La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien
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Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe.
L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech.
Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches.
Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith.
Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit.
Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent.
L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée.
L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes.
Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué.
Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui.
Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle.
Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner.
En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité.
Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
Sous des allures de récit faussement fantastique, Jaime Martin nous plonge dans la seconde moitié du 19e siècle dans les Pyrénées espagnoles. Là, une vieille ermite vivant de la vente de ses potions à base de plantes recueille une femme en fuite et fiévreuse. Même guérie, celle-ci reste farouche et muette sur son passé, ce qui n'empêche pas la vieille de l'adopter et de la faire passer pour sa nièce auprès des gens du village de la vallée. Mais ceux-ci ne voient pas la nouvelle venue d'un bon œil, lui attribuant le chaos qui va s'emparer peu à peu de l'esprit des villageois et villageoises. Sans parler de cette étrange maladie qui se répand peu à peu.
Depuis Ce que le vent apporte et Toute la Poussière du Chemin, je suis sous le charme du graphisme de Jaime Martin qui se rapproche de celui de Ruben Pellejero. J'aime leur encrage épais et l'élégance de leurs planches qui ressort d'autant plus dans le grand format des albums de la collection Aire Libre. Dès les premières cases, j'ai été transporté dans les décors de ces montagnes d'il y a plus d'un siècle et de ceux qui y vivaient. Tout y est impeccable, des personnages aux décors en passant par les couleurs. C'est propre, c'est clair, c'est bien mis en scène et c'est beau.
L'auteur a su capter mon attention immédiatement avec son insertion d'éléments fantastiques dont on ne saura jamais vraiment s'ils sont réels ou seulement métaphoriques. D'ailleurs à ce sujet, autant j'ai bien compris qui était cette sinistre louve, autant je n'ai pas su capter quel était le rôle symbolique que la femme rousse était censée jouer au final. Mais ça n'a pas de grande importance car je me suis laissé emporté par le récit.
Il représente avec rigueur et humanité les conditions de vie dans les montagnes à l'époque. Si tout le cadre a des accents tragiques, ce sont avant tout les relations humaines qui sont mises en avant, faites d'affection, de rejet, de mépris, de confiance et de défiance. Les personnages de la vieille femme et de sa protégée ont tous deux leurs secrets et leurs regrets et ce n'est que vers la fin de l'album qu'ils sont dévoilés, leurs traumatismes du passé les rapprochant encore plus. Et les autres protagonistes ne sont pas oubliés pour autant, les différents villageois, qu'ils soient bienveillants ou malveillants, ont tous une âme et apportent leur pierre à l'édifice de ce récit fort et prenant. Leurs relations sont justes, jamais exagérées ni manichéennes, ce qui permet d'éviter la tragédie facile et prévisible.
C'est aussi l'occasion de découvrir les trémentinaires, ces femmes guérisseuses solitaires qui vivaient de la vente d'herbes et de remèdes naturels, ainsi que la solidarité féminine entre elles.
Solidarité et humanité face à la cruauté du monde, voilà d'ailleurs comment on pourrait résumer les thématiques de cet album.
Très bien racontée, belle et intense, c'est une très bonne bande dessinée.
Je dois commencer par dire que je ne suis pas spécialement un fan de comics, et encore moins de super héros (du moins, depuis que j'ai arrêté de lire Strange et consorts and j'étais ado !) Seule une petite étiquette 'coup de coeur de l'année' a attiré mon attention, et piqué ma curiosité dans mon magasin de BD préféré.
J'ai donc simplement voulu feuilleter la chose, et là, j'avoue être resté bouche bée devant la qualité graphique de ce volume.
Renseignements pris auprès d'un des vendeurs (je ne comprenais pas au départ le rapport entre Wonder woman -sorte d'alter ego féminin de l'homme au slip rouge de la planète Krypton, de ce que j'en savais- et les amazones de la mythologie grecque), on m'apprit donc que Wonder woman est supposée être la fille d'une amazone, d'Hippolyte d'une part, et que le dit volume était en fait une sorte d'intégrale de trois épisodes différents, dessinés et colorisés par différentes personnes, à savoir dans l'ordre, Phil Jimenez, Gene Ha , et Nicola Scott.
J'avoue connaître le premier de nom, mais franchement sans plus.
Sauf que Jimenez est celui qui a oeuvré pour illustrer tout le premier épisode qui se passe sur le Mont Olympe j'imagine, en tout cas chez les dieux et déesses grecques. Et le graphisme assez fou qui nous est proposé va rendre parfaitement cette démesure divine, tout est ici vraiment poussé à l'extrême, 'over the top', que ce soit les dessins eux-mêmes, les couleurs... numériques (auxquelles je suis pourtant a priori assez peu sensible), tout est 'too much', poussé à l'extrême, comme un morceau homérique de Judas Priest, pour les amateurs du groupe.
La mise en scène / mise en page avec les cadres noirs et tout le tremblement, me semble assez proche ce que je crois savoir être les standards des comics, mais là aussi, les choses semblent poussées assez loin (par rapport à mes vieux souvenirs d'ado ! Les choses ont probablement changées depuis...)
Bref, c'est une explosion de couleurs, d'idées incroyables de perspectives, de cadrages tous plus étonnants les uns que les autres, un vrai feu d'artifice ! On est presque à la limite de l'écoeurement parfois, tellement c'est riche, et coloré, mais force est de constater que c'est d'une remarquable efficacité, et que la, pour le coup, si vous aimez sentir une vraie signature graphique lorsque vous lisez une BD, vous allez être servi(es) !
Les choses se calment grandement ensuite, lorsqu'on revient 'sur terre', chez les hommes, ou...les femmes, mais cela fait sens. Une fois encore, la forme semble être assez cohérente avec le fond, on est sortis de la démesure pour revenir à quelque chose de beaucoup plus sage, de simplement...humain. L'ensemble demeurera ainsi jusqu'à la fin, sauf lorsque Zeus en personne sera mis en scène (quelque peu surpris par le fait que ce dernier se retrouve affublé de cornes, mais bon...quand t'as des êtres vivants qui te sortent de la cuisse, pourquoi pas des cornes du front, me direz-vous ? ?)
L'histoire narrée ici est plutôt sympa, bien dans ce qui se fait à l'heure actuelle avec ce que les américains appellent le 'women empowerment', c'est à dire des personnages féminins forts, puissants, et surtout autonomes par rapport à ceux de l'autre sexe. Pour autant, on évite le piège de la bien pensance, et du truc moralisateur, et super gnan-gnan. Rien de véritablement révolutionnaire, mais ça se lit avec plaisir.
Alors, bien sûr, l'Histoire, ou plutôt la mythologie classique, n'est pas respectée. Je ne veux pas spoiler mais disons que la rencontre entre Héraclès et les amazones ne se termine pas du tout comme d'habitude, il n'est plus question d'emprisonner Hippolyte, et de réclamer sa ceinture en échange de sa libération.
Donc, au final, j'ai été particulièrement subjugué en particulier par cette première partie dingue, le reste est, selon moi, un peu plus convenu, mais cela n'en demeure pas moins une BD tout à fait atypique, et le fait que certains parlent de pur chef-d'oeuvre ne me choque franchement pas, même si je suis un peu plus mesuré.
Un conseil néanmoins, prenez le temps de bien feuilleter les premières pages, cela pourra vous convaincre d'immédiatement acheter ce volume sur l'origine de Wonder woman (que l'on ne voit en fait pas, ou pas adulte, dans toute la BD, raison pour laquelle je trouve le titre un peu trompeur), ou au contraire, vous faire fuir en courant, en ayant presqu' un haut le coeur.
Après tout, il semblerait que nous soyons dans une époque où il faut cliver, polariser, et bien là, c'est réussi !!
Résultat des courses : un bon 4/5 pour ce qui me concerne.
Wouah, belle claque.
“L’Odyssée d’Hakim” de Fabien Toulmé est un témoignage / reportage BD que j’ai beaucoup aimé. Toulmé nous plonge dans le parcours poignant d’Hakim, un réfugié syrien, avec une sincérité désarmante.
Le parcours d’Hakim est raconté avec beaucoup de justesse, ce qui en fait quelque chose de profond autour de la peur (légitime), le courage, la douleur, mais aussi l’espoir et la résilience. Chaque étape de son voyage est décrite avec précision, et on comprend mieux les réalités difficiles auxquelles sont confrontés les réfugiés.
Toulmé réussit également à intégrer des moments de légèreté et d’humour, ce qui permet de rendre l’histoire encore plus humaine et accessible. Ces touches d’humour allègent le propos sans jamais le dénaturer, et j’ai trouvé cela très bienvenu.
J’ai particulièrement apprécié la manière dont Toulmé raconte cette histoire avec humanité et respect, sans tomber dans le pathos ou dans le cliché. Cela en fait un témoignage authentique et touchant.
Le style graphique de Toulmé est à la fois clair et très lisible, ce qui permet de se plonger facilement dans l’histoire. Les dessins capturent parfaitement les émotions des personnages et les difficultés qu’ils rencontrent, ajoutant une profondeur émotionnelle au récit. Je mettrais un bémol sur les nez féminins néanmoins.
