Les derniers avis (32251 avis)

Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Martha Washington - Le Rêve américain (Liberty, un rêve américain)
Martha Washington - Le Rêve américain (Liberty, un rêve américain)

Politique fiction incorrecte - En 1990, Frank Miller (scénariste de Dark Knight Returns, DKR) et Dave Gibbons (dessinateur de Watchmen) s'associent pour créer les aventures d'un nouveau personnage : Martha Washington (elle porte le même nom que la femme du premier président des États-Unis). Ce tome est le premier de ses aventures. L'intégralité des aventures de Martha Washington a été réédité en 3 tomes : (1) celui-ci + (2) Temps de guerre + (3) La paix retrouvée . L'histoire commence en 1995, avec la naissance de Martha Washington. Son père meurt dans des émeutes en 1996, victime des forces de l'ordre. Sa mère vit dans un ghetto urbain au cœur de New York, abritant la population dite défavorisée. En 1996, Erwin Rexall est élu président des États-Unis. Il abroge le vingt-deuxième amendement ce qui lui permet de se représenter plus de deux fois à la présidence. Il s'avère au bout de trois mandats que sa gouvernance basée sur un libéralisme outrancier a conduit à un effondrement de l'économie intérieure, un nouveau massacre des indiens, une augmentation du nombre d'habitants vivant en dessous du seuil de pauvreté, une catastrophe écologique en plein cœur du pays et une regrettable erreur militaire en Arabie Saoudite. La réponse ne se fait pas attendre : la Maison Blanche est la cible d'un attentat terroriste dans lequel périt tout le gouvernement, à l'exception de Rexall lui-même qui est dans le coma et d'un obscur sous-secrétaire d'état (Howard Nissen) qui devient président par défaut. Ce dernier va mener une politique sociale et de retrait des conflits très populaire et efficace pendant plusieurs années jusqu'à ce qu'elle rencontre, elle aussi, ses limites. Pendant ces années (jusqu'en 2012), Martha Washington grandit et essaye de trouver sa place dans le monde. Elle est le témoin involontaire de l'assassinat d'un de ses profs. Elle est internée. Elle est le témoin involontaire d'une expérience militaire sur des êtres humains. Elle s'engage dans les forces armées pour lutter contre une entreprise de restauration rapide qui détruit la forêt amazonienne. Elle est le témoin involontaire d'un acte de sabotage du lieutenant Moretti. Elle devient un héros de guerre. Elle est à la fois un soldat au service de son pays, le témoin de son temps et l'actrice d'actions aux répercussions nationales. En 1990, le marché des comics se porte très bien, les maisons d'éditions indépendantes fleurissent et l'éditeur Dark Horse rafle la mise en accueillant les projets originaux de Frank Miller (Hardboiled à la même époque, puis Big Guy). Pour son premier essai, il arrête de dessiner et il se concentre sur le scénario pour prouver qu'il est capable d'écrire autre chose que des superhéros. Il choisit le registre de la politique fiction mâtinée d'anticipation avec une bonne couche d'action. Il persiste dans le registre caricatural et outré qu'il maîtrise bien. Martha Washington naît dans une famille du quart monde, elle traverse beaucoup d'épreuves et de souffrances (sauf le viol), c'est une guerrière hors paire et elle a un instinct de survie à toute épreuve. de la même manière, les courants politiques et idéologiques ressortent clairement de la caricature et de la satire. Pour autant, Miller continue d'être un scénariste plus subtil qu'une lecture superficielle ne pourrait laisser croire. Les deux présidents (Rexall et Nissen) appartiennent l'un à la droite bien libérale et l'autre à une droite à tendance sociale. Leurs politiques respectives sont dessinées à gros traits, mais leurs personnalités sont complexes et ils sont très humains (rien à voir avec le fantoche à l'image de Ronald Reagan dans DKR). Miller prend vraiment le temps de donner chair à ses personnages, d'en faire des individus avec des motivations spécifiques et des caractères nuancés. Cette caractéristique évite à l'histoire de tomber dans la grosse farce superficielle. du coup les grands mouvements sociaux (politique extérieure et intérieure simpliste) broient ces personnages et mettent en évidence la complexité de l'exercice du pouvoir. Cette histoire est mise en image par Dave Gibbons. Pendant des années, j'ai été incapable d'apprécier ces illustrations parce que Dave Gibbons a utilisé exactement le même style que pour Watchmen que j'avais lu avant. Or l'histoire de Jon Osterman et compagnie a imprimé une marque indélébile, à commencer par son style graphique. Plusieurs années après, je peux enfin regarder les dessins de Gibbons avec un autre œil. Dave Gibbons a recours à des compositions de pages traditionnelles avec des cases en rectangle sagement accolées les unes aux autres (il est libéré de la trame de 9 cases de Watchmen). Il insère quelques pleines pages peintes quand le scénario l'exige (facsimilé de couvertures de magazines). Il a conservé son style qui évoque fortement la ligne claire (très peu d'à plats de noir). Certains peuvent le trouver un peu daté, il me donne plutôt le sentiment d'être intemporel. Il s'agit de dessins précis et rigoureux contenant beaucoup d'informations visuelles tout en restant d'une clarté exemplaire. Ces cases sont au service de l'histoire et ne cherchent pas à faire s'extasier le lecteur devant la technicité de l'artiste. Ce parti pris graphique se marie admirablement avec la nature de l'histoire qui se veut relativement réaliste. Et les nombreuses scènes d'actions sont très efficaces. Le titre Give me liberty est une citation de Patrick Henry (1775), l'un des pères fondateurs des États-Unis. Miller a placé la barre très haut quant à ses ambitions et le résultat est entre deux chaises. Cette histoire est largement au dessus des comics traditionnels de superhéros, mais il manque d'un peu de nuance politique pour accéder au rang d'indispensable de bande dessinée.

