Digne héritière de Shéhérazade
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Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006.
Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution.
Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires.
Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel.
Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables).
Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables.
Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Récit participatif
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Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue.
Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour.
Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée.
Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit.
L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville.
Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second.
Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie.
Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux.
Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.
La vengeance est un plat qui se mange sanglant.
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Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir.
C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle.
Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes.
Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques.
Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance.
Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture.
Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs.
On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge.
Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir.
Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite.
Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles.
Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant.
Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.
Cette lecture m'a vraiment touché au cœur. Pourtant j'étais prévenu. Outre le très bel avis de Ro, j'ai commencé par lire le roman que m'a conseillé ma libraire au moment de l'achat de la BD. Cela m'a permis de m'imprégner de la pensée et de la belle langue de Gael Faye. J'ai été immédiatement envoûté par ma lecture et je conseille aux futurs lecteurs de commencer par le roman.
J'ai ensuite visionné le film d'Eric Barbier qui m'a beaucoup plu par sa maîtrise du jeu des enfants et la réalité de la vie expatriée en Afrique. Toutefois j'ai moins senti cette montée de la dramaturgie programmée.
Il me restait la série à découvrir avec pas mal de points d'interrogations : Pourquoi avoir choisi Sowa comme scénariste ? Comment Savoia allait pouvoir traduire visuellement l'indicible de certaines scènes du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quelles allaient être les libertés du scénario par rapport à l'œuvre originale ?
Il faut bien dire que mes craintes se sont évanouies dès les premières planches. J'ai immédiatement été séduit par le graphisme de Savoia. À la lecture des premiers cadres, je me suis tout de suite retrouvé à Bujumbura. Je suis persuadé que les auteurs ont fait le voyage pour pouvoir traduire les paysages et l'organisation de la cité d'une façon aussi crédible.
C'était d'ailleurs une exigence de Faye pour le film et je pense qu'il a demandé la même chose pour la BD. Savoia nous charme instantanément par la beauté des paysages, des manguiers ou des rives du lac Kivu ou Tanganyika. Une "Fantaisie des dieux" comme le rappelle le journaliste Saint-Exupéry grande voix de ces évènements.
A la lecture de cette première partie, je comprends comme une évidence le choix de Marzena Sowa.
L'autrice polonaise est une experte des récits mettant en scène les enfants. Elle est donc l'une des scénaristes les plus légitimes pour mettre en scène la pensée de Faye dans ce récit à hauteur d'enfants de douze ans. Ensuite j'admire le travail de découpage effectué sur le texte de Faye. C'est pratiquement mot pour mot le texte du roman spécialement dans la voix off mais aussi dans de nombreux dialogues. La découpe du texte original et son utilisation dans la série permet de construire un ensemble très cohérent, fluide et surtout qui introduit la montée de la tension dramatique au fil du récit.
Tension qui s'exprime par les désaccords du couple (petite histoire) pour atteindre son paroxysme dans la haine criminelle des Hutu contre les Tutsi. Haine dans laquelle le jeune Gaby va être entraîner presque malgré lui par un effet boomerang. C'est un des point forts (qui n'en manque pas) du roman et de la BD de Faye de nous faire réfléchir sur notre possible position de bourreau. "Je peux être une victime mais pourvu que je ne devienne jamais un bourreau" disait Jacques Attali dans une interview.
Le scénario respecte scrupuleusement le roman à deux épisodes près (la bicyclette et l'anniversaire) en plus de la modification du groupe d'enfants (de 5 à 3). Mais ces modifications, sauf peut-être l'anniversaire, ne changent pas l'esprit de l'histoire et sa compréhension.
Cette vision interne du génocide des Tutsis au Rwanda et les affrontements ou massacres au Burundi et au Rwanda est rare. C'est un vrai témoignage qui sert le devoir de mémoire. Comme pour la Shoah, il a fallu du temps pour vaincre le silence de l'indicible. Tout n'a pas encore été dit mais un récit comme celui de Gael Faye est un vrai trésor pour la paix et le futur.
