Je continue mon exploration de l'univers des Infinis après Sandman - Ouverture et Sandman avec cette nouvelle série.
Un premier tome où James Tynion IV est au scénario, un scénariste que j'apprécie beaucoup depuis The Department of Truth et The Nice House on the lake. Un scénariste qui, dans la préface, dit toute son admiration pour Neil Gaiman et son œuvre et cela se ressent dans ce qu'il nous propose. J'ai retrouvé cet univers sombre, mystérieux et violent qui me plaît tant, par contre il m'a manqué le côté mystique et onirique de la série mère puisque les cinq premiers chapitres se rapprochent plus du genre horrifique, ce qui n'est pas pour me déplaire. Un retour en force du mystique dans le dernier chapitre.
Un récit qui met sur le devant de la scène le cauchemar ambulant du maître des songes, le Corinthien. L'intelligence de James Tynion IV est de ne pas braquer tous les projecteurs sur lui, il les dirige aussi sur une jeune fille encore très mystérieuse : Madison Flynn, elle est au centre de cette intrigue encore bien nébuleuse.
Une narration maîtrisée qui prend le temps de creuser les personnages, j'ai un petit faible pour les deux tueurs déjantés.
Bref, une lecture très agréable où j'ai pris plaisir à retrouver aussi des personnages de la série principale.
Les cinq premiers chapitres sont dessinés par Lissandro Estherren au style atypique mais qui dégage une merveilleuse ambiance inquiétante bien accompagné par les superbes couleurs de Patricio Delpech. Un duo complémentaire qui sera reconduit dans Apparition dans le ciel de Berlin-Est. Cinq chapitres où des interludes de quatre planches vont s'y glisser, avec à la barre d'autres dessinateurs aux styles graphiques bien différents : Yanick Paquette, Francisco Francavilla, Andrea Sorrentino (superbe) et Aaron Campbell (j'adore). Pour le sixième chapitre, Maria Llovet fait un travail honorable.
Un ensemble très agréable à regarder.
Hâte de découvrir la suite.
Si autant la couverture que le style graphique étaient de nature à refroidir mon enthousiasme, le sujet de cet album, lui, a suffi à me pousser à passer outre mes a priori. Appels en absence a pour toile de fond un drame lié au terrorisme qui a eu lieu en Norvège en 2011, avec comme point culminant le massacre de 69 jeunes sur l’île d’Utøya par un militant d’extrême droite, ce dernier avait peu auparavant fait exploser une bombe à Oslo, tuant par la même occasion 8 autres personnes.
Le grand intérêt d’Appels en absence est de nous montrer les conséquences psychiques que ce drame a eu sur les jeunes Norvégiens. Il n’est ici nullement question de revenir sur les événements mais bien de nous proposer le portrait d’une jeune lycéenne que ce drame ronge alors même qu’elle n’a pas été impactée directement (ni elle ni aucun membre de sa famille n’ont été touchés physiquement par ces attaques terroristes). L’auteure, Nora Dasnes, elle-même norvégienne, avait plus ou moins le même âge que son héroïne au moment des faits et on sent bien qu’elle a mis beaucoup d’elle dans ce récit.
Le portrait est sensible et très humain. On a là une adolescente sensible et déstabilisée mais rationnelle, intelligente : elle voudrait comprendre et c’est cette absence de réponse qui la fait bugguer. Et alors que sa meilleure amie, musulmane, s’engage dans des mouvements politiques (histoire d’avoir l’impression de pouvoir agir, de pouvoir changer les choses), Rebekka, elle, ressasse, tourne en rond, s’enfonce, peu aidée par son environnement familial (surtout son grand frère dont le profil propose des similitudes inquiétantes avec Anders Behring Breivik, l’auteur des attentats).
J’ai dévoré cet album, passant outre ce dessin que je trouve peu engageant pour vraiment m’attacher au personnage. Et rarement je me serai senti aussi proche d’une adolescente d’aujourd’hui, comprennant ses craintes, ses angoisses face au monde actuel, son incompréhension tant devant l’acte du terroriste que devant ce spectacle de fin d’année scolaire qu’il faut organiser alors que plus rien n’a de sens. Vraiment, un beau portrait, moderne et universel.
Pas le plus engageant mais peut-être l’album qui m’a le plus parlé en cette première partie d’année 2024.
Il est certain que cette série ne renouvellera pas le genre. Elle se développe en effet sur un grand classique : un truand amené à se faire passer pour homme d'église le temps de se faire oublier. On retrouve ainsi le personnage typique de ce style de récit comme héros. Lucien (puisque c'est de lui qu'il s'agit) dispose de sa propre vision de la morale (plutôt élastique), n'est pas dénué de bon sens et même s'il n'hésite pas à sortir la grosse artillerie, on sent bien que le fond est bon.
Rien de neuf, donc... mais j'ai vraiment bien aimé. Certes, certains passages m'ont semblés un peu forcés mais, la majeure partie du temps, l'humour passe bien et la tension est bien dosée. On se demande bel et bien comment notre héros va s'en sortir tout en s'amusant de ses manœuvres en sa qualité de curé de village pas spécialement emballé à l'idée de devoir tendre l'autre joue.
Par ailleurs, outre le scénario, l'aspect visuel de l'album est parfaitement maitrisé. Faut-il encore présenter Sylvain Vallée ? Mise en page cinématographique, tronches variées et bien croquées, dynamisme du trait, clarté de lecture. c'est vraiment un style tout public d'une extrême qualité et ce style semi-réaliste s'accorde parfaitement avec le ton de la série.
Donc voilà : rien de neuf mais si vous cherchez une série grand public de qualité, sans prise de tête avec de l'humour, de l'action, de bonnes réparties, un peu de tension, un bon dessin, une bonne colorisation, cet Habemus Bastard a de quoi vous séduire.
Amen !
PS : la série est prévue en deux tomes, de quoi convaincre encore un peu plus les indécis.
Dur.
Mettre en scène -et en images !- les troubles psychologiques liés à la schizophrénie n'est pas une mince affaire, quand on s'attache à en faire partager les aspects les plus intimes et déstabilisants, loin des clichés spectaculairement meurtriers chers aux auteurs à sensation. Nate Powell s'y emploie en brouillant, dés le début de l'histoire, notre perception du quotidien des personnages, tant leur univers subit graphiquement l'influence de leurs déboires hallucinatoires. La représentation des corps comme des décors, obscurs et mouvants, n'obéit plus qu'aux lois de la perception ; et la subjectivité l'emporte (de loin !) sur la réalité. Il devient alors facile de s'égarer (... S'ennuyer ?!) à la lecture de ces pages où, parfois, même les mots dans les phylactères se désagrègent au point de n'être plus lisibles...
L'absconse de la démonstration peut rebuter, car même les dernières pages forcent le lecteur à l'interprétation (peut-être même à une deuxième lecture ?) ; mais, du point de vue narratif, c'est très réussi et le glissement progressif vers les ténèbres de la maladie particulièrement bien rendu. Une certaine expérience de ce genre de récit aide certainement à en saisir plus rapidement les clés et, donc, pourrait contribuer à d'avantage apprécier la valeur de cet ouvrage, au delà de son traitement volontairement peu commercial car complètement partial au sujet.
Scénaristiquement créatif et résolument courageux.
Pour un bénéfice mutuel
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 7 de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits, dessinés et encrés par Steve Skroce, avec une mise en couleurs réalisée par Dave Stewart. La quatrième de couverture comporte un petit mot gentil écrit par Brian K. Vaughan qui avait réalisé We stand on guard : de foi trempée (2015) avec Skroce.
Quelque part dans le multivers sur Zainon une planète lointaine où règne la magie, Meethra, le Maestro régnant (de la lignée Kahzar) a été déchiqueté, massacré par Mardok, qui a également massacré toute sa famille rassemblée pour les fêtes du festival de Shuriek. En tant que grand intendant, Gah'Ree reçoit Margaret (l'une des innombrables épouses de Meethra, mais divorcée depuis ce qui lui a évité d'être massacrée avec les autres) pour lui annoncer la terrible nouvelle. Elle comprend que, tous les membres de la lignée Kahzar ayant été massacrés, cela signifie que son fils William Little va pouvoir revenir sur Zainon, son bannissement n'ayant plus lieu d'être. Elle décide d'aller le chercher lui-même, s'armant de Loyal Backstabber, une épée dotée de conscience. Sur Terre, un riche magnat de l'industrie du pétrole est en train de mettre en doute les compétences magiques de William Little. Ce dernier prend la mallette pleine de billets du magnat et en échange il lui rend sa capacité d'avoir un sexe turgescent. Un peu désabusé quant à son usage de la magie, Will va prendre un verre à table, et accepte une danse lascive d'une jolie professionnelle. Mais celle-ci se transforme en une créature monstrueuse pleine de dents, et dévore Will. Sa mère Margaret surgit à ce moment, commence à se battre contre la créature maléfique et lance une petite bille magique dans la bouche éclatée de son fils, ce qui a pour effet de le guérir instantanément de ses blessures horribles.
Ainsi régénéré, Will peut se battre aux côtés de sa mère Margaret contre les monstres qui ont envahi la boîte de nuit et sont en train de se repaître des pauvres humains. Alors qu'ils sont en train de regagner le dessus, Mardok apparaît, immédiatement reconnu par Margaret. Elle fait apparaître une porte vers un autre monde, et emmène son fils dans l'instant, avec que Mardok ne puisse s'en prendre à eux. de retour sur Zainon sa mère annonce à Will que son père est mort, ainsi que tous ceux qui pouvaient prétendre à son trône et qu'il se retrouve de fait être le nouveau Maestro. Loyal Backstabber sort une moquerie bien sentie. Will se rappelle le matin où il avait entendu du bruit dans la chambre de sa mère. Il s'y était précipité avec une batte de baseball, et l'enfant de 10 ans qu'il était avait vu Meethra Kahzar prendre sa mère tout debout. Meethra avait raconté l'origine des mondes à son fils, et l'avait emmené sur Zainon avec sa mère, pour qu'il poursuive son éducation dans l'institut de magie. Au temps présent, il reste encore à Will à rencontrer Lord Rygol, le bras droit de son père.
Dans la deuxième moitié des années 2010, l'éditeur Image Comics publie des miniséries par brouette entière, parfois réalisée par des débutants, parfois par des vétérans, et très souvent d'une excellente qualité. Pour Maestros, le lecteur est attiré par le nom de Steve Skroce, dessinateur pour Marvel de séries comme Cable et X-Men, et réalisateur de storyboards de nombreux films, dont la Trilogie Matrix des Wachowski. La couverture indique que l'artiste n'a rien perdu de son obsession du détail, et qu'il s'agit d'un récit avec magie. le premier épisode établit la dynamique du récit. Un méchant amoureux du néant a décidé d'en finir avec une dynastie de magiciens. Après avoir trucidé toute la lignée des maestros, il ne reste plus qu'à supprimer un rejeton autrefois banni sur Terre. le récit se focalise sur Will, ses idées progressistes, ses capacités à manier la magie, bien assisté par sa mère et par Wren, son amour de toujours, jusqu'alors cantonnée à servir le magicien Lord Rygol. Dans un premier temps, le récit suit 2 lignes temporelles différentes : le présent où Will revient sur Zainon et implémente des changements radicaux dans la société, à la fois des formes de démocraties, à la fois des programmes sociaux, le passé où le lecteur voit comment Will a subi des brimades à l'école de magie de la part de ses camarades, et des tortures de la part de son père. Rapidement, le lecteur fait le constat que Will possède une capacité de réflexion déroutant ses adversaires, et que ses pouvoirs magiques sont bien opportuns pour se sortir de situations désespérées.
Les capacités magiques opportunes de Will ont pour effet de dédramatiser les situations puisqu'il est vraisemblable qu'il utilisera un sort bien pratique pour s'en sortir au dernier moment, y compris des sorts de résurrection. Mais dans le même temps, Steve Skroce assure le spectacle avec ses dessins minutieux fourmillant de détails. Dès la première scène, celle du carnage de la lignée royale, le lecteur peut constater que l'artiste ne ménage pas sa peine pour représenter en détails la foule de figurants, ou plutôt de cadavres déchiquetés. Les autres scènes de foule sont tout autant peuplées, qu'i s'agisse des clients du club de strip-tease, de la foule des courtisans à la cour du Maestro régnant, de la masse grouillante de vers à épine de Mardok, de la horde sans nombre de démons du monde souterrain. Au fur et à mesure des épisodes, Skroce s'en donne également à cœur joie avec les décors : la cité impériale du Maestro, la bibliothèque de l'appartement de Margaret, le monument funéraire de la famille des Maestros, le trône du maestro, la réserve des objets magiques et enchantés, les venelles du monde souterrain, et même les allées d'un hypermarché discount. le lecteur voit bien que le dessinateur sait comment faire pour éviter d'avoir à dessiner les décors, mais en fait soit ils sont représentés avec une minutie maniaque, soit il y a tellement de personnages représentés dans le détail qu'il n'y a plus de place pour représenter les décors sans que les cases deviennent illisibles.