06/09/2024 (modifier)
Par pol
Note: 4/5
Couverture de la série Grossir le ciel
Grossir le ciel

Cet album est réussi et très plaisant à lire. C'est une histoire qui se passe dans une campagne profonde, les personnages sont peu nombreux et la tension qui va s'installer progressivement est palpable. On assiste à une sorte de huis-clos rural à l'intrigue prenante. Ca commence par une ambiance. Pas vraiment du noir et blanc simple, pas totalement de la bichromie non plus, mais la couleur est utilisée avec parcimonie. Quelques touches bleutées par ci, par là. Quelques touches de rouge, notamment pour mettre en évidence le sang. Car oui, le sang va pas mal couler dans cette histoire. Le trait est simple et efficace, les cases ne sont ni trop vides, ni inutilement trop surchargées. Le dessin nous plonge parfaitement dans cette atmosphère. Ca fonctionne, les personnages sont peu bavards, on sent vite le poids du passé qui pèse sur les relations entre les personnages. Cet album c'est avant tout cette ambiance pesante au service du récit. Récit qui nous conte la petite vie pépère et routinière de Gus qui va rapidement être perturbée par la découverte de traces de sang dans la neige. Et là c'est parti. Il va chercher à comprendre d’où elles viennent. Il va s'imaginer des choses, et creuser pour tirer ça au clair. Au gré de ses suspicions et de ses investigations, la tension va monter tranquillement. Ce qu'il va découvrir va révéler des vieux secrets qui vont tendre encore un peu plus le climat. L'histoire se tient parfaitement et le plus agréable est ce rythme qui va crescendo. Tout ça nous donne un thriller très plaisant.