Une lecture que je recommande vivement, car elle offre une perspective précieuse sur une réalité souvent méconnue et mal comprise.
La rame en couple
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles.
Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer.
Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation.
Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés.
La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire.
En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années.
L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau.
Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
La volonté de vivre
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes".
En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu.
Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges.
Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante.
Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre.
Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital.
Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.
Pas le canard que vous croyez
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Ce tome contient les épisodes 1 à 14 de la série Howard the duck (en abrégé HtD) et le numéro annuel 1, ainsi que sa première apparition dans Fear 19, et celles dans Giant size Man-Thing 1, Marvel Treasury edition 12, et des extraits de Giant size Man-Thing 4 & 5. Ces épisodes sont initialement parus en 1976/1977, et ils ont tous été écrits par Steve Gerber. Les dessinateurs sont Val Mayerik (Fear 19, HtD annual 1, Giant size Man-Thing 1), Frank Brunner (Giant size Man-Thing 4 & 5, HtD 1 & 2), John Buscema (HtD 3), Gene Colan essentiellement encré par Steve Leialoha (HtD 4 à 14), et Sal Buscema pour Marvel Treasury edition 12.
Howard le canard est (comme son nom l'indique) un canard anthropomorphe venant d'une autre dimension, avec des pieds palmés, des mains à 4 doigts, une veste de costume bleue, des gants blancs, un minuscule chapeau, et il fume le cigare. Il est arrivé par inadvertance dans notre réalité, lors d'une crise survenue au nexus des réalités (dans un marais de Floride où réside Man-Thing). Il a fini par rester pour de bon à Cleveland, où il s'est lié d'amitié avec Beverly Switzler. Ce n'est pas un superhéros, malgré ce que pourrait laisser penser le choix de la couverture pour ce recueil.
Après avoir accompagné Man-Thing et quelques autres dans un imbroglio transdimensionnel, il se retrouve sans le sous et sans emploi à Cleveland, dans l'état de l'Ohio. Au cours de ces nombreux épisodes, il va se retrouver à combattre une vache vampire (avec une cape), un sorcier souhaitant récupérer un objet de pouvoir (avec une apparition décalée de Spider-Man), l'homme-navet (sic), un somnambule magicien, un bonhomme de pain d'épice géant, les 4 membres de KISS, etc. Un concours de circonstance va le pousser à se présenter comme candidat à la présidentielle des États-Unis.
Ce recueil se termine avec de nombreux bonus, dont une postface en 1 page de Steve Gerber (datée de 2008), et une interview d'époque, de 9 pages, menée par David Anthony Kraft, beaucoup plus personnelle que ce à quoi on pouvait s'attendre (car parue dans un fanzine appelé FOOM, Friends Of Ol' Marvel). Dans cet entretien, le lecteur a la confirmation de ce que lui a montré la lecture de ces épisodes : Howard, c'est Steve Gerber. Il n'y a qu'à regarder le sous-titre de la série : piégé dans un monde qu'il n'a pas créé (Trapped in a world he never made). Derrière les aventures hallucinées d'Howard, le lecteur a accès à ses pensées intérieures qui reflètent l'esprit d'un individu inadapté à la société dans laquelle il se trouve.
La transposition d'Howard en Steve Gerber n'est ni systématique, ni de tous les instants. En fonction des épisodes, Howard peut se conduire en personnage principal traditionnel, assez sarcastique, ou être vu par les personnes qu'il croise comme un imposteur, un nain dans un costume de canard. le lecteur sent que le scénariste tente de jouer sur cette méprise comme d'un élément comique, mais le niveau d'humour reste bas. Ses opposants sont souvent de drôles de clients, de la vache mordue par un vampire, à une quadragénaire convaincue qu'il existe une conspiration de voleur de foie à laquelle Howard est associée. Il croise de rares personnages de l'univers partagé Marvel : Spider-Man, Hellstorm, Man-Thing, et KISS dans leur version superhéros à la sauce Marvel.
Au bout de quelques épisodes, c'est la liberté narrative qui frappe le lecteur de plein fouet. Alors qu'Howard a commencé dans une série obscure d'un personnage (Man-Thing, alors écrit par Steve Gerber) déjà bien éloignée du modèle de base des superhéros, il s'éloigne encore plus du moule Marvel. Il n'est pas question à proprement parler de supercriminels costumés. Dans l'interview en fin de tome (ainsi que dans l'épisode 16), Steve Gerber reconnaît qu'il fait une concession majeure au comics de superhéros : inclure un affrontement physique par épisode, pour entretenir la dynamique du récit, mais c'est la seule. Il explique également qu'à l'époque l'expression créatrice des auteurs de comics était encore fortement bridée par l'existence et l'implémentation des exigence du Comics Code Authority, une forme de règlement d'autocensure mis en place par la profession pour éviter des récits trop traumatisant pour le public des enfants, avec le risque d'une censure extérieure plus drastique.
Toujours dans cette interview en fin, Steve Gerber revient sur la genèse du personnage. Il explique qu'il s'agissait d'un figurant dans une histoire de Man-Thing et qu'il avait explicitement précisé au dessinateur qu'il ne devait pas ressembler à Donald, pour éviter toute réclamation de Disney (il y en aura quand même). Au vu du caractère irascible d'Howard (et de son cigare), il y a peu de risque de le confondre avec Donald. La liberté de ton se manifeste donc dans la dimension loufoque des opposants, ainsi que dans les sujets abordés. le scénariste peut aussi bien évoquer la difficulté pour une personne non-conformiste de vivre en société, que la religion organisée, que le paraître des hommes politiques, que le comportement potentiellement irrationnel des autres membres de la société, ou encore la déprime (proche de la dépression).
Dans l'interview, Gerber confirme ce que ressent le lecteur : il n'avait de plan à long terme pour Howard, préférant concevoir chaque épisode selon l'inspiration du moment. Ce genre d'approche narrative fonctionne donc plus sur les principes de la comédie dramatique, que sur le mécanisme d'une intrigue ambitieuse. En fonction de l'inspiration de l'auteur, le résultat peut être emballant (la dynamique de la candidature était personnelle et bien huilée), ou lassant (la suite de séquences liées à la déprime d'Howard). Dans les 2 cas, le lecteur n'a aucune idée de ce à quoi s'attendre.
Restant dans le cadre de récits destinés à la jeunesse, Steve Gerber se tient relativement éloigné d'une narration trop expérimentale ou psychédélique, pour rester sur la base d'histoires avec des personnages et une progression dramatique. Il aborde des sujets qui lui tiennent à cœur, et s'il n'était pas trop pressé ce mois-là, il réussit à mettre en scène ses propres convictions personnelles sur la solitude, la vie en société, l'amitié, et même la relation avec le lectorat. Ce dernier point est abordé dans l'épisode 16 de la série (le dernier de ce tome). le lecteur découvre une suite de dessins en double page, avec des pavés de texte écrits par Steve Gerber. Ce dernier explique qu'il était en retard pour rendre son histoire, mais qu'il ne souhaitait pas que ce numéro soit une réédition d'un numéro précédent (pratique utilisée à l'époque, en cas de créateur en retard par rapport à la cadence mensuelle). Il rédige donc un texte très personnel dans lequel il se met en scène, avec Howard comme expression de sa conscience. le lecteur a du mal à croire que le responsable éditorial de l'époque ait pu donner suite à un tel écart par rapport à l'ordinaire des comics. À la lecture de ce texte, il apparaît que l'auteur tient un propos à destination d'adultes et pas d'enfants, ni même d'adolescents.
Plusieurs dessinateurs se succèdent pour mettre en scène ce canard d'une race à part. le premier est compétent par rapport aux standards de l'époque, dans une veine réaliste, avec un bon niveau de détails. Par contre quand Val Mayerik revient pour le numéro annuel, ses dessins sont devenus assez laids. le lecteur ressent tout de suite un changement de qualité pour le mieux, avec la quarantaine de pages dessinées par Frank Brunner. le niveau de réalisme est plus élevé, et les expressions du canard sont beaucoup plus parlantes. La mise en couleurs reste criarde et elle l'est tout au long du tome du fait de moyens techniques assez limités à l'époque. L'épisode 3 d'HtD permet d'apprécier une prestation honorable de John Buscema, pas trop pressé, mais par très inspiré non plus. Sal Buscema réalise un travail fonctionnel, assez laid en ce qui concerne les expressions des visages.
Environ les 3 quarts du volume sont dessinés par Gene Colan. L'association entre Howard et lui ne semble pas une évidence a priori. Pourtant son approche graphique est assez éloignée des standards des superhéros de l'époque, avec un rendu mettant en avant le mouvement, plus ou moins accentué en fonction des séquences. L'esthétique de Colan ne recherche pas la rondeur des contours, ni la propreté des surfaces. Les lignes de contour peuvent être torturées, cassantes, et les surfaces sont texturées par des traits ou de petits aplats de noir non significatifs. Au final cette esthétique très particulière sert plutôt Howard, qu'elle ne le dessert. Il n'apparaît ni comme un superhéros, ni comme un ersatz de Donald. L'encrage de Steve Leialoha est assez respectueux des crayonnés de Colan, en y intégrant des aspérités ou des précisions de détails pas toujours en phase avec la composition générale du dessin. Ce n'est pas le meilleur encreur de ce dessinateur, mais il ne trahit pas non plus l'esprit des dessins.