Enfin je termine par le formidable graphisme de Savoia. J'ai déjà exprimé mon admiration pour ses extérieurs et l'ambiance proposés. Son dessin est précis, dynamique et terriblement expressif dans la douleur et la souffrance. Il restait à traduire en image le génocide sans tomber dans le voyeurisme morbide et en respectant le souvenir des victimes.
Sylvain propose deux passages. Un passage extérieur (p 85-87) comme une vision d'information en couleur coincée entre "les résultats sportifs et les cours de la bourse". Cette vision est horrible mais elle s'évacue par différents moyens comme les livres de madame Economopoulos pour Gaby. Enfin la vision vécue, celle du récit d'Yvonne, celle qui vous transforme définitivement (p95-97), sans couleur, vision de cauchemar dans laquelle vous risquez de sombrer. Cette vision ne passe pas aux infos mais détruit aussi surement que la machette des assassins.
J'attendais ce passage si difficile à mettre en images. Eric Barbier dans son film a contourné la difficulté avec un récit très émouvant de la grand-mère. Ici Savoia respecte le récit original avec beaucoup de délicatesse et d'émotion. Il est impossible de rester de marbre sur ces deux pages qui en disent plus long que tous les discours de certains hommes politiques ou responsables de l'Elysée à l'époque.
Faye ne s'attarde pas sur le côté politique des responsabilités, c'est l'affaire des juges ou des journalistes. Son monde est celui de l'enfance qui ne comprend pas avec son cerveau mais qui agit avec son cœur. Ce faisant c'est notre cœur qu'il touche.
Cette série touche juste dans tous les domaines. Malgré ma connaissance récente du roman j'ai ressenti une très forte émotion à relire ce très beau texte bien mis en valeur et soutenu par de si belles planches.
Une lecture plus que conseillée mais lisez le roman aussi (la lecture est rapide).
C'est si fragile et si fort une vie.
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Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité.
Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe.
Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d’œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993 à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010.
Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens.
Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en-dessous.
Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée.
Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes.
Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout.
Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.
Cela faisait plus de trois mois que je n’avais pas posté un avis.
Non pas que je n’ai pas lu de bandes dessinées, mais plutôt que mes lectures ne m’avaient pas assez enthousiasmé pour prendre le temps d’en rédiger un.
Et la pour le coup, après avoir dévoré cet album, je n’avais qu’une hâte, partager le plaisir que j’ai eu à le lire en espérant transmettre ce plaisir à d’autre.
Dorison au scénario, pour moi c’est gage de confiance, il faut dire que c’est un auteur prolifique et il suffit de regarder sa fiche auteur pour voir le grand nombre de séries de grandes qualités qu’il a produite.
Le scénario d’ailleurs, il ce passe dans l’après guerre, nous découvrons Ulysse, jeune homme d’une bonne famille, devant passer son bac et partie dans une demeure à la campagne avec sa mère pleine de trouble alimentaire pour réviser et devoir un jour reprendre l’entreprise familiale (ce qu’il ne souhaite pas du tout), pendant que son père reste à Paris pour régler des problèmes et procès autour d’accusations de collaboration durant le seconde guerre mondiale.
Et Ulysse va rencontrer Cyrano, vieux cuisinier déçu et déchu, replié sur lui même.
Naît alors une belle amitié, et la transmission d’une passion, la cuisine.
Ce qui changera les deux personnages incontestablement, les poussant l’un comme l’autre à ce surpasser et à aller au delà d’eux même.
C’est magnifiquement bien écrit, la lecture est fluide, on vit avec délectation les temps passés en cuisine, leurs échanges, leurs passions, la transmission du savoir.
Le découpage est parfaitement réussi, je n’y ai pas vu de fausses notes.
Le dessin de Servain commençait à remonter dans ma mémoire. J’en était resté à Le Traque Mémoire et à L'Esprit de Warren.
Il a clairement évolué depuis toutes ces années. Et il s’occupe des couleurs en plus apparemment maintenant d’après la fiche album.
Le dessin comme les couleurs sont vraiment beaux, adaptés au scénario. Je me suis perdu dans ses planches mais dans le bon sens du terme, j’ai pris mon temps d’admirer, de contempler, de me laisser bercer par l’ambiance.
