J'adore le monde d Alessandro Barbucci, je le trouve poétique et magique. L'histoire de ces trois sœurs différentes mais complémentaires, est vraiment agréable à lire et à regarder.
Il s’agit d’une des premières séries du célèbre Riad Sattouf, cela se ressent dans le dessin qui a un style plus simple et cartoon que sa célèbre série L'Arabe du futur, mais également dans l’atmosphère qui s'en dégage et qui se trouve être très début année 2000.
C’est l’histoire de Jérémie, un anti-héros comme Sattouf aime les créer qui est un peu loser et malchanceux dans la vie ainsi qu’avec les filles. Ses histoires s’entremêlent avec celles de ces amis Jean-Jacques et Sandrine qui sont des personnages tout autant comiques; certains passages sont vraiment hilarants.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas sincèrement ri à voix haute en face d’une BD, c’est le travail le plus drôle de Sattouf.
Les trois albums peuvent se lire séparément et j’ai ma préférence pour le premier album Les Jolis pieds de Florence qui vaut vraiment le détour. Lire cette série rend heureux !
American parano est un sympathique diptyque mettant en scène une jeune détective qui va intégrer la brigade des homicides du SFPD après la mort de son père, présence invisible pesante dont elle ne semble vraiment pouvoir se défaire: elle travaille dans le même département que lui, et décide d'habiter son appartement dont elle a hérité.
L'action se déroule en 1967: gros point positif pour l'ambiance qui est parfaitement respectée. Voitures, vêtements, attitudes...Tout y passe, et on y croit. Le seul gros bémol sur ce point, c'est l'héroïne : une femme détective au SFPD en 1967 c'est hélas n'importe quoi. En fait le SFPD interdisait tout recrutement féminin autre que dactylo. Ce n'est qu'après un procès que la première femme policière a pu être embauchée, mais au rang de simple officier et seulement en 1975... Or la BD semble dire que c'est finalement assez facile d'arriver à plusieurs échelons supérieurs une décennie plus tôt, les seuls obstacles étant des blagues potaches et sexistes d'un goût douteux.
Du coup une étoile de moins.
Cela mis à part : le dessin est un petit peu simpliste / gamin, mais cela ne pose pas préjudice car c'est un moyen somme toute habile d'amoindrir certains aspects glauques ou gore. Car notre détective est chargée d'enquêter sur des meurtres rituels à priori commandités par des satanistes, et c'est parfois assez sanglant. L'enquête est intéressante, même si l'on se doute que le principal suspect du premier est plus que probablement innocent.
Parlons-en des personnages : contrairement à beaucoup de BD, ils ont droit à une bonne exposition, et sont bien mis en avant. Il y a certes quelques facilités autour de la psychologie et assassins et leur motivation, mais c'est compensé par le twist autour de leur identité, qu'on avait pas vraiment vu venir.
La seule inconnue concerne le père de notre héroïne, et son vrai lien avec les assassins. La fin nous réserve aussi une autre surprise, qui appelle une suite que je lirais avec plaisir.
Je crois que je n'ai jamais été déçu par un album scénarisé par Laurent Galandon.
Cela se vérifie avec ce nouvel album, que j'ai mis en "inclassable", car plusieurs genres sont représentés, sans qu'aucun ne prenne la priorité. Jugez plutôt :
Deux enfants décident de ramener les cendres de leur grand-mère sur les lieux de son enfance. Le hic, c'est que ceux-ci se trouvent dans la zone interdite contaminée par l'incident nucléaire de Fukushima. Ils y croisent des yôkai, esprits élémentaires du folklore nippon, mais aussi un vieil homme, et... des animaux surprenants. Il y a donc du roman graphique là-dedans, mais aussi du fantastique, et de la fable, car il y a une dimension poétique non négligeable avec ses papillons, souvent associés à l'âme des défunts, qui accompagne de manière discrète nos deux enfants...
Ici Galandon s'attache donc à montrer ce qu'est la vie (car oui, une zone irradiée peut contenir de la vie), en se basant sur des témoignages, des lectures, mais aussi, au niveau des décors, de ses propres clichés pris dans cette zone il y a quelques années. Le récit oscille en permanence entre sérieux, un peu de comédie, du surnaturel avec des yôkai et d'autres créatures, mais sans que l'on perde jamais de vue les enjeux de l'histoire. C'est avec un sentiment d'admiration que j'ai lu cet album, qui est une véritable réussite. S'il est destiné à la jeunesse, il peut tout à fait être lu par des adultes qui y trouveront de belles choses également. Et puis le scénariste évite l'écueil des happy ends béats, et c'est bien de ne pas prendre le jeune lectorat pour des idiots.
D'autant plus que c'est un novice en la matière qui officie au dessin, Michaël Crouzat. Il a cependant une longue expérience (15 ans) dns le dessin animé : animateur, character designer, storyboarder, entre autres. Il faut savoir qu'au départ Retour à Tomioka était un long métrage d'animation (déjà) écrit par Galandon, auquel devait collaborer Crouzat. Séduit par le trait cet artiste chevronné, le scénariste lui a également proposé de participer à l'adaptation en BD. Et il a bien fait. Son style, qui mêle habilement mise en scène franco-belge et design typé manga des personnages, est très plaisant. La mise en couleurs de deux artistes espagnols est également de qualité, jouant sur une palette de tons plutôt clairs.
En résumé c'est un bel album, plaisant à lire mais qui fait aussi réfléchir sur la file des hommes, dans un pays où tradition et modernité s'entrechoquent parfois.
Défenseur des êtres humains
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Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il regroupe les épisodes 1 à 4 (tous doubles), initialement parus en 2021, écrits, dessinés et encrés par James Harren, avec une mise en couleurs réalisée par Dave Stewart.
Tout a commencé avec l'arrivée d'un virus qui transforme les individus en monstres, sans discernement. Si quelqu'un n'essaye pas de le maîtriser, il se répandra sur la Terre entière, et cela en sera fini de l'humanité telle qu'elle existe actuellement. Jason écoute un être cosmique lui expliquer tout ça, assis sur une sorte de globe oculaire avec des protubérances cristallines. Il se réveille en sursaut sur son canapé, alors que sa femme dort dans son lit. Il y a une marque encore fumante sur son torse. Il se lève, s'habille et sort pour aller acheter un cadeau à son fils Noah, tout en repensant à la manière dont sa carrière de boxeur a pris fin. Il passe sa journée à bosser : nettoyer des toilettes. Il a conscience qu'il s’agissait d'un rêve de pouvoir, de puissance, pour compenser. Il sait également qu'il n'est pas le seul à avoir reçu le pouvoir : l'ont également reçu Stephen Meier un jeune génie constructeur de robots, et Erm, pas forcément très bien dans sa tête. Il repense à ce qu'ils sont devenus : le premier grièvement blessé, le second porté disparu après avoir pris son boulot trop à cœur. Jason a fini sa journée de travail, et est sur le chemin du retour avec un gros singe en peluche sous le bras. Il remarque l'allure anormale d'une jeune femme suivie par son jeune garçon. Il l'interpelle.
La jeune femme se tourne vers lui dévoilant une dentition monstrueuse. Jason s'est déjà transformé en Ultramega, superhéros pourfendeur de kaijus. Il s'élance en avant et percute la monstre : le choc est intense. Elle riposte d'un coup de langue pleine de dents en pleine poitrine. Il vacille sous le choc et se redresse péniblement, out en ouvrant son poing gauche. Le jeune garçon s'y trouve conscient et indemne. Il lui crie de se mettre à l'abri immédiatement. La kaiju lance un nouveau coup de langue dévastateur, et referme ses dents sur le poignet droit du superhéros. Celui-ci active son méga-rayon et fait voler en éclats la tête du monstre, tout en s'interrogeant sur l'identité de la reine à laquelle elle se référait. Le combat terminé Jason reprend à peu près sa forme humaine, avec une tête qui reste trop grosse par rapport à son corps, les pieds dans les humeurs visqueuse du kaiju, tout en voyant le corps allongé de la pauvre femme à quelques mètres. Pendant ce temps-là, Mariah donne à manger au tout jeune Noah, encore dans sa chaise bébé. Encore nu, Jason appelle son épouse à partir d'un téléphone public : elle lui répond et essaye de le réconforter, tout en surveillant Noah. Dans une banlieue, William livre les courses alimentaires à Lilith Goron dans son petit pavillon. Elle le remercie, prend le sac et lui souhaite un bon retour. Une fois qu'il est parti, elle jette sans ménagement les sacs de commission dans la cuisine où ils atterrissent à côté de nombreux autres qui n'ont jamais été touchés. Puis elle se rend auprès de son fils qui l'appelle avec insistance depuis le sous-sol.
La couverture annonce un individu géant, à moins que ce ne soit une figure de style visuelle, et une cité qui a connu des jours meilleurs. En une page, l'auteur a posé la situation : une épidémie qui transforme une partie significative de la population en kaijus, des monstres d'une stature géante, qui détruisent tout sur leur passage. Pour leur faire face, trois humains récipiendaires d'une force cosmique qui, une fois activée, leur permet de gagner une taille géante, de guérir de presque toutes les blessures, et de projeter des rayons d'énergie. Les planches 6 & 7 correspondent à un dessin en double page dans lequel Ultramega s'élance sur un kaiju, chacun mesurant au moins cinq étages, et il le plaque contre un gratte-ciel, avec perte et fracas. Il s'en suit un combat acharné de 7 pages. James Harren ne fait pas semblant, il tient les promesses de la couverture, et c'est un artiste très doué pour concevoir des monstres organiques bien répugnants, et des combats bien brutaux. Il avait déjà fait la preuve de son talent en la matière sur la série BPRD de Mike Mignola, et là il peut se lâcher à son rythme dans des épisodes à la pagination double, voire triple. Avec les héros, le lecteur fait face à des monstres immondes, souvent anthropoïdes, et parfois avec des appendices ou des rostres étrangers au corps humain. À chaque fois, il est évident que la morphologie de ces créatures est faite pour l'affrontement physique, en puissance musculaire, et en moyen de morsure, de déchiquetage, de lacération, sans oublier des fluides corporels répugnants. Il associe ainsi le genre Kaiju, avec le genre horreur, et parfois quelques plans grotesques qui amènent un sourire sur le visage du lecteur, sans pour autant faire baisser la tension dramatique.