Cette première moitié des épisodes d'Howard the Duck ne s'adresse pas à tous les lecteurs. Il vaut mieux être familier avec la forme des comics de l'époque, ou de Steve Gerber pour disposer de la motivation nécessaire, afin d'entamer cette lecture. Sous cette réserve, le lecteur découvre une série de Steve Gerber en total décalage avec la production de l'époque, très personnelle, et différente des autres qu'il a pu écrire (Man-Thing, Omega the Unknown, et autres). Une œuvre personnelle d'un créateur piégé dans un monde qu'il n'a pas créé.
Le moins que l’on puisse dire c’est que ce comics ne laisse pas indifférent.
BD vraiment exigeante, dérangeante et malaisante. Ame Augmentée frappe juste et fort.
Qu’on aime ou pas, cette lecture marque fortement et laisse une empreinte en nous qui l’amènera pour ma part sans aucun doute sur le podium des bds SF de 2024.
Un graphisme particulier, exagéré assez proche de Bill Plympton, qui m'a rappelé également par moment sur sa dernière partie et aidé par la tonalité des couleurs du Ludovic Debeurme.
Des personnages à la base (excepté Del) peu attachants mais qui finalement arrive à nous touchés.
Une densité folle niveau thématique dont la principale: L'Identité/la Singularité d'un être est interrogé à travers divers angles: Qu'est-ce-que notre identité, humanité ? Qu'est-ce-qui la définit? De ce fait des sujets tels que la mémoire, le clonage, le transhumanisme, l’immortalité, le racisme, l'autre ...son regard (Incluant celui du lecteur), sont également pleinement abordés.
Bien que ces thématiques aient été déjà fortement exploités par le passé, l’originalité du récit évite tout possible écueil de redite et de lourdeur. Que dire sinon, l’histoire est très finement écrite, plutôt subtil sur bien des aspects, et bien que complexe dans ces réflexions reste compréhensible, abordable et fluide pour le lecteur. La dramaturgie se met en place, les fils se nouent et se dénouent, nous ne lâcherons pas le livre avant la fin.
Encore une fois, gros travail éditorial des éditions 404 même si le texte souffre de quelques coquilles. La postface, la galerie d'affiche et les notes de l'auteur viennent enrichir et éclairer ce bouquin admirable et son élaboration.
La filiation avec Aronofsky (qui signe la préface) mais surtout avec Cronenberg, est évidente.
Une œuvre à découvrir et à murir. Dérangeante mais fascinante.
Culte en devenir.
À la rue
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Il s'agit d'un récit complet en noir & blanc, indépendant de tout autre. Il se présente sous une forme un peu particulière, en format paysage. Chaque page comporte une seule bande dessinée pouvant s'apparenter à un gag, ou à une scène avec une chute. Jason Little est également l'auteur de Shutterbug Follies et Motel Art Improvement Service.
La lecture commence, avec un déchet par page, allant d'une cassette vidéo éventrée à une boîte de donuts ouverte. La page suivante recense 13 mots pour désigner une personne à la rue. L'histoire en elle-même comporte 78 bandes de cases, à raison d'une par page. Dans la première, Borb (le surnom de la personne à la rue) essaye de mordre dans un quignon de pain trouvé dans une poubelle. Il éprouve une vive douleur dans les gencives, ce qui lui reste de sa dentition ne lui permettant pas d'en arracher un morceau.
Par la suite, Borb se rend chez un dentiste pour personne nécessiteuse. Il se casse un tibia en tombant dans un escalier. Il s'enfuit de l'hôpital. Il se voit attribuer un logement précaire. Il rêve qu'il est recueilli par une riche rentière. Il se rend dans un foyer pour sans-abri. Il perd sa ceinture. Il subit plusieurs intoxications alimentaires.
Après les escapades mouvementées et esthétiquement séduisantes, le lecteur ne s'attendaient pas à ce que Jason Little choisisse un sujet plus social, ou qu'il adopte un format plus austère. Les dessins sont en noir & blanc avec des traits un peu secs qui évoquent plus le stylo que la plume. Jason Little n'utilise que très peu d'aplats de noir, préférant colorier en noir les surfaces, en laissant les traits de crayons apparents (ils ne sont pas complètement jointifs. Les contours sont délimités avec soin, avec un petit degré de simplification qui rend chaque image facile à lire.
Ce degré de simplification ne rend pas les dessins trop jolis, leur apparence s'adressant plus à des adultes qu'à des enfants. Jason Little dose avec soin la densité d'information visuelle par case. Elles peuvent s'apparenter à un cliché instantané, avec les personnages, les accessoires (table, couvert, plat sur la table) et l'arrière-plan (mur, fenêtre, paysage derrière la fenêtre), ou alors très rarement ne contenir qu'un personnage (par exemple Borb) ou un élément de décor (par exemple une poubelle). le lecteur peut donc se projeter dans chaque lieu, ou en tout cas s'en représenter les caractéristiques qu'il s'agisse d'un bout de trottoir au pied d'un mur en brique, d'un cabinet de dentiste, d'un escalier de métro, d'une chambre d'hôpital, d'un banc dans un jardin public, d'une rame de métro, d'un petit appartement, d'un tribunal, etc.
Comme cette énumération le laisse supposer, cette bande dessinée n'a rien de répétitive. Jason Little réussit à transformer le quotidien d'un SDF, en une sorte de suite d'aventures cocasses, faisant intervenir plusieurs personnages (aucun récurrent, si ce n'est Borb lui-même), dans des endroits divers et variés que le lecteur associe sans mal avec une vie à la rue.
Assez étrangement, Jason Little sait décrire cette vie de misère, en y intégrant une dimension burlesque qui dédramatise pour partie les situations. le degré de simplification lui permet d'utiliser des dispositifs visuels qui relèvent de la bande dessinée humoristique, telles que des étoiles et des petits éclairs pour représenter la douleur (après que Borb ait mordu dans le quignon de pain), des tourbillons au-dessus de la tête pour figurer la stupeur alcoolique, des lignes courbes pour indiquer que Borb rebondit sur les marches d'escalier lorsqu'il a perdu l'équilibre, ou encore des expressions exagérées sur le visage de Borb (yeux ronds, bouche grande ouverte), etc.
Ainsi les mésaventures de Borb perdent une partie de leur dimension sordide et tragique. Heureusement, parce que ce pauvre homme ne subit pas que des avanies, il souffre physiquement et psychologiquement. En cours de récit, l'auteur montre comment cet homme en est arrivé à cet état de déchéance. Il n'y a rien de complaisant ou de suffisant dans cette dégringolade sociale, mais il n'y a pas non plus de glorification d'un perdant. Little ne dépeint jamais son personnage principal comme un héros. Dès les premières séquences, Little a su faire comprendre au lecteur que Borb a passé le point de non-retour. Derrière le comique de situation se cache une pulsion morbide.
La force de ce récit est d'inciter le lecteur à contempler le quotidien de ce monsieur comme s'il s'agissait de quelque chose sans réelle conséquence. Dès la première image, Borb apparaît comme un individu à forte carrure, capable d'endurer bien des épreuves et des privations, sans s'en sentir plus mal. Finalement ce n'est pas grave. La dentition de Borb part en sucette, mais il réussit quand même à trouver de quoi se nourrir dans les poubelles, en choisissant des trucs mous. Cela lui détraque les intestins, mais sa robuste constitution fait qu'il finit par s'en remettre. Il se fait tabasser en prison, mais son corps récupère assez rapidement. Il passe un hiver dehors, et perd son petit doigt gelé, mais… Mais c'est horrible.
Petit à petit l'horreur gagne l'esprit du lecteur. Sous des dehors de farce macabre, il sait que ce qui est décrit peut arriver, arrive de temps à autre. Pas tout à la même personne, mais il s'agit bien de faits réels. L'apparent détachement avec lequel Borb semble tout supporter, tout encaisser, ne fait que renforce la dimension morbide de son comportement. Ce n'est qu'un SDF, un paumé, mais un être humain quand même. Toutes les horreurs qu'il subit, c'est très exactement ce contre quoi tout individu socialisé essaye de se prémunir de son mieux.
Quand même, il est presqu'impossible d'éprouver de l'empathie pour les souffrances de Borb. C'est un alcoolique irrécupérable. C'est le cliché de l'individu qui mendie, pour aller boire l'agent récolté, immédiatement après. C'est un individu irresponsable, au point d'en être idiot (par mégarde il met le feu à la masure où l'ont placé les services sociaux). C'est quelqu'un de désocialisé au dernier degré, sans aucune envie de réintégrer une place dans la société. L'alcool a cramé son cerveau, à un niveau pathologique.
