Intégrité artistique
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Ce tome contient l'histoire complète en 3 épisodes parus en 2012, écrite par Steve Gerber et illustrée par Kevin Nowlan qui réalise également la mise en couleurs. Ce tome comprend également l'épisode 12 de la série Man-Thing (paru en 1974), ainsi que la première apparition de Man-Thing dans Savage Tales 1 paru en 1971.
Song-cry of… the living dead man (18 pages, scénario de Steve Gerber, dessins de John Buscema, encrage de Klaus Janson) - La créature Man-Thing est attirée par les fortes émotions qui émanent d'un asile d'aliénés désaffecté. À l'intérieur Brian Lazarus, un écrivain, est en proie à des émotions qui s'incarnent en des individus lui réclamant tout un tas de choses. Il devra son salut à l'ingérence de Sybil Mills.
Cette histoire est placée après celle de Gerber et Nowlan, mais il vaut mieux la lire en premier, car la suivante y fait référence. Dans années 1970, une nouvelle génération de scénaristes débarque dans le monde des comics avec des ambitions dépassant la simple histoire de superhéros, et un mode de pensée enraciné dans la contre-culture, avec des opinions politiques de gauche. Parmi eux, Steve Gerber ressort comme créateur inventif et capable d'utiliser le genre Superhéros pour écrire n'importe quel type d'histoire. Il est passé à la postérité pour les aventures hors du commun d'une non-équipe de superhéros (Defenders), pour les pérégrinations d'un canard parlant caustique (Howard the duck) et Man-Thing, un personnage qu'il a tellement fait sien que personne après lui n'a pu en tirer quelque chose après lui.
Man-Thing est une créature végétale des marais dépourvue d'intellect, capable de ressentir avec acuité les émotions, et tous ceux qui éprouvent de la peur brûlent à son contact. Dans ce premier épisode, l'esprit empathique de Man-Thing est agressé par les émanations psychiques de Brian Lazarus. Steve Gerber raconte l'histoire d'un individu qui passe trop de temps tout seul dans sa tête et qui n'accepte pas les compromis qui accompagnent le passage à l'âge adulte, l'abandon de sa soif d'absolu. le résultat est une plongée dans les névroses ordinaires de tout adulte composant avec les nécessités matérielles de la vie, mais aussi d'une personne créative utilisant ses talents à des fins mercantiles (un scénariste de comics par exemple).
Les illustrations de John Buscema (plutôt ses crayonnés, achevés par Klaus Janson) sont professionnelles, sans être très jolies ou très attractives. En un épisode, Steve Gerber prouve de manière éclatante qu'un monstre de boue et de plantes peut servir de dispositif narratif pour évoquer le mal être de la vie en société, du créateur à l'imagination réduite en esclavage au service du profit. 5 étoiles.
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Screenplay of the living dead man (62 pages, Gerber & Nowlan) - Une dizaine d'années plus tard, Brian Lazarus est de retour dans le marais. Il recroise la route de Sybil Mills. Il est de nouveau en proie à de violentes émotions, et il s'adresse constamment à une espèce de petite plante anthropomorphe qui est à ses cotés et qu'il a affectueusement surnommée Mindy. À nouveau la force des émotions de Brian perturbe Man-Thing.
Dans les années 1980, Marvel Comics annonce un nouveau récit de Man-Thing écrit par Steve Gerber et illustré par Kevin Nowlan ; mais ce dernier tarde à réaliser le projet. Gerber décède en 2008. L'histoire paraît en 2012. Elle constitue un prolongement de l'histoire de Brian Lazarus. Il a fini par se marier et trouver sa place dans la société. Mais le chômage a remis en question cet équilibre fragile et il est de retour dans les Everglades. Gerber écrit une histoire sur l'industrie du divertissement et un créateur nourrissant cette machine (en lui sacrifiant son intégrité artistique) qui doit être nourrie en permanence, pour débiter un flux ininterrompu d'émissions, de spectacles et de films. Son constat est noir et impitoyable.
Kevin Nowlan utilise un style très affirmé qui peut demander un temps d'adaptation au lecteur. Les formes sont détourées par des traits fins presque fragiles, et les couleurs apportent autant d'informations visuelles que les crayonnés. Afin de satisfaire aux exigences du scénario, il mélange une approche réaliste des personnages et des endroits, avec les manifestations virtuelles de l'esprit de Lazarus sous une forme plus enfantine. Sa mise en couleurs permet de lier les 2 modes de représentation sans solution de continuité. Il a une capacité très déconcertante à capturer l'expression d'une émotion sur un visage au travers d'un rendu très personnel. Il n'hésite pas à recourir à un registre graphique moqueur ou exagéré pour introduire une forme de dérision et de second degré qui décuple la dimension critique du scénario. En fait Nowlan ne se repose sur aucun des codes graphiques habituels des superhéros, pour un résultat idiosyncrasique qui complémente le scénario, ajoutant une dimension onirique, une saveur particulière unique. 5 étoiles.
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… Man-Thing (11 pages, noir & blanc, scénario de Gerry Conway & Roy Thomas, illustrations de Gray Morrow) - Il s'agit du récit des origines de Man-Thing, la transformation de Ted Sallis en cette créature des marais.
Le tome se termine avec la courte histoire relatant la première apparition de Man-Thing. Il s'agit d'une histoire d'horreur avec une chute rapide. En onze pages, le lecteur apprend tout ce qu'il y a à savoir sur Man-Thing pour apprécier ses histoires. 4 étoiles pour l'intérêt historique, dans une histoire qui n'a pas trop mal vieilli.
Je me joins au concert de louanges accordé à ce superbe album du prolifique Fabien Vehlmann.
« Le Dieu-Fauve » nous raconte une aventure passionnante, brutale et sauvage. L’histoire est découpée en chapitres présentant le point de vue de plusieurs personnages, divulguant progressivement les motivations de chacun. La narration est parfaitement maitrisée, j’ai pris beaucoup de plaisir à décortiquer les méandres de l’intrigue, et la fin m’a beaucoup plu.
Il faut dire que la mise en image de Roger est sublime. Le découpage est réussi, les planches contiennent de belles grandes cases au dessin très détaillé, et j’ai beaucoup aimé les lignes et les perspectives sur les paysages. Les scènes d’action sont aussi très réussies, très dynamiques.
Vraiment, une chouette histoire.
Cet album est une bande dessinée de science-fiction qui déborde d’adrénaline. L’histoire suit Kali, trahie par son gang, les Matrikas, dans un monde post-apocalyptique ravagé par la guerre. Les décors sont magnifiquement représentés, avec des paysages dantesques. Les scènes de course-poursuite à 100 à l’heure sont captivantes. Il n’y a pas de temps morts. Si vous êtes fan de l’univers de “Mad Max”, vous ne pourrez qu’apprécier ce véritable concentré d’actions et d’aventures, avec un graphisme à couper le souffle. Une lecture palpitante et violente donc même si les ronchons habituels critiqueront le fait que cette nouvelle héroïne – alors que les balles fusent de partout – se sort de toutes les combats sans aucune égratignure !
