-même, la poussant à les interpréter comme autant de preuves d'un échec global. Elle se sent en situation d'échec, incapable d'accéder à cet idéal standard que promeut sournoisement la société. L'intelligence narrative du récit est d'acculer le personnage à ce constat par petites touches, générant un malaise sourd, sans jamais donner l'impression d'attentes sociales contraignantes. Finalement cette incapacité à se conformer à l'idéal standard ne peut qu'être intrinsèque à Claire, une sorte de malfaçon impossible à compenser, la rendant impropre à combler les attentes des personnes composant son entourage, alors que ses copines progressent sur la bonne voie. Ce ressenti pèse sur Claire au point qu'elle perde confiance en elle, y compris dans le domaine professionnel, pourtant détaché de la sphère privée, dans une scène déstabilisante (page 131-132) malgré sa douceur. Effectivement, Claire n'est pas tombée sur le meilleur des hommes. Franck porte en lui un relent inconscient de misogynie passive, se conduisant de comme si la place des femmes est aux tâches ménagères, ainsi qu'une forme bénigne d'immaturité qui se traduit par un manque d'attention au besoin de sa compagne, une forme d'inertie qui se traduit par un manque de participation à construire un couple. Il rit de bon cœur aux propos phallocrates de son copain au boulot. de son côté, Claire n'est pas toujours tendre vis-à-vis des femmes qui se maquillent comme des camions pour se conformer aux canons de la mode. Elle prend bien conscience de l'aliénation que constitue le fait d'élever de jeunes enfants, nécessitant une implication de tous les instants. Elle juge de manière sévère le couple formé par les parents de Franck, qui vivent une relation pragmatique, dépourvue d'affection romantique. Elle est en butte au comportement de sa mère qui déplore que sa fille n'arrive pas à se caser, mais qui lui déclare aussi que si c'était à refaire, elle n'épouserait en aucun cas son mari. Cette remarque honnête a pour conséquence de tirer un trait sur l'existence de sa fille, sans une arrière-pensée. Le lecteur se plonge avec plaisir dans cette histoire très facile à lire, procurant le plaisir d'une relation agréable avec une jeune femme sans problème. Il apprécie les dessins épurés et pourtant consistants. Il regarde Claire se heurter en douceur aux attentes implicites de la société, sous la forme de remarques anodines et innocentes, et sous la forme de l'évolution de la vie de ses copines. Il la regarde se heurter aux exigences implicites de la société, la contraignant à adopter des comportements pour se conformer à ces attentes. L'empathie fonctionne à plein pour cette sympathique personne dont la vie refuse de suivre le chemin tout tracé.
Little Tulip
Résilience - Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre. Il est paru initialement en 2014, écrit par Jérôme Charyn, dessinés et mis en couleurs par François Boucq, avec l'aide d'Alexandre Boucq pour les couleurs. Ils ont déjà collaboré ensemble pour les albums La femme du magicien (1986), Bouche du Diable (1990), du ventre de la bête New York (1994). En 1970, dans un quartier populaire de New York, Paul est en train de se tatouer un motif sur la poitrine dans son échoppe de tatoueur. Il est interrompu par l'arrivée de la jeune adolescente Azami à qui il refuse de montrer ses tatouages. Il est appelé par le commissaire de police du quartier. Il laisse la boutique à Azami et se rend au commissariat pour dresser un portrait-robot à partir des indications de la victime d'une agression. le monsieur est saisi par la ressemblance du portrait. Puis Paul se rend dans un musée pour admirer quelques tableaux, Il s'installe ensuite à l'ombre d'un arbre dans un jardin public pour réaliser quelques dessins. Il est interrompu par 3 loubards qui veulent le dépouiller. Ils s'en tirent avec de graves blessures. Allongé dans son lit, Paul se souvient de son enfance. Ses parents avaient quitté Manhattan alors qu'il n'avait que 6 ans pour aller s'installer à Moscou. Déjà doué en dessin, il rêvait de pouvoir étudier le décor de cinéma, sous la tutelle de Sergei Eisenstein (1898-1948). Mais un jour la police a fait irruption dans leur appartement, et ils ont été déportés pour avoir été accusés d'espionnage. Après un voyage de 2 mois transportés