Oui mais toutes les formes d'atteinte à sa personne sont autant de risques qui planent au-dessus de la tête de n'importe quel individu, qui rappelle la fragilité de la normalité, la fragilité du statut social. Manger dans les poubelles, se retrouver avec un os cassé en pleine rue. À quoi tient d'être secouru, d'être pris en charge ? Pouvoir faire ses besoins en toute intimité, c'est quand même basique, un droit presque.
En dépeignant cet individu repoussant, en lui faisant subir des horreurs très concrètes, Jason Little montre au lecteur sa propre fragilité, à quel point il est tributaire du système social dans lequel il vit. le lecteur se retrouve à sourire devant les tribulations de Borb, à tourner les pages rapidement parce que c'est drôle et que le rythme est entraînant, parce que chaque catastrophe est aussi inventive que plausible. La fin survient telle que l'on s'y attend, dans des circonstances surprenantes.
Le tome se termine avec un page écrite dans laquelle l'auteur dédie ce livre à la personne à la rue qui a vécu sous un viaduc, avec son chariot, certainement à un passage fréquenté par l'auteur. Il y ajoute une incitation à participer à des associations de logement d'urgence américaines (en y incluant l'adresse du site internet afférent).
Borb constitue un ouvrage sans concession. Jason Little évoque la vie de personne à la rue dans toute son horreur, rendant encore plus mal à l'aise par le personnage au comportement morbide, à la réinsertion impossible. le lecteur se surprend à trouver cette histoire très divertissante, grâce à une narration intelligemment pensée qui montre (Borb ne prononce que 3 ou 4 mots au plus pendant tout le tome). En même temps qu'il constate que Borb est responsable de sa déchéance, il ne peut pas cautionner ce qui lui arrive, il ne peut pas rester indifférent. Alors même que Borb supporte tout sans broncher, qu'il se remet d'à peu près tout, le lecteur sait qu'il s'en faut de très peu pour qu'il se retrouve dans sa situation et que ce qui lui arrive est intolérable. Jason Little a réussi un tour de force en impliquant le lecteur dans la vie d'un SDF antipathique, en le divertissant sans rien diminuer de l'impact tragique de cette survie indifférente au reste de la société.
Trois chiens réapprennent à vivre, après l'anéantissement de la race humaine.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Garth Ennis, dessinés, encrés et mis en couleurs par Michael Dipascale. Il comprend également une introduction de 4 pages écrite par Alan Moore, qui réalise un panégyrique dithyrambique de la capacité de Garth Ennis à écrire une histoire sur les aventures de 3 chiens dépourvus de caractéristiques anthropomorphes.
L'histoire commence à New York, alors que les humains sont pris de folie et s'entretuent ou se suicident de manière salissante. Charlie (un Colley), un chien d'aveugle, a le plaisir de voir arriver ses 2 copains qu'il rencontrait au square : Red un setter irlandais, et Rover un basset. Ces derniers rongent sa laisse pour le libérer, et les 3 amis commencent à avancer dans les rues de New York. Ils assistent à des atrocités sans nom, croisent le chemin d'un policier encore bien dans sa tête (mais ça ne dure pas longtemps), et constatent l'ampleur du carnage. Ils croisent également un groupe de chihuahuas et finissent par recevoir les conseils d'un matou tigré quant à l'attitude la plus pragmatique à adopter.
Première surprise en ouvrant cette histoire, ce recueil comprend une introduction de 4 pages de texte, écrite par Alan Moore qui ne tarit pas d'éloges sur le tour de force narratif réalisé par Garth Ennis, bien aidé par Michael Dipascale. Pour commencer, Moore contextualise les comics ayant des animaux comme personnages principaux, grâce à une culture écrasante. Il balaye d'un revers de manche tous ceux qui bénéficie d'un anthropomorphisme qui facilite la narration (à commencer par une souris sur 2 pattes ayant longtemps porté des gants blancs). Il constate alors qu'Ennis s'est attaqué à un genre délaissé depuis longtemps par les autres auteurs de comics. Il s'incline également devant la qualité de la mise en images, Dipascale s'en tenant à la morphologie des chiens, sans presqu'aucune licence artistique.
Effectivement, la découverte du récit confirme la description d'Alan Moore (c'est vrai qu'il n'y avait pas beaucoup de doute). Garth Ennis s'ingénie à imaginer la psychologie des 3 chiens, des quelques autres chiens qu'ils rencontrent (dont un bouledogue pas commode, des chats et quelques poules), leurs motivations, leur caractère, en cohérence avec la vie qui était la leur précédemment. C'est ainsi qu'ils qualifient les êtres humains de "nourrisseurs". Bien sûr, le risque réel est que le lecteur considère le récit plus comme un exercice de style, que comme un roman intéressant.
Michael Dipascale représente les chiens de manière littérale, effectivement sans recourir aux raccourcis de l'anthropomorphisme. Dans une interview, il a indiqué qu'il avait juste légèrement exagéré une expression de visage de ci de là pour évoquer un état d'esprit ou une émotion. le lecteur propriétaire de chien aura donc le plaisir de retrouver les langues bien baveuses, et le souci de la propreté de son derrière de son animal familier. le lecteur sans chien sentira une forme de détachement affectif vis-à-vis de ce trio de canidés, ainsi qu'une vraie curiosité intellectuelle quant au degré d'exactitude des poses des chiens, et de leur langage corporel.
Les représentations des chiens sont donc très réussies. le reste des éléments visuels est d'un niveau professionnel, avec peut-être un encrage trop léger. du coup il se dégage parfois une impression de manque de consistance des éléments représentés. Cette impression est compensée par une mise en couleurs naturaliste, pertinente, sans effet ostentatoire. Michael Dipascale réussit à faire croire au comportement des 3 chiens, et aux endroits qu'ils traversent. Il est amené à mettre en scène 3 ou 4 moments Ennis, scènes chocs et presqu'insoutenables (un moment hallucinant avec un chien ayant asservi un être humain). du début à la fin, Dipascale garde le cap de s'en tenir à une représentation naturaliste des chiens et des autres animaux.
Cette approche narrative naturaliste prive le lecteur d'une réelle empathie pour les personnages (surtout s'il n'aime pas les animaux). Ennis et Dipascale ont si bien atteint leur but que le lecteur ne peut pas se reconnaître dans ces animaux ni même éprouver leurs émotions. Dipascale aménage discrètement quelques expressions de visage pour retranscrire un état d'esprit (essentiellement en jouant sur la forme des yeux), mais cela reste exceptionnel. de son côté, Ennis s'est également permis une entorse (de plus grande ampleur) à l'approche naturaliste : il place des mots dans la bouche des chiens, et il fait en sorte que Rover, Red et Charlie comprennent également le langage des chats et des autres animaux.
Toutefois ce recours au langage humain s'accompagne de règles strictes. Pour commencer les chiens disposent d'un intellect plus limité que celui d'un humain, et par voie de conséquence d'un vocabulaire plus limité, et d'une syntaxe plus basique. Pour rester cohérent avec le règne animal, les chats disposent d'un vocabulaire et d'une syntaxe légèrement plus élaborés. Ensuite, les préoccupations des chiens s'articulent autour de leurs anciennes relations avec les humains, et leurs besoins naturels, ainsi que l'apprentissage d'une vie sans "nourrisseurs". Ainsi Ennis atteint d'autant mieux son objectif de se mettre dans la peau d'un chien (3 en l'occurrence), limitant l'implication émotionnelle du lecteur.
Arrivé à l'épisode 6, le lecteur est convaincu de la réussite de l'exercice intellectuel consistant à se mettre dans la peau d'un chien, mais il reste un peu sur sa faim. Puis il découvre ce dernier épisode et les déclarations de Charlie, et la connexion se fait avec sa propre condition d'être humain. Dans la continuité naturelle du récit, Charlie en vient à faire le constat des caractéristiques de sa nouvelle vie, débarrassée des exigences des nourrisseurs, enfin dans une situation où il peut apprécier les choses simples. le parallèle s'établit de manière aveuglante avec le quotidien d'un être humain prisonnier des contraintes sociales, de son asservissement à la caste dirigeante (élites politiques ou financières, hiérarchies diverses et variées). le propos est un peu simpliste, pas loin d'une anarchie bon enfant et utopique, mais il diffuse aussi une évidence lumineuse. Certes la société humaine n'a jamais été en mesure de s'affranchir d'un ordre hiérarchisé (avec ses abus consubstantiels), mais cela n'empêche pas de pouvoir apprécier les moments de répit, hors du temps, qui échappent à cette structure contraignante.
Décidément, Garth Ennis est un auteur à part entière qui n'hésite pas à prendre des risques, à changer de registre (tout en conservant quelques habitudes narratives qui lui sont propres), en conciliant divertissement adulte et consentant, avec un point de vue personnel sur le monde qui l'entoure, dans lequel il vie. Petit plus pour cette histoire, il bénéfice de la mise en image d'un artiste de bon niveau.