06/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Tournée
La Tournée

Ballotté par l'arbitraire - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre. Elle est parue d'un seul tenant, sans prépublication. La première édition date de 2019 en français, et de 2020 en anglais. Cette bande dessinée compte 266 pages en noir & blanc, écrite et dessinée par Andi Watson. Quelque part dans une petite ville d'Angleterre, de nuit, un homme arpente de petites rues pavées, une petite silhouette lointaine, avec une valise à la main. Ce matin-là, l'auteur de petite renommée G.H. Fretwell ferme sa valise dans laquelle il a mis douze exemplaires de son dernier roman : Sans K. Il emporte également un petit sac de voyage avec ses affaires personnelles. Il va se mettre devant la porte fermée de la salle de bain pour indiquer à son épouse Rebecca qu'il s'en va, sans réveiller son fils Oliver. Il lui promet de l'appeler quand il sera arrivé à l'hôtel. Il prend le train et voyage tranquillement, tout en consultant les pages Culture du quotidien La Tribune : rien sur son dernier livre. Arrivé à la gare, il pose sa valise à terre, et un porteur avec une casquette vient la prendre en charge. Il le remercie car son programme pour la tournée de rencontres en librairie pour faire la promotion de son roman ne mentionnait rien. L'homme lui indique qu'il est garé à l'arrière, qu'il va chercher la voiture, et que Fretwell peut l'attendre là. Il ne revient pas. L'écrivain finit par prendre le tramway, et aller déposer plainte au commissariat. le policier qui prend sa déposition éprouve des difficultés à croire qu'il ait pu se montrer aussi naïf, et estime qu'il a d'autres affaires plus importantes à traiter. Il finit par s'intéresser à cette plainte quand Fretwell mentionne le vol de sa valise contenant ses livres. À la demande du policier, il lui confie la clé de sa valise. Une fois ces formalités accomplies, H.G. Fretwell sort l'itinéraire de sa poche, et se met à la recherche de la première librairie où il doit se rendre, alors qu'il se met à pleuvoir. Il rentre dans la librairie Fulgents et se présente à la libraire Rebecca qui lui propose une serviette pour se sécher. Elle porte le même prénom que son épouse, également écrit avec deux C. le romancier s'installe à la table, avec des exemplaires de son livre devant lui, et une tasse de thé offerte par la libraire. Ils constatent que personne ne vient, aucun client, ce qui surprend Rebecca car lors de la précédente séance de dédicaces il y avait de monde, c'est la première fois que ça arrive. Ce doit être dû au mauvais temps. Avant qu'il ne parte, elle lui fait signer les exemplaires de son roman. Il lui demande si elle a un restaurant à lui recommander, ce qu'elle fait, tout en précisant que toutes les tables sont réservées, et qu'elle doit y manger le soir même avec quelqu'un d'autre. En se levant, il demande comment se rendre à son hôtel, et prend congé. Il passe devant une boutique de jouets, et achète un petit couteau suisse à son fils. Il arrive à l'hôtel, prend la clé de sa chambre et va s'y installer. Il commande un steak comme repas à la réception, et il appelle son épouse pour donner de ses nouvelles, et en prendre de son fils. le lendemain : une nouvelle séance d'autographe dans une autre librairie. Andi Watson est un auteur sporadique de bandes dessinées pour adultes et pour enfants, ayant également écrit pour des séries comme Buffy, Namor, ou Alien versus Predator. Il réalise là une histoire complète au cours de laquelle le romancier G. H. Fretwell est confronté à de petits déraillements du quotidien par rapport au déroulement normal d'un tournée promotionnelle de dédicaces. L'auteur réalise des dessins qui donnent l'impression de croquis réalisés sur le vif, avec un trait de plume assez similaire à un trait de crayon, évoquant parfois la légèreté de Sempé (1932-), d'autres fois les traits griffés de Jules Feiffer (1929-). Fletcher est un jeune homme vraisemblablement trentenaire, au physique banal, agréable, au tempérament calme et doux, prenant les choses comme elles viennent sans s'offusquer des contrariétés, sans faire subir sa frustration à ses interlocuteurs, ne prenant pas ombrage du peu d'importance que les uns et les autres lui accordent. L'absence d'aplats de noir renforce cette sensation de légèreté, d'importance très relative des petites contrariétés (et des autres), de la consistance très relative de cet individu et de ce qui lui arrive. Un autre effet de cette narration visuelle légère pour l'œil réside dans la rapidité de lecture : sensation agréable de progresser à bonne allure, de petits soucis aux conséquences peu dramatiques, d'individu avec un certain recul et une certaine assurance qui qui lui permettent de passer au-dessus de ces frustrations, de ces petits tracas sans en être plus affecté que ça. D'un autre côté, cela ne signifie pas que les dessins manquent de consistance. Dans le prologue, le lecteur peut voir les détails de l'urbanisme et de l'architecture de la ville : la maçonnerie du pont et ses arches, le pavage des rues, les façades de constructions allant d'un simple étage à un R+4, les passages voûtés, les candélabres, les plantations sur les trottoirs, etc. À plusieurs reprises, le lecteur peut ainsi admirer les rues du quartier où se trouve la librairie du jour dans la tournée de dédicace, attestant chaque fois d'un quartier ou d'une ville différente. Il se rend compte qu'il s'agit d'un urbanisme étendu, assez dense en termes de construction, mais d'habitations ne dépassant pas les