dans des wagons à bestiaux avec d'autres prisonniers, ils se sont retrouvés dans les camps de Magadan, la capitale de Kolyma en Sibérie. Paul a été séparé de ses parents, et s'est retrouvé avec les autres enfants du camp. Ses dons de dessinateur l'ont amené à représenter des motifs au pastel sur ses camarades, singeant les vrais tatouages des adultes. Ce récit complet commence par Pavel en train de se tatouer, puis passe à une histoire de meurtres en série. Il établit ensuite la dangerosité de Pavel, pour se lancer enfin dans ses souvenirs en camp de travail forcé. le lecteur peut être un peu impressionné à priori par le fait que cette bande dessinée soit publié dans le label prestigieux Signé du Lombard, et par une structure qui entremêle plusieurs fils narratifs. Il se rend rapidement compte qu'il peut apprécier le récit au premier degré pour l'enquête. Il se prend au jeu de l'intrigue, à la fois pour découvrir qui commet les meurtres, mais aussi pour découvrir les années de formation de Pavel et la manière dont il a pu survivre à un environnement aussi impitoyable que celui du camp de travail. En outre, le scénariste développe son récit sur la base d'un contexte historique clairement identifié, au début des années 1950, qui n'est pas un simple décor, mais un environnement qui façonne les individus qui s'y trouvent. Il ajoute une poignée de références comme la mort de Staline (le 05/03/1953), ou la mention du film Alexandre Nevski (1938) de Sergei Eisenstein. Pour cette dimension historique, le récit bénéficie des compétences de François Boucq. Dès la première page, le lecteur est épaté par la qualité de la reconstitution du New York des années 1970, où des petits détails tels que les tenues vestimentaires ou les accessoires permettent de voir de quelle décennie il s'agit. La qualité de la reconstitution historique s'avère tout aussi exceptionnelle pour les séquences se déroulant dans les années 1950, en URSS. le lecteur reconnait quelques éléments qu'il sait être authentiques et il accorde alors sa confiance au dessinateur pour le reste. Ainsi assuré de la qualité historique, il prend plaisir à observer les autres éléments qui ne lui sont pas forcément familiers, tels que le modèle de locomotive, la façon de transporter les prisonniers pour les amener sur le pont du navire les attendant à la ville portuaire de Varino, les barbelés de l'enceinte du camp de travail forcé, les baraquements du camp, l'aménagement façon yourte du quartier du Comte, etc. Il revient avec plaisir dans les années 1970, dans les rues de ce quartier populaire de New York, avec le métro aérien et les piliers métalliques de soutènement, les toits de New York, les escaliers de secours à l'extérieur des immeubles, etc. Il se rend compte que les cases comprennent énormément d'informations visuelles et qu'en même temps elles ne sont pas lourdes, l'artiste ayant trouvé un mode de rendu descriptif, avec des traits qui semblent réalisés rapidement, tout en conservant une justesse épatante. C'est d'ailleurs une caractéristique de la narration de ce récit que de reposer énormément sur les images, avec un volume de texte maîtrisé. le scénariste a pensé son récit de manière visuelle, à commencer par les éléments d'action. François Boucq se retrouve à représenter la violence des combats, la sexualité des personnages et parfois les 2 entremêlées. La première explosion de violence se produit quand le groupe de 3 voyous s'en prennent à Pavel dans le parc. Les dessins restent dans une veine réaliste et transcrivent toute la brutalité efficace de Pavel. Il n'y a pas de postures esthétiques ou de semonces, juste des réactions rapides et définitives. François Boucq ne transforme pas la violence en un spectacle esthétique, encore moins en un ballet sophistiqué d'une grande beauté plastique. Il reste à un niveau factuel, rendant compte de la rapidité des réactions et de la douleur générée par les blessures. Les coups ont des conséquences. Il aborde les actes sexuels de la même manière. Il ne souhaite n'y introduire ni une fibre romantique, ni une dimension voyeuriste. À nouveau, il ne s'agit pas d'un spectacle. Il sait conserver tout l'aspect bestial des rapports charnels. Ce choix graphique transcrit l'horreur des viols et le caractère transgressif de certaines