« Une troublante coïncidence ». C’est par ces mots que commence la présentation de l’éditeur. Et, en effet, on ne peut qu’être troublé par les nombreux parallèles aisés à faire entre l’intrigue et ce que nous avons connu récemment avec le covid (que ce soit la maladie elle-même avec ses conséquences médicales, mais aussi les conséquences sociétales, et les questionnements autour du confinement, des limites aux libertés, et de la soumission à des injonctions peu démocratiques). Et pourtant, les éditeurs le confirment, Jaume Pallardo (auteur espagnol que je découvre avec cet album) a réalisé cet album entre 2014 et 2017 – il a été publié en Espagne en 2019. Voilà qui est de l’anticipation, à tous points de vue ! Et l’auteur, dans une postface montre qu’il a lui-même été marqué par la résonance actuelle de son histoire.
La majeure partie de l’intrigue se déroule sur un rythme lent, pépère, et sur un ton presque badin, une sorte de roman graphique presque ordinaire, si les protagonistes, suite à l’épidémie très contagieuse, n’étaient pas obligés d’enfiler des combinaisons étanches dès qu’ils vont à l’extérieur. Tout ce qui se passe à l’intérieur est un Noir et Blanc, tandis que l’extérieur est matérialisé par une bichromie où le rose domine.
Puis, petit à petit, la dystopie prend forme, et là aussi on ne peut s’empêcher de comparer avec ce que l’on a vécu – même si Pallardo se défend, à juste titre, de ne pas tomber dans le complotisme ni dans la défense de théories ubuesque – ayant d’ailleurs encore court sur certains réseaux sociaux. Mais a-t-on réellement besoin de toutes ces mesures de protection, que cachent les secteurs où vivent les élites ? Le héros commence à côtoyer des marginaux et des réfractaires, à se poser lui-même des questions.
Et je dois dire que la fin est très brutale, fugacement violente. Elle laisse en tout cas un goût amer – sans répondre, volontairement, à toutes les questions.
Le travail éditorial de La Cafetière est très bon, avec un album épais – comme le papier utilisé, un filet marque-pages.
Une lecture fluide, et très plaisante en tout cas.
"La Belle espérance" nous retrace les grandes heures des conquêtes sociétales en France dans les années 30' grâce au Front Populaire. C'est par le prisme d'un jeune couple breton monté à la capitale que nous suivons les avancées douloureuse de la gauche qui grâce à Léon Blum va permettre les conquêtes sociales dont nous bénéficions encore aujourd'hui. Hausse des salaires, temps de travail, congés payés : ce qui nous semble aujourd'hui aller de soit s'est conquis de haute lutte !
Le récit commence en 1934 en Bretagne où Roger, fils d'un marin disparu en mer, rêve d'échapper à sa condition. Plutôt doué pour les études il rêve de faire une école d'ingénieur. Sa mère meurt tragiquement et ses rêves s'envolent... Il monte alors à Paris où il travaille à la chaîne chez Renault en espérant mettre de côté pour reprendre ses études. Louison, son amoureuse finit par le rejoindre à Paris où elle rêve de faire carrière dans le cinéma. Elle a la chance de croiser la route d'une riche bourgeoise qui la prend sous la coupe et lui trouve un emploi de couturière dans une maison de haute couture. Tous deux vont voir leur rêve s'éloigner d'un côté mais l'espoir renaître de l'autre avec les mouvements sociaux qui gagnent la capitale et vont porter le Front Populaire au pouvoir...
Ce premier tome de 176 pages prend son temps pour planter le décor ; j'ai par ailleurs trouvé un peu longue la première partie en Bretagne, même si elle permet de bien recontextualiser ce que vont traverser nos protagonistes. Les personnages principaux de Roger et Louison ne sont pas des plus charismatiques et il faudra un peu de temps avant de d'éprouver un peu d'empathie à leur encontre. Heureusement le rythme gagne en intensité à Paris et les événements qu'ils traversent recaptent toute notre attention.
Le dessin d'Anne Teuf n'est pas ce que je préfère et j'ai parfois eu un peu de mal avec sa représentation des visages. Pour autant, on s'y habitue, et la mise en couleur délicate de Lou rend la lecture de l'album agréable. Les paysages et décors réalistes assoient le récit et il ne nous reste plus qu'à se laisser bercer par les péripéties de nos jeunes tourtereaux.
*** Tome 2 ***
Ce deuxième tome conclusif est d'une redoutable efficacité ! Le rythme soutenu lié aux événements qui s'enchainent, qu'ils soient politiques ou liés aux quotidien de nos protagonistes, et la boucle parfaite que réussi le récit pour refermer cette histoire sur de nombreux points restés en suspens, nous donnent à lire une série finalement très réussie.
Si le trait d'Anne Teuf ne varie pas et n'est pas ce que je préfère en dessin, il reste toutefois toujours aussi efficace ; on se laisse prendre par la narration et les rebondissements nombreux qui jalonnent cette tranche de vie de notre couple de jeunes bretons.
Ce petit coup dans le rétro sur cette période charnière de notre histoire que sont la fin des années 30 me semble d'autant plus pertinente en ces temps politiques troublés et les parallèles sont faciles à tirer.
Une belle série parfaitement menée par ses auteurs ; je monte ma note à 4/5
A ce jour, seulement une trentaine d’avis pour cette série ?! Je suis limite peiné pour elle, dans le genre on a affaire à un petit classique intemporel je trouve.
Je connais Comanche depuis toujours grâce aux tomes 3, 8 et 10 qui trainaient sur les étagères familiales mais c’est assez tardivement que j’ai enfin pu la découvrir dans son intégralité.
Je viens de terminer ma petite relecture estivale (enfin jusqu’au tome 13, la période post-Hermann ne me convainc définitivement pas) et mon plaisir de lecture est toujours intact. Red Dust a même gagné en aura/charisme avec le temps (je le trouvais assez fade plus jeune), il en va de même pour le petit microcosme du Triple 6, c’est rempli de personnages stéréotypés mais attachants.
Ce que j’aime dans cette série, en plus bien sûr du trait du dessinateur (je lui préfère d’ailleurs ce style à celui qu’il adoptera avec la couleur directe), ceux sont les scenarii de Greg. Chaque album se tient bien au niveau de l’intrigue, des histoires indépendantes mais qu’il vaut mieux toutefois lire dans l’ordre.
Au programme, des histoires de ranch, d’indiens, de trappeurs, de transport … et évidemment d’outlaw et de colts, ça défouraille à tout va. Et là où je tire mon chapeau au scénariste, c’est qu’à chaque album, on sent une certaine évolution de cette région « sauvage » vers la modernité. Cette partie est très bien rendue et accompagne l’évolution des personnages.
Pour ma note, je suis un peu ennuyé, à 2 doigts de mettre culte pour les tomes 1, 3, 4, 5 et 8 ; les autres jusqu’au tome 10 sont également très bons ; malheureusement la suite gâche le ressenti, le dessin me plaît nettement moins mais il en est de même pour les aventures beaucoup plus lambda, l’impression que l’on a déjà fait le tour sans montrer d’évolution profonde dans la relation Comanche/Red. Un peu dommage, reste que les 10 premiers valent vraiment leur pesant de cacahuètes pour tout amateur de western.
Le sujet est assez glauque, et peut facilement pencher vers un pathos larmoyant, ou un simple assemblage d’anecdotes. En effet, plus de 120 pages sur le travail du personnel d’une unité de soins palliatifs, ça n’est a priori pas engageant.
Mais ce documentaire se révèle bien fichu et intéressant, évitant les écueils évoqués plus haut, et donnant une vision à la fois complète paradoxalement apaisée d’un milieu qui frôle souvent le tabou ou le déni.
Les membres de l’unité que nous suivons, à Roubaix, sont divers et attachants, alliant professionnalisme et qualités humaines rares, alors que tous les patients qu’ils soignent – sans pouvoir les guérir – meurent les uns après les autres. Leurs points de vue, mais aussi leur action au quotidien sont intéressants à suivre.
Je n’aurais sans doute mis que trois étoiles (note réelle 3,5), mais j’arrondis au niveau supérieur. En effet, au milieu du documentaire « classique », Xavier Bétaucourt glisse pas mal d’informations historiques, économiques et sociales. Sur l’évolution de la médecine au fil des âges, sur les débuts des « soins palliatifs ». Mais aussi sur les conséquences de l’industrialisation à Roubaix et dans sa région depuis le XIXème siècle, avec les inégalités sociales et la pauvreté très forte qui jouent un rôle important – et négligé par les pouvoirs publics, allez savoir pourquoi… – dans l’arrivée trop « tardive » de patients à l’hôpital, et donc dans l’unité de soins palliatifs.
Un très bon documentaire, sur un sujet assez ardu.
Note réelle 3,5/5.
Les moutons de l'ignorance ont détalé devant l'esprit éclairé de la Renaissance.
