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Couverture de la série Le Grand Migrateur
Le Grand Migrateur

Le Grand Migrateur est une histoire jeunesse, scénarisée par Augustin Lebon et dessinée par Louise Joor, tous deux auteur et autrice complets (Augustin Lebon est le dessinateur de la série Le Révérend, Louise Joor est à l’origine des séries Kanopé et Neska du Clan du Lierre). C’est leur seconde collaboration après la série Résilience (pour laquelle ils avaient co-signé le scénario et le storyboard) et c’est un récit qui a pris le temps de germer dans leur tête pendant une dizaine d’années. L’histoire se déroule sur la planète O’Zhinn, un monde d’héroïc fantasy très original dans lequel se côtoient aussi bien les rois et les princesses, les dinosaures domestiques et les géants végétaux. Ces géants végétaux s’appellent les Grands Migrateurs et, autrefois, sur O’Zhinn, ces derniers sortaient de leur sommeil, tous les 200 ans pour marcher vers les mystérieuses steppes du Nord. Malheureusement, au plus les années passèrent, au plus les Grands Migrateurs furent chassés puis tous exterminés par les humains… tous sauf un, qui se réveille au début du récit. Pour entamer son voyage migrateur, ce dernier va se faire aider par la vielle Dame Odette, une princesse déchue, et son apprenti Childebert, un jeune garçon albinos froussard et mal dans sa peau. Dame Odette est en effet persuadée que si le géant parvient au terme de sa migration, cela fera reculer la mystérieuse glaire noire qui, depuis quelque temps, semble s’abattre sur toute la planète. Louise Joor et Augustin Lebon ont réussi, avec cette aventure, à créer un monde absolument unique et jamais vu, ainsi qu’une mythologie à la fois solide et complétement originale. L’une de leurs meilleures trouvailles étant, d’ailleurs de faire de Dame Odette, une vieille dame déterminée mais acariâtre, le personnage principal attachant d’une aventure jeunesse. On retrouve les thématiques environnementales chères aux deux auteurs et, le dessin de Louise Joor, dans lequel jusqu’ici, se ressentait, entre autre, les influences à Miyazaki, n’a jamais été aussi beau et affirmé.

09/05/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Global police - La Question policière dans le monde et l'histoire
Global police - La Question policière dans le monde et l'histoire

Un documentaire sur la police qui parle de plusieurs aspects de cette dernière et qui pose question sur ce qu'on veut vraiment comme type de police. J'ai trouvé que c'était une lecture intéressante et pas du tout aride même si les auteurs balancent un tas d'informations. Tout est bien expliqué et le scénario est bien divisé en plusieurs thèmes. J'ai notamment apprécié toute la partie historique sur la police et aussi les différentes situations à travers le monde et notamment dans des pays non-occidentaux. Il y a des réflexions intéressantes tout au long de l'album et le dessin va très bien pour ce type d'ouvrage. On peut regretter que des points ne sont que survolés, mais c'est une BD et pas un essai, et disons que c'est un bon point de départ si on veut en apprendre sur la police et ses dérives.

08/05/2024 (modifier)
Couverture de la série Bob Denard - Le dernier mercenaire
Bob Denard - Le dernier mercenaire