Lecture jouissive me concernant !
A noter un très gros dossier en fin d’album sur le travail des auteurs.
Une quinzaine d'années après Clover, Tetsuhiro Harakawa revient donc avec un nouveau manga ayant pour sujet principal... la baston, avec un personnage ayant le même look que la première série.
On est donc dans une histoire où des lycéens se disputent une ville, ayant des véritables organisations mafieuses, mais dont l'activité se résume a priori à se taper dessus. Écrit comme cela, cela paraît très simpliste, mais l'auteur y a introduit une dimension particulière, à savoir le voyage dans le temps. Ou quand un jeune homme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds se retrouve aux côtés de son père à son âge, soient 22 ans auparavant. L'argument est utilisé assez régulièrement, et permet donc au récit d'acquérir de l'épaisseur. d'autant plus qu'un personnage tiers semble en savoir un peu plus sur ce qu'il est arrivé à Gaku.
Le trait d'Hirakawa a bien progressé avec le temps, et il fait preuve d'une réelle maîtrise dans la mise en scène et le design des personnages. L'ensemble est vraiment plaisant, malgré le fait que je ne sois pas fan des histoires de baston. A suivre, par curiosité.
Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos.
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Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle.
Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud.
Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l’œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième.
En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artiste les représente avec un noir & blanc un sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux.
L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. de la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants.
Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste.
La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), le corps collectif (2019), sa participation au magazine le canard sauvage dans les années 1970, le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres.
Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché.
En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d’œuvre.
J'ai l'impression de faire de la redite d'autres avis, mais que voulez-vous, quand c'est bon, c'est bon !
Le nouveau Lou Lubie est arrivé, et je l'attends plus que le Beaujolais nouveau. En même temps, dire que j'apprécie sa production est au mieux un euphémisme. Ce nouvel ouvrage avait en plus la promesse de me parler d'un sujet que je ne connaissais pas du tout et sur lequel je n'avais aucun apriori. Du moins le pensais-je.
Et puis je le lis le soir dans mon lit (mauvaise idée) et je finis la BD énervé. En même temps, il y a de quoi lorsqu'on fini par voir l'accumulation des petits détails qui énervent. En soi, la BD parle surtout des cheveux et de la façon dont ceux-ci sont acceptés ou non socialement. Le tout autour d'une créole fraichement débarqué de la Réunion.
Mais pour moi, la BD est surtout une excellente démonstration de ce qu'on appelle un racisme systémique que beaucoup refusent de voir (ça va, on est plus raciste !). En effet, sous couvert de remarques, de médias, d'objets culturels, on valorise et on dévalorise fortement. Sauf que là, l'exemple des cheveux est parlant : personne ne choisit ses cheveux à la naissance mais les aura toutes sa vie, comme un fardeau pour beaucoup. C'est énervant de voir la différence de traitement, dans les coiffeurs (quand il y en a), les produits, les remarques... Là où la BD fait fort, c'est que des remarques comme ça, j'en ai probablement fait moi aussi. Pas forcément à voix haute, mais nourri par un imaginaire qui reste bien ancré dans des fondements racistes, j'ai sûrement pensé des choses qui m'ont énervé lorsque je l'ai vu dans la BD.
Bref, sous couvert d'une simple histoire de cheveux, la BD démontre parfaitement les restes de racismes sociétaux qui gangrènent notre société et peuvent amener des nombreuses personnes à mal vivre leur propre corps. Ou alors à subir des choses que je n'ai pas envie de faire vivre à d'autres : gaspillage de temps et d'argent, la souffrance physique ou mentale, le stress... Tout ça pour des cheveux, nom d'un chien !
Pour le reste, Lou Lubie a son style de dessin et sait toujours aussi bien s'y prendre pour transmettre toutes les informations en peu de temps, rester lisible, entrainer dans l'histoire et bombarder de chiffres et d'infos quand il le faut. Elle a trouvé son style, s'y plait et continue. Moi, j'adore ça !
Wow, quelle claque ! Cela faisait un moment que “Hoka Hey” me faisait de l’œil dans ma pile à lire. J’ai profité d’un beau dimanche après-midi pour ne pas être interrompu dans ma lecture et je dois avouer que j’ai bien fait de sanctuariser ce moment.
Je suis d’autant plus bluffé que je ne connaissais pas Neyef et qu’il livre ici un véritable travail d’orfèvre. Dessin, couleurs, scénario, mise en page : tout y est !
L’histoire se déroule deux ans après le massacre de Wounded Knee et suit Georges, un jeune métis mi-blanc mi-Lakota, élevé par le pasteur qui administre sa réserve. Lorsqu’il croise la route de deux Amérindiens et d’un Irlandais, Georges se lance avec eux dans un voyage dont le but est la vengeance d’un des protagonistes. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher l’intrigue.
Le récit est parfaitement maîtrisé et m’a touché par sa sensibilité, même s’il n’est peut-être pas le plus original en soi. La narration est fluide, avec un parfait équilibre entre phases contemplatives et scènes plus mouvementées. Neyef prend le temps de développer des personnages denses et attachants, évitant avec brio les clichés et la simplicité.
Le dessin n’est pas en reste, loin de là. Les visages des personnages et leurs expressions sont rendus avec une grande précision, capturant une large gamme d’émotions et d’intensités. Les paysages, que j’ai eu la chance de voir de mes propres yeux, sont superbement représentés (malgré le fait que Neyef n’ait pas pu s’y rendre en raison de la pandémie). Et que dire des couleurs ! Les scènes d’action sont fluides et bien chorégraphiées. Le style graphique combine réalisme et une certaine stylisation, donnant à l’œuvre une identité visuelle unique et marquant un équilibre entre authenticité historique et interprétation artistique.
La fin de “Hoka Hey” peut être perçue comme un deus ex machina. Je l'ai trouvée un peu tirée par les cheveux, ce qui m’empêche de donner une note parfaite. Cependant, elle sert à boucler l’intrigue de manière dramatique et offre une conclusion intense à l’histoire.
Une fois n’est pas coutume, je tiens aussi à féliciter l’éditeur pour la qualité du livre et du papier, qui servent magnifiquement le dessin. C'est quand même autre chose que du papier glacé !
Au final, j’ai passé un superbe moment de lecture. C’est exactement pour ce genre d’œuvre que j’aime la bande dessinée : c’est beau, touchant, juste et très bien exécuté. Chapeau, Monsieur Neyef !
Les pierres n'ont pas toujours la même ombre.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive.
Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. le responsable demande à Fabrice de le suivre. le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne.
Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ?
La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. de ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles.
Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. de la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant…
Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant.
Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin.
Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc.
Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.
Prévisible et envoûtant
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Il s'agit d'un récit complet en 1 seul tome initialement paru en juin 2010, écrit par John Arcudi et illustré par Peter Snejbjerg.