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Ce tome contient un essai complet sous la forme d'une bande dessinée. Il a été réalisé par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Sa parution initiale date de 2008. Il comprend cent-trente et une pages de bande dessinée. le tome s'ouvre avec une préface d'une page, rédigée par François Cavanna (1923-2014), louant la capacité de l'autrice à plonger le lecteur dans un endroit, en deux traits de plumes avec simplement quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque. Il met en avant tout ce qu'elle y a mis : son humour, sa rosserie, sa spontanéité, et des choses en plus. L'ouvrage se termine avec une sorte de page de remerciements : un dessin en dessous avec deux groupes d'auteurs, ceux retenus à gauche, et ceux pour lesquels il n'y avait plus de place à droite. Au-dessus du dessin la mention, Ce livre n'aurait pas pu se faire sans… et la liste de la vingtaine d'écrivains qui apparaissent dans la bande dessinée ; puis la mention Mais il aurait aussi pu se faire avec…, suivie par une liste de trente-sept autres écrivains (et des points de suspension) pour lesquels la bédéiste n'a pas disposé de la place nécessaire pour le faire figurer.
Moyen âge. Renart est en train de chanter une chanson, en s'accompagnant avec son luth, un château dans le lointain, en plein hiver. Les paroles de la chanson : Dans la douceur de la saison nouvelle, les oiseaux chantent chacun dans leur latin. Il apporte la joie en chantant, divertit les dames à l'abri dans leurs châteaux. Voici Renart le troubadour, qui va vous parler de la littérature de son temps. Perché sur une branche dénudée, un oiseau lui crie Bravo ! Renart continue en parlant : la littérature médiévale s'étend sur sept siècles. Alors que le Moyen Âge commence au cinquième siècle et finit à la moitié du quinzième, la littérature française émerge au neuvième et prend son essor au onzième. Elle s'épanouit au douzième siècle et évolue encore au treizième. Que de chiffres… Renart s'est rapproché du château et il continue : elle s'appuie sur les modèles littéraires antiques, mais reflète aussi un monde nouveau en mutation. Regardant par une fenêtre, il désigne ceux qui ont le monopole de l'écriture : les hommes d'église, qui s'expriment en latin littéraire.
Mais dans la rue, c'est le latin vulgaire qui est parlé. Et cette langue parlée évolue tant que ceux qui n'ont pas fait d'études ne comprennent plus le latin littéraire, et que la France finit par se diviser : au nord de la Loire on parle la langue d'Oil, au sud la langue d'Oc, sans compter les dialectes à l'intérieur. Bientôt, les clercs se mettent à écrire en langue vulgaire. Les hommes d'église décident de traduire tous leurs livres en langue romane, c'est-à-dire en français vulgaire. La littérature française était née. Et voilà que des quantités d’œuvres accessibles à tous voient le jour. Dans le rôle des diffuseurs : les jongleurs. L'oralité est primordiale dans la culture médiévale. Trouvères, au nord, et troubadours, au sud, font leur apparition au onzième siècle. Ils peuvent pousser la chansonnette sous forme de rondeau, après quoi enchaîner avec une ballade, suivie d'une ritournelle, et pourquoi pas un canso d'amor ou une petit dansa. À cette époque on ne se gêne pas pour remanier les textes.
Premier album complet de l'autrice, il début par Renart se montrant facétieux et exposant la naissance de la littérature française pendant huit pages. D'un côté, cela peut rappeler les manuels scolaires correspondants, utilisés au lycée, avec une pagination moindre, un choix d'auteurs réduits, et des extraits limités à une ou deux phrases quand il y en a. Catherine Meurisse consacre des chapitres de deux à huit pages, à une vingtaine d'auteurs classiques, en commençant par Chrétien de Troyes (1130-1180), pour finir par le couple Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986). La dimension scolaire disparaît dès la fin de la séquence introductive, pour passer dans une forme de présentation plus personnelle. L'introduction elle-même sort du cadre encyclopédique ne serait-ce que par les dessins. L'autrice réalise une vraie bande dessinée, et pas un texte qui serait complété par des images après coup. Pour ses dessins, elle a choisi une esthétique avec des caractéristiques marquées. Il ne s'agit pas d'une approche photoréaliste, mais plus d'une apparence entre la caricature et le dessin spontané. Ainsi Renart est représenté comme un renard anthropomorphe, avec des pieds et des mains trop petits par rapport à son corps, une tête une peut trop importante, et une bouche démesurée. Celui lui donne un air de personnage d'ouvrage pour enfant, avec des mouvements vifs qui évoquent également l'enfance. Les décors sont réalisés avec des traits de contour fins et un peu de guingois, sans segment parfaitement droit, mais en prenant bien soin de fermer chaque contour.
Au cours de cette séquence introductive, le lecteur constate également que l'artiste caricature les êtres humains de la même manière : petits pieds, petites mains, tête un peu plus grosse que les proportions anatomiques, exagération plus ou moins appuyées des expressions de visage. Tout cela apporte une touche d'enfance, de façon de concevoir son corps et de le représenter pas encore tout à fait adulte, apportant une touche humoristique qui désacralise ces auteurs, mais aussi qui rend apparent leur flamme intérieure, leurs convictions, leur force créatrice. L'artiste se place dans un registre s'apparentant à la caricature, tout en conservant une ressemblance avec les représentations habituelles des plus anciens, et avec les photographies ou les films existants pour ceux du vingtième siècle. Les décors donnent une sensation de légèreté et d'exactitude, de dessin fait rapidement, parfois d'après une référence. Comme le fait observer Cavanna dans son introduction : la dessinatrice fait gigoter les petits bonhommes pleins de génie, c'est trois fois rien, quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque, la ruelle de chez Balzac n'est pas la ruelle de chez Zola. Flaubert est un petit gros avec des moustaches tristes ; Balzac est un petit gros aux bajoues tremblotantes.
Dès la couverture, le lecteur voit la présence de l'humour visuel : ce pauvre Marcel Proust partageant la dégustation de madeleines pour des souvenirs avec Victor Hugo, Voltaire, Gustave Flaubert et Molière. Puis sur la page de titre, il voit Voltaire, Proust, Flaubert et Molière traverser à un passage piéton, dans une parodie de la pochette du disque Abbey Road (1969) des Beatles. L'humour se manifeste ensuite sous plusieurs formes : les emportements des écrivains, des gags visuels, des interprétations personnelles de certaines œuvres, des commentaires iconoclastes en décalage avec la présentation respectueuse habituelle de chefs d’œuvre. L'autrice sait faire usage de toutes les possibilités de la bande dessinée en matière de mise en scène, en mettant à profit le budget illimité pour des prises de vue complexe, des scènes avec de nombreux figurants, des décors historiques à foison, des effets spéciaux, des cascades, des gags visuels, etc. Elle se montre tout aussi inventive pour évoquer les écrivains de manière différente. L'utilisation de la gaudriole par François Rabelais (1483/1494-1553) pour exposer sa pensée sur l'éducation. Une séance chez le psychologue, allongé sur le divan pour Michel de Montaigne (1533-1592). Les répétitions du Cid avec Pierre Corneille (1606-1684) obligé de tout expliquer de ses intentions aux acteurs ayant bien du mal à comprendre. L'exposition de l'argument de Phèdre de Jean Racine (1639-1699) pour l'expliquer avec le point de vue de Catherine Meurisse indiquant comment elle l'a reçu. Une correspondance épistolaire entre Voltaire (1694-1778, François-Marie Arouet) & Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pour mieux faire ressortir l'opposition de leur conception de l'humanité. Sept pages consacrées à la bataille d'Hernani (1830) de Victor Hugo (1802-1885) afin de faire comprendre la cabale orchestrée par la censure dans la presse, et l'antagonisme nourri par les classiques. La relation de couple entre Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986) pour faire apparaître la synergie entre leurs créations. Etc.
Lorsqu'il entame la bande dessinée, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une forme d'ouvrage de vulgarisation de l'histoire de la littérature française, plus succinct qu'un manuel scolaire du fait de sa pagination et de l'absence d'extraits consistants des œuvres, dont la lecture est rendue facile et plaisante par l'humour des remarques, et l'entrain de la narration visuelle. Au cours du chapitre consacré au XVIe siècle, avec Rabelais, la Pléiade, Joachim du Bellay, Montaigne, il se rend compte que l'autrice intègre son point de vue sur une façon de considérer les ouvres, par exemple une critique de certaines composantes sociales dans Gargantua (1534), ou l'enjeu politique d'éduquer le Dauphin avec les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695). Pour d'autres auteurs, le chapitre met en avant la vie qu'ils ou elles ont menée, ce qu'elle présente de liberté et d'engagement ou de rebelle, par exemple avec George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Il peut également s'agir de techniques d'écriture, de conception d'un roman, comme pour Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur comprend que Catherine Meurisse raconte ainsi tout ce que ces auteurs et leurs œuvres lui ont apporté, à elle en tant qu'être humain se construisant.
Un ouvrage qui s'avère être d'une facilité de lecture épatante, tout en contenant un fond solide. Il commence comme un cours de littérature française, exposé par un renard anthropomorphe facétieux. L'humour continue à être présent sous différentes formes tout du long de la bande dessinée, avec des présentations savoureuses de chaque auteur, chacun sous une facette particulière, chacune racontant en creux la relation entre elle et Catherine Meurisse, ce qu'elle lui a apporté.
