Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l'arme blanche rouillée.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l'autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. le tome commence avec un avant-propos d'une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux.
Le radioréveil se déclenche : c'est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu'elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C'est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n'a rien de discret. La secrétaire l'admoneste parce qu'elle a cinq minutes d'avance, parce qu'elle n'a pas apporté ses précédents clichés, même si c'est la première fois. Elle va s'assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s'il vient lui aussi pour une boule au nichon.
Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l'appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s'assoir, sans se rhabiller. Au bout d'une demi-heure d'attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l'échographie qu'elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c'est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu'elles se revoient pour qu'elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L'explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d'aller voir le docteur Loche, c'est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu'il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l'a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n'arrive pas à s'endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n'est pas venu, mais qu'ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur.
Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l'intention de l'autrice : l'idée d'Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l'entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n'avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d'en rire ou au moins d'en sourire, comme un moyen thérapeutique d'abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l'humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s'incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l'emprise d'un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l'état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu'elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression.
L'autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en oeuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu'elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu'elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu'elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l'appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l'autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l'oeil, la secrétaire à l'accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits coeurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d'incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu'il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d'une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d'où lui vient son air enjoué), etc. L'artiste intègre également des gags visuels : l'affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l'entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s'envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc.
En même temps, il ne s'agit pas de l'humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu'à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d'une mammographie à la rentrée. le parcours s'avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l'échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l'oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l'empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c'est son chien qui l'a mangée… pour de vrai), l'essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l'anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc.
Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s'il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu'elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d'inquiétude, le fait d'être dépassée par les explication médicales du médecin, l'exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l'admirer. Certes, l'autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n'enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l'admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l'inflammation qui fait qu'elle a un sein plus grand que l'autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein.
Évoquer le parcours de soin d'une femme atteinte d'un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l'expérience s'avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu'à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l'état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l'avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.
Waouh, cette histoire sonne et résonne comme un uppercut.
Je pense que Fabien Vehlmann (auteur que j'apprécie énormément par ailleurs) peut être particulièrement fier de cette BD (Sûrement une de ses meilleures oeuvres ici, c'est dire!) et des différents points de vus qu'il a pu amener à son scénario. Légèrement déconstruit, il a su trouver le bon ton et la bonne approche à chaque chapitre. Très malin et très fort. J'avais bien aimé La Cuisine des ogres sorti récemment de ce même scénariste, mais là je dois dire qu'on est largement un niveau au-dessus coté écriture.
Le dessin est parfait et sert l'histoire à merveille. Plutôt fan du travail de Roger, je pense sincèrement que c'est de loin son meilleur rendu. Quasi mythologique, le duo récit/dessin est juste admirable, puissant, violent, bestial et sombre. On croirait lire le meilleur de Conan !!
Que dire de plus si ce n'est que vous serez marqués et hantés par ce livre et par ce destin hors norme bien après l'ouvrage refermé .
Génial. Un immanquable de 2024.
Un très beau livre sous tous ces angles.
Tout d'abord le dessin est tiré d'une manière douce mais dure à la fois (côté sombre des dessins) avec un côté chirurgical!
Je suis très sensible au dessin et c'est ce qui m'a fait acheter le livre.
L'histoire maintenant : je n'en dirai qu'une chose "à quand la suite?"
Je me suis laisser guider tout du long et ne me suis pas ennuyé une minute.
Très belle découverte qui va m'amener à rechercher les autres ouvrages du dessinateur et de l'écrivain!
Ils ne le dompteront pas.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1919. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Jacques Tardi, accompagnée par une illustration pleine page de sa main. Il se termine avec une postface rédigée par Samuel Degardin, intitulée Portrait de l’artiste et son double, un article d’une page de Martin de Halleux (De l’encre de Chine au bois gravé), un autre sur les détails (un œil au centre d’un triangle), un dossier photographique de seize pages sur l’auteur, une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du deuxième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur, après 25 images de la passion d’un homme (1918).
Le train arrive en gare et l’homme agite le bras par la fenêtre, alors que s’échappe quelques petits nuages de vapeur. Le train est arrivé en gare, les voyageurs descendent, certains se précipitent dans les bras de membres de leur famille pour des retrouvailles. L’homme descend tranquillement, le dernier à sortir de son wagon. En remontant le quai, il prend le temps de s’arrêter pour examiner une des grandes roues de la locomotive à moitié cachée par un jet de vapeur. À la sortie de la gare, il se retrouve au milieu de la foule, des hommes portant tous un chapeau, alors que lui se trouve nue tête, des hommes marchant rapidement, alors que lui se tient immobile en train d’observer. Il traverse la rue et il se retrouve au milieu de la chaussée, alors que les automobiles passent de chaque côté. À nouveau il se tient immobile en observant. Il continue sa déambulation et il se retrouve dans un autre quartier : plus de femmes, toutes portant un couvre-chef, et quelques hommes eux aussi en chapeau. Il continue encore et se retrouve à l’arrière d’un petit groupe en train d’écouter un homme qui fait un discours en pointant du doigt.
L’homme continue à marcher et il se retrouve à longer une parcelle dans laquelle s’active les ouvriers sur un gros chantier, avec des grues et des échafaudages, un moteur à vapeur actionnant une machine-outil. Un peu plus loin, le calme est revenu : l’homme longe un long mur de clôture aveugle, derrière lequel se trouve des pavillons, et un peu derrière une grande cheminée d’usine. Cette fois-ci, il s’arrête devant des grandes roues mues par un moteur, avec des courroies les reliant entre elles : il semble s’interroger sur leur fonction. Il décide de parcourir la rue suivante en courant, à nouveau un mur aveugle derrière lequel se trouve une grande halle abritant une usine. Il passe maintenant devant les guichets d’une banque et il touche le bras d’un pickpocket en train de subtiliser le portefeuille d’un homme réalisant un paiement au guichet.
S’il a déjà lu 25 images de la passion d’un homme, le lecteur sait à quoi s’attendre, sinon il découvre une œuvre au format original. Le créateur réalise des dessins sur des blocs de bois, par xylographie, et l’ouvrage présente une image par page, sans aucun mot. La lecture s’avère rapide et facile : des dessins assimilables et compréhensibles au premier coup d’œil dans un noir & blanc très contrasté, autant de situations différentes avec un passage du temps fluctuant entre deux cases, soit un bref instant, soit plusieurs jours, semaines ou mois. Les dessins présentent de grosses masses noires, des traits de contours épais, une description simplifiée avec un bon niveau de détails. Le personnage principal est un homme qui n’est jamais nommé et qui est présent dans chacune des images. Cet homme est aisément repérable dans chaque case, soit parce qu’il est tout seul ou seulement avec une autre personne, mais également du fait de sa grande taille, de sa silhouette élancée, ou par de l’absence de port de chapeau, à de rares occasions par la continuité de son activité d’une page à l’autre. Comparé à 25 images de la passion d’un homme, il s’agit à la fois d’une fresque de plus grande ampleur emmenant le personnage dans d’autres pays, à la fois un peu plus réduite puisque le récit commence avec l’arrivée de l’homme dans la grande ville, et pas à partir de sa conception et de sa naissance.