Le premier épisode (61 pages) s'avère en tout point conforme à l'horizon d'attente du lecteur : des défenseurs de l'humanité qui se battent contre des gros monstres destructeurs. L'auteur use de la licence artistique habituelle du genre : malgré les destructions de gratte-ciel, la population continue d'habiter dans cette métropole qui a pris l'habitude de se reconstruire après chaque combat titanesque. Mieux encore, Kaiju Prince parvient à détourner un rayon d'énergie d'Ultramega, le rayon se retrouvant dirigé vers le sol avec une puissante force destructrice, sans conséquence apparente pour les fondations de la ville, ou pour la croute terrestre. Il s'agit donc d'un récit de genre qui en embrasse les conventions, sans prétendre à une forme de réalisme, une littérature de l'imaginaire. Le lecteur se dit que la dynamique de la série est pliée : un combat démesuré pour chaque épisode. Éventuellement, il pourra découvrir ce qui arrive à Jason (Ultramega) qui semble être lassé de devoir vouer sa vie aux combats, et peut-être également Stephen Meier et Ern, les deux autres dépositaires du pouvoir. Il ne s'attend donc pas du tout à l'issue finale du combat du premier épisode, ni à la suite des événements. L'auteur ne se contente pas de mettre à profit les conventions de genre : il a aussi une histoire à raconter, et l'horreur ne se cantonne pas aux blessures et à l'apparence contre nature des monstres géants.
James Harren fait montre d'un réel goût pour l'horreur et sait la faire ressentir au travers de ses dessins et des situations. En plus des blessures, le lecteur se retrouve à assister à la décomposition du premier kaiju, dans une sorte de flot d'humeurs visqueuses et verdâtres, au point qu'il éprouve l'impression de ressentir une odeur fétide. Le combat suivant prend des proportions telles qu'un des défenseurs finit avec un membre arraché ce qui occasionne une hémorragie gigantesque, au point que certaines rues sont inondées par la vague de sang en train de se répandre et qu'elle emmène quelques piétons dont un enfant en bas âge, une vision réellement effrayante. Il y a celle tout aussi difficile à soutenir d'un kaiju arrachant la chair d'un être humain entre les côtes et le bassin grâce à sa main mi-serre, mi-pince, d'un geste simple qui fait ressortir la fragilité du corps humain. Le lecteur retient un haut-le-cœur en voyant un rat commencer à boulotter le corps d'un combattant pas encore mort. Le lecteur est complètement absorbé par la narration d'une cohérence extraordinaire dans la mesure où l'auteur est à la fois scénariste et dessinateur. Il est visible qu'il a conçu certaines scènes d'abord pour leur force visuelle, et d’autres plus pour l'intrigue. Avec un peu de recul, il est bien sûr possible de s'interroger sur la plausibilité d'un élément, ou la logique d'une situation. Mais dans le fil de la lecture, tout coule de source pour un récit surprenant.
En effet, l'auteur a conçu une histoire qui dépasse le combat contre le monstre de l'épisode. Le point de départ est simple : une épidémie qui transforme une partie de la population en monstres, une entité anthropoïde qui donne des pouvoirs à trois humains, des combats. Chacun des trois héros présente des particularités qui le rendent différent des autres, que ce soit son occupation civile ou professionnelle, ou sa situation familiale. Au vu des résultats du combat monstrueux du premier épisode, la situation ne peut pas rester à l'identique, et le deuxième épisode montre ce qui a changé, et quels sont les personnages qui sont passés en premier plan. La dynamique du récit reste similaire, sans répéter le schéma du premier épisode. Le lecteur se rend compte que l'auteur a intégré d'autres thématiques, en plus de celle d'une humanité luttant pour sa survie au travers de héros. Sans tout dévoiler, il y a également la question du devenir des nouvelles générations qui ont grandi pendant ces affrontements.
En découvrant la couverture, le lecteur se dit que ça va être une succession de bataille de géants contre des monstres. Effectivement, James Harren réalise une aventure dans le genre Kaiju, avec des monstres géants, et des défenseurs humains, eux aussi géants, pas de mécas. La différence apparaît tout de suite : l'artiste est totalement investi dans son récit, avec des monstres originaux et terrifiants, des séquences de combat brutales, avec des touches d'horreur. Passé le premier épisode, le lecteur constate qu'il y a aussi une intrigue solide, porteuse de thèmes allant au-delà de la survie face à des monstres.
L'origine de l'espèce humaine
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Ce tome fait suite à Martha Washington Goes to War, et il regroupe les 3 épisodes de la minisérie de 1997.
Après avoir rencontré Big Guy dans l'espace, Marth Washington revient sur terre à bord d'une navette, avec quelques prisonniers dans la soute, et la preuve que Venus (l'intelligence artificielle qui gère le repeuplement et la reconstruction de la terre) a pris des initiatives de son propre chef. Évidemment, le retour sur terre est un peu compliqué. Mais Martha finit par convaincre les responsables du gouvernement terrestre que qu'il faut débrancher Venus. Wasserstein l'informe qu'elle est attendue pour une mission spatiale : elle doit piloter une navette pour mener à bien une expédition scientifique devant observer un énorme astéroïde en provenance d'une autre galaxie, sur une trajectoire l'amenant à s'écraser sur Jupiter. Au cours de cette mission, elle va découvrir l'origine de l'intelligence humaine.
Frank Miller et Dave Gibbons reviennent pour la troisième fois au personnage de Martha Wahsington qui a un peu mûri. Ils poursuivent logiquement leur récit d'anticipation en envoyant Martha dans l'espace, après qu'elle ait survécu à l'apocalypse, puis les difficultés de la reconstruction. Martha Washington n'a pas changé de personnalité : elle est déterminée, obstinée, courageuse, forte et indépendante. Elle incarne plus que jamais la force de l'individu. Cette héroïne est une ode à l'individualité mise au service de la société. Si pour le tome précédent Miller s'était inspiré de Ayn Rand, alors pour ce tome il s'est inspiré de 2001 l'odyssée de l'espace. Il propose un récit de science-fiction avec de l'action, des combats et une explication de l'origine de la vie intelligente.
Bien sûr, l'aventure de Martha Washington ne se limite pas à cet aspect là. Elle continue également la lutte contre Venus, contre l'autorité. Miller se sert également de cette série pour dénoncer toute forme d'autoritarisme, y compris le plus pernicieux : celui qui se veut pour le bien des autres. Le mélange des genres (aventure, science-fiction, légère touche politique) accouche d'un récit rapide, distrayant, positif et constructif, malgré quelques passages qui déconcertent par leur naïveté. Il est impossible de croire à l'éradication de Venus entre deux cases, comme par enchantement. Le comportement de Wassertein fait tiquer même le plus débonnaire des lecteurs. À plusieurs reprises, Miller laisse voir les reprises faites au scénario pour pouvoir passer d'une scène à l'autre.
Le trait de Dave Gibbons reste toujours aussi facile à reconnaître. Le scénario lui autorise de plus grandes cases que d'habitude. Son coloriste a fait des progrès avec son logiciel. Avec cette série, il possible de retracer l'évolution de l'informatique appliquée à l'infographie. Angus McKie dispose pour cette histoire d'un outil qui lui permet d'insérer des images retouchées, telles que les photos de la terre vue de l'espace. Il peut également créer des dégradés d'une même nuance de couleur pour retranscrire l'intensité lumineuse sur les plis des vêtements par exemple, ou sur le fuselage du vaisseau. Ce qui est agréable à la lecture des cases, c'est que Dave Gibbons évite les surenchères visuelles dramatisantes et artificielles. Les personnages continuent de disposer de silhouettes conformes à l'anatomie humaine, sans exagération des poitrines pour les femmes, ou des musculatures pour les hommes. Les éléments de science-fiction présentent une cohérence technologique entre eux, et évitent également les effets tape-à-l'œil.
Cela n'empêche pas Dave Gibbons de créer des images mémorables telles que Martha et Wassertein sur leur scooter volant, l'arrivée de la navette aux abords de la station spatiale, les colons se suicidant sur une lune de Saturne en enlevant leur casque, Pearl en train de saigner du nez, Martha manquant d'être écrasée par la patte d'un dinosaure, etc.
Frank Miller et Dave Gibbons accommodent plusieurs ingrédients de science-fiction à leur sauce pour narrer un nouveau chapitre dans l'histoire de Martha Washington, une aventurière courageuse d'une autre époque, dotée d'une solide intelligence.
Toutes les aventures de Martha Washington ont été regroupées dans une édition intégrale appelée . Elle contient les 3 principales aventures (Give Me Liberty, Martha Washington Goes to War et Martha Washington Saves the World), ainsi que toutes les histoires courtes parues entre 1990 et 2007 réalisées par les mêmes auteurs.
Si ce gros bouquin impressionne par sa taille, il ne faut pas s’y fier, car il s’avère très léger dans la mesure où il se lit relativement vite, bénéficiant d’une narration fluide et aérée. Ainsi, « Méfiez-vous des apparences » est peut-être le message à retenir de ce très beau roman graphique. Cela dit, l’épaisseur du pavé s’appliquerait aisément au fond davantage qu’à la forme, à savoir une épaisseur psychologique qui sonne si juste qu’on pourrait considérer « New York, New York » comme une fable autobiographique, ou tout au moins « autofictionnelle », ce fameux néologisme utilisé pour qualifier une œuvre mêlant fiction et expérience personnelle.