Je me lançais dans un gros album de plus de 170 pages, pensant le lire en deux fois, mais le plaisir était tel que je l’ai lu entièrement, et l’enthousiasme tel que je me retrouve à deux heures du matin à écrire un avis juste après avoir fini ma lecture.
C’est sans hésiter l’album qui m’a le plus plu jusqu’à présent en 2024.
C’est poétique, émouvant, touchant.
Un très belle ouvrage, tant dans le contenu que pour le contenant comme l’a fait remarquer Mac Arthur.
Casterman a fait un beau travail d’édition.
Un conseil, ne passez pas à côté de cet album!! Ça serait dommage.
Note réel 4,5
Très franchement, on est pas passé loin du 5* à mon gout. Et c'est probablement dû au fait que j'ai lu cette série bien plus tard que d'autres. Parce que cette série est parfaitement dans l'air du temps, c'est le moins qu'on puisse dire !
Les huit tomes s'engloutissent en un rien de temps et j'ai été tenu en haleine pendant les trois jours que m'ont pris ma lecture (parce que j'ai voulu l'étaler dans le temps et ne pas faire mon gros gourmand). Et en même temps, une fois l'histoire finie, je me suis retrouvé assez mal à l'aise. Cette BD n'est clairement pas optimiste et joyeuse, bien loin de ce que le ton du premier volume laissait présager. Et si la fin semble tendre vers l'optimisme, je trouve qu'elle donne plus une impression de tristesse et de résignation que de joie apaisée. Une fin dans le ton du récit, tout simplement.
Parce que ce récit est noir, oh que oui ! Le genre noir charbon que tu te demandes si tu peux pas chauffer avec. L'optimisme du début ne m'a jamais vraiment quitté, j'ai gardé pendant longtemps la petite flamme de l'espoir en me disant que certaines choses seraient réversibles. Mais finalement, non, ça s'achève aussi mal qu'annoncé et c'est un pari osé de la part des auteurs.
Je dois dire que je ne m'attendais pas au virage que prend l'histoire mais celui-ci apporte beaucoup à la réflexion que la BD porte en elle. C'est un questionnement qui est parfaitement en phase à l'actualité : comment ne pas penser au Covid, à la guerre en Ukraine, au réfugiés climatiques etc ... ? Et pourtant, la BD date d'avant bien les évènements cités. Je ne parlerais pas de prophétisme mais plutôt de lucidité sur notre monde. C'est d'ailleurs un des points les plus intéressant de la BD, le questionnement sur l'impact de l'être humain. Lorsque l'humanité détruit tout un monde, il faut l'arrêter. Et si la destruction parait monstrueuse, c'est qu'elle fait écho à celle que nous provoquons tout les jours. Lorsque des enfants meurent devant nous, c'est un reflet de ce que nous faisons subir à d'autres espèces.
Contrairement à d'autres lecteurs, je n'ai pas vraiment eu l'impression d'un ventre mou. Au contraire, le long passage central avant que les personnages ne se retrouvent pour conclure l'histoire me semble très pertinent : entre le petit peuple qui se déchire sans comprendre les réels enjeux (échos assez intéressant après des actions comme l'attaque du Capitole aux USA) et notre monde qui s'embrase, nous avons une représentation assez lucide de nombreux maux que notre société vit. Que penser de ce complotiste en pleine apocalypse qui sous-entend que le monde est dévasté à cause des Illuminatis ou les rares moments de solidarité entre les survivants ? C'est une peinture qui semble criante de vérité maintenant, preuve que les auteurs ont su déceler assez vite les problématiques émergentes de notre société malade.
Je pense sincèrement que cette BD est une excellent lecture de notre époque. Si je dis ça, c'est que derrière son introduction plutôt convenue et sa fantasy de décor, elle est un reflet tendu aux occidentaux pour parler de leur société. Et surtout, sa noirceur presque sans espoir et sa fin très dure la font clairement figurer dans les BD qui n'offre ni espoir, ni solution, ni rédemption. Un simple constat amer et presque résigné, mais puissamment évocateur.