quatre ou cinq étages, dans une vieille ville, sans tour ni gratte-ciel, ni zone nouvelle, ou zone pavillonnaire. L'artiste se montre tout aussi impliqué dans la représentation des intérieurs : le compartiment banal dans lequel Fretwell voyage, le bureau auquel est installé le fonctionnaire de police et la pièce avec les chaises pour attendre, l'intérieur des quatre librairies où Fretwell s'installe pour dédicacer chacune avec leurs rayonnages distincts, leur volumétrie différente, la réception, les couloirs et la chambre de chaque hôtel avec un standing qui lui est propre, la boucherie, le magnifique hall de l'hôtel particulier où se tient la réception de l'éditeur, le très beau restaurant où Fretwell mange avec Clarke l'éditeur du domaine poésie, le centre de nuit pour les sans-abris, et bien sûr la cellule spartiate où l'auteur est incarcéré. Les personnages qui évoluent dans ces décors donnent une sensation de même légèreté, et de même singularité, à l'opposé de silhouettes indistinctes ou de figurants sans identité. le lecteur ressent tout de suite une empathie pour cet homme agréable et calme. Il rencontre avec lui d'autres personnes affables, pouvant se montrer un peu insistantes ou entêtantes, pas toujours commodes tout en restant d'une politesse inébranlable, sans hausser la voix. Chaque individu est animé par ses propres intentions, par son caractère, et il apparaît que les échanges et les interactions limités de Fretwell avec n'ont guère d'incidence dessus, alors que son présent dépend fortement de leur implication, de leur professionnalisme, de l'attention qu'ils voudront bien lui consentir, soit pour l'accueillir et lui tenir compagnie pendant la séance de dédicace, soit pour lui fournir sa chambre d'hôtel et lui expliquer quelques consignes, soit pour l'interroger sur ses faits et gestes de manière insistante tout en restant poli, ce qui installe un malaise soupçonneux. La forte pagination permet à l'auteur de développer des conversations sur plusieurs pages sans donner l'impression de le faire comme expédient narratif. Par exemple, le dialogue entre Fretwell et l'éditeur de poésie s'étale sur quatorze pages dans une mise en scène alternant champ et contrechamp, comme une discussion à table, sans sensation de longueur ou de raccourci graphique, une narration naturaliste pour une situation normale et banale. Le lecteur se laisse donc emmener pour une longue balade dans cette tournée de dédicace. Il ressent la solitude de l'auteur, sans qu'elle ne soit pesante. Il voit comment il est le jouet de décisions arbitraires sur lesquelles il n'a pas de prise : l'information que des librairies ont été réajoutées au programme sans que son avis n'ait été demandé, la qualité fluctuante des hôtels retenus par son éditeur, les coûts supplémentaires qu'il doit régler de sa poche, l'affluence des lecteurs. Il s'habitue rapidement à la routine de l'auteur : se rendre dans une librairie, échanger quelques mots avec le libraire, attendre les lecteurs, prendre congés, se rendre à son hôtel, s'installer dans sa chambre, manger seul le plus souvent dans sa chambre, téléphoner à son épouse pour prendre des nouvelles de son fils, prendre son petit déjeuner en parcourant la rubrique culturelle du quotidien La Tribune, et recommencer le cycle. Il se trouve régulièrement confronté, à des vexations, à de petits écarts. Ça commence avec l'absence de lecteurs, le manque de promotion de son éditeur, le rare client qui aurait préféré rencontrer F.P. Guise l'auteur de Sierra Umbra, roman ayant une bonne critique, et de bonnes ventes. Cela peut être dans le déroulement de la séance de dédicaces : pas d'exemplaires de son livre, libraire ayant prévu de fermer ou même librairie fermée. Cela peut se produire dans l'hôtel : chambre de mauvaise qualité, absence de téléphone, voisin envahissant. Sans oublier cette histoire de libraire qui n'est jamais rentrée chez elle et la police qui soupçonne Fretwell d'être le coupable. le lecteur observe les réactions de ce dernier : il ne reste pas impassible, mais il ne se met pas en colère, il ne semble pas plus s'inquiéter que ça, il ne ressent même pas de l'agacement qu'il s'agisse de petites contrariétés ou d'accusations graves. Il ne subit pas les événements comme une victime : il continue d'aller de l'avant, de reprendre le cycle normal le lendemain : il fait avec. Il se conduit en individu qui sait qu'il n'a aucune prise sur ces événements : il n'est pas résigné, il accepte les choses comme elle vienne et fait avec. Il n'y a que la privation de sommeil qui finit par altérer son comportement, par miner son calme intérieur. Cette histoire s'apparente à un véritable roman, évoquant parfois les tribulations de After Hours (1985) de Martin Scorcese, mais avec un personnage principal plus flegmatique, peut-être plus philosophe, ou moins émotionnel. La narration visuelle est délicate et légère, tout en présentant une bonne densité d'informations, et une bonne sensibilité pour transcrire les émotions et les états d'esprit des personnages. le lecteur ressent la solitude et le détachement du romancier, se rendant compte que les soucis et les contrariétés l'atteignent plus que Fretwell. Il a envie de réagir contre ces petites et ces grandes injustices, ces coups du sort, pour reprendre l'initiative, même si la suite des événements lui montre que c'est à chaque fois vain. Il comprend qu'il s'agit d'une variation sur la confrontation de l'individu à l'absurdité et à l'arbitraire du monde, et d'un hommage à Frantz Kafka (1883-1924), en moins désespéré.