J'ai beaucoup apprécié la lecture de cette série. Il faut dire que les "exploits" de Bob Denard à travers la politique africaine de la France ont accompagné une grande partie de ma jeunesse. J'ai connu le terme "affreux" très vite. Je me souviens parfaitement des images abominables du Biaffra et comme j'ai vécu au Nigéria 15 ans plus tard j'ai vu les stigmates de cet horrible conflit. Le scénario d'Olivier Jouvray se lit comme la synthèse d'une page d'histoire contemporaine. Cela se lit très facilement si on connait un peu les événements relatés ainsi que la géographie et la chronologie évoquées. C'est ma réserve sur cet ouvrage qui peut ressembler à un bon essai facilement accessible pour les initiés mais plus difficile pour les jeunes générations. En effet en coulisse des faits décrits, il y a une politique plus générale conduite par des présidents successifs avec une continuité jamais désavouée. La politique africaine de la France est toujours restée la chasse gardée du Président de la République souvent une affaire familiale. L'ouvrage ne peut remonter à la source du côté français et reste au niveau du SDECE. La construction de la narration à deux voix, Denard et la Mort, permet à Jouvray une double analyse. Il se met dans la peau du mercenaire (assez finement) et il donne une/son appréciation extérieure à ces agissements. Bien que tous ces épisodes soient condamnables et meurtriers, Jouvray ne tombe jamais dans le manichéisme ou la leçon de morale. En effet l'auteur arrive très bien à faire sentir à ses jeunes lecteurs-rices la complexité d'un monde à l'équilibre fragile issu de Yalta. Une politique guidée par l'idée dominante de puissance, idée qui réapparait aujourd'hui. Pour finir avec la narration écrite, Jouvray trouve même l'ingéniosité de saupoudrer son récit d'épisodes humoristiques et drôles. C'est bien sûr un humour noir tellement le contexte ne se prête pas à sourire. Le très beau graphisme de Lilas Cognet contourne avec brio une difficulté majeure du récit. Comment rendre acceptable l'évocation d'une multitude de crimes et massacres où la mort et la souffrance sont omniprésente. L'auteure utilise de façon très judicieuse un ensemble de métaphore qui rend la narration supportable voire plaisante pour une telle thématique. La très belle couverture nous immerge immédiatement dans l'esprit graphique de l'ouvrage. Un crayonné qui exprime sa puissance dans des pleines pages où l'art naïf emprunte à des peintures apocalyptiques comme le Triomphe de la mort de Brueghel l'Ancien. Cognet change de style avec bonheur pour nous proposer une narration visuelle originale et captivante. Une très belle lecture pour (re)découvrir les coulisses sombres de la politique internationale de la deuxième moitié du XXème siècle.

08/05/2024 (modifier)
Par Alix
Note: 4/5
Couverture de la série La vie rêvée d'un papillon
La vie rêvée d'un papillon

J’avais déjà découvert la vie mouvementée d’Henri Charrière dans Sanseverino est Papillon, également chez La Boîte à Bulles. Je me suis intéressé à ce nouvel album, réalisé par Sylvère Denné et Sophie Ladame, dont j’avais adoré la collaboration précédente : Bleu amer. La narration alterne entre deux époques et deux styles graphiques. Le « présent », cad les années 50, alors que le protagoniste s’occupe d’une boite de nuit à Caracas et raconte ses aventures de jeunesse à ses collègues et amis. Le dessin en noir et blanc est élégant. Et le « passé », cad les années 30, alors qu’il s’évadait du bagne de Guyane pour vivre de liberté et d’aventure. Ces passages reprennent le style bien particulier de Bleu amer, à savoir un dessin crayonné et coloré à la gouache (je crois) en teintes blanches, bleues et vertes, sur un papier de type enveloppe marron. J’adore le rendu, je trouve que cette technique est parfaite pour représenter la mer et les îles… elle fonctionne par contre beaucoup moins sur les scènes d’action, heureusement assez rares. J’ai en tout cas passé un excellent moment de lecture en compagnie d’Henri Charrière, dont la vie passionnante fut également racontée au cinéma dans le film « Papillon », avec Steve McQueen et Dustin Hoffman… film que je vais essayer de dénicher, du coup.

08/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série NOU3 (WE3)
NOU3 (WE3)