Le constat qui corrobore cette supposition, c’est que les deux bonnes copines du récit sont canadiennes, tout comme les deux autrices qui non seulement le sont aussi, mais semblent par ailleurs très proches puisque c’est ici leur troisième collaboration. Et s’il fallait une preuve que l’alchimie entre les deux cousines fonctionne à merveille, il faudra ajouter qu’avec « New York, New York », c’est la deuxième fois que le duo Tamaki est récompensé par un prix Eisner, celui du meilleur roman graphique. « Roaming », le titre original, qui se traduit par « itinérance » (on peut s’interroger sur la pertinence du choix de l’éditeur français), est une double allusion, en rapport avec les balades aléatoires du trio de filles dans la métropole géante et au jargon des télécommunications, une fonction qui permet de rester joignable et connecté à l’étranger. Comme on le verra, le téléphone mobile — le modèle à clapet des années 2000 puisque c’est à cette période que se situe le récit — jouera un rôle déterminant dans l’histoire.
L’histoire ? Autant l’annoncer d’emblée, elle n’a rien d’extraordinaire. Elle raconte le séjour de trois jeunes filles canadiennes dans la fleur de l’âge qui se retrouvent pour passer un moment ensemble dans la cité mythique de la côte Est, parfois surnommée « Big Apple ». « La Grosse Pomme » en effet, c’est pas rien pour immortaliser un moment important de sa vie, c’est la ville de tous les possibles et de tous les excès. Parmi ces trois meufs, aucune n’a le rôle principal, les trois ayant une importance équivalente dans leurs différences, pour le propos d’un récit qui s’appuie justement sur cette relation triangulaire, où se diluent les frontières entre amitié et amour, ou plus précisément pulsions amoureuses…
Il y a tout d’abord Dani la pragmatique, celle qui a organisé la rencontre à New York. Un vrai petit poney, la Dani, celle qui veut aimer l’univers entier, disposée à livrer ses sentiments à quiconque voudra bien l’accepter, dans sa vision presque enfantine voire nunuche d’un monde peuplé de licornes. Puis Zoé, sa meilleure amie, une personnalité douce et discrète, adorable et fragile, mais en pleine quête de son identité lesbienne. Et enfin Fiona, dotée d’une forte personnalité, avec un regard aiguisé et déjà blasé sur les gens et la vie, et une posture « badass ». Fiona, c’est la chic fille par excellence, à la fois artiste, rebelle et solaire, qu’on peut trouver sympa au début, mais qui va révéler au fil des pages sa face plus sombre, dès lors qu’elle va jeter son dévolu sur Zoé tout en mettant Dani à l’écart…
Mariko Tamaki a choisi comme théâtre de l’action la ville de New York, qui est d’une certaine manière le quatrième personnage. Symbole de liberté, la mégapole électrique est comme un tourbillon, agissant sur les esprits tel un accélérateur de particules. Les sentiments s’en trouvent plus aiguisés, tout y est plus intense, et là, gare aux brutales désillusions ! Au cœur de ce tourbillon, le trio va en faire les frais, dans une sorte de périple initiatique qui révélera les âmes de chacune des protagonistes. En filigrane de l’histoire se dessine cette mise en garde vis-à-vis des personnalités toxiques, ces vampires psychiques capables de vous polluer l’atmosphère de la façon la plus sournoise et vous laisser sans états d’âme agoniser une fois qu’elles vous ont poussé dans le talus…
Dans sa sobre bichromie pastel d’orange et de mauve, le dessin de Jillian Tamaki révèle une fraîcheur appréciable, tant dans le graphisme que la mise en page, débordante de fantaisie et de poésie. Celle-ci a su retranscrire le tourbillon émotionnel de ces jeunes filles au cœur de cette Big Apple vibrante de mille énergies, aussi bien positives que négatives. Jillian Tamaki est assurément une artiste à suivre.
Difficile de savoir quelle est la part autobiographique de « New York, New York », au niveau du récit comme des personnages, mais cela a au fond peu d’importance. Jillian et Mariko Tamaki nous offrent ici une fable subtile et authentique avec des personnages attachants, donnant envie de découvrir leurs œuvres précédentes. De même, on espère de leur part une longue et fructueuse collaboration dans le futur.
Le cinquième et dernier tome est enfin paru en Français… l’occasion de redécouvrir cette série, et j’adore toujours autant !
Pourtant il faut avouer que les intrigues ne sont pas foncièrement originales. Il s’agit de bêtes (c’est le cas de le dire) enquêtes policières, avec des ficelles éculées et des coupables relativement prévisibles. Il y a notamment une double page en fin de tome 2 où nos deux détectives mettent une plombe à arriver à une conclusion qui me semblait pourtant évidente. Cela dit, les intrigues deviennent plus riches et touffues au fil des tomes, pour attendre des sommets dans le volume 5, véritable apothéose scénaristique en 176 pages (contre 104 pages pour le tome 1). Ce dernier propose d’ailleurs une trouvaille rigolote (dans la VO) : un « anti-spoiler seal », cad une enveloppe en plastique glissée autour d’un certain nombre de pages, pour éviter les spoilers accidentels lors d’un feuilletage. Je me demande si l’éditeur VF va en faire de même.
Les intrigues font peut-être « déjà vues » mais sont rondement menées et parfaitement rythmées. Les personnages sont très attachants, grâce notamment à un humour corrosif « très anglais » dans les dialogues (je parle de la VO). L’inspecteur Lebrock, espèce de croisement dur à cuire entre Sherlock Holmes et James Bond, est un peu antipathique en début d’aventure, mais sa personnalité se développe beaucoup au fil des tomes. Et puis certains personnages secondaires sont vraiment cocasses.
L’univers uchronique mis en place est passionnant : Napoléon a gagné, l’Angleterre fut brièvement une colonie française avant de regagner partiellement son indépendance, et la situation politique est complexe. Le tout saupoudré de Steam Punk, et de messages sociaux et politiques faisant échos à notre société (pas toujours de manière très subtile certes, mais la réflexion reste intéressante). L’auteur s’est inspiré du travail animalier du caricaturiste français Jean Ignace Isidore Gérard, plus connu sous son pseudonyme, Grandville. On retrouve aussi une bonne dose de Sherlock Holmes, ainsi qu’une multitude d’autres références plus subtiles, dans le nom des personnages secondaires, le nom de rues etc.
Enfin, le dessin de Bryan Talbot est magistral. Il ne sera pas du goût de tout le monde, certes. Il est très typé « comics », notamment au niveau des couleurs. L’auteur utilise des effets informatiques (flou, incrustation de photos etc.), le trait est gras, et certaines cases manquent de décors. Mais j’adore son esthétisme, les personnages anthropomorphiques sont magnifiques, et quel dynamisme, les scènes d’action sont très lisibles.
Le tome 5 conclut a priori la série (même si une suite reste possible). Les personnages attachants de Talbot vont me manquer, et je compte bien un jour relire leurs aventures. Je suis ravi que Delirium ait repris la publication française suite à la faillite de Milady Graphics.
Une série que je recommande chaudement !
Tout ce qui le rendait si impressionnant a disparu en un instant.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Thomas Campi pour les dessins et les couleurs, Vincent Zabus pour le scénario et Maïté Verjux pour le lettrage. Il comporte soixante-seize pages de bande dessinée. Les auteurs avaient déjà collaboré ensemble pour L'éveil (2020).
Prologue : en début d'automne 1957, un jeune homme à la belle allure se promène dans les rues de Bruxelles. le narrateur omniscient commente. Voici Louis Dansart, le personnage central de ce récit. Un étudiant en dernière année de droit dont les pas résonnent sur le pavé bruxellois en cette chaude journée d'été. Il ne sait pas pourquoi il s'intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n'en vaut pas la peine. Regardez-le… Comme tous les jours, il rêve de l'exposition universelle qui s'annonce. Un moment où il en est convaincu, l'histoire basculera et donnera sa chance à des gars comme lui. Comme tous les jours, il passe par les rues chics de la capitale pour observer les bourgeois. Avec attention, il les regarde dépenser leur argent, traque leurs tics langagiers, scrute leur façon de marcher. S'il osait, il se laisserait même aller à les imiter. Eux. Les riches. Toutes les nuits, dans sa mansarde puante, Louis Dansart ne rêve que d'une chose : devenir comme eux, devenir l'un d'eux. Toutes les nuits, il rêve de moment où il en sera fini des repas frugaux et des nuits froides. Louis se retourne dans son lit et demande au narrateur de se taire, car il aimerait dormir. le narrateur en profite pour lui demander pourquoi : il veut être en forme, demain, pour commencer son ascension sociale, c'est ça ? Réponse : exactement, alors il faut le laisser pioncer.
Le lendemain matin, le narrateur reprend ses questionnements et demande à Luis Dansart ce qu'il fait au petit marin, devant la vitrine de Chez Degand. Il sait pourtant qu'il n'a pas les moyens, alors que l'homme qui pénètre dans la boutique les a. Il conseille au jeune homme de ne pas y entrer, car ce n'est pas une bonne idée, il devrait lui faire confiance. le jeune homme n'en a cure et il pousse à son tour la porte. Bon… Tant pis pour lui. Odette, une vendeuse s'approche et lui demande s'il veut essayer le costume qu'il est en train de regarder. La réponse est positive, Louis l'essaye et il sourit béatement à son reflet dans le miroir en pied. le patron sort de l'arrière-boutique et pénètre dans l'espace de vente. Il jette un coup d'œil rapide à Louis, il prend la veste avec laquelle il est entré et il effectue des commentaires pour l'édification d'Odette : le col élimé, les coudières mal assorties, et la coupe ! Il ne porterait pas ça même pour sortir ses poubelles. Et en plus ça sent. Il a bien jugé Louis : un blanc-bec sans le sou qui veut se donner des grands airs pour séduire les belles vendeuses. Louis reprend sa veste et sort, humilié et rageur. La voix du narrateur reprend : il l'avait prévenu, et il reprend le terme d'odeur employé par le patron. C'est dingue, Louis a beau se laver, mettre du parfum, il a toujours l'impression qu'elle est là, qu'elle transpire de lui. Peut-être parce que c'est l'odeur de son enfance ? L'odeur de la pauvreté, l'odeur de la honte. Et toujours cette impression que les passants la sentent, eux aussi, non ?