L'histoire s'ouvre sur une page terrifiante : une scène de carnage dans laquelle une voiture brûle, la fumée tourbillonne, c'est la nuit et une très jeune fille (moins de 10 ans), la tête ensanglantée, contemple désemparée et terrifiée le cadavre de sa mère dont la moitié de la tête a été emportée par une cause inconnue. le texte qui accompagne les images résume la vie comme la découverte que le monde ne tourne pas autour de soi, et que l'on est qu'un figurant de plus dans la vie des autres. Hugh Forster est marié à Alma Talino. Les 2 époux reçoivent Eric Forster (le frère d'Hugh) et Sam Knowle, un ami commun. Ce quatuor est uni par des liens d'amitié très forts. Eric et Hugh sont venus en aide à Sam alors qu'il était agressé par un groupe de brutes à l'université qui lui reprochaient d'être noir. Et il semblerait bien que chacun des 3 hommes en aient pincé pour Alma à un moment ou à un autre, sans que cela n'ait donné lieu à une véritable rivalité ou à une jalousie. À la fin de la soirée, Eric demande aux 2 autres de rentrer chez eux car lui et Alma doivent se lever tôt le lendemain. Pendant la nuit une explosion survient dans l'immeuble où loge Eric. Il est indemne dans sa chambre et il découvre à l'hôpital qu'il a acquis une force surhumaine et une résistance exceptionnelle. Que va faire Eric de ses superpouvoirs ? Quelle sera l'incidence de sa transformation sur son frère, sa femme et son meilleur ami ? Quel accueil lui réserve le reste du monde à commencer par les États-Unis et son président ?
John Arcudi est un scénariste connu pour avoir créé The Mask avec Doug Mahnke, Major Bummer (également avec Mahnke) et pour avoir co-écrit la série du BPRD avec Mike Mignola à partir du quatrième tome Les morts. Il propose ici sa version de l'apparition d'un être humain doté de superpouvoirs dans une réalité très proche de la notre. Eric Forster est un jeune homme qui a abandonné ses études, qui vit d'on ne sait pas trop quoi, dont le caractère semble généreux et dont le lecteur apprécierait de cultiver l'amitié. Il ne présente pas de qualité vraiment remarquable si ce n'est la force du lien qui l'unit à son frère et le fait qu'il ait défendu un jeune noir agressé par une bande d'idiots.
John Arcudi sait donner une forte personnalité à chacun des 4 principaux protagonistes au travers de scènes simples et ordinaires. Quand Eric acquière ses superpouvoirs, il les utilise immédiatement pour aller sauver les habitants prisonniers des décombres de son immeuble. Il intervient également pour mettre fin au braquage d'une banque. Ce sera les seuls éléments qui pourront rappeler de loin les comics de superhéros traditionnel. Il n'y aura pas non plus de joli costume coloré ou de patronyme impressionnant, et aucun autre individu devenant un supercriminel pour servir d'ennemi à Eric. Arcudi n'est pas intéressé par une origine secrète, le lecteur ne saura pas ce qui a provoqué l'apparition des superpouvoirs. Il est plus intéressé par ce qu'Eric fait de ses superpouvoirs et la manière dont réagissent Hugh, Alma et Sam. L'histoire est d'ailleurs racontée du point de vue de Sam qui est embauché par un journal pour suivre les faits d'Eric et écrire des articles sur ses agissements. Arcudi ne croit pas non plus que l'acquisition de superpouvoirs transforme un individu en un saint qui se met à faire le bien grâce à un compas moral exceptionnel. Sam essaye donc de comprendre les actions d'Eric, de leur donner un sens, de déterminer ce qui guide Eric, ce qui le motive.
Ce point de vue très pragmatique, très terre à terre, s'exprime pleinement grâce aux illustrations de Peter Snejbjerg. Il s'agit d'un dessinateur danois qui a déjà travaillé, entre autres, avec Garth Ennis pour ses séries Battlefields "Dear Billy" et The Boys ("Le glorieux plan quinquennal"). Il utilise un style réaliste simplifié avec de gros aplats de noir. La simplification apparaît le plus dans les traits des visages. Toutefois par le biais d'une conception visuelle travaillée, le lecteur ne peut jamais confondre 2 personnages ou se méprendre sur leur sentiment. Par contre cela lui permet de légèrement exagérer certaines expressions pour les rendre plus intenses. de la même manière, ce style très prosaïque lui permet de créer des décors à la fois crédibles et spécifiques, tout en ne se focalisant que sur leurs traits essentiels et ainsi leur conférer un caractère universel. La page d'ouverture comporte des remerciements vis-à-vis de Ryan Sook qui a dû aider Snejbjerg à maîtriser ses aplats de noir pour qu'ils flirtent avec l'abstraction et qu'ils confèrent plus qu'un ombrage accentué aux illustrations.
L'approche prosaïque d'Arcudi et de Snejbjerg ne signifie pas que cette histoire est dépourvue d'action ou de destructions massives ; elle implique que ces éléments sont vécus d'un point de vue d'un être humain normal éprouvant un sentiment d'amitié sincère et même de reconnaissance pour Eric. Dans un premier temps cette approche fait naître un sentiment de déception chez le lecteur : pas de sensationnalisme, pas d'effets pyrotechniques, pas de vérité absolue et définitive sur les superhéros. Finalement ce n'est que le point de vue de Sam sur Eric, comment il profite des retombées de la renommée de son pote, comment il devient un observateur étranger, comment il découvre la distance qui les sépare, etc. Arrivé à la moitié du récit, cette perception subjective et le manque de compréhension des actes d'Eric finissent par submerger le lecteur dans une expérience humaine intense. En extrapolant un tout petit peu, le lecteur peut même deviner qu'Arcudi a écrit une fable sur les ravages de l'hégémonie du superhéros dans un média qu'il affectionne (ou peut être que je lis trop de choses dans cette histoire). En tout cas derrière l'apparente banalité de la narration se cache un récit poignant sur l'un des aspects les terribles de la condition humaine.
Transgression
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Il s'agit d'un récit complet et terminé, indépendant de tout autre, initialement parus sous la forme de 7 épisodes en 2013/2014 (publié par l'éditeur Dynamite). le scénario est de Garth Ennis, les dessins et l'encrage de Craig Cermak, avec une mise en couleurs d'Adriano Lucas.
L'histoire s'ouvre dans une salle d'interrogatoire d'un commissariat où Eddie Mellinger (un policier d'une unité de grand banditisme) répond aux questions d'un interlocuteur invisible. Il explique que tout à commencé fin juin 2012. Mellinger et ses 3 collègues (Trudy Giroux, Duke Wylie et George Winburn) formant l'unité Red Team se sont mis d'accord pour assassiner (ou exécuter) Clinton Days, un criminel de grand envergure, ayant échappé à la prison grâce à une erreur de procédure. le pire qui puisse arriver s'est produit : les 4 équipiers ont réussi leur coup, sans laisser aucune trace. Il ne reste qu'un meurtre non élucidé et un être malfaisant, toxique pour la société (entre autres responsable d'un réseau de distribution de drogue dure) qui ne nuira plus.