Il est important que les rescapés des déportations et des crimes de la seconde guerre mondiale (ou d’autres conflits d’ailleurs) témoignent, pour lutter contre l’engourdissement et l’oubli. Il est tout aussi important qu’on ne se laisse pas gagner par une certaine lassitude, blasé par la somme des témoignages justement.
Le mot final prononcé par Joseph Weismann (« N’acceptez pas l’inacceptable ») en est l’illustration. Je n’ai pas lu le livre ni vu le film qui ont précédé cet album, mais ce récit, factuel, précis et vivant, est à la fois intéressant et agréable à lire. Nous suivons les années d’occupation, l’arrestation de Joseph et sa famille durant la « rafle du Vel D’Hiv », son internement et son évasion miraculeuse du camp de transit (alors que toute sa famille est morte gazée à Auschwitz), mais aussi « l’après », c’est-à-dire la prise de conscience de son rôle de passeur de mémoire, son action auprès des jeunes.
On n’apprend sans doute rien des grandes lignes, mais les répéter les ancre dans notre conscience collective, et la petite histoire de Joseph donne corps – un corps et un esprit plus que vifs ! – à un drame ignoble.
Le mot de la fin n’est pas inutile, à l’heure où des révisionnistes sévissent (Zemmour prétendant que Pétain avait protégé les Juifs – les passages montrant l’action des dirigeants français de l’époque, main dans la main avec des SS comme Danneker pour rafler le plus de Juifs sont édifiants), et que des idées nauséabondes et racistes gangrènent de plus en plus l’espace public en Europe et ailleurs.
Une lecture salutaire.
Hétéroclite, divertissant, attachant
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Ce tome constitue le début d'une nouvelle série indépendante de toute autre. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014, écrits par Joe Keatinge, dessinés et encrés par Leila del Duca, mis en couleurs par Own Gieni, avec un lettrage d'Ed Brisson.
L'histoire commence par un retour dans le passé quand Kate (diminutif de Katheryne) avait 7 ans et que son père l'avait emmenée sur la Lune comme cadeau d'anniversaire. de nos jours elle n'a pas envie de se lever. Il s'agit d'une jeune femme de 27 ans, son chat robot (appelé plus tard simplement Chat) l'admoneste et la taquine gentiment. Elle ouvre les rideaux, dehors des individus étranges (dont des animaux anthropomorphes) circulent.
Bon gré, mal gré, elle s'habille et se rend sur la tombe de son père Chris Kristopher pour l'anniversaire de sa mort. Chemin faisant, elle appelle sa colocataire Alain (une femme). Dans le cimetière elle est attaquée par 3 fantômes ninjas roses, puis par 3 rats anthropomorphes, et enfin par un gros robot mécanique rondouillard appelé Harold. C'est le début d'une étrange cavale où il est beaucoup question de son père, et de ses enfants cachés.
Depuis le début des années 2010, l'éditeur Image Comics a pris de l'ampleur (grâce au succès de la série Walking dead, entre autres) et est devenu l'éditeur de choix pour les séries indépendantes les plus diverses. En ouvrant Shutter, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre, il découvre les règles du jeu au fur et à mesure. Joe Keatinge commence par une scène merveilleuse sur la Lune, où une jeune enfant bénéficie d'un spectacle (la Terre sur un fond étoilé) exceptionnel. Puis il enchaîne avec un réveil difficile dans un monde de légère anticipation (les capacités du robot Chat), et peuplé d'individus merveilleux. Toutefois, Kate prend le métro aérien, un moment très ordinaire (malgré les passagers).
La suite comprend plusieurs séquences d'action, l'apparition de personnages toujours plus improbables et sympathiques (le serviteur squelette en tenue habillée), la rencontre avec son petit frère, et quelques souvenirs sur sa vie passée. Joe Keatinge rend tout cela très original. Il faut dire qu'il a choisi une femme comme personnage principal, qu'elle n'a rien d'une cruche, qu'elle sait se débrouiller dans les situations dangereuses. Elle est un peu râleuse, un peu moqueuse, un peu fonceuse, et elle refuse de se laisser marcher sur les pieds ou de s'en laisser conter.
Le scénario bénéficie de la mise en images très convaincantes de Leila del Luca, étoffée avec soin par la mise en couleurs d'Owen Gieni. Dès les premières images, le lecteur est séduit par une apparence riche et foisonnante, de très belles couleurs rehaussant toutes les formes. Gieni bâtit des compositions chromatiques très élaborées. Il adapte sa palette à chaque séquence, en particulier pour rendre dompte de la luminosité. Pour autant, il n'a pas choisi de décliner une teinte dominante en plusieurs nuances. Il utilise une palette large pour que chaque élément ressorte, soit une entité graphique à part entière.
De plus, il introduit des variations de nuances dans chaque forme pour rendre compte de sa texture. Il est possible d'en trouver des exemples dans chaque page. Lorsque Kate ouvre ses rideaux, elle contemple un paysage urbain, sous un soleil radieux. En regardant les plantes à l'extérieur, le lecteur constate qu'Owen Gieni a utilisé différentes teintes de vert pour différencier chaque essence de plantes. Pour chacune, il utilise des nuances dans la teinte de vert pour rendre compte de la surface irrégulière du feuillage, et des reflets de la lumière.
Quelques pages plus loin, la scène se déroule dans une pièce avec du parquet. La dessinatrice a représenté le parquet avec de grands traits fins délimitant rapidement les lames. Gieni a souligné chaque trait d'un fin trait blanc pour évoquer la limite entre chaque latte et l'imperceptible différence de niveau de l'une à l'autre. Il a également utilisé la couleur pour évoquer la texture du bois, sans se substituer pour autant à l'encrage. Encore plus loin, le lecteur peut contempler la peau d'une créature en forme de dragon, et apprécier le jeu de lumière sur sa forme, tout en nuances (sans effet de miroir basique).
Le travail d'Owen Gieni est d'autant plus remarquable qu'il n'écrase pas les dessins de del Luca. Cette dernière combine des dessins descriptifs détaillés, avec des traits un peu rapides, un peu lâches. Elle réussit à réaliser des images denses en information visuelle, sans rien perdre en spontanéité. Les traits d'encrage utilisés pour détourer les formes peuvent être soit très fins, soit très épais, encore alourdis par les ombres portées. Cette façon d'utiliser l'encrage combine une approche détaillée, et une mise en avant des éléments les plus importants dans la composition, tout gardant une impression de spontanéité.
Chaque page et chaque élément visuel impressionnent par la dextérité avec laquelle la dessinatrice arrive à amalgamer des composantes hétérogènes. Elle peut aussi bien intégrer un aménagement détaillé (avec fauteuils, canapés, tapis, tableaux au mur, etc.), que des personnages loufoques (ces fantômes ninjas roses, ou ce robot rondouillard), avec des êtres humains aux expressions justes et aux visages remarquables (Général, la nounou de Kate).
Leila del Lucia sait donner une unité visuelle à des composantes très disparates, avec un léger parfum humoristique discret. du coup, le lecteur reste un peu interloqué quand il découvre une scène de carnage dans laquelle le sang coule à profusion. Il finit par s'interroger sur la composante majoritaire du récit. Pas facile de choisir entre l'aventure bon enfant, le récit fantastique avec des créatures anthropomorphes, l'anticipation avec un robot rondouillard aux relents victoriens, l'héritage paternel à supporter par Kate qui ne parle jamais de sa mère.
Du fait du nombre important d'éléments divers et de la dextérité narrative visuel, le lecteur passe un très bon moment de lecture, à haute teneur en divertissement (impossible d'oublier l'ornithorynque et son télécopieur). Il apprécie également que Joe Keatinge réussisse à déjouer les clichés habituels, pour les soumettre à sa narration, à créer une héroïne aussi attachante, sans être parfaite. Il s'interroge sur la direction principale du récit (impossible à identifier), mais il sait qu'il reviendra pour le tome 2, du fait des mystères en suspens et l'inventivité du récit.
3.5
Un bon manga qui se passe dans un futur où Tokyo a été victime d'un accident nucléaire et a été évacué. 20 ans plus tard, on a réussi à créer des humains qui sont immunisés face aux radiations (et comme par hasard ce sont des jolies filles) et le gouvernement les envoie en mission après avoir reçu un appel de détresse venant d'un survivant.
Le manga est bien fait. Les questions qu'on se pose au début du type 'comment des gens ont vécu dans une ville radioactive durant 20 ans' sont bien répondues et l'auteur développe bien petit à petit son univers. Le scénario est prenant et aussi ce n'est pas aussi manichéen que je le pensais. On explique bien les dangers du nucléaire, mais en parallèle il y a aussi des trucs comme le politicien anti-nucléaire qui est clairement opportuniste et est prêt à tout pour arriver à ses fins. Les héroïnes sont attachantes et ont des vraies personnalités, elles ne sont pas juste là pour être jolies. Le dessin est très bon.