Loisel, Djian et Maillé ont réussis leur pari, sans aucun doute. C'est fort, c'est prenant, c'est puissant. J'en suis ressorti touché, surpris et avec une sensation assez désagréable d'avoir été passé au rouleau compresseur mental. Mais c'est la force d'une bonne BD, de mettre mal à l'aise lorsque c'est nécessaire.
Excellente BD, pour sur.
Quelle claque les amis ! Attention avec cet album sombre et poignant, nous sommes sur du très très bon. Cet album de Manu Larcenet est monstrueusement génial ! Ce chef-d’œuvre – oui n’ayons pas peur des mots - ne se laisse pas ignorer.
La terre est recouverte de cendres, le soleil a disparu, et les hommes luttent pour leur survie. Deux silhouettes, un père et son fils, marchent vers le sud, cherchant un hypothétique salut.
Le dessin magnifique de noirceur est à couper le souffle. Le graphisme de Manu Larcenet nous plonge brutalement dans un monde post apocalyptique où la désolation règne. Chaque page est un petit bijou, et la relation entre les deux protagonistes est palpable, presque matérielle.
J’ai retrouvé dans cet album toute l’excitation que m’avait procuré inexistences de Christophe Bec.
Manu Larcenet a accompli un travail exceptionnel tout en gris et noir, en adaptant ce roman sombre de Cormac McCarthy. MA GNI FI QUE ! A ne pas manquer ! Une réussite totale !
Le Caillou est un conte destiné aux enfants qui aborde, de manière très intelligente je trouve, le thème du temps qui passe. Ce temps qui toujours demeure une avancée vers l’inconnu, avec les craintes que cela engendre. Ce temps qui nous permet de grandir et d’évoluer. Ce temps qui fait vieillir, et mourir, nos proches.
Cette thématique est très finement explorée au travers d’une histoire dans laquelle le personnage central va commettre des erreurs, sombrer dans la facilité puis, par amour, par amitié, accepter l’inéluctable : le temps passe, nous pousse constamment vers notre futur avec ses bons et ses mauvais côtés. Tout au long du récit, Timéo ne cesse d’évoluer, parfois de manière positive, parfois de manière négative et ses comportements m’ont semblé d’une grande justesse. A ses côté, Roya incarne la sagesse ‘animale’. Elle apparait directement plus mature, déjà marquée par la vie et voit en l’avenir un champ des possibles suffisamment attractif pour oublier la peur engendrée par l’inconnu.
Le théâtre est connu des jeunes lecteurs. C’est celui de l’école, de ses impitoyables cours de récréation et cantines, de ses interrogations surprises. Un univers qui immanquablement résonnera en écho avec la vie du public ciblé.
L’histoire est très simple, abordable par de jeunes lecteurs qui seront d’abord emportés par l’aventure et le caractère magique de celle-ci avant de très certainement se questionner sur certains comportements, certains événements. C’est, je pense, une œuvre qui divertit autant qu’elle invite le lecteur à réfléchir. Et en cela, je trouve que c’est une très belle œuvre destinée à la jeunesse.
Le dessin de Marion Bulot apporte beaucoup de poésie à cette histoire. La mise en page est aérée, les personnages très expressifs et les couleurs douces et souvent automnales. Rien que l’architecture de la maison de la grand-mère de Timéo est une invitation à la lecture. Ce côté ‘tanière réconfortante’ au milieu d’une urbanisation agressive donne directement le ton de l’album. J'ai également beaucoup aimé l'évolution graphique de certains personnages secondaires, d'abord représentés sous des traits d'animaux avant de s'humaniser au fur et à mesure que Timéo les connait.
Pour un adulte, bien entendu, l’album peut frustrer car il est très vite lu. Mais c’est vraiment une lecture que je conseillerais à un jeune enfant (de 7 à 10 ans). Pour moi, c’est vraiment un très bel album et un réel coup de cœur.
Continuité rétroactive & métacommentaire
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Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds.
J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi !
Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors.
Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira).
L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé.
Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?