Grant Morrison & Frank Quitely s'éclatent. - Grant Morrison et Frank Quitely ont souvent collaboré ensemble pour des résultats plutôt enthousiasmant (New X-Men) ou plutôt moins enthousiasmant (All Star Superman). Grant Morrison a beaucoup écrit pour Vertigo, la branche mature de DC Comics, pour des résultats toujours originaux (Mystery Play, The Filth , The Invisibles, Seaguy). We3 est à la croisée de ces collaborations et à l'origine il s'agit d'une minisérie en 3 épisodes parue en 2004. Morrison et Quitely nous invite à suivre les luttes pour la survie de 3 animaux (un chien, un chat et un lapin) qui ont servi de cobayes pour l'armée américaine. Ils ont été dotés d'exosquelettes sous forme d'armure fortement armée et d'une capacité de paroles limitée. L'objectif pour l'armée est de créer des soldats plus puissants, sans mettre en péril d'êtres humains. Lors d'une inspection, un général met un terme au projet pour ne pas compromettre la carrière du sénateur Washington. La responsable du projet organise la fuite de ses 3 protégés qui vont devoir jouer à une dangereuse partie de cache-cache avec l'armée. Le scénario de Grant Morrison n'est pas un prétexte pour publier un pamphlet sur le droit des animaux ou une campagne de promotion de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals ). Cette histoire est avant tout une bande dessinée d'action, et de l'action il y en a. Le choix des personnages principaux oblige le lecteur à regarder avec un oeil neuf les différents scènes de guérilla : les blessures infligées aux soldats apparaissent sous un autre jour quand elles sont infligées par les animaux. De même la traque de l'ennemi par les militaires devient ridicule quand on pense qu'ils sont en train de pourchasser un chien, un chat et un lapin domestique. En fait, cette histoire est surtout l'occasion pour Frank Quitely de changer un peu de style et de peaufiner ses séquences d'actions par le biais de découpages en cases innovants et très efficaces. Enfin, Quitely abandonne l'idée d'être Moebius à la place de Jean Giraud et il consacre toute son intelligence et son savoir faire à rendre les scènes d'action les plus percutantes possibles. Et il est très fort. Grâce à quelques idées astucieuses, voire géniales, il rend parfaitement la violence des affrontements, l'horreur des blessures infligées et la cruauté des combattants. Il sait dessiner les animaux sans en faire des créatures angéliques martyrisées par les humains. Il garde une distance suffisante pour éviter de tirer les images vers un réquisitoire à la Brigitte Bardot. Morrison a l'intelligence de ne pas trop mettre d'idées dans son scénario (il n'en rajoute pas sur le mythe de Frankenstein, ce qui aurait été facile) et de laisser les images spectaculaires parler d'elles mêmes. Ce tome est une course poursuite haletante avec un point de vue très original qui n'est ni mièvre, ni bête.

07/05/2024 (modifier)
Couverture de la série Nippon Folklore - Mythes et légendes du Soleil-levant
Nippon Folklore - Mythes et légendes du Soleil-levant

Petite prise de risque en commandant cet(s) album(s), j’aime bien le Japon et son folklore mais sans en être un féru absolu. Et bien je dois dire que je me suis régalé, ça tombe d’ailleurs plutôt bien parce que j’en ai deux autres de la même autrice ^^. Nippon Folklore est donc ma première découverte dans cet univers, l’autrice est italienne mais franchement on s’y croirait. Sa science des couleurs et de son trait sont justes magiques et parfaits pour illustrer ce Japon féodal rempli de mythes. Certaines pages sont magnifiques et non rien à envier aux estampes. La balade graphique m’a vraiment plu et je me suis arrêté sur de nombreuses pages. Un style dépaysant et fort agréable. Pour les récits, je suis tout aussi enthousiaste. Je n’en connaissais aucun et l’auteure, en modifiant à chaque fois un peu son trait, arrive à leur donner une identité propre. Il n’y en a qu’un seul qui m’a laissé un peu dubitatif (Le chapeau de paille) sinon les autres sont du tout bon. Le côté court et abrupte des fins, contrairement aux autres aviseurs, ne m’a pas gêné. Plutôt le contraire même, ça m’a rappelé de bons souvenirs d’enfance où je dévorais de nombreux livres sur les mythes et légendes divers (Moyen-âge, Sibérie, Afrique …), j’aimais leurs formats court et le style direct, ça ne se perdait pas en fioritures et leurs fins, souvent flous, devaient laisser le lecteur en tirer sa propre moralité. Bref j’adorais ça et on retrouve la même formule dans ce recueil, d’ailleurs je laisse toujours à chaque fois un petit temps d’arrêt avant d’enchaîner avec le prochain conte. J’avoue qu’ici il n’y a rien de bien sorcier dans les morales mais j’ai adoré la façon dont ça m’était conté. Un album qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, mais si vous êtes amateurs d’art Nippon ou aimer les vieux mythes, je ne peux que vous encourager à tomber sur ce dernier. Le seul petit point négatif, c’est que j’aurai bien aimé avoir un petit dossier en fin de tome (source, inspiration …), mais honnêtement rien de grave, un album que me parle bien.