Malheureusement, il n'y pas eu de tome sorti depuis un an et l'éditeur a présentement des problèmes de liquidités. J'ai bien peur que cette série ne sera jamais terminée en français une fois que Noeve aura disparu, à moins qu'un autre éditeur reprenne la série. On va donc n'avoir que les premiers tomes et c'est tout.
"être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres"
Une très bonne BD qui sensibilisera les jeunes sur des sujets importants. Les dessins et la colorisation sont magnifiques, j'ai passé un très bon moment de lecture.
Les 3 tomes se lisent rapidement et c'est le seul petit défaut que j'y trouve : l'histoire est peut-être un peu courte, ne permettant pas d'approfondir certains sujets ou de s'immerger davantage dans l'histoire au milieu de cet environnement unique qu'est l'Afrique du Sud.. Cela dit, pour une BD jeunesse, c'est une véritable petite pépite qui plaira, sensibilisera, et fera rêver de nombreux lecteurs.
Kirby, un univers graphique personnel et envoûtant
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Ce tome contient les 12 épisodes des Losers parus dans Our fighting forces numéros 151 à 162, en 1973/1974. Ils sont écrits et dessinés par Jack Kirby, encrés par Bruce D. Berry (151, 152, 154, 155, 161 et 162) et Mike Royer (153, 156 à 160). Toutes les histoires sont en couleurs.
Ces 12 épisodes forment 11 histoires indépendantes, une seule histoire est à suivre du numéro 157 au 158. le premier épisode comporte 20 pages, les suivants 18. Pour 8 d'entre elles, l'histoire se déroule sur 16 pages, plus 2 pages à la fin consacrées à des armements divers (un dessin de Kirby + le nom de l'arme, du véhicule ou de l'accessoire). 1 se déroule sur 20 pages (la première), 3 sur 18 pages. le principe est toujours le même. L'équipe des Losers est composée de 4 militaires : Capitaine Johnny Cloud, Capitaine Storm, Gunner et Sarge. Ils doivent accomplir des missions à haut risque pendant la seconde guerre mondiale : récupérer une pianiste concertiste dans un village occupé par l'armée allemande en France, survivre dans une autre ville occupée en attendant l'offensive alliée, permettre la destruction d'un énorme canon allemand sur rail, capturer un colonel japonais sur une île du Pacifique, faire sauter un pont en Yougoslavie, capturer un espion allemand à New York, démanteler une opération de trafic de matériels militaires au Panama, capturer un général allemand en Italie, remettre une lettre en zone occupée, se battre en Birmanie, survivre à un assaut dans une ville détruite en France.
Une telle réédition intéresse de prime abord le lecteur souhaitant compléter sa collection de Jack Kirby des années 1970, avec un vocabulaire graphique bien établi, sur une série mineure et pas choisie par l'artiste. L'équipe des Losers a été définie et développée par Robert Kanigher (épisodes réédités dans Showcase presents Losers 1). Dans son introduction d'une page, Neil Gaiman estime qu'il s'agit d'une période faste pour le talent de Kirby et que la caractéristique principale de ces récits réside dans le fait qu'ils mettent en scène 4 hommes normaux (sans aucun superpouvoir), en situation de guerre.
La réédition de DC Comics est remarquable : tous les traits sont d'une netteté irréprochable, les couleurs sont celles d'origine rafraîchies (pour éviter l'effet décoloration) sans être refaite. le papier est de type Papier journal en assez épais pour qu'on ne voit pas à travers, et pour reproduire le coté mat de l'édition originale. Il y a quelques crayonnés de Kirby (11 pages, le plus souvent des illustrations pleine page) qui permettent de se rendre compte de la qualité de travail des encreurs ayant respecté au plus près les crayonnés.
Du point de vue des histoires, Kirby reste dans un registre simple. Les Losers doivent effectuer une mission pas trop générique, ils se battent contre les méchants allemands, ils réussissent la mission avec un prix à payer. À part pour une caractéristique physique qui permet de les reconnaître, les 4 personnages principaux sont interchangeables, totalement dépourvus de personnalité, si ce n'est le courage au combat. Les allemands constituent un ennemi générique, pas vraiment assoiffé de sang ou fourbe, juste belliqueux, un envahisseur soumettant les populations par la force. Les opérations évoquées n'ont aucun fondement historique, il s'agit juste de raconter une aventure plus ou moins exotique avec son quota d'action. Les dialogues sont très policés, et Kirby n'a pas recours aux bulles de pensée (il n'y en a aucune). Les dialogues sont brefs, ils n'envahissent pas les dessins et ils ne décrivent pas l'action. Par contre ils sont un peu formalistes (pas de juron, des phrases grammaticalement correctes, pas d'abréviation). Pour un lecteur d'aujourd'hui, ce sont des histoires très brèves et rapides, avec quelques surprises (une pianiste concertiste ?), mais peu sophistiquées. Il y en a 3 ou 4 qui sortent du lot par leur point de départ original (un développement romantique décalé entre le capitaine Storm et Panama Fattie), et 2 qui évoquent des sujets plus graves (les profiteurs de guerre, le sort des orphelins), mais toujours sous un aspect très viril et combatif. Kirby achève un tiers de ses histoires avec une forme de justice poétique, mais il ne construit pas son récit pour conclure sur une chute édifiante ou justifiant à elle seule l'histoire.
L'amateur des dessins de Jack Kirby de cette période retrouvera ses caractéristiques habituelles : une capacité surnaturelle à rendre l'aspect de la roche (l'explosion d'un massif rocheux dans l'épisode 155) et du bois (les troncs d'arbre). Il retrouvera également une dextérité déconcertante pour gérer les arrières plans à l'économie. Pour certaines pages, il le gérera soit en insérant des personnages en arrière plan pour masquer l'absence de décor, soit en insérant des onomatopées, soit en faisant se découper le personnage sur fond d'une couleur unie plus vive insistant sur l'état d'esprit du personnage. le lecteur retrouve la propension des personnages a toujours être dans l'action, dans le mouvement, dans l'émotion exacerbée (un personnage sur deux a la bouche grande ouverte, les bras étendus). Il y a également cette manière très efficace d'impliquer le lecteur en faisant regarder les personnages droit dans les yeux du lecteur. Les soldats ont conservé cette manière de sauter en avant qui n'appartient qu'aux personnages de Kirby. Il y a aussi cette image un peu désuète des villages européens (pas toujours sortis du moyen-âge), à l'urbanisme très fantaisiste.
L'amateur de Kirby retrouve également cette façon unique d'utiliser les variations d'épaisseur des traits pour rendre compte des visages marqués, des plis des vêtements, de la force du souffle d'une explosion, de l'énergie libérée (les Kirby dots, ou Kirby crackle). Il y a cette capacité impressionnante à donner une apparence spécifique aux personnages (sauf les soldats allemands qui sont vraiment génériques), de la pianiste concertiste à Geoffrey Soames le major anglais hanté par des visions terrifiantes, en passant par l'inoubliable Panama Fattie (quelle maîtresse femme !). Il y a ces scènes de destruction soufflant tout sur le périmètre dévasté.
Autour d'une page, le lecteur découvre aussi des images saisissantes par leur étrangeté, ou par la force de l'émotion qu'elles font passer. Coté étrange décalage, il y a cette vision de fûts de canon, avec une chevauchée de valkyries dans le ciel, cet immense canon sur rail, ces silhouettes de combattants roumains dans la brume des montagnes, ce soldat américain courant au devant de l'ennemi, etc. Parmi les plus chargées en émotion, il y a cette double page dans laquelle des civils sont abattus par un peloton d'exécution, le regard de ces orphelins désirant le combat de tout leur être, ce colonel japonais résistant de toutes ses forces aux Losers, etc.
Enfin, il y a ces cases qui semblent avoir été magnifiées par le regard caustique de Roy Lichtenstein, comme si Kirby voulait se réapproprier l'origine du pop art (c'est-à-dire un détournement de cases de comics). Cette case avec un fût de canon tellement épuré qu'il en devient presque abstrait, avec ces valkyries esquissées en arrière plan. Cette image de canon dressé en oblique vers le ciel reviendra à plusieurs reprises, à chaque fois plus conceptuelle que descriptive (peut-être inconsciemment phallique pour un effet subliminal). En regardant les images avec cette idée à l'esprit, il est possible aussi de distinguer des visages épurés au point d'en devenir un assemblage de traits abstraits si le lecteur les regarde trop longtemps.
Ces histoires de Losers permettent à Kirby de sortir du carcan des superhéros pour se concentrer sur les hauts faits d'individus normaux. Les femmes n'ont pas beaucoup de place dans ces histoires, mais l'être humain se surpasse à chaque page pour triompher (ou parfois perdre) de forces militaires ayant pour objectif d'asservir la population. Jack Kirby fait preuve d'inventivité pour maintenir l'intérêt du lecteur, et ses dessins possèdent une force graphique peu commune. Durant cette période, il a également réalisé les comics suivants : Fourth World, The Demon, O.M.A.C.: One Man Army Corps, Kamandi, the last boy on earth.