Même si le lecteur ressent bien que l'intrigue est tout public, la narration visuelle place le récit dans un registre pour lecteur consentant. Steve Skroce se montre très inventif pour les différents monstres, des monstres pleins de dents, à l'être anthropoïde à la tête de fleurs, en passant par le gros démon rouge. Il sait transcrire l'horreur avec une touche de gore : le cadavre déchiqueté de Meethra Kahzar, la tête écrabouillée de Will, la chair d'un individu carbonisé, Mardok en train de manger les entrailles de Will, etc. Par ailleurs, l'auteur a décidé de ne pas montrer la nudité du corps féminin, mais il n'hésite pas à montrer le sexe masculin, ce qui à nouveau indique qu'il ne s'agit d'une lecture tout public. le lecteur se retrouve donc complètement immergé dans des mondes très concrets, peuplés de créatures fantastiques et dangereuses, avec des actions brutales et une utilisation de la magie inventive. Cela n'empêche pas quelques moments d'humour visuel, comme lorsque Will se retrouve affublé d'un costume sadomaso aussi révélateur que déplacé sur son frêle corps. Dave Stewart accomplit un travail remarquable pour donner un peu de relief à chaque surface, à les faire ressortir les unes par rapport aux autres, et à accentuer et faciliter la lisibilité des cases.
Le lecteur se laisse donc porter par cette histoire de vengeance aussi amusante que riche visuellement. Il sourit en voyant les maltraitances subies par Will jeune adolescent, à la fois pour leur inventivité, à la fois pour leur absence de conséquence autre que la souffrance. Il sourit encore plus quand Will demande à Mardok quels ont été ses traumatismes de jeunesse pour qu'il se montre aussi méchant, raillant ainsi ce trope dramatique. Il apprécie que malgré sa toute-puissance, Will demande l'avis de sa mère sur la bonne conduite à tenir. Il apprécie l'inventivité du scénariste pour relancer l'intrigue par une nouvelle épreuve à chaque épisode. Steve Skroce a su trouver le point d'équilibre entre une aventure au premier degré, avec quelques facilités, des rebondissements inattendus, des personnages sortant de l'ordinaire, que ce soit Will avec ses idées progressistes, ou sa mère et Wren combattantes émérites. Il se rend compte que de confrontation en confrontation, Will refuse d'envisager la situation en noir & blanc, et cherche toujours à voir comment trouver une alternative à la confrontation physique. Il apprécie l'inventivité des astuces pour sortir le héros d'une situation mortelle après l'autre. Il se rend compte que sans prêche ni leçon de morale, l'auteur met en scène un héros qui envisage toujours les choses de manière constructive, sans pour autant se laisser marcher sur les pieds.
A priori le lecteur peut se dire que ce récit risque d'avoir été écrit par un artiste qui se fait plaisir, en privilégiant la qualité de ses dessins à l'intrigue. Il découvre une trame d'intrigue assez basique, mais effectivement servie par des dessins d'une grande précision et d'une grande richesse, avec une inventivité pour les personnages, les créatures monstrueuses, les différents environnements, les affrontements physiques et magiques, tout en conservant une lisibilité immédiate. Dès le début, il se laisse prendre au jeu, grâce à la personnalité positive et constructive du personnage principal qui n'est pas naïf pour autant. Au final, il a passé un moment de lecture très divertissant, avec une narration visuelle savoureuse, et une défense inattendue du principe démocratique.
Tu as dans la tête, l'envie de repartir, c'est ça ?
-
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. le scénario a été réalisé par Josep Busquet, les dessins et la mise en couleurs par Alex Xöul. Il comprend 126 planches de bande dessinée
Par une nuit tranquille et dégagée avec la Lune brillant dans une mer d'étoiles, une créature fantastique (un Wumple du pays Auxfanthas) pénètre dans la chambre du petit Ben Hawkins (8 ans) et lui indique que seul lui peut sauver son royaume qui est en danger. L'enfant l'accompagne pour vivre des aventures merveilleuses. le lendemain matin, les époux Hawkins (Susan & Edward) se réveillent tout étonnés de ne pas avoir été dérangés par leur fils. Susan va s'enquérir de lui, mais ne le trouve pas dans sa chambre, ni nulle part ailleurs dans la maison. le couple fait appel à la police et reçoit un inspecteur (Phil) et son ajointe Laura Bradford. Ces derniers sont persuadés qu'il s'agit d'une fugue, du fait qu'il n'y a aucune trace d'effraction. le couple Hawkins est sans histoire et sans reproche, et la communauté du quartier les soutient dans leur épreuve. Ils passent dans une émission de télévision locale pour lancer un appel à Ben s'il les entend, et à toute personne susceptible de disposer d'informations. Les jours passent, puis les semaines, et la police commence à suggérer que les parents doivent peut-être se résoudre à envisager le pire. Les parents continuent à poser des questions dans le voisinage et dans les environs, et à apposer des avis de recherche.
Susan et Edward Hawkins repassent dans une émission de télévision, cette fois-ci avec une animatrice moins compatissante, et ne manquant pas d'insinuer que l'absence d'effraction et de toute piste tangible peut laisser supposer que cette disparition ait été organisée par des individus très proches de l'enfant. Alors que le couple commence à abandonner tout espoir et que les insinuations leur sape le moral, ils entendent du bruit à l'étage un soir. Ils se ruent dans la chambre de Ben et le découvrent affalé sur son lit avec tout un tas d'objet à ses côtés, comme une couronne, une besace, une épée dans son fourreau, etc. La famille est à nouveau réunie. L'enfant est en bonne santé et d'une humeur enjouée, racontant des aventures extraordinaires dans un pays magique. Il y a aussi la question du temps écoulé, visiblement beaucoup plus court pour Ben que pour ses parents. Les proches viennent voir l'enfant retrouvé. Les médias se font écho de la bonne nouvelle. Il n'y a qu'un seul journaliste, Alan Lesstone, pour trouver que la police n'a rien résolu dans cette histoire. Enfin, Susan et Edward Hawkins reçoivent la visite de l'inspecteur Phil et de Laura qui leur indiquent qu'il reste une formalité à effectuer : un entretien avec une pédopsychiatre pour Ben.
Josep Busquet a eu une idée très intrigante : qu'arrive-t-il aux parents quand leurs enfants s'en vont sauver des royaumes imaginaires ? Avec ce point de départ épatant, il indique que son récit repose sur le principe d'un conte pour enfants, mais qu'il s'adresse aux parents. le lecteur fait donc la connaissance d'un père et d'une mère, bien sous tout rapport : en bonne santé physique, avec une certaine aisance financière (assez pour se payer une maison dans un quartier agréable), selon toute vraisemblance seul le père travaille, mais il n'en est jamais question. L'enquête de voisinage menée par la police permet d'établir qu'il s'agit d'un couple irréprochable, au-dessus de tout soupçon selon l'expression consacrée. le lecteur peut facilement compatir à leur détresse : la disparition d'un enfant, sans explication rationnelle, sans faute ou imprudence de leur part. Il compatit tout autant lorsqu'une membre de l'Association des Parents d'Enfants Aventuriers fait fort justement observer qu'ils auraient fait pareil à son âge si l'occasion leur en avait été donnée. Il s'agit d'une remarque aussi cruelle que pertinente. le scénariste déroule alors de manière très linéaire la vie des parents : signalement à la police, recherche dans le quartier, communication aux médias. le retour de Ben permet à la famille de se reconstituer comme avant. Il plane bien sûr le risque que Ben puisse repartir. Fort heureusement, les membres de l'Association les ont préparés à cette éventualité.
Rapidement, le lecteur se rend compte que le scénariste a opté pour une narration très factuelle et pragmatique. Il ne s'attache qu'aux faits ayant trait directement à l'affaire, ce qui explique qu'il ne soit jamais question du travail d'Edward Hawkins. Il prépare de quoi relancer son intrigue quelques pages à l'avance, comme par exemple l'existence fort opportune du journaliste Alan Lesstone. Ensuite, il a choisi de raconter un récit sur la longueur, à la fois en termes de pagination, mais aussi en termes de durée. Afin de pouvoir couvrir le nombre d'années qu'il s'est fixé, il a recours à plusieurs reprises à un récitatif dans des cartouches de texte. Cela lui permet de décrire une situation en évoquant plusieurs points de vue dans un nombre restreint de cases. Cela crée également une distanciation vis-à-vis des personnages. Lors de ces phases sans dialogue, le lecteur perd sa connexion affective avec eux et les observe de loin. Or Ben brille surtout par son absence, plus rarement par son entrain pour ses aventures. du coup, le lecteur ne peut pas se projeter dans ce personnage tout juste esquissé. L'inspecteur Phil est un professionnel effectuant son travail avec rigueur, de manière dépassionnée, et le lecteur n'apprend rien de sa vie personnelle. Son adjointe Laura Bradford fait preuve de plus d'émotion dans l'exercice de ses fonctions, mais là aussi la narration maintient une distance avec le personnage n'indiquant rien de sa vie personnelle, ne permettant pas au lecteur d'éprouver de l'empathie pour elle, tout au plus un peu de sympathie. de la même manière, Estella et Arthur sont sympathiques, comme des connaissances prêtes à aider, et ça s'arrête là. Ce choix narratif est très cohérent dans son ensemble : l'enjeu du récit réside dans l'incidence de la disparation de Ben sur la vie de ses parents, pas dans le développement des personnages secondaires.
Cette distanciation se retrouve également dans les dessins, mais d'une manière différente. Axel Xöul réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste. Tout du long de l'album, le lecteur est impressionné par l'implication de l'artiste. En effet la composante descriptive est présente dans toutes les cases, y compris dans les scènes de dialogue de plusieurs pages, comme la première participation à une réunion de l'Association pour les Parents d'Enfants Aventuriers. Elle se tient de la page 47 à 52, et pas une seule case n'est dépourvue d'arrière-plan. le lecteur commence par accompagner les parents Hawkins qui montent l'escalier pour accéder à la porte d'entrée. Puis il pénètre avec eux dans un vaste vestibule, passe dans la pièce principale où se tient la réunion. Il peut tourner la tête pour regarder l'ameublement, le papier peint, la disposition des fauteuils, le lustre, la bibliothèque, les rideaux, etc. Lorsque l'artiste resserre sa prise de vue entre plan taille et plan poitrine sur un personnage, il prend soin de représenter la portion de mur qui se trouve derrière lui. Ainsi le lecteur se familiarise avec l'agencement de la chambre de Ben, avec le salon des Hawkins, avec leur cuisine, avec un plateau de télévision, avec le cabinet de la première pédopsychiatre, avec le bureau de l'inspecteur Phil et celui de Laura Bradford, avec la rue des Hawkins, avec le bureau et le plateau de télévision d'Alan Lesstone. Toutefois, le lecteur peut ne pas prendre la dimension de la qualité descriptive du fait de couleurs un peu fades et dans des tons assez proches, donnant une apparence presque sépia, à la fois comme s'il s'agissait d'une histoire passée, à la fois comme s'il n'y avait aucune joie dans le récit.
Sous réserve qu'il y prête également attention, le lecteur se rend compte que les personnages disposent également d'une vraie personnalité graphique, que ce soit par leur morphologie différenciée, sans être exagérée, par leurs tenues vestimentaires, par leur chevelure et leur implantation capillaire. Il peut même voir certains prendre l'âge avec une silhouette qui s'empâte un peu ou des traits qui se creusent. Là encore l'approche naturaliste a pour effet d'atténuer les émotions, la mise en couleurs augmentant cet effet. Il faut que le lecteur fournisse un véritable effort pour percevoir les nuances d'expression sur les visages, alors qu'elles sont bien là, avec une direction d'acteur juste et délicate. L'artiste s'avère également être un metteur en scène doué, concevant des plans de prise de vue travaillés pour les dialogues comme pour les séquences enfilant une image unique par événement. de fait, la narration visuelle est variée et entraînante, sans être syncopée ou sensationnaliste. Paradoxalement, ces qualités accentuent encore l'effet de reportage distancié, sans réelle implication émotionnelle. le lecteur se retrouve également confronté à un autre parti pris très déstabilisant. S'il observe les toits des habitations, il a l'impression qu'il s'agit de toits de Paris. S'il observe le quartier, il lui trouve quelques éléments de petite ville anglaise. Sur la portière de la voiture de police (page 37), il a la surprise d'y voir figurer une étoile, ce qui évoque plus la fonction de shérif aux États-Unis. Il n'arrive pas non plus à comprendre le choix des modèles de voiture qui circulent dans les rues, plutôt années 1930, alors que le récit donne l'impression de se dérouler dans les années 1950 ou 1960. C'est comme si Alex Xöul décrit un monde de conte dans lequel évoluent des adultes, un monde composite pas vraiment réel.
Le lecteur en déduit qu'il lit plutôt un conte à destination d'adultes, sur les parents dont l'enfant vit des aventures dans un monde fantastique de conte. L'effet est très déstabilisant, car il s'attendait plutôt à une approche naturaliste, peut-être photoréaliste pour montrer les tourments des parents. D'un autre côté, ce choix graphique évite que le lecteur ne se focalise sur l'inexistence de mondes fantastiques où peuvent se rendre les enfants. Il referme ce livre avec un sentiment frustrant d'absence d'implication et en même temps de déprime. Il lui faut un peu de recul pour prendre la mesure de ce qu'il vient de lire : l'histoire d'un enfant qui vit sa vie sans ses parents (mais sans grandir), et de parents qui en supportent de plein fouet les conséquences, sans aucune maîtrise, aucune possibilité d'infléchir la situation. Au fils des séquences, Josep Busquet utilise également à bon escient des mécanismes sociaux terribles : les commérages pleins de sous-entendus pernicieux du voisinage (alors qu'il est indiqué que le couple Hawkins est irréprochable), la presse amplifiant les rumeurs sans fondements, le journaliste (Alan Lesstone) qui part en croisade sans preuve (l'intime conviction l'emporte sur la raison), le diagnostic de séquelle à retardement pour l'enfant, la vie qui continue comme si la disparition d'un enfant n'avait pas de conséquence, l'opposition entre la conviction que les histoires d'enfant se terminent bien et la situation des parents de Ben, etc. Tout cela dépeint une situation et un monde sans espoir, malgré la bienveillance de quelques personnes et leur expérience de la situation.