05/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série L'Oasis
L'Oasis

Bon, je mets une note pour la forme mais je savais déjà que j'allais aimer cette BD avant même de l'ouvrir. Parce que ce dont elle parle est en accord avec mes principes et en résonance avec mes envies. Un jardin, c'est une chance dont beaucoup ne profitent pas. Et je dis cela en ne bénéficiant pas d'un jardin mais après avoir vécu toutes mes jeunes années avec un grand espace extérieur que mes parents laissaient beaucoup en friche. Un jardin, c'est la nature devant notre fenêtre, un espace pour nous et pour elle, pour se retrouver. C'est tout ce que Simon Hureau dévoile dans ce livre. Cette BD n'est pas un manuel, c'est juste un témoignage. Mais un témoignage ô combien salutaire ! Il est développé et propose une réflexion sur comment le jardin se développe, ses choix, ses découvertes et ses astuces. Le tout avec une prise de note de tout ce qu'il voit en tant qu'insecte, animaux, plantes. C'est riche et dense, mais ça se lit surtout comme un témoignage d'espoir sur l'avenir. L'humain est responsable du problème, il est donc responsable de la solution. Et de voir que ça va aussi vite dans le renouveau, tout ce qui peut se développer en si peu de temps ... Ça redonne espoir, ça incite à faire de même ! C'est une BD qui encourage à refaire son jardin, à le laisser s'ensauvager et devenir encore plus beau. Une jolie BD, à mettre entre toutes les mains, mais surtout celles qui n'ont pas encore touché la terre.

05/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Swan
Swan

Je suis surpris que cette excellente série soit passé sous les radars du site. C'est donc avec beaucoup de plaisir que je me colle à faire rentrer le triptyque de Néjib sur le site. Dans une fiction originale Néjib nous entraine sur les pas de Swan, jeune et riche américaine et nous fait vivre une des périodes les plus riches et les plus inovantes de la peinture française. Néjib choisit de concentrer son récit sur quelques années autour de 1860 avec comme fil rouge trois œuvres majeures d'Edouard Manet: Le Buveur d'absinthe, Le Chanteur espagnol et surtout Le Déjeuner sur l'herbe. En fin connaisseur de l'histoire de l'art et des technique picturale l'auteur crée un récit vivant, crédible et savant. L'auteur montre comment cette époque fut une transition majeure vers la peinture contemporaine qui n'a pas rejeté le classicisme mais a utilisé ses codes sur des sujets considérés comme "vulgaires" si ils n'étaient pas vu avec le prisme de l'antiquité ou du récit biblique. C'est surtout vrai pour la thématique de la nudité. A travers une riche galerie de portraits où la fiction se mêle au réel de façon très convaincante, l'auteur en profite pour introduire plusieurs thématiques qui nous touchent encore aujourd'hui comme l'homosexualité ou la reconnaissance du potentiel des femmes. Ce sont des thèmes devenus assez convenus mais ils sont traités avec finesse et maîtrise. Néjib propose un graphisme très moderne. Ses traits à la plume alternent le très fin jusqu'au trait épais. Ce jeu permet de mettre en valeur la forte expressivité des comportements. Dans une fiction qui parle de l'histoire de la peinture la couleur est rare et Néjib travaille beaucoup sur les noirs. Je le vois d'ailleurs comme un clin d'œil malicieux puisque le frère de Swan trouve sa personnalité artistique en bannissant le noir de sa palette. Tout le contraire de ce que propose l'auteur avec maestria. Une très bonne lecture qui reste d'un égal niveau tout au long des trois épisodes.

05/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Jolies ténèbres
Jolies ténèbres

Je n'avais pas bien lu les critiques de cette BD et je n'étais pas préparé à ce qui allait arriver. Ces différents petits personnages, comme autant de personnages créés par une enfant, vont vivre un chamboulement en devant sortir de son corps lorsqu'elle meurt pour aller vivre en dehors. Et là... c'est le drame. Franchement, c'est sombre et violent alors que le dessin et la majorité du récit tend vers une histoire pour enfant, mignonne et rigolote sur des petites créatures découvrant un monde qu'ils ne connaissent pas. Et puis les drames et les morts s'enchainent, violents et cruels. C'est macabre, noir et parfois franchement glauque (je pense au coup avec l'oiseau). Il y a de vrais moments atroces, toujours tempérés par cette image très conte pour enfant. Le récit reste sur la fine corde entre les deux, ne versant jamais dans le glauque absolu mais bien loin de son ton enfantin et léger. Au final, je regrette juste que lorsque la fin arrive, il y ait un évènement logique qui se déroule, et tout s'arrête ensuite. La morale est ambiguë, peut-être une réflexion sur la bonté de certains, mais en tout cas c'est une BD d'une rare cruauté ! Je recommande la lecture, mais soyez attentif, c'est pas pour enfant !