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La Mort rose
« Une troublante coïncidence ». C’est par ces mots que commence la présentation de l’éditeur. Et, en effet, on ne peut qu’être troublé par les nombreux parallèles aisés à faire entre l’intrigue et ce que nous avons connu récemment avec le covid (que ce soit la maladie elle-même avec ses conséquences médicales, mais aussi les conséquences sociétales, et les questionnements autour du confinement, des limites aux libertés, et de la soumission à des injonctions peu démocratiques). Et pourtant, les éditeurs le confirment, Jaume Pallardo (auteur espagnol que je découvre avec cet album) a réalisé cet album entre 2014 et 2017 – il a été publié en Espagne en 2019. Voilà qui est de l’anticipation, à tous points de vue ! Et l’auteur, dans une postface montre qu’il a lui-même été marqué par la résonance actuelle de son histoire. La majeure partie de l’intrigue se déroule sur un rythme lent, pépère, et sur un ton presque badin, une sorte de roman graphique presque ordinaire, si les protagonistes, suite à l’épidémie très contagieuse, n’étaient pas obligés d’enfiler des combinaisons étanches dès qu’ils vont à l’extérieur. Tout ce qui se passe à l’intérieur est un Noir et Blanc, tandis que l’extérieur est matérialisé par une bichromie où le rose domine. Puis, petit à petit, la dystopie prend forme, et là aussi on ne peut s’empêcher de comparer avec ce que l’on a vécu – même si Pallardo se défend, à juste titre, de ne pas tomber dans le complotisme ni dans la défense de théories ubuesque – ayant d’ailleurs encore court sur certains réseaux sociaux. Mais a-t-on réellement besoin de toutes ces mesures de protection, que cachent les secteurs où vivent les élites ? Le héros commence à côtoyer des marginaux et des réfractaires, à se poser lui-même des questions. Et je dois dire que la fin est très brutale, fugacement violente. Elle laisse en tout cas un goût amer – sans répondre, volontairement, à toutes les questions. Le travail éditorial de La Cafetière est très bon, avec un album épais – comme le papier utilisé, un filet marque-pages. Une lecture fluide, et très plaisante en tout cas.
La Belle Espérance
"La Belle espérance" nous retrace les grandes heures des conquêtes sociétales en France dans les années 30' grâce au Front Populaire. C'est par le prisme d'un jeune couple breton monté à la capitale que nous suivons les avancées douloureuse de la gauche qui grâce à Léon Blum va permettre les conquêtes sociales dont nous bénéficions encore aujourd'hui. Hausse des salaires, temps de travail, congés payés : ce qui nous semble aujourd'hui aller de soit s'est conquis de haute lutte ! Le récit commence en 1934 en Bretagne où Roger, fils d'un marin disparu en mer, rêve d'échapper à sa condition. Plutôt doué pour les études il rêve de faire une école d'ingénieur. Sa mère meurt tragiquement et ses rêves s'envolent... Il monte alors à Paris où il travaille à la chaîne chez Renault en espérant mettre de côté pour reprendre ses études. Louison, son amoureuse finit par le rejoindre à Paris où elle rêve de faire carrière dans le cinéma. Elle a la chance de croiser la route d'une riche bourgeoise qui la prend sous la coupe et lui trouve un emploi de couturière dans une maison de haute couture. Tous deux vont voir leur rêve s'éloigner d'un côté mais l'espoir renaître de l'autre avec les mouvements sociaux qui gagnent la capitale et vont porter le Front Populaire au pouvoir... Ce premier tome de 176 pages prend son temps pour planter le décor ; j'ai par ailleurs trouvé un peu longue la première partie en Bretagne, même si elle permet de bien recontextualiser ce que vont traverser nos protagonistes. Les personnages principaux de Roger et Louison ne sont pas des plus charismatiques et il faudra un peu de temps avant de d'éprouver un peu d'empathie à leur encontre. Heureusement le rythme gagne en intensité à Paris et les événements qu'ils traversent recaptent toute notre attention. Le dessin d'Anne Teuf n'est pas ce que je préfère et j'ai parfois eu un peu de mal avec sa représentation des visages. Pour autant, on s'y habitue, et la mise en couleur délicate de Lou rend la lecture de l'album agréable. Les paysages et décors réalistes assoient le récit et il ne nous reste plus qu'à se laisser bercer par les péripéties de nos jeunes tourtereaux. *** Tome 2 *** Ce deuxième tome conclusif est d'une redoutable efficacité ! Le rythme soutenu lié aux événements qui s'enchainent, qu'ils soient politiques ou liés aux quotidien de nos protagonistes, et la boucle parfaite que réussi le récit pour refermer cette histoire sur de nombreux points restés en suspens, nous donnent à lire une série finalement très réussie. Si le trait d'Anne Teuf ne varie pas et n'est pas ce que je préfère en dessin, il reste toutefois toujours aussi efficace ; on se laisse prendre par la narration et les rebondissements nombreux qui jalonnent cette tranche de vie de notre couple de jeunes bretons. Ce petit coup dans le rétro sur cette période charnière de notre histoire que sont la fin des années 30 me semble d'autant plus pertinente en ces temps politiques troublés et les parallèles sont faciles à tirer. Une belle série parfaitement menée par ses auteurs ; je monte ma note à 4/5
Comanche
A ce jour, seulement une trentaine d’avis pour cette série ?! Je suis limite peiné pour elle, dans le genre on a affaire à un petit classique intemporel je trouve. Je connais Comanche depuis toujours grâce aux tomes 3, 8 et 10 qui trainaient sur les étagères familiales mais c’est assez tardivement que j’ai enfin pu la découvrir dans son intégralité. Je viens de terminer ma petite relecture estivale (enfin jusqu’au tome 13, la période post-Hermann ne me convainc définitivement pas) et mon plaisir de lecture est toujours intact. Red Dust a même gagné en aura/charisme avec le temps (je le trouvais assez fade plus jeune), il en va de même pour le petit microcosme du Triple 6, c’est rempli de personnages stéréotypés mais attachants. Ce que j’aime dans cette série, en plus bien sûr du trait du dessinateur (je lui préfère d’ailleurs ce style à celui qu’il adoptera avec la couleur directe), ceux sont les scenarii de Greg. Chaque album se tient bien au niveau de l’intrigue, des histoires indépendantes mais qu’il vaut mieux toutefois lire dans l’ordre. Au programme, des histoires de ranch, d’indiens, de trappeurs, de transport … et évidemment d’outlaw et de colts, ça défouraille à tout va. Et là où je tire mon chapeau au scénariste, c’est qu’à chaque album, on sent une certaine évolution de cette région « sauvage » vers la modernité. Cette partie est très bien rendue et accompagne l’évolution des personnages. Pour ma note, je suis un peu ennuyé, à 2 doigts de mettre culte pour les tomes 1, 3, 4, 5 et 8 ; les autres jusqu’au tome 10 sont également très bons ; malheureusement la suite gâche le ressenti, le dessin me plaît nettement moins mais il en est de même pour les aventures beaucoup plus lambda, l’impression que l’on a déjà fait le tour sans montrer d’évolution profonde dans la relation Comanche/Red. Un peu dommage, reste que les 10 premiers valent vraiment leur pesant de cacahuètes pour tout amateur de western.
Quelques jours à vivre
Le sujet est assez glauque, et peut facilement pencher vers un pathos larmoyant, ou un simple assemblage d’anecdotes. En effet, plus de 120 pages sur le travail du personnel d’une unité de soins palliatifs, ça n’est a priori pas engageant. Mais ce documentaire se révèle bien fichu et intéressant, évitant les écueils évoqués plus haut, et donnant une vision à la fois complète paradoxalement apaisée d’un milieu qui frôle souvent le tabou ou le déni. Les membres de l’unité que nous suivons, à Roubaix, sont divers et attachants, alliant professionnalisme et qualités humaines rares, alors que tous les patients qu’ils soignent – sans pouvoir les guérir – meurent les uns après les autres. Leurs points de vue, mais aussi leur action au quotidien sont intéressants à suivre. Je n’aurais sans doute mis que trois étoiles (note réelle 3,5), mais j’arrondis au niveau supérieur. En effet, au milieu du documentaire « classique », Xavier Bétaucourt glisse pas mal d’informations historiques, économiques et sociales. Sur l’évolution de la médecine au fil des âges, sur les débuts des « soins palliatifs ». Mais aussi sur les conséquences de l’industrialisation à Roubaix et dans sa région depuis le XIXème siècle, avec les inégalités sociales et la pauvreté très forte qui jouent un rôle important – et négligé par les pouvoirs publics, allez savoir pourquoi… – dans l’arrivée trop « tardive » de patients à l’hôpital, et donc dans l’unité de soins palliatifs. Un très bon documentaire, sur un sujet assez ardu. Note réelle 3,5/5.