relations. Lors de la traversée maritime, des criminels endurcis descendent dans l'entrepont où sont parqués les prisonniers et se mettent à violer systématiquement les femmes. Les dessins ne deviennent pas hypocrites, mais ils montrent l'horreur de ces agressions, sans complaisance, sans un soupçon d'érotisme, scène pourtant difficile à réussir. Quand Pavel, encore enfant, doit satisfaire les besoins sexuels d'une garde, à nouveau les dessins montrent la perversion, sans dépourvue de toute possibilité d'excitation. Boucq sait également allier l'horreur à la poésie macabre, avec ce cadavre de femme pris dans la glace. Les 2 auteurs racontent leur récit de manière adulte, montrant la réalité de la violence sans la transformer en spectacle. Il s'agit de décrire un état de société dégénéré, revenu à la loi du plus fort. Chaque niveau fait partie d'un système duquel il participe. Bien sûr, dès la découverte du camp de travail, le lecteur comprend que les meurtres commis à New York en 1970 ont un lien direct avec le passé de Pavel. En fait, le mystère relatif au coupable passe rapidement au second plan, derrière l'histoire personnelle de Pavel. La description de la société des camps constitue à la fois un témoignage historique, et à la fois un constat de la rapidité avec laquelle une société peut revenir en arrière, à un état antérieur dans lequel les plus faibles sont la proie de l'avidité des plus forts, à commencer par les femmes et les enfants, premières victimes. le lecteur constate que dans ces séquences, les auteurs savent toujours inclure une attitude personnelle d'un des principaux personnages, par exemple quand Pavel perd son cahier de dessins alors que les prisonniers sont groupés dans un filet pour être déposés sur le pont du navire. Lorsqu'il découvre la résolution de l'intrigue, et plus particulièrement la manière dont le tueur est série est appréhendé, le lecteur se retrouve décontenancé et il est en droit d'estimer que les auteurs se sont montrés un peu désinvolte dans leur résolution. À l'évidence, ce n'est pas ce que le lecteur attendait, et ce n'est pas ce que la scène du parc promettait. Il revient d'ailleurs au début du récit pour s'en assurer et remarque qu'il y avait d'autres scènes avant, à commencer par celle où Pavel se tatoue lui-même et celle où il dessine un portrait-robot. À plusieurs reprises, les auteurs évoquent sa capacité à dessiner, à représenter avec justesse des choses qui ne sont le plus souvent que perçues de manière inconsciente. le père de Pavel dit que quand il dessine, il tente de saisir l'esprit qui se trouve dans les formes qui nous entourent. C'est l'esprit qui crée les formes et, comme un miroir, les formes renvoient son image. Dans un premier temps, le lecteur peut se contenter de ne voir dans ses capacités à dessiner qu'une compétence qui permet à Pavel de se faire une place un peu particulière au sein du camp de travail. Mais les auteurs reviennent à plusieurs reprises sur ce don, faisant dire à Andreï (le maître tatoueur) que l'art libère l'esprit. le lecteur se souvient alors qu'au début du récit (page 11) Pavel se considère comme une bête féroce, mais dans le même temps il vit une vie apaisée dans les années 1970. le lecteur peut alors y voir un credo sur le pouvoir de transformation de l'art, ainsi qu'une mise en avant de ce qui a permis à Pavel de résister au camp, le moteur de sa résilience. de ce point de vue, le dénouement fait sens, ainsi que la dernière phrase : Mes rêves avaient trouvé une complice. La fin peut être envisagé sous un aspect métaphorique, et elle complète une figure d'épanadiplose, avec Pavel se tatouant lui-même au début pour se transformer. I est également possible de la considérer sous un angle systémique, quand Andreï indique que celui qui ne sait pas voir ne mérite que le monde qui lui a été dicté. Un peu intimidé, le lecteur se plonge dans cette lecture l'attention en éveil pour être sûr de repérer les éléments faisant sens. Rapidement, il se laisse emporter par l'histoire, en appréciant la narration adulte qui évite les écueils voyeuristes, pris par le suspense. Décontenancé par la fin, il se rend compte que le récit reste avec lui après avoir refermé la bande dessinée, et qu'il en observe d'autres facettes moins immédiatement perceptibles à la lecture.