Cette histoire repose sur un point de départ piquant et plein de promesses. Il se trouve que le scénariste déjoue toutes les possibilités d'escalade de l'intrigue, en adoptant le ton dépassionné d'un reportage factuel, et que le dessinateur fait tout pour ne pas mettre en avant les qualités de sa narration visuelle. le récit suit un déroulement très logique, évitant l'émotion exacerbée du sensationnalisme, limitant de fait l'implication émotionnelle du lecteur. Il termine sa lecture avec une impression déprimante, générée par le caractère inéluctable et foncièrement indifférent des réactions de la société, broyant les individus dont l'histoire personnelle ne se conforme pas à une forme de normalité.
Cette série en quatre épisodes est vraiment sympathique. Cédric Mayen nous fait partager son amour du skateboard. La thématique d'un jeune champion qui grandit sur les pentes et obstacles du skate-park conduit vers un public ado ou préado.
Pourtant j'ai bien accroché à cette série pleine de rebondissements. En effet le récit de Cedric Mayen n'est pas du tout linéaire même si l'auteur nous fait passer par certains passages obligés. Mayen installe son récit dans la tension dès le tome 1 avec la mort du frère.
Cette tension sera présente tout au long de la série avec les dangers d'un tel sport et les contraintes du haut niveau. Erwann est un surdoué qui gravit les échelons (quartier, régional, national et pour finir international) malgré de nombreuses difficultés physiques ou psychologiques.
Même l'histoire d'amour entre Erwann et Meg, une championne canadienne est compliquée. Pourtant Erwann progresse et Mayen en profite pour nous initier à des figures de plus en plus spectaculaires. C'est un vrai plaisir.
Toutefois l'auteur n'oublie pas qu'au delà du sport le skate et la glisse est un vrai mode de vie à la recherche de liberté. C'est peut-être un peu cliché mais correspond à l'état d'esprit des skateurs ou snowboarders que je connais.
Le tome 4 ajoute une dimension forte aux personnages de la série. C'est un tome inattendu et original qui éloigne encore plus la série d'un esprit guimauve.
Ma seule remarque au niveau de cet excellent scénario est que Mayen éclipse la gestion du scolaire qui a pourtant son importance dans le tome 4. Toutefois Erwann ne vit pas dans une bulle, Mayen le place au milieu de nombreux faits de société, le deuil, l'homosexualité, le Covid, le brexit, l'amour.
Cela donne un personnage construit et très attachant.
J'ai trouvé le graphisme de Yann Cozic un peu en dessous du scénario. Visiblement la série part sur un public d'une douzaine d'année (comme Erwann) et le trait de Cozic tout rond correspond bien. Malheureusement j'ai trouvé que Cozic avait du mal à faire vieillir ce héros de 18 ans au final.
C'est aussi vrai pour sa copine Megan qui reste graphiquement assez bébé à mes yeux. Pat contre Cozic donne beaucoup de vie aux scènes de skate avec des dessins techniquement accomplis et d'un grand dynamisme. L'ensemble donne un visuel un peu enfantin mais très agréable.
Une très bonne série pour ados mais pas que. J'y ai trouvé beaucoup de richesses.
Où l'on suit Nick, illustrateur pour un quotidien New-yorkais mondialement connu. Sérieusement handicapé par son incapacité à s'investir authentiquement dans ses relations affectives et/ou sociales, on va traverser avec lui une période-clé de sa vie.
Le sujet n'a rien d'exceptionnel ; mais sa traduction BD l'est assurément : dialogues/monologues, utilisation percutante des symboles (... le temple !) pour exprimer les ressentis, stylisation des personnages et décors signifiants, découpage, rythme des pages... Et même un certain humour découlant précisément du problème exposé, ET dans les scènes ET dans le trait. C'est extrêmement "pensé" et émouvant (malgré une thématique qui peut laisser froid, étant pas mal résultante d'un égo un peu envahissant...).
L'exercice porte très bien son titre de "Graphic Novel" : les quelques pages en couleurs sont pleines de beauté et de sens -et l'un renforce toujours très bien l'autre. Le look minimaliste des planches "simplement" dessinées (ainsi que la justesse et l'économie des mots -et donc des phylactères !) fait que l'ensemble se lit d'une traite sans qu'à aucun moment l'oeuvre n'apparaisse gratuite ou légère.
Le témoignage poignant d'un individu qui recouvre sa santé mentale en éprouvant -enfin !- une connexion émotionnelle avec l'autre sans qui, bien sûr, aucune perspective n'est possible.
Très beau travail.
A-t-il déjà vu des blancs ?
-
Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, parue initialement en 2018. Elle a été entièrement réalisée par Patrick Prugne : scénario, dessins, mise en couleurs directe. Ce tome comprend 84 planches de bande dessinée, et se termine avec 16 pages d'études, de croquis et peintures préparatoires. Il commence par un court avant-propos évoquant le départ des deux frégates de la Marine royale, La Boussole & L'Astrolabe, le premier août 1785, quittant le port de Brest, ainsi que leur mission.
En juin 1788, deux frégates (L'Astrolabe et La Boussole) croisent dans les mers du Sud. Elles sont prises dans une terrible tempête, à proximité de l'île de Vanikoro, dans l'archipel des Îles Santa Cruz (Îles Salomon), au nord du Vanuatu. L'océan est démonté et détruit les deux navires, projetant les marins dans les flots où certains périssent, d'autres réussissant à atteindre le rivage et à échapper aux crocodiles. À l'abri du rivage un groupe de marins de la Boussole se demande ce qu'il est advenu de l'autre frégate l'Astrolabe, commandée par Jean François de Galaup, comte de la Pérouse (1741-1788). Au petit matin, les survivants de L'Astrolabe profitent de l'accalmie pour regagner l'épave de la frégate avec un radeau, afin d'y récupérer ce qu'ils peuvent, sous l'autorité du capitaine de Clonard. Ce dernier écoute le rapport qui lui est fait : 43 disparus, aucune nouvelle de la Boussole ou de son équipage. Sur terre, il demande aux matelots de défricher le terrain pour pouvoir établir un camp, et à 3 autres (Bignon, Petit Pierre et Legal) d'aller jeter un œil dans la forêt.
De l'autre côté de l'île, le lieutenant, Dagelet et un autre progressent difficilement dans la jungle, Dagelet étant blessé. Ils entrevoient la mer à quelques mètres, et y observent des indiens sur deux pirogues. Ils sont en train de détrousser les cadavres. Il voit un marin (Joseph Bonneau) s'approcher vers eux. L'un des indiens le décapite d'un coup lance précis et efficace. Dans l'autre partie de l'île, Bignon et les deux autres progressent. Ils se retrouvent séparés de quelques mètres. Legal appelle Petit Pierre et il tombe devant sa tête tranchée au niveau du cou, encore en train de dégouter de sang, se balançant le long d'une ficelle. Il prend ses jambes à son cou et se met à courir. Il dérape, glisse le long d'une pente et se remet debout à proximité d'une dizaine de crânes entassés. Il rejoint le camp fissa et hurle aux autres de canarder la jungle. Il informe le lieutenant de ce qui vient de se passer. Ce dernier se dirige vers L'Astrolabe pour informer le capitaine. En chemin, il explique sèchement à Prévost (dessinateur & botaniste de l'expédition) qu'il a l'interdiction formelle de s'aventurer seul dans la jungle.
L'autocollant sur la couverture indique au lecteur distrait qu'il s'agit d'une bande dessinée consacrée au mystère de la Pérouse, c'est-à-dire à la disparition des 2 navires constituant l'expédition au tour du monde menée par le comte de la Pérouse pour compléter les découverts de James Cook dans l'océan pacifique. La première page indique tout de suite que le récit se focalise sur le naufrage survenu en juin 1788. Il n'est donc pas fait mention des différentes escales réalisées par cette mission d'exploration depuis 1785 : de Ténériffe à l'Australie, en passant par l'Île de Pâques, Formose, Samoa, et bien d'autres. Patrick Prugne ne rentre pas non plus dans le détail de la composition des équipages, 220 hommes de différents corps de métier, dont un astronome, un médecin, trois naturalistes, un mathématicien, trois dessinateurs, des physiciens, un interprète, un horloger, un météorologue, des prêtres scientifiques. Il se focalise sur la vie au jour le jour des survivants du naufrage : l'installation sur la plage avec la réalisation d'un mur d'enceinte, sous le commandement du capitaine de L'Astrolabe, et la progression de 3 marins rescapés de la Boussole dans une autre partie de l'île. Il met également en scène quelques indigènes de Vanikoro, mais sans non plus s'appesantir sur leurs mœurs, leurs pratiques culturelles.
Pour autant, le lecteur plonge dans une reconstitution historique soignée. Dans les 16 pages de recherches graphiques, le lecteur peut observer une case et des maisons mélanésiennes, un pistolet récupéré dans l'épave de la Boussole, ainsi qu'un compas azimutal, un sextant, des clochettes, sifflets et grelots, un encrier, ayant la même provenance. Dans les pages suivantes, il détaille un pied du Roy (instrument de mesure de longueur), une pierre à fusil, un fragment de porcelaine, un bouton d'uniforme, un peson, des balles de fusil et de pistolet, une fiole contenant du mercure, provenant du camp des français à Vanikoro, et d'autres objets encore. L'auteur s'est donc documenté sur la période, et précisément sur les restes de l'expédition retrouvés par les équipes de recherche successive : l'expédition d'Entrecasteaux (1791-1794), l'expédition Dumont d'Urville (1827), et les explorations des épaves effectuées dans les années 1960 et 1980. En particulier il met en scène l'utilisation des pierriers retrouvés dans les épaves. S'il apprécie les récits historiques, le lecteur peut regarder les dessins en confiance sur leur authenticité historique, que ce soit pour les tenues vestimentaires (à commencer par les uniformes militaires), ou pour les différents accessoires, et l'allure des navires.
Le court texte de postface, intitulé Les hypothèses à ce jour, indique clairement que l'intention de l'auteur est de créer une fiction sur ce qui a pu arriver aux éventuels survivants une fois échoués sur l'île. Patrick Prugne extrapole donc le nombre de survivants, ce qui a pu être leur organisation et leur espoir de voir arriver un navire pour les secourir, leur tentative de quitter l'île et leurs relations avec les indigènes. Il utilise une structure chronologique linéaire alternant entre 2 groupes, le deuxième changeant en cours de récit. S'il a lu les précédentes bandes dessinées de cet auteur, ou s'il a choisi celle-ci pour sa couverture, le lecteur se prépare à une expérience esthétique qui sort de l'ordinaire. La couverture est saisissante. Les indiens donnent l'impression de guetter leur proie car ils sont armés. La mousse recouvrant le tronc donne une sensation de douceur. L'air est gorgé d'eau rendue visible par les gouttelettes en suspension. La bande dessinée s'ouvre avec une séquence visuellement inoubliable. le rendu de l'eau est extraordinaire, à la fois pour son mouvement d'ensemble, pour le mouvement de chaque vague prise une à une, pour la fluidité du liquide, les embruns, l'écume, la mousse. le lecteur éprouve la sensation de véritablement observer la mer en mouvement sous ses yeux, comme s'il bénéficiait d'une position privilégiée et abritée pour observer le naufrage. L'enchaînement des cases est remarquable transcrivant le tumulte de l'océan et la soudaineté des événements, tout en conservant une clarté parfaite sur ce qui se passe.
Par la suite, le lecteur apprécie à plusieurs reprises la puissance de conviction des images pour rendre compte des différentes facettes de l'élément liquide. Après la tempête, le lecteur peut laisser son regard parcourir l'eau calme du lagon avec les reflets dorés du soleil. En page 29, il admire l'atoll dans une splendide vue du ciel, à nouveau avec la belle eau verte du lagon et l'eau bleu profond de la pleine mer. À partir de la page 37, il se met à pleuvoir, les feuilles ploient et les habits s'imprègnent d'eau. En page 56, le lecteur voit passer un navire en pleine mer et il peut comparer le mouvement de l'eau, avec celui plus calme à l'intérieur du lagon en page 72 quand les indiens arrivent sur des pirogues. S'il y est sensible, il constate également que la couleur de l'eau varie au gré de la luminosité, en fonction du moment de la journée et des conditions climatiques. Il ressent donc la proximité de l'océan qu'il soit visible ou non, ses changements infimes ou impressionnants, et il observe le passage des oiseaux dans le ciel. Patrick Prugne transcrit l'ambiance maritime avec conviction et sensibilité.
Les naufragés se retrouvent dans la position de devoir explorer la forêt qui les entoure. C'est à nouveau l'occasion d'admirer les pages de l'artiste. À nouveau, sa mise en scène permet de croire à la progression des hommes dans une végétation luxuriante, sans piste tracée. La nature de la représentation de la flore ne relève pas exactement de la même démarche que celle de l'eau. L'artiste déplace sa représentation vers l'impressionnisme. le lecteur peut reconnaître quelques végétaux (à commencer par les palmiers), mais pas toutes les essences. Il absorbe plus l'impression que dégagent ces éléments végétaux. Dès qu'ils s'aventurent à couvert, les personnages baignent dans une luminosité verte, doivent forcer pour progresser dans les fourrés, sont entourés de de troncs moussus et de lianes pendantes. À nouveau, Prugne fait preuve d'une adresse élégante en jouant sur les nuances de vert pour introduire des nuances dans les impressions. le lecteur est presqu'ébloui par le vert éclatant de la lisière de la jungle sous un fort soleil, et il éprouve la moiteur que dégagent les végétaux sous l'ombre des feuilles des arbres. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'un choix esthétique délibéré de l'auteur, puisque par ailleurs il représente avec précision la faune quand l'histoire le nécessite. C'est ainsi que le lecteur peut regarder dans le détail les représentants d'une de la dizaine d'espèces de passereaux : le monarque de Vanikoro. Cette espèce est essentielle dans le déroulement de l'intrigue : elle donc représentée avec fidélité.