Mes Hommes de lettres
Les moutons de l'ignorance ont détalé devant l'esprit éclairé de la Renaissance. - Ce tome contient un essai complet sous la forme d'une bande dessinée. Il a été réalisé par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Sa parution initiale date de 2008. Il comprend cent-trente et une pages de bande dessinée. le tome s'ouvre avec une préface d'une page, rédigée par François Cavanna (1923-2014), louant la capacité de l'autrice à plonger le lecteur dans un endroit, en deux traits de plumes avec simplement quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque. Il met en avant tout ce qu'elle y a mis : son humour, sa rosserie, sa spontanéité, et des choses en plus. L'ouvrage se termine avec une sorte de page de remerciements : un dessin en dessous avec deux groupes d'auteurs, ceux retenus à gauche, et ceux pour lesquels il n'y avait plus de place à droite. Au-dessus du dessin la mention, Ce livre n'aurait pas pu se faire sans… et la liste de la vingtaine d'écrivains qui apparaissent dans la bande dessinée ; puis la mention Mais il aurait aussi pu se faire avec…, suivie par une liste de trente-sept autres écrivains (et des points de suspension) pour lesquels la bédéiste n'a pas disposé de la place nécessaire pour le faire figurer. Moyen âge. Renart est en train de chanter une chanson, en s'accompagnant avec son luth, un château dans le lointain, en plein hiver. Les paroles de la chanson : Dans la douceur de la saison nouvelle, les oiseaux chantent chacun dans leur latin. Il apporte la joie en chantant, divertit les dames à l'abri dans leurs châteaux. Voici Renart le troubadour, qui va vous parler de la littérature de son temps. Perché sur une branche dénudée, un oiseau lui crie Bravo ! Renart continue en parlant : la littérature médiévale s'étend sur sept siècles. Alors que le Moyen Âge commence au cinquième siècle et finit à la moitié du quinzième, la littérature française émerge au neuvième et prend son essor au onzième. Elle s'épanouit au douzième siècle et évolue encore au treizième. Que de chiffres… Renart s'est rapproché du château et il continue : elle s'appuie sur les modèles littéraires antiques, mais reflète aussi un monde nouveau en mutation. Regardant par une fenêtre, il désigne ceux qui ont le monopole de l'écriture : les hommes d'église, qui s'expriment en latin littéraire. Mais dans la rue, c'est le latin vulgaire qui est parlé. Et cette langue parlée évolue tant que ceux qui n'ont pas fait d'études ne comprennent plus le latin littéraire, et que la France finit par se diviser : au nord de la Loire on parle la langue d'Oil, au sud la langue d'Oc, sans compter les dialectes à l'intérieur. Bientôt, les clercs se mettent à écrire en langue vulgaire. Les hommes d'église décident de traduire tous leurs livres en langue romane, c'est-à-dire en français vulgaire. La littérature française était née. Et voilà que des quantités d’œuvres accessibles à tous voient le jour. Dans le rôle des diffuseurs : les jongleurs. L'oralité est primordiale dans la culture médiévale. Trouvères, au nord, et troubadours, au sud, font leur apparition au onzième siècle. Ils peuvent pousser la chansonnette sous forme de rondeau, après quoi enchaîner avec une ballade, suivie d'une ritournelle, et pourquoi pas un canso d'amor ou une petit dansa. À cette époque on ne se gêne pas pour remanier les textes. Premier album complet de l'autrice, il début par Renart se montrant facétieux et exposant la naissance de la littérature française pendant huit pages. D'un côté, cela peut rappeler les manuels scolaires correspondants, utilisés au lycée, avec une pagination moindre, un choix d'auteurs réduits, et des extraits limités à une ou deux phrases quand il y en a. Catherine Meurisse consacre des chapitres de deux à huit pages, à une vingtaine d'auteurs classiques, en commençant par Chrétien de Troyes (1130-1180), pour finir par le couple Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986). La dimension scolaire disparaît dès la fin de la séquence introductive, pour passer dans une forme de présentation plus personnelle. L'introduction elle-même sort du cadre encyclopédique ne serait-ce que par les dessins. L'autrice réalise une vraie bande dessinée, et pas un texte qui serait complété par des images après coup. Pour ses dessins, elle a choisi une esthétique avec des caractéristiques marquées. Il ne s'agit pas d'une approche photoréaliste, mais plus d'une apparence entre la caricature et le dessin spontané. Ainsi Renart est représenté comme un renard anthropomorphe, avec des pieds et des mains trop petits par rapport à son corps, une tête une peut trop importante, et une bouche démesurée. Celui lui donne un air de personnage d'ouvrage pour enfant, avec des mouvements vifs qui évoquent également l'enfance. Les décors sont réalisés avec des traits de contour fins et un peu de guingois, sans segment parfaitement droit, mais en prenant bien soin de fermer chaque contour. Au cours de cette séquence introductive, le lecteur constate également que l'artiste caricature les êtres humains de la même manière : petits pieds, petites mains, tête un peu plus grosse que les proportions anatomiques, exagération plus ou moins appuyées des expressions de visage. Tout cela apporte une touche d'enfance, de façon de concevoir son corps et de le représenter pas encore tout à fait adulte, apportant une touche humoristique qui désacralise ces auteurs, mais aussi qui rend apparent leur flamme intérieure, leurs convictions, leur force créatrice. L'artiste se place dans un registre s'apparentant à la caricature, tout en conservant une ressemblance avec les représentations habituelles des plus anciens, et avec les photographies ou les films existants pour ceux du vingtième siècle. Les décors donnent une sensation de légèreté et d'exactitude, de dessin fait rapidement, parfois d'après une référence. Comme le fait observer Cavanna dans son introduction : la dessinatrice fait gigoter les petits bonhommes pleins de génie, c'est trois fois rien, quelques taches, quelques griffures, et rien n'y manque, la ruelle de chez Balzac n'est pas la ruelle de chez Zola. Flaubert est un petit gros avec des moustaches tristes ; Balzac est un petit gros aux bajoues tremblotantes. Dès la couverture, le lecteur voit la présence de l'humour visuel : ce pauvre Marcel Proust partageant la dégustation de madeleines pour des souvenirs avec Victor Hugo, Voltaire, Gustave Flaubert et Molière. Puis sur la page de titre, il voit Voltaire, Proust, Flaubert et Molière traverser à un passage piéton, dans une parodie de la pochette du disque Abbey Road (1969) des Beatles. L'humour se manifeste ensuite sous plusieurs formes : les emportements des écrivains, des gags visuels, des interprétations personnelles de certaines œuvres, des commentaires iconoclastes en décalage avec la présentation respectueuse habituelle de chefs d’œuvre. L'autrice sait faire usage de toutes les possibilités de la bande dessinée en matière de mise en scène, en mettant à profit le budget illimité pour des prises de vue complexe, des scènes avec de nombreux figurants, des décors historiques à foison, des effets spéciaux, des cascades, des gags visuels, etc. Elle se montre tout aussi inventive pour évoquer les écrivains de manière différente. L'utilisation de la gaudriole par François Rabelais (1483/1494-1553) pour exposer sa pensée sur l'éducation. Une séance chez le psychologue, allongé sur le divan pour Michel de Montaigne (1533-1592). Les répétitions du Cid avec Pierre Corneille (1606-1684) obligé de tout expliquer de ses intentions aux acteurs ayant bien du mal à comprendre. L'exposition de l'argument de Phèdre de Jean Racine (1639-1699) pour l'expliquer avec le point de vue de Catherine Meurisse indiquant comment elle l'a reçu. Une correspondance épistolaire entre Voltaire (1694-1778, François-Marie Arouet) & Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pour mieux faire ressortir l'opposition de leur conception de l'humanité. Sept pages consacrées à la bataille d'Hernani (1830) de Victor Hugo (1802-1885) afin de faire comprendre la cabale orchestrée par la censure dans la presse, et l'antagonisme nourri par les classiques. La relation de couple entre Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986) pour faire apparaître la synergie entre leurs créations. Etc. Lorsqu'il entame la bande dessinée, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une forme d'ouvrage de vulgarisation de l'histoire de la littérature française, plus succinct qu'un manuel scolaire du fait de sa pagination et de l'absence d'extraits consistants des œuvres, dont la lecture est rendue facile et plaisante par l'humour des remarques, et l'entrain de la narration visuelle. Au cours du chapitre consacré au XVIe siècle, avec Rabelais, la Pléiade, Joachim du Bellay, Montaigne, il se rend compte que l'autrice intègre son point de vue sur une façon de considérer les ouvres, par exemple une critique de certaines composantes sociales dans Gargantua (1534), ou l'enjeu politique d'éduquer le Dauphin avec les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695). Pour d'autres auteurs, le chapitre met en avant la vie qu'ils ou elles ont menée, ce qu'elle présente de liberté et d'engagement ou de rebelle, par exemple avec George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Il peut également s'agir de techniques d'écriture, de conception d'un roman, comme pour Honoré de Balzac (1799-1850). le lecteur comprend que Catherine Meurisse raconte ainsi tout ce que ces auteurs et leurs œuvres lui ont apporté, à elle en tant qu'être humain se construisant. Un ouvrage qui s'avère être d'une facilité de lecture épatante, tout en contenant un fond solide. Il commence comme un cours de littérature française, exposé par un renard anthropomorphe facétieux. L'humour continue à être présent sous différentes formes tout du long de la bande dessinée, avec des présentations savoureuses de chaque auteur, chacun sous une facette particulière, chacune racontant en creux la relation entre elle et Catherine Meurisse, ce qu'elle lui a apporté.