La narration présente une forme très particulière : un dessin par page, aucun mot, du noir & blanc. La suite d’images forme bien une histoire, avec une intrigue (cette phase de la vie du personnage principal), une chronologie linéaire, et des liens de cause à effet ou de succession temporelle évidents. La qualité de la reprographie impressionne par sa netteté. Les aplats de noirs et les traits de contour forment des masses épaisses, aux bords parfois irréguliers, parfois bien nets et droits quand il s’agit de structures métalliques. Dans son introduction, Jacques Tardi met en avant les caractéristiques suivantes : Masereel met en scène, en utilisant toutes les ressources et les codes visuels nécessaires à l’évocation expressionniste de la ville bruyante, des quartiers ouvriers, des intérieurs divers, de la foule de la rue, et aussi les tourments intimes du personnage qu’il incarne. Il court, se moque, s’épuise, rit et pleure. Désespoir et colère s’expriment tour à tour. Partir à la campagne, faire du patin à glace, aller au théâtre, acheter un chou-fleur sur le marché et le faire cuire dans cuisine, boire, jouer de l’accordéon, danser, grimper au sommet du mât de cocagne, labourer un champ, participer à une réunion syndicale, s’informer s’instruire de la réalité sociale, des luttes ouvrières, ne pas être dupe, partager avec ses semblables… désillusion amoureuse, une autre femme, et la mort au bout de cette nouvelle aventure. Oublier, voyager, rentrer, boire, refuser de porter les armes, refuser la médaille, montrer son cul à un ecclésiastique et mourir au milieu des tournesols, le cœur brisé, la tête dans les étoiles !
Le lecteur n’apprendra rien du passé du personnage qu’il est tenté de prénommer Frans, supposant qu’il exprime la vision du monde que l’auteur peut avoir. Il arrive en ville et se montre curieux de chaque situation qu’il peut observer, rue par rue, quartier par quartier. Il participe à la vie sociale, aussi bien par le travail que par les moments de détente, de divertissement, d’activités en commun. Il finit par éprouver le besoin de prendre du recul, littéralement de prendre le large pour aller voir du pays, d’autres pays, de la page 110 à la page 135. Puis il revient dans cette mégapole qui n’est pas nommée. Il raconte à d’autres habitants les merveilles qu’il a vues, les amitiés qu’il a nouées. Le lecteur retrouve tous les éléments disparates énumérés par Tardi dans son introduction, dans le déroulement linéaire de la vie de Frans. De fait, l’artiste épate le lecteur encore et encore par l’expressivité de ses illustrations, par sa capacité à choisir des moments édifiants et parlants, par son art de faire partager la palette des émotions et des états d’esprit de Frans. Son assurance et sa confiance en tant qu’étranger curieux de tout dans une étrange ville. En tant qu’être humain faisant la démarche de se cultiver : lire le journal, se rendre dans les musées pour admirer les œuvres d’art, se plonger dans des livres. Aider son prochain, soit un homme qui pousse une charrette chargée, soit jouer innocemment avec des enfants. Participer à une fête. Éprouver l’amour. Etc. Son empathie lui fait ressentir la souffrance de la condition ouvrière et il n’hésite pas à lutter avec eux contre un système les exploitant, dans des pages rappelant un passage similaire de 25 images de la passion d’un homme. Le lecteur ne s’attendait pas à ce que de simples images puissent rendre compte avec une telle sensibilité du ressenti intérieur d’un être humain, ou de situations sociales complexes avec une telle clarté. L’intention de l’auteur semble avoir traversé intacte les décennies séparant sa création du lecteur.
La forme de la narration visuelle produit d’étranges effets sur le mode de lecture. D’un côté, il s’agit bien évidemment d’une suite d’images, chacune isolée sur une page. Du coup, le lecteur les considère une à une, chacune prise pour elle-même. Il accorde plus d’attention que d’habitude à chaque dessin, que s’il s’agissait d’une bande dessinée classique. Dans la première, il s’amuse du mode de représentation de la vapeur du train : des gros arcs de cercle, délimitant une surface bien blanche, plus importante que les autres surfaces laissées en blanc dans cette image. Il se dit également que le bras de Frans est un peu plus long qu’il ne le devrait, accentuant légèrement une forme de naïveté, le rendant touchant et drôle. En page quarante-neuf, il voit Frans (toujours avec des bras longs) aider une femme avec des béquilles, à traverser une rue pavée. Le rendu de ceux-ci se situe entre une description soignée rendant compte de l’irrégularité du pavage, mais aussi d’abstraction avec leur forme rectangulaire un peu trop géométrique. La silhouette de l’homme et celle de la femme évoquent la gravure sur bois, c’est-à-dire la technique utilisée par l’artiste. Les deux silhouettes en arrière-plan relèvent plus des ombres chinoises, une autre technique de représentation. L’arrière de la cariole s’apparente à un grand rectangle noir, alors que chacun des treize rayons de la roue est silhouetté par une bande laissée blanche, se détachant ainsi clairement. En page cent-treize, Frans, debout sur un rocher, contemple un coucher de soleil : les traits noirs tirent vers une représentation conceptuelle des reflets sur l’océan, des rayons du soleil, Frans n’étant qu’une vague ombre chinoise. Page cent-quarante-six, Frans conduit une automobile à tombeau ouvert dans une représentation naïve. La dernière séquence dans la forêt évoque l’art naïf. Alors que les images en noir & blanc peuvent sembler austères et faire craindre une forme de monotonie, il suffit que le lecteur s’y attarde un instant pour se rendre compte de leur diversité, de leur richesse, de leur conception soignée et réfléchie.
Qu’il ait déjà lu un autre ouvrage de Frans Masereel ou non, le lecteur n’a pas idée de la richesse du récit dans lequel il plonge. La narration visuelle s’avère sophistiquée sur le plan graphique, très empathique, et capable de rendre compte de situations complexes et délicates en une unique image, toujours aussi parlante après toutes ces décennies passées. Le parcours de vie du personnage révèle son humanité et son humanise, son refus des compromissions de ses idéaux, sa soif de fraternité et d’entraide. Poignant.
Ce n’est pas la première fois que le graveur belge fait de la littérature à coup de burin.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1920. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Lola Lafon, écrivaine, chanteuse, compositrice et une féministe libertaire. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée Un cinéma de papier, constituée de Donner suite (la situation de l’auteur quand il réalise ce récit), Fiat lux (un résumé succinct de l’histoire et l’utilisation de la simultanéité dans une même image), Semer à tout vent (la publication en France puis en Allemagne de l’ouvrage), L’instant critique (la réaction de Romain Rolland, Paul Colin, Pierre Jean, Luc Durtain), Sur vos écrans (l’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger). Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du quatrième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois). L’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger : https://www.youtube.com/watch?v=w4IMPlVlHDM.