07/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Fantastic Four - 1234
Fantastic Four - 1234

Raison d'être - Ce tome comprend les 4 épisodes de la minisérie (2000/2001) du même nom, écrite par Grant Morrison et illustrée par Jae Lee. Ben Grimm vient d'enrouler un lampadaire autour de 3 supercriminels ayant détruit une partie d'un quartier de New York. Les criminels ne parlent que de le traîner devant les tribunaux pour maltraitance, la police prend les choses en main en lui demandant de faire moins de dégâts la prochaine fois, les pompiers lui demandent de leur laisser la place pour que de vrais professionnels puissent faire leur travail. Ben Grimm a le moral dans les chaussettes, il rentre au Baxter Building où Johnny Storm est très irritable et se montre vachard vis-à-vis de lui. Reed Richards est enfermé dans son laboratoire pour une expérience ultra-urgente dont rien ni personne ne peut l'extraire. Sue Richards se sent une fois encore abandonnée par son mari, et responsable de Ben et Johnny. Elle part chercher consolation auprès d'Alicia Masters. Alors qu'il reste seul au Baxter Building, Ben est pris à parti par Victor von Doom qui lui parle par l'intermédiaire des restes d'une de ses armures. Il parvient à téléporter Ben en Latvérie et lui révèle un secret liant Reed à Doom. Lecteurs dépressifs, fuyez de suite ! Grant Morrison propose un point de départ iconoclaste : il n'y a plus vraiment de raison d'existence des Fantastic Four. Ben Grimm se fait jeter par ceux qu'il vient de sauver, Johnny Storm l'envoie bouler, et Victor von Doom révèle un secret tellement énorme que Ben Grimm n'a plus de raison de continuer. Sue Storm (dont les enfants sont absents du récit) perd sa fonction d'épouse, retombe sous le charme vénéneux de Namor : elle foule au pied tous ses principes et toutes ses valeurs. Enfin Reed semble se couper une fois encore du monde des gens normaux, isolé par son propre génie, victime de son intelligence exceptionnelle. Lecteurs dépressifs, fuyez de suite ! Jae Lee propose une vision cauchemardesque de ces crises existentielles. Il utilise un style assez froid, avec des grosses masses d'encrage qui semblent vouloir engloutir les personnages. L'ambiance est clinique et cafardeuse. Les rares humains normaux sont désagréables et inamicaux. Les décors sont inhospitaliers. Sue Richards se sent tellement mal dans sa peau qu'elle reste invisible lors de son repas en tête à tête avec Alicia Masters (qui est pourtant aveugle). le malaise est encore accentué par les couleurs maîtrisées et déprimantes de José Villarrubia. Heureusement Morrison et Lee ne font pas que se complaire dans cette vision désespérante et saisissante de ces superhéros déchus, privés de leur raison d'être, trahissant leurs idéaux. Il y a également ce mystère que le lecteur cherche à percer. S'agit-il vraiment de Victor von Doom ? Quel rôle joue vraiment Namor ? Quel est le sens des propos d'Alicia Masters concernant les objets technologiques futuristes créés par Reed Richards ? Morrison prend bien soin de donner toutes les réponses et de boucler proprement son récit avec une connaissance épatante de l'univers partagé Marvel des années 1970. Jae Lee se révèle un créateur d'images frappantes. Sa propension à délaisser les décors est parfaitement compensée par le travail artistique de Villarrubia qui développe un vocabulaire graphique à base de couleurs. Jae Lee évoque avec une nostalgie savante le quartier de Yancy Street, il imagine des visuels expressifs pour Reed Richards en train de penser, de réfléchir (action pourtant peu visuelle à la base). Et son Namor dégage une aura royale, teintée de suffisance et de supériorité légitime. Jae Lee pose un vrai regard d'artiste sur les personnages pour une mise en images en osmose avec le scénario. Il rend palpable la tension sentimentale et sexuelle entre Sue Richards et Namor comme personne d'autre avant lui, sans se reposer sur des artifices vulgaires. Grant Morrison, Jae Lee et José Villarrubia plongent Ben, Sue, Johnny et Reed dans une situation déprimante liée à leur personnalité, face à un adversaire difficile à identifier pour une crise existentielle intemporelle. Certaines images et situations s'impriment dans la mémoire par leur étrangeté et leur douce cruauté mentale. Il s'agit d'une expérience de lecture différente pleine de personnalité, au message étrange.