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Roche Limit
La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien - Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe. L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech. Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches. Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith. Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit. Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent. L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée. L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes. Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué. Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui. Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle. Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner. En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité. Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
Un sombre manteau
Sous des allures de récit faussement fantastique, Jaime Martin nous plonge dans la seconde moitié du 19e siècle dans les Pyrénées espagnoles. Là, une vieille ermite vivant de la vente de ses potions à base de plantes recueille une femme en fuite et fiévreuse. Même guérie, celle-ci reste farouche et muette sur son passé, ce qui n'empêche pas la vieille de l'adopter et de la faire passer pour sa nièce auprès des gens du village de la vallée. Mais ceux-ci ne voient pas la nouvelle venue d'un bon œil, lui attribuant le chaos qui va s'emparer peu à peu de l'esprit des villageois et villageoises. Sans parler de cette étrange maladie qui se répand peu à peu. Depuis Ce que le vent apporte et Toute la Poussière du Chemin, je suis sous le charme du graphisme de Jaime Martin qui se rapproche de celui de Ruben Pellejero. J'aime leur encrage épais et l'élégance de leurs planches qui ressort d'autant plus dans le grand format des albums de la collection Aire Libre. Dès les premières cases, j'ai été transporté dans les décors de ces montagnes d'il y a plus d'un siècle et de ceux qui y vivaient. Tout y est impeccable, des personnages aux décors en passant par les couleurs. C'est propre, c'est clair, c'est bien mis en scène et c'est beau. L'auteur a su capter mon attention immédiatement avec son insertion d'éléments fantastiques dont on ne saura jamais vraiment s'ils sont réels ou seulement métaphoriques. D'ailleurs à ce sujet, autant j'ai bien compris qui était cette sinistre louve, autant je n'ai pas su capter quel était le rôle symbolique que la femme rousse était censée jouer au final. Mais ça n'a pas de grande importance car je me suis laissé emporté par le récit. Il représente avec rigueur et humanité les conditions de vie dans les montagnes à l'époque. Si tout le cadre a des accents tragiques, ce sont avant tout les relations humaines qui sont mises en avant, faites d'affection, de rejet, de mépris, de confiance et de défiance. Les personnages de la vieille femme et de sa protégée ont tous deux leurs secrets et leurs regrets et ce n'est que vers la fin de l'album qu'ils sont dévoilés, leurs traumatismes du passé les rapprochant encore plus. Et les autres protagonistes ne sont pas oubliés pour autant, les différents villageois, qu'ils soient bienveillants ou malveillants, ont tous une âme et apportent leur pierre à l'édifice de ce récit fort et prenant. Leurs relations sont justes, jamais exagérées ni manichéennes, ce qui permet d'éviter la tragédie facile et prévisible. C'est aussi l'occasion de découvrir les trémentinaires, ces femmes guérisseuses solitaires qui vivaient de la vente d'herbes et de remèdes naturels, ainsi que la solidarité féminine entre elles. Solidarité et humanité face à la cruauté du monde, voilà d'ailleurs comment on pourrait résumer les thématiques de cet album. Très bien racontée, belle et intense, c'est une très bonne bande dessinée.
Wonder Woman Historia
Je dois commencer par dire que je ne suis pas spécialement un fan de comics, et encore moins de super héros (du moins, depuis que j'ai arrêté de lire Strange et consorts and j'étais ado !) Seule une petite étiquette 'coup de coeur de l'année' a attiré mon attention, et piqué ma curiosité dans mon magasin de BD préféré. J'ai donc simplement voulu feuilleter la chose, et là, j'avoue être resté bouche bée devant la qualité graphique de ce volume. Renseignements pris auprès d'un des vendeurs (je ne comprenais pas au départ le rapport entre Wonder woman -sorte d'alter ego féminin de l'homme au slip rouge de la planète Krypton, de ce que j'en savais- et les amazones de la mythologie grecque), on m'apprit donc que Wonder woman est supposée être la fille d'une amazone, d'Hippolyte d'une part, et que le dit volume était en fait une sorte d'intégrale de trois épisodes différents, dessinés et colorisés par différentes personnes, à savoir dans l'ordre, Phil Jimenez, Gene Ha , et Nicola Scott. J'avoue connaître le premier de nom, mais franchement sans plus. Sauf que Jimenez est celui qui a oeuvré pour illustrer tout le premier épisode qui se passe sur le Mont Olympe j'imagine, en tout cas chez les dieux et déesses grecques. Et le graphisme assez fou qui nous est proposé va rendre parfaitement cette démesure divine, tout est ici vraiment poussé à l'extrême, 'over the top', que ce soit les dessins eux-mêmes, les couleurs... numériques (auxquelles je suis pourtant a priori assez peu sensible), tout est 'too much', poussé à l'extrême, comme un morceau homérique de Judas Priest, pour les amateurs du groupe. La mise en scène / mise en page avec les cadres noirs et tout le tremblement, me semble assez proche ce que je crois savoir être les standards des comics, mais là aussi, les choses semblent poussées assez loin (par rapport à mes vieux souvenirs d'ado ! Les choses ont probablement changées depuis...) Bref, c'est une explosion de couleurs, d'idées incroyables de perspectives, de cadrages tous plus étonnants les uns que les autres, un vrai feu d'artifice ! On est presque à la limite de l'écoeurement parfois, tellement c'est riche, et coloré, mais force est de constater que c'est d'une remarquable efficacité, et que la, pour le coup, si vous aimez sentir une vraie signature graphique lorsque vous lisez une BD, vous allez être servi(es) ! Les choses se calment grandement ensuite, lorsqu'on revient 'sur terre', chez les hommes, ou...les femmes, mais cela fait sens. Une fois encore, la forme semble être assez cohérente avec le fond, on est sortis de la démesure pour revenir à quelque chose de beaucoup plus sage, de simplement...humain. L'ensemble demeurera ainsi jusqu'à la fin, sauf lorsque Zeus en personne sera mis en scène (quelque peu surpris par le fait que ce dernier se retrouve affublé de cornes, mais bon...quand t'as des êtres vivants qui te sortent de la cuisse, pourquoi pas des cornes du front, me direz-vous ? ?) L'histoire narrée ici est plutôt sympa, bien dans ce qui se fait à l'heure actuelle avec ce que les américains appellent le 'women empowerment', c'est à dire des personnages féminins forts, puissants, et surtout autonomes par rapport à ceux de l'autre sexe. Pour autant, on évite le piège de la bien pensance, et du truc moralisateur, et super gnan-gnan. Rien de véritablement révolutionnaire, mais ça se lit avec plaisir. Alors, bien sûr, l'Histoire, ou plutôt la mythologie classique, n'est pas respectée. Je ne veux pas spoiler mais disons que la rencontre entre Héraclès et les amazones ne se termine pas du tout comme d'habitude, il n'est plus question d'emprisonner Hippolyte, et de réclamer sa ceinture en échange de sa libération. Donc, au final, j'ai été particulièrement subjugué en particulier par cette première partie dingue, le reste est, selon moi, un peu plus convenu, mais cela n'en demeure pas moins une BD tout à fait atypique, et le fait que certains parlent de pur chef-d'oeuvre ne me choque franchement pas, même si je suis un peu plus mesuré. Un conseil néanmoins, prenez le temps de bien feuilleter les premières pages, cela pourra vous convaincre d'immédiatement acheter ce volume sur l'origine de Wonder woman (que l'on ne voit en fait pas, ou pas adulte, dans toute la BD, raison pour laquelle je trouve le titre un peu trompeur), ou au contraire, vous faire fuir en courant, en ayant presqu' un haut le coeur. Après tout, il semblerait que nous soyons dans une époque où il faut cliver, polariser, et bien là, c'est réussi !! Résultat des courses : un bon 4/5 pour ce qui me concerne.
L'Odyssée d'Hakim
Wouah, belle claque. “L’Odyssée d’Hakim” de Fabien Toulmé est un témoignage / reportage BD que j’ai beaucoup aimé. Toulmé nous plonge dans le parcours poignant d’Hakim, un réfugié syrien, avec une sincérité désarmante. Le parcours d’Hakim est raconté avec beaucoup de justesse, ce qui en fait quelque chose de profond autour de la peur (légitime), le courage, la douleur, mais aussi l’espoir et la résilience. Chaque étape de son voyage est décrite avec précision, et on comprend mieux les réalités difficiles auxquelles sont confrontés les réfugiés. Toulmé réussit également à intégrer des moments de légèreté et d’humour, ce qui permet de rendre l’histoire encore plus humaine et accessible. Ces touches d’humour allègent le propos sans jamais le dénaturer, et j’ai trouvé cela très bienvenu. J’ai particulièrement apprécié la manière dont Toulmé raconte cette histoire avec humanité et respect, sans tomber dans le pathos ou dans le cliché. Cela en fait un témoignage authentique et touchant. Le style graphique de Toulmé est à la fois clair et très lisible, ce qui permet de se plonger facilement dans l’histoire. Les dessins capturent parfaitement les émotions des personnages et les difficultés qu’ils rencontrent, ajoutant une profondeur émotionnelle au récit. Je mettrais un bémol sur les nez féminins néanmoins. Une lecture que je recommande vivement, car elle offre une perspective précieuse sur une réalité souvent méconnue et mal comprise.