Quel étrange début : un narrateur omniscient (ou presque car il n'a pas connaissance de tout le déroulement du récit) commence par dire qu'il ne sait pas pourquoi il s'intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n'en vaut pas la peine. Puis, Louis Dansart, le personnage principal, répond au commentaire du narrateur omniscient, comme s'il entendait ses commentaires dans son esprit. Effectivement, par la suite, le narrateur fait preuve d'un mépris certain pour le manque de rectitude morale de Louis. Puis, apparaît Monsieur Albert, le responsable d'un réseau de prostitution aussi huppé que secret, qui semble facilement anticiper certains choix de Louis, qui semble parfois se déplacer avec une rapidité surnaturelle, qui conçoit Louis comme son personnage, et qui, en donnant une forme de théâtralité à son quotidien, concède un certain prix à la vie. Sans cela, il préfèrerait mourir. Pour cet écrivain frustré, il est plaisant de jouer avec ceux qui l'approchent comme s'ils étaient ses personnages. Lors de sa dernière apparition, il se conduit comme s'il jouait devant des spectateurs. le scénariste semble s'amuser avec une mise en abîme à tiroir : il est ce narrateur omniscient persifleur, Monsieur Albert cite régulièrement William Shakespeare (1564-1616) laissant à penser que le scénariste a relu ses pièces récemment, Monsieur Albert voit Louis Dansart comme un personnage ce qu'il est pour les auteurs.
Avec une telle entrée en la matière, le lecteur se dit que Louis Dansart doit être un arriviste, prêt à profiter des autres pour sortir de sa condition sociale et s'élever sur l'échelle en marchant sur les autres. La couverture montre un beau jeune homme pris à parti par des individus portant un masque d'animal : il attire la sympathie du lecteur en se trouvant en position d'infériorité. La première page du prologue se présente sous la forme d'un dessin en pleine page. le lecteur commence par remarquer l'importance donnée au décor : les façades de bâtiments se trouvant en arrière-plan. L'artiste a pris le temps de soigner leur représentation : les fenêtres, les rambardes des balcons, l'auvent de l'hôtel. Sur la seconde page, le nom de l'hôtel apparaît : Hôtel Métropole, et si l'envie lui en prend le lecteur peut effectuer une rechercher et constater que l'artiste en reproduit fidèlement la façade. Par la suite, le regard du lecteur s'attarde sur l'aménagement du petit appartement de Louis, les cinq étages de son immeuble qui s'élèvent au-dessus des constructions à deux étages qui l'entourent, la magnifique salle de réception du club dans lequel Camille s'acoquine avec des clients, la brasserie dans laquelle Louis fait le service, le très bel escalier d'un immeuble bourgeois, les magnifiques pelouses de l'université, la modeste cabane au fond des bois, d'autres rues de Bruxelles avec un tramway, et bien sûr l'Atomium pour l'exposition universelle de 1958.
La reconstitution de la période historique se voit plus encore dans les tenues vestimentaires, à commencer par la chemise blanche et la veste, peut-être plus de toute première jeunesse de Louis. En passant, le lecteur peut faire le constat que le trio pantalon + chemise + veste n'a pas beaucoup évolué pour ces messieurs, et que les robes de ces dames présentent plus de variété et font effectivement un peu datées vues du début du troisième millénaire. L'artiste représente les individus avec des morphologies normales : une belle silhouette affinée et élégante pour Louis, un corps jeune pour Camille avec des gestes naturels dépourvus de toute pudibonderie ou de pudeur (avec même un geste très nature pour s'essuyer le sexe après l'amour), un corps portant les outrages de l'âge pour des bourgeoises ayant atteint la cinquantaine. Seul Monsieur Albert présente une caractéristique physique exagérée : un nez pointu et allongé, ce qui renforce encore sa nature métaphorique. La narration visuelle s'avère très facile d'accès, avec des cases alignées en bande, présentant la caractéristique d'être sans bordure encrée. Elle se situe dans une veine réaliste, avec de ci de là une petite exagération pour souligner un mouvement (Louis en train de courir avec ses pieds qui ne touchent pas terre), une ambiance lumineuse (parfois des scènes plus sombres), et uniquement les expressions de visage de Monsieur Albert qui sont un peu appuyées, en cohérence avec le fait qu'il donne une forme de théâtralité à son quotidien, qu'il agit parfois comme s'il était sur scène.
Le scénariste souligne ce positionnement de Monsieur Albert en lui faisant citer régulièrement William Shakespeare, dont certaines des plus célèbres, comme le temps est le souverain des hommes, car il est leur créateur comme il est leur tombeau, et il octroie ce qu'il veut, et non ce qu'ils demandent. Il est précisé à la fin qu'il a eu recours aux textes traduits par François-Victor Hugo (1828-1873). À l'occasion du refuge dans une modeste cabane en bois, le narrateur effectue une comparaison avec le célèbre conte de Blanche-Neige. Plus loin, il compare Louis Dansart à Rastignac, personnage récurrent de la comédie humaine d'Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur se rend compte que ses références littéraires trouvent leur place dans un ouvrage qui s'apparente à un roman littéraire. Au fil des séquences, les dialogues entre le personnage principal et le narrateur, ainsi que les remarques de Monsieur Albert jettent un éclairage sur différentes facettes de la vie de Louis Dansart, sur son comportement, et sa manière d'envisager son ascension sociale. Ainsi sa personnalité se dévoile : sa certitude que l'Exposition universelle sera l'occasion d'un événement favorable pour sa personne, sa conscience de classe qui s'accompagne d'un sentiment d'infériorité vis-à-vis de la classe bourgeoise et d'une forme de jalousie vindicative, la confrontation de ses idéaux particuliers au principe de réalité, le sentiment insupportable de devoir tout le temps compter en dépensant, la culpabilité de faire commerce de son corps, la monotonie implacable du quotidien, le retour au milieu de son enfance comme environnement protecteur, le sentiment de n'exister que par le regard des autres, etc.
De façon organique et discrète, les auteurs abordent de nombreuses facettes de la vie intérieure de leur personnage, de sa frustration, de ses conflits moraux entre ses aspirations et les moyens auxquels il recourt. Il souhaite à tout prix renier ses origines campagnardes et modestes, nier cette partie de son histoire personnelle, donc nier une partie de lui-même. En devenant un gigolo, il se retrouve dans un paradoxe à rendre fou. D'un côté, il vit de ses charmes, une source de revenus confortable lui permettant de s'offrir ses études et de côtoyer cette société qui lui fait tant envie ; de l'autre côté, il est convaincu que tout le monde connaît son activité, ce qui lui barre l'accès à cette même société, lui coupe son désir, et l'émascule d'une certaine manière. Dans le même temps, Monsieur Albert incarne également ce paradoxe. Louis le considère comme un individu vivant de proxénétisme, pervers, mais ce même individu lui cite Shakespeare ! Shakespeare : Il n'y a de bien et de mal que selon l'opinion qu'on a. Louis a l'impression en acceptant de travailler pour lui, de passer un pacte avec le Diable, avec un individu qui s'est affranchit du bien et du mal, qui se place au-dessus, et donc qui fait le mal pour le jeune homme. Lors de sa dernière apparition, il effectue une autre citation : La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure durant sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… Voilà qui ôte tout sens et toute valeur aux actions de Louis, proposant une autre perspective sur sa vie.
Le titre suggère une histoire qui va analyser comment un individu s'est passer pour ce qu'il n'était pas. La narration visuelle s'avère séduisante et évocatrice, parfois doucement vénéneuse. Louis Dansart finit par se résoudre à compromettre ses beaux idéaux, la fin justifiant les moyens, mais aussi une forme de passage à l'âge adulte en faisant l'expérience que les idéaux ne font pas le poids face au principe de réalité. L'imposture dévoile alors une autre nature que celle de s'imposer dans une classe sociale, celle d'un être humain qui se trompe lui-même dans ses mœurs, dans sa conduite, afin de se croire plus fort qu'il n'est de se faire passer à ses propres yeux pour une autre personne. Une bande dessinée littéraire à la lecture facile, à la profondeur étonnante.
Curieusement, cette bande dessinée est restée sur ma pile à lire depuis sa sortie en février 2024. Je ne connaissais pas le roman adapté par Steve Cuzor, roman pourtant très connu outre atlantique.
Mais dès que j'ai commencé, je n'ai pas lâché cette bande dessinée. Tout d'abord, il faut souligner la qualité du dessin. Le choix des tons monochromes donne une puissance au récit. En effet, au fil de la lecture, nous finissons par ne plus distinguer les uniformes des deux camps, ce qui donne un caractère universel au destin d'Henry Fleming. J'ai fait le parallèle, certes osé, avec Le Rapport de Brodeck de Larcenet.
Cuzor nous offre des scènes de combats saisissantes, tout en suivant ce jeune soldat désabusé. Cette histoire met parfaitement en relief ce vers de Prévert " Oh Barbara, quelle connerie la guerre..."
Le combat d'Henry Fleming oscille sans cesse entre lâcheté et héroïsme, et il est magnifiquement illustré par Cuzor, au sommet de son art.