07/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Happy! (Morrison/Robertson)
Happy! (Morrison/Robertson)

Le dur à cuire, avec un doudou - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, initialement parue sous la forme de 4 épisodes en 2012/2013, avec un scénario de Grant Morrison, et des dessins de Darick Robertson. 2 ou 3 jours avant Noël à New York, Nick Sax (ancien flic) remplit un contrat : un assassinat de sang froid (la victime était déguisée en cafard, en train de téter un joint, en se faisant faire une petite gâterie par une professionnelle, un marteau de charpentier à la main). Dans le même temps, les frères Fratelli (Gerry et Mikey) se rendent dans un appartement où ils pensent que Sax est piégé. La confrontation a bien lieu et Sax se retrouve à l'hôpital sous le regard moqueur de Maireadh McCarthy (inspectrice de police ripou, ex-collègue de Sax) qui lui conseille de lui confier le mot de passe permettant d'accéder au magot des frères Fratelli, avant que la famille ne profite de sa situation de faiblesse dans un lit d'hôpital où il est particulièrement vulnérable. Nick Sax éprouve des difficultés à retrouver ses esprits car il semble être le seul à percevoir un petit cheval bleu, avec des ailes et une corne de licorne qui s'adresse directement à lui et qui prétend s'appeler Happy. D'un autre coté, Mister Smoothie (expert en tortures) est déjà dans le couloir menant à la chambre de Sax, en train de revêtir ses gants en latex pour se mettre à l'ouvrage, avec ses assistants. Régulièrement, Grant Morrison s'offre des respirations entre des projets plus ambitieux, à l'aide d'une histoire courte. le début de cette histoire fait immédiatement penser à l'ambiance des récits de Garth Ennis, et plus particulièrement au personnage de Billy Butcher de la série The Boys, initialement dessinées par Darick Robertson. Au vu du niveau élevé de violence sadique, le lecteur pourra également penser à Sin City de Frank Miller, en particulier en ce qui concerne la résistance à la douleur de Nick Sax qui fait penser à celle de Marv. Les jurons utilisés par Sax font également penser au langage fleuri et ordurier des personnages d'Ennis, mais rapidement il apparaît que Morrison n'a pas le même goût qu'Ennis pour ces expressions, et qu'il se limite essentiellement à un mot qui commence par cu (en VO), et qui finit par nt (en français le traducteur a opté pour un terme légèrement moins ordurier). Donc c'est parti pour un gros défouloir, très violent, avec des criminels sadiques, et un pédophile angoissant. Darick Robertson est le dessinateur de la situation, avec son style réaliste, sa capacité à croquer des trognes pas commodes, et son approche premier degré dans les blessures et les comportements à risque. Au fil des pages, les dessins de Nick Sax permettent au lecteur de se faire une idée plus précise de son caractère, par le biais de ses actions, mais aussi des expressions de son visage, de sa façon de se tenir, de son regard haineux, etc. Son dégoût de lui-même transparaît petit à petit, venant apporter une crédibilité indéniable au récit. Nick Sax existe vraiment grâce au talent de Robertson. Il sait rendre tout le sordide d'une situation, que ce soit Sax ramassant un joint par terre pour le fumer après avoir liquidé son propriétaire initial, ou une criminel se faisant une injection dans la cuisse, sur la cuvette des toilettes. Robertson semble s'être particulièrement impliqué dans ces 4 épisodes, puisqu'il a également soigné les décors du début jusqu'à la fin (ce qui n'est pas toujours dans son habitude). Il reste quand même une page ou deux sans arrière-plan, mais c'est minime. Grant Morrison propose donc un polar bien noir et bien violent, assez bref (4 épisodes), et assez dense. Il a choisi une structure presque chronologique (une brève évocation du passé de Nick Sax dans l'épisode 3), sans bifurcation, avec un unique personnage principal, et 2 personnages secondaires (une intrigue simpliste selon les standards de ce scénariste). En refermant le tome, le lecteur a eu droit à une histoire complète, avec une fin claire, nette et compréhensible, classique même. le récit est assez dense, Morrison n'ayant pas d'appétence particulière pour la décompression narrative. C'est ainsi qu'il peut consacrer la moitié d'un épisode à une partie de poker mémorable, et une autre à un voyage dans le train pour une discussion compliquée en Sax et Happy. Effectivement, cette histoire est celle de Nick Sax et de son évolution. Morrison ne souhaite pas se conformer au schéma des psychologique du dur à cuire revenu de tout et insensible à toute épreuve aussi bien physique que psychologique. Il y a donc la présence décalée de cet ami imaginaire ayant l'apparence d'un doudou de jeune enfant. En fonction de la sensibilité du lecteur, il pourra y voir différentes interprétations, et même différents niveaux de lectures. Par opposition à Ennis ou Miller, Morrison ne limite pas son histoire à un récit dérivatif où le gagnant est celui qui se montre l'alpha-mâle le plus impitoyable, le plus sadique, le plus cruel (mais avec un sens moral quand même). À partir de cliché d'antihéros à destination d'un public masculin en mal de virilité, et refusant toute trace de faiblesse, Morrison décortique ce genre de personnage, pour en donner sa vision. le lecteur pourra s'agacer de la présence de l'élément surnaturel que constitue Happy, pourra trouver que son apparence est outrée et trop sucrée, que ses mimiques n'ont pas leur place dans un comics, que sa simple existence met à bas toute l'ambiance et détruit tout l'intérêt de l'histoire. Ou il peut accepter ces visions absurdes et enfantines, et les prendre comme une métaphore. À cette condition, il devient possible de jouir du divertissement procuré par ces scènes de violence sadiques et cathartiques, et de prendre du recul sur ce type de divertissement en regardant ce personnage avec un autre point de vue, celui que développe Morrison au fur et à mesure du récit. Grant Morrison et Darick Robertson ont créé un polar bien noir et bien glauque qui fonctionne à la fois comme un récit de genre au premier degré, mais aussi comme une réflexion sur l'attrait de ce genre et sur les causes du désespoir du personnage principal.