L’auteur est installé à sa table de travail dépourvue de tout outil, un regard courroucé excédé par sa page blanche. Soudain un éclair semble lui traverser l’esprit, son corps se raidissant, et il jette ses bras en l’air. Une Idée sort de son esprit, sous la forme d’une jeune femme nue d’une vingtaine de centimètres de hauteur. L’auteur la prend dans ses mains et elle se tient debout sur sa table de travail, alors qu’il rayonne de contentement. Tellement touché, il la serre tendrement dans ses bras, rasséréné par la simple existence de cette Idée. Une fois sa sérénité revenue, il la repose sur sa table de travail et il joint les mains devant en elle en sienne de remerciement. En retour, elle lui fait un signe de la main droite. Il prend alors une enveloppe et elle y prend place, toujours nue. L’auteur ferme l’enveloppe, pleure de soulagement ou de contentement, et il remet l’enveloppe maintenant scellée à un messager.
L’employé du service postal avance dans la rue, tenant la lettre à la main, celle-ci irradiant, attisant la curiosité des passants, certains se prosternant même à son passage. L’enveloppe, irradiant toujours, est déposée sur une table devant un homme curieux, dans une pièce bondée d’hommes tous aussi impatients de savoir ce qu’elle recèle. La jeune femme, l’Idée, sort de l’enveloppe de sa propre volonté, semant la panique parmi les personnes présentes, effrayées par cette apparition. Elle s’assoit sur le rebord de la table, les jambes dans le vide, alors que derrière elle deux hommes s’approchent en tenant devant eux une grande pièce de tissu rectangulaire. Les autres ont retrouvé un semblant de courage et les regardent faire.
Avec ce tome, Frans Masereel continue dans la veine conceptuelle : cette fois-ci, l’auteur n’est pas le personnage principal de son histoire, mais une idée qui lui est venue, ou qu’il a engendrée. Elle s’incarne littéralement dans le corps bien proportionné d’une femme mais présentant une taille plus petite que la normale. Elle est le plus souvent dans le plus simple appareil : une des facettes de cette métaphore, l’idée ne pouvant pas être atténuée ou travestie par un vêtement, sa force étant trop intense pour pouvoir être diminuée ou masquée. Elle n’est vêtue que dans treize illustrations et elle apparaît véritablement obscène quand elle relève le bas de sa robe pour révéler son pubis dans quatre autres planches, alors que sa nudité ne comporte ni érotisme ni pornographie quand elle est totale. C’est Idée ne se montre ni aguicheuse, séductrice, mais sa vérité nue attire l’attention, fascine les hommes autour d’elle. D’ailleurs le lecteur finit par remarquer qu’elle ne rencontre que des hommes, jamais de femme, sans qu’il soit possible de déterminer pour quelle raison. Il s’agit forcément d’un choix fait sciemment, sans que la motivation n’apparaisse clairement. Il n’y a pas de concupiscence hypocrite ou malsaine, mais c’est une histoire d’hommes, sauf pour l’idée qui est une femme.
S’il a déjà lu un ouvrage de Frans Masereel, le lecteur retrouve tout ce qui en fait la spécificité et la force graphique. Une histoire racontée à raison d’une image par page, sans aucun mot. Ce créateur réalise d’abord chaque image de manière traditionnelle sous la forme d’un dessin préparatoire détaillé à l’encre de Chine, sur une feuille de papier. Puis, il reproduit cette image en la gravant sur un bloc d’une épaisseur de vingt-trois millimètres environ, du poirier très dur et séché pendant plusieurs années, ce qui permet aux gravures d’être tirées aussi bien sur une presse mécanique que sur une presse à bras. Généralement il grave ses blocs des deux côtés. Dans un premier temps, il noircit entièrement la face à travailler, puis il dessine un tracé blanc plus ou moins précis selon la complexité de la composition. Enfin, à l’aide d’un burin, d’une gouge, d’un couteau ou de petits instruments de métal, il commence le travail de xylographie. Le dessin gravé est l’image inversée de celle dessinée, l’artiste vérifiant la correspondance au fur et à mesure, avec un miroir. Cela aboutit à des images aux traits de contour assez épais, avec des aplats de noir consistants aux formes complexes, des cases avec une répartition entre surfaces de blanc et surfaces de noir en proportion variable. La qualité de la reprographie dans cette édition est impeccable, sans aucune sorte de bavure ou de contour un peu boueux.
S’il n’en a pas pris conscience par lui-même, le lecteur découvre dans les commentaires du dossier réalisé par Samuel Dégardin que pour la première fois l’artiste a commencé à réunir dans un même bois, en une seule image, différents personnages, différentes situations et même des idées différentes. Cela ne saute pas forcément aux yeux de prime abord. En y prêtant une attention particulière, le lecteur habitué aux bandes dessinées repère des cases correspondant à cette spécification. Par exemple, dans le vingt-troisième bois, il voit effectivement Idée revêtue d’une simple robe blanche marcher dans la rue, avec son halo étoilé autour de la tête, un groupe de trois hommes en train de discuter sur le trottoir d’en face sans faire attention à elle, un homme assis à sa table de travail visible par la fenêtre, et en arrière-plan un groupe d’une demi-douzaine de personnes en train de faire la fête, il y a bien différents personnages, différentes situations et différentes idées (l’Idée délaissée, la joie de la fête, la solitude de l’individu, la familiarité du quotidien). Dans le trentième bois, l’Idée est représentée deux fois, ce qui correspond à deux moments successifs : quand elle dit au revoir à un prisonnier et quand elle se met devant lui alors qu’il est attaché au poteau d’exécution avec un bandeau sur les yeux. Pour le reste, les caractéristiques graphiques restent identiques : des traits de contour assez épais, une représentation simplifiée parfois proche de l’art naïf, un niveau de détails assez élevé, une forte densité d’informations visuelles, sauf quand l’artiste joue sur la symbolique comme dans la séquence d’ouverture avec le corps de l’auteur irradiant littéralement. Le ratio entre espaces noirs et espaces blancs est en faveur des premiers donnant une sensation de poids, de forte consistance à chaque illustration.
Le récit se déroule de manière linéaire : l’auteur ou le créateur en panne sèche voit l’inspiration le frapper sous la forme métaphorique d’un éclair, une Idée apparaît sous la forme d’une femme nue, et elle se propage dans la nature, passant par différents stades. Le lecteur peut approcher ce récit comme une métaphore sur la création : une fois que l’idée est exprimée par un créateur (ou peut-être une fois qu’elle s’exprime par lui), elle devient autonome et se répand sans que l’auteur n’y puisse rien. Elle commence par être accueillie par la peur de la nouveauté chez ceux qui la reçoivent, par être rejetée, parée d’habits classiques pour neutraliser tout ce qu’elle a d’innovant, pour circonscrire toute possibilité de changement, ou tout risque de changement. Elle se révèle dans toute sa crudité. Elle s’incruste dans quelques individus qui sont à leur tour rejetés par la société normative et réactionnaire. Par différents mécanismes, elle continue de faire son chemin, puis elle se reproduit et se diffuse. Des décennies avant que le concept ne soit formulé, Masereel illustre le développement autonome d’un mème et sa capacité à grandir comme un organisme vivant, la création ayant échappé à son auteur, ayant été interprétée par ceux qui l’ont reçu, avec crainte, avec des faux sens et des contre-sens. Le lecteur peut également approcher ce récit comme une métaphore de la diffusion de la connaissance, voire de la vérité. Les individus peuvent toujours essayer de l’étouffer, de la rejeter, de la travestir, de l’annihiler par tous les moyens imaginables, elle finira toujours par resurgir et s’imposer. Jusqu’à son sort ultime, dans une séquence finale où le pragmatisme triomphe, et aussi une forme cynisme très moderne mêlant l’issue de chaque forme de vie au phénomène de flux.