Dans le même bateau
La rame en couple - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles. Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer. Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation. Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés. La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire. En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années. L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau. Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
Le Baron Rouge - Par-delà les lignes (Frères ennemis)
La volonté de vivre - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes". En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu. Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges. Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante. Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre. Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital. Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.
Howard le Canard - L'Intégrale
Pas le canard que vous croyez - Ce tome contient les épisodes 1 à 14 de la série Howard the duck (en abrégé HtD) et le numéro annuel 1, ainsi que sa première apparition dans Fear 19, et celles dans Giant size Man-Thing 1, Marvel Treasury edition 12, et des extraits de Giant size Man-Thing 4 & 5. Ces épisodes sont initialement parus en 1976/1977, et ils ont tous été écrits par Steve Gerber. Les dessinateurs sont Val Mayerik (Fear 19, HtD annual 1, Giant size Man-Thing 1), Frank Brunner (Giant size Man-Thing 4 & 5, HtD 1 & 2), John Buscema (HtD 3), Gene Colan essentiellement encré par Steve Leialoha (HtD 4 à 14), et Sal Buscema pour Marvel Treasury edition 12. Howard le canard est (comme son nom l'indique) un canard anthropomorphe venant d'une autre dimension, avec des pieds palmés, des mains à 4 doigts, une veste de costume bleue, des gants blancs, un minuscule chapeau, et il fume le cigare. Il est arrivé par inadvertance dans notre réalité, lors d'une crise survenue au nexus des réalités (dans un marais de Floride où réside Man-Thing). Il a fini par rester pour de bon à Cleveland, où il s'est lié d'amitié avec Beverly Switzler. Ce n'est pas un superhéros, malgré ce que pourrait laisser penser le choix de la couverture pour ce recueil. Après avoir accompagné Man-Thing et quelques autres dans un imbroglio transdimensionnel, il se retrouve sans le sous et sans emploi à Cleveland, dans l'état de l'Ohio. Au cours de ces nombreux épisodes, il va se retrouver à combattre une vache vampire (avec une cape), un sorcier souhaitant récupérer un objet de pouvoir (avec une apparition décalée de Spider-Man), l'homme-navet (sic), un somnambule magicien, un bonhomme de pain d'épice géant, les 4 membres de KISS, etc. Un concours de circonstance va le pousser à se présenter comme candidat à la présidentielle des États-Unis. Ce recueil se termine avec de nombreux bonus, dont une postface en 1 page de Steve Gerber (datée de 2008), et une interview d'époque, de 9 pages, menée par David Anthony Kraft, beaucoup plus personnelle que ce à quoi on pouvait s'attendre (car parue dans un fanzine appelé FOOM, Friends Of Ol' Marvel). Dans cet entretien, le lecteur a la confirmation de ce que lui a montré la lecture de ces épisodes : Howard, c'est Steve Gerber. Il n'y a qu'à regarder le sous-titre de la série : piégé dans un monde qu'il n'a pas créé (Trapped in a world he never made). Derrière les aventures hallucinées d'Howard, le lecteur a accès à ses pensées intérieures qui reflètent l'esprit d'un individu inadapté à la société dans laquelle il se trouve. La transposition d'Howard en Steve Gerber n'est ni systématique, ni de tous les instants. En fonction des épisodes, Howard peut se conduire en personnage principal traditionnel, assez sarcastique, ou être vu par les personnes qu'il croise comme un imposteur, un nain dans un costume de canard. le lecteur sent que le scénariste tente de jouer sur cette méprise comme d'un élément comique, mais le niveau d'humour reste bas. Ses opposants sont souvent de drôles de clients, de la vache mordue par un vampire, à une quadragénaire convaincue qu'il existe une conspiration de voleur de foie à laquelle Howard est associée. Il croise de rares personnages de l'univers partagé Marvel : Spider-Man, Hellstorm, Man-Thing, et KISS dans leur version superhéros à la sauce Marvel. Au bout de quelques épisodes, c'est la liberté narrative qui frappe le lecteur de plein fouet. Alors qu'Howard a commencé dans une série obscure d'un personnage (Man-Thing, alors écrit par Steve Gerber) déjà bien éloignée du modèle de base des superhéros, il s'éloigne encore plus du moule Marvel. Il n'est pas question à proprement parler de supercriminels costumés. Dans l'interview en fin de tome (ainsi que dans l'épisode 16), Steve Gerber reconnaît qu'il fait une concession majeure au comics de superhéros : inclure un affrontement physique par épisode, pour entretenir la dynamique du récit, mais c'est la seule. Il explique également qu'à l'époque l'expression créatrice des auteurs de comics était encore fortement bridée par l'existence et l'implémentation des exigence du Comics Code Authority, une forme de règlement d'autocensure mis en place par la profession pour éviter des récits trop traumatisant pour le public des enfants, avec le risque d'une censure extérieure plus drastique. Toujours dans cette interview en fin, Steve Gerber revient sur la genèse du personnage. Il explique qu'il s'agissait d'un figurant dans une histoire de Man-Thing et qu'il avait explicitement précisé au dessinateur qu'il ne devait pas ressembler à Donald, pour éviter toute réclamation de Disney (il y en aura quand même). Au vu du caractère irascible d'Howard (et de son cigare), il y a peu de risque de le confondre avec Donald. La liberté de ton se manifeste donc dans la dimension loufoque des opposants, ainsi que dans les sujets abordés. le scénariste peut aussi bien évoquer la difficulté pour une personne non-conformiste de vivre en société, que la religion organisée, que le paraître des hommes politiques, que le comportement potentiellement irrationnel des autres membres de la société, ou encore la déprime (proche de la dépression). Dans l'interview, Gerber confirme ce que ressent le lecteur : il n'avait de plan à long terme pour Howard, préférant concevoir chaque épisode selon l'inspiration du moment. Ce genre d'approche narrative fonctionne donc plus sur les principes de la comédie dramatique, que sur le mécanisme d'une intrigue ambitieuse. En fonction de l'inspiration de l'auteur, le résultat peut être emballant (la dynamique de la candidature était personnelle et bien huilée), ou lassant (la suite de séquences liées à la déprime d'Howard). Dans les 2 cas, le lecteur n'a aucune idée de ce à quoi s'attendre. Restant dans le cadre de récits destinés à la jeunesse, Steve Gerber se tient relativement éloigné d'une narration trop expérimentale ou psychédélique, pour rester sur la base d'histoires avec des personnages et une progression dramatique. Il aborde des sujets qui lui tiennent à cœur, et s'il n'était pas trop pressé ce mois-là, il réussit à mettre en scène ses propres convictions personnelles sur la solitude, la vie en société, l'amitié, et même la relation avec le lectorat. Ce dernier point est abordé dans l'épisode 16 de la série (le dernier de ce tome). le lecteur découvre une suite de dessins en double page, avec des pavés de texte écrits par Steve Gerber. Ce dernier explique qu'il était en retard pour rendre son histoire, mais qu'il ne souhaitait pas que ce numéro soit une réédition d'un numéro précédent (pratique utilisée à l'époque, en cas de créateur en retard par rapport à la cadence mensuelle). Il rédige donc un texte très personnel dans lequel il se met en scène, avec Howard comme expression de sa conscience. le lecteur a du mal à croire que le responsable éditorial de l'époque ait pu donner suite à un tel écart par rapport à l'ordinaire des comics. À la lecture de ce texte, il apparaît que l'auteur tient un propos à destination d'adultes et pas d'enfants, ni même d'adolescents. Plusieurs dessinateurs se succèdent pour mettre en scène ce canard d'une race à part. le premier est compétent par rapport aux standards de l'époque, dans une veine réaliste, avec un bon niveau de détails. Par contre quand Val Mayerik revient pour le numéro annuel, ses dessins sont devenus assez laids. le lecteur ressent tout de suite un changement de qualité pour le mieux, avec la quarantaine de pages dessinées par Frank Brunner. le niveau de réalisme est plus élevé, et les expressions du canard sont beaucoup plus parlantes. La mise en couleurs reste criarde et elle l'est tout au long du tome du fait de moyens techniques assez limités à l'époque. L'épisode 3 d'HtD permet d'apprécier une prestation honorable de John Buscema, pas trop pressé, mais par très inspiré non plus. Sal Buscema réalise un travail fonctionnel, assez laid en ce qui concerne les expressions des visages. Environ les 3 quarts du volume sont dessinés par Gene Colan. L'association entre Howard et lui ne semble pas une évidence a priori. Pourtant son approche graphique est assez éloignée des standards des superhéros de l'époque, avec un rendu mettant en avant le mouvement, plus ou moins accentué en fonction des séquences. L'esthétique de Colan ne recherche pas la rondeur des contours, ni la propreté des surfaces. Les lignes de contour peuvent être torturées, cassantes, et les surfaces sont texturées par des traits ou de petits aplats de noir non significatifs. Au final cette esthétique très particulière sert plutôt Howard, qu'elle ne le dessert. Il n'apparaît ni comme un superhéros, ni comme un ersatz de Donald. L'encrage de Steve Leialoha est assez respectueux des crayonnés de Colan, en y intégrant des aspérités ou des précisions de détails pas toujours en phase avec la composition générale du dessin. Ce n'est pas le meilleur encreur de ce dessinateur, mais il ne trahit pas non plus l'esprit des dessins. Cette première moitié des épisodes d'Howard the Duck ne s'adresse pas à tous les lecteurs. Il vaut mieux être familier avec la forme des comics de l'époque, ou de Steve Gerber pour disposer de la motivation nécessaire, afin d'entamer cette lecture. Sous cette réserve, le lecteur découvre une série de Steve Gerber en total décalage avec la production de l'époque, très personnelle, et différente des autres qu'il a pu écrire (Man-Thing, Omega the Unknown, et autres). Une œuvre personnelle d'un créateur piégé dans un monde qu'il n'a pas créé.