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Fables - 1001 Nuits de Neige
Digne héritière de Shéhérazade - Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006. Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution. Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires. Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel. Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables). Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables. Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Lentement aplati par la consternation
Récit participatif - Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue. Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour. Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée. Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit. L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville. Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second. Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie. Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux. Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.
Big Man Plans
La vengeance est un plat qui se mange sanglant. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir. C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle. Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes. Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques. Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance. Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture. Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs. On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge. Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir. Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite. Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles. Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant. Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.
Petit pays
Cette lecture m'a vraiment touché au cœur. Pourtant j'étais prévenu. Outre le très bel avis de Ro, j'ai commencé par lire le roman que m'a conseillé ma libraire au moment de l'achat de la BD. Cela m'a permis de m'imprégner de la pensée et de la belle langue de Gael Faye. J'ai été immédiatement envoûté par ma lecture et je conseille aux futurs lecteurs de commencer par le roman. J'ai ensuite visionné le film d'Eric Barbier qui m'a beaucoup plu par sa maîtrise du jeu des enfants et la réalité de la vie expatriée en Afrique. Toutefois j'ai moins senti cette montée de la dramaturgie programmée. Il me restait la série à découvrir avec pas mal de points d'interrogations : Pourquoi avoir choisi Sowa comme scénariste ? Comment Savoia allait pouvoir traduire visuellement l'indicible de certaines scènes du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quelles allaient être les libertés du scénario par rapport à l'œuvre originale ? Il faut bien dire que mes craintes se sont évanouies dès les premières planches. J'ai immédiatement été séduit par le graphisme de Savoia. À la lecture des premiers cadres, je me suis tout de suite retrouvé à Bujumbura. Je suis persuadé que les auteurs ont fait le voyage pour pouvoir traduire les paysages et l'organisation de la cité d'une façon aussi crédible. C'était d'ailleurs une exigence de Faye pour le film et je pense qu'il a demandé la même chose pour la BD. Savoia nous charme instantanément par la beauté des paysages, des manguiers ou des rives du lac Kivu ou Tanganyika. Une "Fantaisie des dieux" comme le rappelle le journaliste Saint-Exupéry grande voix de ces évènements. A la lecture de cette première partie, je comprends comme une évidence le choix de Marzena Sowa. L'autrice polonaise est une experte des récits mettant en scène les enfants. Elle est donc l'une des scénaristes les plus légitimes pour mettre en scène la pensée de Faye dans ce récit à hauteur d'enfants de douze ans. Ensuite j'admire le travail de découpage effectué sur le texte de Faye. C'est pratiquement mot pour mot le texte du roman spécialement dans la voix off mais aussi dans de nombreux dialogues. La découpe du texte original et son utilisation dans la série permet de construire un ensemble très cohérent, fluide et surtout qui introduit la montée de la tension dramatique au fil du récit. Tension qui s'exprime par les désaccords du couple (petite histoire) pour atteindre son paroxysme dans la haine criminelle des Hutu contre les Tutsi. Haine dans laquelle le jeune Gaby va être entraîner presque malgré lui par un effet boomerang. C'est un des point forts (qui n'en manque pas) du roman et de la BD de Faye de nous faire réfléchir sur notre possible position de bourreau. "Je peux être une victime mais pourvu que je ne devienne jamais un bourreau" disait Jacques Attali dans une interview. Le scénario respecte scrupuleusement