05/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Soeurs d'Ys - La malédiction du royaume englouti
Soeurs d'Ys - La malédiction du royaume englouti

Je connais peu la légende d'Ys, dont je n'ai jamais lu le récit d'origine. Mais j'ai l'impression que cette BD est une lecture assez stricte de celle-ci avec quelques ajouts (le roi n'a qu'une fille dans la légende apparemment). Et je suis franchement content de ma lecture ! Comme souvent, avec une légende, le canevas est assez rigide sans fioriture. Le début du récit est un flashback de la rencontre entre le roi et sa femme, suivi par la dissension entre les deux sœurs et leur vie progressive. La chute d'Ys sera bientôt inéluctable mais, par un détournement de l'imagerie chrétienne qui a été collée à la légende, ce n'est pas leur luxure qui condamnera les habitants. C'est même un acte de rédemption qui finira par provoquer la chute de la ville, et ça fait plaisir ! D'autre part, je dois dire que pour une fois l'intégration de la religion catholique ne m'a pas donnée envie de m'énerver. Seul le saint-Christophe apparait et la religion en tant que tel n'est presque jamais évoquée. Une façon intéressante de montrer les cultes qui se transforment est cependant présente à la fin de l'histoire. En parlant de l'histoire, je trouve que la façon dont elle se conclue est une très bonne idée. Partant d'un début qui présageait une autre fin, l'auteur a choisi une idée bien moins manichéenne et plus amère, une fin logique mais triste, qui met en lumière l'importance de notre place dans un système social. Intéressant et très loin d'une fin Disney ! Niveau dessin, c'est un pur plaisir avec ce style crayonné qui permets de superbes illustrations et des jeux de couleurs efficace. C'est un plaisir de chaque instant pour les yeux et rien que ça mériterait une petite lecture. Pour moi, c'est une adaptation réussie de la légende et je la recommanderai à tout les bretons mais aussi aux autres. D'ailleurs, même si elle contient une certaine violence, les plus jeunes peuvent la lire sans souci (attendez quand même le collège je pense). Et puis franchement, ces dessins ... A voir !

05/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Éclore
Éclore

Eclore est un très bel album dans lequel Aude Mermilliod nous parle de son rapport à son propre corps. Une histoire qui commence par un viol et qui se termine par une vie de couple projetée vers l’avenir. Sans tabous, elle montre cette lente éclosion nourrie par sa sexualité, la danse et les massages. Techniquement, la bande dessinée est également très bonne. Le dessin est agréable à lire, la mise en page est aérée, le texte à la première personne n’est pas trop envahissant et bien écrit. Cet album est très personnel et l’autrice s’y livre avec tout son corps. C’est un récit centré sur le ressenti, très organique, à fleur de peau, et très personnel, très tourné vers l’autrice elle-même. Il m’est dès lors extrêmement difficile de le juger. Car le juger, c’est juger son autrice, ses propos, ses choix, ses erreurs… Et je n’en ai ni les compétences ni l’envie. Alors je me contente de prendre ce qu’elle offre : un très bel album, personnel, techniquement très bien réalisé, débordant de sincérité, de douleurs enfouies et de soulagement.

05/09/2024 (modifier)
Par Simili
Note: 4/5
Couverture de la série Rural !
Rural !

"Rural !" c'est l'histoire d'un GAEC qui s'est lancé dans l'agriculture bio et raisonnée dans le Maine et Loire ; c'est également l'histoire d'une autoroute qui fait un drôle de zigzag et c'est enfin l'histoire d'un couple qui devra abandonner son rêve de vivre là …. "Chronique d'une Collision Politique" est le sous titre choisi par Etienne DAVODEAU. Il résume parfaitement son ouvrage, engagé et à la subjectivité assumée. "Rural !" est un documentaire qui nous interpelle sur le monde que nous créons, que nous laisserons en héritage. Le bon sens paysan, dans ce que ce terme a de plus noble, est parfaitement mis en avant. Il y est également question de lobbying, d'intérêts politique, de puissants et de faibles. J'ai trouvé l'ouvrage très instructif, au delà du monde agricole, sur la façon dont l'intérêt collectif pouvait être à géométrie variable en fonction d'intérêts personnels. J'ai apprécié que les agriculteurs "conventionnels" ne soient pas stigmatisés, tant ce métier est difficile et nécessaire Le coup de crayon est énergique, le noir et blanc parfait. Comme Noirdésir, j'aimerai beaucoup avoir une suite, savoir ce que sont devenus les différents protagonistes, surtout Philippe et Sandrine (j'ai mangé leur nom de famille), qui ont tellement perdu dans cette histoire