07/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Kid Eternity
Kid Eternity

Une âme en errance - Ce tome content une histoire complète, indépendante de toute autre qui ne nécessite aucune connaissance préalable du personnage. Il regroupe les 3 épisodes double initialement parus en 1991, écrits par Grant Morrison, et peints par Duncan Fegredo. Sur une scène noire, avec un éclairage violet, Jerry Sullivan, un humoriste, fait son entrée et pose sa canette à terre. Il retrousse les manches de sa veste et s'approche du micro. Il déclare qu'il pense à la mort. Dans les urgences d'un hôpital, des brancardiers poussent une civière sur laquelle repose un individu qui vient d'avoir un grave accident de la route : Jerry Sullivan. Il a été repêché dans la Est River, et il présente des fractures au crâne, un pouls faible et irrégulier, des hémorragies internes. Quelque part dans un appartement de New York à une soirée, Jerry a décidé de faire une partie de Scrabble avec Denise. Il pose un E au-dessus d'un T. Ailleurs, Bob Goodfellow conduit en chantant, et en buvant du whisky. À l'hôpital, l'agent d'accueil est en train de faire un mot croisé derrière son comptoir. Il cherche un mot qui se termine par Y et dont la définition est un bonsaï dérangé qui veut vivre pour toujours. Jerry a posé deux lettres de plus : E et un R, sous le T. Dans son appartement, une femme arrose son bonsaï. À la soirée, les yuppies parlent culture contemporaine et gains financiers. Jerry a remarqué une jeune femme qui lui a tapé dans l'oeil : Val Hoffman. Elle lui lance un regard coquin. À Las Vegas, Bob Goodfellow joue avec une pièce qu'il lance en l'air d'une pichenette et qu'il rattrape : il se sent chanceux. Il rentre dans un casino. Dans son appartement, la dame au bonsaï entend toquer, elle va ouvrir pensant que c'est son ami Richard : pas de chance. L'agent d'accueil a trouvé le mot correspondant à la définition. Dans la soirée, Jerry a également complété ce mot : Éternité. Tout d'un coup, juste sous le tableau de Pablo Picasso, sur la table où était posé le plateau de Scrabble se trouve Kid Eternity. Avec lui sont apparus un templier et un gangster des années 1930. Il se tourne vers eux en les prévenant que le Shichiriron les a suivis. Gordon, le responsable de la soirée, se tourne vers le kid pour lui demander ce qu'il fait là mais sa gorge est transpercée par derrière par une griffe. En fait ce sont ses propres vêtements qui sont en train de le tuer. Carmina Burana continue de retentir dans la stéréo. le personnage dans la peinture de Picasso s'anime et sort du cadre. Il s'en prend à Michelle et la lacère : elle fait un bruit comme Marie-Antoinette. Jerry a fini par réagir et il pousse tout le monde vers la porte pour sortir de l'appartement. Mais il se retourne comme Orphée et il ne parvient pas à détacher son regard du Kid. Il ressent comme un éclair dans son esprit, comme du bruit blanc. Son nez saigne. Il a un goût de métal dans la bouche. Il parvient à se retourner et à courir dans les escaliers. Ils descendent. D'autres ont préféré prendre l'ascenseur : les lumières s'éteignent dans la cabine, et ses parois deviennent brûlantes. En 1989, Grant Morrison s'impose dans le monde des comics avec une histoire de Batman à nulle autre pareille : Batman : L'asile d'Arkham avec Dave McKean. Non seulement, il a réussi une histoire provocante et complexe, mais en plus la narration en peintures ne ressemble à rien d'existant auparavant, ou peu s'en faut. Les lecteurs sont donc à l'affut de tout produit qui y ressemble de près ou de loin. Cette histoire répond à ces critères : narration visuelle en peintures, événements brutaux, personnages dérangés. le lecteur est assailli de ressentis : ce comédien seul sur scène peut-être sans autre spectateur que le lecteur, parlant de mort, cette entrée fracassante aux urgences, l'accident de voiture, un prêtre au casino, une femme qui arrose son bonsaï, et pourquoi pas une partie de Scrabble tant qu'on y est ? L'approche visuelle évoque à la fois des éléments de Dave McKean en moins radical, une touche de Bill Sienkiewicz période Elektra: Assassin avec Frank Miller, et enfin Paul Johnson par exemple dans ?Mercy: Shake the World (1993) de JM DeMatteis. Couleurs expressionnistes, silhouettes aux contours imprécis ou tranchés, tâches de couleur pour le sang, les traînées des phares de voiture, mélange de peinture et de traits encrés, effets visuels (par exemple pour les néons des casinos), cases en biais, nombre de cases différent à chaque page, cadrages inhabituels, etc. C'est original et prenant. C'est déstabilisant et éprouvant à la longue. Chaque épisode est découpé en deux chants (Canto) comme si le scénario avait été écrit pour une parution en fascicule mensuel habituel. Arrivé à la fin des deux premiers chants, le lecteur est épuisé, n'a pas compris grand-chose et en a pris plein les yeux. Il se rend compte que le scénariste s'est complètement approprié le personnage créé par Otto Binder & Sheldon Moldoff en 1942, ne conservant que le principe d'un jeune homme (et plus un enfant) qui peut