le roman à deux épisodes près (la bicyclette et l'anniversaire) en plus de la modification du groupe d'enfants (de 5 à 3). Mais ces modifications, sauf peut-être l'anniversaire, ne changent pas l'esprit de l'histoire et sa compréhension. Cette vision interne du génocide des Tutsis au Rwanda et les affrontements ou massacres au Burundi et au Rwanda est rare. C'est un vrai témoignage qui sert le devoir de mémoire. Comme pour la Shoah, il a fallu du temps pour vaincre le silence de l'indicible. Tout n'a pas encore été dit mais un récit comme celui de Gael Faye est un vrai trésor pour la paix et le futur. Enfin je termine par le formidable graphisme de Savoia. J'ai déjà exprimé mon admiration pour ses extérieurs et l'ambiance proposés. Son dessin est précis, dynamique et terriblement expressif dans la douleur et la souffrance. Il restait à traduire en image le génocide sans tomber dans le voyeurisme morbide et en respectant le souvenir des victimes. Sylvain propose deux passages. Un passage extérieur (p 85-87) comme une vision d'information en couleur coincée entre "les résultats sportifs et les cours de la bourse". Cette vision est horrible mais elle s'évacue par différents moyens comme les livres de madame Economopoulos pour Gaby. Enfin la vision vécue, celle du récit d'Yvonne, celle qui vous transforme définitivement (p95-97), sans couleur, vision de cauchemar dans laquelle vous risquez de sombrer. Cette vision ne passe pas aux infos mais détruit aussi surement que la machette des assassins. J'attendais ce passage si difficile à mettre en images. Eric Barbier dans son film a contourné la difficulté avec un récit très émouvant de la grand-mère. Ici Savoia respecte le récit original avec beaucoup de délicatesse et d'émotion. Il est impossible de rester de marbre sur ces deux pages qui en disent plus long que tous les discours de certains hommes politiques ou responsables de l'Elysée à l'époque. Faye ne s'attarde pas sur le côté politique des responsabilités, c'est l'affaire des juges ou des journalistes. Son monde est celui de l'enfance qui ne comprend pas avec son cerveau mais qui agit avec son cœur. Ce faisant c'est notre cœur qu'il touche. Cette série touche juste dans tous les domaines. Malgré ma connaissance récente du roman j'ai ressenti une très forte émotion à relire ce très beau texte bien mis en valeur et soutenu par de si belles planches. Une lecture plus que conseillée mais lisez le roman aussi (la lecture est rapide).
Viva la vida - Los Sueños de Ciudad Juàrez
C'est si fragile et si fort une vie. - Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité. Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe. Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d’œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993 à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010. Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens. Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en-dessous. Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée. Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes. Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout. Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.
Ulysse & Cyrano
Cela faisait plus de trois mois que je n’avais pas posté un avis. Non pas que je n’ai pas lu de bandes dessinées, mais plutôt que mes lectures ne m’avaient pas assez enthousiasmé pour prendre le temps d’en rédiger un. Et la pour le coup, après avoir dévoré cet album, je n’avais qu’une hâte, partager le plaisir que j’ai eu à le lire en espérant transmettre ce plaisir à d’autre. Dorison au scénario, pour moi c’est gage de confiance, il faut dire que c’est un auteur prolifique et il suffit de regarder sa fiche auteur pour voir le grand nombre de séries de grandes qualités qu’il a produite. Le scénario d’ailleurs, il ce passe dans l’après guerre, nous découvrons Ulysse, jeune homme d’une bonne famille, devant passer son bac et partie dans une demeure à la campagne avec sa mère pleine de trouble alimentaire pour réviser et devoir un jour reprendre l’entreprise familiale (ce qu’il ne souhaite pas du tout), pendant que son père reste à Paris pour régler des problèmes et procès autour d’accusations de collaboration durant le seconde guerre mondiale. Et Ulysse va rencontrer Cyrano, vieux cuisinier déçu et déchu, replié sur lui même. Naît alors une belle amitié, et la transmission d’une passion, la cuisine. Ce qui changera les deux personnages incontestablement, les poussant l’un comme l’autre à ce surpasser et à aller au delà d’eux même. C’est magnifiquement bien écrit, la lecture est fluide, on vit avec délectation les temps passés en cuisine, leurs échanges, leurs passions, la transmission du savoir. Le découpage est parfaitement réussi, je n’y ai