Un roman graphique d’une force visuelle épatante, qui ne fait pas son âge, pour un propos à la fois très incarné, à la fois conceptuel sur la naissance, la vie et la mort d’une idée. La narration visuelle de Frans Masereel reste limpide après toutes ces décennies écoulées, le lecteur comprenant immédiatement chaque image, chaque lien logique de l’une à l’autre, l‘histoire étant parfaitement intelligible, sans risque d’interprétation. Le propos est ambitieux, à la fois sous l’angle de la création d’une œuvre qui se propage de manière autonome, à la fois sous l’angle d’une vérité qui s’impose quelles que soient les efforts déployés pour s’y opposer ou pour la dévoyer. Limpide et implacable.
C'est certainement l'album que j'attendais le plus cette année.
Certes, j'avais lu le roman il y a quelques années et je ne l'avais pas trouvé terrible à l'époque, mais j'avoue que j'avais hâte de découvrir la version de Larcenet. J'ai longuement hésité sur la version qu'il fallait lire, pour finalement opter pour les deux (la version n&b, et la version dite "couleur"), avec pour une fois, une préférence pour cette version courante qui met plus en valeur l'histoire, à mon avis. Le tirage limité (4000 exemplaires) étant plus difficile à déchiffrer.
En adaptant cette œuvre sombre de Cormac McCarthy, Manu Larcenet réalise une nouvelle fois une prouesse. Avec Blast, il m'avait époustouflé par son talent narratif, et là il renouvelle l'exploit du "Rapport de Brodeck", avec un graphisme magnifique. Son précédent album reposait sur le noir et blanc, et là Larcenet nous propose toute une teinte de gris, propre à l'ambiance du roman, avec ses pluies de cendres incessantes. L'auteur nous propose de nombreuses planches muettes, mais le dessin est tel, qu'elles méritent qu'on s'y attarde.
Ayant relu le roman hier, (roman qui vient d'être réédité cette semaine, et illustré par Larcenet), je dois dire que j'ai retrouvé toute l'atmosphère lourde et glauque de Mac Carthy dans cette bande dessinée.
Encore une fois une œuvre forte et puissante de Manu Larcenet, que je situe au même niveau que Le Rapport de Brodeck.
Lue deux fois depuis sa sortie , dans les deux versions et relu le roman également en version poche , je suis resté scotché par cette adaptation de Larcenet.
Certainement l'album de l'année.
A l’annonce de l’adaptation du chef d’œuvre de Cormac McCarthy « The Road » par Manu Larcenet, j’étais dubitatif. Ayant lu le roman, pas évident de trouver la bonne formule pour dessiner un texte si contemplatif et si avare en parole.
Pas que je doutais des capacités de cet auteur, mais je me demandais comment son style graphique allait pouvoir épouser de manière réaliste la profonde noirceur du roman et allait soutenir ces images de désolation dans la répétitivité et sans lasser.
Les premières images disponibles sur internet m’avait pleinement rassuré mais ne m’avait pas préparé à un tel choc en tenant l’objet physiquement (les objets en fait i.e. La version noir et blanc et la version couleur !) entre mes mains et en ouvrant et parcourant les pages. MAGISTRAL !
D'ailleurs, si vous hésitez entre la version noir et blanc et la version couleur, un conseil, achetez les deux !
Chaque planche et je dis bien chaque planche est un régal pour les yeux.
Le Rapport de Brodeck avait fait très fort à l'époque mais l’auteur pousse le curseur beaucoup beaucoup plus loin dans la perfection de son trait. La mise en couleur est incroyable de nuances et embelli le tout. Ne vous y trompez pas toutefois, même si des étincelles de joie apparaissent ici ou là, tout n’est que cendres, âpreté et désespérance.
Manu Larcenet a su rester fidèle à l'oeuvre originel qui n'est point dénaturée mais sublimée en y apportant sa touche personnelle.
Emouvante, terrifiante, brillantissime, insurpassable, etc... Je vais m’arrêter là avec les superlatifs car je pourrais les enfiler un à un comme des perles.
Manu Larcenet a totalement réussi son pari, il m’a même donné l’envie de relire le livre. C'est dire !
Chef d’œuvre absolu, si j'avais pu mettre six étoiles, je l'aurais fait !
C'est une super BD, on a envie de savoir la suite, l'histoire est cohérente et n'est pas totalement délirante. Bref, c'est tout ce que je demande pour apprécier une BD, et quand j'aime une BD je ne peux pas m'arrêter avant d'avoir fini. C'est donc une très bonne BD à mes yeux. L'histoire est à la portée d'un large public et la vie de Lya est assez exceptionnelle. C'est une super BD !!
Désolé si j'ai fait des fautes.
C'est un livre merveilleux, passionnant et même drôle. J'y ai appris beaucoup et découvert un tas de choses extraordinaires et étonnantes. Une véritable promenade de santé. On prend vraiment conscience de l'importance de protéger la nature et les arbres, en particulier. Cette BD devrait être une lecture obligatoire dans chaque école pour faire comprendre, de manière ludique et captivante, l'enjeu crucial de prendre soin de nos forêts.?
Il y a bien longtemps que je ne l'ai pas relu, j'hésite entre 4 et 5. Mais je mettrai 5 car c'est l'une des BD qui m'a fait découvrir que le monde du 9ème art ne s'arrêtait pas aux séries traditionnelles comme Astérix ou les Marvel des années 80. Une sacrée claque qui m'a ensuite incité à lire Bilal, Tardi... c'était l'illumination, j'étais devenu BD-woke.
Une couverture m'évoquant 2001 de Kubrick et une marionette Dark Crystal, c'est intriguant. Avec la scène d'ouverture de bataille, j'entrevoyais les séries B italiennes de dark fantasy. En feuilletant et me spoliant bêtement la fin, j'ai un flash biblique. Wow, soit ça va envoyer du lourd soit ça part dans les mains de quelqu'un d'autre. Eh bien ce magnifique album est resté dans les miennes et trône maintenant au milieu de ma bilbiothèque dans une pochette plastique, l'unique livre que je conserve ainsi. Je ne pense pas que ce livre soit à glorifier à ce point mais il a été un marqueur dans ma vie de lecteur.
Le dessin, que dire d'autre que c'est du Rosinski à son meilleur, aucune case n'est bâclée au détriment d'une autre.
Le scénario de son compère n'est pas en reste, foisonnant d'idées recoupant des thèmes pourtant déjà vus mais dont le mélange est détonnant: de l'action, de la philosophie, de l'humour, de l'aventure, du romantisme... c'est envoutant et addictif. Notre (anti-)héros est magnifique de justesse, pris dans la tourmente d'une quête sui semble le dépasser et que, comme son homologue Frodon, il saura prendre à bras le corps.