Le lecteur se retrouve projeté sur l'île de Vanikoro, ressentant aussi bien l'omniprésence de l'élément liquide que celle du monde végétal, avec quelques aperçus da sa faune essentiellement aviaire. Il côtoie les rescapés et observe des individus normaux se comporter avec des gestes ordinaires dans une situation inhabituelle. Patrick Prugne a opté pour un jeu d'acteur naturaliste, en cohérence avec cette reconstitution des événements et l'ambition d'imaginer ce qu'a pu être la vie des rescapés. Toujours en cohérence avec cette démarche, il montre les indigènes comme des individus aux actions qu'il n'est pas possible d'anticiper, une peuplade étrangère avec ses propres coutumes et sa propre culture. Il n'adopte pas le point de vue d'un anthropologue, mais il reste dans le domaine du probable quant à leurs comportements. du coup, au fil des séquences, le lecteur finit par s'interroger sur la nature du récit qu'il est en train de lire. Il ne s'agit pas d'une histoire pour évoquer les qualités nécessaires à la survie. Il ne s'agit pas d'une étude sociologique ou psychologique. Il ne s'agit pas non plus d'observer le choc de deux cultures. le récit montre comment des circonstances extraordinaires façonnent la vie d'individus normaux, les conduisent à certains comportements, et remettent en cause des valeurs dont l'évidence a volé en éclat (par exemple protéger les pièces de monnaie dans un coffre, brûler le bateau qu'on vient de construire).
Attiré par une couverture aux couleurs magnifiques et à la composition sophistiquée et efficace, le lecteur s'immerge avec délices dans l'environnement d'une île des mers du sud, prenant plaisir à contempler la mer, et à progresser dans l'élément végétal. Au travers de ces pages magnifiques, il regarde une petite communauté d'européens essayer de s'installer pour assurer leur nourriture et leur abri, et se heurter au danger que représentent les autochtones. Dans tous les cas, il ne peut qu'être subjugué par la force graphique de la narration visuelle somptueuse. En fonction de ses attentes, il peut éprouver une pointe de regret concernant les thèmes du récit qui restent au niveau du ressenti sans s'engager sur des directions psychologiques, anthropologiques ou culturelles.
Les imprévus ne font pas seulement partie du voyage, ils sont le voyage.
-
Il s'agit d'une histoire compète en 1 tome, indépendante de toute autre, initialement parue en 2018. le scénario a été écrit par Doug Headline (Tristan Jean Manchette, cofondateur du magazine Starfix), et les dessins ont été réalisés par Massimo Semerano. le tome commence par une introduction d'une page écrite par Hélène Cattet et Bruno Forzani (couple de réalisateurs français), en mars 2018. Ce tome se termine avec la filmographie de Marco Corvo (13 films entre 1959 e 1975), quelques points de repère sur le cinéma populaire de genre en Italie, de l'après-guerre aux années 1980, un article consacré au Giallo (intitulé Anatomie d'un genre), une liste de 32 Giallo indispensables sortis en 1952 et 1982, et enfin la liste des films dont une image ou plusieurs apparaissent dans la bande dessinée (au nombre de 32).
C'était une autre époque, celle où les cinémas de quartier ne désemplissaient pas et projetaient des films de genre. Mais ces années sont révolues, et la pellicule a laissé la place à la vidéo, puis bientôt au numérique. En 1998, François Renard (surnommé Godzy) et Christophe Lemaire sortent d'une projection à la cinémathèque de Paris. Ils rejoignent un groupe de cinéphiles aimant les films de mauvais genre, dans un restaurant asiatique. Ils font part à leurs amis de leur départ prochain pour l'Italie, afin d'aller interviewer le mythique réalisateur de Giallo, Marco Corvo qui vit en reclus depuis 25 ans. Ils ont décroché cet entretien exclusif grâce à Dino d'Angelo, leur ami italien. Ils emportent chacun une caméra pour être sûr de ne rien rater. La veille du départ, François Renard fait un cauchemar en rêvant au film Lumière noire, de Marco Corvo, jamais achevé. le voyage en avion se déroule sans anicroche et ils sont accueillis par Dino à l'aéroport, mais épié à leur insu par un individu en gabardine. Dino les emmène chez lui à Bologne où il les héberge. le soir, ils évoquent rapidement la carrière de Marco Corvo, et son arrêt brutal en 1975, suite à la disparition de Luisa Diamanti son actrice fétiche.
Le lendemain matin, c'est le chauffeur privé de Marco Corvo qui vient les chercher en limousine pour leur premier entretien. Il les conduit dans une villa isolée, éloignée de Bologne. Sur place ils sont accueillis par Alessandra Vasco, la gouvernante du réalisateur. Elle leur interdit de filmer la façade de la villa pour éviter qu'elle ne puisse être localisée. Avant le premier entretien, elle leur expose les 3 règles à respecter. Un : la santé de monsieur Corvo est fragile. S'il vous demande faire une pause, vous arrêtez l'interview. Si vous voyez qu'il se fatigue, c'est vous qui devez lui proposer d'arrêter. Deux : vous ne devez jamais lui parler de Luisa Diamanti. Jamais. Trois : quand monsieur Corvo dit que l'entretien est fini, il est fini. S'il est satisfait, vous reviendrez demain. François Renard et Christophe Lemaire se retrouvent enfin face à Marco Corvo, dans son fauteuil roulant, derrière son bureau. Il leur demande pourquoi ils s'intéressent à lui, afin de tester leur motivation.
En découvrant le titre et la couverture, le lecteur peut s'interroger sur le genre de public visé. En effet Midi-Minuit fait référence à un cinéma de quartier le Midi-Minuit sis 14 Boulevard Poissonnière à Paris en face du Grand Rex. La première séquence revient sur l'essor des cinémas de quartier et la projection de films en marge, hors norme, qualifiés de cinéma-bis, ou classé dans le mauvais genre. Cette introduction permet à un lecteur néophyte de disposer du contexte culturel pour apprécier l'histoire qui suit. Doug Headline rend hommage à un genre très particulier qui est celui du Giallo, un genre de film d'exploitation mêlant policier, horreur et érotisme, ayant connu son heure de gloire dans les années 1960 à 1980. D'ailleurs le lecteur découvre une enquête qui reprend certaines conventions de ce genre. Il y a une enquête policière en arrière-plan (la mystérieuse disparition de Luisa Diamanti, l'égérie de Marco Corvo), les crimes sordides des 3 critiques de films (policier + horreur), et une touche très légère d'érotisme sans nudité (plutôt de la sensualité à la limite de la parodie). Néanmoins la dynamique principale de l'histoire repose sur les entretiens avec le réalisateur Marco Corvo qui évoque sa carrière, et donc l'évolution du Giallo au travers de ses propres films.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut être plus intéressé par le mystère de la disparition de Luisa Diamanti) ou par la carrière de Marco Corvo. Dans les 2 cas, il se rend compte qu'il prend plaisir aux entretiens successifs entre les 2 journaliste et le réalisateur. Même s'il ne s'intéresse pas au Giallo, il se prend au jeu de découvrir la vie de ce réalisateur fictif. Les auteurs prennent bien soin de rester accessibles pour les néophytes, en apportant les éléments de contexte nécessaires, sans se laisser emporter par leur sujet. Par exemple, il est question de Cinecittà, le complexe de studios cinématographiques italien fondé en 1937 et situé à Rome. Pour autant, ils ne se lancent pas dans l'historique des studios. Ils évoquent précisément la fin des années 1950, et les collaborations informelles entre les grands réalisateurs italiens de l'époque, et les réalisateurs de film de genre à petit budget. Ainsi le lecteur novice peut se faire une idée des interactions entre ces différents créateurs, et comprendre que tous pouvaient avoir des ambitions artistiques, concrétisées en fonction des moyens budgétaires alloués à leur film. Doug Headline sait utiliser les anecdotes pertinentes à bon escient, comme celle sur l'utilisation des chutes de pellicule. Marco Corvo explique : il fallait stopper les acteurs en plein milieu des prises, leur interdire de bouger, recharger le magasin, reprendre le texte à la syllabe où ils s'étaient interrompus… Voilà pourquoi j'ai réduit le dialogue au maximum dans ce film. La reconstitution historique de cette période et de ce milieu est ainsi rendue accessible et concrète au néophyte.
Dans le même temps, le scénariste nourrit son récit d'éléments provenant de son expertise en la matière. Il peut s'agir d'une référence à une actrice emblématique des Giallo comme Marisa Belli (1933-, Maria Luisa Scavoni de son vrai nom), ou des affiches ou des images de films, utilisées pour les citer ou réappropriées dans l'évocation ou la filmographie de Marco Corvo : 32 références qui ne parleront qu'aux experts du genre, comme Maciste contro il vampiro (1961), Quella sporca soria nel West (1968), Sette orchidee macchiate di Rosso (1972). Néanmoins ces références pointues apportent également des éléments d'informations pour le lecteur novice en matière de Giallo. Doug Headline réussit donc son pari de concilier un récit tout public, avec une évocation docte du genre parlant aux érudits en la matière. du coup, le lecteur prend vite conscience qu'il est plus captivé par cette évocation du Giallo que par la trame policière. Cette dernière est bien construite, mais la manière de la raconter emprunte aux conventions du Giallo et peut décevoir les amateurs de récits policiers réalistes.
En regardant la couverture, le lecteur s'interroge sur le genre de dessins qu'il va découvrir à l'intérieur car il s'agit d'une savante composition à base d'un buste détouré au crayon avec des surimpressions d'affiches de film floutées, pour un résultat impressionniste teinté de surréalisme. Dès la première séquence, il découvre des dessins plus conventionnels, de nature descriptive, avec un bon degré de réalisme, et un degré de simplification les rendant faciles à lire. Les traits de contour de Massimo Semerano sont un peu lâches, ce qui donne une impression plus spontanée aux personnages. Les visages sont variés et les morphologies différenciées. le dessinateur appuie une ou deux caractéristiques graphiques comme le nez pointu de Christophe Lemaire, la carrure impressionnante de François Renard, ou la plastique irréprochable d'Alessandra Vasco. Ce sont les seules particularités avec un soupçon d'exagération, les autres protagonistes étant normaux et différenciés les uns des autres. Les traits de visage et les contours de silhouette ne sont pas affinés pour avoir des contours bien lissés, mais les personnages sont expressifs, avec des postures naturelles.
Massimo Semerano représente les décors avec un niveau de détails satisfaisant et une bonne régularité (dans plus de 90% des cases. Cela participe à la bonne qualité de l'immersion du lecteur qui peut voir les différences d'aménagement intérieur entre l'appartement de Dino d'Angelo, la pièce servant de bureau au commissaire Fornaroli, la villa plus cossue de Marco Corvo, etc. Cela concourt également à la tangibilité de la reconstitution géographique (les rues de Bologne), et historique, à la fois pour les plateaux de tournages, les costumes et les décors des films. Les auteurs ont pris le parti d'intégrer des images extraites de Giallo, soit de manière brute, comme une illustration d'un des films qu'est en train d'évoquer Marco Corvo ou un autre personnage, soit avec un traitement infographique sur la texture ou les couleurs pour plus évoquer une manière de concevoir la mise en scène ou d'exprimer une émotion ou un concept. Ce choix graphique fonctionne très bien dans le contexte de l'histoire, donnant à voir au lecteur ce dont parlent les personnages. Massimo Semerano reprend les conventions du Giallo pour les scènes d'action, en dramatisant un tantinet leur mise en scène, qu'il s'agisse des meurtres de critiques ou d'un accident de voiture. le lecteur peut y voir la volonté de participer à la mise en abîme d'un récit sur le genre Giallo prenant les formes d'un Giallo.
Au fil des entretiens avec Marco Corvo, les auteurs évoquent les ambitions d'auteur des réalisateurs de Giallo. le lecteur peut donc aussi recevoir cette lecture comme une évocation d'un genre, et au-delà la démarche de créateurs originaux utilisant un genre cinématographique pour évoquer des thèmes universels. Doug Headline se montre des plus convaincants en mettant en scène comment les conventions de genre, les exagérations propres à un genre peuvent être utilisées à bon escient pour faire ressortir des considérations sur la condition humaine, avec plus de force qu'une observation naturaliste. Il évoque aussi une industrie soumise à une logique économique de production, à la fois budgétaire (l'utilisation des chutes de pellicule), à la fois de production (600 westerns, spaghetti ou non, produits en Italie en 10 ans). Il intègre également quelques remarques pince-sans-rire comme celle sur l'impact très relatif des critiques, et leur pertinence elle aussi très relative.