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Les Soeurs Grémillet
J'adore le monde d Alessandro Barbucci, je le trouve poétique et magique. L'histoire de ces trois sœurs différentes mais complémentaires, est vraiment agréable à lire et à regarder.
Les Pauvres aventures de Jérémie
Il s’agit d’une des premières séries du célèbre Riad Sattouf, cela se ressent dans le dessin qui a un style plus simple et cartoon que sa célèbre série L'Arabe du futur, mais également dans l’atmosphère qui s'en dégage et qui se trouve être très début année 2000. C’est l’histoire de Jérémie, un anti-héros comme Sattouf aime les créer qui est un peu loser et malchanceux dans la vie ainsi qu’avec les filles. Ses histoires s’entremêlent avec celles de ces amis Jean-Jacques et Sandrine qui sont des personnages tout autant comiques; certains passages sont vraiment hilarants. Ça faisait longtemps que je n’avais pas sincèrement ri à voix haute en face d’une BD, c’est le travail le plus drôle de Sattouf. Les trois albums peuvent se lire séparément et j’ai ma préférence pour le premier album Les Jolis pieds de Florence qui vaut vraiment le détour. Lire cette série rend heureux !
American Parano
American parano est un sympathique diptyque mettant en scène une jeune détective qui va intégrer la brigade des homicides du SFPD après la mort de son père, présence invisible pesante dont elle ne semble vraiment pouvoir se défaire: elle travaille dans le même département que lui, et décide d'habiter son appartement dont elle a hérité. L'action se déroule en 1967: gros point positif pour l'ambiance qui est parfaitement respectée. Voitures, vêtements, attitudes...Tout y passe, et on y croit. Le seul gros bémol sur ce point, c'est l'héroïne : une femme détective au SFPD en 1967 c'est hélas n'importe quoi. En fait le SFPD interdisait tout recrutement féminin autre que dactylo. Ce n'est qu'après un procès que la première femme policière a pu être embauchée, mais au rang de simple officier et seulement en 1975... Or la BD semble dire que c'est finalement assez facile d'arriver à plusieurs échelons supérieurs une décennie plus tôt, les seuls obstacles étant des blagues potaches et sexistes d'un goût douteux. Du coup une étoile de moins. Cela mis à part : le dessin est un petit peu simpliste / gamin, mais cela ne pose pas préjudice car c'est un moyen somme toute habile d'amoindrir certains aspects glauques ou gore. Car notre détective est chargée d'enquêter sur des meurtres rituels à priori commandités par des satanistes, et c'est parfois assez sanglant. L'enquête est intéressante, même si l'on se doute que le principal suspect du premier est plus que probablement innocent. Parlons-en des personnages : contrairement à beaucoup de BD, ils ont droit à une bonne exposition, et sont bien mis en avant. Il y a certes quelques facilités autour de la psychologie et assassins et leur motivation, mais c'est compensé par le twist autour de leur identité, qu'on avait pas vraiment vu venir. La seule inconnue concerne le père de notre héroïne, et son vrai lien avec les assassins. La fin nous réserve aussi une autre surprise, qui appelle une suite que je lirais avec plaisir.
Retour à Tomioka
Je crois que je n'ai jamais été déçu par un album scénarisé par Laurent Galandon. Cela se vérifie avec ce nouvel album, que j'ai mis en "inclassable", car plusieurs genres sont représentés, sans qu'aucun ne prenne la priorité. Jugez plutôt : Deux enfants décident de ramener les cendres de leur grand-mère sur les lieux de son enfance. Le hic, c'est que ceux-ci se trouvent dans la zone interdite contaminée par l'incident nucléaire de Fukushima. Ils y croisent des yôkai, esprits élémentaires du folklore nippon, mais aussi un vieil homme, et... des animaux surprenants. Il y a donc du roman graphique là-dedans, mais aussi du fantastique, et de la fable, car il y a une dimension poétique non négligeable avec ses papillons, souvent associés à l'âme des défunts, qui accompagne de manière discrète nos deux enfants... Ici Galandon s'attache donc à montrer ce qu'est la vie (car oui, une zone irradiée peut contenir de la vie), en se basant sur des témoignages, des lectures, mais aussi, au niveau des décors, de ses propres clichés pris dans cette zone il y a quelques années. Le récit oscille en permanence entre sérieux, un peu de comédie, du surnaturel avec des yôkai et d'autres créatures, mais sans que l'on perde jamais de vue les enjeux de l'histoire. C'est avec un sentiment d'admiration que j'ai lu cet album, qui est une véritable réussite. S'il est destiné à la jeunesse, il peut tout à fait être lu par des adultes qui y trouveront de belles choses également. Et puis le scénariste évite l'écueil des happy ends béats, et c'est bien de ne pas prendre le jeune lectorat pour des idiots. D'autant plus que c'est un novice en la matière qui officie au dessin, Michaël Crouzat. Il a cependant une longue expérience (15 ans) dns le dessin animé : animateur, character designer, storyboarder, entre autres. Il faut savoir qu'au départ Retour à Tomioka était un long métrage d'animation (déjà) écrit par Galandon, auquel devait collaborer Crouzat. Séduit par le trait cet artiste chevronné, le scénariste lui a également proposé de participer à l'adaptation en BD. Et il a bien fait. Son style, qui mêle habilement mise en scène franco-belge et design typé manga des personnages, est très plaisant. La mise en couleurs de deux artistes espagnols est également de qualité, jouant sur une palette de tons plutôt clairs. En résumé c'est un bel album, plaisant à lire mais qui fait aussi réfléchir sur la file des hommes, dans un pays où tradition et modernité s'entrechoquent parfois.
Ultramega
Défenseur des êtres humains - Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il regroupe les épisodes 1 à 4 (tous doubles), initialement parus en 2021, écrits, dessinés et encrés par James Harren, avec une mise en couleurs réalisée par Dave Stewart. Tout a commencé avec l'arrivée d'un virus qui transforme les individus en monstres, sans discernement. Si quelqu'un n'essaye pas de le maîtriser, il se répandra sur la Terre entière, et cela en sera fini de l'humanité telle qu'elle existe actuellement. Jason écoute un être cosmique lui expliquer tout ça, assis sur une sorte de globe oculaire avec des protubérances cristallines. Il se réveille en sursaut sur son canapé, alors que sa femme dort dans son lit. Il y a une marque encore fumante sur son torse. Il se lève, s'habille et sort pour aller acheter un cadeau à son fils Noah, tout en repensant à la manière dont sa carrière de boxeur a pris fin. Il passe sa journée à bosser : nettoyer des toilettes. Il a conscience qu'il s’agissait d'un rêve de pouvoir, de puissance, pour compenser. Il sait également qu'il n'est pas le seul à avoir reçu le pouvoir : l'ont également reçu Stephen Meier un jeune génie constructeur de robots, et Erm, pas forcément très bien dans sa tête. Il repense à ce qu'ils sont devenus : le premier grièvement blessé, le second porté disparu après avoir pris son boulot trop à cœur. Jason a fini sa journée de travail, et est sur le chemin du retour avec un gros singe en peluche sous le bras. Il remarque l'allure anormale d'une jeune femme suivie par son jeune garçon. Il l'interpelle. La jeune femme se tourne vers lui dévoilant une dentition monstrueuse. Jason s'est déjà transformé en Ultramega, superhéros pourfendeur de kaijus. Il s'élance en avant et percute la monstre : le choc est intense. Elle riposte d'un coup de langue pleine de dents en pleine poitrine. Il vacille sous le choc et se redresse péniblement, out en ouvrant son poing gauche. Le jeune garçon s'y trouve conscient et indemne. Il lui crie de se mettre à l'abri immédiatement. La kaiju lance un nouveau coup de langue dévastateur, et referme ses dents sur le poignet droit du superhéros. Celui-ci active son méga-rayon et fait voler en éclats la tête du monstre, tout en s'interrogeant sur l'identité de la reine à laquelle elle se référait. Le combat terminé Jason reprend à peu près sa forme humaine, avec une tête qui reste trop grosse par rapport à son corps, les pieds dans les humeurs visqueuse du kaiju, tout en voyant le corps allongé de la pauvre femme à quelques mètres. Pendant ce temps-là, Mariah donne à manger au tout jeune Noah, encore dans sa chaise bébé. Encore nu, Jason appelle son épouse à partir d'un téléphone public : elle lui répond et essaye de le réconforter, tout en surveillant Noah. Dans une banlieue, William livre les courses alimentaires à Lilith Goron dans son petit pavillon. Elle le remercie, prend le sac et lui souhaite un bon retour. Une fois qu'il est parti, elle jette sans ménagement les sacs de commission dans la cuisine où ils atterrissent à côté de nombreux autres qui n'ont jamais été touchés. Puis elle se rend auprès de son fils qui l'appelle avec insistance depuis le sous-sol. La couverture annonce un individu géant, à moins que ce ne soit une figure de style visuelle, et une cité qui a connu des jours meilleurs. En une page, l'auteur a posé la situation : une épidémie qui transforme une partie significative de la population en kaijus, des monstres d'une stature géante, qui détruisent tout sur leur passage. Pour leur faire face, trois humains récipiendaires d'une force cosmique qui, une fois activée, leur permet de gagner une taille géante, de guérir de presque toutes les blessures, et de projeter des rayons d'énergie. Les planches 6 & 7 correspondent à un dessin en double page dans lequel Ultramega s'élance sur un kaiju, chacun mesurant au moins cinq étages, et il le plaque contre un gratte-ciel, avec perte et fracas. Il s'en suit un combat acharné de 7 pages. James Harren ne fait pas semblant, il tient les promesses de la couverture, et c'est un artiste très doué pour concevoir des monstres organiques bien répugnants, et des combats bien