Après la rafle
Il est important que les rescapés des déportations et des crimes de la seconde guerre mondiale (ou d’autres conflits d’ailleurs) témoignent, pour lutter contre l’engourdissement et l’oubli. Il est tout aussi important qu’on ne se laisse pas gagner par une certaine lassitude, blasé par la somme des témoignages justement. Le mot final prononcé par Joseph Weismann (« N’acceptez pas l’inacceptable ») en est l’illustration. Je n’ai pas lu le livre ni vu le film qui ont précédé cet album, mais ce récit, factuel, précis et vivant, est à la fois intéressant et agréable à lire. Nous suivons les années d’occupation, l’arrestation de Joseph et sa famille durant la « rafle du Vel D’Hiv », son internement et son évasion miraculeuse du camp de transit (alors que toute sa famille est morte gazée à Auschwitz), mais aussi « l’après », c’est-à-dire la prise de conscience de son rôle de passeur de mémoire, son action auprès des jeunes. On n’apprend sans doute rien des grandes lignes, mais les répéter les ancre dans notre conscience collective, et la petite histoire de Joseph donne corps – un corps et un esprit plus que vifs ! – à un drame ignoble. Le mot de la fin n’est pas inutile, à l’heure où des révisionnistes sévissent (Zemmour prétendant que Pétain avait protégé les Juifs – les passages montrant l’action des dirigeants français de l’époque, main dans la main avec des SS comme Danneker pour rafler le plus de Juifs sont édifiants), et que des idées nauséabondes et racistes gangrènent de plus en plus l’espace public en Europe et ailleurs. Une lecture salutaire.
Shutter
Hétéroclite, divertissant, attachant - Ce tome constitue le début d'une nouvelle série indépendante de toute autre. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014, écrits par Joe Keatinge, dessinés et encrés par Leila del Duca, mis en couleurs par Own Gieni, avec un lettrage d'Ed Brisson. L'histoire commence par un retour dans le passé quand Kate (diminutif de Katheryne) avait 7 ans et que son père l'avait emmenée sur la Lune comme cadeau d'anniversaire. de nos jours elle n'a pas envie de se lever. Il s'agit d'une jeune femme de 27 ans, son chat robot (appelé plus tard simplement Chat) l'admoneste et la taquine gentiment. Elle ouvre les rideaux, dehors des individus étranges (dont des animaux anthropomorphes) circulent. Bon gré, mal gré, elle s'habille et se rend sur la tombe de son père Chris Kristopher pour l'anniversaire de sa mort. Chemin faisant, elle appelle sa colocataire Alain (une femme). Dans le cimetière elle est attaquée par 3 fantômes ninjas roses, puis par 3 rats anthropomorphes, et enfin par un gros robot mécanique rondouillard appelé Harold. C'est le début d'une étrange cavale où il est beaucoup question de son père, et de ses enfants cachés. Depuis le début des années 2010, l'éditeur Image Comics a pris de l'ampleur (grâce au succès de la série Walking dead, entre autres) et est devenu l'éditeur de choix pour les séries indépendantes les plus diverses. En ouvrant Shutter, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre, il découvre les règles du jeu au fur et à mesure. Joe Keatinge commence par une scène merveilleuse sur la Lune, où une jeune enfant bénéficie d'un spectacle (la Terre sur un fond étoilé) exceptionnel. Puis il enchaîne avec un réveil difficile dans un monde de légère anticipation (les capacités du robot Chat), et peuplé d'individus merveilleux. Toutefois, Kate prend le métro aérien, un moment très ordinaire (malgré les passagers). La suite comprend plusieurs séquences d'action, l'apparition de personnages toujours plus improbables et sympathiques (le serviteur squelette en tenue habillée), la rencontre avec son petit frère, et quelques souvenirs sur sa vie passée. Joe Keatinge rend tout cela très original. Il faut dire qu'il a choisi une femme comme personnage principal, qu'elle n'a rien d'une cruche, qu'elle sait se débrouiller dans les situations dangereuses. Elle est un peu râleuse, un peu moqueuse, un peu fonceuse, et elle refuse de se laisser marcher sur les pieds ou de s'en laisser conter. Le scénario bénéficie de la mise en images très convaincantes de Leila del Luca, étoffée avec soin par la mise en couleurs d'Owen Gieni. Dès les premières images, le lecteur est séduit par une apparence riche et foisonnante, de très belles couleurs rehaussant toutes les formes. Gieni bâtit des compositions chromatiques très élaborées. Il adapte sa palette à chaque séquence, en particulier pour rendre dompte de la luminosité. Pour autant, il n'a pas choisi de décliner une teinte dominante en plusieurs nuances. Il utilise une palette large pour que chaque élément ressorte, soit une entité graphique à part entière. De plus, il introduit des variations de nuances dans chaque forme pour rendre compte de sa texture. Il est possible d'en trouver des exemples dans chaque page. Lorsque Kate ouvre ses rideaux, elle contemple un paysage urbain, sous un soleil radieux. En regardant les plantes à l'extérieur, le lecteur constate qu'Owen Gieni a utilisé différentes teintes de vert pour différencier chaque essence de plantes. Pour chacune, il utilise des nuances dans la teinte de vert pour rendre compte de la surface irrégulière du feuillage, et des reflets de la lumière. Quelques pages plus loin, la scène se déroule dans une pièce avec du parquet. La dessinatrice a représenté le parquet avec de grands traits fins délimitant rapidement les lames. Gieni a souligné chaque trait d'un fin trait blanc pour évoquer la limite entre chaque latte et l'imperceptible différence de niveau de l'une à l'autre. Il a également utilisé la couleur pour évoquer la texture du bois, sans se substituer pour autant à l'encrage. Encore plus loin, le lecteur peut contempler la peau d'une créature en forme de dragon, et apprécier le jeu de lumière sur sa forme, tout en nuances (sans effet de miroir basique). Le travail d'Owen Gieni est d'autant plus remarquable qu'il n'écrase pas les dessins de del Luca. Cette dernière combine des dessins descriptifs détaillés, avec des traits un peu rapides, un peu lâches. Elle réussit à réaliser des images denses en information visuelle, sans rien perdre en spontanéité. Les traits d'encrage utilisés pour détourer les formes peuvent être soit très fins, soit très épais, encore alourdis par les ombres portées. Cette façon d'utiliser l'encrage combine une approche détaillée, et une mise en avant des éléments les plus importants dans la composition, tout gardant une impression de spontanéité. Chaque page et chaque élément visuel impressionnent par la dextérité avec laquelle la dessinatrice arrive à amalgamer des composantes hétérogènes. Elle peut aussi bien intégrer un aménagement détaillé (avec fauteuils, canapés, tapis, tableaux au mur, etc.), que des personnages loufoques (ces fantômes ninjas roses, ou ce robot rondouillard), avec des êtres humains aux expressions justes et aux visages remarquables (Général, la nounou de Kate). Leila del Lucia sait donner une unité visuelle à des composantes très disparates, avec un léger parfum humoristique discret. du coup, le lecteur reste un peu interloqué quand il découvre une scène de carnage dans laquelle le sang coule à profusion. Il finit par s'interroger sur la composante majoritaire du récit. Pas facile de choisir entre l'aventure bon enfant, le récit fantastique avec des créatures anthropomorphes, l'anticipation avec un robot rondouillard aux relents victoriens, l'héritage paternel à supporter par Kate qui ne parle jamais de sa mère. Du fait du nombre important d'éléments divers et de la dextérité narrative visuel, le lecteur passe un très bon moment de lecture, à haute teneur en divertissement (impossible d'oublier l'ornithorynque et son télécopieur). Il apprécie également que Joe Keatinge réussisse à déjouer les clichés habituels, pour les soumettre à sa narration, à créer une héroïne aussi attachante, sans être parfaite. Il s'interroge sur la direction principale du récit (impossible à identifier), mais il sait qu'il reviendra pour le tome 2, du fait des mystères en suspens et l'inventivité du récit.
Coppelion
3.5 Un bon manga qui se passe dans un futur où Tokyo a été victime d'un accident nucléaire et a été évacué. 20 ans plus tard, on a réussi à créer des humains qui sont immunisés face aux radiations (et comme par hasard ce sont des jolies filles) et le gouvernement les envoie en mission après avoir reçu un appel de détresse venant d'un survivant. Le manga est bien fait. Les questions qu'on se pose au début du type 'comment des gens ont vécu dans une ville radioactive durant 20 ans' sont bien répondues et l'auteur développe bien petit à petit son univers. Le scénario est prenant et aussi ce n'est pas aussi manichéen que je le pensais. On explique bien les dangers du nucléaire, mais en parallèle il y a aussi des trucs comme le politicien anti-nucléaire qui est clairement opportuniste et est prêt à tout pour arriver à ses fins. Les héroïnes sont attachantes et ont des vraies personnalités, elles ne sont pas juste là pour être jolies. Le dessin est très bon. Malheureusement, il n'y pas eu de tome sorti depuis un an et l'éditeur a présentement des problèmes de liquidités. J'ai bien peur que cette série ne sera jamais terminée en français une fois que Noeve aura disparu, à moins qu'un autre éditeur reprenne la série. On va donc n'avoir que les premiers tomes et c'est tout.