Venu pour une simple évocation du genre Giallo, le lecteur ressort de Midi-Minuit avec le plaisir d'avoir lu une vraie histoire, même si la dimension policière reste assez convenue, bénéficiant d'une narration visuelle vivante et nourrie. En fonction de son degré de familiarité avec le Giallo, il aura eu le plaisir de découvrir les conventions propres à ce genre, ainsi que la manière dont des auteurs les ont utilisés, ou de découvrir un discours s'adressant aussi à des connaisseurs pour une réflexion sur le genre, nourrie par des références pointues et pertinentes. En prenant un peu de recul, il ressort avec un constat sur la manière dont des auteurs peuvent s'accommoder des contraintes industrielles de production de leur œuvre, et sur les plages de liberté qu'offrent les œuvres de (mauvais) genre, ainsi que sur leur capacité à exprimer des émotions et des constats avec plus de force.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Sandman - Nightmare country
Je continue mon exploration de l'univers des Infinis après Sandman - Ouverture et Sandman avec cette nouvelle série. Un premier tome où James Tynion IV est au scénario, un scénariste que j'apprécie beaucoup depuis The Department of Truth et The Nice House on the lake. Un scénariste qui, dans la préface, dit toute son admiration pour Neil Gaiman et son œuvre et cela se ressent dans ce qu'il nous propose. J'ai retrouvé cet univers sombre, mystérieux et violent qui me plaît tant, par contre il m'a manqué le côté mystique et onirique de la série mère puisque les cinq premiers chapitres se rapprochent plus du genre horrifique, ce qui n'est pas pour me déplaire. Un retour en force du mystique dans le dernier chapitre. Un récit qui met sur le devant de la scène le cauchemar ambulant du maître des songes, le Corinthien. L'intelligence de James Tynion IV est de ne pas braquer tous les projecteurs sur lui, il les dirige aussi sur une jeune fille encore très mystérieuse : Madison Flynn, elle est au centre de cette intrigue encore bien nébuleuse. Une narration maîtrisée qui prend le temps de creuser les personnages, j'ai un petit faible pour les deux tueurs déjantés. Bref, une lecture très agréable où j'ai pris plaisir à retrouver aussi des personnages de la série principale. Les cinq premiers chapitres sont dessinés par Lissandro Estherren au style atypique mais qui dégage une merveilleuse ambiance inquiétante bien accompagné par les superbes couleurs de Patricio Delpech. Un duo complémentaire qui sera reconduit dans Apparition dans le ciel de Berlin-Est. Cinq chapitres où des interludes de quatre planches vont s'y glisser, avec à la barre d'autres dessinateurs aux styles graphiques bien différents : Yanick Paquette, Francisco Francavilla, Andrea Sorrentino (superbe) et Aaron Campbell (j'adore). Pour le sixième chapitre, Maria Llovet fait un travail honorable. Un ensemble très agréable à regarder. Hâte de découvrir la suite.
Appels en absence
Si autant la couverture que le style graphique étaient de nature à refroidir mon enthousiasme, le sujet de cet album, lui, a suffi à me pousser à passer outre mes a priori. Appels en absence a pour toile de fond un drame lié au terrorisme qui a eu lieu en Norvège en 2011, avec comme point culminant le massacre de 69 jeunes sur l’île d’Utøya par un militant d’extrême droite, ce dernier avait peu auparavant fait exploser une bombe à Oslo, tuant par la même occasion 8 autres personnes. Le grand intérêt d’Appels en absence est de nous montrer les conséquences psychiques que ce drame a eu sur les jeunes Norvégiens. Il n’est ici nullement question de revenir sur les événements mais bien de nous proposer le portrait d’une jeune lycéenne que ce drame ronge alors même qu’elle n’a pas été impactée directement (ni elle ni aucun membre de sa famille n’ont été touchés physiquement par ces attaques terroristes). L’auteure, Nora Dasnes, elle-même norvégienne, avait plus ou moins le même âge que son héroïne au moment des faits et on sent bien qu’elle a mis beaucoup d’elle dans ce récit. Le portrait est sensible et très humain. On a là une adolescente sensible et déstabilisée mais rationnelle, intelligente : elle voudrait comprendre et c’est cette absence de réponse qui la fait bugguer. Et alors que sa meilleure amie, musulmane, s’engage dans des mouvements politiques (histoire d’avoir l’impression de pouvoir agir, de pouvoir changer les choses), Rebekka, elle, ressasse, tourne en rond, s’enfonce, peu aidée par son environnement familial (surtout son grand frère dont le profil propose des similitudes inquiétantes avec Anders Behring Breivik, l’auteur des attentats). J’ai dévoré cet album, passant outre ce dessin que je trouve peu engageant pour vraiment m’attacher au personnage. Et rarement je me serai senti aussi proche d’une adolescente d’aujourd’hui, comprennant ses craintes, ses angoisses face au monde actuel, son incompréhension tant devant l’acte du terroriste que devant ce spectacle de fin d’année scolaire qu’il faut organiser alors que plus rien n’a de sens. Vraiment, un beau portrait, moderne et universel. Pas le plus engageant mais peut-être l’album qui m’a le plus parlé en cette première partie d’année 2024.
Habemus Bastard
Il est certain que cette série ne renouvellera pas le genre. Elle se développe en effet sur un grand classique : un truand amené à se faire passer pour homme d'église le temps de se faire oublier. On retrouve ainsi le personnage typique de ce style de récit comme héros. Lucien (puisque c'est de lui qu'il s'agit) dispose de sa propre vision de la morale (plutôt élastique), n'est pas dénué de bon sens et même s'il n'hésite pas à sortir la grosse artillerie, on sent bien que le fond est bon. Rien de neuf, donc... mais j'ai vraiment bien aimé. Certes, certains passages m'ont semblés un peu forcés mais, la majeure partie du temps, l'humour passe bien et la tension est bien dosée. On se demande bel et bien comment notre héros va s'en sortir tout en s'amusant de ses manœuvres en sa qualité de curé de village pas spécialement emballé à l'idée de devoir tendre l'autre joue. Par ailleurs, outre le scénario, l'aspect visuel de l'album est parfaitement maitrisé. Faut-il encore présenter Sylvain Vallée ? Mise en page cinématographique, tronches variées et bien croquées, dynamisme du trait, clarté de lecture. c'est vraiment un style tout public d'une extrême qualité et ce style semi-réaliste s'accorde parfaitement avec le ton de la série. Donc voilà : rien de neuf mais si vous cherchez une série grand public de qualité, sans prise de tête avec de l'humour, de l'action, de bonnes réparties, un peu de tension, un bon dessin, une bonne colorisation, cet Habemus Bastard a de quoi vous séduire. Amen ! PS : la série est prévue en deux tomes, de quoi convaincre encore un peu plus les indécis.
Swallow me whole
Dur. Mettre en scène -et en images !- les troubles psychologiques liés à la schizophrénie n'est pas une mince affaire, quand on s'attache à en faire partager les aspects les plus intimes et déstabilisants, loin des clichés spectaculairement meurtriers chers aux auteurs à sensation. Nate Powell s'y emploie en brouillant, dés le début de l'histoire, notre perception du quotidien des personnages, tant leur univers subit graphiquement l'influence de leurs déboires hallucinatoires. La représentation des corps comme des décors, obscurs et mouvants, n'obéit plus qu'aux lois de la perception ; et la subjectivité l'emporte (de loin !) sur la réalité. Il devient alors facile de s'égarer (... S'ennuyer ?!) à la lecture de ces pages où, parfois, même les mots dans les phylactères se désagrègent au point de n'être plus lisibles... L'absconse de la démonstration peut rebuter, car même les dernières pages forcent le lecteur à l'interprétation (peut-être même à une deuxième lecture ?) ; mais, du point de vue narratif, c'est très réussi et le glissement progressif vers les ténèbres de la maladie particulièrement bien rendu. Une certaine expérience de ce genre de récit aide certainement à en saisir plus rapidement les clés et, donc, pourrait contribuer à d'avantage apprécier la valeur de cet ouvrage, au delà de son traitement volontairement peu commercial car complètement partial au sujet. Scénaristiquement créatif et résolument courageux.
Maestros
Pour un bénéfice mutuel - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 7 de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits, dessinés et encrés par Steve Skroce, avec une mise en couleurs réalisée par Dave Stewart. La quatrième de couverture comporte un petit mot gentil écrit par Brian K. Vaughan qui avait réalisé We stand on guard : de foi trempée (2015) avec Skroce. Quelque part dans le multivers sur Zainon une planète lointaine où règne la magie, Meethra, le Maestro régnant (de la lignée Kahzar) a été déchiqueté, massacré par Mardok, qui a également massacré toute sa famille rassemblée pour les fêtes du festival de Shuriek. En tant que grand intendant, Gah'Ree reçoit Margaret (l'une des innombrables épouses de Meethra, mais divorcée depuis ce qui lui a évité d'être massacrée avec les autres) pour lui annoncer la terrible nouvelle. Elle comprend que, tous les membres de la lignée Kahzar ayant été massacrés, cela signifie que son fils William Little va pouvoir revenir sur Zainon, son bannissement n'ayant plus lieu d'être. Elle décide d'aller le chercher lui-même, s'armant de Loyal Backstabber, une épée dotée de conscience. Sur Terre, un riche magnat de l'industrie du pétrole est en train de mettre en doute les compétences magiques de William Little. Ce dernier prend la mallette pleine de billets du magnat et en échange il lui rend sa capacité d'avoir un sexe turgescent. Un peu désabusé quant à son usage de la magie, Will va prendre un verre à table, et accepte une danse lascive d'une jolie professionnelle. Mais celle-ci se transforme en une créature monstrueuse pleine de dents, et dévore Will. Sa mère Margaret surgit à ce moment, commence à se battre contre la créature maléfique et lance une petite bille magique dans la bouche éclatée de son fils, ce qui a pour effet de le guérir instantanément de ses blessures horribles. Ainsi régénéré, Will peut se battre aux côtés de sa mère Margaret contre les monstres qui ont envahi la boîte de nuit et sont en train de se repaître des pauvres humains. Alors qu'ils sont en train de regagner le dessus, Mardok apparaît, immédiatement reconnu par Margaret. Elle fait apparaître une porte vers un autre monde, et emmène son fils dans l'instant, avec que Mardok ne puisse s'en prendre à eux. de retour sur Zainon sa mère annonce à Will que son père est mort, ainsi que tous ceux qui pouvaient prétendre à son trône et qu'il se retrouve de fait être le nouveau Maestro. Loyal Backstabber sort une moquerie bien sentie. Will se rappelle le matin où il avait entendu du bruit dans la chambre de sa mère. Il s'y était précipité avec une batte de baseball, et l'enfant de 10 ans qu'il était avait vu Meethra Kahzar prendre sa mère tout debout. Meethra avait raconté l'origine des mondes à son fils, et l'avait emmené sur Zainon avec sa mère, pour qu'il poursuive son éducation dans l'institut de magie. Au temps présent, il reste encore à Will à rencontrer Lord Rygol, le bras droit de son père. Dans la deuxième moitié des années 2010, l'éditeur Image Comics publie des miniséries par brouette entière, parfois réalisée par des débutants, parfois par des vétérans, et très souvent d'une excellente qualité. Pour Maestros, le lecteur est attiré par le nom de Steve Skroce, dessinateur pour Marvel de séries comme Cable et X-Men, et réalisateur de storyboards de nombreux films, dont la Trilogie Matrix des Wachowski. La couverture indique que l'artiste n'a rien perdu de son obsession du détail, et qu'il s'agit d'un récit avec magie. le premier épisode établit la dynamique du récit. Un méchant amoureux du néant a décidé d'en finir avec une dynastie de magiciens. Après avoir trucidé toute la lignée des maestros, il ne reste plus qu'à supprimer un rejeton autrefois banni sur Terre. le récit se focalise sur Will, ses idées progressistes, ses capacités à manier la magie, bien assisté par sa mère et par Wren, son amour de toujours, jusqu'alors cantonnée à servir le magicien Lord Rygol. Dans un premier temps, le récit suit 2 lignes temporelles différentes : le présent où Will revient sur Zainon et implémente des changements radicaux dans la société, à la fois des formes de démocraties, à la fois des programmes sociaux, le passé où le lecteur voit comment Will a subi des brimades à l'école de magie de la part de ses camarades, et des tortures de la part de son père. Rapidement, le lecteur fait le constat que Will possède une capacité de réflexion déroutant ses adversaires, et que ses pouvoirs magiques sont bien opportuns pour se sortir de situations désespérées. Les capacités magiques opportunes de Will ont pour effet de dédramatiser les situations puisqu'il est vraisemblable qu'il utilisera un sort bien pratique pour s'en sortir au dernier moment, y compris des sorts de résurrection. Mais dans le même temps, Steve Skroce assure le spectacle avec ses dessins minutieux fourmillant de détails. Dès la première scène, celle du carnage de la lignée royale, le lecteur peut constater que l'artiste ne ménage pas sa peine pour représenter en détails la foule de figurants, ou plutôt de cadavres déchiquetés. Les autres scènes de foule sont tout autant peuplées, qu'i s'agisse des clients du club de strip-tease, de la foule des courtisans à la cour du Maestro régnant, de la masse grouillante de vers à épine de Mardok, de la horde sans nombre de démons du monde souterrain. Au fur et à mesure des épisodes, Skroce s'en donne également à cœur joie avec les décors : la cité impériale du Maestro, la bibliothèque de l'appartement de Margaret, le monument funéraire de la famille des Maestros, le trône du maestro, la réserve des objets magiques et enchantés, les venelles du monde souterrain, et même les allées d'un hypermarché discount. le lecteur voit bien que le dessinateur sait comment faire pour éviter d'avoir à dessiner les décors, mais en fait soit ils sont représentés avec une minutie maniaque, soit il y a tellement de personnages représentés dans le détail qu'il n'y a plus de place pour représenter les décors sans que les cases deviennent illisibles. Même si le lecteur ressent bien que l'intrigue est tout public, la narration visuelle place le récit dans un registre pour lecteur consentant. Steve Skroce se montre très inventif pour les différents monstres, des monstres pleins de dents, à l'être anthropoïde à la tête de fleurs, en passant par le gros démon rouge. Il sait transcrire l'horreur avec une touche de gore : le cadavre déchiqueté de Meethra Kahzar, la tête écrabouillée de Will, la chair d'un individu carbonisé, Mardok en train de manger les entrailles de Will, etc. Par ailleurs, l'auteur a décidé de ne pas montrer la nudité du corps féminin, mais il n'hésite pas à montrer le sexe masculin, ce qui à nouveau indique qu'il ne s'agit d'une lecture tout public. le lecteur se retrouve donc complètement immergé dans des mondes très concrets, peuplés de créatures fantastiques et dangereuses, avec des actions brutales et une utilisation de la magie inventive. Cela n'empêche pas quelques moments d'humour visuel, comme lorsque Will se retrouve affublé d'un costume sadomaso aussi révélateur que déplacé sur son frêle corps. Dave Stewart accomplit un travail remarquable pour donner un peu de relief à chaque surface, à les faire ressortir les unes par rapport aux autres, et à accentuer et faciliter la lisibilité des cases. Le lecteur se laisse donc porter par cette histoire de vengeance aussi amusante que riche visuellement. Il sourit en voyant les maltraitances subies par Will jeune adolescent, à la fois pour leur inventivité, à la fois pour leur absence de conséquence autre que la souffrance. Il sourit encore plus quand Will demande à Mardok quels ont été ses traumatismes de jeunesse pour qu'il se montre aussi méchant, raillant ainsi ce trope dramatique. Il apprécie que malgré sa toute-puissance, Will demande l'avis de sa mère sur la bonne conduite à tenir. Il apprécie l'inventivité du scénariste pour relancer l'intrigue par une nouvelle épreuve à chaque épisode. Steve Skroce a su trouver le point d'équilibre entre une aventure au premier degré, avec quelques facilités, des rebondissements inattendus, des personnages sortant de l'ordinaire, que ce soit Will avec ses idées progressistes, ou sa mère et Wren combattantes émérites. Il se rend compte que de confrontation en confrontation, Will refuse d'envisager la situation en noir & blanc, et cherche toujours à voir comment trouver une alternative à la confrontation physique. Il apprécie l'inventivité des astuces pour sortir le héros d'une situation mortelle après l'autre. Il se rend compte que sans prêche ni leçon de morale, l'auteur met en scène un héros qui envisage toujours les choses de manière constructive, sans pour autant se laisser marcher sur les pieds. A priori le lecteur peut se dire que ce récit risque d'avoir été écrit par un artiste qui se fait plaisir, en privilégiant la qualité de ses dessins à l'intrigue. Il découvre une trame d'intrigue assez basique, mais effectivement servie par des dessins d'une grande précision et d'une grande richesse, avec une inventivité pour les personnages, les créatures monstrueuses, les différents environnements, les affrontements physiques et magiques, tout en conservant une lisibilité immédiate. Dès le début, il se laisse prendre au jeu, grâce à la personnalité positive et constructive du personnage principal qui n'est pas naïf pour autant. Au final, il a passé un moment de lecture très divertissant, avec une narration visuelle savoureuse, et une défense inattendue du principe démocratique.