Âme Augmentée
Le moins que l’on puisse dire c’est que ce comics ne laisse pas indifférent. BD vraiment exigeante, dérangeante et malaisante. Ame Augmentée frappe juste et fort. Qu’on aime ou pas, cette lecture marque fortement et laisse une empreinte en nous qui l’amènera pour ma part sans aucun doute sur le podium des bds SF de 2024. Un graphisme particulier, exagéré assez proche de Bill Plympton, qui m'a rappelé également par moment sur sa dernière partie et aidé par la tonalité des couleurs du Ludovic Debeurme. Des personnages à la base (excepté Del) peu attachants mais qui finalement arrive à nous touchés. Une densité folle niveau thématique dont la principale: L'Identité/la Singularité d'un être est interrogé à travers divers angles: Qu'est-ce-que notre identité, humanité ? Qu'est-ce-qui la définit? De ce fait des sujets tels que la mémoire, le clonage, le transhumanisme, l’immortalité, le racisme, l'autre ...son regard (Incluant celui du lecteur), sont également pleinement abordés. Bien que ces thématiques aient été déjà fortement exploités par le passé, l’originalité du récit évite tout possible écueil de redite et de lourdeur. Que dire sinon, l’histoire est très finement écrite, plutôt subtil sur bien des aspects, et bien que complexe dans ces réflexions reste compréhensible, abordable et fluide pour le lecteur. La dramaturgie se met en place, les fils se nouent et se dénouent, nous ne lâcherons pas le livre avant la fin. Encore une fois, gros travail éditorial des éditions 404 même si le texte souffre de quelques coquilles. La postface, la galerie d'affiche et les notes de l'auteur viennent enrichir et éclairer ce bouquin admirable et son élaboration. La filiation avec Aronofsky (qui signe la préface) mais surtout avec Cronenberg, est évidente. Une œuvre à découvrir et à murir. Dérangeante mais fascinante. Culte en devenir.
Borb
À la rue - Il s'agit d'un récit complet en noir & blanc, indépendant de tout autre. Il se présente sous une forme un peu particulière, en format paysage. Chaque page comporte une seule bande dessinée pouvant s'apparenter à un gag, ou à une scène avec une chute. Jason Little est également l'auteur de Shutterbug Follies et Motel Art Improvement Service. La lecture commence, avec un déchet par page, allant d'une cassette vidéo éventrée à une boîte de donuts ouverte. La page suivante recense 13 mots pour désigner une personne à la rue. L'histoire en elle-même comporte 78 bandes de cases, à raison d'une par page. Dans la première, Borb (le surnom de la personne à la rue) essaye de mordre dans un quignon de pain trouvé dans une poubelle. Il éprouve une vive douleur dans les gencives, ce qui lui reste de sa dentition ne lui permettant pas d'en arracher un morceau. Par la suite, Borb se rend chez un dentiste pour personne nécessiteuse. Il se casse un tibia en tombant dans un escalier. Il s'enfuit de l'hôpital. Il se voit attribuer un logement précaire. Il rêve qu'il est recueilli par une riche rentière. Il se rend dans un foyer pour sans-abri. Il perd sa ceinture. Il subit plusieurs intoxications alimentaires. Après les escapades mouvementées et esthétiquement séduisantes, le lecteur ne s'attendaient pas à ce que Jason Little choisisse un sujet plus social, ou qu'il adopte un format plus austère. Les dessins sont en noir & blanc avec des traits un peu secs qui évoquent plus le stylo que la plume. Jason Little n'utilise que très peu d'aplats de noir, préférant colorier en noir les surfaces, en laissant les traits de crayons apparents (ils ne sont pas complètement jointifs. Les contours sont délimités avec soin, avec un petit degré de simplification qui rend chaque image facile à lire. Ce degré de simplification ne rend pas les dessins trop jolis, leur apparence s'adressant plus à des adultes qu'à des enfants. Jason Little dose avec soin la densité d'information visuelle par case. Elles peuvent s'apparenter à un cliché instantané, avec les personnages, les accessoires (table, couvert, plat sur la table) et l'arrière-plan (mur, fenêtre, paysage derrière la fenêtre), ou alors très rarement ne contenir qu'un personnage (par exemple Borb) ou un élément de décor (par exemple une poubelle). le lecteur peut donc se projeter dans chaque lieu, ou en tout cas s'en représenter les caractéristiques qu'il s'agisse d'un bout de trottoir au pied d'un mur en brique, d'un cabinet de dentiste, d'un escalier de métro, d'une chambre d'hôpital, d'un banc dans un jardin public, d'une rame de métro, d'un petit appartement, d'un tribunal, etc. Comme cette énumération le laisse supposer, cette bande dessinée n'a rien de répétitive. Jason Little réussit à transformer le quotidien d'un SDF, en une sorte de suite d'aventures cocasses, faisant intervenir plusieurs personnages (aucun récurrent, si ce n'est Borb lui-même), dans des endroits divers et variés que le lecteur associe sans mal avec une vie à la rue. Assez étrangement, Jason Little sait décrire cette vie de misère, en y intégrant une dimension burlesque qui dédramatise pour partie les situations. le degré de simplification lui permet d'utiliser des dispositifs visuels qui relèvent de la bande dessinée humoristique, telles que des étoiles et des petits éclairs pour représenter la douleur (après que Borb ait mordu dans le quignon de pain), des tourbillons au-dessus de la tête pour figurer la stupeur alcoolique, des lignes courbes pour indiquer que Borb rebondit sur les marches d'escalier lorsqu'il a perdu l'équilibre, ou encore des expressions exagérées sur le visage de Borb (yeux ronds, bouche grande ouverte), etc. Ainsi les mésaventures de Borb perdent une partie de leur dimension sordide et tragique. Heureusement, parce que ce pauvre homme ne subit pas que des avanies, il souffre physiquement et psychologiquement. En cours de récit, l'auteur montre comment cet homme en est arrivé à cet état de déchéance. Il n'y a rien de complaisant ou de suffisant dans cette dégringolade sociale, mais il n'y a pas non plus de glorification d'un perdant. Little ne dépeint jamais son personnage principal comme un héros. Dès les premières séquences, Little a su faire comprendre au lecteur que Borb a passé le point de non-retour. Derrière le comique de situation se cache une pulsion morbide. La force de ce récit est d'inciter le lecteur à contempler le quotidien de ce monsieur comme s'il s'agissait de quelque chose sans réelle conséquence. Dès la première image, Borb apparaît comme un individu à forte carrure, capable d'endurer bien des épreuves et des privations, sans s'en sentir plus mal. Finalement ce n'est pas grave. La dentition de Borb part en sucette, mais il réussit quand même à trouver de quoi se nourrir dans les poubelles, en choisissant des trucs mous. Cela lui détraque les intestins, mais sa robuste constitution fait qu'il finit par s'en remettre. Il se fait tabasser en prison, mais son corps récupère assez rapidement. Il passe un hiver dehors, et perd son petit doigt gelé, mais… Mais c'est horrible. Petit à petit l'horreur gagne l'esprit du lecteur. Sous des dehors de farce macabre, il sait que ce qui est décrit peut arriver, arrive de temps à autre. Pas tout à la même personne, mais il s'agit bien de faits réels. L'apparent détachement avec lequel Borb semble tout supporter, tout encaisser, ne fait que renforce la dimension morbide de son comportement. Ce n'est qu'un SDF, un paumé, mais un être humain quand même. Toutes les horreurs qu'il subit, c'est très exactement ce contre quoi tout individu socialisé essaye de se prémunir de son mieux. Quand même, il est presqu'impossible d'éprouver de l'empathie pour les souffrances de Borb. C'est un alcoolique irrécupérable. C'est le cliché de l'individu qui mendie, pour aller boire l'agent récolté, immédiatement après. C'est un individu irresponsable, au point d'en être idiot (par mégarde il met le feu à la masure où l'ont placé les services sociaux). C'est quelqu'un de désocialisé au dernier degré, sans aucune envie de réintégrer une place dans la société. L'alcool a cramé son cerveau, à un niveau pathologique. Oui mais toutes les formes d'atteinte à sa personne sont autant de risques qui planent au-dessus de la tête de n'importe quel individu, qui rappelle la fragilité de la normalité, la fragilité du statut social. Manger dans les poubelles, se retrouver avec un os cassé en pleine rue. À quoi tient d'être secouru, d'être pris en charge ? Pouvoir faire ses besoins en toute intimité, c'est quand même basique, un droit presque. En dépeignant cet individu repoussant, en lui faisant subir des horreurs très concrètes, Jason Little montre au lecteur sa propre fragilité, à quel point il est tributaire du système social dans lequel il vit. le lecteur se retrouve à sourire devant les tribulations de Borb, à tourner les pages rapidement parce que c'est drôle et que le rythme est entraînant, parce que chaque catastrophe est aussi inventive que plausible. La fin survient telle que l'on s'y attend, dans des circonstances surprenantes. Le tome se termine avec un page écrite dans laquelle l'auteur dédie ce livre à la personne à la rue qui a vécu sous un viaduc, avec son chariot, certainement à un passage fréquenté par l'auteur. Il y ajoute une incitation à participer à des associations de logement d'urgence américaines (en y incluant l'adresse du site internet afférent). Borb constitue un ouvrage sans concession. Jason Little évoque la vie de personne à la rue dans toute son horreur, rendant encore plus mal à l'aise par le personnage au comportement morbide, à la réinsertion impossible. le lecteur se surprend à trouver cette histoire très divertissante, grâce à une narration intelligemment pensée qui montre (Borb ne prononce que 3 ou 4 mots au plus pendant tout le tome). En même temps qu'il constate que Borb est responsable de sa déchéance, il ne peut pas cautionner ce qui lui arrive, il ne peut pas rester indifférent. Alors même que Borb supporte tout sans broncher, qu'il se remet d'à peu près tout, le lecteur sait qu'il s'en faut de très peu pour qu'il se retrouve dans sa situation et que ce qui lui arrive est intolérable. Jason Little a réussi un tour de force en impliquant le lecteur dans la vie d'un SDF antipathique, en le divertissant sans rien diminuer de l'impact tragique de cette survie indifférente au reste de la société.