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La Boulonichon
Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l'arme blanche rouillée. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l'autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. le tome commence avec un avant-propos d'une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux. Le radioréveil se déclenche : c'est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu'elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C'est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n'a rien de discret. La secrétaire l'admoneste parce qu'elle a cinq minutes d'avance, parce qu'elle n'a pas apporté ses précédents clichés, même si c'est la première fois. Elle va s'assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s'il vient lui aussi pour une boule au nichon. Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l'appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s'assoir, sans se rhabiller. Au bout d'une demi-heure d'attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l'échographie qu'elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c'est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu'elles se revoient pour qu'elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L'explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d'aller voir le docteur Loche, c'est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu'il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l'a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n'arrive pas à s'endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n'est pas venu, mais qu'ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur. Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l'intention de l'autrice : l'idée d'Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l'entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n'avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d'en rire ou au moins d'en sourire, comme un moyen thérapeutique d'abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l'humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s'incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l'emprise d'un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l'état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu'elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression. L'autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en oeuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu'elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu'elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu'elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l'appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l'autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l'oeil, la secrétaire à l'accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits coeurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d'incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu'il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d'une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d'où lui vient son air enjoué), etc. L'artiste intègre également des gags visuels : l'affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l'entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s'envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc. En même temps, il ne s'agit pas de l'humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu'à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d'une mammographie à la rentrée. le parcours s'avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l'échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l'oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l'empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c'est son chien qui l'a mangée… pour de vrai), l'essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l'anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc. Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s'il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu'elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d'inquiétude, le fait d'être dépassée par les explication médicales du médecin, l'exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l'admirer. Certes, l'autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n'enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l'admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l'inflammation qui fait qu'elle a un sein plus grand que l'autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein. Évoquer le parcours de soin d'une femme atteinte d'un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l'expérience s'avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu'à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l'état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l'avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.
Le Dieu-Fauve
Waouh, cette histoire sonne et résonne comme un uppercut. Je pense que Fabien Vehlmann (auteur que j'apprécie énormément par ailleurs) peut être particulièrement fier de cette BD (Sûrement une de ses meilleures oeuvres ici, c'est dire!) et des différents points de vus qu'il a pu amener à son scénario. Légèrement déconstruit, il a su trouver le bon ton et la bonne approche à chaque chapitre. Très malin et très fort. J'avais bien aimé La Cuisine des ogres sorti récemment de ce même scénariste, mais là je dois dire qu'on est largement un niveau au-dessus coté écriture. Le dessin est parfait et sert l'histoire à merveille. Plutôt fan du travail de Roger, je pense sincèrement que c'est de loin son meilleur rendu. Quasi mythologique, le duo récit/dessin est juste admirable, puissant, violent, bestial et sombre. On croirait lire le meilleur de Conan !! Que dire de plus si ce n'est que vous serez marqués et hantés par ce livre et par ce destin hors norme bien après l'ouvrage refermé . Génial. Un immanquable de 2024.
La Cuisine des ogres
Un très beau livre sous tous ces angles. Tout d'abord le dessin est tiré d'une manière douce mais dure à la fois (côté sombre des dessins) avec un côté chirurgical! Je suis très sensible au dessin et c'est ce qui m'a fait acheter le livre. L'histoire maintenant : je n'en dirai qu'une chose "à quand la suite?" Je me suis laisser guider tout du long et ne me suis pas ennuyé une minute. Très belle découverte qui va m'amener à rechercher les autres ouvrages du dessinateur et de l'écrivain!
Mon livre d'heures
Ils ne le dompteront pas. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1919. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Jacques Tardi, accompagnée par une illustration pleine page de sa main. Il se termine avec une postface rédigée par Samuel Degardin, intitulée Portrait de l’artiste et son double, un article d’une page de Martin de Halleux (De l’encre de Chine au bois gravé), un autre sur les détails (un œil au centre d’un triangle), un dossier photographique de seize pages sur l’auteur, une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du deuxième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur, après 25 images de la passion d’un homme (1918). Le train arrive en gare et l’homme agite le bras par la fenêtre, alors que s’échappe quelques petits nuages de vapeur. Le train est arrivé en gare, les voyageurs descendent, certains se précipitent dans les bras de membres de leur famille pour des retrouvailles. L’homme descend tranquillement, le dernier à sortir de son wagon. En remontant le quai, il prend le temps de s’arrêter pour examiner une des grandes roues de la locomotive à moitié cachée par un jet de vapeur. À la sortie de la gare, il se retrouve au milieu de la foule, des hommes portant tous un chapeau, alors que lui se trouve nue tête, des hommes marchant rapidement, alors que lui se tient immobile en train d’observer. Il traverse la rue et il se retrouve au milieu de la chaussée, alors que les automobiles passent de chaque côté. À nouveau il se tient immobile en observant. Il continue sa déambulation et il se retrouve dans un autre quartier : plus de femmes, toutes portant un couvre-chef, et quelques hommes eux aussi en chapeau. Il continue encore et se retrouve à l’arrière d’un petit groupe en train d’écouter un homme qui fait un discours en pointant du doigt. L’homme continue à marcher et il se retrouve à longer une parcelle dans laquelle s’active les ouvriers sur un gros chantier, avec