Après la fin de la série The Boys (en 2012, avec On ne prend plus de gants), Garth Ennis a décidé de réaliser des histoires plus courtes et complètes. Pour "Red Team", il donne sa version du groupe de flics ayant décidé de faire justice eux-mêmes. La scène d'ouverture ne donne pas entièrement confiance. Les dessins de Craig Cermax sont dans une veine réaliste, mais avec un manque de densité et de personnalité. L'arrière plan de la salle d'interrogatoire est particulièrement dépouillé, les expressions du visage de Mellinger sont quelconques, la mise en scène est banale et dépouillée. La scène suivante se déroule dans le jardin derrière une petite maison. le décor est réaliste et plausible, sans rien de remarquable. Cermak dessine plus que le minimum syndical, mais ses dessins sont fonctionnels sans éclat. Il faut un peu de temps pour accepter cette approche très prosaïque.
Cernak est un bon artisan, réalisant des planches un peu ternes. La mise en couleurs d'Adriano Lucas est au diapason de cette approche graphique, compétente, sans éclat. Lucas utilise une palette maîtrisée qui installe une ambiance pour chaque séquence, qui étoffe le volume de chaque surface de manière intelligente, mais un peu mécanique, sans sophistication. le lecteur est donc invité dans un monde visuel concret et plausible, appliqué et sans panache, sans superflu, pas séduisant, un peu fade.
Dès la première page, Garth Ennis cède à sa propension de porter la majeure partie de la narration au travers des dialogues : dialogue dans la pièce des interrogatoires (à plusieurs reprises au fil des 7 épisodes), dialogues entre les 4 membres de la Red Team pour se mettre d'accord sur les principes, puis sur les cibles, puis sur les modalités d'exécution, dialogues au commissariat avec le capitaine Delaney qui encadre l'équipe dans ses activités officielles. Il n'y a qu'un seul moment Ennis dans tout le tome (énorme comme il se doit : un individu abattu en plein pendant une petite gâterie), pour le reste Ennis adopte un ton plutôt sobre et factuel. Ce mode narratif permet de mieux appréhender l'approche graphique de Cermak : il se contente de montrer les personnages en train de papoter, et les environnements. Il n'y a pas de redondance entre les dialogues et ce que montrent les images. C'est juste que la majeure partie du temps les images n'apportent pas beaucoup d'informations visuelles supplémentaires.
Pourtant dès la première séquence, le récit échappe à la fadeur. En scénariste aguerri, Ennis installe un suspense basique en montrant Mellinger qui s'exprime après les faits en donnant son jugement de valeur, alors que le lecteur ne connaît pas encore lesdits faits. Dès le départ, le lecteur constate qu'Ennis donne une personnalité à chaque personnage, à chaque membre de la Red Team. Il ne se sert pas de principes psychologiques grossiers, simplement au fil de chaque conversation le lecteur récolte des informations, mais aussi note les préoccupations des personnages, ce qui lui permet de se faire une idée sur ce qui retient son attention, et sur les jugements de valeur qu'il peut exprimer. le lecteur découvre ces personnages comme il pourrait le faire d'individus dans la vie réelle au cours d'échanges ordinaires.
Le point de départ du récit n'a rien d'original : des fonctionnaires de police fatigués de voir des criminels s'en tirer pour vice de forme décident de jouer les bourreaux, ou au moins les exécuteurs. Ennis applique une couche de plausibilité réaliste, sans dramatisation. Il raconte leur décision prise autour d'une bière, il montre quelles règles ils se fixent, comment ils s'organisent. Les criminels choisis pour ces exécutions sommaires sont des ordures s'enrichissant sur le malheur des autres (trafic de drogues) ou abusant de leur position (pédophilie). Il n'y a pas de doute sur leur culpabilité ou sur leur dépravation, le fait qu'ils constituent des éléments nuisibles et même toxiques pour la société.
En face, les membres de la Red Team sont des flics compétents, toujours motivés, malgré les obstacles bureaucratiques dont ils font les frais. L'intelligence et la subtilité d'Ennis résident dans le fait qu'il n'en fait pas des revanchards ou des assoiffés de violence. Il s'agit d'individus normaux, dotés de capacités normales (pas d'exploit physique impossible), avec un bon sens et une intelligence pratique nés d'une grande expérience. Lorsqu'ils décident d'exécuter leur premier criminel, il s'agit d'une décision mûrement réfléchie. Ils savent déjà qu'ils seront tentés d'en abattre d'autres et qu'ils doivent choisir leurs cibles avec soin : de préférence non liées aux cas qu'ils traitent au sein du commissariat, dans un rayon géographique assez étendu, avec une faible fréquence et des modes opératoires variés, etc.
"Red Team" ne se limite pas à une histoire de palliatif sommaire pour un système judiciaire tellement imparfait qu'il engendre un niveau de frustration insupportable chez les fonctionnaires de police. En filigrane, Ennis fait ressortir la dynamique de l'équipe, qui décide, qui obéit, qui souhaite prouver son implication, toujours de manière nuancée et normale. Ces personnages ont une vie privée qui influe sur leur comportement de tous les jours, comme de vrais êtres humains. Ennis questionne la justification de ces exécutions. S'agit-il de punir des coupables abjects, ou de les empêcher de nuire à nouveau ?
Au final, les exécutions ne sont pas les moments les plus intenses. Ils fournissent des séquences d'action et de tension appréciables, sans transformer le récit en blockbuster d'action d'été. Avec ces 4 individus normaux, Ennis sonde les limites des règles qui structurent une société. À l'évidence les criminels transgressent ces règles, les détournent, imposent leur volonté par la force, mettent en péril la sécurité des citoyens, font montre d'un comportement immoral, nocif pour les autres, dangereux pour l'ordre de la société. de manière plus subversive, les membres de la Red Team font l'expérience de la facilité avec laquelle il est possible de passer outre les lois de la société. Ennis ne le montre pas de manière naïve. Il a pris soin d'établir que ces 4 individus savent s'arranger des règles de procédure policière au quotidien, pour faire aboutir leurs dossiers. Ainsi quand ils prennent conscience de leur transgression, quand ils prennent toute la mesure de leurs actes illégaux, Ennis met en lumière bien plus qu'un questionnement moral. Il s'agit d'un mensonge vis-à-vis du reste des individus qui constituent leur entourage, vis-à-vis des institutions policières dont ils font partie. Il s'agit d'une possibilité d'échapper à toute forme de contrôle, à toute autorité, sans grande difficulté.
D'apparence fade et bavarde, ce récit débute sur un postulat usé de policiers décidant de pallier ce qu'ils constatent comme étant des insuffisances d'un système judiciaire inefficace, d'une justice inéquitable. Derrière ces apparences presqu'insipides, Ennis s'appuie sur des dessins professionnels et fonctionnels pour développer une réflexion profonde sur la nature des lois qui régissent une société, leur nécessité et la place des individus qui s'en affranchissent. le dénouement peut sembler retourner dans un récit policier plus traditionnel, mais la conclusion relève bien de cette réflexion pas si facile, renvoyant 2 membres face à leurs convictions, leur nature. À nouveau Ennis a réussi son pari de s'emparer d'un récit de genre pour s'interroger honnêtement sur une dimension de la nature d'une société humaine.