appeler des personnages historiques dans le temps présent, et de Monsieur Gardien (Mister Keeper) une sorte de chaperon qu'il faut aller rechercher dans les enfers. L'artiste s'inspire vaguement de l'apparence de Morrison pour le kid. Mais bon, les situations sont imprévisibles, dérangeantes et dégageant un malaise empreint de poésie, et puis l'intrigue progresse de manière perceptible. Il ne reste plus qu'à faire confiance aux auteurs et à se laisser porter en s'accrochant. le lecteur profite du voyage avec des images saisissantes : Kid Eternity allongé sur le dos sur une table et réajustant ses lunettes rondes, la silhouette d'un tableau de Picasso prenant vie, Jerry continuant son numéro sur scène, un prédicateur sous une pluie de billets verts, un navire marchand explosé par une torpille, un escalier vers les Paradis, l'inconcevable silhouette du tribunal qui juge les âmes des défunts, des araignées ayant élu domicile dans la chevelure en choucroute d'une serveuse, une catabase spectaculaire et inventive, la vision de la cité de Dis, etc. Cela semble sans fin : le scénariste aligne les idées à un rythme effréné, et l'artiste se lâche de plus en plus pour des visuels plus entreprenants, plus téméraires. Duncan Fegredo est tout feu, tout flamme tout du long. Il adapte son découpage de pages à chaque séquence, et parfois à chaque page : découpage traditionnel en cases alignées en ligne, illustration en pleine page, disposition en drapeau avec une case de la hauteur de la page sur la partie gauche et des cases comme accrochées sur ce mat, cases en trapèze pour rendre compte de la vivacité d'un mouvement ou d'une surprise venant bouleverser un individu, planche avec uniquement des cases de la largeur de la page, ou uniquement des cases de la hauteur de la page, cases en insert sur un dessin en pleine page, cases en spirale, etc. Il utilise la peinture pour composer des camaïeux expressionnistes en fond de case, mais aussi pour les textures, les effets spéciaux, le décalage entre des éléments matériels et des éléments surnaturels, etc. Il faut un peu de recul au lecteur pour prendre conscience de ce que l'illustrateur apporte au scénario, comment il donne à voir des concepts ébouriffants, de vraies visions qui ne devaient qu'être qu'évoquées dans le script. de son côté, le scénariste semble animé par une succession intarissable de visions et de concepts, nourris par les gros titres des faits divers et par des références culturelles parfois ésotériques, telles celles aux Séphiroth et aux Qliphoth de la Kabbale. Il invente les Shichiriron, ces êtres aux trousses de Kid Eternity. Dans le Canto II, le lecteur découvre que Grant Morrison connaît très bien ce personnage puisqu'il en reprend les origines avec son oncle et le bateau coulé, à la lettre. Puis au cours des canto III & IV, il commence à comprendre comment les pièces du puzzle s'assemblent. Les deux derniers canto expliquant clairement ce qu'il vient de se passer, dans une intrigue logique qui aboutit à un dénouement clair. Les éléments les plus hétéroclites trouvent parfaitement leur place : la partie de Scrabble, Pablo Picasso, le sous-marin en 1942, les légendes urbaines devenant réalité, la recherche d'une carte des enfers, les maîtres de l'Ordre et les seigneurs du Chaos, et même les chaosphères. La dimension ésotérique du récit, elle-même, fait sens avec la découverte des réels responsables des événements, et leur motivation parfaitement intelligible et compréhensible. En filigrane, le lecteur peut également saisir une métaphore sur les traumatismes subis par Kid Eternity dans son enfance, et voir dans les éléments surnaturels du récit, l'expression de son syndrome de stress post traumatique, par exemple Monsieur Gardien en doudou, le comportement de son oncle comme celui d'un prédateur, et Jerry comme un individu normal devenant une sorte d'ancre pour le kid. le lecteur est récompensé au-delà de ses espérances : son investissement dans une lecture très sensorielles aboutit à un récit bien construit et poignant. Une autre histoire peinte par l'auteur d'Arkham Asylum : une pépite oubliée ? Au début, le lecteur ressent la force visuelle des situations, tout en se disant que le scénariste a écrit au fil de l'eau avec comme seul inspiration la volonté de créer des séquences surprenantes et bizarres, et que l'artiste aurait peut-être dû opter pour une narration sage et descriptive afin de compenser. Très rapidement la force des compositions transporte le lecteur ailleurs dans des montagnes russes émotionnelles, sollicitant à plein ses sens. Petit à petit, l'intrigue devient intelligible, tout en conservant son impact émotionnel, et son sens du péril. Étant moins accessible que Arkham Asylum et sans Batman, il est compréhensible que ce récit n'ait pas marqué les esprits de la même manière, pour autant c'est du Grant Morrison en pleine forme, avec un bon artiste qui ne ménage pas sa peine. Après cette aventure qui l'a ramené au temps présent, Kid Eternity a eu droit à une série mensuelle de 16 épisodes écrites par Ann Nocenti et dessinée par Sean Phillips.