brutaux. Il avait déjà fait la preuve de son talent en la matière sur la série BPRD de Mike Mignola, et là il peut se lâcher à son rythme dans des épisodes à la pagination double, voire triple. Avec les héros, le lecteur fait face à des monstres immondes, souvent anthropoïdes, et parfois avec des appendices ou des rostres étrangers au corps humain. À chaque fois, il est évident que la morphologie de ces créatures est faite pour l'affrontement physique, en puissance musculaire, et en moyen de morsure, de déchiquetage, de lacération, sans oublier des fluides corporels répugnants. Il associe ainsi le genre Kaiju, avec le genre horreur, et parfois quelques plans grotesques qui amènent un sourire sur le visage du lecteur, sans pour autant faire baisser la tension dramatique. Le premier épisode (61 pages) s'avère en tout point conforme à l'horizon d'attente du lecteur : des défenseurs de l'humanité qui se battent contre des gros monstres destructeurs. L'auteur use de la licence artistique habituelle du genre : malgré les destructions de gratte-ciel, la population continue d'habiter dans cette métropole qui a pris l'habitude de se reconstruire après chaque combat titanesque. Mieux encore, Kaiju Prince parvient à détourner un rayon d'énergie d'Ultramega, le rayon se retrouvant dirigé vers le sol avec une puissante force destructrice, sans conséquence apparente pour les fondations de la ville, ou pour la croute terrestre. Il s'agit donc d'un récit de genre qui en embrasse les conventions, sans prétendre à une forme de réalisme, une littérature de l'imaginaire. Le lecteur se dit que la dynamique de la série est pliée : un combat démesuré pour chaque épisode. Éventuellement, il pourra découvrir ce qui arrive à Jason (Ultramega) qui semble être lassé de devoir vouer sa vie aux combats, et peut-être également Stephen Meier et Ern, les deux autres dépositaires du pouvoir. Il ne s'attend donc pas du tout à l'issue finale du combat du premier épisode, ni à la suite des événements. L'auteur ne se contente pas de mettre à profit les conventions de genre : il a aussi une histoire à raconter, et l'horreur ne se cantonne pas aux blessures et à l'apparence contre nature des monstres géants. James Harren fait montre d'un réel goût pour l'horreur et sait la faire ressentir au travers de ses dessins et des situations. En plus des blessures, le lecteur se retrouve à assister à la décomposition du premier kaiju, dans une sorte de flot d'humeurs visqueuses et verdâtres, au point qu'il éprouve l'impression de ressentir une odeur fétide. Le combat suivant prend des proportions telles qu'un des défenseurs finit avec un membre arraché ce qui occasionne une hémorragie gigantesque, au point que certaines rues sont inondées par la vague de sang en train de se répandre et qu'elle emmène quelques piétons dont un enfant en bas âge, une vision réellement effrayante. Il y a celle tout aussi difficile à soutenir d'un kaiju arrachant la chair d'un être humain entre les côtes et le bassin grâce à sa main mi-serre, mi-pince, d'un geste simple qui fait ressortir la fragilité du corps humain. Le lecteur retient un haut-le-cœur en voyant un rat commencer à boulotter le corps d'un combattant pas encore mort. Le lecteur est complètement absorbé par la narration d'une cohérence extraordinaire dans la mesure où l'auteur est à la fois scénariste et dessinateur. Il est visible qu'il a conçu certaines scènes d'abord pour leur force visuelle, et d’autres plus pour l'intrigue. Avec un peu de recul, il est bien sûr possible de s'interroger sur la plausibilité d'un élément, ou la logique d'une situation. Mais dans le fil de la lecture, tout coule de source pour un récit surprenant. En effet, l'auteur a conçu une histoire qui dépasse le combat contre le monstre de l'épisode. Le point de départ est simple : une épidémie qui transforme une partie de la population en monstres, une entité anthropoïde qui donne des pouvoirs à trois humains, des combats. Chacun des trois héros présente des particularités qui le rendent différent des autres, que ce soit son occupation civile ou professionnelle, ou sa situation familiale. Au vu des résultats du combat monstrueux du premier épisode, la situation ne peut pas rester à l'identique, et le deuxième épisode montre ce qui a changé, et quels sont les personnages qui sont passés en premier plan. La dynamique du récit reste similaire, sans répéter le schéma du premier épisode. Le lecteur se rend compte que l'auteur a intégré d'autres thématiques, en plus de celle d'une humanité luttant pour sa survie au travers de héros. Sans tout dévoiler, il y a également la question du devenir des nouvelles générations qui ont grandi pendant ces affrontements. En découvrant la couverture, le lecteur se dit que ça va être une succession de bataille de géants contre des monstres. Effectivement, James Harren réalise une aventure dans le genre Kaiju, avec des monstres géants, et des défenseurs humains, eux aussi géants, pas de mécas. La différence apparaît tout de suite : l'artiste est totalement investi dans son récit, avec des monstres originaux et terrifiants, des séquences de combat brutales, avec des touches d'horreur. Passé le premier épisode, le lecteur constate qu'il y a aussi une intrigue solide, porteuse de thèmes allant au-delà de la survie face à des monstres.
Martha Washington - La Paix retrouvée (sauve le monde)
L'origine de l'espèce humaine - Ce tome fait suite à Martha Washington Goes to War, et il regroupe les 3 épisodes de la minisérie de 1997. Après avoir rencontré Big Guy dans l'espace, Marth Washington revient sur terre à bord d'une navette, avec quelques prisonniers dans la soute, et la preuve que Venus (l'intelligence artificielle qui gère le repeuplement et la reconstruction de la terre) a pris des initiatives de son propre chef. Évidemment, le retour sur terre est un peu compliqué. Mais Martha finit par convaincre les responsables du gouvernement terrestre que qu'il faut débrancher Venus. Wasserstein l'informe qu'elle est attendue pour une mission spatiale : elle doit piloter une navette pour mener à bien une expédition scientifique devant observer un énorme astéroïde en provenance d'une autre galaxie, sur une trajectoire l'amenant à s'écraser sur Jupiter. Au cours de cette mission, elle va découvrir l'origine de l'intelligence humaine. Frank Miller et Dave Gibbons reviennent pour la troisième fois au personnage de Martha Wahsington qui a un peu mûri. Ils poursuivent logiquement leur récit d'anticipation en envoyant Martha dans l'espace, après qu'elle ait survécu à l'apocalypse, puis les difficultés de la reconstruction. Martha Washington n'a pas changé de personnalité : elle est déterminée, obstinée, courageuse, forte et indépendante. Elle incarne plus que jamais la force de l'individu. Cette héroïne est une ode à l'individualité mise au service de la société. Si pour le tome précédent Miller s'était inspiré de Ayn Rand, alors pour ce tome il s'est inspiré de 2001 l'odyssée de l'espace. Il propose un récit de science-fiction avec de l'action, des combats et une explication de l'origine de la vie intelligente. Bien sûr, l'aventure de Martha Washington ne se limite pas à cet aspect là. Elle continue également la lutte contre Venus, contre l'autorité. Miller se sert également de cette série pour dénoncer toute forme d'autoritarisme, y compris le plus pernicieux : celui qui se veut pour le bien des autres. Le mélange des genres (aventure, science-fiction, légère touche politique) accouche d'un récit rapide, distrayant, positif et constructif, malgré quelques passages qui déconcertent par leur naïveté. Il est impossible de croire à l'éradication de Venus entre deux cases, comme par enchantement. Le comportement de Wassertein fait tiquer même le plus débonnaire des lecteurs. À plusieurs reprises, Miller laisse voir les reprises faites au scénario pour pouvoir passer d'une scène à l'autre. Le trait de Dave Gibbons reste toujours aussi facile à reconnaître. Le scénario lui autorise de plus grandes cases que d'habitude. Son coloriste a fait des progrès avec son logiciel. Avec cette série, il possible de retracer l'évolution de l'informatique appliquée à l'infographie. Angus McKie dispose pour cette histoire d'un outil qui lui permet d'insérer des images retouchées, telles que les photos de la terre vue de l'espace. Il peut également créer des dégradés d'une même nuance de couleur pour retranscrire l'intensité lumineuse sur les plis des vêtements par exemple, ou sur le fuselage du vaisseau. Ce qui est agréable à la lecture des cases, c'est que Dave Gibbons évite les surenchères visuelles dramatisantes et artificielles. Les personnages continuent de disposer de silhouettes conformes à l'anatomie humaine, sans exagération des poitrines pour les femmes, ou des musculatures pour les hommes. Les éléments de science-fiction présentent une cohérence technologique entre eux, et évitent également les effets tape-à-l'œil. Cela n'empêche pas Dave Gibbons de créer des images mémorables telles que Martha et Wassertein sur leur scooter volant, l'arrivée de la navette aux abords de la station spatiale, les colons se suicidant sur une lune de Saturne en enlevant leur casque, Pearl en train de saigner du nez, Martha manquant d'être écrasée par la patte d'un dinosaure, etc. Frank Miller et Dave Gibbons accommodent plusieurs ingrédients de science-fiction à leur sauce pour narrer un nouveau chapitre dans l'histoire de Martha Washington, une aventurière courageuse d'une autre époque, dotée d'une solide intelligence. Toutes les aventures de Martha Washington ont été regroupées dans une édition intégrale appelée . Elle contient les 3 principales aventures (Give Me Liberty, Martha Washington Goes to War et Martha Washington Saves the World), ainsi que toutes les histoires courtes parues entre 1990 et 2007 réalisées par les mêmes auteurs.