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Man-Thing - Le Monstrueux Homme-Chose
Intégrité artistique - Ce tome contient l'histoire complète en 3 épisodes parus en 2012, écrite par Steve Gerber et illustrée par Kevin Nowlan qui réalise également la mise en couleurs. Ce tome comprend également l'épisode 12 de la série Man-Thing (paru en 1974), ainsi que la première apparition de Man-Thing dans Savage Tales 1 paru en 1971. Song-cry of… the living dead man (18 pages, scénario de Steve Gerber, dessins de John Buscema, encrage de Klaus Janson) - La créature Man-Thing est attirée par les fortes émotions qui émanent d'un asile d'aliénés désaffecté. À l'intérieur Brian Lazarus, un écrivain, est en proie à des émotions qui s'incarnent en des individus lui réclamant tout un tas de choses. Il devra son salut à l'ingérence de Sybil Mills. Cette histoire est placée après celle de Gerber et Nowlan, mais il vaut mieux la lire en premier, car la suivante y fait référence. Dans années 1970, une nouvelle génération de scénaristes débarque dans le monde des comics avec des ambitions dépassant la simple histoire de superhéros, et un mode de pensée enraciné dans la contre-culture, avec des opinions politiques de gauche. Parmi eux, Steve Gerber ressort comme créateur inventif et capable d'utiliser le genre Superhéros pour écrire n'importe quel type d'histoire. Il est passé à la postérité pour les aventures hors du commun d'une non-équipe de superhéros (Defenders), pour les pérégrinations d'un canard parlant caustique (Howard the duck) et Man-Thing, un personnage qu'il a tellement fait sien que personne après lui n'a pu en tirer quelque chose après lui. Man-Thing est une créature végétale des marais dépourvue d'intellect, capable de ressentir avec acuité les émotions, et tous ceux qui éprouvent de la peur brûlent à son contact. Dans ce premier épisode, l'esprit empathique de Man-Thing est agressé par les émanations psychiques de Brian Lazarus. Steve Gerber raconte l'histoire d'un individu qui passe trop de temps tout seul dans sa tête et qui n'accepte pas les compromis qui accompagnent le passage à l'âge adulte, l'abandon de sa soif d'absolu. le résultat est une plongée dans les névroses ordinaires de tout adulte composant avec les nécessités matérielles de la vie, mais aussi d'une personne créative utilisant ses talents à des fins mercantiles (un scénariste de comics par exemple). Les illustrations de John Buscema (plutôt ses crayonnés, achevés par Klaus Janson) sont professionnelles, sans être très jolies ou très attractives. En un épisode, Steve Gerber prouve de manière éclatante qu'un monstre de boue et de plantes peut servir de dispositif narratif pour évoquer le mal être de la vie en société, du créateur à l'imagination réduite en esclavage au service du profit. 5 étoiles. - Screenplay of the living dead man (62 pages, Gerber & Nowlan) - Une dizaine d'années plus tard, Brian Lazarus est de retour dans le marais. Il recroise la route de Sybil Mills. Il est de nouveau en proie à de violentes émotions, et il s'adresse constamment à une espèce de petite plante anthropomorphe qui est à ses cotés et qu'il a affectueusement surnommée Mindy. À nouveau la force des émotions de Brian perturbe Man-Thing. Dans les années 1980, Marvel Comics annonce un nouveau récit de Man-Thing écrit par Steve Gerber et illustré par Kevin Nowlan ; mais ce dernier tarde à réaliser le projet. Gerber décède en 2008. L'histoire paraît en 2012. Elle constitue un prolongement de l'histoire de Brian Lazarus. Il a fini par se marier et trouver sa place dans la société. Mais le chômage a remis en question cet équilibre fragile et il est de retour dans les Everglades. Gerber écrit une histoire sur l'industrie du divertissement et un créateur nourrissant cette machine (en lui sacrifiant son intégrité artistique) qui doit être nourrie en permanence, pour débiter un flux ininterrompu d'émissions, de spectacles et de films. Son constat est noir et impitoyable. Kevin Nowlan utilise un style très affirmé qui peut demander un temps d'adaptation au lecteur. Les formes sont détourées par des traits fins presque fragiles, et les couleurs apportent autant d'informations visuelles que les crayonnés. Afin de satisfaire aux exigences du scénario, il mélange une approche réaliste des personnages et des endroits, avec les manifestations virtuelles de l'esprit de Lazarus sous une forme plus enfantine. Sa mise en couleurs permet de lier les 2 modes de représentation sans solution de continuité. Il a une capacité très déconcertante à capturer l'expression d'une émotion sur un visage au travers d'un rendu très personnel. Il n'hésite pas à recourir à un registre graphique moqueur ou exagéré pour introduire une forme de dérision et de second degré qui décuple la dimension critique du scénario. En fait Nowlan ne se repose sur aucun des codes graphiques habituels des superhéros, pour un résultat idiosyncrasique qui complémente le scénario, ajoutant une dimension onirique, une saveur particulière unique. 5 étoiles. - … Man-Thing (11 pages, noir & blanc, scénario de Gerry Conway & Roy Thomas, illustrations de Gray Morrow) - Il s'agit du récit des origines de Man-Thing, la transformation de Ted Sallis en cette créature des marais. Le tome se termine avec la courte histoire relatant la première apparition de Man-Thing. Il s'agit d'une histoire d'horreur avec une chute rapide. En onze pages, le lecteur apprend tout ce qu'il y a à savoir sur Man-Thing pour apprécier ses histoires. 4 étoiles pour l'intérêt historique, dans une histoire qui n'a pas trop mal vieilli.
Le Dieu-Fauve
Je me joins au concert de louanges accordé à ce superbe album du prolifique Fabien Vehlmann. « Le Dieu-Fauve » nous raconte une aventure passionnante, brutale et sauvage. L’histoire est découpée en chapitres présentant le point de vue de plusieurs personnages, divulguant progressivement les motivations de chacun. La narration est parfaitement maitrisée, j’ai pris beaucoup de plaisir à décortiquer les méandres de l’intrigue, et la fin m’a beaucoup plu. Il faut dire que la mise en image de Roger est sublime. Le découpage est réussi, les planches contiennent de belles grandes cases au dessin très détaillé, et j’ai beaucoup aimé les lignes et les perspectives sur les paysages. Les scènes d’action sont aussi très réussies, très dynamiques. Vraiment, une chouette histoire.
Kali
Cet album est une bande dessinée de science-fiction qui déborde d’adrénaline. L’histoire suit Kali, trahie par son gang, les Matrikas, dans un monde post-apocalyptique ravagé par la guerre. Les décors sont magnifiquement représentés, avec des paysages dantesques. Les scènes de course-poursuite à 100 à l’heure sont captivantes. Il n’y a pas de temps morts. Si vous êtes fan de l’univers de “Mad Max”, vous ne pourrez qu’apprécier ce véritable concentré d’actions et d’aventures, avec un graphisme à couper le souffle. Une lecture palpitante et violente donc même si les ronchons habituels critiqueront le fait que cette nouvelle héroïne – alors que les balles fusent de partout – se sort de toutes les combats sans aucune égratignure ! Lecture jouissive me concernant ! A noter un très gros dossier en fin d’album sur le travail des auteurs.