pas vu de fausses notes. Le dessin de Servain commençait à remonter dans ma mémoire. J’en était resté à Le Traque Mémoire et à L'Esprit de Warren. Il a clairement évolué depuis toutes ces années. Et il s’occupe des couleurs en plus apparemment maintenant d’après la fiche album. Le dessin comme les couleurs sont vraiment beaux, adaptés au scénario. Je me suis perdu dans ses planches mais dans le bon sens du terme, j’ai pris mon temps d’admirer, de contempler, de me laisser bercer par l’ambiance. Je me lançais dans un gros album de plus de 170 pages, pensant le lire en deux fois, mais le plaisir était tel que je l’ai lu entièrement, et l’enthousiasme tel que je me retrouve à deux heures du matin à écrire un avis juste après avoir fini ma lecture. C’est sans hésiter l’album qui m’a le plus plu jusqu’à présent en 2024. C’est poétique, émouvant, touchant. Un très belle ouvrage, tant dans le contenu que pour le contenant comme l’a fait remarquer Mac Arthur. Casterman a fait un beau travail d’édition. Un conseil, ne passez pas à côté de cet album!! Ça serait dommage. Note réel 4,5
Le Grand Mort
Très franchement, on est pas passé loin du 5* à mon gout. Et c'est probablement dû au fait que j'ai lu cette série bien plus tard que d'autres. Parce que cette série est parfaitement dans l'air du temps, c'est le moins qu'on puisse dire ! Les huit tomes s'engloutissent en un rien de temps et j'ai été tenu en haleine pendant les trois jours que m'ont pris ma lecture (parce que j'ai voulu l'étaler dans le temps et ne pas faire mon gros gourmand). Et en même temps, une fois l'histoire finie, je me suis retrouvé assez mal à l'aise. Cette BD n'est clairement pas optimiste et joyeuse, bien loin de ce que le ton du premier volume laissait présager. Et si la fin semble tendre vers l'optimisme, je trouve qu'elle donne plus une impression de tristesse et de résignation que de joie apaisée. Une fin dans le ton du récit, tout simplement. Parce que ce récit est noir, oh que oui ! Le genre noir charbon que tu te demandes si tu peux pas chauffer avec. L'optimisme du début ne m'a jamais vraiment quitté, j'ai gardé pendant longtemps la petite flamme de l'espoir en me disant que certaines choses seraient réversibles. Mais finalement, non, ça s'achève aussi mal qu'annoncé et c'est un pari osé de la part des auteurs. Je dois dire que je ne m'attendais pas au virage que prend l'histoire mais celui-ci apporte beaucoup à la réflexion que la BD porte en elle. C'est un questionnement qui est parfaitement en phase à l'actualité : comment ne pas penser au Covid, à la guerre en Ukraine, au réfugiés climatiques etc ... ? Et pourtant, la BD date d'avant bien les évènements cités. Je ne parlerais pas de prophétisme mais plutôt de lucidité sur notre monde. C'est d'ailleurs un des points les plus intéressant de la BD, le questionnement sur l'impact de l'être humain. Lorsque l'humanité détruit tout un monde, il faut l'arrêter. Et si la destruction parait monstrueuse, c'est qu'elle fait écho à celle que nous provoquons tout les jours. Lorsque des enfants meurent devant nous, c'est un reflet de ce que nous faisons subir à d'autres espèces. Contrairement à d'autres lecteurs, je n'ai pas vraiment eu l'impression d'un ventre mou. Au contraire, le long passage central avant que les personnages ne se retrouvent pour conclure l'histoire me semble très pertinent : entre le petit peuple qui se déchire sans comprendre les réels enjeux (échos assez intéressant après des actions comme l'attaque du Capitole aux USA) et notre monde qui s'embrase, nous avons une représentation assez lucide de nombreux maux que notre société vit. Que penser de ce complotiste en pleine apocalypse qui sous-entend que le monde est dévasté à cause des Illuminatis ou les rares moments de solidarité entre les survivants ? C'est une peinture qui semble criante de vérité maintenant, preuve que les auteurs ont su déceler assez vite les problématiques émergentes de notre société malade. Je pense sincèrement que cette BD est une excellent lecture de notre époque. Si je dis ça, c'est que derrière son introduction plutôt convenue et sa fantasy de décor, elle est un reflet tendu aux occidentaux pour parler de leur société. Et surtout, sa noirceur presque sans espoir et sa fin très dure la font clairement figurer dans les BD qui n'offre ni espoir, ni solution, ni rédemption. Un simple constat amer et presque résigné, mais puissamment évocateur. Loisel, Djian et Maillé ont réussis leur pari, sans aucun doute. C'est fort, c'est prenant, c'est puissant. J'en suis ressorti touché, surpris et avec une sensation assez désagréable d'avoir été passé au rouleau compresseur mental. Mais c'est la force d'une bonne BD, de mettre mal à l'aise lorsque c'est nécessaire. Excellente BD, pour sur.