des grues et des échafaudages, un moteur à vapeur actionnant une machine-outil. Un peu plus loin, le calme est revenu : l’homme longe un long mur de clôture aveugle, derrière lequel se trouve des pavillons, et un peu derrière une grande cheminée d’usine. Cette fois-ci, il s’arrête devant des grandes roues mues par un moteur, avec des courroies les reliant entre elles : il semble s’interroger sur leur fonction. Il décide de parcourir la rue suivante en courant, à nouveau un mur aveugle derrière lequel se trouve une grande halle abritant une usine. Il passe maintenant devant les guichets d’une banque et il touche le bras d’un pickpocket en train de subtiliser le portefeuille d’un homme réalisant un paiement au guichet. S’il a déjà lu 25 images de la passion d’un homme, le lecteur sait à quoi s’attendre, sinon il découvre une œuvre au format original. Le créateur réalise des dessins sur des blocs de bois, par xylographie, et l’ouvrage présente une image par page, sans aucun mot. La lecture s’avère rapide et facile : des dessins assimilables et compréhensibles au premier coup d’œil dans un noir & blanc très contrasté, autant de situations différentes avec un passage du temps fluctuant entre deux cases, soit un bref instant, soit plusieurs jours, semaines ou mois. Les dessins présentent de grosses masses noires, des traits de contours épais, une description simplifiée avec un bon niveau de détails. Le personnage principal est un homme qui n’est jamais nommé et qui est présent dans chacune des images. Cet homme est aisément repérable dans chaque case, soit parce qu’il est tout seul ou seulement avec une autre personne, mais également du fait de sa grande taille, de sa silhouette élancée, ou par de l’absence de port de chapeau, à de rares occasions par la continuité de son activité d’une page à l’autre. Comparé à 25 images de la passion d’un homme, il s’agit à la fois d’une fresque de plus grande ampleur emmenant le personnage dans d’autres pays, à la fois un peu plus réduite puisque le récit commence avec l’arrivée de l’homme dans la grande ville, et pas à partir de sa conception et de sa naissance. La narration présente une forme très particulière : un dessin par page, aucun mot, du noir & blanc. La suite d’images forme bien une histoire, avec une intrigue (cette phase de la vie du personnage principal), une chronologie linéaire, et des liens de cause à effet ou de succession temporelle évidents. La qualité de la reprographie impressionne par sa netteté. Les aplats de noirs et les traits de contour forment des masses épaisses, aux bords parfois irréguliers, parfois bien nets et droits quand il s’agit de structures métalliques. Dans son introduction, Jacques Tardi met en avant les caractéristiques suivantes : Masereel met en scène, en utilisant toutes les ressources et les codes visuels nécessaires à l’évocation expressionniste de la ville bruyante, des quartiers ouvriers, des intérieurs divers, de la foule de la rue, et aussi les tourments intimes du personnage qu’il incarne. Il court, se moque, s’épuise, rit et pleure. Désespoir et colère s’expriment tour à tour. Partir à la campagne, faire du patin à glace, aller au théâtre, acheter un chou-fleur sur le marché et le faire cuire dans cuisine, boire, jouer de l’accordéon, danser, grimper au sommet du mât de cocagne, labourer un champ, participer à une réunion syndicale, s’informer s’instruire de la réalité sociale, des luttes ouvrières, ne pas être dupe, partager avec ses semblables… désillusion amoureuse, une autre femme, et la mort au bout de cette nouvelle aventure. Oublier, voyager, rentrer, boire, refuser de porter les armes, refuser la médaille, montrer son cul à un ecclésiastique et mourir au milieu des tournesols, le cœur brisé, la tête dans les étoiles ! Le lecteur n’apprendra rien du passé du personnage qu’il est tenté de prénommer Frans, supposant qu’il exprime la vision du monde que l’auteur peut avoir. Il arrive en ville et se montre curieux de chaque situation qu’il peut observer, rue par rue, quartier par quartier. Il participe à la vie sociale, aussi bien par le travail que par les moments de détente, de divertissement, d’activités en commun. Il finit par éprouver le besoin de prendre du recul, littéralement de prendre le large pour aller voir du pays, d’autres pays, de la page 110 à la page 135. Puis il revient dans cette mégapole qui n’est pas nommée. Il raconte à d’autres habitants les merveilles qu’il a vues, les amitiés qu’il a nouées. Le lecteur retrouve tous les éléments disparates énumérés par Tardi dans son introduction, dans le déroulement linéaire de la vie de Frans. De fait, l’artiste épate le lecteur encore et encore par l’expressivité de ses illustrations, par sa capacité à choisir des moments édifiants et parlants, par son art de faire partager la palette des émotions et des états d’esprit de Frans. Son assurance et sa confiance en tant qu’étranger curieux de tout dans une étrange ville. En tant qu’être humain faisant la démarche de se cultiver : lire le journal, se rendre dans les musées pour admirer les œuvres d’art, se plonger dans des livres. Aider son prochain, soit un homme qui pousse une charrette chargée, soit jouer innocemment avec des enfants. Participer à une fête. Éprouver l’amour. Etc. Son empathie lui fait ressentir la souffrance de la condition ouvrière et il n’hésite pas à lutter avec eux contre un système les exploitant, dans des pages rappelant un passage similaire de 25 images de la passion d’un homme. Le lecteur ne s’attendait pas à ce que de simples images puissent rendre compte avec une telle sensibilité du ressenti intérieur d’un être humain, ou de situations sociales complexes avec une telle clarté. L’intention de l’auteur semble avoir traversé intacte les décennies séparant sa création du lecteur. La forme de la narration visuelle produit d’étranges effets sur le mode de lecture. D’un côté, il s’agit bien évidemment d’une suite d’images, chacune isolée sur une page. Du coup, le lecteur les considère une à une, chacune prise pour elle-même. Il accorde plus d’attention que d’habitude à chaque dessin, que s’il s’agissait d’une bande dessinée classique. Dans la première, il s’amuse du mode de représentation de la vapeur du train : des gros arcs de cercle, délimitant une surface bien blanche, plus importante que les autres surfaces laissées en blanc dans cette image. Il se dit également que le bras de Frans est un peu plus long qu’il ne le devrait, accentuant légèrement une forme de naïveté, le rendant touchant et drôle. En page quarante-neuf, il voit Frans (toujours avec des bras longs) aider une femme avec des béquilles, à traverser une rue pavée. Le rendu de ceux-ci se situe entre une description soignée rendant compte de l’irrégularité du pavage, mais aussi d’abstraction avec leur forme rectangulaire un peu trop géométrique. La silhouette de l’homme et celle de la femme évoquent la gravure sur bois, c’est-à-dire la technique utilisée par l’artiste. Les deux silhouettes en arrière-plan relèvent plus des ombres chinoises, une autre technique de représentation. L’arrière de la cariole s’apparente à un grand rectangle noir, alors que chacun des treize rayons de la roue est silhouetté par une bande laissée blanche, se détachant ainsi clairement. En page cent-treize, Frans, debout sur un rocher, contemple un coucher de soleil : les traits noirs tirent vers une représentation conceptuelle des reflets sur l’océan, des rayons du soleil, Frans n’étant qu’une vague ombre chinoise. Page cent-quarante-six, Frans conduit une automobile à tombeau ouvert dans une représentation naïve. La dernière séquence dans la forêt évoque l’art naïf. Alors que les images en noir & blanc peuvent sembler austères et faire craindre une forme de monotonie, il suffit que le lecteur s’y attarde un instant pour se rendre compte de leur diversité, de leur richesse, de leur conception soignée et réfléchie. Qu’il ait déjà lu un autre ouvrage de Frans Masereel ou non, le lecteur n’a pas idée de la richesse du récit dans lequel il plonge. La narration visuelle s’avère sophistiquée sur le plan graphique, très empathique, et capable de rendre compte de situations complexes et délicates en une unique image, toujours aussi parlante après toutes ces décennies passées. Le parcours de vie du personnage révèle son humanité et son humanise, son refus des compromissions de ses idéaux, sa soif de fraternité et d’entraide. Poignant.