05/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Skim
Skim

Se découvrir - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2008, le premier chapitre de 30 pages ayant été publié en 2005. Il a été réalisé par Mariko Tamaki pour le scénario et sa sœur Jillian Tamaki pour les dessins et l'encrage. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris. Aujourd'hui Lisa a déclaré : tout le monde pense être unique Ce n'est pas unique ! Elle s'appelle Kimberly Keiko Cameron, surnommée Skim, et sa meilleure amie est Lisa Shore. Son chat s'appelle Sumo. Ses centres d'intérêt : le Wicca, les tarots, l'astrologie et la philosophie. Sa couleur favorite : le noir, ou non, plutôt le rouge à la réflexion. La scène se déroule en 1993. La veille au soir, Skim a essayé de prendre en photo, son plâtre au bras droit, mais elle était trop maladroite de la main gauche pour obtenir une photographie nette. Lisa la rejoint dans l'espace vert à proximité du lycée. Elle lui demande comment elle s'est cassé le bras : Skim lui répond qu'elle a fait une chute à vélo. En fait, elle est tombée en sortant de son lit et en trébuchant sur l'autel dans sa chambre, cassant le candélabre de sa mère. D'ailleurs, tant qu'à faire, elle aurait préféré chuter sur une bouteille de bière et avoir des points de suture plutôt que ce plâtre tout blanc. Lisa écrit un mot sur le plâtre de son amie. Celle-ci repense à sa mère mécontente pour son candélabre, puis à son père et ses deux attaques cardiaques de l'année passée, au fait qu'ils soient divorcés. Son père est une crème et sa mère est une femme froide et cynique. Autre nouvelle sans rapport que Skim confie à son journal intime : John Reddear a laissé tomber sa copine Katie Matthews : du coup elle a le cœur brisé, et en a dessiné un sur chacune de ses mains, celui de la main gauche est le plus réussi car elle a pu le dessiner avec la main droite. Lisa la tient en piètre estime : elle n'a pas à se conduire comme si c'était la fin du monde, tout ça parce qu'elle s'est fait larguer. Madame Archer, la professeure d'art dramatique a dit à une de ses collègues que Katie se conduit comme ça parce qu'elle n'est qu'un récipient vide, attendant d'être remplie. Pour elle, ça veut dire qu'elle n'est qu'une traînée. Madame Archer enseigne le théâtre et la littérature anglaise, et elle est vraiment excentrique. Elle est très maigre, avec une chevelure rousse indisciplinée, toujours en train de manger et de sortir des trucs bizarres comme le fait que le chocolat, c'est mieux que le sexe. Une fois, elle a indiqué à Skim qu'elle a des yeux de diseuse de bonne aventure. Lisa a traduit ça par le fait que sa copine met trop de l'eyeliner. Dans sa chambre, Skim a dressé un autel avec une statuette de la déesse, un candélabre cassé, des brins de lavande, des bougies, des cristaux, des tarots, un linge pour les manipuler, un livre des sorts. Plusieurs éléments lui font encore défaut : une statuette de dieu, un bol de sel, une baguette, un chaudron, un couteau magique, et peut-être plus d'herbes aromatiques. Les sœurs Tamaki ont connu le succès avec l'extraordinaire This One Summer en 2014. Le présent ouvrage est donc leur première bande dessinée ensemble, une dizaine d'années auparavant. Comme l'indique le titre, le récit se focalise sur Skim, une adolescente au collège, étant pratiquement de tous les plans. Le récit est raconté à la fois au travers de très brefs extraits de son journal intime, de ses interactions avec les autres personnes de sa classe, surtout avec sa copine Lisa, et de ses activités quotidiennes. Elle fait preuve d'une forme de cynisme assez critique envers les autres, bien entretenu par sa copine Lisa avec qui elle est sur la même longueur d'onde. Il n'y a pas de fibre d'auto-apitoiement, ni de fascination morbide explicite. Mais la nature critique de Skim apporte une forme de détachement émotionnel, de maturité inattendue chez une demoiselle de son âge. Le lecteur suit sa vie quotidienne, à l'évidence des morceaux choisis plutôt qu'un reportage minute par minute, avec un accès à son flux de pensée. Bien évidemment, il se produit des événements tout du long de ces 140 pages. Le lecteur peut donc assister à des moments banals : les discussions entre élèves dans les couloirs du lycée, des discussions avec des adultes, un repas avec son père et sa nouvelle conjointe, une soirée déguisée, un cours de biologie, une première rencontre avec deux garçons qui doivent les accompagner à un bal de charité, des disputes entre copines, etc. Le lecteur peut déceler dans les dessins, l'influence discrète de quelques aspects visuels des shojos, sans que cela ne donne l'impression d'imports artificiels. En fait