Nine Peaks
Une quinzaine d'années après Clover, Tetsuhiro Harakawa revient donc avec un nouveau manga ayant pour sujet principal... la baston, avec un personnage ayant le même look que la première série. On est donc dans une histoire où des lycéens se disputent une ville, ayant des véritables organisations mafieuses, mais dont l'activité se résume a priori à se taper dessus. Écrit comme cela, cela paraît très simpliste, mais l'auteur y a introduit une dimension particulière, à savoir le voyage dans le temps. Ou quand un jeune homme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds se retrouve aux côtés de son père à son âge, soient 22 ans auparavant. L'argument est utilisé assez régulièrement, et permet donc au récit d'acquérir de l'épaisseur. d'autant plus qu'un personnage tiers semble en savoir un peu plus sur ce qu'il est arrivé à Gaku. Le trait d'Hirakawa a bien progressé avec le temps, et il fait preuve d'une réelle maîtrise dans la mise en scène et le design des personnages. L'ensemble est vraiment plaisant, malgré le fait que je ne sois pas fan des histoires de baston. A suivre, par curiosité.
Les Fleurs de cimetière
Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos. - Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle. Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud. Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l’œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième. En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artiste les représente avec un noir & blanc un sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux. L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. de la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants. Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste. La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), le corps collectif (2019), sa participation au magazine le canard sauvage dans les années 1970, le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres. Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché. En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d’œuvre.
Racines (Lou Lubie)
J'ai l'impression de faire de la redite d'autres avis, mais que voulez-vous, quand c'est bon, c'est bon ! Le nouveau Lou Lubie est arrivé, et je l'attends plus que le Beaujolais nouveau. En même temps, dire que j'apprécie sa production est au mieux un euphémisme. Ce nouvel ouvrage avait en plus la promesse de me parler d'un sujet que je ne connaissais pas du tout et sur lequel je n'avais aucun apriori. Du moins le pensais-je. Et puis je le lis le soir dans mon lit (mauvaise idée) et je finis la BD énervé. En même temps, il y a de quoi lorsqu'on fini par voir l'accumulation des petits détails qui énervent. En soi, la BD parle surtout des cheveux et de la façon dont ceux-ci sont acceptés ou non socialement. Le tout autour d'une créole fraichement débarqué de la Réunion. Mais pour moi, la BD est surtout une excellente démonstration de ce qu'on appelle un racisme systémique que beaucoup refusent de voir (ça va, on est plus raciste !). En effet, sous couvert de remarques, de médias, d'objets culturels, on valorise et on dévalorise fortement. Sauf que là, l'exemple des cheveux est parlant : personne ne choisit ses cheveux à la naissance mais les aura toutes sa vie, comme un fardeau pour beaucoup. C'est énervant de voir la différence de traitement, dans les coiffeurs (quand il y en a), les produits, les remarques... Là où la BD fait fort, c'est que des remarques comme ça, j'en ai probablement fait moi aussi. Pas forcément à voix haute, mais nourri par un imaginaire qui reste bien ancré dans des fondements racistes, j'ai sûrement pensé des choses qui m'ont énervé lorsque je l'ai vu dans la BD. Bref, sous couvert d'une simple histoire de cheveux, la BD démontre parfaitement les restes de racismes sociétaux qui gangrènent notre société et peuvent amener des nombreuses personnes à mal vivre leur propre corps. Ou alors à subir des choses que je n'ai pas envie de faire vivre à d'autres : gaspillage de temps et d'argent, la souffrance physique ou mentale, le stress... Tout ça pour des cheveux, nom d'un chien ! Pour le reste, Lou Lubie a son style de dessin et sait toujours aussi bien s'y prendre pour transmettre toutes les informations en peu de temps, rester lisible, entrainer dans l'histoire et bombarder de chiffres et d'infos quand il le faut. Elle a trouvé son style, s'y plait et continue. Moi, j'adore ça !
Hoka Hey !
Wow, quelle claque ! Cela faisait un moment que “Hoka Hey” me faisait de l’œil dans ma pile à lire. J’ai profité d’un beau dimanche après-midi pour ne pas être interrompu dans ma lecture et je dois avouer que j’ai bien fait de sanctuariser ce moment. Je suis d’autant plus bluffé que je ne connaissais pas Neyef et qu’il livre ici un véritable travail d’orfèvre. Dessin, couleurs, scénario, mise en page : tout y est ! L’histoire se déroule deux ans après le massacre de Wounded Knee et suit Georges, un jeune métis mi-blanc mi-Lakota, élevé par le pasteur qui administre sa réserve. Lorsqu’il croise la route de deux Amérindiens et d’un Irlandais, Georges se lance avec eux dans un voyage dont le but est la vengeance d’un des protagonistes. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher l’intrigue. Le récit est parfaitement maîtrisé et m’a touché par sa sensibilité, même s’il n’est peut-être pas le plus original en soi. La narration est fluide, avec un parfait équilibre entre phases contemplatives et scènes plus mouvementées. Neyef prend le temps de développer des personnages denses et attachants, évitant avec brio les clichés et la simplicité. Le dessin n’est pas en reste, loin de là. Les visages des personnages et leurs expressions sont rendus avec une grande précision, capturant une large gamme d’émotions et d’intensités. Les paysages, que j’ai eu la chance de voir de mes propres yeux, sont superbement représentés (malgré le fait que Neyef n’ait pas pu s’y rendre en raison de la pandémie). Et que dire des couleurs ! Les scènes d’action sont fluides et bien chorégraphiées. Le style graphique combine réalisme et une certaine stylisation, donnant à l’œuvre une identité visuelle unique et marquant un équilibre entre authenticité historique et interprétation artistique. La fin de “Hoka Hey” peut être perçue comme un deus ex machina. Je l'ai trouvée un peu tirée par les cheveux, ce qui m’empêche de donner une note parfaite. Cependant, elle sert à boucler l’intrigue de manière dramatique et offre une conclusion intense à l’histoire. Une fois n’est pas coutume, je tiens aussi à féliciter l’éditeur pour la qualité du livre et du papier, qui servent magnifiquement le dessin. C'est quand même autre chose que du papier glacé ! Au final, j’ai passé un superbe moment de lecture. C’est exactement pour ce genre d’œuvre que j’aime la bande dessinée : c’est beau, touchant, juste et très bien exécuté. Chapeau, Monsieur Neyef !
Zaï Zaï Zaï Zaï
Les pierres n'ont pas toujours la même ombre. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive. Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. le responsable demande à Fabrice de le suivre. le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne. Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ? La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. de ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles. Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. de la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant… Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant. Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc. Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.