Ceux qui restent
Tu as dans la tête, l'envie de repartir, c'est ça ? - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. le scénario a été réalisé par Josep Busquet, les dessins et la mise en couleurs par Alex Xöul. Il comprend 126 planches de bande dessinée Par une nuit tranquille et dégagée avec la Lune brillant dans une mer d'étoiles, une créature fantastique (un Wumple du pays Auxfanthas) pénètre dans la chambre du petit Ben Hawkins (8 ans) et lui indique que seul lui peut sauver son royaume qui est en danger. L'enfant l'accompagne pour vivre des aventures merveilleuses. le lendemain matin, les époux Hawkins (Susan & Edward) se réveillent tout étonnés de ne pas avoir été dérangés par leur fils. Susan va s'enquérir de lui, mais ne le trouve pas dans sa chambre, ni nulle part ailleurs dans la maison. le couple fait appel à la police et reçoit un inspecteur (Phil) et son ajointe Laura Bradford. Ces derniers sont persuadés qu'il s'agit d'une fugue, du fait qu'il n'y a aucune trace d'effraction. le couple Hawkins est sans histoire et sans reproche, et la communauté du quartier les soutient dans leur épreuve. Ils passent dans une émission de télévision locale pour lancer un appel à Ben s'il les entend, et à toute personne susceptible de disposer d'informations. Les jours passent, puis les semaines, et la police commence à suggérer que les parents doivent peut-être se résoudre à envisager le pire. Les parents continuent à poser des questions dans le voisinage et dans les environs, et à apposer des avis de recherche. Susan et Edward Hawkins repassent dans une émission de télévision, cette fois-ci avec une animatrice moins compatissante, et ne manquant pas d'insinuer que l'absence d'effraction et de toute piste tangible peut laisser supposer que cette disparition ait été organisée par des individus très proches de l'enfant. Alors que le couple commence à abandonner tout espoir et que les insinuations leur sape le moral, ils entendent du bruit à l'étage un soir. Ils se ruent dans la chambre de Ben et le découvrent affalé sur son lit avec tout un tas d'objet à ses côtés, comme une couronne, une besace, une épée dans son fourreau, etc. La famille est à nouveau réunie. L'enfant est en bonne santé et d'une humeur enjouée, racontant des aventures extraordinaires dans un pays magique. Il y a aussi la question du temps écoulé, visiblement beaucoup plus court pour Ben que pour ses parents. Les proches viennent voir l'enfant retrouvé. Les médias se font écho de la bonne nouvelle. Il n'y a qu'un seul journaliste, Alan Lesstone, pour trouver que la police n'a rien résolu dans cette histoire. Enfin, Susan et Edward Hawkins reçoivent la visite de l'inspecteur Phil et de Laura qui leur indiquent qu'il reste une formalité à effectuer : un entretien avec une pédopsychiatre pour Ben. Josep Busquet a eu une idée très intrigante : qu'arrive-t-il aux parents quand leurs enfants s'en vont sauver des royaumes imaginaires ? Avec ce point de départ épatant, il indique que son récit repose sur le principe d'un conte pour enfants, mais qu'il s'adresse aux parents. le lecteur fait donc la connaissance d'un père et d'une mère, bien sous tout rapport : en bonne santé physique, avec une certaine aisance financière (assez pour se payer une maison dans un quartier agréable), selon toute vraisemblance seul le père travaille, mais il n'en est jamais question. L'enquête de voisinage menée par la police permet d'établir qu'il s'agit d'un couple irréprochable, au-dessus de tout soupçon selon l'expression consacrée. le lecteur peut facilement compatir à leur détresse : la disparition d'un enfant, sans explication rationnelle, sans faute ou imprudence de leur part. Il compatit tout autant lorsqu'une membre de l'Association des Parents d'Enfants Aventuriers fait fort justement observer qu'ils auraient fait pareil à son âge si l'occasion leur en avait été donnée. Il s'agit d'une remarque aussi cruelle que pertinente. le scénariste déroule alors de manière très linéaire la vie des parents : signalement à la police, recherche dans le quartier, communication aux médias. le retour de Ben permet à la famille de se reconstituer comme avant. Il plane bien sûr le risque que Ben puisse repartir. Fort heureusement, les membres de l'Association les ont préparés à cette éventualité. Rapidement, le lecteur se rend compte que le scénariste a opté pour une narration très factuelle et pragmatique. Il ne s'attache qu'aux faits ayant trait directement à l'affaire, ce qui explique qu'il ne soit jamais question du travail d'Edward Hawkins. Il prépare de quoi relancer son intrigue quelques pages à l'avance, comme par exemple l'existence fort opportune du journaliste Alan Lesstone. Ensuite, il a choisi de raconter un récit sur la longueur, à la fois en termes de pagination, mais aussi en termes de durée. Afin de pouvoir couvrir le nombre d'années qu'il s'est fixé, il a recours à plusieurs reprises à un récitatif dans des cartouches de texte. Cela lui permet de décrire une situation en évoquant plusieurs points de vue dans un nombre restreint de cases. Cela crée également une distanciation vis-à-vis des personnages. Lors de ces phases sans dialogue, le lecteur perd sa connexion affective avec eux et les observe de loin. Or Ben brille surtout par son absence, plus rarement par son entrain pour ses aventures. du coup, le lecteur ne peut pas se projeter dans ce personnage tout juste esquissé. L'inspecteur Phil est un professionnel effectuant son travail avec rigueur, de manière dépassionnée, et le lecteur n'apprend rien de sa vie personnelle. Son adjointe Laura Bradford fait preuve de plus d'émotion dans l'exercice de ses fonctions, mais là aussi la narration maintient une distance avec le personnage n'indiquant rien de sa vie personnelle, ne permettant pas au lecteur d'éprouver de l'empathie pour elle, tout au plus un peu de sympathie. de la même manière, Estella et Arthur sont sympathiques, comme des connaissances prêtes à aider, et ça s'arrête là. Ce choix narratif est très cohérent dans son ensemble : l'enjeu du récit réside dans l'incidence de la disparation de Ben sur la vie de ses parents, pas dans le développement des personnages secondaires. Cette distanciation se retrouve également dans les dessins, mais d'une manière différente. Axel Xöul réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste. Tout du long de l'album, le lecteur est impressionné par l'implication de l'artiste. En effet la composante descriptive est présente dans toutes les cases, y compris dans les scènes de dialogue de plusieurs pages, comme la première participation à une réunion de l'Association pour les Parents d'Enfants Aventuriers. Elle se tient de la page 47 à 52, et pas une seule case n'est dépourvue d'arrière-plan. le lecteur commence par accompagner les parents Hawkins qui montent l'escalier pour accéder à la porte d'entrée. Puis il pénètre avec eux dans un vaste vestibule, passe dans la pièce principale où se tient la réunion. Il peut tourner la tête pour regarder l'ameublement, le papier peint, la disposition des fauteuils, le lustre, la bibliothèque, les rideaux, etc. Lorsque l'artiste resserre sa prise de vue entre plan taille et plan poitrine sur un personnage, il prend soin de représenter la portion de mur qui se trouve derrière lui. Ainsi le lecteur se familiarise avec l'agencement de la chambre de Ben, avec le salon des Hawkins, avec leur cuisine, avec un plateau de télévision, avec le cabinet de la première pédopsychiatre, avec le bureau de l'inspecteur Phil et celui de Laura Bradford, avec la rue des Hawkins, avec le bureau et le plateau de télévision d'Alan Lesstone. Toutefois, le lecteur peut ne pas prendre la dimension de la qualité descriptive du fait de couleurs un peu fades et dans des tons assez proches, donnant une apparence presque sépia, à la fois comme s'il s'agissait d'une histoire passée, à la fois comme s'il n'y avait aucune joie dans le récit. Sous réserve qu'il y prête également attention, le lecteur se rend compte que les personnages disposent également d'une vraie personnalité graphique, que ce soit par leur morphologie différenciée, sans être exagérée, par leurs tenues vestimentaires, par leur chevelure et leur implantation capillaire. Il peut même voir certains prendre l'âge avec une silhouette qui s'empâte un peu ou des traits qui se creusent. Là encore l'approche naturaliste a pour effet d'atténuer les émotions, la mise en couleurs augmentant cet effet. Il faut que le lecteur fournisse un véritable effort pour percevoir les nuances d'expression sur les visages, alors qu'elles sont bien là, avec une direction d'acteur juste et délicate. L'artiste s'avère également être un metteur en scène doué, concevant des plans de prise de vue travaillés pour les dialogues comme pour les séquences enfilant une image unique par événement. de fait, la narration visuelle est variée et entraînante, sans être syncopée ou sensationnaliste. Paradoxalement, ces qualités accentuent encore l'effet de reportage distancié, sans réelle implication émotionnelle. le lecteur se retrouve également confronté à un autre parti pris très déstabilisant. S'il observe les toits des habitations, il a l'impression qu'il s'agit de toits de Paris. S'il observe le quartier, il lui trouve quelques éléments de petite ville anglaise. Sur la portière de la voiture de police (page 37), il a la surprise d'y voir figurer une étoile, ce qui évoque plus la fonction de shérif aux États-Unis. Il n'arrive pas non plus à comprendre le choix des modèles de voiture qui circulent dans les rues, plutôt années 1930, alors que le récit donne l'impression de se dérouler dans les années 1950 ou 1960. C'est comme si Alex Xöul décrit un monde de conte dans lequel évoluent des adultes, un monde composite pas vraiment réel. Le lecteur en déduit qu'il lit plutôt un conte à destination d'adultes, sur les parents dont l'enfant vit des aventures dans un monde fantastique de conte. L'effet est très déstabilisant, car il s'attendait plutôt à une approche naturaliste, peut-être photoréaliste pour montrer les tourments des parents. D'un autre côté, ce choix graphique évite que le lecteur ne se focalise sur l'inexistence de mondes fantastiques où peuvent se rendre les enfants. Il referme ce livre avec un sentiment frustrant d'absence d'implication et en même temps de déprime. Il lui faut un peu de recul pour prendre la mesure de ce qu'il vient de lire : l'histoire d'un enfant qui vit sa vie sans ses parents (mais sans grandir), et de parents qui en supportent de plein fouet les conséquences, sans aucune maîtrise, aucune possibilité d'infléchir la situation. Au fils des séquences, Josep Busquet utilise également à bon escient des mécanismes sociaux terribles : les commérages pleins de sous-entendus pernicieux du voisinage (alors qu'il est indiqué que le couple Hawkins est irréprochable), la presse amplifiant les rumeurs sans fondements, le journaliste (Alan Lesstone) qui part en croisade sans preuve (l'intime conviction l'emporte sur la raison), le diagnostic de séquelle à retardement pour l'enfant, la vie qui continue comme si la disparition d'un enfant n'avait pas de conséquence, l'opposition entre la conviction que les histoires d'enfant se terminent bien et la situation des parents de Ben, etc. Tout cela dépeint une situation et un monde sans espoir, malgré la bienveillance de quelques personnes et leur expérience de la situation. Cette histoire repose sur un point de départ piquant et plein de promesses. Il se trouve que le scénariste déjoue toutes les possibilités d'escalade de l'intrigue, en adoptant le ton dépassionné d'un reportage factuel, et que le dessinateur fait tout pour ne pas mettre en avant les qualités de sa narration visuelle. le récit suit un déroulement très logique, évitant l'émotion exacerbée du sensationnalisme, limitant de fait l'implication émotionnelle du lecteur. Il termine sa lecture avec une impression déprimante, générée par le caractère inéluctable et foncièrement indifférent des réactions de la société, broyant les individus dont l'histoire personnelle ne se conforme pas à une forme de normalité.