La Route
Quelle claque les amis ! Attention avec cet album sombre et poignant, nous sommes sur du très très bon. Cet album de Manu Larcenet est monstrueusement génial ! Ce chef-d’œuvre – oui n’ayons pas peur des mots - ne se laisse pas ignorer. La terre est recouverte de cendres, le soleil a disparu, et les hommes luttent pour leur survie. Deux silhouettes, un père et son fils, marchent vers le sud, cherchant un hypothétique salut. Le dessin magnifique de noirceur est à couper le souffle. Le graphisme de Manu Larcenet nous plonge brutalement dans un monde post apocalyptique où la désolation règne. Chaque page est un petit bijou, et la relation entre les deux protagonistes est palpable, presque matérielle. J’ai retrouvé dans cet album toute l’excitation que m’avait procuré inexistences de Christophe Bec. Manu Larcenet a accompli un travail exceptionnel tout en gris et noir, en adaptant ce roman sombre de Cormac McCarthy. MA GNI FI QUE ! A ne pas manquer ! Une réussite totale !
Le Caillou
Le Caillou est un conte destiné aux enfants qui aborde, de manière très intelligente je trouve, le thème du temps qui passe. Ce temps qui toujours demeure une avancée vers l’inconnu, avec les craintes que cela engendre. Ce temps qui nous permet de grandir et d’évoluer. Ce temps qui fait vieillir, et mourir, nos proches. Cette thématique est très finement explorée au travers d’une histoire dans laquelle le personnage central va commettre des erreurs, sombrer dans la facilité puis, par amour, par amitié, accepter l’inéluctable : le temps passe, nous pousse constamment vers notre futur avec ses bons et ses mauvais côtés. Tout au long du récit, Timéo ne cesse d’évoluer, parfois de manière positive, parfois de manière négative et ses comportements m’ont semblé d’une grande justesse. A ses côté, Roya incarne la sagesse ‘animale’. Elle apparait directement plus mature, déjà marquée par la vie et voit en l’avenir un champ des possibles suffisamment attractif pour oublier la peur engendrée par l’inconnu. Le théâtre est connu des jeunes lecteurs. C’est celui de l’école, de ses impitoyables cours de récréation et cantines, de ses interrogations surprises. Un univers qui immanquablement résonnera en écho avec la vie du public ciblé. L’histoire est très simple, abordable par de jeunes lecteurs qui seront d’abord emportés par l’aventure et le caractère magique de celle-ci avant de très certainement se questionner sur certains comportements, certains événements. C’est, je pense, une œuvre qui divertit autant qu’elle invite le lecteur à réfléchir. Et en cela, je trouve que c’est une très belle œuvre destinée à la jeunesse. Le dessin de Marion Bulot apporte beaucoup de poésie à cette histoire. La mise en page est aérée, les personnages très expressifs et les couleurs douces et souvent automnales. Rien que l’architecture de la maison de la grand-mère de Timéo est une invitation à la lecture. Ce côté ‘tanière réconfortante’ au milieu d’une urbanisation agressive donne directement le ton de l’album. J'ai également beaucoup aimé l'évolution graphique de certains personnages secondaires, d'abord représentés sous des traits d'animaux avant de s'humaniser au fur et à mesure que Timéo les connait. Pour un adulte, bien entendu, l’album peut frustrer car il est très vite lu. Mais c’est vraiment une lecture que je conseillerais à un jeune enfant (de 7 à 10 ans). Pour moi, c’est vraiment un très bel album et un réel coup de cœur.
Sentry - La Sentinelle
Continuité rétroactive & métacommentaire - Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds. J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi ! Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors. Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira). L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé. Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?