Idée
Ce n’est pas la première fois que le graveur belge fait de la littérature à coup de burin. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1920. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Lola Lafon, écrivaine, chanteuse, compositrice et une féministe libertaire. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée Un cinéma de papier, constituée de Donner suite (la situation de l’auteur quand il réalise ce récit), Fiat lux (un résumé succinct de l’histoire et l’utilisation de la simultanéité dans une même image), Semer à tout vent (la publication en France puis en Allemagne de l’ouvrage), L’instant critique (la réaction de Romain Rolland, Paul Colin, Pierre Jean, Luc Durtain), Sur vos écrans (l’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger). Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du quatrième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois). L’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger : https://www.youtube.com/watch?v=w4IMPlVlHDM. L’auteur est installé à sa table de travail dépourvue de tout outil, un regard courroucé excédé par sa page blanche. Soudain un éclair semble lui traverser l’esprit, son corps se raidissant, et il jette ses bras en l’air. Une Idée sort de son esprit, sous la forme d’une jeune femme nue d’une vingtaine de centimètres de hauteur. L’auteur la prend dans ses mains et elle se tient debout sur sa table de travail, alors qu’il rayonne de contentement. Tellement touché, il la serre tendrement dans ses bras, rasséréné par la simple existence de cette Idée. Une fois sa sérénité revenue, il la repose sur sa table de travail et il joint les mains devant en elle en sienne de remerciement. En retour, elle lui fait un signe de la main droite. Il prend alors une enveloppe et elle y prend place, toujours nue. L’auteur ferme l’enveloppe, pleure de soulagement ou de contentement, et il remet l’enveloppe maintenant scellée à un messager. L’employé du service postal avance dans la rue, tenant la lettre à la main, celle-ci irradiant, attisant la curiosité des passants, certains se prosternant même à son passage. L’enveloppe, irradiant toujours, est déposée sur une table devant un homme curieux, dans une pièce bondée d’hommes tous aussi impatients de savoir ce qu’elle recèle. La jeune femme, l’Idée, sort de l’enveloppe de sa propre volonté, semant la panique parmi les personnes présentes, effrayées par cette apparition. Elle s’assoit sur le rebord de la table, les jambes dans le vide, alors que derrière elle deux hommes s’approchent en tenant devant eux une grande pièce de tissu rectangulaire. Les autres ont retrouvé un semblant de courage et les regardent faire. Avec ce tome, Frans Masereel continue dans la veine conceptuelle : cette fois-ci, l’auteur n’est pas le personnage principal de son histoire, mais une idée qui lui est venue, ou qu’il a engendrée. Elle s’incarne littéralement dans le corps bien proportionné d’une femme mais présentant une taille plus petite que la normale. Elle est le plus souvent dans le plus simple appareil : une des facettes de cette métaphore, l’idée ne pouvant pas être atténuée ou travestie par un vêtement, sa force étant trop intense pour pouvoir être diminuée ou masquée. Elle n’est vêtue que dans treize illustrations et elle apparaît véritablement obscène quand elle relève le bas de sa robe pour révéler son pubis dans quatre autres planches, alors que sa nudité ne comporte ni érotisme ni pornographie quand elle est totale. C’est Idée ne se montre ni aguicheuse, séductrice, mais sa vérité nue attire l’attention, fascine les hommes autour d’elle. D’ailleurs le lecteur finit par remarquer qu’elle ne rencontre que des hommes, jamais de femme, sans qu’il soit possible de déterminer pour quelle raison. Il s’agit forcément d’un choix fait sciemment, sans que la motivation n’apparaisse clairement. Il n’y a pas de concupiscence hypocrite ou malsaine, mais c’est une histoire d’hommes, sauf pour l’idée qui est une femme. S’il a déjà lu un ouvrage de Frans Masereel, le lecteur retrouve tout ce qui en fait la spécificité et la force graphique. Une histoire racontée à raison d’une image par page, sans aucun mot. Ce créateur réalise d’abord chaque image de manière traditionnelle sous la forme d’un dessin préparatoire détaillé à l’encre de Chine, sur une feuille de papier. Puis, il reproduit cette image en la gravant sur un bloc d’une épaisseur de vingt-trois millimètres environ, du poirier très dur et séché pendant plusieurs années, ce qui permet aux gravures d’être tirées aussi bien sur une presse mécanique que sur une presse à bras. Généralement il grave ses blocs des deux côtés. Dans un premier temps, il noircit entièrement la face à travailler, puis il dessine un tracé blanc plus ou moins précis selon la complexité de la composition. Enfin, à l’aide d’un burin, d’une gouge, d’un couteau ou de petits instruments de métal, il commence le travail de xylographie. Le dessin gravé est l’image inversée de celle dessinée, l’artiste vérifiant la correspondance au fur et à mesure, avec un miroir. Cela aboutit à des images aux traits de contour assez épais, avec des aplats de noir consistants aux formes complexes, des cases avec une répartition entre surfaces de blanc et surfaces de noir en proportion variable. La qualité de la reprographie dans cette édition est impeccable, sans aucune sorte de bavure ou de contour un peu boueux. S’il n’en a pas pris conscience par lui-même, le lecteur découvre dans les commentaires du dossier réalisé par Samuel Dégardin que pour la première fois l’artiste a commencé à réunir dans un même bois, en une seule image, différents personnages, différentes situations et même des idées différentes. Cela ne saute pas forcément aux yeux de prime abord. En y prêtant une attention particulière, le lecteur habitué aux bandes dessinées repère des cases correspondant à cette spécification. Par exemple, dans le vingt-troisième bois, il voit effectivement Idée revêtue d’une simple robe blanche marcher dans la rue, avec son halo étoilé autour de la tête, un groupe de trois hommes en train de discuter sur le trottoir d’en face sans faire attention à elle, un homme assis à sa table de travail visible par la fenêtre, et en arrière-plan un groupe d’une demi-douzaine de personnes en train de faire la fête, il y a bien différents personnages, différentes situations et différentes idées (l’Idée délaissée, la joie de la fête, la solitude de l’individu, la familiarité du quotidien). Dans le trentième bois, l’Idée est représentée deux fois, ce qui correspond à deux moments successifs : quand elle dit au revoir à un prisonnier et quand elle se met devant lui alors qu’il est attaché au poteau d’exécution avec un bandeau sur les yeux. Pour le reste, les caractéristiques graphiques restent identiques : des traits de contour assez épais, une représentation simplifiée parfois proche de l’art naïf, un niveau de détails assez élevé, une forte densité d’informations visuelles, sauf quand l’artiste joue sur la symbolique comme dans la séquence d’ouverture avec le corps de l’auteur irradiant littéralement. Le ratio entre espaces noirs et espaces blancs est en faveur des premiers donnant une sensation de poids, de forte consistance à chaque illustration. Le récit se déroule de manière linéaire : l’auteur ou le créateur en panne sèche voit l’inspiration le frapper sous la forme métaphorique d’un éclair, une Idée apparaît sous la forme d’une femme nue, et elle se propage dans la nature, passant par différents stades. Le lecteur peut approcher ce récit comme une métaphore sur la création : une fois que l’idée est exprimée par un créateur (ou peut-être une fois qu’elle s’exprime par lui), elle devient autonome et se répand sans que l’auteur n’y puisse rien. Elle commence par être accueillie par la peur de la nouveauté chez ceux qui la reçoivent, par être rejetée, parée d’habits classiques pour neutraliser tout ce qu’elle a d’innovant, pour circonscrire toute possibilité de changement, ou tout risque de changement. Elle se révèle dans toute sa crudité. Elle s’incruste dans quelques individus qui sont à leur tour rejetés par la société normative et réactionnaire. Par différents mécanismes, elle continue de faire son chemin, puis elle se reproduit et se diffuse. Des décennies avant que le concept ne soit formulé, Masereel illustre le développement autonome d’un mème et sa capacité à grandir comme un organisme vivant, la création ayant échappé à son auteur, ayant été interprétée par ceux qui l’ont reçu, avec crainte, avec des faux sens et des contre-sens. Le lecteur peut également approcher ce récit comme une métaphore de la diffusion de la connaissance, voire de la vérité. Les individus peuvent toujours essayer de l’étouffer, de la rejeter, de la travestir, de l’annihiler par tous les moyens imaginables, elle finira toujours par resurgir et s’imposer. Jusqu’à son sort ultime, dans une séquence finale où le pragmatisme triomphe, et aussi une forme cynisme très moderne mêlant l’issue de chaque forme de vie au phénomène de flux. Un roman graphique d’une force visuelle épatante, qui ne fait pas son âge, pour un propos à la fois très incarné, à la fois conceptuel sur la naissance, la vie et la mort d’une idée. La narration visuelle de Frans Masereel reste limpide après toutes ces décennies écoulées, le lecteur comprenant immédiatement chaque image, chaque lien logique de l’une à l’autre, l‘histoire étant parfaitement intelligible, sans risque d’interprétation. Le propos est ambitieux, à la fois sous l’angle de la création d’une œuvre qui se propage de manière autonome, à la fois sous l’angle d’une vérité qui s’impose quelles que soient les efforts déployés pour s’y opposer ou pour la dévoyer. Limpide et implacable.