Erwann
Cette série en quatre épisodes est vraiment sympathique. Cédric Mayen nous fait partager son amour du skateboard. La thématique d'un jeune champion qui grandit sur les pentes et obstacles du skate-park conduit vers un public ado ou préado. Pourtant j'ai bien accroché à cette série pleine de rebondissements. En effet le récit de Cedric Mayen n'est pas du tout linéaire même si l'auteur nous fait passer par certains passages obligés. Mayen installe son récit dans la tension dès le tome 1 avec la mort du frère. Cette tension sera présente tout au long de la série avec les dangers d'un tel sport et les contraintes du haut niveau. Erwann est un surdoué qui gravit les échelons (quartier, régional, national et pour finir international) malgré de nombreuses difficultés physiques ou psychologiques. Même l'histoire d'amour entre Erwann et Meg, une championne canadienne est compliquée. Pourtant Erwann progresse et Mayen en profite pour nous initier à des figures de plus en plus spectaculaires. C'est un vrai plaisir. Toutefois l'auteur n'oublie pas qu'au delà du sport le skate et la glisse est un vrai mode de vie à la recherche de liberté. C'est peut-être un peu cliché mais correspond à l'état d'esprit des skateurs ou snowboarders que je connais. Le tome 4 ajoute une dimension forte aux personnages de la série. C'est un tome inattendu et original qui éloigne encore plus la série d'un esprit guimauve. Ma seule remarque au niveau de cet excellent scénario est que Mayen éclipse la gestion du scolaire qui a pourtant son importance dans le tome 4. Toutefois Erwann ne vit pas dans une bulle, Mayen le place au milieu de nombreux faits de société, le deuil, l'homosexualité, le Covid, le brexit, l'amour. Cela donne un personnage construit et très attachant. J'ai trouvé le graphisme de Yann Cozic un peu en dessous du scénario. Visiblement la série part sur un public d'une douzaine d'année (comme Erwann) et le trait de Cozic tout rond correspond bien. Malheureusement j'ai trouvé que Cozic avait du mal à faire vieillir ce héros de 18 ans au final. C'est aussi vrai pour sa copine Megan qui reste graphiquement assez bébé à mes yeux. Pat contre Cozic donne beaucoup de vie aux scènes de skate avec des dessins techniquement accomplis et d'un grand dynamisme. L'ensemble donne un visuel un peu enfantin mais très agréable. Une très bonne série pour ados mais pas que. J'y ai trouvé beaucoup de richesses.
Au-Dedans.
Où l'on suit Nick, illustrateur pour un quotidien New-yorkais mondialement connu. Sérieusement handicapé par son incapacité à s'investir authentiquement dans ses relations affectives et/ou sociales, on va traverser avec lui une période-clé de sa vie. Le sujet n'a rien d'exceptionnel ; mais sa traduction BD l'est assurément : dialogues/monologues, utilisation percutante des symboles (... le temple !) pour exprimer les ressentis, stylisation des personnages et décors signifiants, découpage, rythme des pages... Et même un certain humour découlant précisément du problème exposé, ET dans les scènes ET dans le trait. C'est extrêmement "pensé" et émouvant (malgré une thématique qui peut laisser froid, étant pas mal résultante d'un égo un peu envahissant...). L'exercice porte très bien son titre de "Graphic Novel" : les quelques pages en couleurs sont pleines de beauté et de sens -et l'un renforce toujours très bien l'autre. Le look minimaliste des planches "simplement" dessinées (ainsi que la justesse et l'économie des mots -et donc des phylactères !) fait que l'ensemble se lit d'une traite sans qu'à aucun moment l'oeuvre n'apparaisse gratuite ou légère. Le témoignage poignant d'un individu qui recouvre sa santé mentale en éprouvant -enfin !- une connexion émotionnelle avec l'autre sans qui, bien sûr, aucune perspective n'est possible. Très beau travail.
Vanikoro
A-t-il déjà vu des blancs ? - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, parue initialement en 2018. Elle a été entièrement réalisée par Patrick Prugne : scénario, dessins, mise en couleurs directe. Ce tome comprend 84 planches de bande dessinée, et se termine avec 16 pages d'études, de croquis et peintures préparatoires. Il commence par un court avant-propos évoquant le départ des deux frégates de la Marine royale, La Boussole & L'Astrolabe, le premier août 1785, quittant le port de Brest, ainsi que leur mission. En juin 1788, deux frégates (L'Astrolabe et La Boussole) croisent dans les mers du Sud. Elles sont prises dans une terrible tempête, à proximité de l'île de Vanikoro, dans l'archipel des Îles Santa Cruz (Îles Salomon), au nord du Vanuatu. L'océan est démonté et détruit les deux navires, projetant les marins dans les flots où certains périssent, d'autres réussissant à atteindre le rivage et à échapper aux crocodiles. À l'abri du rivage un groupe de marins de la Boussole se demande ce qu'il est advenu de l'autre frégate l'Astrolabe, commandée par Jean François de Galaup, comte de la Pérouse (1741-1788). Au petit matin, les survivants de L'Astrolabe profitent de l'accalmie pour regagner l'épave de la frégate avec un radeau, afin d'y récupérer ce qu'ils peuvent, sous l'autorité du capitaine de Clonard. Ce dernier écoute le rapport qui lui est fait : 43 disparus, aucune nouvelle de la Boussole ou de son équipage. Sur terre, il demande aux matelots de défricher le terrain pour pouvoir établir un camp, et à 3 autres (Bignon, Petit Pierre et Legal) d'aller jeter un œil dans la forêt. De l'autre côté de l'île, le lieutenant, Dagelet et un autre progressent difficilement dans la jungle, Dagelet étant blessé. Ils entrevoient la mer à quelques mètres, et y observent des indiens sur deux pirogues. Ils sont en train de détrousser les cadavres. Il voit un marin (Joseph Bonneau) s'approcher vers eux. L'un des indiens le décapite d'un coup lance précis et efficace. Dans l'autre partie de l'île, Bignon et les deux autres progressent. Ils se retrouvent séparés de quelques mètres. Legal appelle Petit Pierre et il tombe devant sa tête tranchée au niveau du cou, encore en train de dégouter de sang, se balançant le long d'une ficelle. Il prend ses jambes à son cou et se met à courir. Il dérape, glisse le long d'une pente et se remet debout à proximité d'une dizaine de crânes entassés. Il rejoint le camp fissa et hurle aux autres de canarder la jungle. Il informe le lieutenant de ce qui vient de se passer. Ce dernier se dirige vers L'Astrolabe pour informer le capitaine. En chemin, il explique sèchement à Prévost (dessinateur & botaniste de l'expédition) qu'il a l'interdiction formelle de s'aventurer seul dans la jungle. L'autocollant sur la couverture indique au lecteur distrait qu'il s'agit d'une bande dessinée consacrée au mystère de la Pérouse, c'est-à-dire à la disparition des 2 navires constituant l'expédition au tour du monde menée par le comte de la Pérouse pour compléter les découverts de James Cook dans l'océan pacifique. La première page indique tout de suite que le récit se focalise sur le naufrage survenu en juin 1788. Il n'est donc pas fait mention des différentes escales réalisées par cette mission d'exploration depuis 1785 : de Ténériffe à l'Australie, en passant par l'Île de Pâques, Formose, Samoa, et bien d'autres. Patrick Prugne ne rentre pas non plus dans le détail de la composition des équipages, 220 hommes de différents corps de métier, dont un astronome, un médecin, trois naturalistes, un mathématicien, trois dessinateurs, des physiciens, un interprète, un horloger, un météorologue, des prêtres scientifiques. Il se focalise sur la vie au jour le jour des survivants du naufrage : l'installation sur la plage avec la réalisation d'un mur d'enceinte, sous le commandement du capitaine de L'Astrolabe, et la progression de 3 marins rescapés de la Boussole dans une autre partie de l'île. Il met également en scène quelques indigènes de Vanikoro, mais sans non plus s'appesantir sur leurs mœurs, leurs pratiques culturelles. Pour autant, le lecteur plonge dans une reconstitution historique soignée. Dans les 16 pages de recherches graphiques, le lecteur peut observer une case et des maisons mélanésiennes, un pistolet récupéré dans l'épave de la Boussole, ainsi qu'un compas azimutal, un sextant, des clochettes, sifflets et grelots, un encrier, ayant la même provenance. Dans les pages suivantes, il détaille un pied du Roy (instrument de mesure de longueur), une pierre à fusil, un fragment de porcelaine, un bouton d'uniforme, un peson, des balles de fusil et de pistolet, une fiole contenant du mercure, provenant du camp des français à Vanikoro, et d'autres objets encore. L'auteur s'est donc documenté sur la période, et précisément sur les restes de l'expédition retrouvés par les équipes de recherche successive : l'expédition d'Entrecasteaux (1791-1794), l'expédition Dumont d'Urville (1827), et les explorations des épaves effectuées dans les années 1960 et 1980. En particulier il met en scène l'utilisation des pierriers retrouvés dans les épaves. S'il apprécie les récits historiques, le lecteur peut regarder les dessins en confiance sur leur authenticité historique, que ce soit pour les tenues vestimentaires (à commencer par les uniformes militaires), ou pour les différents accessoires, et l'allure des navires. Le court texte de postface, intitulé Les hypothèses à ce jour, indique clairement que l'intention de l'auteur est de créer une fiction sur ce qui a pu arriver aux éventuels survivants une fois échoués sur l'île. Patrick Prugne extrapole donc le nombre de survivants, ce qui a pu être leur organisation et leur espoir de voir arriver un navire pour les secourir, leur tentative de quitter l'île et leurs relations avec les indigènes. Il utilise une structure chronologique linéaire alternant entre 2 groupes, le deuxième changeant en cours de récit. S'il a lu les précédentes bandes dessinées de cet auteur, ou s'il a choisi celle-ci pour sa couverture, le lecteur se prépare à une expérience esthétique qui sort de l'ordinaire. La couverture est saisissante. Les indiens donnent l'impression de guetter leur proie car ils sont armés. La mousse recouvrant le tronc donne une sensation de douceur. L'air est gorgé d'eau rendue visible par les gouttelettes en suspension. La bande dessinée s'ouvre avec une séquence visuellement inoubliable. le rendu de l'eau est extraordinaire, à la fois pour son mouvement d'ensemble, pour le mouvement de chaque vague prise une à une, pour la fluidité du liquide, les embruns, l'écume, la mousse. le lecteur éprouve la sensation de véritablement observer la mer en mouvement sous ses yeux, comme s'il bénéficiait d'une position privilégiée et abritée pour observer le naufrage. L'enchaînement des cases est remarquable transcrivant le tumulte de l'océan et la soudaineté des événements, tout en conservant une clarté parfaite sur ce qui se passe. Par la suite, le lecteur apprécie à plusieurs reprises la puissance de conviction des images pour rendre compte des différentes facettes de l'élément liquide. Après la tempête, le lecteur peut laisser son regard parcourir l'eau calme du lagon avec les reflets dorés du soleil. En page 29, il admire l'atoll dans une splendide vue du ciel, à nouveau avec la belle eau verte du lagon et l'eau bleu profond de la pleine mer. À partir de la page 37, il se met à pleuvoir, les feuilles ploient et les habits s'imprègnent d'eau. En page 56, le lecteur voit passer un navire en pleine mer et il peut comparer le mouvement de l'eau, avec celui plus calme à l'intérieur du lagon en page 72 quand les indiens arrivent sur des pirogues. S'il y est sensible, il constate également que la couleur de l'eau varie au gré de la luminosité, en fonction du moment de la journée et des conditions climatiques. Il ressent donc la proximité de l'océan qu'il soit visible ou non, ses changements infimes ou impressionnants, et il observe le passage des oiseaux dans le ciel. Patrick Prugne transcrit l'ambiance maritime avec conviction et sensibilité. Les naufragés se retrouvent dans la position de devoir explorer la forêt qui les entoure. C'est à nouveau l'occasion d'admirer les pages de l'artiste. À nouveau, sa mise en scène permet de croire à la progression des hommes dans une végétation luxuriante, sans piste tracée. La nature de la représentation de la flore ne relève pas exactement de la même démarche que celle de l'eau. L'artiste déplace sa représentation vers l'impressionnisme. le lecteur peut reconnaître quelques végétaux (à commencer par les palmiers), mais pas toutes les essences. Il absorbe plus l'impression que dégagent ces éléments végétaux. Dès qu'ils s'aventurent à couvert, les personnages baignent dans une luminosité verte, doivent forcer pour progresser dans les fourrés, sont entourés de de troncs moussus et de lianes pendantes. À nouveau, Prugne fait preuve d'une adresse élégante en jouant sur les nuances de vert pour introduire des nuances dans les impressions. le lecteur est presqu'ébloui par le vert éclatant de la lisière de la jungle sous un fort soleil, et il éprouve la moiteur que dégagent les végétaux sous l'ombre des feuilles des arbres. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'un choix esthétique délibéré de l'auteur, puisque par ailleurs il représente avec précision la faune quand l'histoire le nécessite. C'est ainsi que le lecteur peut regarder dans le détail les représentants d'une de la dizaine d'espèces de passereaux : le monarque de Vanikoro. Cette espèce est essentielle dans le déroulement de l'intrigue : elle donc représentée avec fidélité. Le lecteur se retrouve projeté sur l'île de Vanikoro, ressentant aussi bien l'omniprésence de l'élément liquide que celle du monde végétal, avec quelques aperçus da sa faune essentiellement aviaire. Il côtoie les rescapés et observe des individus normaux se comporter avec des gestes ordinaires dans une situation inhabituelle. Patrick Prugne a opté pour un jeu d'acteur naturaliste, en cohérence avec cette reconstitution des événements et l'ambition d'imaginer ce qu'a pu être la vie des rescapés. Toujours en cohérence avec cette démarche, il montre les indigènes comme des individus aux actions qu'il n'est pas possible d'anticiper, une peuplade étrangère avec ses propres coutumes et sa propre culture. Il n'adopte pas le point de vue d'un anthropologue, mais il reste dans le domaine du probable quant à leurs comportements. du coup, au fil des séquences, le lecteur finit par s'interroger sur la nature du récit qu'il est en train de lire. Il ne s'agit pas d'une histoire pour évoquer les qualités nécessaires à la survie. Il ne s'agit pas d'une étude sociologique ou psychologique. Il ne s'agit pas non plus d'observer le choc de deux cultures. le récit montre comment des circonstances extraordinaires façonnent la vie d'individus normaux, les conduisent à certains comportements, et remettent en cause des valeurs dont l'évidence a volé en éclat (par exemple protéger les pièces de monnaie dans un coffre, brûler le bateau qu'on vient de construire). Attiré par une couverture aux couleurs magnifiques et à la composition sophistiquée et efficace, le lecteur s'immerge avec délices dans l'environnement d'une île des mers du sud, prenant plaisir à contempler la mer, et à progresser dans l'élément végétal. Au travers de ces pages magnifiques, il regarde une petite communauté d'européens essayer de s'installer pour assurer leur nourriture et leur abri, et se heurter au danger que représentent les autochtones. Dans tous les cas, il ne peut qu'être subjugué par la force graphique de la narration visuelle somptueuse. En fonction de ses attentes, il peut éprouver une pointe de regret concernant les thèmes du récit qui restent au niveau du ressenti sans s'engager sur des directions psychologiques, anthropologiques ou culturelles.