les dessins ne sont pas marqués d'un parti pris féminin : ils restent dans un registre descriptif, avec des contours parfois un peu lâches. L'artiste sait emmener le lecteur dans le monde de Skim, de la manière dont elle le perçoit. Cela ne veut pas dire que la narration est exclusivement en vue subjective : ça se produit de temps à autre, mais Skim est plus souvent présente dans la case que le lecteur ne voit ce qui l'entoure par ses yeux. Jillian Tamaki impressionne le lecteur par le naturel des postures et des mouvements des personnages, qu'il s'agisse des jeunes filles ou des adultes, et par sa capacité à concevoir des plans de prise de vue qui rendent visuellement intéressant les moments de dialogue, sans effet d'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Les personnages peuvent être en mouvement, en train de se déplacer, ou statiques tout en continuant leur occupation banale. Les cases montrent les décors, ainsi que les différents accessoires ou meubles présents dans le cadre, apportant des indications sur la personnalité du propriétaire ou de l'occupant des lieux. Cela va de la décoration de l'autel Wicca dans la chambre de Skim, aux couloirs fonctionnels et sans âme du lycée. De page en page, le lecteur se rend compte qu'il regarde avec intérêt des éléments aussi communs que la jupe de madame Archer, les bougies sur l'autel de la chambre, un fût métallique utilisé comme brasero, la bague en toc en forme de tête de mort de Lisa, le passage de l'aspirateur dans le salon, la forme du canapé de madame Archer, les restes dans l'assiette de Skim, les déguisements de ballerine, la tenue du sport du lycée, etc. Il se retrouve surpris de s'intéresser à ces éléments anodins et banals auxquels il ne prête plus attention dans sa propre vie. Cela n'a rien d'évident de capter l'attention d'un lecteur et de la conserver pendant une telle pagination, avec les petits riens de la vie de tous les jours. Effectivement, la scénariste intègre quelques événements moins communs comme un bras cassé (plusieurs en fait) ou un suicide, mais en les ramenant dans la vie quotidienne, sans dramatisation. Évidemment, la sensibilité de Kimberly et de Lisa est plus importante que celle d'un adulte, mais sans être surjouée ou à fleur de peau. En fait, Kimberly est une adolescente très posée, capable de recul, prompte à porter des jugements de valeur, mais ne s'emportant jamais, restant calme, tolérante, et portée à l'introspection, sans tendance dépressive ou suicidaire. Le lecteur accompagne donc bien volontiers cette demoiselle dans sa vie quotidienne, sans ressentir d'ennui. Le lecteur fait donc l'expérience de ce quotidien par l'entremise des observations de Skim : sa remarque sur son père, sa remarque sur la séparation de Katie et John, ses observations sur l'allure de madame Archer, la participation à la réunion d'une étrange assemblée de sorcières, etc. Il note que les observations de Kimberly sont souvent complétées par ce que Lisa ou une autre personne lui a dit sur le sujet. Le lecteur ressent les émotions de Kimberly qui semblent comme émoussées, pour autant elle fait preuve d'empathie pour ses amies. Petit à petit, le lecteur ressent ce qui génère cet état de conscience chez Kimberly. Ce n'est pas explicité avec des gros sabots dans son journal comme si elle s'auto-analysait. Ce n'est pas dit à haute voix par sa copine ou par d'autres camarades de classe. Le lecteur le perçoit dans son comportement, dans ses affinités électives qui se produisent tout naturellement. Alors que son comportement ne se conforme pas aux principes moraux classiques, cela n'a rien de choquant au point que le lecteur doive prendre un peu de recul pour mesurer le degré de transgression de ce qui vient de se passer de manière si naturelle sous yeux, sans jugement de la part des autrices. Ce n'est ni du laisser-faire, ni du dévergondage. En fonction de sa propre sensibilité, de ses propres convictions, il réagit de manière plus ou moins vive. Il effectue une projection de ses propres valeurs pour interpréter cet élan du cœur, libre de penser ce qu'il veut, la narration le guidant vers une absence de condamnation morale, plutôt vers une empathie compréhensive. Finalement, il s'agit d'une étape essentielle dans le développement de Kimberly, sans être traumatique ou scandaleuse. Une œuvre de jeunesse : oui, mais pas une œuvre relevant de l'ébauche. Les sœurs Tamaki évoquent le quotidien d'une jeune adolescente dans la banlieue de Toronto, avec un tact et un naturel étonnants, réussissant à conserver l'attention du lecteur tout du long des jours qui passent, avec délicatesse, justesse et une forme de pudeur incitant au respect.

04/09/2024 (modifier)