Rover Red Charlie
Trois chiens réapprennent à vivre, après l'anéantissement de la race humaine. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Garth Ennis, dessinés, encrés et mis en couleurs par Michael Dipascale. Il comprend également une introduction de 4 pages écrite par Alan Moore, qui réalise un panégyrique dithyrambique de la capacité de Garth Ennis à écrire une histoire sur les aventures de 3 chiens dépourvus de caractéristiques anthropomorphes. L'histoire commence à New York, alors que les humains sont pris de folie et s'entretuent ou se suicident de manière salissante. Charlie (un Colley), un chien d'aveugle, a le plaisir de voir arriver ses 2 copains qu'il rencontrait au square : Red un setter irlandais, et Rover un basset. Ces derniers rongent sa laisse pour le libérer, et les 3 amis commencent à avancer dans les rues de New York. Ils assistent à des atrocités sans nom, croisent le chemin d'un policier encore bien dans sa tête (mais ça ne dure pas longtemps), et constatent l'ampleur du carnage. Ils croisent également un groupe de chihuahuas et finissent par recevoir les conseils d'un matou tigré quant à l'attitude la plus pragmatique à adopter. Première surprise en ouvrant cette histoire, ce recueil comprend une introduction de 4 pages de texte, écrite par Alan Moore qui ne tarit pas d'éloges sur le tour de force narratif réalisé par Garth Ennis, bien aidé par Michael Dipascale. Pour commencer, Moore contextualise les comics ayant des animaux comme personnages principaux, grâce à une culture écrasante. Il balaye d'un revers de manche tous ceux qui bénéficie d'un anthropomorphisme qui facilite la narration (à commencer par une souris sur 2 pattes ayant longtemps porté des gants blancs). Il constate alors qu'Ennis s'est attaqué à un genre délaissé depuis longtemps par les autres auteurs de comics. Il s'incline également devant la qualité de la mise en images, Dipascale s'en tenant à la morphologie des chiens, sans presqu'aucune licence artistique. Effectivement, la découverte du récit confirme la description d'Alan Moore (c'est vrai qu'il n'y avait pas beaucoup de doute). Garth Ennis s'ingénie à imaginer la psychologie des 3 chiens, des quelques autres chiens qu'ils rencontrent (dont un bouledogue pas commode, des chats et quelques poules), leurs motivations, leur caractère, en cohérence avec la vie qui était la leur précédemment. C'est ainsi qu'ils qualifient les êtres humains de "nourrisseurs". Bien sûr, le risque réel est que le lecteur considère le récit plus comme un exercice de style, que comme un roman intéressant. Michael Dipascale représente les chiens de manière littérale, effectivement sans recourir aux raccourcis de l'anthropomorphisme. Dans une interview, il a indiqué qu'il avait juste légèrement exagéré une expression de visage de ci de là pour évoquer un état d'esprit ou une émotion. le lecteur propriétaire de chien aura donc le plaisir de retrouver les langues bien baveuses, et le souci de la propreté de son derrière de son animal familier. le lecteur sans chien sentira une forme de détachement affectif vis-à-vis de ce trio de canidés, ainsi qu'une vraie curiosité intellectuelle quant au degré d'exactitude des poses des chiens, et de leur langage corporel. Les représentations des chiens sont donc très réussies. le reste des éléments visuels est d'un niveau professionnel, avec peut-être un encrage trop léger. du coup il se dégage parfois une impression de manque de consistance des éléments représentés. Cette impression est compensée par une mise en couleurs naturaliste, pertinente, sans effet ostentatoire. Michael Dipascale réussit à faire croire au comportement des 3 chiens, et aux endroits qu'ils traversent. Il est amené à mettre en scène 3 ou 4 moments Ennis, scènes chocs et presqu'insoutenables (un moment hallucinant avec un chien ayant asservi un être humain). du début à la fin, Dipascale garde le cap de s'en tenir à une représentation naturaliste des chiens et des autres animaux. Cette approche narrative naturaliste prive le lecteur d'une réelle empathie pour les personnages (surtout s'il n'aime pas les animaux). Ennis et Dipascale ont si bien atteint leur but que le lecteur ne peut pas se reconnaître dans ces animaux ni même éprouver leurs émotions. Dipascale aménage discrètement quelques expressions de visage pour retranscrire un état d'esprit (essentiellement en jouant sur la forme des yeux), mais cela reste exceptionnel. de son côté, Ennis s'est également permis une entorse (de plus grande ampleur) à l'approche naturaliste : il place des mots dans la bouche des chiens, et il fait en sorte que Rover, Red et Charlie comprennent également le langage des chats et des autres animaux. Toutefois ce recours au langage humain s'accompagne de règles strictes. Pour commencer les chiens disposent d'un intellect plus limité que celui d'un humain, et par voie de conséquence d'un vocabulaire plus limité, et d'une syntaxe plus basique. Pour rester cohérent avec le règne animal, les chats disposent d'un vocabulaire et d'une syntaxe légèrement plus élaborés. Ensuite, les préoccupations des chiens s'articulent autour de leurs anciennes relations avec les humains, et leurs besoins naturels, ainsi que l'apprentissage d'une vie sans "nourrisseurs". Ainsi Ennis atteint d'autant mieux son objectif de se mettre dans la peau d'un chien (3 en l'occurrence), limitant l'implication émotionnelle du lecteur. Arrivé à l'épisode 6, le lecteur est convaincu de la réussite de l'exercice intellectuel consistant à se mettre dans la peau d'un chien, mais il reste un peu sur sa faim. Puis il découvre ce dernier épisode et les déclarations de Charlie, et la connexion se fait avec sa propre condition d'être humain. Dans la continuité naturelle du récit, Charlie en vient à faire le constat des caractéristiques de sa nouvelle vie, débarrassée des exigences des nourrisseurs, enfin dans une situation où il peut apprécier les choses simples. le parallèle s'établit de manière aveuglante avec le quotidien d'un être humain prisonnier des contraintes sociales, de son asservissement à la caste dirigeante (élites politiques ou financières, hiérarchies diverses et variées). le propos est un peu simpliste, pas loin d'une anarchie bon enfant et utopique, mais il diffuse aussi une évidence lumineuse. Certes la société humaine n'a jamais été en mesure de s'affranchir d'un ordre hiérarchisé (avec ses abus consubstantiels), mais cela n'empêche pas de pouvoir apprécier les moments de répit, hors du temps, qui échappent à cette structure contraignante. Décidément, Garth Ennis est un auteur à part entière qui n'hésite pas à prendre des risques, à changer de registre (tout en conservant quelques habitudes narratives qui lui sont propres), en conciliant divertissement adulte et consentant, avec un point de vue personnel sur le monde qui l'entoure, dans lequel il vie. Petit plus pour cette histoire, il bénéfice de la mise en image d'un artiste de bon niveau.