A god somewhere - Trop humain pour être un dieu
Prévisible et envoûtant - Il s'agit d'un récit complet en 1 seul tome initialement paru en juin 2010, écrit par John Arcudi et illustré par Peter Snejbjerg. L'histoire s'ouvre sur une page terrifiante : une scène de carnage dans laquelle une voiture brûle, la fumée tourbillonne, c'est la nuit et une très jeune fille (moins de 10 ans), la tête ensanglantée, contemple désemparée et terrifiée le cadavre de sa mère dont la moitié de la tête a été emportée par une cause inconnue. le texte qui accompagne les images résume la vie comme la découverte que le monde ne tourne pas autour de soi, et que l'on est qu'un figurant de plus dans la vie des autres. Hugh Forster est marié à Alma Talino. Les 2 époux reçoivent Eric Forster (le frère d'Hugh) et Sam Knowle, un ami commun. Ce quatuor est uni par des liens d'amitié très forts. Eric et Hugh sont venus en aide à Sam alors qu'il était agressé par un groupe de brutes à l'université qui lui reprochaient d'être noir. Et il semblerait bien que chacun des 3 hommes en aient pincé pour Alma à un moment ou à un autre, sans que cela n'ait donné lieu à une véritable rivalité ou à une jalousie. À la fin de la soirée, Eric demande aux 2 autres de rentrer chez eux car lui et Alma doivent se lever tôt le lendemain. Pendant la nuit une explosion survient dans l'immeuble où loge Eric. Il est indemne dans sa chambre et il découvre à l'hôpital qu'il a acquis une force surhumaine et une résistance exceptionnelle. Que va faire Eric de ses superpouvoirs ? Quelle sera l'incidence de sa transformation sur son frère, sa femme et son meilleur ami ? Quel accueil lui réserve le reste du monde à commencer par les États-Unis et son président ? John Arcudi est un scénariste connu pour avoir créé The Mask avec Doug Mahnke, Major Bummer (également avec Mahnke) et pour avoir co-écrit la série du BPRD avec Mike Mignola à partir du quatrième tome Les morts. Il propose ici sa version de l'apparition d'un être humain doté de superpouvoirs dans une réalité très proche de la notre. Eric Forster est un jeune homme qui a abandonné ses études, qui vit d'on ne sait pas trop quoi, dont le caractère semble généreux et dont le lecteur apprécierait de cultiver l'amitié. Il ne présente pas de qualité vraiment remarquable si ce n'est la force du lien qui l'unit à son frère et le fait qu'il ait défendu un jeune noir agressé par une bande d'idiots. John Arcudi sait donner une forte personnalité à chacun des 4 principaux protagonistes au travers de scènes simples et ordinaires. Quand Eric acquière ses superpouvoirs, il les utilise immédiatement pour aller sauver les habitants prisonniers des décombres de son immeuble. Il intervient également pour mettre fin au braquage d'une banque. Ce sera les seuls éléments qui pourront rappeler de loin les comics de superhéros traditionnel. Il n'y aura pas non plus de joli costume coloré ou de patronyme impressionnant, et aucun autre individu devenant un supercriminel pour servir d'ennemi à Eric. Arcudi n'est pas intéressé par une origine secrète, le lecteur ne saura pas ce qui a provoqué l'apparition des superpouvoirs. Il est plus intéressé par ce qu'Eric fait de ses superpouvoirs et la manière dont réagissent Hugh, Alma et Sam. L'histoire est d'ailleurs racontée du point de vue de Sam qui est embauché par un journal pour suivre les faits d'Eric et écrire des articles sur ses agissements. Arcudi ne croit pas non plus que l'acquisition de superpouvoirs transforme un individu en un saint qui se met à faire le bien grâce à un compas moral exceptionnel. Sam essaye donc de comprendre les actions d'Eric, de leur donner un sens, de déterminer ce qui guide Eric, ce qui le motive. Ce point de vue très pragmatique, très terre à terre, s'exprime pleinement grâce aux illustrations de Peter Snejbjerg. Il s'agit d'un dessinateur danois qui a déjà travaillé, entre autres, avec Garth Ennis pour ses séries Battlefields "Dear Billy" et The Boys ("Le glorieux plan quinquennal"). Il utilise un style réaliste simplifié avec de gros aplats de noir. La simplification apparaît le plus dans les traits des visages. Toutefois par le biais d'une conception visuelle travaillée, le lecteur ne peut jamais confondre 2 personnages ou se méprendre sur leur sentiment. Par contre cela lui permet de légèrement exagérer certaines expressions pour les rendre plus intenses. de la même manière, ce style très prosaïque lui permet de créer des décors à la fois crédibles et spécifiques, tout en ne se focalisant que sur leurs traits essentiels et ainsi leur conférer un caractère universel. La page d'ouverture comporte des remerciements vis-à-vis de Ryan Sook qui a dû aider Snejbjerg à maîtriser ses aplats de noir pour qu'ils flirtent avec l'abstraction et qu'ils confèrent plus qu'un ombrage accentué aux illustrations. L'approche prosaïque d'Arcudi et de Snejbjerg ne signifie pas que cette histoire est dépourvue d'action ou de destructions massives ; elle implique que ces éléments sont vécus d'un point de vue d'un être humain normal éprouvant un sentiment d'amitié sincère et même de reconnaissance pour Eric. Dans un premier temps cette approche fait naître un sentiment de déception chez le lecteur : pas de sensationnalisme, pas d'effets pyrotechniques, pas de vérité absolue et définitive sur les superhéros. Finalement ce n'est que le point de vue de Sam sur Eric, comment il profite des retombées de la renommée de son pote, comment il devient un observateur étranger, comment il découvre la distance qui les sépare, etc. Arrivé à la moitié du récit, cette perception subjective et le manque de compréhension des actes d'Eric finissent par submerger le lecteur dans une expérience humaine intense. En extrapolant un tout petit peu, le lecteur peut même deviner qu'Arcudi a écrit une fable sur les ravages de l'hégémonie du superhéros dans un média qu'il affectionne (ou peut être que je lis trop de choses dans cette histoire). En tout cas derrière l'apparente banalité de la narration se cache un récit poignant sur l'un des aspects les terribles de la condition humaine.