07/05/2024 (modifier)
Couverture de la série Secrets bancaires
Secrets bancaires

Je me suis réconcilié avec l'œuvre de Philippe Richelle car je n'avais pas du tout aimé la version USA des secrets bancaires. Ici au contraire j'ai beaucoup apprécié les trois premiers diptyques de la série (le quatrième fait l'erreur, à mon avis de traverser l'Atlantique avec tous les clichés qui vont avec). Les trois premiers scenarii sont très bien construits avec une mention pour le premier vraiment très bon. En général les histoires financières me lassent vite. Mais ici Richelle laisse les techniques de magouilles au second plan par rapport à la trame humaine de son récit. L'auteur nous propose une galerie de personnages finement travaillée au niveau psychologique. Cela rend les situations crédibles avec des rebondissements et un suspens bien maitrisé. Seul le dénouement du troisième diptyque est un peu court avec une facilité scénaristique un peu grosse. Au niveau graphisme j'ai préféré celui de Pierre Wachs à celui de Dominique Hé dans leurs propositions semi réalistes. Chez Wachs j'ai apprécié les détails et le dynamisme des personnages ainsi que la construction assez fluide d'un scénario assez élaboré aux multiples intervenants où il est facile de se perdre. J'ai une petite réserve sur les visages un peu "cadavériques" et émaciés quelle que soit la situation. Il est parfois difficile de différencier certains personnages en costumes trois pièces. Une note un peu flatteuse mais j'ai eu une agréable surprise pour une lecture détente vraiment agréable. 3.5

07/05/2024 (modifier)