Lulu et Nelson
"être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres" Une très bonne BD qui sensibilisera les jeunes sur des sujets importants. Les dessins et la colorisation sont magnifiques, j'ai passé un très bon moment de lecture. Les 3 tomes se lisent rapidement et c'est le seul petit défaut que j'y trouve : l'histoire est peut-être un peu courte, ne permettant pas d'approfondir certains sujets ou de s'immerger davantage dans l'histoire au milieu de cet environnement unique qu'est l'Afrique du Sud.. Cela dit, pour une BD jeunesse, c'est une véritable petite pépite qui plaira, sensibilisera, et fera rêver de nombreux lecteurs.
Les Losers
Kirby, un univers graphique personnel et envoûtant - Ce tome contient les 12 épisodes des Losers parus dans Our fighting forces numéros 151 à 162, en 1973/1974. Ils sont écrits et dessinés par Jack Kirby, encrés par Bruce D. Berry (151, 152, 154, 155, 161 et 162) et Mike Royer (153, 156 à 160). Toutes les histoires sont en couleurs. Ces 12 épisodes forment 11 histoires indépendantes, une seule histoire est à suivre du numéro 157 au 158. le premier épisode comporte 20 pages, les suivants 18. Pour 8 d'entre elles, l'histoire se déroule sur 16 pages, plus 2 pages à la fin consacrées à des armements divers (un dessin de Kirby + le nom de l'arme, du véhicule ou de l'accessoire). 1 se déroule sur 20 pages (la première), 3 sur 18 pages. le principe est toujours le même. L'équipe des Losers est composée de 4 militaires : Capitaine Johnny Cloud, Capitaine Storm, Gunner et Sarge. Ils doivent accomplir des missions à haut risque pendant la seconde guerre mondiale : récupérer une pianiste concertiste dans un village occupé par l'armée allemande en France, survivre dans une autre ville occupée en attendant l'offensive alliée, permettre la destruction d'un énorme canon allemand sur rail, capturer un colonel japonais sur une île du Pacifique, faire sauter un pont en Yougoslavie, capturer un espion allemand à New York, démanteler une opération de trafic de matériels militaires au Panama, capturer un général allemand en Italie, remettre une lettre en zone occupée, se battre en Birmanie, survivre à un assaut dans une ville détruite en France. Une telle réédition intéresse de prime abord le lecteur souhaitant compléter sa collection de Jack Kirby des années 1970, avec un vocabulaire graphique bien établi, sur une série mineure et pas choisie par l'artiste. L'équipe des Losers a été définie et développée par Robert Kanigher (épisodes réédités dans Showcase presents Losers 1). Dans son introduction d'une page, Neil Gaiman estime qu'il s'agit d'une période faste pour le talent de Kirby et que la caractéristique principale de ces récits réside dans le fait qu'ils mettent en scène 4 hommes normaux (sans aucun superpouvoir), en situation de guerre. La réédition de DC Comics est remarquable : tous les traits sont d'une netteté irréprochable, les couleurs sont celles d'origine rafraîchies (pour éviter l'effet décoloration) sans être refaite. le papier est de type Papier journal en assez épais pour qu'on ne voit pas à travers, et pour reproduire le coté mat de l'édition originale. Il y a quelques crayonnés de Kirby (11 pages, le plus souvent des illustrations pleine page) qui permettent de se rendre compte de la qualité de travail des encreurs ayant respecté au plus près les crayonnés. Du point de vue des histoires, Kirby reste dans un registre simple. Les Losers doivent effectuer une mission pas trop générique, ils se battent contre les méchants allemands, ils réussissent la mission avec un prix à payer. À part pour une caractéristique physique qui permet de les reconnaître, les 4 personnages principaux sont interchangeables, totalement dépourvus de personnalité, si ce n'est le courage au combat. Les allemands constituent un ennemi générique, pas vraiment assoiffé de sang ou fourbe, juste belliqueux, un envahisseur soumettant les populations par la force. Les opérations évoquées n'ont aucun fondement historique, il s'agit juste de raconter une aventure plus ou moins exotique avec son quota d'action. Les dialogues sont très policés, et Kirby n'a pas recours aux bulles de pensée (il n'y en a aucune). Les dialogues sont brefs, ils n'envahissent pas les dessins et ils ne décrivent pas l'action. Par contre ils sont un peu formalistes (pas de juron, des phrases grammaticalement correctes, pas d'abréviation). Pour un lecteur d'aujourd'hui, ce sont des histoires très brèves et rapides, avec quelques surprises (une pianiste concertiste ?), mais peu sophistiquées. Il y en a 3 ou 4 qui sortent du lot par leur point de départ original (un développement romantique décalé entre le capitaine Storm et Panama Fattie), et 2 qui évoquent des sujets plus graves (les profiteurs de guerre, le sort des orphelins), mais toujours sous un aspect très viril et combatif. Kirby achève un tiers de ses histoires avec une forme de justice poétique, mais il ne construit pas son récit pour conclure sur une chute édifiante ou justifiant à elle seule l'histoire. L'amateur des dessins de Jack Kirby de cette période retrouvera ses caractéristiques habituelles : une capacité surnaturelle à rendre l'aspect de la roche (l'explosion d'un massif rocheux dans l'épisode 155) et du bois (les troncs d'arbre). Il retrouvera également une dextérité déconcertante pour gérer les arrières plans à l'économie. Pour certaines pages, il le gérera soit en insérant des personnages en arrière plan pour masquer l'absence de décor, soit en insérant des onomatopées, soit en faisant se découper le personnage sur fond d'une couleur unie plus vive insistant sur l'état d'esprit du personnage. le lecteur retrouve la propension des personnages a toujours être dans l'action, dans le mouvement, dans l'émotion exacerbée (un personnage sur deux a la bouche grande ouverte, les bras étendus). Il y a également cette manière très efficace d'impliquer le lecteur en faisant regarder les personnages droit dans les yeux du lecteur. Les soldats ont conservé cette manière de sauter en avant qui n'appartient qu'aux personnages de Kirby. Il y a aussi cette image un peu désuète des villages européens (pas toujours sortis du moyen-âge), à l'urbanisme très fantaisiste. L'amateur de Kirby retrouve également cette façon unique d'utiliser les variations d'épaisseur des traits pour rendre compte des visages marqués, des plis des vêtements, de la force du souffle d'une explosion, de l'énergie libérée (les Kirby dots, ou Kirby crackle). Il y a cette capacité impressionnante à donner une apparence spécifique aux personnages (sauf les soldats allemands qui sont vraiment génériques), de la pianiste concertiste à Geoffrey Soames le major anglais hanté par des visions terrifiantes, en passant par l'inoubliable Panama Fattie (quelle maîtresse femme !). Il y a ces scènes de destruction soufflant tout sur le périmètre dévasté. Autour d'une page, le lecteur découvre aussi des images saisissantes par leur étrangeté, ou par la force de l'émotion qu'elles font passer. Coté étrange décalage, il y a cette vision de fûts de canon, avec une chevauchée de valkyries dans le ciel, cet immense canon sur rail, ces silhouettes de combattants roumains dans la brume des montagnes, ce soldat américain courant au devant de l'ennemi, etc. Parmi les plus chargées en émotion, il y a cette double page dans laquelle des civils sont abattus par un peloton d'exécution, le regard de ces orphelins désirant le combat de tout leur être, ce colonel japonais résistant de toutes ses forces aux Losers, etc. Enfin, il y a ces cases qui semblent avoir été magnifiées par le regard caustique de Roy Lichtenstein, comme si Kirby voulait se réapproprier l'origine du pop art (c'est-à-dire un détournement de cases de comics). Cette case avec un fût de canon tellement épuré qu'il en devient presque abstrait, avec ces valkyries esquissées en arrière plan. Cette image de canon dressé en oblique vers le ciel reviendra à plusieurs reprises, à chaque fois plus conceptuelle que descriptive (peut-être inconsciemment phallique pour un effet subliminal). En regardant les images avec cette idée à l'esprit, il est possible aussi de distinguer des visages épurés au point d'en devenir un assemblage de traits abstraits si le lecteur les regarde trop longtemps. Ces histoires de Losers permettent à Kirby de sortir du carcan des superhéros pour se concentrer sur les hauts faits d'individus normaux. Les femmes n'ont pas beaucoup de place dans ces histoires, mais l'être humain se surpasse à chaque page pour triompher (ou parfois perdre) de forces militaires ayant pour objectif d'asservir la population. Jack Kirby fait preuve d'inventivité pour maintenir l'intérêt du lecteur, et ses dessins possèdent une force graphique peu commune. Durant cette période, il a également réalisé les comics suivants : Fourth World, The Demon, O.M.A.C.: One Man Army Corps, Kamandi, the last boy on earth.