La Route
C'est certainement l'album que j'attendais le plus cette année. Certes, j'avais lu le roman il y a quelques années et je ne l'avais pas trouvé terrible à l'époque, mais j'avoue que j'avais hâte de découvrir la version de Larcenet. J'ai longuement hésité sur la version qu'il fallait lire, pour finalement opter pour les deux (la version n&b, et la version dite "couleur"), avec pour une fois, une préférence pour cette version courante qui met plus en valeur l'histoire, à mon avis. Le tirage limité (4000 exemplaires) étant plus difficile à déchiffrer. En adaptant cette œuvre sombre de Cormac McCarthy, Manu Larcenet réalise une nouvelle fois une prouesse. Avec Blast, il m'avait époustouflé par son talent narratif, et là il renouvelle l'exploit du "Rapport de Brodeck", avec un graphisme magnifique. Son précédent album reposait sur le noir et blanc, et là Larcenet nous propose toute une teinte de gris, propre à l'ambiance du roman, avec ses pluies de cendres incessantes. L'auteur nous propose de nombreuses planches muettes, mais le dessin est tel, qu'elles méritent qu'on s'y attarde. Ayant relu le roman hier, (roman qui vient d'être réédité cette semaine, et illustré par Larcenet), je dois dire que j'ai retrouvé toute l'atmosphère lourde et glauque de Mac Carthy dans cette bande dessinée. Encore une fois une œuvre forte et puissante de Manu Larcenet, que je situe au même niveau que Le Rapport de Brodeck. Lue deux fois depuis sa sortie , dans les deux versions et relu le roman également en version poche , je suis resté scotché par cette adaptation de Larcenet. Certainement l'album de l'année.
La Route
A l’annonce de l’adaptation du chef d’œuvre de Cormac McCarthy « The Road » par Manu Larcenet, j’étais dubitatif. Ayant lu le roman, pas évident de trouver la bonne formule pour dessiner un texte si contemplatif et si avare en parole. Pas que je doutais des capacités de cet auteur, mais je me demandais comment son style graphique allait pouvoir épouser de manière réaliste la profonde noirceur du roman et allait soutenir ces images de désolation dans la répétitivité et sans lasser. Les premières images disponibles sur internet m’avait pleinement rassuré mais ne m’avait pas préparé à un tel choc en tenant l’objet physiquement (les objets en fait i.e. La version noir et blanc et la version couleur !) entre mes mains et en ouvrant et parcourant les pages. MAGISTRAL ! D'ailleurs, si vous hésitez entre la version noir et blanc et la version couleur, un conseil, achetez les deux ! Chaque planche et je dis bien chaque planche est un régal pour les yeux. Le Rapport de Brodeck avait fait très fort à l'époque mais l’auteur pousse le curseur beaucoup beaucoup plus loin dans la perfection de son trait. La mise en couleur est incroyable de nuances et embelli le tout. Ne vous y trompez pas toutefois, même si des étincelles de joie apparaissent ici ou là, tout n’est que cendres, âpreté et désespérance. Manu Larcenet a su rester fidèle à l'oeuvre originel qui n'est point dénaturée mais sublimée en y apportant sa touche personnelle. Emouvante, terrifiante, brillantissime, insurpassable, etc... Je vais m’arrêter là avec les superlatifs car je pourrais les enfiler un à un comme des perles. Manu Larcenet a totalement réussi son pari, il m’a même donné l’envie de relire le livre. C'est dire ! Chef d’œuvre absolu, si j'avais pu mettre six étoiles, je l'aurais fait !
Dans les yeux de Lya
C'est une super BD, on a envie de savoir la suite, l'histoire est cohérente et n'est pas totalement délirante. Bref, c'est tout ce que je demande pour apprécier une BD, et quand j'aime une BD je ne peux pas m'arrêter avant d'avoir fini. C'est donc une très bonne BD à mes yeux. L'histoire est à la portée d'un large public et la vie de Lya est assez exceptionnelle. C'est une super BD !! Désolé si j'ai fait des fautes.
La Vie secrète des arbres
C'est un livre merveilleux, passionnant et même drôle. J'y ai appris beaucoup et découvert un tas de choses extraordinaires et étonnantes. Une véritable promenade de santé. On prend vraiment conscience de l'importance de protéger la nature et les arbres, en particulier. Cette BD devrait être une lecture obligatoire dans chaque école pour faire comprendre, de manière ludique et captivante, l'enjeu crucial de prendre soin de nos forêts.?
Le Grand Pouvoir du Chninkel
Il y a bien longtemps que je ne l'ai pas relu, j'hésite entre 4 et 5. Mais je mettrai 5 car c'est l'une des BD qui m'a fait découvrir que le monde du 9ème art ne s'arrêtait pas aux séries traditionnelles comme Astérix ou les Marvel des années 80. Une sacrée claque qui m'a ensuite incité à lire Bilal, Tardi... c'était l'illumination, j'étais devenu BD-woke. Une couverture m'évoquant 2001 de Kubrick et une marionette Dark Crystal, c'est intriguant. Avec la scène d'ouverture de bataille, j'entrevoyais les séries B italiennes de dark fantasy. En feuilletant et me spoliant bêtement la fin, j'ai un flash biblique. Wow, soit ça va envoyer du lourd soit ça part dans les mains de quelqu'un d'autre. Eh bien ce magnifique album est resté dans les miennes et trône maintenant au milieu de ma bilbiothèque dans une pochette plastique, l'unique livre que je conserve ainsi. Je ne pense pas que ce livre soit à glorifier à ce point mais il a été un marqueur dans ma vie de lecteur. Le dessin, que dire d'autre que c'est du Rosinski à son meilleur, aucune case n'est bâclée au détriment d'une autre. Le scénario de son compère n'est pas en reste, foisonnant d'idées recoupant des thèmes pourtant déjà vus mais dont le mélange est détonnant: de l'action, de la philosophie, de l'humour, de l'aventure, du romantisme... c'est envoutant et addictif. Notre (anti-)héros est magnifique de justesse, pris dans la tourmente d'une quête sui semble le dépasser et que, comme son homologue Frodon, il saura prendre à bras le corps. Merci messieurs, c'est avec de telles oeuvres que vous avez contribué à faire rentrer des bandes dessinées de qualité sur les étagères de nos librairies.