Midi-Minuit
Les imprévus ne font pas seulement partie du voyage, ils sont le voyage. - Il s'agit d'une histoire compète en 1 tome, indépendante de toute autre, initialement parue en 2018. le scénario a été écrit par Doug Headline (Tristan Jean Manchette, cofondateur du magazine Starfix), et les dessins ont été réalisés par Massimo Semerano. le tome commence par une introduction d'une page écrite par Hélène Cattet et Bruno Forzani (couple de réalisateurs français), en mars 2018. Ce tome se termine avec la filmographie de Marco Corvo (13 films entre 1959 e 1975), quelques points de repère sur le cinéma populaire de genre en Italie, de l'après-guerre aux années 1980, un article consacré au Giallo (intitulé Anatomie d'un genre), une liste de 32 Giallo indispensables sortis en 1952 et 1982, et enfin la liste des films dont une image ou plusieurs apparaissent dans la bande dessinée (au nombre de 32). C'était une autre époque, celle où les cinémas de quartier ne désemplissaient pas et projetaient des films de genre. Mais ces années sont révolues, et la pellicule a laissé la place à la vidéo, puis bientôt au numérique. En 1998, François Renard (surnommé Godzy) et Christophe Lemaire sortent d'une projection à la cinémathèque de Paris. Ils rejoignent un groupe de cinéphiles aimant les films de mauvais genre, dans un restaurant asiatique. Ils font part à leurs amis de leur départ prochain pour l'Italie, afin d'aller interviewer le mythique réalisateur de Giallo, Marco Corvo qui vit en reclus depuis 25 ans. Ils ont décroché cet entretien exclusif grâce à Dino d'Angelo, leur ami italien. Ils emportent chacun une caméra pour être sûr de ne rien rater. La veille du départ, François Renard fait un cauchemar en rêvant au film Lumière noire, de Marco Corvo, jamais achevé. le voyage en avion se déroule sans anicroche et ils sont accueillis par Dino à l'aéroport, mais épié à leur insu par un individu en gabardine. Dino les emmène chez lui à Bologne où il les héberge. le soir, ils évoquent rapidement la carrière de Marco Corvo, et son arrêt brutal en 1975, suite à la disparition de Luisa Diamanti son actrice fétiche. Le lendemain matin, c'est le chauffeur privé de Marco Corvo qui vient les chercher en limousine pour leur premier entretien. Il les conduit dans une villa isolée, éloignée de Bologne. Sur place ils sont accueillis par Alessandra Vasco, la gouvernante du réalisateur. Elle leur interdit de filmer la façade de la villa pour éviter qu'elle ne puisse être localisée. Avant le premier entretien, elle leur expose les 3 règles à respecter. Un : la santé de monsieur Corvo est fragile. S'il vous demande faire une pause, vous arrêtez l'interview. Si vous voyez qu'il se fatigue, c'est vous qui devez lui proposer d'arrêter. Deux : vous ne devez jamais lui parler de Luisa Diamanti. Jamais. Trois : quand monsieur Corvo dit que l'entretien est fini, il est fini. S'il est satisfait, vous reviendrez demain. François Renard et Christophe Lemaire se retrouvent enfin face à Marco Corvo, dans son fauteuil roulant, derrière son bureau. Il leur demande pourquoi ils s'intéressent à lui, afin de tester leur motivation. En découvrant le titre et la couverture, le lecteur peut s'interroger sur le genre de public visé. En effet Midi-Minuit fait référence à un cinéma de quartier le Midi-Minuit sis 14 Boulevard Poissonnière à Paris en face du Grand Rex. La première séquence revient sur l'essor des cinémas de quartier et la projection de films en marge, hors norme, qualifiés de cinéma-bis, ou classé dans le mauvais genre. Cette introduction permet à un lecteur néophyte de disposer du contexte culturel pour apprécier l'histoire qui suit. Doug Headline rend hommage à un genre très particulier qui est celui du Giallo, un genre de film d'exploitation mêlant policier, horreur et érotisme, ayant connu son heure de gloire dans les années 1960 à 1980. D'ailleurs le lecteur découvre une enquête qui reprend certaines conventions de ce genre. Il y a une enquête policière en arrière-plan (la mystérieuse disparition de Luisa Diamanti, l'égérie de Marco Corvo), les crimes sordides des 3 critiques de films (policier + horreur), et une touche très légère d'érotisme sans nudité (plutôt de la sensualité à la limite de la parodie). Néanmoins la dynamique principale de l'histoire repose sur les entretiens avec le réalisateur Marco Corvo qui évoque sa carrière, et donc l'évolution du Giallo au travers de ses propres films. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut être plus intéressé par le mystère de la disparition de Luisa Diamanti) ou par la carrière de Marco Corvo. Dans les 2 cas, il se rend compte qu'il prend plaisir aux entretiens successifs entre les 2 journaliste et le réalisateur. Même s'il ne s'intéresse pas au Giallo, il se prend au jeu de découvrir la vie de ce réalisateur fictif. Les auteurs prennent bien soin de rester accessibles pour les néophytes, en apportant les éléments de contexte nécessaires, sans se laisser emporter par leur sujet. Par exemple, il est question de Cinecittà, le complexe de studios cinématographiques italien fondé en 1937 et situé à Rome. Pour autant, ils ne se lancent pas dans l'historique des studios. Ils évoquent précisément la fin des années 1950, et les collaborations informelles entre les grands réalisateurs italiens de l'époque, et les réalisateurs de film de genre à petit budget. Ainsi le lecteur novice peut se faire une idée des interactions entre ces différents créateurs, et comprendre que tous pouvaient avoir des ambitions artistiques, concrétisées en fonction des moyens budgétaires alloués à leur film. Doug Headline sait utiliser les anecdotes pertinentes à bon escient, comme celle sur l'utilisation des chutes de pellicule. Marco Corvo explique : il fallait stopper les acteurs en plein milieu des prises, leur interdire de bouger, recharger le magasin, reprendre le texte à la syllabe où ils s'étaient interrompus… Voilà pourquoi j'ai réduit le dialogue au maximum dans ce film. La reconstitution historique de cette période et de ce milieu est ainsi rendue accessible et concrète au néophyte. Dans le même temps, le scénariste nourrit son récit d'éléments provenant de son expertise en la matière. Il peut s'agir d'une référence à une actrice emblématique des Giallo comme Marisa Belli (1933-, Maria Luisa Scavoni de son vrai nom), ou des affiches ou des images de films, utilisées pour les citer ou réappropriées dans l'évocation ou la filmographie de Marco Corvo : 32 références qui ne parleront qu'aux experts du genre, comme Maciste contro il vampiro (1961), Quella sporca soria nel West (1968), Sette orchidee macchiate di Rosso (1972). Néanmoins ces références pointues apportent également des éléments d'informations pour le lecteur novice en matière de Giallo. Doug Headline réussit donc son pari de concilier un récit tout public, avec une évocation docte du genre parlant aux érudits en la matière. du coup, le lecteur prend vite conscience qu'il est plus captivé par cette évocation du Giallo que par la trame policière. Cette dernière est bien construite, mais la manière de la raconter emprunte aux conventions du Giallo et peut décevoir les amateurs de récits policiers réalistes. En regardant la couverture, le lecteur s'interroge sur le genre de dessins qu'il va découvrir à l'intérieur car il s'agit d'une savante composition à base d'un buste détouré au crayon avec des surimpressions d'affiches de film floutées, pour un résultat impressionniste teinté de surréalisme. Dès la première séquence, il découvre des dessins plus conventionnels, de nature descriptive, avec un bon degré de réalisme, et un degré de simplification les rendant faciles à lire. Les traits de contour de Massimo Semerano sont un peu lâches, ce qui donne une impression plus spontanée aux personnages. Les visages sont variés et les morphologies différenciées. le dessinateur appuie une ou deux caractéristiques graphiques comme le nez pointu de Christophe Lemaire, la carrure impressionnante de François Renard, ou la plastique irréprochable d'Alessandra Vasco. Ce sont les seules particularités avec un soupçon d'exagération, les autres protagonistes étant normaux et différenciés les uns des autres. Les traits de visage et les contours de silhouette ne sont pas affinés pour avoir des contours bien lissés, mais les personnages sont expressifs, avec des postures naturelles. Massimo Semerano représente les décors avec un niveau de détails satisfaisant et une bonne régularité (dans plus de 90% des cases. Cela participe à la bonne qualité de l'immersion du lecteur qui peut voir les différences d'aménagement intérieur entre l'appartement de Dino d'Angelo, la pièce servant de bureau au commissaire Fornaroli, la villa plus cossue de Marco Corvo, etc. Cela concourt également à la tangibilité de la reconstitution géographique (les rues de Bologne), et historique, à la fois pour les plateaux de tournages, les costumes et les décors des films. Les auteurs ont pris le parti d'intégrer des images extraites de Giallo, soit de manière brute, comme une illustration d'un des films qu'est en train d'évoquer Marco Corvo ou un autre personnage, soit avec un traitement infographique sur la texture ou les couleurs pour plus évoquer une manière de concevoir la mise en scène ou d'exprimer une émotion ou un concept. Ce choix graphique fonctionne très bien dans le contexte de l'histoire, donnant à voir au lecteur ce dont parlent les personnages. Massimo Semerano reprend les conventions du Giallo pour les scènes d'action, en dramatisant un tantinet leur mise en scène, qu'il s'agisse des meurtres de critiques ou d'un accident de voiture. le lecteur peut y voir la volonté de participer à la mise en abîme d'un récit sur le genre Giallo prenant les formes d'un Giallo. Au fil des entretiens avec Marco Corvo, les auteurs évoquent les ambitions d'auteur des réalisateurs de Giallo. le lecteur peut donc aussi recevoir cette lecture comme une évocation d'un genre, et au-delà la démarche de créateurs originaux utilisant un genre cinématographique pour évoquer des thèmes universels. Doug Headline se montre des plus convaincants en mettant en scène comment les conventions de genre, les exagérations propres à un genre peuvent être utilisées à bon escient pour faire ressortir des considérations sur la condition humaine, avec plus de force qu'une observation naturaliste. Il évoque aussi une industrie soumise à une logique économique de production, à la fois budgétaire (l'utilisation des chutes de pellicule), à la fois de production (600 westerns, spaghetti ou non, produits en Italie en 10 ans). Il intègre également quelques remarques pince-sans-rire comme celle sur l'impact très relatif des critiques, et leur pertinence elle aussi très relative. Venu pour une simple évocation du genre Giallo, le lecteur ressort de Midi-Minuit avec le plaisir d'avoir lu une vraie histoire, même si la dimension policière reste assez convenue, bénéficiant d'une narration visuelle vivante et nourrie. En fonction de son degré de familiarité avec le Giallo, il aura eu le plaisir de découvrir les conventions propres à ce genre, ainsi que la manière dont des auteurs les ont utilisés, ou de découvrir un discours s'adressant aussi à des connaisseurs pour une réflexion sur le genre, nourrie par des références pointues et pertinentes. En prenant un peu de recul, il ressort avec un constat sur la manière dont des auteurs peuvent s'accommoder des contraintes industrielles de production de leur œuvre, et sur les plages de liberté qu'offrent les œuvres de (mauvais) genre, ainsi que sur leur capacité à exprimer des émotions et des constats avec plus de force.