Red Team
Transgression - Il s'agit d'un récit complet et terminé, indépendant de tout autre, initialement parus sous la forme de 7 épisodes en 2013/2014 (publié par l'éditeur Dynamite). le scénario est de Garth Ennis, les dessins et l'encrage de Craig Cermak, avec une mise en couleurs d'Adriano Lucas. L'histoire s'ouvre dans une salle d'interrogatoire d'un commissariat où Eddie Mellinger (un policier d'une unité de grand banditisme) répond aux questions d'un interlocuteur invisible. Il explique que tout à commencé fin juin 2012. Mellinger et ses 3 collègues (Trudy Giroux, Duke Wylie et George Winburn) formant l'unité Red Team se sont mis d'accord pour assassiner (ou exécuter) Clinton Days, un criminel de grand envergure, ayant échappé à la prison grâce à une erreur de procédure. le pire qui puisse arriver s'est produit : les 4 équipiers ont réussi leur coup, sans laisser aucune trace. Il ne reste qu'un meurtre non élucidé et un être malfaisant, toxique pour la société (entre autres responsable d'un réseau de distribution de drogue dure) qui ne nuira plus. Après la fin de la série The Boys (en 2012, avec On ne prend plus de gants), Garth Ennis a décidé de réaliser des histoires plus courtes et complètes. Pour "Red Team", il donne sa version du groupe de flics ayant décidé de faire justice eux-mêmes. La scène d'ouverture ne donne pas entièrement confiance. Les dessins de Craig Cermax sont dans une veine réaliste, mais avec un manque de densité et de personnalité. L'arrière plan de la salle d'interrogatoire est particulièrement dépouillé, les expressions du visage de Mellinger sont quelconques, la mise en scène est banale et dépouillée. La scène suivante se déroule dans le jardin derrière une petite maison. le décor est réaliste et plausible, sans rien de remarquable. Cermak dessine plus que le minimum syndical, mais ses dessins sont fonctionnels sans éclat. Il faut un peu de temps pour accepter cette approche très prosaïque. Cernak est un bon artisan, réalisant des planches un peu ternes. La mise en couleurs d'Adriano Lucas est au diapason de cette approche graphique, compétente, sans éclat. Lucas utilise une palette maîtrisée qui installe une ambiance pour chaque séquence, qui étoffe le volume de chaque surface de manière intelligente, mais un peu mécanique, sans sophistication. le lecteur est donc invité dans un monde visuel concret et plausible, appliqué et sans panache, sans superflu, pas séduisant, un peu fade. Dès la première page, Garth Ennis cède à sa propension de porter la majeure partie de la narration au travers des dialogues : dialogue dans la pièce des interrogatoires (à plusieurs reprises au fil des 7 épisodes), dialogues entre les 4 membres de la Red Team pour se mettre d'accord sur les principes, puis sur les cibles, puis sur les modalités d'exécution, dialogues au commissariat avec le capitaine Delaney qui encadre l'équipe dans ses activités officielles. Il n'y a qu'un seul moment Ennis dans tout le tome (énorme comme il se doit : un individu abattu en plein pendant une petite gâterie), pour le reste Ennis adopte un ton plutôt sobre et factuel. Ce mode narratif permet de mieux appréhender l'approche graphique de Cermak : il se contente de montrer les personnages en train de papoter, et les environnements. Il n'y a pas de redondance entre les dialogues et ce que montrent les images. C'est juste que la majeure partie du temps les images n'apportent pas beaucoup d'informations visuelles supplémentaires. Pourtant dès la première séquence, le récit échappe à la fadeur. En scénariste aguerri, Ennis installe un suspense basique en montrant Mellinger qui s'exprime après les faits en donnant son jugement de valeur, alors que le lecteur ne connaît pas encore lesdits faits. Dès le départ, le lecteur constate qu'Ennis donne une personnalité à chaque personnage, à chaque membre de la Red Team. Il ne se sert pas de principes psychologiques grossiers, simplement au fil de chaque conversation le lecteur récolte des informations, mais aussi note les préoccupations des personnages, ce qui lui permet de se faire une idée sur ce qui retient son attention, et sur les jugements de valeur qu'il peut exprimer. le lecteur découvre ces personnages comme il pourrait le faire d'individus dans la vie réelle au cours d'échanges ordinaires. Le point de départ du récit n'a rien d'original : des fonctionnaires de police fatigués de voir des criminels s'en tirer pour vice de forme décident de jouer les bourreaux, ou au moins les exécuteurs. Ennis applique une couche de plausibilité réaliste, sans dramatisation. Il raconte leur décision prise autour d'une bière, il montre quelles règles ils se fixent, comment ils s'organisent. Les criminels choisis pour ces exécutions sommaires sont des ordures s'enrichissant sur le malheur des autres (trafic de drogues) ou abusant de leur position (pédophilie). Il n'y a pas de doute sur leur culpabilité ou sur leur dépravation, le fait qu'ils constituent des éléments nuisibles et même toxiques pour la société. En face, les membres de la Red Team sont des flics compétents, toujours motivés, malgré les obstacles bureaucratiques dont ils font les frais. L'intelligence et la subtilité d'Ennis résident dans le fait qu'il n'en fait pas des revanchards ou des assoiffés de violence. Il s'agit d'individus normaux, dotés de capacités normales (pas d'exploit physique impossible), avec un bon sens et une intelligence pratique nés d'une grande expérience. Lorsqu'ils décident d'exécuter leur premier criminel, il s'agit d'une décision mûrement réfléchie. Ils savent déjà qu'ils seront tentés d'en abattre d'autres et qu'ils doivent choisir leurs cibles avec soin : de préférence non liées aux cas qu'ils traitent au sein du commissariat, dans un rayon géographique assez étendu, avec une faible fréquence et des modes opératoires variés, etc. "Red Team" ne se limite pas à une histoire de palliatif sommaire pour un système judiciaire tellement imparfait qu'il engendre un niveau de frustration insupportable chez les fonctionnaires de police. En filigrane, Ennis fait ressortir la dynamique de l'équipe, qui décide, qui obéit, qui souhaite prouver son implication, toujours de manière nuancée et normale. Ces personnages ont une vie privée qui influe sur leur comportement de tous les jours, comme de vrais êtres humains. Ennis questionne la justification de ces exécutions. S'agit-il de punir des coupables abjects, ou de les empêcher de nuire à nouveau ? Au final, les exécutions ne sont pas les moments les plus intenses. Ils fournissent des séquences d'action et de tension appréciables, sans transformer le récit en blockbuster d'action d'été. Avec ces 4 individus normaux, Ennis sonde les limites des règles qui structurent une société. À l'évidence les criminels transgressent ces règles, les détournent, imposent leur volonté par la force, mettent en péril la sécurité des citoyens, font montre d'un comportement immoral, nocif pour les autres, dangereux pour l'ordre de la société. de manière plus subversive, les membres de la Red Team font l'expérience de la facilité avec laquelle il est possible de passer outre les lois de la société. Ennis ne le montre pas de manière naïve. Il a pris soin d'établir que ces 4 individus savent s'arranger des règles de procédure policière au quotidien, pour faire aboutir leurs dossiers. Ainsi quand ils prennent conscience de leur transgression, quand ils prennent toute la mesure de leurs actes illégaux, Ennis met en lumière bien plus qu'un questionnement moral. Il s'agit d'un mensonge vis-à-vis du reste des individus qui constituent leur entourage, vis-à-vis des institutions policières dont ils font partie. Il s'agit d'une possibilité d'échapper à toute forme de contrôle, à toute autorité, sans grande difficulté. D'apparence fade et bavarde, ce récit débute sur un postulat usé de policiers décidant de pallier ce qu'ils constatent comme étant des insuffisances d'un système judiciaire inefficace, d'une justice inéquitable. Derrière ces apparences presqu'insipides, Ennis s'appuie sur des dessins professionnels et fonctionnels pour développer une réflexion profonde sur la nature des lois qui régissent une société, leur nécessité et la place des individus qui s'en affranchissent. le dénouement peut sembler retourner dans un récit policier plus traditionnel, mais la conclusion relève bien de cette réflexion pas si facile, renvoyant 2 membres face à leurs convictions, leur nature. À nouveau Ennis a réussi son pari de s'emparer d'un récit de genre pour s'interroger honnêtement sur une dimension de la nature d'une société humaine.