New York, New York
Si ce gros bouquin impressionne par sa taille, il ne faut pas s’y fier, car il s’avère très léger dans la mesure où il se lit relativement vite, bénéficiant d’une narration fluide et aérée. Ainsi, « Méfiez-vous des apparences » est peut-être le message à retenir de ce très beau roman graphique. Cela dit, l’épaisseur du pavé s’appliquerait aisément au fond davantage qu’à la forme, à savoir une épaisseur psychologique qui sonne si juste qu’on pourrait considérer « New York, New York » comme une fable autobiographique, ou tout au moins « autofictionnelle », ce fameux néologisme utilisé pour qualifier une œuvre mêlant fiction et expérience personnelle. Le constat qui corrobore cette supposition, c’est que les deux bonnes copines du récit sont canadiennes, tout comme les deux autrices qui non seulement le sont aussi, mais semblent par ailleurs très proches puisque c’est ici leur troisième collaboration. Et s’il fallait une preuve que l’alchimie entre les deux cousines fonctionne à merveille, il faudra ajouter qu’avec « New York, New York », c’est la deuxième fois que le duo Tamaki est récompensé par un prix Eisner, celui du meilleur roman graphique. « Roaming », le titre original, qui se traduit par « itinérance » (on peut s’interroger sur la pertinence du choix de l’éditeur français), est une double allusion, en rapport avec les balades aléatoires du trio de filles dans la métropole géante et au jargon des télécommunications, une fonction qui permet de rester joignable et connecté à l’étranger. Comme on le verra, le téléphone mobile — le modèle à clapet des années 2000 puisque c’est à cette période que se situe le récit — jouera un rôle déterminant dans l’histoire. L’histoire ? Autant l’annoncer d’emblée, elle n’a rien d’extraordinaire. Elle raconte le séjour de trois jeunes filles canadiennes dans la fleur de l’âge qui se retrouvent pour passer un moment ensemble dans la cité mythique de la côte Est, parfois surnommée « Big Apple ». « La Grosse Pomme » en effet, c’est pas rien pour immortaliser un moment important de sa vie, c’est la ville de tous les possibles et de tous les excès. Parmi ces trois meufs, aucune n’a le rôle principal, les trois ayant une importance équivalente dans leurs différences, pour le propos d’un récit qui s’appuie justement sur cette relation triangulaire, où se diluent les frontières entre amitié et amour, ou plus précisément pulsions amoureuses… Il y a tout d’abord Dani la pragmatique, celle qui a organisé la rencontre à New York. Un vrai petit poney, la Dani, celle qui veut aimer l’univers entier, disposée à livrer ses sentiments à quiconque voudra bien l’accepter, dans sa vision presque enfantine voire nunuche d’un monde peuplé de licornes. Puis Zoé, sa meilleure amie, une personnalité douce et discrète, adorable et fragile, mais en pleine quête de son identité lesbienne. Et enfin Fiona, dotée d’une forte personnalité, avec un regard aiguisé et déjà blasé sur les gens et la vie, et une posture « badass ». Fiona, c’est la chic fille par excellence, à la fois artiste, rebelle et solaire, qu’on peut trouver sympa au début, mais qui va révéler au fil des pages sa face plus sombre, dès lors qu’elle va jeter son dévolu sur Zoé tout en mettant Dani à l’écart… Mariko Tamaki a choisi comme théâtre de l’action la ville de New York, qui est d’une certaine manière le quatrième personnage. Symbole de liberté, la mégapole électrique est comme un tourbillon, agissant sur les esprits tel un accélérateur de particules. Les sentiments s’en trouvent plus aiguisés, tout y est plus intense, et là, gare aux brutales désillusions ! Au cœur de ce tourbillon, le trio va en faire les frais, dans une sorte de périple initiatique qui révélera les âmes de chacune des protagonistes. En filigrane de l’histoire se dessine cette mise en garde vis-à-vis des personnalités toxiques, ces vampires psychiques capables de vous polluer l’atmosphère de la façon la plus sournoise et vous laisser sans états d’âme agoniser une fois qu’elles vous ont poussé dans le talus… Dans sa sobre bichromie pastel d’orange et de mauve, le dessin de Jillian Tamaki révèle une fraîcheur appréciable, tant dans le graphisme que la mise en page, débordante de fantaisie et de poésie. Celle-ci a su retranscrire le tourbillon émotionnel de ces jeunes filles au cœur de cette Big Apple vibrante de mille énergies, aussi bien positives que négatives. Jillian Tamaki est assurément une artiste à suivre. Difficile de savoir quelle est la part autobiographique de « New York, New York », au niveau du récit comme des personnages, mais cela a au fond peu d’importance. Jillian et Mariko Tamaki nous offrent ici une fable subtile et authentique avec des personnages attachants, donnant envie de découvrir leurs œuvres précédentes. De même, on espère de leur part une longue et fructueuse collaboration dans le futur.
Grandville
Le cinquième et dernier tome est enfin paru en Français… l’occasion de redécouvrir cette série, et j’adore toujours autant ! Pourtant il faut avouer que les intrigues ne sont pas foncièrement originales. Il s’agit de bêtes (c’est le cas de le dire) enquêtes policières, avec des ficelles éculées et des coupables relativement prévisibles. Il y a notamment une double page en fin de tome 2 où nos deux détectives mettent une plombe à arriver à une conclusion qui me semblait pourtant évidente. Cela dit, les intrigues deviennent plus riches et touffues au fil des tomes, pour attendre des sommets dans le volume 5, véritable apothéose scénaristique en 176 pages (contre 104 pages pour le tome 1). Ce dernier propose d’ailleurs une trouvaille rigolote (dans la VO) : un « anti-spoiler seal », cad une enveloppe en plastique glissée autour d’un certain nombre de pages, pour éviter les spoilers accidentels lors d’un feuilletage. Je me demande si l’éditeur VF va en faire de même. Les intrigues font peut-être « déjà vues » mais sont rondement menées et parfaitement rythmées. Les personnages sont très attachants, grâce notamment à un humour corrosif « très anglais » dans les dialogues (je parle de la VO). L’inspecteur Lebrock, espèce de croisement dur à cuire entre Sherlock Holmes et James Bond, est un peu antipathique en début d’aventure, mais sa personnalité se développe beaucoup au fil des tomes. Et puis certains personnages secondaires sont vraiment cocasses. L’univers uchronique mis en place est passionnant : Napoléon a gagné, l’Angleterre fut brièvement une colonie française avant de regagner partiellement son indépendance, et la situation politique est complexe. Le tout saupoudré de Steam Punk, et de messages sociaux et politiques faisant échos à notre société (pas toujours de manière très subtile certes, mais la réflexion reste intéressante). L’auteur s’est inspiré du travail animalier du caricaturiste français Jean Ignace Isidore Gérard, plus connu sous son pseudonyme, Grandville. On retrouve aussi une bonne dose de Sherlock Holmes, ainsi qu’une multitude d’autres références plus subtiles, dans le nom des personnages secondaires, le nom de rues etc. Enfin, le dessin de Bryan Talbot est magistral. Il ne sera pas du goût de tout le monde, certes. Il est très typé « comics », notamment au niveau des couleurs. L’auteur utilise des effets informatiques (flou, incrustation de photos etc.), le trait est gras, et certaines cases manquent de décors. Mais j’adore son esthétisme, les personnages anthropomorphiques sont magnifiques, et quel dynamisme, les scènes d’action sont très lisibles. Le tome 5 conclut a priori la série (même si une suite reste possible). Les personnages attachants de Talbot vont me manquer, et je compte bien un jour relire leurs aventures. Je suis ravi que Delirium ait repris la publication française suite à la faillite de Milady Graphics. Une série que je recommande chaudement !
Autopsie d'un imposteur
Tout ce qui le rendait si impressionnant a disparu en un instant. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Thomas Campi pour les dessins et les couleurs, Vincent Zabus pour le scénario et Maïté Verjux pour le lettrage. Il comporte soixante-seize pages de bande dessinée. Les auteurs avaient déjà collaboré ensemble pour L'éveil (2020). Prologue : en début d'automne 1957, un jeune homme à la belle allure se promène dans les rues de Bruxelles. le narrateur omniscient commente. Voici Louis Dansart, le personnage central de ce récit. Un étudiant en dernière année de droit dont les pas résonnent sur le pavé bruxellois en cette chaude journée d'été. Il ne sait pas pourquoi il s'intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n'en vaut pas la peine. Regardez-le… Comme tous les jours, il rêve de l'exposition universelle qui s'annonce. Un moment où il en est convaincu, l'histoire basculera et donnera sa chance à des gars comme lui. Comme tous les jours, il passe par les rues chics de la capitale pour observer les bourgeois. Avec attention, il les regarde dépenser leur argent, traque leurs tics langagiers, scrute leur façon de marcher. S'il osait, il se laisserait même aller à les imiter. Eux. Les riches. Toutes les nuits, dans sa mansarde puante, Louis Dansart ne rêve que d'une chose : devenir comme eux, devenir l'un d'eux. Toutes les nuits, il rêve de moment où il en sera fini des repas frugaux et des nuits froides. Louis se retourne dans son lit et demande au narrateur de se taire, car il aimerait dormir. le narrateur en profite pour lui demander pourquoi : il veut être en forme, demain, pour commencer son ascension sociale, c'est ça ? Réponse : exactement, alors il faut le laisser pioncer. Le lendemain matin, le narrateur reprend ses questionnements et demande à Luis Dansart ce qu'il fait au petit marin, devant la vitrine de Chez Degand. Il sait pourtant qu'il n'a pas les moyens, alors que l'homme qui pénètre dans la boutique les a. Il conseille au jeune homme de ne pas y entrer, car ce n'est pas une bonne idée, il devrait lui faire confiance. le jeune homme n'en a cure et il pousse à son tour la porte. Bon… Tant pis pour lui. Odette, une vendeuse s'approche et lui demande s'il veut essayer le costume qu'il est en train de regarder. La réponse est positive, Louis l'essaye et il sourit béatement à son reflet dans le miroir en pied. le patron sort de l'arrière-boutique et pénètre dans l'espace de vente. Il jette un coup d'œil rapide à Louis, il prend la veste avec laquelle il est entré et il effectue des commentaires pour l'édification d'Odette : le col élimé, les coudières mal assorties, et la coupe ! Il ne porterait pas ça même pour sortir ses poubelles. Et en plus ça sent. Il a bien jugé Louis : un blanc-bec sans le sou qui veut se donner des grands airs pour séduire les belles vendeuses. Louis reprend sa veste et sort, humilié et rageur. La voix du narrateur reprend : il l'avait prévenu, et il reprend le terme d'odeur employé par le patron. C'est dingue, Louis a beau se laver, mettre du parfum, il a toujours l'impression qu'elle est là, qu'elle transpire de lui. Peut-être parce que c'est l'odeur de son enfance ? L'odeur de la pauvreté, l'odeur de la honte. Et toujours cette impression que les passants la sentent, eux aussi, non ? Quel étrange début : un narrateur omniscient (ou presque car il n'a pas connaissance de tout le déroulement du récit) commence par dire qu'il ne sait pas pourquoi il s'intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n'en vaut pas la peine. Puis, Louis Dansart, le personnage principal, répond au commentaire du narrateur omniscient, comme s'il entendait ses commentaires dans son esprit. Effectivement, par la suite, le narrateur fait preuve d'un mépris certain pour le manque de rectitude morale de Louis. Puis, apparaît Monsieur Albert, le responsable d'un réseau de prostitution aussi huppé que secret, qui semble facilement anticiper certains choix de Louis, qui semble parfois se déplacer avec une rapidité surnaturelle, qui conçoit Louis comme son personnage, et qui, en donnant une forme de théâtralité à son quotidien, concède un certain prix à la vie. Sans cela, il préfèrerait mourir. Pour cet écrivain frustré, il est plaisant de jouer avec ceux qui l'approchent comme s'ils étaient ses personnages. Lors de sa dernière apparition, il se conduit comme s'il jouait devant des spectateurs. le scénariste semble s'amuser avec une mise en abîme à tiroir : il est ce narrateur omniscient persifleur, Monsieur Albert cite régulièrement William Shakespeare (1564-1616) laissant à penser que le scénariste a relu ses pièces récemment, Monsieur Albert voit Louis Dansart comme un personnage ce qu'il est pour les auteurs. Avec une telle entrée en la matière, le lecteur se dit que Louis Dansart doit être un arriviste, prêt à profiter des autres pour sortir de sa condition sociale et s'élever sur l'échelle en marchant sur les autres. La couverture montre un beau jeune homme pris à parti par des individus portant un masque d'animal : il attire la sympathie du lecteur en se trouvant en position d'infériorité. La première page du prologue se présente sous la forme d'un dessin en pleine page. le lecteur commence par remarquer l'importance donnée au décor : les façades de bâtiments se trouvant en arrière-plan. L'artiste a pris le temps de soigner leur représentation : les fenêtres, les rambardes des balcons, l'auvent de l'hôtel. Sur la seconde page, le nom de l'hôtel apparaît : Hôtel Métropole, et si l'envie lui en prend le lecteur peut effectuer une rechercher et constater que l'artiste en reproduit fidèlement la façade. Par la suite, le regard du lecteur s'attarde sur l'aménagement du petit appartement de Louis, les cinq étages de son immeuble qui s'élèvent au-dessus des constructions à deux étages qui l'entourent, la magnifique salle de réception du club dans lequel Camille s'acoquine avec des clients, la brasserie dans laquelle Louis fait le service, le très bel escalier d'un immeuble bourgeois, les magnifiques pelouses de l'université, la modeste cabane au fond des bois, d'autres rues de Bruxelles avec un tramway, et bien sûr l'Atomium pour l'exposition universelle de 1958. La reconstitution de la période historique se voit plus encore dans les tenues vestimentaires, à commencer par la chemise blanche et la veste, peut-être plus de toute première jeunesse de Louis. En passant, le lecteur peut faire le constat que le trio pantalon + chemise + veste n'a pas beaucoup évolué pour ces messieurs, et que les robes de ces dames présentent plus de variété et font effectivement un peu datées vues du début du troisième millénaire. L'artiste représente les individus avec des morphologies normales : une belle silhouette affinée et élégante pour Louis, un corps jeune pour Camille avec des gestes naturels dépourvus de toute pudibonderie ou de pudeur (avec même un geste très nature pour s'essuyer le sexe après l'amour), un corps portant les outrages de l'âge pour des bourgeoises ayant atteint la cinquantaine. Seul Monsieur Albert présente une caractéristique physique exagérée : un nez pointu et allongé, ce qui renforce encore sa nature métaphorique. La narration visuelle s'avère très facile d'accès, avec des cases alignées en bande, présentant la caractéristique d'être sans bordure encrée. Elle se situe dans une veine réaliste, avec de ci de là une petite exagération pour souligner un mouvement (Louis en train de courir avec ses pieds qui ne touchent pas terre), une ambiance lumineuse (parfois des scènes plus sombres), et uniquement les expressions de visage de Monsieur Albert qui sont un peu appuyées, en cohérence avec le fait qu'il donne une forme de théâtralité à son quotidien, qu'il agit parfois comme s'il était sur scène. Le scénariste souligne ce positionnement de Monsieur Albert en lui faisant citer régulièrement William Shakespeare, dont certaines des plus célèbres, comme le temps est le souverain des hommes, car il est leur créateur comme il est leur tombeau, et il octroie ce qu'il veut, et non ce qu'ils demandent. Il est précisé à la fin qu'il a eu recours aux textes traduits par François-Victor Hugo (1828-1873). À l'occasion du refuge dans une modeste cabane en bois, le narrateur effectue une comparaison avec le célèbre conte de Blanche-Neige. Plus loin, il compare Louis Dansart à Rastignac, personnage récurrent de la comédie humaine d'Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur se rend compte que ses références littéraires trouvent leur place dans un ouvrage qui s'apparente à un roman littéraire. Au fil des séquences, les dialogues entre le personnage principal et le narrateur, ainsi que les remarques de Monsieur Albert jettent un éclairage sur différentes facettes de la vie de Louis Dansart, sur son comportement, et sa manière d'envisager son ascension sociale. Ainsi sa personnalité se dévoile : sa certitude que l'Exposition universelle sera l'occasion d'un événement favorable pour sa personne, sa conscience de classe qui s'accompagne d'un sentiment d'infériorité vis-à-vis de la classe bourgeoise et d'une forme de jalousie vindicative, la confrontation de ses idéaux particuliers au principe de réalité, le sentiment insupportable de devoir tout le temps compter en dépensant, la culpabilité de faire commerce de son corps, la monotonie implacable du quotidien, le retour au milieu de son enfance comme environnement protecteur, le sentiment de n'exister que par le regard des autres, etc. De façon organique et discrète, les auteurs abordent de nombreuses facettes de la vie intérieure de leur personnage, de sa frustration, de ses conflits moraux entre ses aspirations et les moyens auxquels il recourt. Il souhaite à tout prix renier ses origines campagnardes et modestes, nier cette partie de son histoire personnelle, donc nier une partie de lui-même. En devenant un gigolo, il se retrouve dans un paradoxe à rendre fou. D'un côté, il vit de ses charmes, une source de revenus confortable lui permettant de s'offrir ses études et de côtoyer cette société qui lui fait tant envie ; de l'autre côté, il est convaincu que tout le monde connaît son activité, ce qui lui barre l'accès à cette même société, lui coupe son désir, et l'émascule d'une certaine manière. Dans le même temps, Monsieur Albert incarne également ce paradoxe. Louis le considère comme un individu vivant de proxénétisme, pervers, mais ce même individu lui cite Shakespeare ! Shakespeare : Il n'y a de bien et de mal que selon l'opinion qu'on a. Louis a l'impression en acceptant de travailler pour lui, de passer un pacte avec le Diable, avec un individu qui s'est affranchit du bien et du mal, qui se place au-dessus, et donc qui fait le mal pour le jeune homme. Lors de sa dernière apparition, il effectue une autre citation : La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure durant sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… Voilà qui ôte tout sens et toute valeur aux actions de Louis, proposant une autre perspective sur sa vie. Le titre suggère une histoire qui va analyser comment un individu s'est passer pour ce qu'il n'était pas. La narration visuelle s'avère séduisante et évocatrice, parfois doucement vénéneuse. Louis Dansart finit par se résoudre à compromettre ses beaux idéaux, la fin justifiant les moyens, mais aussi une forme de passage à l'âge adulte en faisant l'expérience que les idéaux ne font pas le poids face au principe de réalité. L'imposture dévoile alors une autre nature que celle de s'imposer dans une classe sociale, celle d'un être humain qui se trompe lui-même dans ses mœurs, dans sa conduite, afin de se croire plus fort qu'il n'est de se faire passer à ses propres yeux pour une autre personne. Une bande dessinée littéraire à la lecture facile, à la profondeur étonnante.
Le Combat d'Henry Fleming
Curieusement, cette bande dessinée est restée sur ma pile à lire depuis sa sortie en février 2024. Je ne connaissais pas le roman adapté par Steve Cuzor, roman pourtant très connu outre atlantique. Mais dès que j'ai commencé, je n'ai pas lâché cette bande dessinée. Tout d'abord, il faut souligner la qualité du dessin. Le choix des tons monochromes donne une puissance au récit. En effet, au fil de la lecture, nous finissons par ne plus distinguer les uniformes des deux camps, ce qui donne un caractère universel au destin d'Henry Fleming. J'ai fait le parallèle, certes osé, avec Le Rapport de Brodeck de Larcenet. Cuzor nous offre des scènes de combats saisissantes, tout en suivant ce jeune soldat désabusé. Cette histoire met parfaitement en relief ce vers de Prévert " Oh Barbara, quelle connerie la guerre..." Le combat d'Henry Fleming oscille sans cesse entre lâcheté et héroïsme, et il est magnifiquement illustré par Cuzor, au sommet de son art.